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Full text of "Cours d'histoire ecclésiastique à l'usage des grands séminaires"

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COURS 

D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE 

A  L'USAGE  DES  GRANDS  SÉMINAIRES 


Cours  a'iusioiM. 


Approbation  de  Monseigneur  Bruillard ,  Evêque  de  Grenoble. 

Nous  avons  lu  le  Cours  d'Histoire  ecclésiastique  à  l'usage  des  Séminaires 
Nous  en  avons  été  forl  satisfait.  Discuté  quant  au  fond  et  quant  à  la  forme 
dans  la  réunion  des  directeurs  de  notre  grand  Séminaire,  et  composé  par 
l'un  d'eux,  M.  l'abbé  Rivaux,  professeur  d'histoire  ecclésiastique,  il  nous 
parait  propre  à  faire  aimer  l'Eglise,  dont  il  montre  la  propagation  miracu- 
leuse, les  combats  incessants,  les  triomphes  glorieux,  la  constitution  toute 
divine ,  l'enseignement  toujours  invariable.  Cette  Histoire  comblera  un  vide 
que  l'on  remarquait  dans  les  études  d'un  grand  nombre  d'élèves  du  sanc- 
tuaire, et  mérite  d'occuper  une  place  dans  la  bibliothèque  des  ministres  de» 
saints  autels.  Elle  sera  lue  avec  avantage  dans  les  établissements  publics 
d'éducation,  dans  les  communautés  religieuses  et  dans  les  petits  séminaires. 
Une  mère  chrétienne  la  mettra  avec  empressement  entre  les  mains  de  sa 
fille,  et  le  précepteur  la  fera  lire  à  son  élève.  Le  simple  fidèle  y  découvrira 
le  fondement  solide  de  sa  foi  ;  l'incrédule  y  trouvera  la  solution  à  la  plupart 
des  difficultés  qu'il  oppose  à  la  religion  ;  et  nos  frères  séparés  y  verront  dé- 
truits, un  à  un,  leurs  préjugés  contre  l'Eglise  catholique  romaine,  qu'ils 
regardent  comme  ayant  cessé  depuis  longtemps  d'être  l'Eglise  primitive  , 
fondée  par  Jésus-Christ  et  établie  par  les  Apôtres. 

La  confiance  que  nous  avons  dans  les  directeurs  de  notre  grand  Sémi- 
naire ,  la  connaissance  que  nous  avons  prise  nous-même  de  cet  important 
ouvrage ,  et  les  succès  qu'il  a  déjà  obtenus ,  nous  le  font  recommander  avec 
le  plus  vif  empressement. 

Donné  à  Grenoble ,  sous  notre  seing,  le  sceau  de  nos  armes  et  le  contre- 
seing du  secrétaire  de  notre  Evêché,  le  7  avril  1853. 

f  PHILIBERT,  Evoque  de  Grenoble. 
Par  mandement  : 
ÀCVBEGNB,  chanoine  honoraire,  Secrétaire. 


Approbation  de  Monseigneur  Ginoulhiac,  Evêque  de  Grenoble. 

M.  l'abbé  Rivaux,  directeur  de  notre  grand  Séminaire,  devant  donner 
une  troisième  édition  de  son  Cours  d'Histoire  ecclésiastique  à  l'usage  des 
Séminaires,  nous  a  soumis  les  additions,  citations  et  développements  dont 
il  a  enrichi  son  important  ouvrage.  Sur  le  rapport  favorable  qui  nous  en  a 
été  fait,  nous  joignons  très- volontiers  notre  approbation  à  celle  de  notre  vé- 
nérable prédécesseur,  et  nous  recommandons,  comme  lui,  la  nouvelle  édi- 
tion au  clergé,  aux  séminaires,  aux  communautés  religieuses,  aux  maison» 
d'éducation,  aux  familles  chrétiennes,  etc. 

Donné  à  Grenoble ,  le  3  février  1859. 

f  M.  ACHILLE,  Evêque  de  Grenoble. 


Approbation  de  Monsieur  de  Serres ,  Chanoine ,  Vicaire  Général, 

Camérier  de  Sa  Sainteté  Pie  IX. 


Je  me  plais  à  rendre  un  bon  témoignage  à  l'Histoire  de  M.  l'abbé  Rivaux. 

La  doctrine  qui  en  est  excellente,  et  la  méthode  simple  et  claire  avec  la- 
quelle elle  est  écrite ,  ne  peuvent  que  rendre  utile  et  faciliter  une  étude  qui 
est  si  essentielle  aux  Ministres  de  la  parole  et  si  utile  à  tous  ceux  qui  aiment 
sincèrement  l'Eglise  romaine. 

Je  verrai  donc  avec  plaisir  que  ce  livre  soit  admis  dans  les  établissements 
ecclésiastiques,  et  aussi  dans  toutes  les  maisons  d'éducation  où  la  science 
de  notre  sainte  Religion  est  en  honneur. 

Lyon,  6  octobre  1803. 

DJB  SERRES ,  chanoine,  vicaire  général, 
Camérier  de  Sa  Sainteté  Pie  IX. 


COURS 

D'HISTOIRE 

ECCLÉSIASTIQUE 

A    L'USAGE    DES    GRANDS    SÉMINAIRES 
Par  M.  l'abbé  RIVAUX 

Directeur    du     Grand     Séminaire     de     Grsnobi* 


SEPTIÈME  ÉDITION 

rue.  corrigée,  considérablement  augmentée  et  continuée  jusqu'à  nos  jour» 


TOME    PREMIER 


Ancienne   Maison    BRIDAY 

DELHOMME  &  BRIGUET,  Éditeurs 

LYON  PARIS 

3,  avenue  de  l'Archevêché.  13,  rue  de  l'Abbaye. 

1883 

•      -Tous  droit»  réaervéc 


Tous  les  exemplaires  non  revêtus  de  ma  griffe  seront, 
réputés  contrefaite. 


Propriété  de  l'éditeur. 

Tous  adroits    de    traduction    réservés. 


P»m.  -  Typ.  Collombon  et  Ôrnle\  rue  de  l'Abbaye,  ». 


INTRODUCTION. 


La  vérité  est  le  don  le  plus  précieux  que  Dieu  ait  fait     Action  do 
à  l'homme.  Mais  ce  riche  trésor,  l'homme  seul  est  inca-    eme^hm 
pable  de  le  conserver  intact,  et  de  le  défendre  contre  les     Sfcime! 
nombreux  ennemis  qui  l'attaquent  sans  cesse.  Aussi  la    d0|"^^-lara 
divine  Providence  a-t-elle  toujours  veillé  à  sa  garde  d'une       Moii0- 
manière  spéciale. 

L'époque  des  patriarches  est  incontestablement  celle 
où  la  vérité  a  dû  courir  le  moins  de  danger  sur  la  terre. 
Entre  Adam  et  Moïse  il  n'y  eut  que  cinq  générations  : 
Adam  vécut  deux  cents  ans  avec  Mathusalem;  Mat. 
lem,  six  cents  ans  avec  Noé  et  quatre-vingt-dix-huit  a*  .0 
Sem  ;  Sem  conversa  longtemps  avec  Abraham  et  Mi  c; 
Isaac  fut  l'aïeul  de  Lévi,  et  Lévi  le  fut  de  Moïse,  (p:i 
vécut  plusieurs  années  avec  lui  (1).  Or,  ne  semble-i  il 
pas  que  la  tradition  des  vérités  saintes,  partant  d'Adaiu 
qui  l'avait  reçue  de  Dieu  même,  pouvait  aisément  par- 


(4)  Mém.  de  TAcadèm.  des  inscript.,  tom.  LXI.  —  Essai  sur  Vin- 
dijf.,  tom.  IV.  —  Rohrbacher,  Hist.  de  l'Eglise,  tom.  I,  p.  85, 
4e  édit. 


O  INTRODUCTION. 

venir  intacte  et  pure  jusqu'à  Moïse ,  portée  entre  les  mains 
de  cinq  vénérables  vieillards?  Cette  transmission  semblait 
d'autant  plus  facile  et  plus  sûre,  que,  seuls  et  paisibles 
possesseurs  de  toute  la  terre,  n'ayant  pour  société  que 
leur  famille ,  et  occupés  de  travaux  simples  et  innocents , 
les  patriarches  étaient  infiniment  moins  exposés  à  l'in- 
fluence des  passions  humaines,  dont  le  souffle  violent 
ravage  aujourd'hui  le  monde,  et  s'acharne  à  dissiper,  à 
confondre  et  à  faire  disparaître  les  vérités  morales  et  sur- 
naturelles qui  leur  sont  si  opposées.  —  On  sait  aussi  qu'a- 
vant le  déluge  les  hommes  parlaient  tous  une  seule  et 
même  langue ,  et  que  la  révélation  primitive  était  presque 
l'unique  histoire  qu'ils  eussent  à  apprendre  eux-mêmes  et 
à  enseigner  à  leurs  enfants. 

Et  cependant,  pour  la  conservation  de  la  vérité,  Dieu 
ne  s'en  rapporta  pas  complètement  au  souvenir,  à  la 
droiture  et  aux  lumières  des  patriarches,  ni  à  l'évidence 
des  principes  d'ailleurs  peu  nombreux  de  la  loi  naturelle. 
Il  descendit,  pour  ainsi  dire,  lui-même  au  milieu  de  ces 
saints  personnages.  —  C'est  lui,  d'abord,  qui  confia  le 
précieux  dépôt  à  Adam,  en  conversant  avec  lui.  Il  parla 
ensuite  plusieurs  fois  à  Noé,  et  il  fut  tellement  familier 
avec  Abraham,  que  ce  patriarche,  dans  ses  demandes, 
le  pressait  en  quelque  sorte,  dit  saint  Chrysostome,  comme 
on  presse  un  ami  (i).  —  Pendant  qu'il  les  conduisait 
ainsi  par  la  main,  et  les  retenait,  eux  et  leurs  familles, 
dans  la  saine  interprétation  et  la  fidèle  observance  de  sa 
loi,  il  frappait  de  temps  en  temps  de  grands  coups,  afin 
d'opérer  le  même  effet  au  milieu  du  reste  des  humains. 


(4)  Les  traditions  orientales  et  l'Apôtre  saint  Jacques  désignent 
Abraham  par  ce  beau  titre,  l'Ami  de  Dieu  :  Abraham  amicus  Dei 
appellatua  eut.   S.  Jàcq.,  2,  23;  Rohrbacher.  I,  127.) 


INTRODUCTION. 


L'anathème  de  Caïn,  sa  vie  errante  et  vagabonde,  le 
déluge  universel,  la  confusion  des  langues  à  la  tour  de 
Babel,  et  la  destruction  de  Sodome  et  de  Gomorrhe,  etc., 
furent  les  foudres  dont  l'autorité  infaillible  du  Tout-Puis- 
sant frappa  les  contempteurs  de  ses  divins  préceptes. 

Plus  tard ,  quand  les  hommes  se  furent  multipliés ,  que 
les  passions  commencèrent  à  dominer  sur  la  terre,  et  que , 
selon  la  parole  de  l'Ecriture ,  «  toute  chair  eut  corrompu 
sa  voie,  »  on  vit  Dieu  se  hâter,  pour  ainsi  dire,  de  mettre 
la  vérité  à  l'abri  de  la  tempête.  C'est  alors  qu'il  appelle 
Abraham,  le  sépare  des  autres  hommes,  et  le  fait  père 
d'un  peuple  qu'il  sépare  aussi  de  tous  les  autres  peuples , 
et  qu'il  destine  à  garder  fidèlement  la  foi  antique  des  pa- 
triarches. Dans  ce  dessein,  il  lui  prescrit  des  usages  par- 
ticuliers, des  observances  spéciales,  et  lui  donne  un  code 
complet  et  détaillé ,  dont  le  but  était  de  le  préserver  de 
tout  contact  dangereux  avec  les  nations  qui  s'écartaient 
des  vérités  révélées.  Il  ne  se  borna  pas  là.  Il  prit  lui- 
même  la-  direction  et  le  commandement  de  la  nation. 
Moïse,  Josué  et  les  Juges,  pendant  plus  de  trois  cents 
ans,  ne  furent  que  ses  lieutenants;  et  le  tabernacle  était 
comme  la  tente  ou  le  palais,  où  ces  chefs  subalternes 
venaient  prendre  et  recevoir  les  ordres  du  premier  et  vé- 
ritable souverain.  Ce  gouvernement  purement  théocra- 
tique,  d'une  autorité  évidemment  infaillible,  et  dont  la 
plupart  des  actes  furent  de  grands  miracles,  dura  près  de 
quatre  cents  ans. 

A  cette  époque,  le  peuple  de  Dieu  demanda  un  roi 
comme  les  autres  nations.  Il  l'obtint,  et  ce  nouveau  gou- 
vernement subsista  jusqu'au  temps  de  Jésus-Christ.  Mais, 
quoique  le  Seigneur  eût  en  quelque  sorte  abdiqué  l'au- 
torité temporelle,  son  œil  vigilant  n'abandonna  pas  le 
dépôt  précieux  de  la  vérité,  et  il  ne  le  laissa  jamais  à  la 


Action  de 
Dieu  pour  la 
conservation 
de  la  vérité 
leligieuse , 
depuis  Moïse 

jusqu'à 
Jésus-Christ. 


8  INTRODUCTION. 

merci  du  peuple  juif.  Car,  il  garda  encore  la  haute  main 
sur  les  chefs  de  la  nation  ;  les  rois  ne  furent ,  pour  ainsi 
dire,  que  ses  vassaux;  il  les  nommait  à  son  gré  ,  et,  quand 
ils  devenaient  prévaricateurs  de  sa  loi,  il  les  rejetait 
comme  Saûl ,  ou  bien  il  les  châtiait ,  eux  et  leur  peuple , 
par  des  calamités  qui  les  ramenaient  dans  le  chemin  de  la 
vérité.  —  Un  tribunal  spécial  avait,  en  outre,  été  institué 
pour  veiller  à  la  conservation  du  dépôt  révélé.  —  De  plus , 
ce  fut  à  cette  époque  précisément  que  commencèrent  à 
paraître  les  prophètes.  «  Grands  ou  petits,  dit  Bossuet, 
il  y  en  eut  une  suite  non  interrompue  ,  qui ,  loin  d'adhérer 
aux  erreurs  du  peuple  quand  il  s'égarait ,  ou  de  les  dissi- 
muler, s'élevait  avec  force  contre  lui.  Cette  succession 
était  si  continuelle,  que  le  Saint-Esprit  ne  craint  pas  de 
dire  que  Dieu  se  levait  la  nuit  et  dès  le  matin  pour  avertir 
son  peuple  par  la  bouche  de  ses  prophètes  (1);  expression 
la  plus  puissante  qui  se  puisse  imaginer,  pour  faire  voir 
que  la  vraie  foi  n'a  jamais  été  un  seul  moment  sans  publi- 
cation, ni  le  peuple,  qui  en  était  le  conservateur,  sans 
divin  avertissement.  Ces  prophètes  faisaient  partie  du 
peuple  de  Dieu  ;  ils  confirmaient  leur  mission  par  des  mi- 
racles visibles,  et  retenaient  dans  le  devoir  et  la  vérité 
une  partie  considérable  des  prêtres  et  du  peuple  môme. 
Il  faut  remarquer  que  Dieu  n'a  jamais  fait  plus  éclater  le 
ministère  des  prophètes,  que  lorsque  l'impiété  semblait 
avoir  pris  le  dessus  ;  en  sorte  que ,  dans  le  temps  où  le 
moyen  ordinaire  d'instruire  le  peuple,  la  Synagogue, 
était ,  non  pas  détruit ,  mais  obscurci ,  Dieu  préparait  les 
moyens  extraordinaires  et  miraculeux. 


(1)  Mittebat  autem  Deuspatrum  suontm  ad  illos,  per  manum  nun- 
tiontm  suontm,  de  noctc  consio'gens  et  quotidie  commonens.  (Paralip., 
liv.  2,  c.  36,  v.  45.; 


INTRODUCTION.  9 

A  cela  on  peut  ajouter  que  le  ministère  prophétique, 
avant  la  captivité,  était  comme  ordinaire  au  peuple  de 
Dieu,  où  les  prophètes  faisaient  comme  un  corps  toujours 
subsistant,  d'où  Dieu  tirait  continuellement  des  hommes 
divins,  par  la  bouche  desquels  il  parlait  lui-même  haute- 
ment et  publiquement  à  tout  son  peuple.  —  Depuis  le 
retour  de  la  captivité  jusqu'à  Jésus-Christ,  il  n'y  eut  pas 
d'idolâtrie  publique  et  durable.  On  sait,  il  est  vrai,  qu'il 
y  eut  une  persécution  sous  Antiochus  l'Illustre;  mais  on 
sait  aussi  le  zèle  de  Matathias  et  le  grand  nombre  de  vrais 
fidèles  qui  se  joignirent  à  sa  maison,  et  les  victoires  écla- 
tantes de  Judas  Machabée  et  de  ses  frères.  Sons  leur  gou- 
vernement et  sous  celui  de  leurs  successeurs ,  la  profession 
de  la  vraie  foi  dura  jusqu'à  Jésus-Christ.  —  A  la  fin,  les 
pharisiens  introduisaient  dans  la  religion  et  dans  le  culte 
beaucoup  de  superstitions.  —  Comme  la  corruption  allait 
prévaloir,  Jésus-Christ  parut  au  monde.  Jusqu'à  lui,  la 
religion  s'était  conservée.  Les  docteurs  de  la  loi  avaient, 
il  est  vrai,  beaucoup  de  maximes  et  de  pratiques  perni- 
cieuses ,  qui  gagnaient  et  s'établissaient  peu  à  peu  ;  elles 
devenaient  communes,  mais  elles  n'étaient  pas  encore 
passées  en  dogme  de  la  Synagogue  (1).  C'est  pourquoi 


(1)  Chez  toutes  les  autres  nations,  au  contraire ,  la  loi  naturelle  et 
la  révélation  primitive  firent  un  triste  naufrage.  La  nation  juive,  dit 
M.  Riambourg,  était  la  seule,  sur  toute  la  surface  de  la  terre,  qui 
proclamât  nettement  l'unité  de  Dieu,  qui  refusât  à  la  créature,  de 
quoique  ordre  qu'elle  fût,  même  aux  intelligences  supérieures,  le 
droit  de  partager  les  honneurs  divins;  qui  eût  des  idées  raisonnables 
sur  la  création  ;  qui  comprit  la  nécessité  du  culte  intérieur;  qui  ren- 
dit à  la  Divinité  un  culte  extérieur  irrépréhensible,  etc.  Toutes  les 
autres  nations ,  même  les  plus  sages ,  s'étaient  écartées  de  la  direc- 
tion primitive.  Dans  le  fond  de  leurs  traditions,  on  retrouvait  encore, 
il  est  vrai ,  les  traces  des  vérités  révélées,  mais  horriblement  défigu- 
rées. «  Tout  y  était  Dieu,  dit  Bossuet,  excepté  Dieu  lui-même.  »  — 


10  INTRODUCTION. 

Jésus-Christ  disait  encore  :  «  Les  scribes  et  les  pharisiens 
sont  assis  sur  la  chawe  de  Moïse;  faites  ce  qu'ils  vous 
disent,  mais  ne  faites  pas  selon  leurs  œuvres.  »  Il  ne  cessa 
d'honorer  le  ministère  des  prêtres;  il  leur  renvoya  les 
lépreux,  selon  les  termes  de  la  loi;  il  fréquenta  le  temple, 
et,  en  reprenant  les  abus,  il  demeura  toujours  attaché  à 
la  communion  du  peuple  de  Dieu  et  à  l'ordre  du  ministère 
public.  —  Enfin,  on  en  vint  au  point  de  la  chute  et  de 
la  réprobation  de  l'ancien  peuple,  marqué  par  les  Ecri- 
tures et  les  prophètes,  lorsque  la  Synagogue  condamna 
Jésus-Christ  et  sa  doctrine.  Mais  alors  Jésus-Christ  avait 
paru,  et  il  avait  commencé,  dans  la  Synagogue,  à  assem- 
bler son  Eglise,  qui  devait  subsister  éternellement  (1).  » 
Jésus-christ.        «  Autrefois ,  dit  le  grand  Apôtre ,  Dieu  a  parlé  en  dif- 

Sa  mission. 

férentes  manières  par  la  bouche  de  ses  prophètes  ;  main- 
tenant, en  ces  derniers  temps,  il  nous  a  parlé  par  son 
propre  Fils.  »  —  «  Le  Verbe  éternel  s'est  fait  chair,  dit 
saint  Jean;  il  a  habité  parmi  nous  et  nous  l'avons  vu;  il 
était  plein  de  grâce  et  de  vérité  (2).  »  Il  partagea,  en 
venant  au  monde ,  la  demeure  des  animaux ,  «  parce  qu'il 
n'y  avait  point  de  place,  pour  ses  parents,  dans  les  hô- 
telleries. »  Une  crèche,  un  peu  de  paille,  quelques  lan- 


«  Tout  ce  que  nous  refoulons  dans  nos  bagnes ,  elles  le  mettaient  sur 
leurs  autels,  ajoute  M.  Nicolas,  Dieu  seul  n'y  était  pas  Dieu.  »  — 
L'exception  unique  et  remarquable  que  présente  ici  la  nation  juhc, 
fait  bien  ressortir  la  nécessité  de  l'intervention  divine  pour  la  conser- 
vation de  la  vérité  sur  la  terre.  (Rollin,  Traité  des  études.  —  Pluche, 
Histoire  du  ciel.  —  Riambourg ,  Rat .  et  trad.) 
(4)  Bossuet,  Conf.  avec  Claude. 

Midtifariam,  midtisque  modis  olim  Deus  loquens  patribus  in 
prophetis,  novissime  diebus  istix  locutus  est  nobis  inFilio.  {Epist.  ad 
Hebr.,  c.  4,  4.)  —  Et  Verbum  caro  factura  est,  et  habitavit  in  nobis, 

et  vidimus  gloriam  ejus plénum  gratis  et  veritatis.  (Saint  Jean, 

B».,  c.4,w44i) 


INTRODUCTION.  1 1 

ges,  voilà  les  richesses  du  Libérateur  des  hommes.  En- 
fermé, pendant  trente  ans,  dans  la  boutique  d'un  pauvre 
artisan,  il  enseigna  aux  hommes,  par  son  exemple,  l'hu- 
milité, la  soumission,  l'obéissance,  le  travail,  la  vie  ca- 
chée dans  le  devoir,  l'oubli  de  soi  et  le  mépris  des  choses 
d'ici-bas.  Enseignement  d'une  sagesse  sublime!  C'était 
l'orgueil  et  l'ambition  qui  avaient  rendu  l'homme  criminel 
et  malheureux;  c'est  dans  l'humilité  et  l'abnégation  que 
devait  se  trouver  le  remède  à  ses  maux.  «  La  perfection 
de  l'humilité,  dit  un  auteur,  expia  l'excès  de  l'orgueil.  » 

Jésus-Christ  prêcha  ensuite  son  saint  Evangile,  et,  pen- 
dant trois  ans,  il  révéla  à  la  terre  les  secrets  qu'il  voyait 
de  toute  éternité  dans  le  sein  de  son  Père.  11  parcourut 
la  Judée  et  la  remplit  de  ses  bienfaits.  Secourable  aux 
malades,  miséricordieux  envers  les  pécheurs,  dont  il  se 
montra  le  vrai  médecin ,  il  fit  ressentir  aux  hommes  une 
autorité  et  une  douceur  qui  n'avaient  jamais  paru  qu'en 
sa  personne.  —  Les  pauvres  furent  ses  amis,  mais  il  ne 
rebuta  point  le  riche.  Il  annonça  de  hauts  mystères,  mais 
il  les  confirma  par  de  grands  miracles.  Il  commanda  de 
grandes  vertus  ,  mais  il  donnait  en  même  temps  de  grandes 
lumières,  de  grands  exemples  et  de  grandes  grâces.  Tout 
se  soutient  en  sa  personne  :  sa  vie ,  sa  doctrine ,  ses  mi- 
racles ;  la  même  vérité  y  brilla  partout ,  tout  concourut  à 
y  faire  voir  le  Maître  du  genre  humain  et  le  modèle  de 
la  perfection,  et  Lui  seul,  au  milieu  des  hommes  et  en 
face  de  ses  ennemis,  a  pu  dire  :  «  Qui  de  vous  me  re- 
prendra de  péché  ?  »  et  encore  :  «  Je  suis  la  lumière  du 
monde  (1).  » 

Son  dénuement  augmente  à  mesure  que  ses  fonctions 
s'élèvent  :  «  Les  renards  ont  leur  tanière  et  les  oiseaux 

(I)  Bossoet ,  Eist,  univ. 


12  INTRODUCTION 

du  ciel  leur  nid  ;  mais  le  Fils  de  l'homme  n'a  pas  où 
reposer  sa  tête.  »  —  Pauvre  jusqu'à  la  fin,  il  reçoit  tout 
de  la  charité  :  et  le  pain  qui  le  nourrit ,  et  les  vêtements 
qui  le  couvrent,  et  le  linceul  dans  lequel  on  l'ensevelit. 
11  souffrit  les  plus  grandes  douleurs  sans  faiblesse  et  sans 
ostentation,  et  il  mourut  en  priant  pour  ses  ennemis  et 
en  bénissant  ses  bourreaux.  En  un  mot,  sa  mort  fut 
comme  sa  vie ,  miraculeuse  et  toute  divine.  Ses  ennemis 
eux-mêmes  en  furent  frappés  :  «  Il  était  vraiment  Fils  de 
Dieu,  disaient-ils  autour  de  sa  croix  :  Verè  Filins  Dei 
eratiste  (1),  »  et  les  philosophes  les  plus  impies  n'ont  pu 
en  disconvenir.  «  Si  la  vie  et  la  mort  de  Socrate  sont 
d'un  sage,  dit  J.-J.  Rousseau,  la  vie  et  la  mort  de  Jésus- 
Christ  sont  d'un  Dieu.  »  —  En  mourant,  il  mit  la  nature 
en  deuil.  —  Trois  jours  après  sa  mort,  il  ressuscita  par 
sa  toute-puissance;  et  quarante  jours  après  sa  résurrec- 
tion, il  monta  au  ciel  où  il  intercède  pour  nous. 
ii'Egiise  Cependant,  gardé  jusque-là  par  Dieu  lui-même,    et 

SmtTon.  maintenant  enrichi,  développé  par  Jésus-Christ  et  arrosé 
de  son  sang  divin ,  le  précieux  dépôt  de  la  vérité  devait , 
moins  que  jamais,  être  abandonné  à  la  merci  des  hommes 
et  aux  ravages  des  passions  de  jour  en  jour  plus  formi- 
dables. —  Dieu,  les  prophètes  et  Jésus-Christ  avaient 
toujours  parlé  à  l'homme  un  langage  extérieur  et  sen- 
sible, parce  que  sa  nature  et  ses  besoins  réclament  impé- 
rieusement ce  mode  d'enseignement.  —  Après  la  mort 
du  Sauveur,  sa  doctrine  devait  donc  continuer  de  prendre 
une  forme  visible;  il  fallait  qu'elle  fût  encore  confiée  à 
des  envoyés  parlant  et  enseignant,  comme  Lui,  d'une 
manière  sensible.  Aussi,  comme  nous  l'avons  remarqué 
avec  Bossuet,  Jésus-Christ,  au  sein  même  de  la  Syna- 

(4)  S.  Matth.,  c.  27,  v.  54. 


INTRODUCTION.  13 

gogue,  avaii-il  eu  soin  de  fonder  son  Eglise ,  par  la  voca- 
tion de  douze  pêcheurs.  Il  avait  mis  à  leur  tête  Simon 
Pierre,  avec  une  prérogative  si  manifeste,  que  les  Evan- 
gélistes  qui,  dans  le  dénombrement  qu'ils  font  des  Apôtres, 
ne  gardent  aucun  ordre  certain ,  s'accordent  tous  à  nom- 
mer Pierre  avant  les  autres,  comme  le  premier.  —  Puis, 
avant  de  monter  au  ciel,  Jésus-Christ  assembla  ce  sacré 
collège  qui  devait  le  remplacer  ici-bas,  et  lui  adressa  les 
paroles  suivantes  :  «  Comme  mon  Père  m'a  envoyé,  Moi 
je  vous  envoie  :  toute  puissance  m'a  été  donnée  dans  le 
ciel  et  sur  la  terre;  allez,  marchez  à  la  conquête  du 
monde;  prêchez  l'Evangile  à  toute  créature;  enseignez 
toutes  les  nations  et  baptisez-les  au  nom  du  Père ,  et  du 
Fils,  et  du  Saint-Esprit,  et  voici  que  Je  suis  avec  vous 
tous  les  jours  jusqu'à  la  consommation  des  siècles.  »  — 
Digne  parole  de  l'Epoux  céleste,  dit  Bossuet,  qui  donne 
sa  puissance  et  qui  engage  pour  jamais  sa  foi  à  sa  sainte 
Eglise. 

Il  suit  de  là,  que  l'Eglise  n'est,  pour  ainsi  dire,  que 
Jésus-Christ  parlant  et  enseignant  continuellement  sous 
une  forme  humaine.  «  C'est ,  dit  Mœlher,  comme  l'incar- 
nation permanente  du  Fils  de  Dieu.  »  —  Comme  da^s 
Jésus-Christ,  la  divinité  et  l'humanité ,  bien  que  distinctes 
entre  elles,  n'en  étaient  pas  moins  étroitement  unies;  de 
même  l'Eglise,  sa  manifestation  permanente,  a  aussi  un 
côté  divin  et  un  côté  humain.  Humaine  par  les  hommes 
qui  la  composent,  et  divine  par  l'Esprit  de  Dieu  qui  l'a- 
nime et  la  régit,  l'Eglise  est  maintenant  chargée  du  dépôt 
de  la  vérité  jusqu'à  la  fin  du  monde    (1).   Comme  son 


1  En  dehors  de  l'Eglise  catholique,  la  vérité  évangélique  a  eu  le 
sort  qu'avait  subi  la  révélation  primitive  en  dehors  du  peuple  juif. 
Elle  a  été  morcelée,  confondue  et  horriblement  déûgurée  dans  tous 


ii  INTRODUCTION. 

divin  Epoux,  elle  doit  éclairer,  enseigner,  consoler  et 
diriger  l'homme  dans  le  chemin  de  la  vertu.  —  Fidèle  à 
sa  mission,  elle  éclaire,  console,  enseigne  le  monde, 
passe  en  faisant  le  bien,  à  l'exemple  de  Jésus-Christ;  et, 
depuis  dix-huit  siècles,  elle  retourne  avec  amour  le  lit 
de  douleur  où  gémit  l'humanité.  —  Mais  ses  bienfaits 
sont  méconnus ,  et  le  monde  y  a  toujours  répondu  par  la 
plus  noire  ingratitude.  Depuis  la  Judée  jusqu'aux  îles 
Sinnamari  et  à  la  terre  Annamite;  depuis  la  tombe  d'E- 
tienne jusqu'aux  noyades  de  la  Loire  et  à  la  cangue  du 
Tonkin  et  de  la  Cochinchine,  l'Eglise  de  Jésus-Christ  n'a 
cessé  d'être  calomniée,  attaquée,  poursuivie  et  persé- 
cutée. Ce  dernier  trait  complète  sa  ressemblance  avec 
son  divin  Auteur,  de  qui  il  a  été  dit  :  «  Il  est  venu  au 

milieu  des  siens,  et  ils  l'ont  rejeté Celui-ci  est  un  signe 

auquel  on  contredira In  propria  venit  et  sui  eum 


ses  points  divers.  Les  milliers  d'hérétiques  qui  ont  paru  depuis  dix- 
huit  siècles ,  ont  été  aussi  incertains ,  aussi  divisés  et  opposés  les  uns 
aux  autres ,  que  le  furent  entre  eux  les  philosophes  païens.  Ils  ont 
dit  oui  et  non  sur  toutes  les  questions  révélées ,  comme  les  premiers 
l'avaient  fait  sur  toutes  les  questions  de  la  loi  naturelle.  L'histoire  des 
aberrations  et  des  contradictions  de  l'hérésie  est  peut-être  même  plus 
longue  et  plus  déplorable  que  celle  de  la  philosophie.  «  Toute  erreur, 
»  dit  Bossuet ,  est  une  vérité  dont  on  a  abusé.  »  Or,  le  dépôt  de  la 
vérité  ayant  été  augmenté  et  complété  par  Jésus-Christ ,  il  est  évident 
par  là  même  que  les  ravages  des  nouveaux  rationalistes  ont  dû  sur- 
passer ceux  de  leurs  prédécesseurs.  D'ailleurs,  tout  le  monde  sait 
que  les  sublimes  et  profonds  mystères  de  l'Evangile  sont  moins  acces- 
sibles à  la  raison  humaine  que  les  principes  de  la  loi  naturelle.  Les 
passions  ,  toujours  ennemies  de  la  vérité ,  vont  aussi  en  augmentant  à 
mesure  que  les  hommes  se  multiplient,  etc.  —  Tous  ces  égarements 
de  la  raison  humaine  font  comprendre  pourquoi  Pascal  disait  :  «  Se 
»  moquer  de  la  philosophie,  c'est  vraiment  philosopher.  »  —  Une 
autorité  divine  et.  infaillible  est  donc  aujourd'hui  plus  nécessaire  que 
jamais  pour  ia  conservation  du  dépôt  révélé. 


INTRODUCTION.  15 

non  receperunt Positus  est  hic  in  signum  cui  contra- 

dicetur.  » 

Nous    allons,    dans    ce    Cours   d'histoire ,    contempler     Butetpiai 


de  ce 


l'Eglise  accomplissant  à  travers  les  âges  la  mission  que  cours 
Dieu  lui  a  donnée  d'enseigner  la  vérité  et  de  faire  le  bien. 
Fille  du  Ciel ,  elle  a  reçu  et  porte  avec  elle  cinq  carac- 
tères, qui  proclament  hautement  sa  céleste  origine.  Elle 
est  UNE,  SAINTE,  CATHOLIQUE,  APOSTOLIQUE  RO- 
MAINE. L'enfer  a  fait  les  plus  puissants  et  les  plus  con- 
tinuels efforts  pour  lui  ravir  ces  signes  divins;  mais  il  n'a 
jamais  pu  en  venir  à  bout.  Après  une  traversée  de  plus  de 
dix-huit  siècles ,  où  la  tempête  a  été  continuelle ,  ils  bril- 
lent sur  son  front  avec  autant  d'éclat  que  jamais.  Les  faits, 
les  monuments,  les  témoignages  écrits  et  traditionnels, 
s'accordent  pendant  dix-huit  cents  ans  à  prouver,  d'une 
manière  invincible,  que  l'Eglise  a  toujours  été  UNE, 
SAINTE,  CATHOLIQUE,  APOSTOLIQUE  ROMAINE, 
c'est-à-dire,  en  d'autres  termes,  qu'elle  a  toujours  été 
divine  et  la  véritable  épouse  de  Jésus-Christ.  C'est  là  le 
beau  et  consolant  spectacle  que  nous  allons  suivre  et  con- 
templer. —  Partant  du  cénacle,  berceau  de  l'Eglise,  et 
descendant  avec  elle  les  siècles  un  à  un,  nous  suivrons, 
sans  aucun  esprit  de  système,  le  cours  naturel  et  provi- 
dentiel des  choses  et  du  temps.  —  Pour  éclairer,  orienter 
et  soulager  une  si  longue  marche,  tous  les  principaux 
événements  seront  exposés  avec  leur  date  à  côté  du  récit. 
—  Après  chaque  siècle ,  il  y  aura  comme  un  repos  ;  et 
après  chaque  grande  époque,  une  halte  véritable,  avec 
un  retour  sur  l'ensemble  des  faits  étudiés,  et  les  conclu- 
sions et  observations  qui  découlent  de  cet  ensemble.  — ■ 
En  outre,  chaque  événement  important,  à  sa  place  res- 
pective, sera  accompagné  des  réflexions  ou  de  la  discus- 
sion qu'il  comportera,  soit  qu'il  contienne  une  preuve  en 


16  INTRODUCTION. 

faveur  de  l'Eglise,  soit  qu'on  ait  voulu  le  tourner  en  ob- 
jection contre  elle.  —  En  groupant  autant  que  possible 
les  faits ,  pour  ne  pas  trop  les  isoler  ou  les  morceler,  nous 
éviterons  cependant  de  trop  intervertir  l'ordre  chronolo- 
gique. —  L'action  si  admirable  et  si  continuelle  de  la 
divine  Providence  en  faveur  de  l'Eglise  sera  de  notre  part 
l'objet  d'une  observation  attentive. 

Toute  la  durée  de  l'Eglise,  depuis  Jésus-Christ  jusqu'à 
nos  jours,  est  divisée  en  trois  grandes  périodes  bien  dis- 
tinctes, qui  représentent  les  trois  principales  phases  du 
Christianisme,  et  dont  chacune  remplit  un  volume. —  La 
première  période  finit  à  la  chute  de  l'empire  d'Occident, 
en  476,  et  présente  le  commencement,  les  combats,  les 
travaux,  l'enseignement  et  toute  l'action  de  l'Eglise  au 
milieu  du  monde  romain.  Elle  fait  ressortir  d'une  manière 
sensible  la  conformité  parfaite  qui  existe  entre  notre  foi 
et  la  foi  des  premiers  siècles.  —  La  seconde  période  s'é- 
tend depuis  la  chute  de  l'empire  d'Occident,  jusqu'à  la 
naissance  du  Protestantisme,  en  1517.  On  y  admire  la 
merveilleuse  action  de  l'Eglise  sur  les  peuples  barbares 
qu'elle  convertit,  élève,  dirige  et  fait  passer  graduelle- 
ment de  l'état  sauvage  à  la  belle  civilisation  du  siècle  de 
Léon  X.  —  La  troisième  période  comprend  depuis  le  Pro- 
testantisme jusqu'à  l'an  1875.  Nous  y  contemplerons  l'E- 
glise luttant  contre  l'anarchie  religieuse  et  l'anarchie 
politique,  issues  des  principes  de  la  prétendue  Réforme, 
et  conservant  la  civilisation  moderne  mise  en  péril  par  ce 
double  fléau.  —  Toute  époque  a  ses  racines,  comme  tout 
homme  a  ses  ancêtres. 

Daigne  le  Seigneur  bénir  notre  œuvre  î  et  puisse-t-elle 
contribuer  à  faire  mieux  connaître  et  aimer  davantage  son 
Eglise ,  notre  Mère  à  tous  !  C'est  là  toute  notre  ambition. 
—  «  On  cesse  d'avoir  Dieu  pour  père,  dit  saint  Cyprien, 


INTRODUCTION.  17 

dans  son  Traité  de  YUnité  de  l'Eglise ,  quand  on  n'a  pas 
l'Eglise  pour  mère.  » 

Si  on  était  tenté  de  se  décourager  en  présence  des 
cruelles  épreuves  que  traverse  aujourd'hui  l'Eglise,  de 
celles  plus  cruelles  encore  qui  semblent  l'attendre  demain , 
il  faut  se  ressouvenir  que  c'est  là  le  sort  constant  et  comme 
le  pain  quotidien  de  l'Eglise.  Epouse  du  Sauveur,  elle  doit 
ja  première  marcher  dans  cette  voie  royale  de  la  sainte 
("poix,  ouverte  par  le  Fils  de  Dieu,  et  que  tous  les  saints 
ont  foulée  les  uns  après  les  autres.  Mère  des  chrétiens, 
pour  elle  comme  pour  chacun  de  ses  enfants  pris  indivi- 
duellement ,  la  passion  est  le  chemin  nécessaire  de  la 
résurrection.  Nonne  oportuit  Christum  pati  et  ità  intrare 
m  gloriam?  —  L'Eglise  a  été  inébranlable  à  travers  dix- 
neuf  siècles  d'orages;  pourquoi  ne  le  serait-elle  pas  au 
milieu  des  tempêtes  contemporaines?  Au  milieu  des 
grandes  épreuves  du  passé ,  nos  pères  ne  se  sont  pas  dé- 
couragés. Au  milieu  de  tant  de  doutes,  ils  croyaient;  au 
milieu  de  tant  de  désespoirs,  ils  espéraient;  au  milieu  de 
tant  de  haines,  ils  aimaient.  —  Faisons  comme  eux  et 
relevons  la  tête.  —  J'entends  des  voix  ennemies  et  impa- 
tientes s'écrier  :  Ne  viendra-t-il  donc  pas  un  jour  où  l'on 
pourra  dire  enfin  :  Voilà  le  dernier  Pape!  Oui,  mais  ce 
jour,  vous  ne  le  verrez  point;  il  ne  viendra  qu'à  la  fin  des 
temps,  quand  Jésus-Christ  apparaîtra  lui-même  pour  juger 
les  vivants  et  les  morts.  Alors ,  il  n'aura  plus  besoin  d'un 
représentant  visible  sur  la  terre  ;  alors ,  il  aura  achevé  de 
souffrir  dans  la  personne  de  son  dernier  vicaire,  tout  ce 
qui  lui  restait  à  souffrir  ici-bas.  —  Pour  nous,  qui  ne 
savons  ni  le  jour  ni  l'heure;  pour  nous,  qui,  dans  la 
poussière  du  combat,  voyons  le  Christ  recommencer,  dans 
son  représentant  actuel,  un  nouveau  chemin  de  la  croix, 
suivons-le  avec  amour  et  foi,  en  répétant  ce  cri  d'admi- 

Cours  d'histoirb.  2 


18  INTRODUCTION. 

ration  douloureuse ,  par  lequel  la  liturgie  grecque  inter- 
rompt plusieurs  fois,  le  vendredi  saint,  la  lecture  solen- 
nelle de  la  Passion  :  «  Gloire  à  votre  patience ,  Sei- 
»  gneur  (1)!  » 


(1)  La  voie  douloureuse  des  Papes.  {Monde,  15  ?»^mbre  1860.) 


COURS 

D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE 

A    L'USAGE    DES    SÉMINAIRES. 

^eeeeeeeeaeeoooooooi 

PREMIÈRE  ÉPOQUE. 


ÉPOQUE  DES  PERSÉCUTIONS  ET  DES  MARTYRS. 

Depuis  la  sortie  du  Cénacle,  en  33,  jusqu'à  la  conversion 
de  Constantin,  en  312. 


PREMIER    SIECLE, 


Les  premiers  assauts   que  5'Eglise   de  Jésus-Christ   eut  à 


(<)  Essai  su/  l'indif.,  tom.  I. 


Coup  d'œil 


soutenir  à  son  entrée  dans  le  monde,  furent  ceux  d'une  violence       s^éni 

sur 

aveugle  et  brutale  :  Dieu,  sans  doute,  dit  un  auteur  devenu     la  première 
malheureusement  trop  célèbre,  l'a  ordonnné  de  la  sorte,  parce       éP0(iue- 
qu'il  savait  que  le  courage  et  la  constance  des  martyrs  étaient 
plus  propres  qu'aucun  autre  spectacle  à  étonner  et  à  convaincre 
des  hommes  dominés  par  les  sens,  comme  ceux  de  la  vieille 
société  nue  le  Christianisme  avait  à  régénérer  (1). 

La  Synagogue,  d'abord,  se  jeta  sur  l'Eglise  naissante  et 
voulut  l'étouffer  dans  son  berceau.  En  peu  de  temps,  elle 
emprisonna  son  chef,  lapida  son  plus  zélé  diacre>  fit  battre  de 
verges  les  Apôtres  et  dispersa  tout  le  troupeau. 

Après  la  Synagogue ,  l'Empire  romain  se  souleva  dix  fois  avec 


20 


COURS    D  HISTOIRE    ECCLÉSIASTIQUE. 


Election 

de  B.  Matthias 

et  sortie 

du  cénacle. 

An  33  (3). 


fureur  contre  l'Eglise.  On  compte,  en  effet,  durant  les  trois 
premiers  siècles,  dix  persécutions  générales,  c'est-à-dire,  dix 
persécutions  commandées  par  les  empereurs  romains,  dont  la 
redoutable  puissance  s'étendait  sur  la  plus  grande  partie  du 
monde  alors  connu.  L'Eglise  y  perdit  par  le  martyre  dix  ou 
douze  millions  de  ses  enfants  (1).  De  tous  les  souverains 
Pontifes  qui  siégèrent  pendant  cette  période  héroïque  et  trois 
fois  séculaire,  il  n'y  en  eut  que  deux,  dit  le  P.  Lacordaire,  qui 
moururent  dans  leur  lit,  encore  parce  que  les  ans,  pour  eux,  se 
pressèrent  un  peu  plus  que  les  bourreaux.  Les  autres  périrent 
tous  au  milieu  des  supplices;  et,  depuis  la  sortie  du  Cénacle 
jusqu'à  Constantin  le  Grand ,  l'Eglise  eut  à  traverser  la  mer 
rouge  de  soîi  propre  sang ,  comme  elle  le  chante  elle-même  dans 
son  office  des  martyrs  (2).  —  Il  entrait  dans  le  plan  divin,  dit 
encore  le  P.  Lacordaire,  que  la  puissance  de  l'Eglise  commen- 
çât par  cette  longue  douleur,  et  que  la  première  couronne  de  la 
papauté  fût  la  couronne  du  martyre.  —  Qu'elle  est  glorieuse  et 
belle  cette  longue  traînée  de  lumière  et  de  sang  dont  fut  marqué 
chacun  des  pas  de  l'Eglise ,  durant  les  trois  premiers  siècles  ! 

Avant  de  sortir  du  Cénacle  et  de  commencer  le  grand  et 
immortel  combat  qu'ils  allaient  livrer  à  l'erreur  et  aux  passions, 
les  Apôtres  voulurent  remplir  le  vide  que  la  mort  du  traître 
Judas  avait  fait  dans  leurs  rangs.  Institué  chef  de  l'Eglise  par 


(<)  Voyez,  sur  le  nombre  des  martyrs,  dom  Ruinart,  Actes  des  mar- 
tyrs, Prêf.  —  Catéch.  Persév.,  tom.  V. 

(2)  M.  Edgard  Quinet  lui-même  n'a  pu  s'empêcher  de  vénérer  les 
premiers  souverains  Pontifes.  «  Lisez,  dit-il,  les  noms  des  cinquante 
premiers  papes,  c'est-à-dire  de  ceux  qui  soutiennent  l'édifice  :  ces  fon- 
dateurs sont  tous  des  saints,  des  héros  du  monde  moral.  »  [Du  Coth. 
et  de  la  Révolut.  franc.)  —  Soixante-seize  papes  sont  honorés  comme 
saints,  savoir  :  trente-sept  comme  martyrs,  dont  trente-trois  souffrirent 
sous  les  empereurs  païens,  et  quatre  furent  mis  à  mort  par  les  héréti- 
ques, et  trente-neuf  canonisés  avec  Je  titre  de  Confesseurs.  —  L'An- 
nuaire qui  se  publie  chaque  année  à  Rome,  sous  le  titre  de  Notizie, 
compte  soixante-dix-sept  papes  saints,  plus  deux  avec  le  titre  de  Bien- 
heureux. [Opusc.  Gauthier,  Jésuite.) 

(3)  Les  savants  Bénédictins,  auteurs  de  Y  Art  de  vérifier  les  dates, 
fixent  la  mort  du  Sauveur  au  3  avril  de  l'an  33  de  notre  ère.  Cette 
date  a  prévalu. 


PREMIER    SIÈCLE.  51 

Jésus-Christ,  et  commençant  dès  lors  à  en  remplir  les  fonctions, 
Pierre  se  leva  au  milieu  de  l'assemblée,  composée  d'environ- 
cent  vingt  disciples ,  et  les  invita  à  procéder  à  l'élection. 
«  Pierre,  sans  aucun  doute,  dit  un  des  plus  célèbres  docteurs 
de  l'Orient,  saint  Chrysostome,  Pierre  aurait  pu,  lui  seul, 
faire  ce  choix,  vu  que  le  Seigneur,  par  ces  paroles  :  Affermis  tes 
frères,  avait  placé  tous  les  autres  sous  sa  main.  Toutefois,  par 
condescendance,  il  en  remit  le  jugement  à  la  multitude,  pour 
ne  pas  exciter  sa  jalousie  et  afin  de  lui  rendre  plus  vénérable 
celui  qu'elle  aurait  choisi  (1).  —  Saint  Grégoire  de  Nysse  fait 
la  même  observation  que  saint  Jean  Chrysostome. 

L'assemblée  présenta  deux  sujets  :  Matthias,  et  Joseph  Bar- 
sabas ,  surnommé  le  Juste.  Tous  deux  étaient  dignes  de  l'apos- 
tolat, si  l'apostolat  pouvait  se  mériter;  mais,  ni  les  disciples 
assemblés  ,  ni  les  anciens  Apôtres,  ni  Pierre  lui-même  ,  ne  vou- 
lurent se  charger  de  la  décision.  —  On  convint,  par  une  inspi- 
ration particulière ,  de  remettre  cette  élection  au  Seigneur,  à 
qui  on  adressa  de  concert  une  fervente  prière.  La  prière  finie , 
on  tira  au  sort;  il  tomba  sur  Matthias,  qui  prit  aussitôt  place 
parmi  les  Apôtres.  —  Ainsi  furent  remplis  les  «  douze  trônes 
où  devaient  s'asseoir  les  juges  des  douze  tribus  d'Israël.  » 

Cependant ,  la  retraite  des  disciples  touchait  à  sa  fin.  Le  vais- 
seau de  l'Eglise,  pour  nous  servir  de  l'élégante  comparaison  de 
saint  Chrysostome,  était  construit  et  appareillé;  il  avait  son 
pilote,  son  gouvernail  et  ses  voiles,  avec  tous  les  agrès  néces- 
saires pour  faire  une  heureuse  navigation.  Une  seule  chose  lui 


(1)  Ainsi ,  dès  l'origine ,  le  pouvoir  suprême  de  Pierre  se  révèle.  — 
Quelques  auteurs  ont  prétendu  que,  dans  la  pensée  de  saint  Chrysos- 
tome, saint  Pierre  n'était  que  le  premier  d'entre  les  électeurs  et  non 
le  seul  électeur.  Mais  le  texte  du/Saint  docteur  se  refuse  à  cette  inter- 
prétation. Le  pape  Pie  VI,  dans/ son  bref  Super  soliditate ,  se  déclare 
aussi  formellement  pour  le  sens  opposé  à  cette  interprétation.  —  Dans 
différents  endroits  do  ses  écrits,  saint  Chrysostome  s'écrie  et  répète  : 
«  C'est  Pierre  qui  est  la  bouche,  la  tête,  le  coryphée,  le  prince  des 
»  Apôtres,  le  docteur,  le  préfet  de  tout  l'univers,  la  base,  la  colonne 
»  do  l'Eglise  ,  la  pierre  inébranlable,  le  fondement  indestructible  de  la 
»  foi  !  a  (S.  Jean  Chrysostome,  in  Aet.  Apost.  —  De  Sacerd.,  liv.  2,  1 . 
—  Tradition  de  l'Eglise  sur  l'institut,  des  évêq.,  tom.  I  et  II.  —  Hist. 
de  S.  Chrysost.,c.  31,  p.  374.) 


22 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


S.  Pierre 
•uvre  la  pré- 
dication 
évangélique 
et 
convertit 
8,000  Juifs. 


manquait,  sans  laquelle  il  serait  resté  éternellement  immobile; 
c'est  le  souffle  moteur  qui  devait  lui  servir  d'âme  et  le  diriger 
dans  sa  course  ,  c'est-à-dire,  l'assistance  du  Saint-Esprit. 

Mais  le  moment  de  le  lui  communiquer  était  venu,  et  le  jour 
à  jamais  mémorable  de  la  Pentecôte  brilla  sur  le  monde.  Sur  les 
neuf  heures  du  matin,  le  Cénacle  retentit  tout  à  coup  d'un  grand 
bruit,  semblable  à  celui  d'un  vent  impétueux;  des  langues  de 
feu  ,  descendant  du  ciel ,  vinrent  se  reposer  sur  la  tôle  des 
Apôtres  assemblés;  ils  furent  tous  remplis  du  Saint-Esprit,  et 
ils  commencèrent  aussitôt  à  parler  diverses  langues.  —  En  ce 
jour,  l'institution  de  l'Eglise  fut  achevée  et  la  révélation  faite 
aux  Apôtres  reçut  son  complément  divin.  Dès  ce  moment,  indis- 
solublement unie  à  l'Esprit  vivitîcateur ,  comme  sa  mystique 
épouse,  l'Eglise  fut  animée  de  sa  vie  divine  et  immortelle;  et, 
comme  un  aigle,  dans  son  essor  majestueux,  s'élève  du  nid  qui 
l'enfanta  vers  la  nue,  sans  discontinuer  son  vol,  de  même,  l'E- 
glise catholique  ,  sortant  du  cénacle  après  que  l'Esprit-Saint 
l'eut  fécondée,  commença  à  travers  les  âges  sa  marche  triom- 
phante que  rien  ne  peut  ralentir  et  qui  l'emporte  vers  l'éter- 
nité. —  «  Voilà  donc,  dit  un  philosophe  chrétien,  le  vaisseau 
divin  mis  à  flot;  et  dès  lors  l'Histoire  de  l'Eglise,  que  Rousseau 
a  si  justement  appelée  un  prodige  continuel ,  se  déroula  avec 
une  fidélité  admirable  aux  lois  de  sa  constitution.  »  —  Chaque 
siècle  de  cette  histoire  nous  présentera  la  trace  des  inspirations 
fécondes  et  divines  de  l'Eglise. 

Le  jour  de  la  Pentecôte ,  la  ville  de  Jérusalem  était  remplie 
d'une  multitude  d'enfants  d'Abraham  venus  de  tous  les  pays. 
A  la  nouvelle  du  prodige,  ils  accoururent  en  foule  à  la  maison 
des  Apôtres.  En  descendant  les  marches  du  Cénacle,  le  chef 
du  collège  apostolique,  Pierre,  qui  était  la  bouche  de  tous, 
comme  l'appelle  ici  saint  Chrysostome,  voyant  celte  multitude 
immense  de  Juifs  ,  prit  la  parole  et  leur  prêcha  la  divinité 
de  Jésus  de  Nazareth.  Ce  premier  coup  de  filet  du  pêcheur 
d'hommes  fit  entrer  trois  mille  personnes  dans  le  sein  de  l'E- 
glise. —  Quelques  jours  après,  au  moment  de  la  prière  publi- 
que ,  le  même  Apôtre  ,  accompagné  du  Disciple  bien-aimé , 
montait  au  temple.  A  la  porte  qu'on  appelait  la  Belle,  parce 
qu'elle  était  d'un  travail  merveilleux  et  de  pur  airain  de  Co- 


PREMIER    SIÈCLE. 


23 


rinthe,  un  pauvre,  âgé  de  quarante  ans,  boiteux  de  naissance 
et  connu  de  tout  le  monde,  leur  demanda  l'aumône  :  c  Je  n'ai 
ni  or  ni  argent,  lui  dit  Pierre;  mais  ce  que  j'ai,  je  te  le  donne  : 
au  nom  de  Jésus  de  Nazareth ,  lève-toi  et  marche.  >  Aussitôt  le 
boiteux  se  leva  sur  ses  pieds,  et,  marchant  et  sautant,  il  suivit 
les  deux  Apôtres  dans  le  temple.  —  Jamais  miracle  ne  fut  plus 
incontestable  et  ne  produisit  un  effet  plus  prompt  et  plus  heu- 
reux; car,  Pierre  en  ayant  profité  pour  annoncer  de  nouveau 
la  divinité  de  Jésus-Christ  et  sa  résurrection  d'entre  les  morts, 
cinq  mille  personnes  se  convertirent  à  ce  second  discours , 
et  la  première  Eglise  du  Sauveur,  établie  en  face  du  Calvaire, 
fut  de  huit  mille  fidèles  (1). 

Ces  premiers  chrétiens,  les  prémices  de  l'Eglise  naissante, 
s'élevant  aussitôt  aux  sommets  de  la  perfection  évangélique 
donnèrent  l'exemple  de  cette  incomparable  union ,  de  ce  déta- 
chement absolu  et  de  cette  charité  parfaite,  qu'on  admira  si 
longtemps  dans  l'Eglise  de  Jérusalem.  Ils  mirent  volontairement 
leurs  biens  en  commun,  vendant  leurs  héritages  pour  en  dis- 
tribuer le  prix  selon  les  besoins  de  chacun.  Ils  se  réunissaient 
dans  les  cénacles  ou  oratoires  des  maisons  particulières,  pour 
vaquer  à  la  prière  et  participer  à  la  fraction  du  pain ,  c'est- 
à-dire ,  à  l'eucharistie.  Après  la  prière  et  l'instruction,  pour 
cimenter  la  concorde  et  l'union  entre  eux,  et  pour  rétablir,  dit 
Bergier,  du  moins  au  pied  des  autels,  la  fraternité  détruite  dans 
la  société  civile,  par  la  trop  grande  inégalité  des  conditions,  ils 
s'asseyaient  à  une  table  commune  et  prenaient  un  repas  connu 
sous  le  nom  à'agape,  qui  signifie  charité  et  dilection.  Tout  s'y 
passait  dans  une  sainte  allégresse  et  dans  une  grande  simplicité 
de  cœur.  Ces  premiers  fidèles,  en  effet,  étaient  des  enfants  par 
l'humilité,  la  pureté  et  le  désintéressement,  et  composaient,  dit 
saint  Chrysoslome ,  comme  une  république  angélique,  angelica 
respublica.  —  C'est  en  souvenir  des  agapes  de  la  primitive 
Égliâê  qu'on  offre  et  distribue  le  pain  bénit,  dans  l'assemblée 
des  fidèles ,  aux  messes  paroissiales. 

Cette  admirable  conduite  de  l'Eglise  de  Jérusalem,  en  parfaite 


Vie  commune 

et  édifiante 

des  premiers 

chrétiens. 

Différence 

d'avec 

le 

communisme 

moderne. 


(4)  Hist.  univ.,  ge  part.,  c.  20.  —  Fleury,  Mœurs  des  chrét.  — 
Rohrbacher,  tom.  I. 


2i  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

harmonie  avec  le  temps  et  les  personnes,  dura  près  de  quarante 
ans,  jusqu'à  la  retraite  des  chrétiens  à  Pella.  —  Les  monas- 
tères et  les  communautés  religieuses,  engagés  plus  tard  dans 
la  même  voie  royale  de  la  perfection  chrétienne,  la  continuent 
encore  aujourd'hui  au  milieu  de  nos  sociétés  corrompues.  — 
Voilà  un  exemple  sensible  et  réel  de  cette  égalité  de  biens,  de 
cette  vie  commune  que  des  législateurs  et  des  philosophes  de 
l'antiquité  oût  proposée  comme  le  moyen  le  plus  propre  à  rendre 
tous  les  hommes  heureux,  mais  sans  pouvoir  y  atteindre.  Les 
socialistes  de  nos  jours  rêvent  encore  la  même  chose,  sans 
obtenir  plus  de  succès.  Plus  éclairés  que  les  uns  et  les  autres , 
les  Apôtres  et  l'Eglise  l'ont  enseignée  comme  le  partage  exclusif 
et  libre  de  la  vertu  parfaite;  aussi  ont-ils  établi  solidement  et 
partout  ce  que  ces  faux  sages  n'ont  jamais  fait  que  rêver  (1).  — 
La  communauté  des  biens,  réalisée  par  la  foi  des  premiers 
fidèles,  entraînait  directement,  pour  les  Apôtres,  une  adminis- 
tration et  possession  temporelles.  La  propriété  ecclésiastique 
se  trouve  ainsi  constituée  au  berceau  même  de  l'Eglise. 
tîrrîWcpn-  Parmi  ceux  qui  vendirent  leurs  terres  pour  en  mettre  le  prix 
en  commun,  l'Écriture  cite  en  particulier  un  lévite  originaire 
de  Chypre,  nommé  Joseph,  qui  reçut  le  surnom  de  Barnabe, 
et  qui,  peu  de  temps  après,  élevé  aux  fonctions  et  à  la  dignité 
d'Apôtre,  devint  le  compagnon  de  saint  Paul.  —  Un  autre  fidèle, 
nommé  Ananie,  ayant  soustrait  une  partie  de  son  argent  et 
menti  à  saint  Pierre,  l'Apôtre  lui  dit  :  «  Ananie,  comment  Satan 
a-t-il  tenté  votre  cœur  jusqu'à  vous  faire  mentir  au  Saint-Es- 
prit et  détourner  une  partie  du  prix  de  votre  champ?  Ne  demeu- 
rait-il pas  toujours  à  vous,  si  vous  aviez  voulu  le  garder?  et, 
même  après  l'avoir  vendu,  le  prix  n'en  était-il  pas  encore  à 
vous?  »  Ces  paroles  de  l'Apôtre  font  voir  que  le  crime  n'était 
ni  dans  le  droit  exclusif  de  propriété,  ni  dans  celui  de  garder 
pour  soi  la  totalité  ou  une  partie  de  son  bien,  mais  dans  le 
mensonge  du  disciple,  qui,  après  avoir  affirmé  qu'il  donnait 
tous  ses  biens  comme  les  autres,  en  retenait  une  partie  par 
esprit  de  cupidité  et  d'avarice.  Riches  de  ce  qu'ils  retenaient 


(4)  Fleury,  Mœurs  des  chrét.  —  Bergier,  art.  Agapes.  —  S.  Chry- 
sost.,  in  Act.  Apost.,  7. 


m'.i'Ui 


C  il-' 


PREMIER   SIECLE.  2îi 

par  aevers  eux,  Ananie  et  Saphire  le  devenaient  bien  davantage 
en  acquérant  le  droit  de  partage  au  trésor  commun  de  l'Église. 
Cette  coupable  spéculation  fut  le  premier  attentat  contre  les 
biens  de  l'Église  et  des  pauvres.  —  Comme  on  le  voit,  l'oblation 
fut  libre  et  sainte  dès  le  commencement  de  la  prédication  évan- 
gélique,  et  c'est  là  ce  qui  établit  une  différence  fondamentalr 
entre  l'Évangile  et  le  communisme.  —  Le  communisme  c'est 
l'exaltation  jusqu'au  délire  de  tous  les  appétits  matériels  et  de 
toutes  les  convoitises  grossières.  La  communauté  évangélique, 
c'est  l'abnégation  de  soi,  l'immolation  de  l'orgueil  et  de  la  chair. 
De  l'un  à  l'autre,  il  y  a  la  distance  du  ciel  à  l'enfer. 

La  réprimande  adressée  à  Ananie  par  saint  Pierre  fut  à  l'ins- 
tant même  suivie  du  châtiment;  car  Ananie  et  Saphire,  sa 
femme  et  sa  complice,  tombèrent,  à  trois  heures  d'intervalle, 
morts  aux  pieds  de  l'Apôtre. 

L'impression  produite  par  ce  terrible  châtiment,  les  miracles  Fureur 
des  Apôtres  qui  se  renouvelaient  sans  cesse,  et  la  vie  sainte  des 
premiers  chrétiens,  augmentaient  prodigieusement  chaque  jour 
le  nombre  des  fidèles.  —  L'ombre  seule  de  saint  Pierre  suffisait 
pour  opérer  des  prodiges;  le  peuple  apportait,  des  villes  voisines 
à  Jérusalem,  les  possédés  et  les  malades  de  toute  espèce,  et  ils 
retournaient  guéris.  —  A  cette  vue,  la  Synagogue  s'émut;  trois 
fois  les  Apôtres  furent  traduits  devant  le  grand  sanhédrin.  La 
première  fois,  on  leur  défendit  avec  menace  d'enseigner  désor- 
mais au  nom  de  Jésus.  La  seconde  fois,  on  les  mit  en  prison, 
mais  un  ange  les  délivra;  et  la  troisième,  on  les  flagella  ignomi- 
nieusement. —  Sans  se  laisser  intimider,  Pierre  et  Jean  firent 
alors  retentir  pour  la  première  fois  aux  oreilles  d'Anne  et  de 
Caïphe  ce  fameux  et  apostolique  non  possumus ,  qui,  répété  par 
leurs  successeurs  aux  puissances  hostiles  à  la  vérité,  a,  malgré 
toutes  les  tyrannies,  conservé  au  monde  le  bienfait  de  l'Evan- 
gile :  «  Nous  ne  pouvons,  dirent-ils,  taire  ce  que  nous  avons  vu 
et  entendu  :  jugez  vous-mêmes  s'il  est  juste  de  vous  obéir  plu- 
tôt qu'à  Dieu.  »  —  L'intrépidité  des  Apôtres  et  leurs  réponses 
pleines  de  force  autant  que  de  sagesse  finirent  par  irriter  telle- 
ment le  conseil,  qu'il  allait  se  livrer  aux  derniers  excès,  quand 
un  vénérable  docteur,  nommé  Gamaiiel,  arrêta  l'emportement 
par  un  avis  aussi  sage  que  simple  :  «  Cessez,  dit-il,  d'inquiéter 


des 
sept  diacres 


26  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

ces  gens-là  :  si  leur  projet  est  l'ouvrage  des  hommes,  il  tombera 
de  lui-même  ;  si  c'est  l'œuvre  de  Dieu  ,  vainement  vous  essaye- 
riez d'en  arrêter  le  cours.  »  —  L'avis  fut  adopté  en  partie ,  et  les 
Apôtres  furent  relâchés ,  avec  une  nouvelle  défense  de  parler  du 
Crucifié.  Mais,  il  aurait  été  plus  facile  d'éteindre  un  vaste  in- 
cendie et  d'arrêter  le  cours  du  torrent  le  plus  impétueux ,  que  de 
ralentir  le  zèle  et  d'épouvanter  le  courage  de  ces  douze  pêcheurs 
naguère  si  timides  ,  et  dont  une  simple  servante  avait  fait  pâlir 
le  chef.  —  Ils  s'en  allèrent  donc  pleins  de  joie  d'avoir  été  jugés 
dignes  de  souffrir  pour  le  nom  de  leur  divin  Maître,  ne  cessant 
de  prêcher  Jésus-Christ  dans  le  temple,  et  d'enseigner  tous  les 
jours  les  fidèles  dans  l'intérieur  des  maisons  (1). 
Ordination  Aussi,  bien  loin  de  diminuer,  le  nombre  des  chrétiens  s'ac- 
crut tellement,  que  les  Apôtres  ne  pouvaient  plus  suffire  à  leurs 
fonctions,  et  plusieurs  fidèles  hellénistes,  c'est-à-dire,  des  Juifs 
qui  étaient  nés  parmi  les  Grecs  et  qui  en  parlaient  la  langue ,  se 
plaignaient  de  ce  que  leurs  veuves  étaient  négligées  dans  la  dis- 
tribution des  aumônes  et  le  ministère  quotidien.  «  Il  n'est  pas 
juste  cependant,  dirent  alors  les  Apôtres,  que  nous  abandonnions 
la  prière  et  la  prédication  de  la  parole  de  Dieu  pour  le  service 
dés  tables.  Choisissez  donc,  nos  frères,  sept  hommes  irrépro- 
chables ,  pleins  du  Saint-Esprit  et  de  sagesse ,  que  nous  char- 
gions de  ce  ministère.  »  La  proposition  fut  acceptée  d'une  voix 
unanime,  et  on  procéda  à  l'élection  qui  donna  les  sept  noms  sui- 
vants !  Etienne,  Philippe,  Prochore ,  Nicanor,  Timon,  Parménas 
et  Nicolas.  Le  choix  fait,  on  amena  les  élus  aux  Apôtres,  qui, 
*  priant  sur  eux,  leur  imposèrent  les  mains  »  et  leur  confé- 
rèrent ainsi  le  diaconat,  comme,  par  le  même  signe  sacramentel, 
Jésus-Christ  avait  conféré  la  plénitude  du  sacerdoce  aux  douze. 
—  Par  cet  ordre,  ils  reçurent  le  pouvoir  de  présider,  non-seule- 
ment à  la  distribution  des  aumônes,  mais  encore  de  servir  à  la 
table  sacrée ,  c'est-à-dire,  à  l'administration  de  l'Eucharistie  :  ce 
qui  a  fait  dire  à  saint  Ignace  d'Antioche  :  «  Que  les  diacres 
étaient  les  dispensateurs,  non  des  repas  ordinaires,  mais  des 
mystères  de  Jésus-Christ;  les  ministres  de  l'Eglise  de  Dieu.  » 
L'on  voit  par  la  seconde  Apologie  de  saint  Justin,  «  qu'ils  por- 

MAct.Aposi.tC.  4,  6. 


PREMIER    SIÈCLE.  27 

taient  l'Eucharistie  à  ceux  qui  n'avaient  pu  se  trouver,  le  di- 
manche, à  l'assemblée  des  fidèles.  Ils  administraient  aussi  le 
baptême,  et,  dans  l'occasion ,  ils  prêchaient  même  l'Evangile,  » 
Ce  l'ut  le  premier  acte  de  saint  Etienne  après  son  ordina- 
tion. —  «  Les  diacres,  disent  les  Constitutions  apostoliques, 
sont  les  yeux  et  le  bras  de  l'évèque ,  »  et  cette  parole  a  été  in- 
sérée dans  le  corps  du  droit  canonique  (1). 

Cette  augmentation  des  ouvriers  évangéliques  rendit  les  pro-       Martyr» 
grès  du  Christianisme  encore  plus  rapides.  Le  premier  des  sept     s.  Etienne, 
diacres  surtout,  Etienne,  Grec  de  naissance,  comme  l'indique  ~„ 

'  '  n  An  33. 

son  nom,  homme  que  le  Saint-Esprit  appelle  «  plein  de  foi,  de 
grâce  et  de  force,  »  seconda  merveilleusement  les  Apôtres;  et 
Dieu  opéra,  par  son  ministère,  une  multitude  de  miracles.  A 
celle  vue,  la  Synagogue  se  trouble  et  s'épouvante  de  plus  en 
plus;  quelques-uns  de  ses  membres  veulent  disputer  avec 
Etienne,  mais  Etienne  les  confond.  Alors  on  s'empare  du  saint 
diacre,  on  le  traîne  hors  de  la  ville,  et  on  l'accable  sous  une 
grêle  de  pierres.  —  Ce  fut  le  premier  sang  qui  se  mêla  au  sang 
du  Rédempteur  ;  et  saint  Etienne ,  selon  la  parole  d'un  Père  de 
l'Eglise,  est  comme  le  porte-étendard  de  la  grande  et  héroïque 
armée  des  martyrs. 

Pendant  qu'on  lapidait  Etienne,  un  jeune  homme  de  Cilicie  ,     ceavenfaii 
nommé  Saul ,  gardait  les  habits  de  ses  meurtriers;  ce  qui  a  fait  *■ 

dire  à  saint  Augustin,  «  qu'il  le  lapidait,  en  quelque  sorte  ,  lui  '  '  — 
seul,  par  la  main  de  tous  les  autres.  »  Ce  premier  excès,  au  Au3* 
lieu  d'assouvir  sa  rage,  ne  fit  que  l'irriter;  il  se  jeta  sur  le  trou- 
peau de  Jésus-Christ  «  semblable  à  un  loup  furieux ,  »  c'est  le 
nom  qu'il  se  donne;  et  nous  apprenons  de  lui-même  qu'il  se  trans- 
portait dans  toutes  les  maisons  suspectes  de  Christianisme,  traî- 
nait en  prison  les  hommes  et  les  femmes  qui  confessaient  Jésus- 
Christ  ,  et  faisaient  décerner  contre  eux  des  arrêts  de  mort  dont 
il  pressait  vivement  l'exécution.  —  Un  jour,  ne  respirant  que  le 
sang  et  le  carnage,  il  se  rendait  à  Damas,  escorté  d'officiers 
sous  ses  ordres,  et  muni  contre  les  chrétiens  de  pouvoirs  abso- 
lus. Tout  à  coup  ,  une  éclatante  lumière  venant  du  ciel  l'envi- 
ronne, l'éblouit  et  le  renverse;  une  voix  miraculeuse  se  fait 


(1)  Êptii,  ad  Indiennes,  —  But,  de  l'Eg.,  Darras,  t.  V. 


Visite 
de  S.  Paul 
S.  l'icrre. 


28  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

entendre,  et  lui  dit  en  hébreu  :  «  Saul,  Saul,  pourquoi  me 
persécutes-tu?  »  Aveuglé  par  l'éclat  de  la  lumière,  et  étendu 
tremblant  sur  la  route  ,  Saul  répondit  :  «  Seigneur,  que  voulez- 
vous  que  je  fasse?  »  —  «  Lève-toi,  reprit  la  voix,  entre  à  Da- 
mas ,  et  là  on  te  dira  ce  qu'il  faut  que  tu  fasses.  »  —  De  loup 
féroce  devenu  obéissant  agneau,  Saul  se  lève,  et  ses  compa- 
gnons l'emmènent  par  la  main  jusqu'à  Damas.  Un  disciple 
nommé  Ananie,  qui  avait  fondé  une  Eglise  dans  cette  ville,  reçut 
l'ordre  de  Dieu  d'aller  le  trouver;  Ananie  vint,  le  baptisa,  lui 
rendit  la  vue,  et  aussitôt  Saul  se  mit  à  prêcher  Jésus-Christ 
dans  les  synagogues,  au  grand  étonnement  de  tous.  —  C'est 
alors  qu'il  alla  en  Arabie,  ce  que  plusieurs,  dit  Tillemont,  en- 
tendent de  la  campagne  aux  environs  de  Damas,  qui  apparte- 
nait à  Arétas,  roi  des  Arabes  (1).  —  Saul  avait  été  disciple  de 
Gamaliel  et  condisciple  de  saint  Etienne;  peut-être  avait-il  pris 
une  vive  part  à  la  discussion  des  Juifs  contre  le  saint  diacre. 

Trois  ans  après ,  Saul  quitta  ces  lieux  pour  échapper  à  la 
haine  des  Juifs  qui  voulaient  le  faire  mourir,  et  il  vint  à  Jéru- 
salem «  afin  de  voir  Pierre,  »  comme  il  le  dit  lui-même.  «  Il 
fallait,  dit  Bossuet,  que  le  grand  Paul,  Paul  revenu  du  troi- 
sième ciel  (2),  vint  voir  Pierre  :  non  pas  Jacques,  un  si 
grand  Apôtre,  frère  du  Seigneur,  appelé  le  Juste  :  ce  n'était 
pas  lui  que  Paul  devait  venir  voir;  mais  il  alla  voir  Pierre,  et 
le  voir,  selon  la  force  de  l'original  grec,  comme  on  vient  voir 
une  chose  pleine  de  merveilles  et  digne  d'être  recherchée;  le 
contempler,  l'étudier,  dit  saint  Chrysostome,  et  le  voir  comme 
plus  grand,  aussi  bien  que  plus  ancien  que  lui,  dit  le  même 
Père;  le  voir  néanmoins  non  pour  être  instruit,  lui  que  Jésus- 
Christ  instruisait  par  une  révélation  si  expresse ,  mais  aiin  de 


(1)  Tillemont,  Hist.  ecclés.,  tom.  I. 

(2)  Bossuet,  d'accord  avec  saint  Thomas,  suppose  que  le  ravisse- 
ment de  saint  Paul  a  eu  lieu  à  Damas,  immédiatement  après  sa  con- 
version. Mais  Baronius  et  les  autres  auteurs,  après  un  examen  plus 
approfondi,  dit  Picquigny,  le  placent  plus  tard,  environ  dix  ans 
après  la  conversion  de  l'Apôtre.  Ce  dernier  sentiment  parait  le  plus 
généralement  admis.  Ici ,  comme  pour  toutes  les  dates  primitives  sur 
lesquelles  il  y  a  variété  d'opinion,  nous  avons  suivi  le  sentiment  qui 
nous  a  semblé  le  plus  commun  ou  le  plus  probable. 


PREMIER  SIÈCLE.  59 

donner  la  forme  aux  siècles  futurs,  et  qu'il  demeurât  établi  à 
jamais  que,  quelque  docte,  quelque  saint  qu'on  soit,  fût-on 
un  autre  saint  Paul,  il  faut  voir  Pierre.  »  —  «  Saint  Paul  va 
»  voir  Pierre,  dit  sur  le  même  sujet  le  prêtre  Victorinus,  doc- 
»  leur  presque  contemporain  du  concile  de  Nicée;  car  si  les 
»  fondements  de  l'Église  sont  fondés  sur  Pierre,  Paul,  à  qui 
»  toute  chose  avait  été  révélée,  savait  qu'il  était  obligé  de  voir 
»  Pierre,  à  cause  de  l'autorité  qui  lui  avait  été  remise,  et  non 
»  pour  apprendre  quelque  chose  de  lui.  »  —  «  Il  va  voir  Pierre, 
»  à  Jérusalem,  dit  Tertullien ,  pour  remplii;  un  devoir  et  satis- 
»  faire  à  l'obligation  de  la  foi.  »  —  «  Il  devait  désirer  de  voir 
»  Pierre ,  disent  saint  Ambroise  et  saint  Hilaire,  parce  que 
»  c'était  l'Apôtre  à  qui  Notre  Seigneur  avait  délégué  le  soin  de 
»  toutes  les  Églises,  et  non  qu'il  pût  apprendre  quelque  chose 
»  de  lui.  »  —  «  Il  n'alla  pas  pour  apprendre ,  dit  saint  Jérôme, 
»  mais  pour  faire  honneur  au  premier  des  Apôtres.  »  —  «  Il 
»  n'avait  pas  besoin,  dit  Théodoret,  de  lui  demander  des  doc- 
»  trines  qu'il  avait  reçues  de  Dieu,  mais  il  rend  un  honneur 
»  convenable  à  son  chef.  »  —  C'est  ainsi  que  Pierre  est  regardé 
comme  pontife  et  Apôtre  suprême  par  tous,  et  spécialement 
par  le  grand  Apôtre  des  nations,  qui,  choisi  directement  et 
miraculeusement  par  le  Sauveur,  semblait  devoir  faire  ex- 
ception à  la  loi  de  la  commune  obéissance  (1). 

Pierre  retint  le  nouvel  Apôtre  quinze  jours  dans  sa  mai- 
sou  ,  et  l'on  pense,  dit  Berault-Bercastel ,  qu'il  lui  conféra, 
par  l'imposition  des  mains,  le  caractère  du  sacerdoce  et  la  di- 
gnité de  l'épiscopat.  C'était,  au  sixième  siècle,  une  tradition 
de  l'Eglise  romaine  que  Pierre  avait  imposé  les  mains  à  saint 
Paul  (2).  —  Pendant  son  séjour  à  Jérusalem,  Saul  répara  le 
scandale  qu'il  y  avait  autrefois  donné  ,  ne  laissant  échapper 
aucune  occasion  de  rendre  témoignage  à  Jésus-Christ;  souvent 
il  disputait  avec  les  Juifs  étrangers,  ceux  du  pays  ne  voulant 
ni  le  voir  ni  l'entendre. 

L'orage  que  la  Synagogue,  Saul  en  tête,  avait  excité  pour     s.  jar,[II(,s 

la  Mineur 
est  ta*Utu4 

(1)  Bise,  sur  l'unité  de  l'Eglise.  —  L'infaillibilité ,  par  M.  de  Saint-        Mqu 
Bonnet.  —  Le  souverain  Pontife,  par  Mf-'""  de  Ségur,  pag.  42.  ,l<' 

(2)  Trad.  lnst.  Ev.,  tom.  I. 


30 


GOURS   D'HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


Confirmation 
donnée 


anéantir  l'Eglise  naissante,  fut  comme  un  vent  favorable  qui 
répandit  au  loin  la  semence  ôvangélique.  Les  douze  Apôtres, 
il  est  vrai,  restèrent  à  Jérusalem  pendant  la  tempête,  pour 
protéger  le  troupeau,  comme,  dans  le  combat,  les  capitaines 
se  tiennent  à  l'endroit  le  plus  chaud  de  la  mêlée.  On  croit 
même  que  c'est  alors  que  saint  Jacques,  fils  d'Alphée,  parent 
de  Jésus-Christ,  et  dit  le  Mineur,  pour  le  distinguer  de  l'A- 
pôtre du  même  nom,  plus  âgé  que  lui,  fut  institué  premier 
évèque  de  Jérusalem  par  saint  Pierre ,  afin  de  veiller  d'une 
manière  spéciale  su»  les  fidèles  de  cette  Eglise  (1).  Mais  tous 
les  autres  ouvriers  évangéliques  se  dispersèrent  dans  les  diffé- 
rentes contrées  de  la  Palestine  (2),  en  Phénicie,  dans  l'île  de 
Chypre  et  dans  le  pays  d'Antioche.  —  Le  disciple  Ananie  s'était 
avancé  jusqu'à  Damas,  et  Philippe,  le  second  des  diacres, 
alla  prêcher  à  Samarie ,  où  le  peuple  ,  témoin  des  miracles 
qu'il  opérait,  se  convertit  en  foule  et  reçut  le  baptême. 

Quand  les  Apôtres  eurent  appris  que  les  Samaritains  avaient 
embrassé  la  foi,  ils  envoyèrent  (3)  saint  Pierre  et  saint  Jean 
pour  leur  imposer  les  mains ,  afin  de  leur  communiquer  le 
Saint-Esprit  :  car,  dit  saint  Epiphane  ,  Philippe ,  n'étant  que 
diacre ,  leur  avait  seulement  donné  le  baptême ,  et  n'avait  pas 
le  pouvoir  d'imposer  les  mains  et  de  communiquer  le  Saint- 
Esprit.  —  Saint  Pierre  et  saint  Jean  retournèrent  ensuite  à  Jé- 
rusalem, et  le  diacre  Philippe,  averti  par  un  ange,  prit  la 
route  qui  conduit  à  Gaza ,  rencontra  l'eunuque ,  trésorier  de 


(i)  Clément  d'Alexandrie  cité  par  Eusèbe  assure  que  Jacques,  frère 
du  Seigneur,  fut  créé  évoque  de  Jérusalem  par  Pierre ,  Jacques  et 
Jean.  —  La  Chronique  d'Alexandrie  ne  parle  que  de  saint  Pierre ,  et 
dit  qu'il  intronisa  saint  Jacques  à  sa  place  lorsqu'il  partit  pour  Rome. 
(Eusèb.  Hist.  eccl.,  liv.  2,  c.  I.  —  Trad.  Inst.  Ev.,  tom.  I.) 

(2)  La  Palestine  se  divisait  en  trois  parties  :  la  Judée  ,  la  Samarie 
et  la  Galilée  haute  et  basse.  —  Il  y  avait,  en  outre,  les  régions  au 
delà  du  Jourdain  :  la  Pérée,  Galaad,  la  Décapole,  la  Gaulonite,  la 
Bathanée,  l'Auranite,  la  Trachonite,  l'Abilène. 

(3)  Hujus  modi  missio  non  nocet  prxrogativis  Pétri.  Ssepissime  pri- 
ant magistratus,  tanquam  legati  tnissi  fuerunt  a  civibns;v.  g.  :  «  fs- 
mael  summus  sacerdos,  a  Jndœis  7nissus  est  Romain  ad  Neronem  » 
{Antiq.,  Josèphe.  —  Mgr  Bouvier,  Tract,  de  Eccl.) 


rREMIFR    SIÈCLE. 


31 


Candace,  reine  d'Ethiopie,  lisant  sur  son  char  les  prophéties 
d'Isaïe,  il  les  lui  expliqua,  l'instruisit  et  le  baptisa. 

Ce  fut  à  Samarie,  pendant  que  saint  Philippe  y  prêchait, 
que  parut  le  premier  de  tous  les  hérésiarques,  Simon  le  Ma- 
gicien, originaire  de  Gitta,  bourgade  du  territoire  samaritain, 
et  si  célèbre  par  ses  prestiges,  qu'on  l'appelait  la  Vertu  de  Dieu. 
Il  ne  put  néanmoins  tenir  contre  le  saint  diacre  ;  il  parut  même 
touché  de  ses  prédications,  demanda  et  reçut  le  baptême.  — 
Quand  les  deux  Apôtres,  venus  de  Jérusalem  pour  donner  la 
confirmation  aux  Samaritains ,  leur  imposèrent  les  mains , 
Simon  fut  frappé  de  voir  le  Saint-Esprit  descendre  sur  les 
fidèles  et  se  manifester  d'une  manière  sensible  par  le  don  des 
langues  et  par  les  autres  miracles.  Ce  merveilleux  spectacle 
excitant  son  envie ,  il  offrit  de  l'argent  aux  Apôtres  pour  obtenir 
le  pouvoir  d'opérer  les  mêmes  prodiges,  et  le  confisquer  à  son 
profit .  Il  voulait  devenir  évêque  de  Samarie ,  afin  d'augmenter 
son  influence  sur  le  peuple  vivement  impressionné  par  la  pré- 
dication et  les  miracles  des  Apôtres.  —  «  Que  ton  argent  périsse 
avec  toi,  lui  dit  Pierre,  plein  d'une  sainte  indignation,  puis- 
que tu  crois  pouvoir  acheter  le  don  de  Dieu!  Tu  n'as  aucune 
part  dans  ce  ministère,  car  ton  cœur  n'est  pas  droit  devant  le 
Seigneur;  »  et  il  l'exhorta  à  faire  pénitence. — Le  nouvel  apostat 
était  loin  du  sentiment  de  repentir  que  lui  prêchait  saint  Pierre. 
Au  lieu  donc  de  profiter  de  sa  remontrance ,  il  chercha  à  exploi- 
ter la  révélation  au  profit  de  son  ambition,  et  il  devint  l'ennemi 
personnel  des  Apôtres.  Il  opposa  à  leur  enseignement  divin 
une  ambitieuse  et  absurde  synthèse  où  se  trouvait,  selon  Rece- 
veur et  Darras,  le  germe  de  toutes  les  hérésies  qui  affligèrent 
l'Eglise  pendant  plusieurs  siècles  (1). 

Il  répandit  surtout  la  doctrine  des  éons,  espèce  d'êtres  engen- 
drés les  uns  des  autres,  dont  la  première  catégorie,  émanée  de 
Dieu  même,  était  toute  céleste,  et  la  dernière  aboutissait  au 
monde  grossier  et  matériel.  —  Ce  système,  développé  plus  tard 
par  Valentin ,  forma  la  base  du  Gnosticisme  et  du  Panthéisme 
alexandrin.  —  Simon  se  donnait  lui-même  comme  le  premier 


Simon 
hérésiarqw 


Erreurs 

de  Simon 

le  Magicien 


(4)  Newman,  Bitî.  du  développ.  du  Christinnisme.  —  Rromeur, 

1,1';. 


32  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

(les  éons,  et  ne  plaçait  le  Verbe  qu'au  cinquième  rang;  par  là, 
il  préludait  à  l'Arianisme.  —  Selon  lui,  la  matière  était  éter- 
nelle, il  la  disait  ennemie  de  Dieu,  et  en  attribuait  l'ordre  actuel 
aux  mauvais  anges.  Il  expliquait  ainsi  l'origine  du  mal,  par 
les  principes  que  développèrent  ensuite  les  manichéens.  —  La 
récente  découverte  du  manuscrit  des  philosophumena  a  plus 
nettement  dévoilé  le  vaste  système  gnostique  organisé  par  le 
patriarche  de  l'hérésie. 

Quant  à  la  morale,  Simon  niait  toute  différence  entre  le  bicp 
et  le  mal.  Les  actes  ne  sont  ni  bons  ni  mauvais;  les  liens  du 
mariage  sont  une  superstition;  la  famille  est  une  institution 
perverse;  ses  lois  sont  toutes  émanées  des  mauvais  anges... 
Aussi  les  disciples  du  mage  de  Gitta  vivaient-ils  dans  les  plus 
grossières  débauches;  et  lui-même  traînait  partout  avec  lui  une 
femme  nommée  Hélène,  qu'il  avait  achetée  dans  une  maison  de 
prostitution  et  sur  laquelle  il  débitait  mille  extravagances.  — 
La  honte  du  crime  qu'il  proposa  à  saint  Pierre  est  demeurée 
pour  toujours  attachée  à  sa  mémoire,  et,  après  dix-huit  siècles, 
on  désigne  encore  sous  le  nom  de  simonie  le  trafic  des  choses 
saintes.  —  Les  pratiques  et  opérations  magiques  de  Simon , 
révélées  par  les  philosophumena,  offrent  plus  d'un  trait  de 
ressemblance  avec  le  spiritisme  actuel  et  les  ténébreuses  évo- 
cations des  temps  modernes. 
Appointas  L'enfer  suscita,  vers  ce  même  temps,  un  autre  adversaire 
aux  Apôtres  :  c'est  Appollonius  de  Tyane,  né  quelques  années 
avant  Jésus-Christ.  Il  n'avait  pas  une  doctrine  nouvelle  et  par- 
ticulière. Il  adopta  le  système  de  Pylhagore ,  dont  le  mysti- 
cisme exalté  convenait  parfaitement  à  la  tournure  de  son  esprit 
enthousiaste  (1).  Il  se  lit  passer  pour  l'ami  des  dieux  et  protégea 
le  culte  populaire  des  idoles.  Doué  d'un  génie  supérieur,  d'une 
mémoire  sans  exemple,  habile  dans  toutes  les  sciences  et  les 
arts  de  la  Grèce,  chaste,  du  moins  en  apparence,  il  joignait  à 
tous  ces  avantages  ceux  d'une  taille  majestueuse   et  comme 

(1)  Le  dogme  principal  de  la  philosophie  de  Pythagore  était  la  mé- 
tempsycose empruntée  des  Egyptiens  ou  des  Brachmanes.  L'âme  de 
l'homme  était  une  partie  de  l'intelligence  suprême  dont  son  union  avec 
le  corps  la  retenait  séparée,  et  qui  s'y  réunissait  lorsqu'elle  s'élail 
dégagée  de  toute  affection  aux  choses  temporelles. 


Tvane. 


(le  ïya 


PREMIER    SIÈCLE.  33 

surhumaine,  d'un  si  grand  air  de  dignité  et  d'une  telle  beauté 
de  visage,  que  sa  figure  seule  ravissait  et  entraînait  les  peuples 
à  sa  suite.  Son  sens,  naturellement  droit  et  fin,  lui  fit  observer 
que  le  langage  emphatique  et  la  morgue  accoutumée  des  phi- 
losophes, loin  de  leur  acquérir  de  l'estime  et  du  crédit,  ne  leur 
donnaient  le  plus  souvent  que  du  ridicule;  il  prit  donc  un  lan- 
gage clair  et  simple  qui  attirait  et  captivait  les  cœurs.  Aussi  le 
recevait- on  partout  avec  des  honneurs  extraordinaires,  et  des 
villes  entières  lui  envoyèrent  demander  son  amitié.  Le  Paga- 
nisme n'eut  peut-être  jamais  d'apôtre  plus  séduisant. 
On  lui  a  môme  attribué  des  actes  surhumains.  Champion  de      Pr*"*" 

miracles 

l'idolâtrie,  il  ne  serait  pas  étonnant  que  le  démon  1  eût  secondé.  d'AppoUemu 
Dans  le  choc  suprême  de  la  vérité  avec  l'erreur,  Satan ,  dit 
M»r  Freppel,  ramassait  toute  sa  puissance;  et  le  faux  surnaturel 
se  jetait  au  travers  du  surnaturel  véritable ,  pour  en  combattre 
l'eiïet  par  le  prestige  de  ses  contrefaçons.  —  Cependant  ces  faits 
sont  loin  d'être  certains,  car  ils  furent  d'abord  recueillis  par  un 
nommé  Damis ,  de  Ninive ,  son  disciple  et  son  ami ,  que  le  phi- 
losophe Lucien  traduit  comme  un  aventurier  indigne  de  croyance 
et  do  la  moindre  considération.  L'écrit  de  Damis  n'existe  même 
plus,  et  il  ne  nous  en  reste  que  des  lambeaux  altérés  et  des 
bruits  vagues ,  ramassés  plus  de  cent  ans  après  par  le  sophiste 
Philostrate,  «  le  plus  menteur  des  hommes  après  Voltaire,  > 
dit  Xonnotte.  Encore  Philoslrate  ne  lit-il  ce  recueil  que  pour 
flatter,  dans  ses  travers  de  femme  savante,  l'impératrice  Julie, 
épouse  de  l'empereur  Septime-Sévère ,  de  mœurs  très-dissolues, 
amie  du  merveilleux  et  ennemie  jurée  du  Chrislianisnïe.  —  Au 
surplus,  ces  faits  extraordinaires,  tels  que  Phileutrate  les 
raconte,  ne  dépassent  pas,  à  la  rigueur,  les  limites  de  la  force 
et  de  l'adresse  humaines.  Le  plus  célèbre  de  tous,  sans  con- 
tredit, est  la  prétendue  résurrection  d'une  jeune  fille  dont 
Appollonius  rencontra  le  convoi  à  Rome.  Mais  Philostrate  lui- 
même  n'ose  pas  assurer  qu'elle  fût  morte;  il  sortait  encore 
quelques  vapeurs  de  son  visage,  et  il  tombait  alors  de  la  rosée 
qui  put  bien  la  faire  revenir  de  sa  léthargie.  C'est  ainsi  que  les 
propres  admirateurs  d'Appollonius  ont  rapporté  ce  prétendu 
miracle.  Au  reste,  dit  Rohrbacher,  tout  le  récit  de  Philostrate 
est  si  plein  de  contes  puériles  et  ridicules,  qu'il  s'ôte  lui-même 

Cocas  d'H!STOIR«i  • 


S4 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Virito 

pastorale 

4e  S.  Pierre 

à  Lydde , 
à  Joppé, 

a  Césarée. 

Aa;35. 


S.  Pierre 

baptise 
le  centurion 
Corneille 
et  ouvre  la 
vaste  mission 
des  Gentils. 


toute  croyance,  et  ce  serait  perdre  son  temps  et  insulter  au  bon 
sens  des  lecteurs ,  que  de  les  réfuter  sérieusement.  Ainsi  en  ont 
jugé,  parmi  les  anciens  :  Lactance,  Eusèbe,  saint  Chrysostome, 
saint  Augustin,  Photius,  Suidas,  et,  parmi  les  modernes  :  EUies 
Dupin,  Scaliger,  Vossius,  Casaubon,  Baur,  etc.  (1). 

Cependant  les  fidèles  de  la  Judée,  de  la  Galilée  et  de  la  Sa- 
marie  jouissaient  d'un  peu  de  calme,  attribué  par  quelques 
auteurs  à  un  édit  de  l'empereur  Tibère ,  favorable  au  Christia- 
nisme. Le  chef  de  l'Eglise,  Pierre,  en  profita  pour  visiter  les 
brebis  de  son  troupeau;  «  semblable,  dit  saint  Chrysostome,  à 
un  général  qui  fait  la  ronde  pour  voir  si  tout  est  bien  dans 
l'ordre.  »  —  La  sollicitude  pontificale  le  conduisit  d'abord  à 
Lydde,  ville  de  la  tribu  d'Ephraïm  ,  plus  tard  Diospolis  ,  où,  au 
seul  nom  de  Jésus-Christ,  il  guérit  le  paralytique  Enée  étendu 
depuis  huit  ans  sur  son  lit.  —  De  Lydde,  il  passa  à  Joppé,  et 
il  y  ressuscita  une  veuve  nommée  Tabithe,  en  grec  Dorcas,  à  la 
prière  des  pauvres ,  des  veuves  et  des  orphelins  de  la  ville  qui 
pleuraient  sa  mort  comme  celle  de  leur  mère.  Ces  prodiges  opé- 
rèrent un  grand  nombre  de  conversions.  —  Saint  Pierre  était 
encore  à  Joppé,  quand  un  centurion  romain,  nommé  Corneille, 
homme  juste  et  craignant  Dieu,  averti  par  un  ange,  l'envoya 
chercher  pour  qu'il  vînt  à  Césarée  le  baptiser  avec  toute  sa  fa- 
mille. L'Apôtre,  averti  de  son  côté  par  une  vision  céleste,  s'y 
rendit  aussitôt ,  instruisit  et  baptisa  le  fervent  centurion  et  tous 
ses  parents  réunis  dans  sa  maison.  Le  Saint-Esprit  descendit 
visiblement  sur  eux,  et  leur  communiqua,  avec  sa  grâce,  le 
don  merveilleux  des  langues.  —  «  Ainsi,  Pierre  fut  le  premier  à 
recevoir  les  Gentils  ;  il  avait  été  déjà  le  premier  à  convertir  les 
Juifs,  etc.:  le  premier  partout  !  dit  Bossuet,  ou  plutôt  saint  Chry- 
sostome que  Bossuet  ne  fait  presque  que  traduire.  En  effet,  la 
divine  primauté  de  Pierre  éclate  partout  :  dans  le  gouverne- 
ment, lors  de  l'élection  de  Matthias;  —  dans  l'apostolat,  le  jour 
de  la  Pentecôte;  —  dans  la  persécution,  devant  le  Sanhédrin; 
—  dans  la  magistrature  suprême ,  lors  de  la  condamnation  et 
punition  des  deux  spoliateurs  des  biens  de  l'Église.  Pierre  est 


(<)  Fleury,  tom.  I.  —  Rohrb.,  tom.  IV.  —  Tholuc,  Crédibilité  de 
î'hist.  évang. 


PREMIER    SIÈCLE. 


M 


donc  le  premier  comme  chef,  comme  docteur,  comme  juge, 
comme  pasteur  et  même  comme  thaumaturge  (1). 

Le  prince  des  Apôtres  étant  retourné  à  Jérusalem,  plusieurs 
Juifs  convertis  lui  adressèrent  des  observations  à  l'égard  du  bap- 
tême de  Corneille ,  et  se  plaignirent  (2)  qu'il  fût  entré  chez  des 
incirconcis  et  qu'il  eût  mangé  avec  eux.  Mais  il  leur  raconta  tout 
ce  qui  s'était  passé,  et  ses  paroles  firent  cesser  les  plaintes  des 
fidèles.  Alors,  tous  ensemble,  ils  bénirent  le  Seigneur  de  ce 
qu'il  daignait  communiquer  aussi  sa  grâce  aux  Gentils. 

C'était,  en  effet,  l'heure  marquée  par  la  divine  Providence 
pour  annoncer  la  bonne  nouvelle  aux  nations  idolâtres.  Fidèles 
à  la  voix  du  ciel ,  les  Apôtres  se  disposèrent  donc  à  partir.  Mais' 
avant  de  se  disperser,  ils  rédigèrent  eux-mêmes,  selon  Noël 
Alexandre,  Mansi ,  Trombelli  et  beaucoup  d'autres  auteurs,  le 
Symbole  qui  porte  leur  nom,  «  et  qui  devait  être,  ditFleury,  le 
nœud  de  l'unité  pour  toutes  les  Eglises ,  et  comme  le  mot  du 
guet  pour  toutes  les  troupes  de  Jésus-Christ.  »  —  Le  Symbole, 
dit  un  savant  prélat,  contient  le  fond  apostolique,  dont  tous  les 
autres  symboles  ne  sont  que  des  formes  particulières ,  des  déve- 
loppements. —  Quelques-uns  prétendent  que  chacun  des  douze 
Apôtres  en  avait  composé  un  article,  mais  cela  n'est  pas  prouvé. 
Ce  qui  parait  certain  ,  c'est  qu'on  n'enseigna  d'abord  le  Symbole 
que  de  vive  voix,  et  que,  pendant  plusieurs  siècles  ,  on  ne  per- 
mit pas  de  l'écrire;  de  là  peut-être  la  différence  qui  se  trouvait 
dans  la  formule,  en  quelques  Eglises  (3). 


Dispersion 

fies  Apôtres, 

leur  symbole, 

leurs 

pouvoirs 

extraordinaires 


(4)  Le  droit  d'envoyer  des  missionnaires  et  de  commencer  les  mis- 
sions a  toujours  été  exercé  par  Rome  à  peu  près  seule.  (Trad.  Inst. 
Ev.,  tom.  I  et  II.  —  Rohrb.,  tom.  IV.  —  Godesc,  Saint  Pierre.  — 
Hist.  eccl..  Darras.) 

(2)  Cérinthe,  plus  tard  hérésiarque,  fut,  dit-on,  le  principal  au- 
teur de  cette  plainte. 

(3)  Bergier  donne  comme  très-douteux  que  les  Apôtres  aient  eux- 
mêmes  rédigé  la  formule  actuelle  du  Symbole.  «  Mais  il  ne  s'ensuit 
pas,  dit-il,  qu'on  ait  eu  tort  de  l'appeler  Symbole  des  Apôtres,  puis- 
qu'elle renferme  exactement  les  principaux  articles  de  leur  doctrine. 
—  Ussérius,  Bingham,  Basnage  et  la  foule  des  auteurs  protestants 
ont  aussi  nié  l'authenticité  du  Symbole ,  en  ce  sens  que  la  doctrine 
seule  et  non  le  texte  remonte  jusqu'aux  Apôtres.  —  Alors  même,  dit 


3K 


COURS    D  HISTOIRE    ECCLÉSIASTIQUE. 


L'apostolat 
et  l'épiscopat. 

Similitude 

et  différence 

entre 

les  deux. 


Partant  de  Jérusalem ,  les  douze  Apôtres  se  dirigèrent  à 
l'orient  et  à  l'occident,  au  nord  et  au  midi;  et  la  terre  entière 
jusqu'à  ses  extrémités  les  plus  reculées,  reçut  la  visite  de  quel- 
ques-uns de  ces  nouveaux  conquérants,  a  Leur  juridiction,  dit 
M.  Jager,  n'était  renfermée  dans  d'autres  limites  que  celles 
que  leur  imposait  la  fatigue.  Ils  n'avaient  qu'à  aller  devant  eux, 
établissant  à  chacune  de  leurs  haltes  une  Eglise  nouvelle,  pour 
laquelle,  avant  de  passer  outre,  ils  ordonnaient  des  diacres,  des 
prêtres  et  un  évèque.  —  Une  autorité  extraordinaire  fut  donnée 
aux  Apôtres,  dit  un  autre  auteur,  pour  que  l'œuvre  de  Dieu 
s'accomplît  avec  une  rapidité  non  moins  extraordinaire.  Quoique 
inférieurs  à  Pierre,  qui  tenait  au  milieu  d'eux  la  place  de  Jésus- 
Christ,  ils  avaient  reçu  comme  lui  la  plénitude  de  la  puissance 
apostolique;  mais  ils  ne  la  transmettront  point  à  leurs  succes- 
seurs;, elle  n'est  pour  eux  qu'une  commission  personnelle  et 
temporaire.  Ils  seront  comme  des  conquérants  qui,  ne  devant 
point  avoir  de  postérité,  laissent  toutes  leurs  conquêtes  à  un 
monarque  plus  heureux,  dont  la  race  ne  s'éteindra  point.  Avec 
eux  cessera  l'apostolat,  ainsi  que  tous  les  privilèges  propres  et 
incommunicables  qui  y  sont  attachés  :  le  don  des  miracles , 
l'inspiration,  l'infaillibilité  personnelle,  etc.  —  «  Il  est  incon- 
testable, dit  M.  Guizot,  que  les  premiers  fondateurs,  ou  pour 
mieux  dire,  les  premiers  instruments  de  la  fondation  du  Chris- 


un  grave  docteur,  qu'on  se  refuserait  à  se  rendre  aux  témoignages  si 
précis  et  si  nombreux  des  Pères  et  des  écrivains  du  iv<>  et  du  v  siècle, 
qui  attestent  uniformément  que  les  Apôtres  en  sont  les  auteurs,  on 
ne  pourrait  nier  qu'il  n'ait  existé,  au  moins  dès  le  second  siècle ,  un 
sommaire  de  la  foi  qu'on  livrait  aux  catéchumènes  avant  le  baptême  , 
que  ce  sommaire  de  la  foi  ne  fût  conforme  au  Symbole  tel  que  nous  lo 
récitons,  non-seulement  quant  à  la  doctrine,  mais  quant  à  l'ordre 
même  des  articles  ;  que  reçu  et  conservé  dans  toutes  les  parties  do 
l'Egliso,  jusque  chez  les  peuples  qui  ne  connaissaient  pas  les  saintes 
Ecritures,  il  ne  fût  regardé  partout  comme  venant  des  Apôtres,  etc.  » 
—  «  Le  Symbole,  dit  Newman,  n'est  pas  une  collection  de  définitions, 
mais  un  sommaire  de  certaines  vérités  qui  doivent  être  crues  ;  un 
sommaire  incomplet ,  et ,  comme  le  Pater  ou  le  Décalogue,  un  simple 
échantillon  des  vérités  divines,  et  surtout  des  vérités  les  plus  élémen- 
taires. »  (Hist,  du  développement.  — Hist.  du  Dog.  cath.,  Introd., 
p.  35.) 


PREMIER    SIÈCLE.  J7 

lianisme,  les  Apôtres,  se  regardaient  comme  investis  d'une 
mission  spéciale  reçue  d'en-haut  (1).  »  —  La  dignité  épiscopale, 
séparée  de  ces  pouvoirs  extraordinaires,  est  la  seule  qui  doive 
subsister,  parce  que  c'est  la  seule  qui  entre  dans  l'économie 
d'un  gouvernement  stable,  où  tout  se  rapporte  à  un  centre 
commun  et  vient  y  puiser  sa  force.  «  Il  faut,  dit  Bossuet,  que 
la  commission  extraordinaire  de  Paul  expire  avec  lui  à  Rome , 
et  que,  réunie  à  jamais,  pour  ainsi  parler,  à  la  chaire  suprême 
de  saint  Pierre,  à  laquelle  elle  était  subordonnée,  elle  élève 
l'Eglise  romaine  au  comble  de  l'autorité  et  de  la  gloire  (2).  »  — 
Ce  qui  est  vrai  de  saint  Paul  est  également  vrai  des  autres 
Apôtres.  C'est  une  maxime  reçue  de  tous  les  théologiens ,  que 
les  évoques  leur  succèdent  dans  l'épiscopat  et  non  dans  l'apos- 
tolat. Il  ne  servirait  de  rien  de  répondre,  observe  le  cardinal 
Gerdil,  que  cette  distinction  ne  se  trouve  que  dans  les  écrivains 
modernes.  Cela  peut  être  vrai  tout  au  plus  pour  le  son  des  mots, 
mais  la  chose  est  aussi  ancienne  que  l'Eglise.  Qui  jamais  s'est 
imaginé  que  les  sept  évoques  d'Asie  fussent  égaux  à  saint  Jean 
dans  la  puissance  du  gouvernement ,  ou  que  Denys  l'Aréopagite 
et  les  autres  évèques  que  saint  Paul  avait  préposés  à  diverses 
Eglises  particulières,  possédassent  la  même  autorité  que  lui?  » 
—  Chacun  des  Apôtres,  dit  M**  de  Ségur,  avait  reçu  de  Dieu 
l'infaillibilité  doctrinale  et  le  plein  pouvoir  de  fonder  et  de 
constituer  des  Eglises  par  toute  la  terre ,  ministère  extraordi- 
naire qui  devait  finir  avec  eux,  et  qui  est  l'essence  du  ministère 
ordinaire  et  permanent  de  saint  Pierre  seul  et  de  ses  succes- 
seurs jusqu'à  la  fin  du  monde.  C'est  pour  cela  que  le  siège 
épiscopal  de  Rome  est  le  seul  siège  apostolique,  et  que  l'Eglise 
n'est  apostolique  que  parce  qu'elle  est  romaine  et  gouvernée  par 
saint  Pierre.  —  Pierre,  dans  ses  successeurs,  demeure  le  rem- 
plaçant, le  vicaire  de  Jésus- Christ  lui-même.  Il  suit  de  là  que 
les  evèques  doivent  la  soumission  au  Pape ,  comme  les  Apôtres 
à  Jésus-Christ,  et  que  le  Pape  gouverne  les  évèques  et  les  en- 
seigne ainsi  que  tout  le  reste  du  troupeau ,  de  même  que  Jésus- 
Christ,  dont  il  est  le  vicaire,  gouverna  et  enseigna  ses  Apôtres. 

(1)  Histoire  de  la  civilisation  en  France,  tom.  I,  leçon  3». 

(2)  Sermon  sur  l'unité. 


38 


COURS   D  HISTOIRE   ECCLESIASTIQUE. 


Différentes 

missions 

de  S.  Pierre. 

Il  fixe  sou 

siège 
à  Antioche. 

Au  36. 


De  là  cette  parole  de  Bossuet  :  «  Pasteurs  à  l'égard  des  peuples, 
»  brebis  à  l'égard  de  Pierre  (1).  » 

Au  moment  de  la  dispersion  générale  des  Apôtres,  le  chef  de 
l'Eglise  se  dirigea  vers  Antioche,  métropole  de  l'Orient,  et  il  y 
établit,  pour  quelques  années,  sa  chaire  suprême,  ainsi  que  le 
témoignent  Origène ,  Eusèbe ,  saint  Jérôme ,  saint  Chrysos- 
tome,  etc.  Saint  Pierre  ne  résida  cependant  pas  toujours  dans 
cette  capitale,  car  il  parcourut  dans  le  même  temps  le  Pont, 
la  Bithynie,  la  Gappadoce  et  les  provinces  de  l'Asie,  pour  y 
prêcher  l'Evangile. 

Saint  Jacques  le  Mineur,  fils  d'Alphée  et  frère  de  saint  Jude, 
ne  s'éloigna  pas  de  Jérusalem,  dont  il  était  évêque,  et  d'où  il 
veillait  sur  les  Eglises  de  la  Judée. 

Saint  Jean  passa  dans  l'Asie  Mineure,  où  il  fonda  les  Eglises 
de  Smyrne,  de  Pergame,  de  Sardes,  de  Laodicée,  etc.  Il  se 
fixa  plus  tard  à  Ephèse ,  où  il  mourut  à  la  fin  du  premier  siècle. 
Il  est  probable  qu'il  pénétra  aussi  dans  la  Haute-Asie  soumise 
aux  Parthes,  et  l'on  dit  que  sa  première  Epitre  portait  autrefois 
leur  nom,  comme  leur  étant  adressée. 

Quelques  auteurs  ont  prétendu  qu'il  avait  mené  avec  lui  la 
sainte  Vierge  à  Ephèse,  et  qu'elle  était  morte  dans  cette  ville, 
où  l'on  voyait,  à  l'époque  du  troisième  concile  œcuménique, 
une  église  dédiée  en  son  nom;  mais  saint  Denys  l'Aréopagite, 
saint  Epiphane,  Baronius  et  plusieurs  autres  croient,  avec  plus 
de  fondement,  qu'elle  mourut  à  Jérusalem  vers  l'an  45  ou  48. 
Suarez  parait  même  le  supposer  comme  certain.  On  n'a  jamais 
pu  fixer  le  temps  ni  les  circonstances  de  sa  mort;  seulement 
une  tradition  très-ancienne ,  en  faveur  de  laquelle  l'Eglise  s'est 
déclarée  d'une  manière  formelle,  porte  qu'elle  ressuscita,  et 
qu'elle  fut  enlevée  au  ciel  en  corps  et  en  âme ,  peu  de  jours 
après  son  trépas  (2).  Au  sujet  du  nombre  des  années  que  la 


(4)  Trad.  Instit.  Év.  Introd.,  tom.  I,  tora.  III.  —  Le  souverain  Pon- 
tife, par  M«r  de  Ségur,  p.  40.  —  D.  Guéranger,  Monarchie  pontif., 
p.  55. 

(2)  Dans  la  préface ,  ou  comme  on  parlait  alors,  dans  la  contestation 
d'une  messe  de  l'Assomption  qui  est  dans  un  ancien  missel  gallican,  il 
est  expressément  marqué  que  «  le  corps  de  la  sainte  Vierge  ne  de- 
meura pas  dans  le  tombeau.  »  —  Le  missel  gothique ,  qui  était  en 


PREMIER   SIÈCLE. 


39 


sainte  Vierge  passa  sur  la  terre ,  les  témoignages  varient  de  50 
à  72  ans. 

Saint  Jacques  le  Majeur,  fils  de  Zébédée  et  frère  de  saint 
Jean  ,  prêcha  surtout  aux  Juifs  ;  et ,  après  avoir  parcouru  divers 
pays  que  l'histoire  ne  désigne  pas,  il  souffrit  le  martyre  à  Jéru- 
salem. Selon  Godescard  et  Feller,  ses  disciples  portèrent  son 
corps  en  Espagne.  —  La  tradition  immémoriale  des  Eglises  de 
ce  pays  a  toujours  été  que  saint  Jacques  leur  a,  le  premier, 
annoncé  l'Evangile,  peu  de  temps  après  le  martyre  de  saint 
Etienne.  Cette  croyance  est  appuyée  sur  l'autorité  de  saint  Isi- 
dore de  Séville;  du  Bréviaire  de  Tolède;  de  saint  Jérôme;  des 
livres  arabes  d'Anastase ,  patriarche  d'Antioche;  du  P.  Guper, 
bollandiste;  du  P.  Florès,  qui  a  soutenu  ce  sentiment  contre  le 
dominicain  Mamachi;  du  P.  Ferlât  et  du  cardinal  d'Aguirre. 
Cependant,  au  concile  de  Latràn,  sous  Innocent  III,  l'évèque 
de  Compostelle  ne  put  répondre  aux  raisons  de  RodericXimenès 
son  métropolitain,  qui  attaquait  directement  cette  tradition.  Re- 
ceveur dit  aussi  qu'elle  n'est  pas  bien  authentique,  et  ne  paraît 
pas  remonter  au  delà  du  vme  siècle.  Sous  le  règne  d'Alphonse 
le  Chaste,  suivant  cet  historien,  on  découvrit  sur  les  frontières 
de  la  Galice  le  corps  de  cet  Apôtre ,  qui  fut  transporté  à  Com- 
postelle, capitale  de  cette  province;  sans  qu'on  sache  néanmoins 
ni  quand  ni  comment  s'est  faite  cette  translation.  Saint  Adon, 
archevêque  de  Vienne  ,  et  Usuard,  moine  de  Saint-Germain  des 
Prés,  tous  deux  auteurs  contemporains,  en  parlent  dans  leurs 
Martyrologes  qui  sont  très -estimés.  Ce  qui  est  certain,  dit 
M.  Darras,  c'est  que  les  reliques  de  saint  Jacques  furent  plus 
tard  transportées  à  Iria-Glavia  ,  aujourd'hui  Compostelle  ,  ainsi 
nommé  de  la  réunion  de  deux  mots  espagnols  :  Giacomo  apostolo. 
—  Quelques  auteurs  cependant  ne  seraient  pas  éloignés  de 
croire  qu'il  peut  y  avoir  eu  à  Compostelle  un  autre  saint  Jac- 


Rcliques 

de  S.  Jacques 

le  Majeur 

n 

Compostelle 

en 

Espagne. 


usage  dans  la  province  narbonnaise  avant  Charlemagne,  s'exprime 
aussi  clairement  :  Quxnec  resolutionem  pertulit  in  sepulcro.  —  Saint 
Grégoire  de  Tours  affirme  la  môme  chose.  —  Summx  temeritatis  reus 
fur  qui  tam  religiosum  sententiam  impugnaret  (It'a  Suarez, 
Baronius,  Thomassinus,  Nat.  Alex.,  Benedict.  XIV,  etc.  Hist.  de  l'Egl. 
gaUic.,  tom.  III,  liv.  8,  p.  304). 


40  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

ques,  dont  on  aurait  confondu  les  reliques  avec  celles  de  l'A- 
pôtre (1). 
Prédication  Saint  André,  frère  de  saint  Pierre,  fut  envoyé  dans  la  Scythie, 
des  antres  scion  Sophrone ,  Théodorct ,  Eusèbc,  saint  Jérôme,  saint  Gré- 
Apuma.  goire  de  Nazianze,  et  souffrit  le  martyre  à  Tairas  dans  l'Achale. 
Ainsi  l'assurent  les  prêtres  et  les  diacres  de  cette  province,  au- 
teurs des  Actes  du  martyre  de  cet  Apôtre,  saint  Pierre  Damien, 
Ives  de  Chartres,  saint  Bernard,  Baron i as  et  le  P.  Alexandre. 
Cependant  Baillet  et  Tillemont  ont  peine  à  donner  à  ces  actes 
une  pleine  autorité.  —  L'époque  de  la  mort  de  saint  André  est 
inconnue.  On  sait  seulement  qu'il  subit  le  supplice  de  la  croix; 
et  celle  croix  ,  selon  l'opinion  la  plus  commune,  était  formée  de 
deux  pièces  de  bois  qui  se  croisaient  obliquement  par  le  milieu 
et  représentaient  la  lettre  X.  Cet  Apôlre  est  en  grande  vénéra- 
tion chez  les  Russes ,  qui  possèdent  une  partie  des  pays  occupés 
par  les  anciens  Scythes.  —  La  croix  où  l'Apôtre  avait  consommé 
son  martyre  fut  recueillie  et  précieusement  conservée  par  ses 
disciples.  Les  croisés  latins  la  retrouvèrent  en  Achaïe,  d'où  elle 
fut  apportée  en  France.  Sous  le  nom  de  croix  de  Bourgogne,  elle 
devint  l'insigne  militaire  de  celle  belliqueuse  province. 

Saint  Philippe  prêcha  dans  la  Haute-Asie  et  ensuile  dans  la 
Phrygie  où  il  mourut,  à  Iliéraple ,  probablement  après  l'an  80 
de  Jésus-Christ,  sans  qu'on  puisse  néanmoins  préciser  ni  la 
date,  ni  le  genre  de  sa  mort. 

Saint  Barthélémy,  que  plusieurs  savants  anciens  et  modernes 
penscnl  être  Nalhanaël  de  Cana  (2) ,  dont  Jésus  avait  loué  l'in- 
nocence et  la  simplicité,  lorsqu'il  lui  fut  présenté  par  saint 
Philippe;  saint  Barthélémy  annonça  Jésus-Christ  dans  l'Armé- 
nie, dans  l'Ethiopie  ,  dans  l'Arabie,  et  jusque  dans  les  Indes, 
au  rapport  d'Eusèbe  et  de  plusieurs  auteurs  anciens,  qui,  par 
les  Indes  ,  entendent  quelquefois,  non-seulement  l'Arabie  cl  la 


(4)  Sur  la  liturgie  de  saint  Jacques,  ainsi  que  sur  celles  attribuées 
à  saint  Pierre  et  à  saint  Marc,  voyez  le  Nourry,  Noël  Alexandre.  Ba- 
ronius,  le  P.  Lebrun,  Bona,  D.  Gnéranger,  etc'. 

Kathanaël  est  un  nom  patronymique  qui  veut  dire  fils  de  Tuolo- 
mée.  —  Saint  Augustin  range  Nalhanaël  seulement  parmi  les  disciples 
du  Sauveur. 


PREMIER    SIÈCLE.  41 

Perse,  mais  les  Indes  proprement  dites.  On  pense  que  saint 
Barthélémy  fut  martyrisé  dans  l'Arménie  et  qu'il  fut  attaché  à 
une  croix,  après  avoir  eu  la  peau  enlevée  et  les  chairs  déchirées 
à  coups  de  fouet. 

Saint  Thomas,  en  grec  Didyme,  c'est-à-dire  Jumeau,  parcou- 
rut tous  les  pays  soumis  à  l'empire  des  Parthes,  prêcha  dans  la 
Perse,  la  Médie  et  la  Bactriane.  On  croit  même  qu'il  pénétra 
jusque  dans  les  Indes,  où  l'on  a  trouvé  des  chrétiens  dits  de 
saint  Thomas,  qui  prétendaient  avoir  reçu  de  lui  l'Evangile  et 
posséder  encore  ses  reliques.  Un  antique  Bréviaire  chaldaïque 
de  l'église  de  Malabar  porte  en  termes  exprès,  «  que  le  royaume 
des  cicux  a  pénétré  en  Chine  par  la  prédication  de  saint  Tho- 
mas. »  Selon  un  ancien  auteur,  cet  apôtre  mourut  à  Calamine, 
dans  les  Indes,  et  plusieurs  modernes  ont  pensé  que  c'était  la 
ville  de  Méliapour,  où  les  Portugais  affirment  avoir  trouvé  son 
corps,  qu'ils  ont  transporté  à  Goa. 

Saint  Matthieu,  auparavant  le  publicain  Lévi,  écrivit  son  Enngu 
Évangile  avant  de  quitter  la  Judée ,  vers  l'an  36  de  Jésus-Christ,  g  ^^ 
à  ta  prière  des  fidèles  de  Jérusalem.  C'est  pourquoi  il  l'écrivit 
en  hébreu,  c'est-à-dire,  dans  la  langue  vulgaire  des  Juifs,  qui 
était  alors  un  dialecte  môle  de  chaldaïque  et  de  syriaque.  «  Mat- 
»  thieu  ,  dit  Papias,  a  écrit  avec  ordre  et  en  dialecte  hébreu  les 
■  oracles  du  Seigneur.  »  Il  est  à  présumer  que  ce  travail  im- 
portant retint  en  Judée  saint  Matthieu  plus  longtemps  que  les 
autres  Apôtres.  Il  alla  ensuite  porter  la  foi  dans  l'Ethiopie  et 
dans  la  Perse,  où  l'on  croit  qu'il  souffrit  le  martyre. 

Saint  Simon,  surnommé  le  Cananéen  ou  Le  Zélé  (1),  prêcha 
en  Mésopotamie  et  dans  la  Perse;  d'autres  le  font  aller  dans 
l'Egypte,  la  Lybie,  la  Mauritanie.  On  est  peu  instruit  sur  les 
particularités  de  sa  vie  et  sur  le  genre  de  sa  mort.  Suivant  quel- 
ques-uns, cet  Apôtre  serait  l'époux  même  des  noces  de  Cana, 
qui  aurait  suivi  Jésus-Christ,  pendant  que  son  épouse  s'attacha 
à  la  sainte  Vierge. 

Saint  Jude,  appelé  autrement  Lebbée,  Thaddée  ou  le  Zélé, 
prêcha  aussi  dans  la  Mésopotamie,  l'Arabie,  la  Syrie,  l'Idumée 


!    Coma  quippe  zelus  interprétatif ,  dit  S.  Jérôme.  —  Vie  de  Jésus- 
Christ,  par  Veuillot,  p.  432. 


42  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

et  la  Lybie.  On  prétend  qu'il  reçut  la  couronne  du  martyre  à 
Béryte,  vers  l'an  80  de  Jésus-Christ.  On  a  de  lui  une  Épitre 
canonique  qu'il  écrivit  pour  prémunir  les  fidèles  contre  les 
erreurs  des  Nicolaïtes  et  des  Gnostiques.  Il  cite  dans  son  Épître 
un  livre  apocryphe,  sous  le  nom  d'Enoch,  mais  sans  l'approu- 
ver, dit  saint  Jérôme,  comme  saint  Paul  cite  quelquefois  les 
poètes  profanes.  —  Il  a  pu  d'ailleurs  citer  un  livre  célèbre  et 
estimé  de  son  temps,  pour  faire  impression  sur  les  esprits  et 
donner  plus  d'horreur  des  hérétiques  contre  lesquels  il  écri- 
vait. 

Saint  Matthias,  après  avoir  prêché  en  plusieurs  endroits  de 
la  Palestine,  porta  l'Évangile  en  Ethiopie,  sans  qu'on  puisse 
dire  de  quel  pays  en  particulier  ce  mot  doit  s'entendre,  car  les 
anciens  l'appliquaient  indifféremment  à  toutes  les  contrées  peu 
connues,  qui  étaient  au  midi  et  hors  des  limites  de  l'empire 
romain.  —  On  ne  sait  rien  de  certain  sur  la  mort  de  saint  Mat- 
thias. 

Voilà  à  peu  près  tout  ce  que  l'on  sait  sur  la  mission  des 
Apôtres.  L'obscurité  qui  couvre  les  circonstances  de  leur  vie 
et  de  leurs  travaux  est  une  preuve  de  plus  de  la  sincérité  de  leur 
témoignage;  car,  selon  la  remarque  judicieuse  de  Fleury,  «  rien 
ne  prouve  mieux  qu'ils  ne  cherchaient  point  leur  propre  gloire, 
que  le  peu  de  soin  qu'ils  ont  pris  de  conserver  dans  la  mémoire 
des  hommes  les  grandes  choses  qu'ils  ont  faites.  »  —  Au  reste, 
si  nous  ignorons  les  détails  des  actions  de  ces  conquérants  do 
Jésus-Christ,  nous  n'ignorons  pas  leurs  conquêtes,  quand  nous 
voyons  le  grand  nombre  d'Églises  établies  par  eux  en  si  peu  de 
temps  dans  tout  l'univers.  La  ferveur  et  la  foi  parfaitement 
identiques  de  toutes  ces  Églises,  fondées  par  les  Apôtres  dis- 
persés, prouvent  en  même  temps  leur  sainteté  et  leur  infaillible 
véracité  (1). 

L'année  qui  suivit  leur  séparation,  mourut  l'empereur  Tibère. 
Deux  ans  avant  sa  mort ,  ce  prince  avait  reçu  de  Pilate  les  actes 
du  procès  de  Jésus-Christ.  Le  gouverneur  avait  joint  à  sa  rela- 
tion le  récit  des  miracles  du  Sauveur,  qu'il  avait  appris  par  la 
voix  publique,  ajoutant  que  des  multitudes,  convaincues  de  la 

(1)  Feller,  art.  Saint  Jacques  le  Majeur.  —  Fleury,  Uist. 


PREMIER    SIECLE* 


13 


résurrection  de  Jésus,  l'adoraient  comme  un  Dieu.  Tibère,  selon 
l'usage,  déféra  l'examen  des  actes  de  Pilate  au  sénat  qui  les 
accueillit  avec  mépris.  La  Providence  divine  inclina  dans  un 
sens  opposé  l'esprit  de  l'empereur,  qui  alla  jusqu'à  menacer  de 
mort  ceux  qui  persécuteraient  les  disciples  de  Jésus-Christ  (1). 

A  Tibère  succéda  Caligula.  Au  commencement  de  ce  nouveau 
règne,  la  justice  divine  frappa  quelques-uns  des  grands  cou- 
pables qui  avaient  trempé  dans  la  condamnation  de  Jésus-ChrisL 
Ainsi  Pilate,  accusé  de  concussion  et  de  cruauté  par  les  Samari- 
tains, fut  exilé  à  Vienne  dans  les  Gaules,  l'an  37,  et  s'y  tua  de 
désespoir  deux  ans  après.  Selon  une  légende  helvétique,  il  se 
serait  noyé  près  du  mont  Pilate,  dans  le  canton  de  Lucerne.  — 
Caïphe  et  Anne,  humiliés  et  dépouillés  de  leur  pouvoir,  se  suici- 
dèrent. —  Hérode  Antipas,  fils  du  meurtrier  des  saints  inno- 
cents, ravisseur  d'Hérodiade,  assassin  de  Jean-Baptiste,  le  même 
qui ,  à  la  tète  de  toute  sa  cour,  s'était  moqué  du  Sauveur,  fut 
exilé  à  Lyon,  l'an  39,  convaincu  d'avoir  tramé  avec  les  Parthes 
contre  l'empire.  Son  incestueuse  compagne  l'y  suivit;  des 
Gaules,  ils  s'enfuirent  en  Espagne  où  ils  périrent  tous  deux 
misérablement. 

Caligula  ayant  bientôt  fatigué  l'empire ,  à  force  de  cruautés 
et  d'extravagances,  fut  assassiné  en  41.  Claude,  son  oncle  ,  lui 
succéda;  mais,  comme  une  partie  du  sénat  voulait  la  répu- 
blique, il  ne  fut  pas  reconnu  sans  difficulté.  Hérode  Agrippa, 
neveu  d'Antipas,  étant  alors  à  Rome,  et  ayant  servi  très-uti- 
lement le  nouvel  empereur  par  ses  conseils  et  par  ses  intrigues 
auprès  du  sénat,  Claude  lui  donna  la  Judée  proprement  dite  et 
la  Samarie,  avec  le  titre  de  roi.  La  même  dignité  lui  avait  été 
conférée  auparavant  par  Caligula,  pour  les  États  qui  avaient 
appartenu  à  Philippe  le  Tétrarque  et  à  Lysanias,  et  qui  étaient 
situés  au  delà  du  Jourdain. 

De   retour  à  Jérusalem,  Agrippa,  pour  plaire  à  ses  nou- 

(4)  Ce  fait  est  rapporté  par  saint  Justin,  Tertullien,  Eusèbe.  Quel- 
ques critiques  protestants,  plus  hardis  que  savants  et  judicieux,  dit 
Receveur,  l'ont  contesté.  Mais  d'aulres,  parmi  lesquels  on  distingue 
Ca.-aubcn  et  Péarson,  n'ont  pas  fait  difficulté  de  l'admettre.  Tillemont, 
le  célèbre  Huet,  Noël  Alexandre  et  une  foule  d'autres  auteurs  ne 
croient  pas  qu'on  en  puisse  douter. 


.Mort 
de  Tibvre. 
Calcula. 


Fin  malheu- 
reuse 

de  Pilate 
et  d' Hérode 

Antipas. 

An~39. 


Persécution 
à  Jérusalem. 
S.  Jacques 
le  Majeur. 
Emprisonne- 
ment 
de  S.  Pierre. 

AuU. 


M 


COURS    D  HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


Mort  du  roi 
Agrippa. 

An  M. 


S.  Tierce 
établit  son 

liégc  à  Rome. 
Preuves 
de  ce  fait. 

An  42  ou  44. 


veaux  sujets,  mit  toute  sa  puissance  au  service  de  leur  haine 
contre  les  chrétiens.  Pour  premier  coup  d'essai,  il  fit  tomber  la 
tête  d'un  Apôtre,  de  saint  Jacques  le  Majeur,  ce  que  la  Syna- 
gogue, malgré  toute  sa  fureur,  n'avait  pas  osé  faire  depuis  onze 
ans.  —  Au  bruit  de  ce  nouvel  orage,  Pierre  vole  au  secours  des 
fidèles  de  Jérusalem ,  que  la  mort  de  saint  Jacques  avait  conster- 
nés. Agrippa  le  fit  arrêter  et  mettre  en  prison,  résolu  de  le  faire 
périr  à  son  tour;  mais  un  ange  délivra  pendant  la  nuit  le  chef 
de  l'Eglise,  et  le  rendit  aux  fidèles  qui  priaient  pour  lui.  Ils 
furent  si  surpris  de  ce  bonheur  inespéré,  qu'ils  ne  reconnurent 
pas  d'abord  le  saint  Apôtre  et  le  prirent  pour  son  ange  gar- 
dien (1). 

Un  tyran  dont  la  hache  s'attachait  ainsi  à  frapper  les  pre- 
mières tètes  de  l'Eglise  lui  aurait  fait  trop  de  mal  :  Dieu  l'arrêta. 
Un  jour  qu'Agrippa  donnait  une  audience  solennelle  aux  ambas- 
sadeurs des  Tyriens  et  des  Sidoniens,  il  s'assit  sur  un  trône 
magnifique,  revêtu  lui-même  d'un  manteau  étincelant  d'or  et  de 
pierreries ,  et  se  mit  à  haranguer  le  peuple.  Pendant  qu'il  par- 
lait ,  ses  flatteurs  s'écrièrent  :  «  C'est  la  voix  d'un  Dieu  et  non 
d'un  homme!  »  Agrippa  souffrit  celte  impiété;  mais  un  ange  du 
Seigneur  le  frappa  sur-le-champ  :  il  fut  saisi  de  douleurs  vio- 
lentes ,  et  la  honte  succédant  à  la  vanité,  il  dit  à  ses  flatteurs  : 
«  Voilà  votre  dieu  qui  va  expirer  !  »  On  le  porta  dans  son  palais, 
où  il  expira  en  effet  au  bout  de  cinq  jours,  dévoré  par  les  vers. 

Après  sa  délivrance  (2) ,  saint  Pierre  établit  pour  son  succes- 
seur, à  Antioche,  saint  Evode,  l'un  de  ses  disciples  (3),  et  il 
marcha  lui-même,  avec  Marc,  son  secrétaire ,  vers  le  cœur  de 
l'empire,  à  Rome,  où  il  fixa  son  siège  pour  toujours.  Comme  un 
général  intrépide,  quand  la  bataille  est  commencée,  lance  quel- 
quefois son  drapeau  au  milieu  des  rangs  ennemis  pour  enflam- 
mer ses  soldats  ,  ainsi  le  chef  de  l'Eglise,  voyant  la  grande  lutte 


(l)Illi  autem  dicebant  :  Angélus  ejusest.  (Act.  Apost.,  c.  M,  v.  15.) 

(2)  Plusieurs  auteurs  disent  que  saint  Pierre  était  allé  à  Rome  avant 
sa  prison,  et  qu'il  y  retourna  bientôt  après  ;  ce  qui  fait  que  tes  uns 
placent  ce  voyage  en  42,  d'autres  en  44,  quelques-uns  même,  comme 
I).  Geillier,  le  fixent  en  58.  (Receveur.) 

(3)  Niceph.,  Hist.  eccl.,  1.  2,  c.  25.  —  Théodoret.  —  Trad.  de  l'Egl. 


PREMIER    SIÈCLE.  45 

de  la  foi  contre  le  paganisme  vigoureusement  engagée,  alla  plan- 
ter lui-même  l'étendard  de  la  Croix  au  centre  de  l'idolâtrie. 
«  C'est  ainsi,  dit  saint  Léon  le  Grand,  qu'un  pauvre  batelier, 
dont  le  courage  n'avait  pu  tenir  devant  une  simple  servante, 
alla  braver  en  face  la  toute-puissance  des  Césars.  » 

Ce  fait  important  et  d'une  hardiesse  évidemment  surnaturelle, 
a  toute  la  certitude  historique  possible.  La  tradition  entière  l'af- 
firme par  la  double  voix  des  hommes  et  des  monuments.  Il  est 
attesté  :  au  premier  siècle,  par  saint  Papias,  saint  Clément 
pape,  et  saint  Ignace  d'Antioche;  au  deuxième  par  saint  Denys, 
évèque  de  Corinthe,  saint  Irénée  (Liv.  3,  c.  3),  saint  Justin, 
dans  sa  grande  Apologie;  au  troisième,  par  Clément  d'Alexan- 
drie, Terlullien  (Lib.  de  prœscript.) ,  Origène,  saint  Cyprien 
(Epist.  ad  Comel.  papam);  au  quatrième,  par  Arnbbe,  saint 
Epiphane  (Hœres.  27),  Eusèbe  (Liv.  2,  c.  14,15,25,26;  Liv.  3, 
c.  2:  Liv.  4,  c.  1;  Démonst.  évangél.,  3,  5),  saint  Chrysostome 
(Tom.  V,  in  Timoth.),  saint  Ambroise  (Serm.  de,  Basil.);  au 
cinquième,  par  saint  Jérôme  (Epist.  ad  Marc),  saint  Augustin 
(Lib.  de  hœres.),  saint  Optât  (Ad  Parm.),  Orose  (Liv.  7,  c.  1), 
Théodoret  (Liv.  2,  c.  27),  etc.  —  La  venue  de  saint  Pierre  à 
Rome,  dit  Baronius,  est  attestée  par  l'unanimité  des  écrivains 
ecclésiastiques ,  dans  les  deux  églises  Grecque  et  Latine. 

Au  deuxième  siècle,  Caïus,  prêtre  de  Rome  sous  le  pape  Zé- 
phirin,  rapporte  que  les  tombeaux  de  saint  Pierre  et  de  saint 
Paul  étaient  exposés  aux  yeux  de  tout  le  monde.  —  Julien  l'A- 
postat raconte  qu'avant  la  mort  de  saint  Jean ,  les  corps  de  ces 
deux  Apôtres  étaient  déjà  honorés  en  secret  parmi  les  chrétiens. 
—  Depuis  les  premiers  siècles  jusqu'à  nous,  cette  vénération  et 
ce  concours  des  fidèles  se  sont  maintenus  avec  ce  caractère  de 
perpétuité  et  d'universalité,  qui  est  comme  le  sceau  incommuni- 
cable de  la  vérité.  —  De  plus,  l'établissement  du  siège  de  saint 
Pierre  à  Rome  a  été  de  temps  immémorial  célébré  dans  l'Eglise 
par  une  fête  spéciale.  Les  plus  anciens  Martyrologes  en  font  foi  ; 
et  un  concile  tenu  à  Tours,  en  567,  travailla  à  remédier  aux 
abus  qui  s'y  étaient  glissés.  Belelh,  théologien  de  Paris,  qui 
écrivait  il  y  a  500  ans,  dit  qu'elle  avait  été  instituée  pour  dé- 
tourner les  chrétiens  d'imiter  les  idolâtres,  qui,  à  certains  jours 
du  mois  de  février,  mettaient  des  viandes  sur  les  tombeaux  de 


46  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

leurs  parents.  Ce  dernier  témoignage,  surtout,  fait  évidemment 
remonter  cette  fête  aux  premiers^ours  du  Christianisme. 

Du  reste,  aucune  secte  ancienne  n'a  nié  ce  point  historique  si 
important.  —  Parmi  les  modernes ,  quelques  protestants  l'ont  at- 
taqué; mais  les  savants  les  plus  recommandables  de  la  Réforme 
sont  d'accord  à  cet  égard  avec  toute  l'histoire,  t  Nous  avons,  dit 
le  baron  de  Starck,  pour  la  primatie  de  l'épiscopat  de  saint  Pierre 
à  Rome,  le  témoignage  de  toute  l'antiquité  chrétienne,  depuis 
Papias  et  Irénée,  qui  vivaient  tous  deux  dans  le  second  siècle  de 
l'Eglise,  et  dont  le  premier  était  un  disciple  de  saint  Jean  l'E- 
vangéliste.  »  —  Basnage  dit  qu'aucune  tradition  n'a  plus  de  té- 
moignages en  sa  faveur,  et  qu'on  ne  peut  en  douter  sans  ren- 
verser toute  certitude  historique.  —  Péarson  assure  qu'aucun 
des  anciens  n'a  révoqué  en  doute  la  fondation  de  l'Eglise 
romaine  par  saint  Pierre,  ni  la  succession  des  papes  à  cet 
Apôtre.  —  Puffendorf ,  dans  son  Livre  de  la  monarchie  du  pon- 
tife de  Rome,  Grotius ,  dans  ses  Lettres,  s'expriment  hautement 
en  faveur  de  la  primatie  de  l'Eglise  romaine,  de  sa  hiérarchie  et 
de  sa  succession  épiscopale  :  vérité  si  incontestable,  du  reste, 
que,  ni  Luther,  ni  Calvin,  ni  les  centuriateurs  de  Magdebourg, 
n'ont  essayé  de  l'attaquer.  —  Calvin  déclare  qu'il  n'ose  nier  que 
saint  Pierre  soit  mort  à  Rome,  «  à  cause  du  consentement  des 
auteurs,  »  propter  scriptorum  consensum.  —  Leibnitz,  Ham- 
mond,  Scaliger,  Newton,  Blondel,  Barratier,  Bertholt,  Cave, 
Shrock,  William  Cobbett,  etc.,  se  sont  aussi  prononcés,  sur  le 
voyage  de  saint  Pierre  à  Rome,  que  les  plus  ardents  catholiques. 
—  «  Il  faut  avoir  perdu  le  sens  commun ,  dit  le  savant  allemand 
Léandre ,  pour  rejeter  le  témoignage  unanime  de  l'antiquité  ec- 
clésiastique,  et  ne  pas  admettre  que  saint  Pierre  ait  été  à 
Rome  (1).  » 
origine  Rome  était  la  capitale  du  monde ,  en  particulier  de  l'Occident  : 

des  trois  pre-    pierre  y  place  sa  chaire ,  «  pour  paître  de  là  les  agneaux  et  les 

patriarcats. 

(1)  Nicolas,  Etitd.  philos.,  tom.  I.  —  Hist.  de  l'infaillib.  des  papes, 
tom.  I,  p.  440-427.  —  Gorini,  tom.  II,  p.  410-449.  —  John  Mac- 
corry ,  Suprématie  de  saint  Pierre.  —  Calvin ,  Instit.,  I.  4,  c.  6.  —  Ni- 
hil  in  tôta  \storid  ecclesiasticd  illustrius,  nihil  certius  atque  testatius 
quam  ad%     \s  Pétri  Apostoli  in  urbem  Romam.  (De  Valois,  n.  in  Eus.  i 


PREMIER   SIÈCLE.  47 

brebis  de  Jésus-Christ.  »  Antioche ,  surnommée  la  grande, 
pour  la  distinguer  de  ses  homonymes ,  au  nombre  de  dix  ou 
douze,  était  la  capitale  de  l'Orient  :  Pierre  y  avait  porté  son 
siège.  Alexandrie  était  la  capitale  de  l'Egypte  et  du  Midi  :  de 
Rome,  Pierre  y  envoya  Marc,  son  disciple ,  vers  l'an  60,  pour  y 
fonder  une  Eglise  en  son  nom  (1).  Rome,  Antioche  et  Alexan- 
drie étaient  en  quelque  sorte ,  dit  M.  Jager,  les  trois  métropoles 
du  Polythéisme;  chacune  d'elles  avait  un  panthéon.  Le  chef  des 
Apôtres  commence  par  y  planter  l'étendard  sacré;  il  va  ainsi 
droit  à  l'ennemi  et  le  frappe  au  cœur.  Chacune  de  ces  trois 
grandes  cités  était  placée  au  centre  du  mouvement  intellectuel 
et  commercial  de  la  partie  du  monde  à  laquelle  elle  présidait. 
Toutes  les  trois  néanmoins  étaient  à  la  portée  de  se  parler  sou- 
vent ,  de  recevoir  ou  de  donner  promptement  leurs  ordres,  étant 
assises  toutes  les  trois  sur  les  bords  de  la  voie  commune  et  de 
la  voie  la  plus  rapide  de  communication  entre  les  peuples ,  sur 
les  bords  de  la  mer,  et  encore  sur  les  bords  de  la  même  mer,  de 
cette  mer  qui  n'est  qu'un  lac  comparée  à  l'immense  Océan. 
Sous  les  rapports  géographiques,  politiques  et  religieux,  il  était 
donc  difficile  d'imaginer  une  meilleure  disposition  des  patriar- 
cats. —  Les  Eglises  de  ces  trois  grandes  capitales  de  l'univers 
alors  connu,  furent  appelées  suréminemment  patriarcales  et 
apostoliques,  à  cause  de  la  suréminente  dignité  de  Pierre.  Gela 
est  si  constant,  qu'au  cinquième  siècle,  un  empereur  et  un 
concile  œcuménique,  celui  de  Chalcédoine,  voulant  procurer  la 
dignité  de  patriarche  à  l'évèque  de  la  nouvelle  Rome  ou  de 
Constantinople,  la  demandèrent  en  ces  termes  au  successeur  de 
Pierre.  «  Daignez  répandre  jusque  sur  l'Eglise  de  Constanti- 
nople les  rayons  de  votre  primauté  apostolique.  »  Ce  qui  fait 
voir  que ,  dans  la  pensée  de  l'Eglise ,  le  patriarcat  n'est  qu'un 
écoulement  de  la  primauté  de  Pierre,  dont  la  plénitude  réside 
dans  le  siège  de  Rome  (2). 

(1)  Alexandrie  Marcum  praefecit  Petrus.  (Nicéph.  Félix.  Théodoret.j 

(2)  Suffit-il  à  une  Eglise  d'être  fondée  par  Pierre  pour  être  patriar- 
cale ?  —  Non.  —  «  Il  faut,  dit  Thomassin,  que  Pierre  ait  voulu  y 
»  établir  d'une  manière  spéciale  la  prééminence  de  son  trône.  »  [De  la 
discipline,  Uv.  4,  c.  3,  n.  2.) 


4* 


COURS   D  HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


Evangile 
de  S.  Marr . 


Vers  l'an  45. 


Première 
Epltre 


Vers  l'an  45. 


Saint  Marc,  après  avoir  fait  des  conversions  innombrables  à 
Alexandrie,  y  termina  sa  vie  par  le  martyre,  l'an  62  ou  68  de 
l'ère  chrétienne.  Mais  auparavant,  et  pendant  son  séjour  à. 
Rome,  vers  l'an  45,  il  avait  composé  son  Evangile,  à  la  prière 
des  fidèles  ,  qui  voulaient  conserver  par  écrit  ce  que  saint  Pierre 
avait  enseigné  de  vive  voix.  Voici,  à  ce  sujet,  ce  que  dit  Papias, 
qui  le  tenait  lui-même  d'un  ancien,  ou  d'un  des  prêtres  qu'il 
regardait  comme  ses  maîtres ,  et  qui ,  appartenant  à  une  géné- 
ration antérieure ,  avait  pu  voir  ou  même  avait  vu  les  Apôtres 
et  vécu  avec  eux  :  «  Marc  étant  interprèle  de  Pierre,  a  écrit 
»  avec  soin  ce  qu'il  tenait  de  lui,  et  qu'il  conservait  dans  sa 
»  mémoire;  à  cause  de  cela,  il  n'a  pas  écrit  dans  l'ordre  où  il  a 
»  eu  lieu ,  ce  que  le  Christ  a  dit  ou  a  fait;  car  il  n'a  pas  entendu 
»  le  Seigneur,  et  il  ne  l'a  pas  suivi  comme  son  disciple.  Mais 
»  plus  tard,  il  s'attacha  à  Pierre,  qui  donnait  son  enseignement 
»  selon  l'utilité  des  auditeurs,  et  non  dans  la  pensée  de  faire 
»  une  histoire  suivie  des  oracles  du  Seigneur.  »  —  Saint  Marc 
écrivit  très-probablement  son  Evangile  en  grec,  qui  était  la 
langue  la  plus  répandue  et  d'un  si  grand  usage  alors,  à  Rome 
même,  que  les  femmes  l'y  parlaient  avec  facilité.  Saint  Pierre 
revit  l'ouvrage  et  lui  donna  son  approbation;  c'est  pourquoi 
plusieurs  Pères  l'ont  attribué  à  cet  Apôtre.  —  La  profonde  hu- 
milité du  chef  de  l'Eglise  s'y  fait  remarquer  en  plusieurs 
endroits  :  ainsi  l'éloge  que  Jésus-Christ  fit  de  saint  Pierre  ne 
s'y  trouve  pas;  son  triple  reniement,  au  contraire,  y  est  très- 
détaillé,  etc. 

Dans  le  même  temps  ,  saint  Marc  rédigea  aussi,  ou  du  moins 
traduisit  du  grec  en  latin,  la  première  Epitre  de  saint  Pierre, 
adressés  aux  fidèles  dispersés  dans  le  Pont,  la  Galalie,  la  Bithy- 
nie,  la  Cappadoce  ,  où  il  avait  fondé  plusieurs  Eglises.  Rome  y 
est  nommée  Rabylone  (1),  comme  étant  le  centre  de  l'idolâtrie. 
Cette  Epitre  renferme  une  vive  exhortation  à  la  sainteté ,  et  les 
règles  les  plus  importantes  de  la  morale  chrétienne ,  exprimées, 
dit  le  protestant  Grotius  ,  d'une  manière  digne  du  Prince  des 


(4)  Toute  l'antiquité  chrétienne ,  par  Babylone,  a  entendu  la  ville 
de  Rome  :  saint  Jean,  dans  son  Apocalypse,  Tertullien,  Eusèbe, 
saint  Jérôme ,  saint  Augustin ,  etc.,  etc. 


PREMIER   SIÈCLE. 


49 


Apôtres.  Son  langage,  en  effet,  est  celui  du  chef  des  pasteurs  : 
«  Faites,  dit-il  aux  évoques  et  aux  prêtres,  faites  paître  le  trou- 
peau de  Dieu  dont  vous  êtes  chargés,  veillant  sur  sa  conduite, 
non  par  une  nécessité  forcée ,  mais  par  une  affection  toute  volon- 
taire qui  soit  selon  Dieu;  non  par  un  honteux  désir  du  gain, 
mais  par  une  charité  désintéressée;  non  en  dominant  sur  l'héri- 
tage du  Seigneur,  mais  en  vous  rendant  le  modèle  du  troupeau 
par  une  vertu  qui  naisse  du  cœur,  et  lorsque  le  Prince  des  pas- 
teurs paraîtra,  vous  remporterez  dans  la  gloire  une  couronne  qui 
ne  se  flétrira  jamais.  » 

Pendant  que  saint  Pierre  plantait  la  croix  à  Rome  ,  Saul , 
Barnabe  et  plusieurs  autres  disciples  prêchaient  à  Antioche  et 
dans  les  environs  (1).  Un  jour  qu'ils  étaient  tous  réunis  pour 
la  célébration  des  divins  mystères,  le  Saint-Esprit  leur  dit  : 
«  Séparez-moi  Saul  et  Barnabe  pour  l'œuvre  à  laquelle  je  les 
destine.  »  On  jeûna,  on  se  mit  en  prières,  on  leur  imposa  les 
mains  (2),  et  on  les  envoya  où  l'Esprit  de  Dieu  les  appelait. 
Saul,  regardé  jusque-là  comme  le  simple  coopérateur  de  Bar- 
nabe, eut  dès  lors  le  premier  rang,  ayant  été  nommé  le  pre- 
mier par  la  voix  céleste,  qui  le  déclarait  ainsi  le  chef  de  la 
mission  des  Gentils.  —  Pour  l'encourager  et  le  soutenir  dans 
la  pénible  carrière  qui  s'ouvrait  devant  lui ,  le  Seigneur  le 
ravit  au  troisième  ciel;  mais,  de  peur  que  cette  révélation  ne 
devint  pour  lui  un  sujet  d'orgueil,  il  fut  assujéti  à  de  rudes 
tentations. 

Ainsi  divinement  préparé,  «  le  sublime  Paul,  dit  saint  Jé- 
rôme, s'élança  en  conquérant  et  sillonna  la  terre  :  imitant  son 
Maître,  le  divin  Soleil  de  justice  ,  dont  il  est  écrit  :  d'un  bond 
il  vole  d'une  extrémité  du  ciel  à  l'autre  (3).  »  Accompagné  de 


Mission 

de  Paul  et  de 

Barnabe. 


Conversion 

du  proconsul 

Sergina 

Pau lus. 


(1)  C'est  à  Antioche,  et  vers  cette  époque  (de  41  à  43),  que  les 
disciples  de  Jésus-Christ ,  acceptant  avec  joie  une  moquerie  popu- 
laire, prirent  le  nom  de  chrétiens.  (Berg.,  art.  Chrétiens.)  —  Vie  de 
JcsuS'Christ,  par  Veuillot,  p.  462. 

(2)  Plusieurs  auteurs  pensent  que  Saul  et  Barnabe  furent  ordon- 
nés évoques  par  cette  imposition  des  mains;  mais  Arias  Montanus, 
Cajetan  <;t  Suarez  croient  que  cette  cérémonie  ne  fut  qu'une  simple 
prière  :  Tantum  precatoriam,  non  ordinativam. 

;aint  Jean. Chrysostorao  dit  :  quasi  pennat us  totum  peragravit 
wbem. 

Cours  d'histoire.  4 


50  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Barnabe  et  de  Jean,  surnommé  Marc,  différent  de  l'Evangéliste, 
le  grand  Apôtre  se  dirigea  d'abord  vers  l'Ile  de  Chypre,  qui 
avait  alors  pour  gouverneur  le  proconsul  Sergius  Paulus , 
homme  sage  et  prudent.  Désireux  d'entendre  la  parole  de  Dieu, 
il  envoya  chercher  Saul  et  Barnabe.  Mais,  il  avait  auprès  de 
lui  un  Juif  magicien  et  faux  prophète,  nommé  Barjésu,  qui  s'op- 
posait aux  Apôtres  et  mettait  tout  en  œuvre  pour  empêcher 
le  pronconsul  d'embrasser  la  foi.  D'un  mot ,  Saul  le  frappa 
de  cécité  :  Eris  cœcus,  lui  dit-il,  et  à  l'instant  même,  le  ma- 
gicien ne  vit  plus  rien  et  fut  obligé  de  se  faire  emmener  par 
la  main:  Vaincu  par  ce  miracle,  le  proconsul  se  convertit.  — 
Dès  ce  moment,  l'Ecriture  donne  toujours  à  Saul  le  nom  de 
Paul  :  soit  qu'il  l'ait  pris  du  proconsul ,  comme  un  monument 
de  sa  conquête  spirituelle,  soit  que,  dès  le  commencement,  il 
ait  eu  deux  noms  :  l'un  hébreu  ,  comme  Juif  de  naissance; 
l'autre  latin,  en  sa  qualité  de  citoyen  romain ,  et  qu'il  ait  adopté 
ce  dernier  en  allant  prêcher  aux  Gentils. 
Paul  De  Chypre ,  passant  par  Perge  et  Icône ,  où  ils  eurent  beau- 

coup à  souffrir,  Paul  et  Barnabe  vinrent  à  Lystre.  Là,  parmi 
des  dieu'x,  ses  auditeurs ,  Paul  remarqua  un  homme  perclus  des  jambes 
de^Tsmi-  depuis  sa  naissance;  tout  à  coup,  au  milieu  de  son  discours, 
racles.  l'Apôtre  s'arrête  et  lui  dit  d'une  voix  forte  :  c  Levez-vous  et 
tenez-vous  droit  sur  vos  pieds!  »  Aussitôt  le  boiteux  se  leva 
en  sautant  et  se  mit  à  marcher.  Le  peuple  idolâtre  émerveillé 
s'écria  :  «  Ce  sont  des  dieux  déguisés  sous  une  forme  hu- 
maine! »  Barnabe  étant  plus  âgé  et  d'une  taille  plus  avanta- 
geuse ,  fut  pris  pour  Jupiter  ;  Paul ,  qui  portait  toujours  la 
parole  et  qui  prêchait  avec  une  grande  éloquence ,  passa  pour 
Mercure ,  l'interprète  du  maître  des  dieux.  Le  prêtre  de  Jupiter 
accourut ,  portant  des  couronnes ,  et  amenant  des  taureaux  pour 
les  immoler  en  leur  honneur.  A  cette  vue,  les  deux  Apôtres  dé- 
chirent leurs  habits  et  s'élancent  au  milieu  de  la  foule  en 
criant  :  «  Hommes  ,  qu'allez-vous  faire  ?  Nous  sommes  des 
mortels  comme  vous;  nous  venons  vous  presser  de  quitter  ces 
vaines  superstitions,  pour  vous  convertir  au  Dieu  vivant,  Créa- 
teur du  ciel  et  de  la  terre.  »  —  Ils  eurent  bien  de  la  peine  à 
les  arrêter.  —  Il  survint  alors  d'Antioche  et  d'Icône  des  émis- 
saires de  la  Synagogue ,  qui  persuadèrent  au  peuple  que  les 


et  Barnabe 
•ont  pris  pour 


PREMIER   SIÈCLE. 


51 


Apôtres  étaient  des  imposteurs  :  Paul  fut  accablé  de  pierres , 
traîné  hors  de  la  ville  et  laissé  pour  mort.  Mais,  revenu  à  lui, 
il  partit  le  lendemain  pour  Derbe;  puis,  retournant  sur  ses  pas 
avec  Barnabe,  ils  visitèrent  de  nouveau  les  villes  qu'ils  avaient 
évangélisées  ,  fortifiant  partout  le  courage  des  disciples ,  et  ils 
rentrèrent  à  Antioche.  —  Cette  course  apostolique  avait  duré 
deux  ou  trois  ans. 

Depuis  lors  jusqu'au  concile  de  Jérusalem,  c'est-à-dire,  pen- 
dant quatre  ou  cinq  ans,  Paul  et  Barnabe  demeurèrent  à  An- 
tioche, et  l'Ecriture  ne  dit  rien  de  leur  prédication  durant  tout 
cet  intervalle  (1).  Quelques  chrétiens,  venus  de  Jérusalem,  s'é- 
tant  mis  à  enseigner  qu'on  ne  pouvait  être  sauvé  sans  la  circon- 
cision et  l'observation  des  cérémonies  légales,  saint  Paul  et  saint 
Barnabe  s'opposèrent  fortement  à  cette  doctrine.  Mais  comme  la 
division  continuait,  on  convint  qu'ils  iraient  tous  les  deux  à  Jé- 
rusalem ,  avec  quelques-uns  du  parti  contraire ,  pour  faire  déci- 
der cette  question  d'une  manière  solennelle  par  les  Apôtres  :  car 
le  chef  de  l'Eglise,  revenu  de  ses  missions  lointaines,  se  trouvait 
alors  dans  la  capitale  de  la.  Judée  (2). 

Paul,  dit  saint  Jean  Ghrysostome,  aurait  bien  pu  décider  la 
question  par  son  autorité  seule,  ayant  reçu  du  Saint-Esprit  tous 
les  dons  et  privilèges  de  l'apostolat,  confirmés  par  de  nombreux 
miracles;  mais  comme  les  Juifs  ne  l'aimaient  pas  et  le  croyaient 
trop  prévenu  en  faveur  des  Gentils,  il  voulut  invoquer  le  juge- 
ment des  Apôtres  et  de  leur  chef,  afin  que  sa  prédication  trouvât 
moins  d'obstacles,  après  cette  décision  solennelle.  C'est  ce  qui  a 
fait  dire  à  Tertullien  que  la  raison  de  la  réunion  du  concile  de 
Jérusalem  fut  un  motif  de  haute  convenance  et  de  grande  utilité  : 
ut  non  videatur  unaquœque  perversitas  non  examinata,  sed 
prœjudicata  damnari  (3). 


Discussion 
à  Antioch» 

sur  les 

observance 

légales. 

De  46  à  50. 


(<)  Quelques  auteurs  ont  cru  qu'il  fallait  rapporter  à  cette  époque 
ce  que  saint  Paul  dit  dans  son  Epîtreaux  Romains  (c.  15),  qu'il  porta 
l'Evangile  jusqu'en  Illyrie,  dans  les  lieux  où  Jésus-Christ  n'avait  point 
encore  été  annoncé.  (Receveur,  tom.  I.) 

(2)  On  présume  que  saint  Pierre  avait  quitté  Rome,  à  cause  d'un 
édit  de  Claude  qui  en  chassait  les  Juifs,  que  l'on  confondait  souvent 
alors  avec  les  chrétiens. 

(3)  Paulus  ab  initio  quid  esset  agendum  perspexerat ,  nec  opus  ha- 


1 

Ad  50  ou  51. 


82  COURS  D  HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 

Concile  Arrivé  à  Jérusalem,  on  voulut  lui  faire  circoncire  Tite,  son 

jénisaiem.  disciple,  qui  était  gentil  d'origine;  mais  par  là  même  qu'on  lui 
en  faisait  un  devoir,  Paul  s'y  refusa  et  tint  ferme  pour  la  sainte 
liberté  de  l'Evangile.  —  Les  Apôtres  s'assemblèrent  donc  pour 
juger  cette  question.  —  Ce  fut  le  premier  concile  qui  se  tint  dans 
l'Eglise.  —  Il  y  avait  trois  Apôtres  :  Pierre,  Jacques,  évoque  de 
Jérusalem,  et  Paul.  —  Barnabe,  dit  dom  Guéranger,  n'est  qu'im- 
proprement nommé  Apôtre.  On  y  avait  aussi  appelé  quelques-uns 
des  anciens  disciples  (1);  «  non  que  tous  eussent  également  le 
droit  de  décider,  dit  Fleury,  mais  comme  pouvant  éclairer  l'exa- 
men ,  en  rapportant  ce  qu'ils  avaient  appris ,  ou  des  Apôtres  ab- 
sents ou  de  Jésus-Christ  lui-même.  »  —  Après  que  l'on  eut  agité 
la  question,  saint  Pierre  se  leva  le  premier,  prit  la  parole  et  dit  : 
«  Mes  frères ,  vous  savez  que  Dieu  m'a  choisi  depuis  longtemps 
pour  faire  entendre  l'Evangile  aux  Gentils  par  ma  bouche ,  et 
Lui,  qui  connaît  les  cœurs,  a  rendu  témoignage  à  leur  foi,  en 
leur  donnant  le  Saint-Esprit  comme  à  nous.  Pourquoi  donc 
maintenant  voulez-vous  imposer  aux  disciples  un  joug  que  ni 
nos  pères  ni  nous  n'avons  pu  porter?  »  —  Quand  il  eut  fini, 
saint  Paul  et  saint  Barnabe  racontèrent  ce  qu'ils  avaient  fait 
parmi  les  Gentils,  et  les  nombreux  miracles  qui  avaient  confirmé 
leur  prédication. 

Saint  Jacques,  prenant  à  son  tour  la  parole,  montra  que  le 
jugement  de  saint  Pierre  était  conforme  aux  Ecritures,  et 
porla  le  sien  en  ces  termes  :  c  C'est  pourquoi  je  juge  que 
l'on  ne  doit  point  inquiéter  les  Gentils  convertis,  mais  leur 
écrire  seulement  qu'ils  s'abstiennent  des  choses  offertes  aux 
idoles,  de  la  fornication,  des  chairs  étouffées  et  du  sang.  »  — 
Toute  l'assemblée  se  prononça  de  même,  et  résolut  d'envoyer  à 

bebat  utlo  doctore Ascendit  Jerosolymam  non  sui  ipsius  causa  sed 

fratrum.  S.  Chryst.,  Comment,  in  cap.  4.  Epist.  Gai.  —  Étud.  relig. 
décemb.  1869,  p.  943. 

(<  )  Le  mot  presbyter  ou  senior,  que  nous  traduisons  par  ancien, 
signifie  également  évoque  ou  prêtre  ;  c'est  du  moins  l'interprétation 
commune  des  Pères  et  des  théologiens.  —  Le  nom  de  prêtre,  dit  un 
savant  commentateur  des  Epitres  pastorales  de  saint  Paul,M8rl'é- 
vèquo  de  Grenoble ,  était  originairement  commun  aux  évoques  et  aux 
prêtres.  [Epitre  à  Tite,  c.  4,  v.  7.) 


PREMIER   SIÈCLE.  53 

Antioche,  avec  Paul  et  Barnabe,  deux  des  principaux  disciples, 
afin  de  notifier  la  décision.  Comment  après  cela,  M.  Dœllinger 
a-t-il  osé  dire  que  le  décret  du  synode  ne  fut  pas  formulé  confor- 
mément au  vote  de  saint  Pierre,  mais  d'après  celui  de  saint 
Jacques?  Le  livre  des  Actes  est  entre  les  mains  de  tout  le  monde, 
et  chacun  peut  constater  la  plus  parfaite  identité  de  sentiment 
entre  les  deux  Apôtres.  —  On  choisit  ensuite  Silas  et  Jude,  sur- 
nommé Barsabas,  pour  porter,  de  la  part  du  concile,  une  lettre 
qui  contenait  le  jugement  suivant  :  «  Il  a  semblé  bon  au  Saint- 
Esprit  et  à  nous,  de  ne  point  vous  imposer  d'autres  charges  que 
celles-ci,  qui  sont  nécessaires,  savoir  :  de  vous  abstenir  des 
viandes  immolées  aux  idoles,  des  animaux  étouffés,  du  sang  et 
de  la  fornication;  gardez-vous  de  ces  choses  et  vous  ferez  bien. 
Adieu.  » 

On  crut  devoir  avertir  les  païens  que  la  fornication  était 
défendue ,  parce  que  le  sens  moral  était  tellement  éteint  chez 
eux,  que  la  plupart  la  regardaient  comme  une  action  indiffé- 
rente. Les  lois  civiles  ne  condamnaient  que  l'adultère  et  per- 
mettaient d'entretenir  des  concubines;  déplus,  chacun  pouvait 
user  de  ses  esclaves  comme  il  lui  plaisait.  —  La  défense  de 
prendre  part  aux  repas  des  sacrifices  était  nécessaire  pour  pré- 
venir les  scandales ,  et  préserver  les  nouveaux  chrétiens  d'une 
rechute  dans  le  Paganisme.  —  Quant  à  la  prohibition  du  sang 
et  de  la  chair  des  animaux  étouffés,  elle  remontait  plus  haut 
que  la  loi  de  Moïse,  puisqu'elle  avait  été  faite  à  Noé  au  sortir 
de  l'arche  (1)  ;  ainsi  elle  semblait  regarder  toutes  les  nations. 
Il  est  donc  à  croire  que  les  Apôtres  voulurent  laisser  subsister 
cette  observance  légale,  parce  qu'elle  était  propre  à  concilier 
les  Juifs  avec  les  Gentils  :  ad  hoc  quod  posset  coaiescere  unio 
Gentilium  et  Judœorum  in  simul  habitantium ,  dit  saint  Tho- 
mas. —  «  Il  convenait  aussi,  dit  saint  Augustin,  d'accorder 


(1)  Une  des  causes  qui  amenèrent  le  déluge  paraît  avoir  été  la  fé- 
rocité et  le  meurtre.  Afin  d'en  détourner  les  hommes  après  le  déluge, 
Dieu  prit  tous  les  moyens  pour  leur  inspirer  l'horreur  du  sang.  — 
L'habitude  de  boire  le  sang  des  animaux ,  dit  Bergier,  porte  l'homme 
à  la  cruauté.  (Rohrb.,  t.  I  et  IV.  —  S.  Thomas,  1*  2*,qu3est.  403, 
art.  4,  ad  3.  —  Bergier,  art,  Abstin.) 


u 


COURS  d'hïstoïrk  ecclésiastique. 


Voie  d'autorité 

consacrée 

au 

concile 

de 

Jérusalem. 


Remontrance 
de  S.  Paul  à 

S.  Pierre 

au  sujet  des 

observances 

légales. 


quelque  chose  à  la  Synagogue  ,  mère  de  la  loi  nouvelle,  et  de 
l'enterrer  avec  quelque  honneur.  » 

Ainsi  fut  terminée  la  question  des  observances  légales;  ainsi 
fut  conclu  le  premier  concile  qui  servit  de  modèle  aux  siècles 
suivants.  Une  grande  contestation  s'élève  entre  les  fidèles ,  aus- 
sitôt elle  est  portée  au  lieu  où  se  trouvait  Pierre  avec  quelques- 
uns  de  ses  collègues.  Ils  s'assemblent  avec  les  anciens  disciples  : 
on  délibère  à  loisir;  chacun  dit  son  avis;  on  décide.  Saint 
Pierre  préside  l'assemblée  et  en  fait  l'ouverture;  il  propose  la 
question  et  dit  le  premier  son  avis.  Mais  il  n'est  pas  seul  juge, 
saint  Jacques  juge  aussi.  La  décision  est  fondée  sur  les  Ecri- 
tures. On  la  rédige  par  écrit,  non  comme  un  jugement  humain, 
mais  comme  un  oracle  du  ciel ,  et  on  dit  avec  confiance  :  c  II  a 
semblé  bon  au  Saint-Esprit  et  à  nous.  »  On  envoie  cette  déci- 
sion aux  Eglises  particulières  ,  non  pour  être  examinée  ,  mais 
pour  être  reçue  et  exécutée  avec  une  entière  soumission.  — 
Ainsi  la  méthode  d'autorité  se  révèle,  dès  le  commencement 
de  l'Eglise;  ainsi  on  voit  un  gouvernement  organisé,  agissant 
dans  les  choses  spirituelles ,  avec  les  trois  formes  :  judiciaire , 
législative  et  executive;  ainsi  on  ouvrit  à  Jérusalem  la  marche 
que  l'Eglise  catholique  seule  a  toujours  suivie ,  et  dont  elle  ne 
s'écartera  jamais. 

L'assemblée  finie,  Paul  et  Barnabe  retournèrent  à  Antioche, 
emmenant  avec  eux  Jude  et  Silas ,  porteurs  de  la  lettre  du  con- 
cile. Saint  Pierre  y  vint  aussi  et  y  passa  quelque  temps.  Le 
Prince  des  Apôtres  savait  parfaitement,  il  venait  de  le  décider 
lui-même,  que  les  observances  légales  n'étaient  pas  d'obliga- 
tion. Aussi  ne  faisait-il  aucune  difficulté  de  vivre  et  de  manger 
avec  les  Gentils.  Mais,  quelques  Juifs  étant  arrivés  de  Jéru- 
salem à  Antioche,  l'Apôtre  craignit  de  les  blesser  en  ne  tenant 
aucun  compte  des  observances  légales.  Il  y  revint  donc  ,  et 
Barnabe  lui-même  suivit  son  exemple.  Cette  conduite  blessa 
le  cœur  de  Paul,  si  plein  de  sollicitude  pour  les  Gentils;  crai- 
gnant que  ces  ménagements  ne  fissent  renaître  les  disputes 
précédentes,  il  ne  balança  pas  à  reprendre  publiquement  saint 
Pierre.  Il  lui  dit  donc,  en  présence  de  tous  :  «  Si  vous,  qui  êtes 
Juif,  vivez  souvent  à  la  manière  des  Gentils  et  non  à  celle  des 
Juifs ,  pourquoi  maintenant  contraignez-vous  par  votre  exemple 


PREMIER   SIÈCLE.  55 

les  Gentils  à  judaïser?  »  Saint  Pierre  reçut  cette  observation 
avec  humilité ,  et  cessa  de  montrer  pour  la  faiblesse  et  les  pré- 
jugés des  Juifs  un  excès  de  bonté  et  de  ménagement  qui  pouvait 
devenir  dangereux  (1). 

Il  n'y  avait  ni  erreur  de  doctrine,  ni  faute,  du  moins  grave, 
dans  la  conduite  de  saint  Pierre ,  et  on  conçoit  facilement  qu'il 
n'ait  pas  prévu  les  inconvénients  d'une  action  indifférente  en 
elle-même  (2),  aussi  bien  que  saint  Paul,  qui  avait  assisté  aux 
disputes  des  Juifs  contre  les  Gentils,  et  qui  pouvait  ainsi  mieux 
apprécier  les  dispositions  et  les  besoins  des  uns  et  des  autres.  — 
C'était  évidemment  une  simple  question  d'opportunité  et  de 
convenance,  non  de  foi.  Aussi,  Paul  lui-même,  un  peu  plus 
tard,  astreignit  son  disciple  Timothée  à  la  circoncision  par  dé- 
férence et  ménagement  pour  les  Juifs.  Ainsi,  tous  les  deux 
savaient  également  se  «  faire  Juifs  avec  les  Juifs  pour  les 
gagner  à  Jésus-Christ.  »  L'Apôtre  des  nations  ne  reprocha  donc 
à  son  chef  et  à  son  frère  qu'un  acte  de  bonté  et  de  condescen- 
dance qu'il  jugeait  alors  inopportun.  Or,  plusieurs  fois,  de- 
puis ,  il  est  arrivé  à  de  saints  évoques,  et  même  à  de  simples 
fidèles ,  de  parler  aux  papes  avec  une  sainte  liberté  :  tels  saint 
Bernard  devant  Eugène  III ,  sainte  Catherine  de  Sienne  devant 
Grégoire  XI,  etc.  —  Je  ne  veux  pas  entrer,  dit  un  savant  reli- 
gieux, dans  la  question  controversée  de  savoir  si  le  Céphas  à 
qui  saint  Paul  résista  dans  cette  occasion,  était  réellement  saint 

(1)  Saint  Augustin  place  ce  fait. avant  le  concile  de  Jérusalem; 
mais  le  sentiment  le  plus  probable,  dit  Receveur,  le  met  après. 

(2)  Presque  tous  les  théologiens  conviennent  que  l'ancienne  loi , 
dans  sa  partie  cérémonielle,  ne  devint  illicite  qu'après  la  ruine  du 
temple  et  la  destruction  de  la  Synagogue  ,  arrivées  vers  l'an  40 
après  la  mort  de  Jésus-Christ.  Jusque-là,  l'observation  de  la  loi 
n'était  donc  ni  obligatoire  ni  illicite  pour  les  chrétiens  circoncis;  ils 
étaient  libres  de  la  garder  ou  non.  «  La  loi  de  Moïse,  dit  saint  Augus- 
»  tin,  morte  le  jour  de  la  Pentecôte,  ne  devint  mortifère  qu'après  la 
»  ruine  de  Jérusalem.  Jusque-là  les  Juifs  convertis  pouvaient  l'obser- 
»  ver.  »  —  Aux  époques  de  transition,  il  n'y  a  jamais  rupture  subite 
et  tranchée  entre  ce  qui  précède  et  ce  qui  suit.  —  «  Pierre  n'a  point 
»  péché  en  reprenant  pour  un  temps  les  observances  légales ,  dit  saint 
«Thomas,  parce  qu'étant  d'origine  juive,  cela  lui  était  permis.  » 
4a  2*  ,quest.  103.  art.  3.  ad  î. 


56  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Pierre  lui-même;  j'adopte  volontiers  le  sentiment  presque  una- 
nime de  l'antiquité,  qui  voit  Pierre  dans  Céphas;  mais  aussi, 
avec  l'antiquité,  je  vois  simplement,  dans  ce  fait,  une  précau- 
tion toute  paternelle  de  charité  que  prend  le  pasteur  suprême  , 
afin  de  ne  pas  blesser  l'Eglise  d'Antioche,  qui  était  presque 
entièrement  composée  de  chrétiens  sortis  du  Judaïsme.  »  — 
«  Pierre  ne  manqua  point  dans  la  foi,  dit  Bossuet,  mais  il  fallait 
que  dans  un  pontife  aussi  éminent ,  les  pontifes  ses  successeurs 
apprissent  à  prêter  l'oreille  à  leurs  inférieurs,  lorsque  beaucoup 
plus  moindres  que  saint  Paul ,  et  dans  de  moindres  sujets , 
ils  leur  parleraient  avec  le  même  dessein  de  pacifier  l'Eglise. 
Avec  saint  Cyprien ,  saint  Augustin  et  les  autres  Pères  ,  admi- 
rons, dans  l'humilité,  l'ornement  le  plus  nécessaire  des  grandes 
places;  il  y  a  quelque  chose  de  plus  vénérable  dans  la  modestie 
que  dans  tous  les  autres  dons;  saint  Pierre  qui  se  corrige  est 
plus  grand,  s'il  se  peut,  que  Paul  qui  le  reprend.  »  —  «  L'hu- 
milité de  Pierre  et  l'apostolique  ardeur  de  Paul  sont  toutes  deux 
admirables ,  dit  saint  Augustin  ;  mais  Pierre ,  qui  lègue  à  la 
postérité  ce  rare  exemple  d'un  supérieur  qui  se  laisse  frater- 
nellement reprendre  par  son  inférieur,  est  plus  grand  dans  sa 
modestie  que  Paul  dans  son  zèle  intrépide.  » 

Quand  le  calme  fut  rétabli  à  Antioche,  saint  Pierre  revint 
en  Occident  qui  fut  dès  lors  le  théâtre  le  plus  ordinaire  de  ses 
travaux.  Toutefois  ,  l'histoire  nous  a  transmis  peu  de  détails 
sur  ses  prédications  depuis  ce  moment  jusqu'à  sa  mort.  —  Le 
chef  de  l'Eglise  ne  retourna  pas  alors  à  Rome,  parce  que  l'édit 
de  l'empereur  Claude  contre  les  Juifs  y  était  toujours  en  vi- 
gueur. 
Séparation  A  cette  même  époque,  Paul  dit  à  Barnabe:  t  Retournons 
ée  Paul  et  de    y^n^  nos  frères  dans  toutes  les  villes  que  nous  avons  évamré- 

Barnabé.  n 

—  Usées,  pour  voir  en  quel  état  ils  sont.  »  Barnabe  était  tout  dis- 
An51,  posé  à  le  suivre,  mais  il  voulait  emmener  avec  lui  Jean  Marc, 
son  parent,  qui,  dans  leur  première  mission,  les  avait  aban- 
donnés en  Pamphylie.  Paul,  qui  exigeait  une  constance  et  un 
courage  inébranlables  dans  un  ouvrier  évangélique,  fut  d'un 
avis  contraire;  et  chacun  d'eux  croyant  son  sentiment  préfé- 
rable, ils  se  séparèrent.  —  Dieu  le  permit  ainsi  pour  une  plus 
rapide  propagation  de  l'Evangile.  —  Saint  Barnabe  prit  Mure 


PREMIER   SIÈCLE. 


r>- 


avec  lui  et  alla  en  Chypre  sa  patrie,  où  il  souffrit  le  martyre, 
suivant  la  plus  commune  opinion  (1).  Saint  Chrysostome  dit 
qu'il  parvint  à  une  extrême  vieillesse.  Son  corps  fut  miraculeu- 
sement découvert  près  de  la  ville  de  Salamine,  l'an  488,  sous  le 
règne  de  l'empereur  Zenon.  On  trouva  sur  sa  poitrine  l'Evangile 
de  saint  Malthieu,  qu'il  avait  écrit  de  sa  propre  main.  Ce  pré- 
cieux autographe  fut  envoyé  à  l'empereur  Zenon.  —  L'Eglise 
de  Milan,  s'appuyant  sur  une  ancienne  tradition,  regarde  et 
honore  saint  Barnabe  comme  son  fondateur.  Saint  Charles  Bor- 
romée  l'appelle,  dans  un  de  ses  sermons,  Apôtre  de  Milan.  — 
^ous  avons  en  grec  une  lettre  célèbre  attribuée  à  cet  Apôtre  par 
Clément  d'Alexandrie,  Origène,  saint  Jérôme,  Eusèbe,  le  doc- 
teur Cave ,  Lardner,  Cotelier  et  plusieurs  autres  savants.  — 
Tillemont ,  il  est  vrai,  croit  qu'elle  n'est  pas  de  lui,  mais  Ber- 
gier  ne  trouve  pas  convaincantes  les  raisons  de  ce  critique. 
Tous  s'accordent  à  la  regarder  comme  une  production  du  siècle 
des  Apôtres.  —  L'épitre  de  saint  Barnabe  est  adressée  aux  Juifs 
convertis.  On  y  trouve  le  passage  suivant  sur  la  divinité  de 
Jésus-Christ  :  «  Les  prophètes  sont  ses  prophètes,  non  pas 
seulement  parce  qu'ils  l'ont  annoncé,  mais  aussi  parce  qu'ils 
ont  reçu  de  Lui  le  don  de  prophétie.  C'est  à  Lui  que  Dieu 
a  dit  avant  la  parfaite  consommation  de  l'univers  :  Faisons 
l'homme  à  noire  image  et  à  notre  ressemblance.  »  —  L'épitre 
de  saint  Barnabe  n'a  jamais  été  regardée  comme  canonique, 
et  le  saint  lui-même  ne  porte  pas  le  titre  d'Apôtre  dans  le  sens 
rigoureux  du  mot. 

Paul,  de  son  côté,  prit  avec  lui  Silas  et  Luc.  Ce  dernier  est 
l'auteur  des  Actes  des  Apôtres  et  de  l'Evangile  qui  porte  son 
nom.  Celait  un  médecin  d'Antioche,  homme  d'un  esprit  cul- 
tivé. Quelques-uns  assurent,  mais  sans  citer  aucun  témoignage 
des  anciens,  qu'il  était  peintre,  et  avait  laissé  de  sa  main  des 
portraits  de  Jésus-Christ  et  de  la  sainte  Vierge.  Nous  possédons 
aujourd'hui ,  dit  M.    barras,  des   témoignages  qui    rendent  la 


Epltre 
et  mort  de 
S.  Barnabe. 


Mission» 
de  S.  Paul 

avec 
Lac  et  SiU*. 


!  Jean  Marc  devint ,  dans  la  suite ,  un  modèle  de  ferveur.  S.  Paul 
en  parle  fort  honorablement  dans  son  Epltre  aux  Colossiens,  c.  4,  v. 
10-1 i ,  et  dans  la  seconde  à  Timotlie'e,  c.  4,  v.  H.  Jean  Marc  finit  sa 
course  aposlolique  à  Bibïifi  en  Phéoieie,  et  il  est  nommé,  dans  le 
Martyrologe  romain,  sous  le  27  de  septembre. 


58  cours  d'histoire  ecclésiastiqub. 

chose  historique.  —  Dès  que  Luc  se  fut  mis  à  la  suite  de  l'A- 
pôtre des  natrons,  ni  les  fatigues  ni  les  périls  ne  purent  ébran- 
ler son  zèle  et  sa  constance.  Il  fut  à  Paul  ce  que  Marc  était  à 
Pierre. 

Semblable  à  une  nuée  divine  poussée  parle  vent  de  la  charité, 
saint  Paul,  accompagné  de  Luc  et  de  Silas,  continua  à  parcou- 
rir l'univers  pour  y  répandre  la  pluie  vivifiante  de  la  parole 
sainte.  Il  alla  d'abord  à  Derbe,  puisàLystre,  où  il  rencontra 
un  disciple,  nommé  Timothée,  dont  tout  le  monde  lui  rendit  un 
excellent  témoignage.  Il  le  prit  avec  lui  et  ne  fit  pas  difficulté  de 
le  circoncire ,  pour  se  rendre  plus  agréable  aux  Juifs ,  dans  les 
synagogues  desquels  il  avait  coutume  d'ouvrir  ses  missions  : 
preuve  évidente  que  cet  Apôtre,  comme  saint  Pierre  ,  se  prêtait 
aux  observances  légales ,  quand  il  y  voyait  quelque  avantage 
pour  la  foi. 
s.  Pani  De  Lystre,  l'Apôtre  se  rendit  à  Philippes,  colonie  romaine. 

àPiuhppes.  j^  il  gUérit  une  jeune  esclave  possédée  du  démon.  Les  maîtres 
An 52.  de  cette  fille,  spéculant  sur  sa  triste  position,  portèrent  plainte 
aux  magistrats  qui  firent  battre  de  verges  Paul  et  ses  compa- 
gnons, et  les  emprisonnèrent.  Mais  à  minuit,  un  tremblement 
de  terre  ébranla  la  prison  jusque  dans  ses  fondements,  les  portes 
s'ouvrirent,  les  chaînes  des  prisonniers  tombèrent  à  leurs  pieds, 
et  le  geôlier,  converti  et  baptisé  par  eux,  lava  leurs  plaies  et 
leur  servit  à  manger.  Le  lendemain ,  des  licteurs  vinrent  à  la 
prison ,  avec  ordre  de  les  mettre  en  liberté.  Mais  saint  Paul ,  ju- 
geant qu'il  était  utile,  pour  la  sécurité  des  fidèles,  d'intimider 
les  magistrats  et  de  montrer  qu'il  obtenait  une  réparation  et  non 
pas  une  grâce,  répondit  aux  licteurs  :  «  On  nous  a  publique- 
ment battus  de  verges  sans  que  nous  ayons  été  jugés;  on  nous  a 
emprisonnés,  nous,  citoyens  romains;  et  maintenant  on  nous 
fait  sortir  en  secret  !  Il  n'en  sera  pas  ainsi ,  qu'ils  viennent  et 
nous  délivrant  eux-mêmes.  »  —  Les  magistrats  ayant  appris 
qu'ils  étaient  citoyens  romains,  eurent  peur;  ils  vinrent  faire 
leurs  excuses  aux  prisonniers  ,  et  les  prièrent  de  se  retirer  de  la 
ville.  Au  sortir  de  la  prison ,  les  Apôtres  consolèrent  les  fidèles 
et  partirent. 

En  quittant  Philippes,  Paul  se  rendit  à  Thessalonique,  capi- 
tale de  la  Macédoine.  Sa  prédication ,  toujours  accompagnée  de 


An  5Î. 


PREMIER   SIÈCLE.  59 

miracles,  convertit  quelques' Juifs  et  un  grand  nombre  de  païens. 
Les  Juifs  incrédules,  irrités  de  ces  conversions,  soulevèrent  la 
populace  à  tel  point ,  que  les  fidèles ,  craignant  pour  la  vie  de 
l'Apôtre,  le  conjurèrent  de  se  soustraire  à  l'orage. 

Paul  alors  partit  pour  Athènes,  où  il  annonça  l'Evangile  tous  ^•J!3"' 
les  jours  sur  la  place  publique  à  la  foule  qui  s'y  rencontrait. 
Athènes  était  le  centre  des  sciences,  des  beaux-arts  et  de  l'urba- 
nité :  la  plus  grande  occupation  de  ses  habitants,  tant  indigènes 
qu'étrangers,  était  de  dire  ou  d'apprendre  quelque  chose  de 
nouveau.  On  alla  donc  écouter  l'Apôtre;  quelques  philosophes 
mêmes  disputèrent  avec  lui ,  et  le  conduisirent  à  l'Aréopage  pour 
lui  faire  rendre  compte  de  sa  doctrine.  Paul  parut  devant  celte 
illustre  compagnie,  regardée  comme  l'oracle  de  la  vérité  et  la 
règle  du  bon  goût.  Jamais  séance  ne.  fut  plus  célèbre  :  «  Il  y  a 
trois  choses  que  j'aurais  voulu  voir,  disait  saint  Augustin  :  Rome 
dans  un  jour  de  triomphe  ,  Gicéron  à  la  tribune  aux  harangues 
et  Paul  devant  l'Aréopage.  »  Le  Christianisme  et  le  Paganisme 
se  trouvaient  en  présence,  et  ils  allaient,  pour  ainsi  dire,  lutter 
corps  à  corps.  D'une  part ,  on  voyait  les  représentants  de  toutes 
les  sectes  philosophiques  de  l'antiquité,  le  cœur  enflé  d'orgueil, 
la  tête  pleine  de  préjugés,  et  la  langue  habile  à  manier  le  so- 
phisme; de  l'autre,  un  étranger,  un  Juif,  «  un  jeune  Cilicien  à 
l'aspect  grêle  et  maladif,  n'ayant  que  trois  coudées  de  haut,  » 
comme  dit  Bossuet  après  saint  Chrysostome  (1).  —  Quand  les 
juges  furent  assis,  Paul,  debout  au  milieu  de  l'assemblée, 
commença  en  ces  termes  :  «  Athéniens,  tout  ce  qui  frappe  mes 
regards  m'annonce  que  vous  êtes  les  hommes  les  plus  religieux 
de  la  terre;  car,  en  parcourant  votre  ville  et  en  voyant  les  sta- 
tues de  vos  dieux,  j'ai  même  trouvé  un  autel  portant  cette  ins- 
cription :  AU  DIEU  INCONNU!  Or,  ce  Dieu  que  vous  adorez 
sans  le  connaître,  je  viens  vous  l'annoncer.  »  Après  cet  insi- 
nuant début,  l'Apôtre  exposa  l'unité,  la  spiritualité  et  la  souve- 

(1)  L'enveloppe  mortelle  de  l'Apôtre  des  nations  était  frôle.  Ra- 
mnssé  sur  lui-même  et  fléchissant  un  peu,  dit  R icéphore ,' sous  le 
poids  d'une  vieillesse  prématurée,  il  avait  la  peau  fine  et  blanche,  la 
tète  chauve,  les  yeux  d'une  douceur  et  d'une  grâce  inexprimables  , 
les  sourcils  arqués,  le  nez  fortement  aquilin,  la  barbe  épaisse  et  touffue 
mêlée  de  poils  blancs. 


60  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

raine  perfection  de  Dieu ,  la  création  de  l'homme  à  l'image  de  la 
divinité,  sa  dégradation  et  la  nécessité  pour  lui  de  faire  péni- 
tence ,  parce  qu'un  jour  il  doit  rendre  compte  de  ses  œuvres,  etc. 
— .  Ce  discours  est  un  des  plus  beaux  qui  soient  sortis  de  la 
bouche  d'un  simple  mortel.  Afin  de  ne  pas  heurter  ses  audi- 
teurs, Paul  ne  combat  directement  ni  la  Philosophie  ni  le  Paga- 
nisme, il  expose  seulement  la  vérité;  mais,  chacune  de  ses  pa- 
roles était  comme  un  coup  de  marteau  qui  frappait  quelqu'un 
des  absurdes  systèmes  sur  Dieu ,  sur  l'homme  et  sur  le  monde , 
dont  ses  juges  étaient  les  partisans.  —  La  parole  de  l'Apôtre 
rencontra  une  terre  mal  préparée  :  personne  n'essaya  de  lui  ré- 
pondre; la  plupart  se  moquèrent  de  lui,  ou  renvoyèrent  à  un 
autre  temps  l'examen  de  ces  graves  questions;  quelques-uns 
seulement  crurent  en  Jésus-Christ,  et  de  ce  petit  nombre  fut  un 
des  membres  de  l'Aréopage ,  de  l'école  de  Platon ,  nommé  De- 
nys,  qui,  selon  la  tradition,  devint  le  premier  évèque  d'A- 
thènes. —  Beaucoup  d'auteurs  graves  enseignent,  comme  nous 
le  verrons,  qu'envoyé  plus  tard  en  Gaule  par  le  pape  saint  Clé-- 
nenys  ment ,  deuxième  successeur  de  saint  Pierre ,  Denys  l'Aréopagite 
!'sm éca-ute'  fut  laPôtre  et  le  Premier  évèque  de  Paris.  —  Les  ouvrages  at- 
tribués à  saint  Denys  et  parvenus  jusqu'à  nous  sont  :  le  Traité 
des  noms  divins  ;  les  livres  de  la  Hiérarchie  céleste ,  de  la  Hié- 
rarchie ecclésiastique ,  de  la  Théologie  mystique ,  et  des  Lettres. 
Il  est  vrai  que  plusieurs  historiens  et  critiques  des  xvne  etxviir» 
siècles,  comme  Launoi,  Tillemont,  Fleury,  Roncaglia,  etc.,  ont 
contesté  l'authenticité  de  ces  écrits;  mais  ces  auteurs  ont  été  ré- 
futés par  les  PP.  Honoré  de  Sainte-Marie  et  Noël  Alexandre. 
Baronius,  le  P.  Halloix,  D.  Claude  David,  bénédictin  de  Saint- 
Maur,  sont  aussi  pour  l'authenticité  des  œuvres  de  saint  Denys 
l'Aréopagite.  —  M«r  Darboy,  archevêque  de  Paris,  en  a  recueilli 
et  exposé  les  preuves  d'une  manière  solide  et  sans  réplique.  Les 
sujets  traités  dans  les  ouvrages  de  saint  Denys  sont  la  réfutation 
directe  du  système  théogonique  de  Simon  le  Mage,  tel  que  l'a 
révélé  le  livre  des  Philosophumena.  On  dirait  que  l'auteur  de  la 
Hiérarchie  céleste  suit  pas  à  pas  le  développement  de  YApophasis 
de  Simon  pour  le  réfuter. 
s.Paui  Saint  Paul  quitta  doue  Athènes  et  se  rendit  à  Corinlhe,  capi- 

SfliJeiu      iale  de  1  Achaïe  et  alors  métropole  de  mute  la  Grèce.  Celle  cité 


ciens. 
An  52. 


PREMIER   SIÈCLE.  ôl 

était  consacrée  k  Vénus  et  l'infâme  déesse  y  avait  un  temple  Epures  aux 
fameux  auquel  étaient  attachées  plus  de  mille  prostituées.  Les 
plaisirs  y  étaient  tellement  en  vogue,  les  fêtes  si  brillantes  et  les 
dépenses  si  énormes,  qu'il  fallait  être  riche  pour  pouvoir  y 
vivre;  de  là  le  proverbe  :  «  Il  n'est  pas  donné  à  tout  le  monde 
d'aller  à  Gorinthe.  »  Paul  eut  beaucoup  à  souffrir  dans  cette  vo- 
luptueuse cité;  mais,  en  dépit  de  tous  les  obstacles,  il  y  planta 
la  foi  austère  du  Crucifié.  Il  s'y  forma  en  peu  de  temps  une 
communauté  de  croyants,  dont  Grispus,  président  de  la  Syna- 
gogue, fit  lui-même  partie,  et  qui  devint  une  des  plus  floris- 
santes et  des  plus  nombreuses  de  l'Eglise  primitive. 

C'est  de  Corinthe  que  l'Apôtre  écrivit  ses  deux  Epîtres  aux 
fidèles  de  Thessalonique,  le  premier  écrit  de  sa  plume  inspirée, 
dit  saint  Jean  Chrysostome.  Il  avait  appris  la  mort  de  plusieurs 
d'entre  eux,  et  diverses  vexations  de  la  part  de  leurs  conci- 
toyens, qu'ils  avaient  supportées  avec  beaucoup  de  patience.  — 
Dans  sa  première  lettre,  il  les  console,  leur  témoigne  sa  satis- 
faction, les  exhorte  à  persévérer  dans  la  foi,  à  croître  dans  la 
charité,  et  les  fortifie  contre  les  tristesses  de  la  mort,  par  l'es- 
poir de  la  résurrection.  Il  leur  recommande  avec  autorité  la 
constance  dans  les  épreuves,  le  respect  de  soi-même,  la  sainteté 
du  mariage,  l'horreur  du  mal,  dont  l'apparence  même  est  re- 
doutable, l'obéissance  aux  pasteurs,  l'amour  du  travail  et  du 
devoir,  la  charité  fraternelle ,  et  ce  qui  renferme  tout  le  reste  , 
la  communion  incessante  de  l'âme  chrétienne  à  Jésus-Christ, 
source  de  grâce  et  de  vie.  Mais  l'enseignement  capital  de  la  lettre 
est  la  résurrection  des  morts,  dont  celle  de  Jésus-Christ  est  le 
fondement  et  le  gage.  —  Dans  la  seconde  lettre,  qui  est  le  com- 
plément de  la  première,  il  renouvelle  avec  plus  de  force  encore 
les  recommandations  déjà  faites,  et  surtout  l'injonction  du  tra- 
vail. Il  rassure  les  fidèles  contre  de  faux  bruits  que  l'on  faisait 
courir  sur  la  fin  du  monde;  il  les  fait  souvenir  de  ce  qu'il  leur 
en  avait  dit,  et  il  ajoute  :  «  Gardez  bien  les  traditions  que  vous 
avez  reçues  de  moi ,  soit  de  vive  voix  ,  soit  par  ma  lettre.  »  Ce 
passage  prouve  clairement  que  les  Apôtres  ont  enseigné  de  vive 
voix  bien  des  choses  qui  ne  sont  pas  moins  sacrées  que  leurs 
écrits.  —  L'Apôtre  finit  sa  lettre  par  des  menaces  sévères  contre 
les  oisifs  et  les  esprits  inquiets. 


62  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Evangile  de  Dans  le  temps  que  saint  Paul  écrivait  ses  premières  Epitres, 
8-^uc'  saint  Luc  publiait  aussi  son  Evangile,  peur  l'opposer  à  des  his- 
An53.  toires  controuvées  que  répandaient  de  faux  docteurs.  —  Quant 
aux  Actes  des  Apôtres,  on  croit  que  saint  Luc  les  composa  à 
Rome,  vers  l'an  62,  à  peu  près  à  l'époque  où  l'Apôtre  des  na- 
tions écrivit  ses  Epitres  aux  Ephésiens  et  aux  Hébreux.  —  C'est 
la  première  page  de  l'histoire  de  l'Eglise. 

Après  dix-huit  mois  de  séjour  à  Corinthe,  Paul  ayant  dit  adieu 
aux  fidèles,  s'embarqua  pour  la  Syrie  et  revint  à  Jérusalem  et  à 
Antioche,  où  il  séjourna  quelque  temps.  Il  parcourut  ensuite  la 
Galatie,  la  Phrygie,  allant  de  ville  en  ville  et  affermissant  par- 
tout les  chrétiens.  Il  recueillit  d'abondantes  consolations,  parti- 
culièrement de  la  part  des  Galates,  «  qui  le  reçurent,  dit-il, 
comme  un  ange  de  Dieu,  comme  Jésus-Christ  lui-même,  et  qui 
auraient  voulu,  s'il  eût  été  possible,  s'arracher  les  yeux  pour  les 
lui  donner.  » 
s.  Paul  Après  avoir  visité  la  Galatie,  la  Phrygie  et  les  autres  provinces 

àEphèse.  plug  éloignées  de  la  mer,  saint  Paul  vint  à  Ephèse  sur  la  fin  de 
An  54.  l'an  54.  Il  y  demeura  trois  ans  pour  fonder  cette  Eglise,  que 
saint  Jean  devait  ensuite  rendre  heureuse  de  sa  présence ,  conso- 
lider par  ses  travaux  et  honorer  par  sa  mort.  Il  est  impossible 
de  dire  tout  ce  que  le  grand  Apôtre  eut  à  souffrir  pour  défricher 
ce  champ  inculte.  Il  nous  apprend  lui-même  qu'il  n'y  avait  pas 
de  jour  où  il  ne  fût  exposé  à  périr.  Une  fois,  entre  autres,  on  se 
saisit  de  sa  personne  et  on  le  livra  aux  bêtes  de  l'amphithéâtre; 
mais  Dieu  le  délivra. 

En  arrivant  à  Ephèse,  il  trouva  quelques  disciples  qui  ne  con- 
naissaient point  le  Saint-Esprit,  et  n'avaient  reçu  que  le  baptême 
de  Jean-Baptiste.  Il  leur  conféra  celui  de  Jésus-Christ ,  leur  im- 
posa les  mains,  et  le  Saint-Esprit  descendit  sur  eux,  en  sorte 
qu'ils  prophétisaient  et  parlaient  diverses  langues.  —  On  voit 
encore  ici,  comme  à  la  conversion  de  Samarie,  deux  sacrements 
bien  distincts  :  le  baptême  et  l'imposition  des  mains  pour  donner 
le  Saint-Esprit ,  c'est-à-dire ,  la  confirmation. 

Au  milieu  de  ses  travanx  et  de  ses  dangers,  l'infatigable 
Apôtre,  pensant  à  tout,  envoya  son  disciple  Timothée  visiter  et 
fortifier  les  Eglises  de  la  Macédoine  et  de  l'Achaïe ,  pendant  qu'il 
écrivais  lui-même  aux  Galates.  Il  avait  appris  que  de  faux  frères 


PREMIER    SIÈCLE.  63 

avaient  troublé  les  fidèles  de  cette  Eglise,  en  leur  prêchant  que 
la  circoncision  était  nécessaire ,  ainsi  que  tout  le  reste  des  céré- 
monies de  la  loi  mosaïque.  Gomme  saint  Paul  avait  combattu 
cette  erreur  avec  plus  de  force  que  personne ,  ces  faux  docteurs 
s'efforçaient  de  diminuer  son  autorité,  en  disant  qu'il  n'était 
qu'un  Apôtre  du  second  rang,  choisi  et  instruit  parles  premiers 
Apôtres,  qui  eux-mêmes  avaient  été  appelés  par  Jésus-Christ, 
et  dont  l'enseignement  favorable  à  la  pratique  des  observances 
légales  était  bien  supérieur  à  celui  de  Paul. 

Pour  détruire  ces  calomnies,  relever  son  apostolat  et  mainte-  Epitrede 
nir  la  saine  doctrine,  saint  Paul  commence  par  déclarer  haute-  balaies?1 
ment,  dans  sa  lettre  aux  Galates,  qu'il  est  Apôtre,  non  par  la        ,  — 

An  55. 

vocation  des  hommes,  mais  par  celle  de  Dieu;  que  c'est  Jésus- 
Christ  lui-même  qui  l'a  instruit  par  révélation;  qu'il  avait,  il  est 
vrai,  demeuré  quelque  temps  à  Jérusalem,  après  sa  conversion, 
avec  saint  Pierre  et  saint  Jacques,  mais  qu'il  n'avait  rien  appris 
d'eux;  que  quand  saint  Pierre,  s'éloignant  un  peu  des  Gentils  à. 
Antioche,  sembla  vouloir  les  obliger  à  judaïser,  il  lui  avait  ré- 
sisté en  face,  et  que  saint  Pierre  s'était  rendu  à  son  avis.  Il 
ajoute  que,  si  leurs  faux  docteurs  vantaient  leur  circoncision 
judaïque,  lui,  portait  sur  son  corps  la  circoncision  de  Jésus - 
Christ,  c'est-à-dire,  les  stigmates  des  coups  et  des  blessures  qu'il 
avait  reçus  pour  son  nom.  —  Le  but  de  l'Apôtre  était  donc  de 
montrer  la  divinité  de  son  enseignement,  et  de  prouver  que  la 
circoncision  et  les  autres  pratiques  cérémonielles  de  l'ancienne 
loi  n'étaient  plus  obligatoires  ni  d'aucune  utijjté,  depuis  la  pro- 
mulgation de  l'Evangile.  —  On  voit  par  là  aVfec  quelle  mauvaise 
foi  les  hérétiques  modernes  abusent  de  ces  passages  de  l'Epître 
aux  Galates,  pour  combattre  la  nécessité  et  l'utilité  des  bonnes 
œuvres  en  général ,  relativement  au  salut.  —  Saint  Paul  finit  sa 
lettre  en  disant  que,  lors  même  qu'un  ange  du  ciel  viendrait  en- 
seigner le  contraire  de  ce  qu'il  leur  avait  appris  lui-même,  il  ne 
faudrait  pas  l'écouter. 

Pour  bien  saisir  le  sens  de  cette  Epitre,  il  faut  se  placer  au 
point  de  vue  de  l'Apôtre,  autrement  le  ton  pourrait  facilement 
paraître  impérieux  et  peu  conforme  à  la  modestie  évangélique. 
Si  saint  Paul  exalte  son  apostolat  et  veut  que  les  fidèles  le  res- 
pectent et  le  vénèrent ,  c'est  uniquement  dans  l'intérêt  et  pour 


&1 


COURS   D  HISTOIRE   ECCLESIASTIQUE. 


Première 

Epltre 

de  S.  Paul 

aux 
Corinthiens. 

An  56. 


Ori?me 

4c  l'arbitrage 

«les  évêques 

en  matière 


la  gloire  de  l'Évangile  qu'il  annonce.  Ce  qui  le  montre  claire- 
ment, c'est  qu'après  avoir  exposé  les  sublimes  privilèges  de  sa 
mission  divine,  il  s'humilie  lui-même  personnellement  de  la 
manière  la  plus  touchante  :  et  comme,  en  ce  genre,  les  expres- 
sions générales  prouvent  peu,  il  ne  se  dit  pas  seulement  le 
moindre  et  le  dernier  des  Apôtres,  mais  il  s'efforce  de  le  démon- 
trer en  racontant  ce  qu'il  avait  fait  avant  sa  conversion,  et  avec 
quelle  fureur  il  avait  persécuté  l'Église  de  Dieu. 

Ce  fut  aussi  d'Ephèse  que  saint  Paul  écrivit  sa  première 
Epitre  aux  Corinthiens.  Il  avait  appris  par  un  Juif  converti, 
nommé  Apollo,  qui  était  venu  le  trouver,  et  par  une  lettre  que 
lui  avaient  envoyée  les  chrétiens  de  la  maison  de  Chloé,  chré- 
tienne fervente,  qu'il  y  avait  des  dissensions  parmi  les  fidèles; 
qu'à  l'exemple  des  philosophes  païens  divisés  en  plusieurs 
sectes,  les  uns  se  glorifiaient  d'être  les  disciples  de  Paul, 
d'autres  d' Apollo,  d'autres  de  Pierre,  d'autres  enfin  de  Jésus- 
Christ;  qu'il  y  avait  entre  eux  des  injustices  et  des  procès;  qu'il 
se  commettait  des  abus  dans  les  agapes;  enfin,  qu'un  chrétien 
s'était  rendu  coupable  d'un  inceste  presque  inouï,  même  chez 
les  païens.  En  informant  l'Apôtre  de  ces  désordres ,  on  l'avait 
aussi  consulté  sur  plusieurs  points  de  morale,  et  particulière- 
ment sur  la  continence  et  sur  le  mariage. 

Saint  Paul,  dans  sa  lettre,  humilie  d'abord  les  Corinthiens  au 
sujet  de  leurs  divisions,  en  montrant  combien  ils  sont  encore 
grossiers  et  charnels,  puisqu'au  lieu  de  s'attacher  uniquement  à 
Jésus-Christ,  l'Auteur  de  leur  foi  et  le  Principe  de  tout  bien, 
ils  tirent  vanité  des  ministres  qui  les  ont  instruits ,  comme  s'ils 
étaient  autre  chose  que  les  dispensateurs  des  mystères  de  Dieu. 
—  Il  leur  reproche  ensuite  d'avoir  souffert  si  longtemps  le  scan- 
dale de  l'incestueux,  et  il  déclare  qu'il  «  livre  le  coupable  à  Sa- 
tan au  nom  du  Seigneur;  »  c'est-à-dire,  qu'il  le  sépare  pour 
un  temps  de  la  société  des  fidèles,  dans  la  vue  de  le  corriger; 
donnant  ainsi  un  exemple  du  pouvoir  qui  appartient  à  l'Eglise 
d'employer  l'excommunication.  —  Il  les  blâme  d'en  appeler  aux 
tribunaux,  parce  que  c'était  un  scandale  pour  les  païens,  et 
pour  eux-mêmes  une  source  de  péchés.  Il  leur  recommande  en 
conséquence,  de  porter  leurs  différends  devant  des  arbitres  choi- 
sis parmi  les  chrétiens.  De  là  vient  que,  pendant  longtemps,  les 


PREMIER    SIÈCLE.  65 

fidèles  soumirent  leurs  difficultés  à  l'arbitrage  des  évoques.  Pri- 
mitivement, la  validité  de  ces  décisions  ecclésiastiques  dépendait 
du  consentement  des  parties.  «  Plus  tard ,  dit  Newman ,  l'arbi- 
trage des  évoques  fut  ratifié  par  des  lois  positives,  et  des  ins- 
tructions étaient  données  aux  juges  pour  qu'ils  exécutassent, 
sans  appel  ni  délai,  les  sentences  épiscopales.  L'autorité  et  la 
sagesse  des  évoques  inspirèrent  bientôt  tant  de  confiance,  qu'on 
y  recourait  de  toute  part,  et,  au  ive  siècle,  saint  Augustin  se 
plaignait  que  ses  fonctions  spirituelles  étaient  perpétuellement 
interrompues  par  le  travail  ennuyeux  de  décider  entre  des  pré- 
tentions opposées,  de  prononcer  sur  la  possession  de  l'or  et  de 
l'argent,  des  terres  et  des  bestiaux  (1).  » 

Saint  Paul  reprend  aussi  sévèrement  les  abus  qui  s'étaient  in- 
troduits dans  les  agapes.  L'institution  de  ces  repas  de  charité 
avait  pour  but  de  faire  participer  les  pauvres  à  l'abondance  des 
riches.  A  Corinthe,  au  contraire,  ils  ne  différaient  plus  des 
repas  ordinaires;  chacun  y  mangeait  ce  qu'il  avait  apporté,  sans 
tenir  compte  des  besoins  d'autrui,  et  les  pauvres  n'en  recevaient 
que  de  la  confusion.  Le  charitable  Apôtre  s'élève  avec  forco 
contre  cette  dureté.  —  De  là,  passant  au  céleste  repas  de  l'Eu- 
charistie qui,  dans  ces  premiers  temps,  suivait  les  agapes  (2),  il 
signale  le  crime  et  les  terribles  châtiments  des  profanateurs  de  cet 
auguste  mystère.  «  Celui,  dit-il,  qui  s'en  approche  indignement 
se  rend  coupable  du  Corps  et  du  Sang  de  Jésus-Christ;  et  c'est 
en  punition  de  leurs  sacrilèges  que  plusieurs  d'entre  vous  sont 
malades  ou  morts.  »  —  Enfin,  il  préconise  et  conseille  la  virgi- 
nité, tout  en  proclamant  la  sainteté  du  mariage.  — Ce  ne  fut 
pas  assez  pour  le  cueur  de  Paul  d'écrire  aux  Corinthiens,  il  leur 
enyova  bientôt  après  son  disciple  Tile,  pour  connaître  l'effet  de 
sa  lettre  et  avoir  de  leurs  nouvelles. 

(i)  Histoire  du  développement  du  Christianisme. 

(2)  Dès  la  fia  du  premier  siècle,  par  respect  pour  l'Eucharistie,  il 
était  déjà  passé  en  usage,  dans  un  grand  nombre  d'Eglises,  de  ne 
l'administrer  que  le  matin  à  des  personnes  à  jeun.  —  On  ne  peut 
douter,  selon  saint  Augustin ,  que  l'obligation  de  communier  à  jeun  ne 
soi t  de  précepte  apostolique.  D'après  ce  Père,  S.  Paul  l'aurait  ainsi 
réglé  dans  sa  troisième  visite  à  Corinthe.  ^S.  Aug.,  Epist.  Ui  ad 
Jan.  —  Godescard ,  Vie  de  S.  Paul,  30  juin.) 

Cour»  *>'histoihi.  I 


souffrances , 
miracles 

de  P.  Paul  à 
Ephèse. 


Seconde 
Epllre 


Corinthiens. 
An  57. 


66  COURS  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

Cependant,  la  sollicitude  de  l'Apôtre  pour  les  Églises  loin- 
taines ne  lui  faisait  pas  négliger  le  soin  des  fidèles  qui  l'entou- 
raient. Il  travaillait  nuit  et  jour  à  Ephèse  et  prêchait  sans 
relâche.  Il  se  faisait  aussi  par  ses  mains,  souvent  même  à  son 
insu,  une  multitude  incroyable  de  prodiges  :  le  simple  attou- 
chement de  ses  linges  et  de  ses  vêtements  suffisait  pour  guérir 
les  malades  et  chasser  les  démons,  etc.  Nous  avons  vu  que 
l'ombre  seule  de  saint  Pierre  opérait  de  semblables  merveilles. 
—  Ainsi  s'accomplissait  la  parole  du  Sauveur,  qui  avait  déclaré 
que  ses  disciples  feraient  des  miracles  plus  grands  que  les 
siens.  Ainsi,  d'un  autre  côté,  se  trouve  divinement  justifié  l'u- 
sage, de  tout  temps  pratiqué  dans  l'Eglise,  de  vénérer  les  saintes 
reliques. 

La  semence  évangélique,  arrosée  par  les  sueurs  de  Paul, 
produisit  enfin  dans  la  ville  d'Ephèse  une  moisson  si  abondante, 
qu'elle  excita  la  rage  de  l'enfer,  et  devint  pour  l'Apôtre  l'occa- 
sion d'une  persécution  nouvelle.  Cette  cité  avait  élevé  à  Diane 
un  temple  qui  passait  pour  une  des  merveilles  du  monde. 
Toute  l'Asie  avait  contribué  à  le  bâtir,  et  les  étrangers  venaient 
en  foule  le  visiter;  ils  avaient  aussi  coutume  d'acheter  et  d'em- 
porter chez  eux  de  petits  temples  d'argent  faits  sur  le  modèle 
de  celui  de  la  déesse.  Un  orfèvre,  nommé  Démétrius,  qui  en 
faisait  un  grand  commerce,  s'alarma  des  succès  de  Paul.  Il 
convoqua  donc  ceux  de  sa  profession,  et  tous  ensemble  ameutant 
le  peuple,  ils  remplirent  la  ville  de  tumulte  et  excitèrent  contre 
les  chrétiens  une  violente  sédition,  qu'un  des  magistrats  de  la 
cité  parvint  cependant  à  apaiser. 

Quand  elle  fut  calmée,  Paul  réunit  les  fidèles,  leur  dit  adieu, 
et  partit  pour  la  Macédoine.  Ce  fut  dans  ce  royaume  que  Tite 
vint  le  rejoindre,  et  le  réjouit  par  les  consolantes  nouvelles  qu'il 
lui  apporta  de  Corinlhe.  Le  disciple  raconta  à  son  maître  que  sa 
lettre  avait  produit  les  meilleurs  effets;  que  le  nom  de  Paul  en 
était  devenu  plus  cher  et  plus  respectable  aux  Corinthiens;  que 
la  très-grande  partie  des  fidèles  souhaitaient  ardemment  de  le 
voir;  qu'ils  avaient  remédié  aux  troubles  et  aux  scandales  de 
leur  Eglise,  et  qu'ils  avaient  éli  touchés  jusqu'aux  larmes  de 
l'affliction  de  leur  pasteur  et  de  leur  père.  —  Paul  leur  écrivit 
alors  une  seconde  lettre  pour  les  consoler,  les  affermir*  et  dé- 


PREMIER  SIÈCLE.  67 

truire  jusqu'aux  derniers  germes  des  abus.  Obligé  cependant 
de  justifier  encore  son  ministère  et  sa  doctrine,  contre  quelques 
chrétiens  trop  attachés  aux  pratiques  du  Judaïsme,  il  exalte  la 
loi  nouvelle  et  ceux  qui  la  prêchent.  —  Venant  ensuite  à  ce  qui 
le  concerne  en  particulier,  il  rappelle  tout  ce  qu'il  a  enduré 
pour  Jésus-Christ,  il  insiste  sur  les  révélations  dont  Dieu  l'a 
favorisé;  mais  on  sent  qu'il  en  coûte  à  sa  modestie;  il  évite 
môme  de  se  nommer,  et  il  oppose  sans  cesse  la  faiblesse  hu- 
maine qui  est  en  lui ,  aux  effets  de  la  puissance  divine  qui  s'y 
manifeste  pour  la  gloire  de  Jésus-Christ  et  pour  l'avantage  des 
fidèles.  —  Il  engage  aussi  les  Corinthiens  à  user  d'indulgence 
à  l'égard  de  l'incestueux  qui  se  repentait,  les  conjure  de  l'ad- 
mettre à  la  paix,  et  leur  demande  cet  acte  de  charité  comme 
une  preuve  de  leur  obéissance.  Il  finit  en  leur  recommandant 
les  chrétiens  de  la  Judée ,  qui  étaient  dans  l'indigence  et  la  tri- 
bulation.  —  Cette  lettre  fut  portée  par  Tile. 

L'Apôtre,  ayant  parcouru  la  Macédoine,  se  rendit  lui-même  à      Epitredê 

„.,'.,..  ^  .  ,  S.  Paul  aux 

Conntne,  d  ou  il  écrivit  son  Epître  aux  Romains.  Deux  de 'ses     Romain», 
disciples,  qui  étaient  allés  à.  Rome,  lui  avaient  annoncé  que,  ~ 

dans  cette  Eglise,  comme  partout  ailleurs,  il  y  avait  rivalité  et 
division  entre  les  Juifs  et  les  Gentils  devenus  chrétiens.  Les 
Juifs  prétendaient  que  leur  vocation  â  la  foi  était  le  prix  de  leur 
exactitude  à  observer  la  loi  de  Moïse ,  sans  tenir  compte  de  la 
grâce  et  des  mérités  de  Jésus-Christ;  et  les  Gentils,  de  même , 
soutenaient  que  Dieu  les  avait  éclairés  des  lumières  de  l'Evan- 
gile, pour  récompenser  la  droiture  de  leur  cœur  et  leur  fidélité 
à  la  loi  naturelle.  Paul,  en  leur  écrivant,  condamne  fortement 
les  prétentions  fausses  et  orgueilleuses  des  uns  et  des  autres. 
Il  remet  sous  les  yeux  des  Gentils  la  vanité  et  l'indigne  lâcheté 
de  leurs  philosophes,  qui  avaient  retenu  la  vérité  captive,  et 
qui,  ayant  connu  Dieu  par  ses  ouvrages,  ne  l'avaient  point  glo- 
rifié selon  la  lumière  de  leur  conscience;  de  sorte  qu'en  puni- 
tion de  leur  orgueil,  Dieu  les  avait  abandonnés  au  dérèglement 
de  leur  cœur,  et  qu'ils  s'étaient  plongés,  non-seulement  dans 
l'idolâtrie,  mais  dans  les  vices  les  plus  honteux.  Il  rappelle  aux 
Juifs  l'abus  qu'ils  ont  fait  des  grâces  dont  Dieu  les  avait  favo- 
risés, et  leur  ieproche  de  commettre  les  mêmes  crimes  qu'ils 
condamnent  dans  les  païens.  D'où  il  conclut  que  ni  les  uns  ni 


68 


COKRS    D  HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


S.  Paul 

à  Troatliî. 

Il  y  célèbre 

le  dimanche. 


S.  Paul 
à  Milet. 


les  autres  n'avaient  mérité,  par  leurs  propres  œuvres,  d'être 
appelés  à  la  foi  et  à  la  justice.  Car  la  foi  est  le  principe  de  la 
justification,  et  Dieu  l'accorde  sans  avoir  égard,  du  moins 
comme  mérite,  aux  œuvres  précédentes,  autrement  ce  serait 
une  récompense  et  non  pas  une  grâce.  —  Il  révèle,  au  chapitre 
onzième,  les  dispositions  de  la  Providence  à  l'égard  de  la  na- 
tion juive,  qui  se  convertira  à  la  fin  des  temps.  —  En  terminant 
sa  lettre,  l'Apôtre  annonce  aux  Romains  qu'après  avoir  porté  à 
Jérusalem  les  aumônes  de  la  Macédoine,  il  se  propose  de  les 
aller  voir,  et  salue  affectueusement  un  grand  nombre  de  fidèles 
de  leur  Eglise,  où  il  avait  beaucoup  d'amis  et  des  parents.  Il 
n'est  pas  lait  mention  de  saint  Pierre,  dans  ces  diverses  saluta- 
tions; cet  Apôtre  n'était  pas  alors  à  Rome.  —  Saint  Pierre, 
saint  Paul  et  les  autres  ouvriers  apostoliques  ne  demeuraient 
point  à  poste  fixe  comme  nos  évèques  d'Europe.  Pendant  que 
Paul  parcourait  tout  l'Orient,  depuis  l'Illyrie  jusqu'à  Jérusa- 
lem, Pierre  portait  l'Evangile  dans  tout  l'Occident,  et  pénétrait 
jusque  dans  la  Grande-Bretagne,  comme  l'assure  Métaphraste  (1). 

Après  un  séjour  de  trois  mois  à  Corinlhe,  Paul ,  accompagné 
de  Timothée  et  de  plusieurs  autres  disciples,  se  rendit  à 
Troade,  où  il  passa  une  semaine  entière.  Le  jour  du  dimanche, 
les  fidèles  étant  réunis  pour  la  célébration  de  l'Eucharistie, 
saint  Paul  fit  un  discours  qui  dura  jusqu'à  minuit;  mais  un 
accident  troubla  un  instant  la  sainte  joie  de  l'assemblée.  Un 
jeune  homme,  nommé  Eutyque,  assis  sur  une  fenêtre,  s'endor- 
mit et  se  tua  en  tombant  du  troisième  étage  (2).  Paul  descendit 
aussitôt,  se  pencha  sur  le  mort,  et  le  rendit  à  la  vie  en  l'em- 
brassant. Il  bénit  ensuite  le  pain  eucharistique,  et,  après  la 
célébration  des  saints  mystères,  il  continua  son  entretien  jus- 
qu'au jour. 

Au  lever  de  l'aurore,  il  s'embarqua,  et  deux  jours  après  il  se 
trouvait  à  Milet.  Son  dessein  était  d'arriver  à  Jérusalem  pour  la 


(4)  Receveur,  tom.  L  —  Alzog.,  tora.  I.  —  Darras,  tom.  VI,  p.  92. 

(2)  Au  commencement,  les  fidèles  tenaient  leurs  assemblées ,  comme 
nous  l'avons  vu ,  dans  les  salles  à  manger,  que  les  Latins  nommaient 
cénacles,  et  qui  étaient  au  haut  des  maisons.  Plus  tard,  la  persécution 
les  obligea  de  se  retirer  dans  les  cryptes  ou  caves  souterraines,  for- 
mées par  les  carrière»  ,  hors  des  villes. 


PREMIER    SIECLE.  69 

fête  de  la  Pentecôle.  Quoique  pressé  ,  il  envoya  chercher  les 
évèques  et  les  prêtres  de  l'Eglise  d'Ephèse  et  des  environs,  pour 
les  entretenir  encore  une  fois.  En  les  voyant  serrés  autour  de 
lui,  le  grand  cœur  de  Paul  fut  ému.  Voici  quelques-unes  des 
paroles  louchantes  qu'il  leur  adressa  :  «  Vous  savez  quelle  a  été 
ma  conduite  au  milieu  de  vous,  depuis  le  jour  où  je  suis  entré 
en  Asie.  Je  n'ai  rien  négligé,  rien  omis  de  ce  que  j'ai  cru  pou- 
voir contribuer  à  votre  salut.  Je  n'ai  jamais  désiré  ni  l'or,  ni 
l'argent,  ni  les  vêlements  de  personne,  vous  le  savez  vous- 
mêmes;  ces  mains  que  vous  voyez  ont  fourni  à  mes  besoins. 
Voilà  que  maintenant ,  entraîné  et  comme  enchaîné  par  le  Saint- 
Esprit,  je  m'avance  vers  Jérusalem,  ignorant  le  sort  qui  m'est 
réservé.  Ce  que  je  sais,  c'est  que  le  Saint-Esprit,  dans  toutes 
les  villes  où  je  passe,  me  fait  annoncer  des  chaînées  et  des  tribu- 
lations, mais  je  ne  crains  rien  de  tout  cela.  Peu  m'importe  le 
reste  ,  pourvu  que  je  consomme  ma  course  et  que  j'accomplisse 
la  mission  que  j'ai  reçue  du  Seigneur  Jésus.  Ce  que  je  sais  en- 
core ,  c'est  que  vous  ne  me  reverrez  plus  (1).  Veillez  donc  sur 
vous-mêmes  et  sur  le  troupeau  dont  le  Saint-Esprit  vous  a  éta- 
blis évèques  et  pasteurs,  pour  gouverner  l'Eglise  de  Dieu,  qu'il 
a  rachetée  de  son  sang.  Veillez  donc  encore  une  fois ,  et  souve- 
nez-vous que  je  n'ai  cessé  nuit  et  jour,  durant  trois  années, 
d'exhorter  avec  larmes  chacun  d'entre  vous.  Et  maintenant  je 
vous  recommande  à  Dieu  et  à  sa  grâce.  » 

Après  ces  paternelles  recommandations,  Paul  se  mit  à  ge- 
noux, et  ils  prièrent  tous  ensemble.  La  prière  fut  bientôt  inter- 
rompue par  les  soupirs  et  les  sanglots.  Les  évèques  et  les 
prêtres  se  jetèrent  au  cou  de  l'Apôtre  ,  et  l'accompagnèrent  jus- 
qu'au vaisseau.  Paul  vint  débarquer  à  Tyr,  et  quelques  jours 
après  il  arriva  à  Jérusalem. 

Dès  le  lendemain  ,  il  alla  voir  saint  Jacques,  évoque  de  cette       s.  Pmi 
ville.  Tous  les  disciples  vinrent  le  saluer,  et  bénirent  le  Sei-    s*^"«ali;n?. 

r  '  [levait! 

gneur  de  ce  qu'il  avait  opéré  au  milieu  des  Gentils  par  son  mi-    : 

Juiis. 


I  Comme  saint  Paul ,  après  avoir  été  à  Rome ,  revint  plus  tard  en 
Orient,  quelques-uns  pensent  qu'il  ne  parlait  ici  que  par  conjectura; 
D'autres  concilient  tout,  en  disant  qu'il  a  bien  pu  retourner  en  Asie 
sans  repasser  par  Ephèse,  ou  sans  revoir  les  mêmes  personnes. 


Au  58. 


70  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

nistère.  —  Paul  était  à  Jérusalem  depuis  une  semaine,  unique- 
ment occupé  de  la  distribution  des  aumônes  qu'il  avait  recueil- 
lies, lorsqu'un  jour,  priant  dans  le  temple,  il  fut  reconnu  par 
quelques  Juifs  venus  d'Asie,  qui  se  jetèrent  sur  lui  en  criant  : 
«  Au  secours ,  Israélites  !  Voici  l'homme  qui  ne  cesse  de  blas- 
phémer contre  la  loi  et  contre  le  temple.  »  A  ce  cri  la  foule  ac- 
courut; on  se  jeta  sur  Paul,  et  on  le  traîna  hors  du  temple  pour 
le  frapper  et  le  tuer.  Sur  ces  entrefaites,  le  tribun  Lysias,  com- 
mandant la  garnison  romaine ,  arriva  avec  des  soldats  et  l'arra- 
cha des  mains  de  ses  ennemis.  Toutefois,  pour  apaiser  le 
peuple,  il  fit  charger  l'Apôtre  de  chaînes.  Quelques  moments 
après,  il  voulait  même  le  faire  battre  de  verges;  mais  Paul  l'ar- 
rêta tout  à  coup  en  lui  disant  :  «  Est-ce  ainsi  que  vous  osez 
traiter  un  citoyen  romain?  »  Ces  mots  intimidèrent  Lysias;  il  fit 
ôter  ses  chaînes  au  prisonnier,  et,  le  lendemain,  il  l'amena  de- 
vant le  conseil  des  Juifs  qu'il  avait  fait  assembler.  —  Paul  prit 
aussitôt  la  parole  pour  se  justifier.  Mais  à  peine  avait-il  com- 
mencé de  parler,  que  le  grand-prètre  Ananie  lui  fit  donner  un 
soufflet.  —  «  Muraille  blanchie!  lui  dit  l'Apôtre,  vous  serez 
vous-même  frappé  de  Dieu  (1).  Quoi!  vous  êtes  assis  pour  me 
juger  selon  la  loi,  et  contre  la  loi  vous  ordonnez  qu'on  me 
frappe?  »  Le  reproche  était  vif,  mais  Paul  ignorait,  comme  il  le 
dit  lui-même,  qu'il  parlât  au  grand-prètre  (2).  Dès  qu'il  le  sut, 
il  s'excusa  avec  franchise. 

(<)  C'était  une  prophétie,  s'il  est  vrai,  comme  on  le  croit,  qu' Ananie 
fut  tué  plus  tard  par  les  brigands. 

(2)  4°  Saint  Paul  ne  faisait  que  d'arriver  à  Jérusalem,  où  depuis 
près  de  vingt-cinq  ans  il  avait  très-peu  séjourné;  2°  depuis  le  premier 
Hérode,  le  pontificat  n'était  plus  à  vie,  et  les  grands-prèlres,  nommés 
et  déposés  au  gré  des  rois  ou  des  gouverneurs  de  la  Judée ,  se  succé- 
daient avec  une  rapidité  qui  ne  laissait  pas  aux  étrangers  ni  aux 
absents  le  temps  de  les  connaître;  Josèphe  dit  qu'il  y  eut  jusqu'à  trois 
grands- prêtres  la  même  année  ;  3<>  la  convocation  du  conseil  des  Juifs 
avait  été  faite  à  la  hâte  et  par  le  tribun  Lysias.  Il  est  possible ,  dit  le 
P.  do  Ligny,  qu'on  n'eût  pas  gardé  les  formalités  ordinaires,  tant 
pour  le  lieu  de  l'assemblée  que  pour  les  rangs  et  le  reste  du  cérémo- 
nial; la  scène  se  passait  dans  l'intérieur  de  la  forteresse  Antonia  ;  qui 
sait  même  si  ce  n'était  pas  le  tribun  qui  occupait  la  première  place? 
Saint  Paul  pouvait  donc  très-facilement  ne  pas  connaître  le  grand- 
prètre  (S.  Chrysost.  —  Sanchez.  —  Gornel.  à  Lap.). 


PREMIER   SIÈCLE.  71 

Cependant,  l'assemblée  devant  laquelle  il  se  trouvait  était 
composée  de  deux  éléments  contraires  :  les  pharisiens  et  les  sad- 
ducéens.  Les  uns  admettaient ,  les  autres  niaient  la  résurrection 
des  morts,  tous  rejetaient  la  résurrection  de  Jésus-Christ,  qui 
est  à  la  fois  le  gage  de  la  nôtre,  la  plus  forte  preuve  de  la  divi- 
nité du  Sauveur,  le  sceau  suprême  de  ses  enseignements  et  de 
ses  promesses,  et  le  fondement  solide  de  la  prédication  chré- 
tienne. Aussi  saint  Paul,  dans  ses  prédications,  revenait-il  sans 
cesse  sur  ces  deux  importantes  vérités  (1),  qui  sont  les  bases 
inséparables  de  la  foi  et  de  l'espérance  chrétiennes  pour  l'âme 
et  pour  le  corps.  Partant  de  là  et  profitant  des  dispositions  de 
ses  ennemis,  le  grand  Apôtre  leur  dit,  avec  une  rare  habileté  : 
c  Mes  frères,  je  suis  pharisien  et  lils  de  pharisien,  et  c'est  à 
cause  de  l'espérance  d'une  autre  vie  et  de  la  résurrection  des 
morts,  que  l'on  veut  me  condamner.  »  Ces  paroles,  comme  il 
l'avait  prévu,  jetèrent  la  division  parmi  ses  ennemis;  plusieurs 
se  levèrent  et  dirent  :  «  Nous  ne  trouvons  rien  de  répréhensible 
dans  cet  homme.  »  Alors ,  ils  s'échauffèrent  tellement  les  uns 
contre  les  autres,  que  le  tribun,  craignant  qu'ils  ne  missent 
Paul  en  pièces,  le  fît  enlever  par  des  soldats,  et,  pour  le  sous- 
traire à  leur  fureur,  il  l'envoya  à  Félix,  gouverneur  de  la  Pales- 
tine, résidant  à  Césarée. 

Félix  avait  l'âme  vénale.  Quoiqu'il  eût  bien  vite  reconnu  fin-      s.  Paul 
nocence  de  son  prisonnier,  dont  la  sainte  éloquence  le  faisait    devant  Félix, 
trembler,  il  le  retint  néanmoins  deux  ans  dans  les  fers,  espérant      Festus  et 
qu'on  achèterait  sa  délivrance  à  prix  d'argent.  Il  aurait  peut-      A»rwa- 
être  prolongé  davantage  celte  inique  détention,  mais  il  fut  révo-     Ans58-6o. 
que  et  eut  pour  successeur  Portius  Festus.  — Festus  fut  bientôt 
harcelé  par  les  prêtres  et  les  grands  de  la  nation,  et  pressé  de 
renvoyer  le  captif  à  Jérusalem.  L'intention  des  Juifs  était  de  le 
faire  assassiner  en  route.  —  Déjà,  auparavant,  à  Jérusalem  , 
sous  Lysias,  quarante  sicaires,  soudoyés  par  eux,  avaient  fait 
serment  de  commettre  ce  forfait.  Le  nouveau  gouverneur  fit 
donc  comparaître  l'Apôtre,  et  lui  demanda  s'il  voulait  être  con- 
duit à  Jérusalem  ,  pour  y  être  jugé  sur  les  choses  dont  on  l'ac- 


(4)  4"  Epit.  aux  Corinth.,  c.  <5,  v.  43-23. 


72  couks  d'histoire  BCCLÉSIASTIQUB. 

cusait.  Mais  Paul,  qui  avait  clé  informé  par  un  lils  de  sa  sœur 
du  complot  de  ses  ennemis,  se  prévalut  avec  une  admirable 
prudence  de  son  droit  de  citoyen  romain,  et  répondit  au  gouver- 
neur :  «  J'en  appelle  à  Césa>!  »  Festus  ayant  pris  l'avis  de  son 
conseil,  dit  à  Paul  :  «  Vous  avez  appelé  à  César,  vous  irez  à 
César;  »  et  il  se  disposa  à  envoyer  l'Apôtre  à  Rome. 

Pendant  les  préparatifs  du  voyage,  le  roi  de  Galilée,  Agrippa, 
fils  d'Hérode  Agrippa,  et  sa  sœur  Bérénice,  vinrent  à  Césarée 
complimenter  Festus  sur  sa  nomination  au  gouvernement  de  la 
Palestine.  Festus  leur  parla  de  Paul,  et  Agrippa  ayant  témoigné 
un  vif  désir  de  voir  et  d'entendre  cet  homme  extraordinaire ,  le 
gouverneur  tint,  le  jour  suivant,  une  audience  solennelle  où  Paul 
fut  amené,  t  Voici,  dit  Festus  à  Agrippa,  ce  prisonnier  qui 
émeut  toute  la  Judée;  je  suis  ravi  de  pouvoir  le  faire  compa- 
raître devant  cette  assemblée,  et  principalement  devant  vous,  roi 
Agrippa,  afin  que  vous  l'interrogiez  vous-même,  car  je  ne  sais 
qu'en  écrire  à  l'empereur.  »  —  Alors  Agrippa  dit  à  Paul  :  «  On 
vous  permet  de  parler  pour  votre  défense.  »  Aussitôt,  Paul  éten- 
dant la  main,  commença  ainsi  sa  justification  :  «  Roi  Agrippa, 
je  m'estime  heureux  d'avoir  à  me  défendre  devant  vous,  parce 
que  vous  connaissez  parfaitement  les  coutumes  des  Juifs  et  les 
questions  débattues  parmi  eux.  »  — Après  ce  début,  l'Apôtre 
raconta  sa  vie,  ses  préjugés  et  sa  haine  contre  la  religion  chré- 
tienne, puis  il  parla  de  sa  conversion  miraculeuse,  et  enfin  de 
la  divinité  de  Jésus  crucifié.  —  Ici  Festus  l'interrompit  et  dit  à 
haute  voix  :  t  Vous  êtes  en  délire,  Paul,  votre  grand  savoir 
vous  fait  perdre  le  sens.  »  —  Paul  répondit  :  «  Je  ne  suis  point 
dans  le  délire ,  illustre  Festus ,  ce  que  je  dis  est  plein  de  vérité  et 
de  sens.  Le  roi,  qui  m'écoute,  connaît  ces  choses,  car  rien  de 
tout  cela  ne  s'est  passé  en  secret.  Ne  croyez-vous  pas  aux  pro- 
phètes, roi  Agrippa?  Je  sais  que  vous  y  croyez.  »  —  Agrippa, 
éludant  la  question,  lui  dit  :  «  Vous  allez  peut-être  bientôt  me 
rendre  chrétien!  Plût  à  Dieu,  reprit  Paul ,  que  vous  et  tous  ceux 
qui  m'écoutent,  devinssiez  aujourd'hui  tels  que  je  suis,  à  la  ré- 
serve de  ces  liens!  »  — Le  roi  alors  leva  la  séance,  et,  prenant 
Festus  à  part  :  t  Cet  homme  est  innocent,  lui  dit-il;  s'il  n'en 
avait  appelé  à  César,  vous  pourriez  le  mettre  en  liberté.  »  —  Il 
fut  résolu  que  Paul  serait  envoyé  en  Italie. 


Au  .VJunsil. 


PREMIER    SIÈCLE.  73 

Festus  le  fit  donc  embarquer  avec  d'autres  prisonniers,  et,  b.pwi 
après  une  longue  et  périlleuse  navigation,  qui  fut  signalée  par  ■jgj] 
un  grand  nombre  de  miracles,  l'Apôtre  arriva  chargé  de  fers 
dans  la  capitale  du  monde,  au  printemps  de  l'année  61  ,  selon 
la  plupart  des  auteurs;  en  59,  d'après  saint  Adon  ;  en  janvier 
56,  au  jugement  du  savant  chevalier  de  Rossi ,  qui  donne  cette 
date  comme  certaine  aujourd'hui.  Les  chrétiens  étaient  venus 
en  foule  au-devant  de  lui,  les  uns  jusqu'à  plus  de  trente,  les 
autres  jusqu'à  plus  de  cinquante  milles,  ou  environ  soixante- 
quinze  kilomètres  de  Rome.  11  fut  remis  entre  les  mains  du  pré- 
fet de  la  ville,  qui  lui  permit  de  rester  où  il  voudrait,  avec  un 
soldat  du  prétoire  chargé  de  le  garder  et  auquel  il  était  attaché 
nuit  et  jour  par  une  longue  chaîne,  selon  la  coutume  des 
Romains.  Il  prit  un  logement  pour  lui  et  son  prétorien,  et 
il  demeura  deux  ans  dans  cet  état ,  ayant  la  liberté  d'an- 
noncer l'Évangile  à  tous  ceux  qui  voulaient  venir  le  voir  et 
l'entendre.  —  Ici  s'arrête  le  récit  des  Actes  des  Apôtres  par 
saint  Luc. 

Après  le  départ  de  Paul ,  la  Synagogue ,  furieuse  de  voir  qu'il  Martyre 
avait  échappé  à  sa  haine,  s'en  vengea  sur  l'évèque  de  Jérusa- 
lem, saint  Jacques  le  Mineur;  elle  profita  pour  le  faire  périr,  de 
la  mort  du  gouverneur  Festus.  On  s'empara  du  saint  Apôtre,  on 
le  fit  monter  sur  la  terrasse  du  temple,  afin  que  le  peuple  pût  le 
voir  et  l'entendre  plus  facilement.  Alors  les  scribes  et  les  phari- 
siens lui  crièrent  :  0  juste!  (sa  rare  vertu  lui  avait  fait  donner 
ce  beau  nom)  ô  juste!  dites-nous  ce  qu'il  faut  penser  de  Jésus 
qui  a  été  crucifié?  »  L'Apôtre  répondit  à  voix  haute  :  «  Pourquoi 
m'interrogez-vous  sur  Jésus,  comme  si  vous  pouviez  encore 
avoir  besoin  de  nouvelles  lumières?  Je  vous  déclare  qu'il  est 
assis  dans  les  cieux  à  la  droite  du  Tout-Puissant,  et  qu'il  en  des- 
cendra un  jour,  porté  sur  les  nuées,  pour  juger  l'univers.  »  En 
entendant  ce  témoignage  éclatant  rendu  à  Jésus-Christ,  les 
scribes  et  leurs  partisans  s'écrièrent  :  «  Quoi!  le  juste  s'égare 
aussi!  Il  faut  monter  sur  la  terrasse  et  le  précipiter.  »  Ils  furent 
obéis  sur-le-champ.  L'Apôtre  n'étant  pas  mort  de  sa  chute,  se 
releva  et  se  mit  à  prier;  mais  un  foulon  survint  et  l'acheva  à 
coups  de  levier.  —  A  la  place  de  saint  Jacques,  on  élut  pour 
évèque  de  Jérusalem  saint  Siméon  son  frère  :  tous  les  deux 


le  S.  Jacquet. 

le  Mineur. 


1k  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

étaient  parents,  cousins  -  germains ,  de  Jésus -Christ  (1). 
Epître  Nous  avons  de  saint  Jacques  une  Epître  adressée  aux  douze 

^Mineur?*  triDus  dispersées,  c'est-à-dire,  aux  Juifs  convertis  et  répandus 
parmi  les  nations,  ce  qui  l'a  fait  appeler  catholique  ou  univer- 
selle. Elle  a  principalement  pour  objet  d'établir  la  nécessité  des 
bonnes  œuvres,  que  quelques-uns  semblaient  regarder  comme 
inutiles,  en  se  fondant  sur  des  passages  de  saint  Paul  mal 
interprétés. 

Saint  Jacques  promulgue  aussi,  dans  son  Epître,  le  sacre- 
ment de  l'Extrème-Onction,  en  disant  :  «  Quelqu'un  de  vous 
est-il  malade,  qu'il  fasse  venir  les  prêtres  de  l'Eglise,  afin  qu'ils 
prient  sur  lui  en  l'oignant  d'huile  au  nom  du  Seigneur.  La 
prière  de  la  foi  sauvera  le  malade,  le  Seigneur  le  soulagera, 
et,  s'il  est  coupable  de  péchés,  ils  lui  seront  remis.  »  Toute  la 
tradition  a  vu  dans  ces  paroles  un  sacrement  institué  pour  les 
mourants.  En  effet ,  saint  Jacques  en  marque  le  sujet ,  qui  est 
le  malade;  les  ministres,  qui  sont  les  prêtres;  la  matière,  qui 
est  l'huile,  la  forme,  qui  est  la  prière  de  la  foi;  l'application 
de  l'une  et  de  l'autre  au  sujet,  qui  est  l'onction;  l'effet  pour  le 
corps,  qui  est  la  guérison  ou  le  soulagement;  l'effet  pour  l'âme, 
qui  est  la  rémission  des  péchés. 

On  a  douté  autrefois  si  cette  Epître  était  de  saint  Jacques. 


(4)  L'on  voit  dans  saint  Matthieu  (xm,  55),  et  dans  saint  Marc, 
quatre  personnes  honorées  du  titre  de  frères  ou  parents  du  Seigneur. 
Dans  les  langues  sémitiques,  et  spécialement  en  hébreu,  dans  l'anti- 
quité profane,  comme  dans  la  Bible,  ces  mots  frères,  sœurs,  cou- 
sines et  cousins-germains  sont  synonymes,  témoins  Ovide,  Tacile, 
Cicéron,  etc.  Les  quatre  personnes,  désignées  sous  le  titre  de  frères 
ou  parents  du  Seigneur,  sont  :  Jacques  et  Joseph,  Simon  ou  Siméon 
et  Jude.  On  peut  croire  que  tous  les  quatre  ont  eu  la  même  mère, 
Marie,  sœur,  c'est-à-dire  parente  de  la  sainte  Vierge,  qui  aurait  eu 
successivement  deux  époux,  Alphée  et  Cléophas.  Saint  Jacques  s'ap- 
pelle expressément,  dans  l'Ecriture,  fils  d'Alphée,  et  Hégésippe  assure 
que  Simon  ou  Siméon  était  fils  de  Cléophas.  Jacques  et  Joseph ,  tou- 
jours nommés  ensemble,  seraient  fils  du  premier  époux,  Alphée,  et 
Siméon  et  Jude,  toujours  aussi  joints  l'un  à  l'autre,  seraient  fils  du 
second,  Cléophas.  D'autres  pensent  que  Cléophas  et  Alphée  ne  sont 
que  deux  noms  différents  désignant  la  même  personne  (Heges.  apud 
Euseb.,  Orsi,  Robrbacher,  t.  IV;  Foisset.  Hist.  de  J.-C,  p.  47.  — 
H.  Lasserre  contre  Renan). 


PREMIER    SIÈCLE.  75 

L'historien  Eusèbe  la  croyait  d'un  autre  écrivain;  mais  il  atteste 
en  même  temps  que,  dès  le  commencement,  elle  était  reçue 
dans  la  plupart  des  Eglises.  Elle  est  en  effet  contenue  dans  la 
vieille  version  syriaque  du  second  siècle.  Les  Pères  les  plus 
érudits,  entre  autres,  Origène,  l'ont  toujours  reconnue  comme 
étant  de  saint  Jacques.  Sur  la  fin  du  ive  siècle ,  elle  avait  acquis 
une  autorité  universelle ,  et  elle  est  citée  avec  respect  par  tous 
les  docteurs  de  ce  bel  âge.  Le  Protestantisme  l'a  attaquée  ,  mais 
il  s'est  contredit  sur  ce  point  comme  sur  tant  d'autres  :  Calvin 
l'a  toujours  admise,  et  Luther,  qui  l'a  grossièrement  appelée 
Epître  de  paille,  lui  avait  auparavant  donné  le  nom  à'Epîtred'or. 

Cependant ,  la  captivité  du  grand  Apôtre  à  Rome  était  une       Epto* 
mission  continuelle.  Une  foule  de  prosélytes  venaient  le  trouver,      '  a;,x"' 
et  il  leur  enseignait  la  doctrine  de  Jésus-Christ,  sans  que  per-    PJ«aipp««* 
sonne  y  mit  obstacle.  —  Les  Eglises  les  plus  lointaines  s'inté-      Aooa, 
ressaient  et  recouraient  à  lui.  Ainsi,  les  fidèles  de  Philippes  lui 
envoyèrent  Epaphrodite,  leur  évèque,  pour  lui  porter  des  secours 
et  le  soigner  en  leur  nom.  Paul ,  touché  de  leur  dévouement , 
leur  écrivit  une  lettre  où ,  après  avoir  raconté  les  progrès  de 
l'Evangile  à  Rome,  il  les  prémunit  contre  de  faux  docteurs  qui 
niaient  la  réalité  de  l'incarnation,  et  les  exhorte  à  l'humilité  par 
l'exemple  de  Jésus-Christ  obéissant  jusqu'à  la  mort  de  la  croix. 
Il  les  conjure  de  vivre  toujours  dans  une  parfaite  union,  et  les 
avertit  qu'il  leur  renvoie  Epaphrodite  pour  les  diriger  et  les 
consoler,   t  J'espère  même,  ajoute-t-il,  vous  envoyer  bientôt 
Timothée,  afin  que  je  sois  consolé  à  mon  tour,  en  apprenant  de 
vos  nouvelles;  je  n'ai  personne  qui  puisse  prendre  soin  de  vous 
avec  autant  d'affection;  et  je  me  promets  de  la  bonté  du  Seigneur 
d'aller  moi-même  vous  visiter  dans  quelque  temps.  » 

Peu  auparavant ,  le  grand  Apôtre  avait  aussi  adressé  une  Epître 
lettre  à  un  riche  chrétien  de  Colosse  en  Phrygie ,  nommé  Philé-  d**; paul  à 
mon,  qu'il  avait  converti.  Philémon  avait  fait  une  église  de  sa 
maison,  et,  plus  tard,  il  couronna  son  zèle  et  sa  charité  par  le 
martyre.  Un  de  ses  esclaves,  nommé  Onôsime,  s'était  enfui 
après  l'avoir  volé,  et  était  venu  à  Rome,  où  il  eut  le  bonheur 
de  rencontrer  le  saint  Apôtre.  Paul  le  convertit,  le  renvoya  à 
son  maître  et  le  chargea  de  deux  lettres  :  l'une  pour  l'Eglise  de 
Colosse,  l'autre  pour  Philémon  en  particulier. 


76  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

(Jette  dernière,  dans  sa  brièveté,  est  un  chef-d'œuvre  de 
cette  éloquence  qui  part  du  cœur.  L'Apôtre  y  conjure  Philémon 
de  pardonner  à  son  esclave.  «  La  prière  que  je  vous  fais,  lui 
dit-il,  est  pour  mon  fils  Onésime,  que  j'ai  engendré  dans  les 
chaînes.  Je  vous  le  renvoie  et  je  vous  prie  de  le  recevoir  comme 
mes  entrailles.  S'il  vous  a  fait  tort  et  s'il  vous  doit  quelque 
chose,  imputez-le-moi.  »  —  «  Quel  spectacle,  s'écrie  saint 
Chrysostome ,  de  voir  le  grand  Apôtre  des  nations  caresser  de 
ses  mains  défaillantes  et  chargées  de  fers,  un  esclave  fugitif, 
un  voleur,  et  s'occuper  de  lui  comme  un  bon  père  s'occupe  de 
son  enfant!  Ah!  c'est  que  l'Apôtre  ne  jugeait  pas  des  homme- 
par  leur  condition,  mais  par  le  sang  de  Jésus-Christ,  qui  a  été 
le  prix  de  leur  rachat.  » 

Philémon  pardonna  à  son  esclave  et  le  mit  en  liberté.  Oné- 
sime mérita  de  devenir  évêque  d'Ephèse,  après  saint  Timothée, 
selon  Baronius  et  d'autres  savants,  ou  de  Bérée  en  Macédoine, 
au  rapport  de  saint  Jérôme  et  de  Tillemont.  —  On  voit  ici  un 
exemple  de  la  prudence  exquise  et  de  l'admirable  modération 
avec  laquelle  le  Christianisme  attaqua  l'esclavage,  a  L'Eglise 
catholique,  dit  Balmès,  fut  plus  sage  que  les  philosophes.  Elle 
sut  dispenser  à  l'humanité  le  bienfait  de  l'émancipation ,  sans 
injustice,  sans  violence  et  sans  bouleversement;  elle  n'a  pas 
armé  les  esclaves  ,  elle  a  désarmé  les  maîtres  ;  elle  eut  le  secret 
de  régénérer  la  société ,  mais  non  dans  des  bains  de  sang  (1).  » 
Elle  fit  grandir  le  faible  en  dignité  et  le  fort  en  charité,  pour  le? 
unir  tous  les  deux  dans  la  fraternité  chrétienne. 
Epine  Dans  sa  lettre  aux  Colossiens,  saint  Paul  insiste  fortement 

sur  les  grandeurs  de  Jésus-Christ,  déclarant  t  que  la  plénitude 
de  la  divinité  réside  en  lui  substantiellement,  qu'il  est  le  Créa- 
teur de  toutes  les  choses  visibles  et  invisibles,  qu'il  est  au-des- 
sus de  toutes  les  principautés  et  de  toutes  les  puissances,  et 
qu'enfin  il  est  le  Chef  de  l'Eglise  et  le  Rédempteur  des  hommes.  » 
—  Le  but  de  l'Apôtre  était  de  réfuter  quelques  faux  docteurs  , 
qui,  mêlant  au  Christianisme  les  rêveries  de  la  philosophie 
orientale,  cherchaient  à  séduire  les  fidèles ,  et  à  leur  persuader 
que  le  monde  avait  été  créé  par  des  esprits  dont  la  puissance 

(<)  Le  Catholicisme  comparé  au  Protestantisme,  tome  I. 


do  S.  l'aul 


PREMIER    SIECLE. 


gouvernait  toutes  choses;  en  sorte  que  l'homme,  étant  sous  leur 
dépendance,  devait  les  adorer  et  les  invoquer  comme  de  véri- 
tables médiateurs,  de  préférence  à  Jésus-Christ. 

Les  Epltres  de  saint  Paul  aux  Ephésiens  et  aux  Hébreux 
datent  de  la  môme  époque.  Dans  la  première,  comme  dans 
l'Epitre  aux  Colossiens,  l'Apôtre  exalte  la  grandeur  de  Jésus- 
Christ  «  qui  est,  dit-il,  au-dessus  de  toute  principauté,  de 
toute  puissance,  de  toute  vertu  et  de  toute  domination.  «  En- 
suite, comme  les  Gnostiques  commençaient  à  répandre  leur 
infâme  doctrine  sur  la  communauté  des  femmes,  et  se  livraient 
sans  retenue  aux  plus  honteuses  débauches,  Paul  insiste  beau- 
coup sur  la  chasteté  et  sur  la  sainteté  du  mariage. 

L'Epitre  aux  Hébreux  est  parfaitement  conforme  aux  autres , 
quant  aux  pensées  et  au  fond  de  la  doctrine.  Mais  le  style,  qui 
en  est  moins  sublime  et  moins  vif,  a  fait  croire  à  quelques  an- 
ciens que  l'Apôtre  ne  l'avait  pas  dictée  textuellement,  et  même 
qu'elle  n'était  pas  de  lui.  Cependant  le  plus  grand  nombre  des 
Pères  et  la  généralité  des  Eglises  la  lui  ont  toujours  attri- 
buée (1).  On  croit  qu'elle  fut  composée  sous  forme  de  disserta- 
tion ,  pendant  les  derniers  mois  de  sa  captivité.  Selon  Clément 
d'Alexandrie ,  elle  fut  dictée  en  hébreu  par  l'Apôtre  ,  et  traduite 
en  grec  par  saint  Luc.  De  là,  l'analogie  souvent  remarquée 
entre  le  style  de  YEpître  et  celui  des  Actes  des  Apôtres.  «  Saint 
Paul,  dans  cette  Epître,  s'attache,  dit  Bossuet,  à  nous  en- 
seigner que  le  pécheur  ne  pouvait  éviter  la  mort  qu'en  subro- 
geant en  sa  place  quelqu'un  qui  mourût  pour  lui;  que,  tant 
que  les  hommes  n'ont  mis  à  leur  place  que  des  animaux  égor- 
gés ,  leurs  sacrifices  n'opéraient  autre  chose  qu'une  reconnais- 
sance publique  qu'ils  méritaient  la  mort,  et  que  la  justice 
divine  ne  pouvant  être  satisfaite  d'un  échange  aussi  inégal,  on 
recommençait  tous  les  jours  à  immoler  des  victimes,  ce  qui 
était  une  marque  certaine  de  l'insuffisance  de  cette  subrogation; 
mais  que  ,  depuis  que  Jésus-Christ  avait  voulu  mourir  pour  les 
pécheurs,  Dieu,  satisfait  de  la  subrogation  volontaire  d'une  si 
digne  personne  ,  n'avait  plus  rien  à  exiger  pour  le  prix  de  notre 


Epi;  m 
de  s.  Paul 


Epilre 
de  S.  Paul 


M)  D.  Calmet,  Vence ,  Préface  de  l'Epitre  aux  Hébi 
Kowman,  Hist.  du  développement. 


c.  4.  - 


78  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

rachat.  D'où  l'Apôtre  conclut  que,  non-seulement  on  ne  doit 
plus  immoler  d'autres  victimes  après  Jésus-Christ,  mais  que 
Jésus-Christ  même  ne  doit  être  offert  qu'une  seule  fois  à  la 
mort. 

«  Aussi,  continue  Bossuet,  l'Eglise,  loin  de  croire  qu'il  man- 
que quelque  chose  au  sacrifice  de  la  croix,  le  croit  au  contraire 
si  parfait  et  si  pleinement  suffisant,  que  tout  ce  qui  se  fait 
maintenant,  à  la  messe,  n'est  établi  que  pour  en  célébrer  la  mé- 
moire et  pour  en  appliquer  la  vertu.  Et  lorsqu'elle  fait  dire  à 
Dieu  par  ses  prêtres  :  Nous  vous  présentons  cette  hostie  sainte, 
elle  ne  prétend  point,  par  cette  oblation,  faire  présenter  à  Dieu 
un  nouveau  paiement  du  prix  de  notre  salut ,  mais  employer 
auprès  de  lui  les  mérites  de  Jésus-Christ  présent,  et  le  prix  in- 
fini qu'il  a  payé  une  fois  pour  nous  en  îa  croix.  C'est  la  doctrine 
expresse  du  concile  de  Trente,  qui  enseigne  que  le  sacrifice  de 
la  messe  n'est  institué  qu'afin  de  représenter  celui  qui  a  été  une 
fois  accompli  sur  la  croix,  d'en  faire  durer  la  mémoire  jusqu'à 
la  fin  des  siècles ,  et  de  nous  en  appliquer  la  vertu  salutaire  pour 
la  rémission  des  péchés  que  nous  commettons  tous  les  jours. 

»  Ainsi  croyons-nous  qu'à  la  vérité  le  prix  de  notre  rachat  ne 
se  réitère  plus,  parce  qu'il  a  été  bien  fait  la  première  fois,  mais 
que  ce  qui  nous  applique  cette  rédemption  se  continue  sans 
cesse.  —  Objecter  avec  les  prétendus  réformés  que  cette  doctrine 
fait  tort  au  sacrifice  de  la  croix,  c'est  renverser  toute  l'Ecriture, 
particulièrement  cette  même  Epitre  qu'ils  veulent  tant  nous  op- 
poser. Car  il  faudrait  conclure,  par  la  même  raison,  que,  lors- 
que Jésus-Christ  se  dévoua  à  Dieu  en  entrant  dans  le  monde , 
pour  se  mettre  à  la  place  des  victimes  qui  ne  lui  ont  pas  plu 
(Epist.  ad  Hebr.,  10,  5),  il  fit  tort  à  l'action  par  laquelle  il  se 
dévoua  sur  la  croix;  que,  lorsqu'il  continue  de  paraître  pour 
nous  devant  Dieu  (9,  24),  il  affaiblit  l'oblation  par  laquelle  il  a 
paru  une  "ais  par  l'immolation  de  lui-même  (9,  26);  et  que,  ne 
cessant  d'intercéder  pour  nous  (7,  25),  il  accuse  d'insuffisance 
l'intercession  qu'il  a  faite  en  mourant  avec  tant  de  larmes  et  de 
si  grands  cris  (5,  7),  etc.  (1).  » 


(1)  Concile  de  Trente,  sess.  22,  c.  4 .  —  Bossuet,  Exposit.  de  la  foi, 
c.  U-45. 


PREMIER   SIÈCLE. 


79 


Après  deux  ans  de  captivité,  saint  Paul  parvint  à  se  faire  en- 
tendre, et  à  obtenir  justice  des  accusations  que  les  Juifs  avaient 
intentées  contre  lui.  Rendu  à  la  liberté ,  en  63,  l'infatigable 
Apôtre  reprit  aussitôt  le  cours  de  ses  héroïques  travaux.  —  En 
quittant  l'Italie,  il  se  rendit  en  Espagne,  selon  saint  Epiphane, 
Théodoret,  saint  Chrysostome ,  saint  Jérôme,  saint  Grégoire  le 
Grand,  etc.,  et  passa  par  les  Gaules,  où,  d'après  quelques  tra- 
ditions, il  aurait  séjourné  à  Vienne  et  à  Lyon,  et  consacré,  dans 
ces  deux  villes,  une  église  aux  saints  Machabées.  La  tradition,  dit 
Darras,  les  Martyrologes,  les  monuments  lapidaires,  s'accordent 
pour  attester  aussi  la  réalité  du  voyage  de  saint  Paul  en  Espagne 

—  Le  grand  Apôtre  reparut  ensuite  en  Orient ,  où  il  ordonna 
Tite ,  évèque  de  l'île  de  Crète,  et  Timolhée,  évoque  d'Ephèse. 

—  Quelque  temps  après,  il  leur  écrivit ,  très-probablement  de  la 
même  contrée,  de  la  Macédoine,  et  vers  la  même  époque,  l'an 
64  ou  65  (1).  D'autres  remontent  à  l'an  58.  Ces  deux  lettres, 
qui,  à  peu  de  chose  près,  ont  le  même  objet,  sont  un  abrégé 
complet  des  devoirs  de  l'épiscopat  et  des  ordres  inférieurs  de  la 
hiérarchie  ecclésiastique.  En  faisant  l'énuméralion  des  vertus 
qu'ils  exigent,  il  recommande  surtout  la  chasteté,  la  tempé- 
rance, le  désintéressement,  la  modestie,  la  douceur,  la  pru- 
dence, la  gravité  et  l'étude  des  saintes  Lettres.  —  L'Apôtre  vi- 
sita les  nombreuses  Eglises  qu'il  avait  fondées;  et,  après  avoir 
de  nouveau  versé  les  Ilots  de  sa  lumière  et  de  sa  chaleur  sur 
toutes  les  contrées  orientales,  cet  astre  brillant  dirigea,  pour 
la  seconde  fois,  sa  course  glorieuse  du  côté  de  la  Ville  éter- 
nelle. 

Saint  Pierre  y  rentra  à  la  même  époque  revenant  de  Jérusa- 
lem, où, selon  plusieurs  auteurs,  l'avaient  attiré  la  persécution 
dont  saint  Jacques  le  Mineur  fut  la  victime ,  et  l'élection  de  saint 
Siméon  ,  successeur  de  cet  Apôtre. 

Une  tempête,  plus  terrible  qu'aucune  de  celles  que  l'Eglise 
avait  éprouvées  jusque-là,  grondait  alors  dans  l'empire  des  Cé- 
sars. Le  vieux  monde,  le  monde  païen,  profondément  miné  par 
l'incrédulité  et  usé  de  débauche,  furieux  de  se  voir  troublé  dans 


S.  Paul 

retourne  en 
Orient. 


S.  Pierre 
et  S.  Paul 
rentrent 
à  Rome. 


(1)  Le  Bréviaire  romain  dit  que  saint  Paul  écrivit  de  LaodicéeM 
première  Epître  à  Timothée. 


80  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

ses  voluptés,  armait  ses  bourreaux,  dressait  ses  bûchers,  et 
rassemblait  dans  ses  amphithéâtres  les  lions  des  déserts  de  l'A- 
frique ,  les  tigres  et  les  léopards  de  l'Asie  et  les  ours  des  forets 
de  la  Germanie,  aiin  de  les  lancer  contre  les  chrétiens.  —  Aussi, 
selon  saint  Alhanase,  l'Esprit-Saint,  qui  veille  sur  son  œuvre, 
appela-t-il  ensemble,  sur  le  champ  de  bataille,  le  chef  de  l'E- 
glise, et  le  plus  grand  héros  de  l'Evangile,  pour  encourager  &t 
soutenir  l'armée  chrétienne  contre  un  ennemi  aussi  formidable. 
—  Selon  Eusèbe,  les  deux  Apôtres  vinrent  à  Rome,  pour  y  com- 
battre Simon  le  Magicien ,  qui  était  alors  à  l'apogée  de  sa  puis- 
sance. 

L'empereur  Claude  avait  régné  avec  imbécillité,  dit  Bossuet, 
mais  sans  persécuter  le  Christianisme.  Déshonoré  par  Messaline, 
sa  femme ,  qu'il  redemanda  après  l'avoir  fait  mourir,  on  le  rema- 
ria avec  Agrippine,  fille  du  célèbre  Germanicus.  Cette  femme 
ambitieuse  joignait  les  mœurs  d'une  prostituée  à  l'inhumanité 
d'un  tyran.  Elle  employa  tout  :  bassesses,  rapines,  cruautés, 
pour  élever  sur  le  trône  des  Césars,  au  préjudice  des  enfants  de 
Claude,  Néron,  son  lils,  qu'elle  avait  eu  d'un  autre  mari. 
Comme  on  lui  disait  que  ce  jeune  monstre  la  ferait  périr  un 
jour  :  «  N'importe,  répondit-elle,  pourvu  qu'il  règne!  » 
Néron  Monté  sur  le  trône  à  l'âge  de  dix-sept  ans,  Néron  laissa  bien- 

SoTcaraciVre.  tôt  paraître  les  vices  qui  en  ont  fait  l'horreur  du  genre  humain. 

ryr.r  ,.q  S'abandonnant  à  toute  la  corruption  de  son  cœur,  il  oublia  jus- 
qu'aux bienséances  que  les  scélérats  mêmes  respectent  dans 
leurs  excès.  Il  passait  les  nuits  dans  les  rues  et  dans  les  lieux  de 
débauche,  suivi  d'une  jeunesse  effrénée  avec  laquelle  il  battait, 
tuait  et  volait.  Il  se  fit  comédien,  et  l'on  vil  un  empereur  monter 
et  jouer  sur  le  théâtre  comme  un  bouffon.  Lorsqu'il  chantait  en 
public,  des  gardes  étaient  apostés  pour  punir  ceux  qui  n'applau- 
dissaient pas.  —  La  cruauté,  chez  lui,  égalait  la  débauche;  il 
commença  par  faire  empoisonner  Britannicus,  fils  de  Claude  et 
héritier  légitime  de  l'empire.  Il  essaya  de  noyer  sa  mère;  cette 
tentative  parricide  ne  lui  ayant  pas  réussi,  il  la  fit  poignarder;  il 
eut  même  l'infâme  courage  de  flétrir  son  cadavre,  et  le  sénat  ap- 
prouva lâchement  cet  exécrable  attentat.  Poppée ,  Oclavie ,  Stati- 
lia,  ses  épouses,  Burrhus  et  Sénèque,  ses  précepteurs,  furent 
aussi  sacrifiés  à  sa  rage.  Ces  meurtres  furent  suivis  d'un  si 


PREMIER    SIÈCLE. 

grand  nombre  d'autres,  qu'on  ne  le  regarda  plus  que  comme 
un  monstre  altéré  de  sang  et  atteint  d'une  véritable  fureur  homi- 
cide. Entendant  un  jour  quelqu'un  se  servir  de  cette  façon  pro- 
verbiale de  parler  :  «  Que  le  monde  brûle  quand  je  serai  mort  !  » 
Il  répliqua  :  «  Et  moi,  je  dis  :  Qu'il  brûle  et  que  je  le  voie!  » 
Sans  cesse  entouré  d'astrologues ,  de  devins,  de  magiciens,  il 
demandait  aux  arts  occultes  et  à  des  influences  diaboliques  le  se^ 
cret  de  grandir  encore  dans  la  corruption  et  la  tyrannie.  —  D'a- 
près ce  portrait,  on  comprend  que  Tertullien  ait  dit:  «  Nous 
regardons  comme  un  titre  de  gloire  pour  notre  religion,  que  le 
premier  de  ses  persécuteurs  ait  été  Néron;  car  il  suffit  de  le  con- 
naître pour  comprendre  qu'il  n'a  pu  condamner  qu'une  chose 
éminemment  bonne.  Une  sentence  de  ce  monstre  est  un  brevet 
d'innocence  (1).  » 

Voici  de  quelle  manière  il  ouvrit  la  persécution.  Un  jour  le  feu 
prit  aux  quatre  coins  de  Rome.  L'embrasement  dura  une  se- 
maine. Sur  les  quatorze  quartiers  de  la  ville  ,  dix  furent  réduits 
en  cendres.  Ce  spectacle  lamentable  fut  une  fête  pour  Néron;  il 
monta  sur  une  tour  fort  élevée  pour  en  jouir  à  sun  aise.  Là,  il  se 
mit  à  déclamer,  en  habit  de  comédien,  un  poème  qu'il  avait 
composé  sur  l'embrasement  de  Troie.  —  Tout  le  monde  l'accusa 
d'être  l'auteur  de  l'incendie  (2).  Pour  délruï-e  les  soupçons  for-  pcrsécuti» 
mes  contre  lui,  et  donner  le  change  à  l'indignation  publique,  il 
chargea  les  chrétiens  de  cet  horrible  forfait.  —  Selon  Lactance,  A"»6** 
le  véritable  motif  qui  engagea  Néron  à  les  persécuter,  fut  l'inté- 
rêt de  ses  dieux  qu'il  voyait  abandonnés ,  et  l'incendie  de  Rome 
ne  fut  qu'un  prétexte  (3).  —  Quoi  qu'il  en  soit,  personne  ne 
crut,  dit  Tacite,  que  les  chrétiens  fussent  les  auteurs  de  ce  dé 
sastre;  mais  les  païens,  qui  abhorraient  le  Christianisme,  furent 
ravis  de  voir  poursuivre  ceux  qui  en  faisaient  profession.  On  les 
arrêta  donc  de  toutes  parts,  et  on  les  livra  aux  supplices.  Aux 
tourments  on  ajouta  l'insulte,  et  on  fit  de  leur  mort  un  divertis- 
sement public.  On  couvrit  les  uns  de  peaux  de  bêtes ,  afin  que 


(i)  Apolog.,  c.  4. 

(t)  La  vérité  de  cette  accusation  est  attestée  par  Suétone,   Dion 
Cassius,  Tillemont,  Grévier,  Fleury ,  etc. 
3  De  morte  persemt. 

Cours  i/histoire. 


Pu  miëra 


8?  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

les  chiens,  trompés  par  cette  apparence,  les  missent  en  pièces. 
On  enveloppa  les  autres  de  tuniques  enduites  de  poix  et  de  cire; 
on  les  attacha  à  des  croix  et  à  des  poteaux,  et  on  y  mit  le  feu, 
afin  qu'ils  servissent  de  flambeaux  pondant  la  nuit,  in  nocturni 
luminis  usum,  dit  Tacite.  Néron  voulut  que  ses  propres  jardins, 
aujourd'hui  ceux  du  Vatican,  fussent  le  théâtre  de  ces  spectacles 
affreux,  et  on  l'y  vit  lui-môme,  en  habit  de  cocher,  conduire  des 
chars,  présider  aux  luttes  et  aux  agonies,  à  la  lueur  de  ces 
torches  homicides.  — Dieu  seul,  qui  a  couronné  leur  victoire, 
connaît  le  nombre  incalculable  de  martyrs  qui  périrent  dans  ces 
épouvantables  supplices.  Tacite  nous  apprend  qu'on  fut  étonné 
de  trouver  alors  dans  Rome  une  si  grande  mullilude  de  chré- 
tiens :  Ingens  multitude*  (1). 

Fin  de  Simon       Après  cette  violente  tempête,  il  y  eut  un  moment  de  calme; 

le  Magicien.    majg  gajnt  pjerre  et  gajnt  pauj  avant  0péré  un  grand  nombre  de 

An 65.  conversions,  jusque  dans  le  palais  et  même  parmi  les  concu- 
bines de  Néron,  le  tyran  sentit  sa  fureur  se  réveiller.  —  La  fin 
tragique  de  Simon  le  Magicien  vint  y  mettre  le  comble  (2).  Ce 
fils  aîné  de  Satan,  comme  l'appelle  un  ancien  historien,  fixé  à 
Rome  depuis  longtemps,  avait  séduit  cette  capitale  par  ses 
enchantements,  et  y  jouissait  alors  d'une  grande  réputation. 
Saint  Justin,  saint  Irénée,  Tertullien,  Eusèbe,  saint  Cyrille  de 
Jérusalem,  saint  Augustin,  assurent  même  qu'il  y  reçut  les 
honneurs  divins,  et  qu'on  lui  érigea  une  statue  avec  cette  ins- 
cription :  «  A  Simon,  dieu  saint!  »  L'imposteur  devait  ces 
hommages  et  cette  vogue  à  ses  nombreux  prestiges  et  à  la  folie 
de  Néron  ,  qui  était  passionné  pour  la  magie  et  qui  n'épargnait 

(4)  Annal.  5. 

(2)  Il  y  avait ,  entre  les  auteurs,  diversité  de  sentiments  sur  la  date 
de  la  chute  de  Simon.  Les  Constitutions  apostoliques  et  Suétone  la 
mettaient  en  l'an  55,  dix  ans  plus  tôt.  La  découverte  des  Philosophu- 
mena  vient  confirmer  ce  sentiment.  Ayant  survécu  à  sa  chute,  Simon, 
dans  une  autre  rencontre,  voulut  imiter  la  résurrection  du  Sauveur, 
en  présence  encore  de  saint  Pierre  qui  l'avait  confondu.  Il  ordonna  à 
ses  disciples  de  creuser  une  fosse  et  de  l'envelopper  d'un  suaire.  On 
le  déposa  dans  cette  tombe,  dit  l'auteur  des  Philosophumena ;  mais  il 
y  est  resté  jusqu'à  ce  jour,  car  Simon  n'était  pas  le  Christ.  Telle  fut 
réellement  la  fin  de  l'imposteur  Simon ,  et  le  dernier  triomphe  de 
saint  Pierre  contre  ce  fameux  magicien.  (Darras,  t.  VI,  p.  196-202.) 


PREMIER   SIÈCLE.  83 

rien  pour  en  connaître  les  secrets.  Ce  qui  piquait  le  plus  la 
curiosité  du  tyran,  c'était  de  voir  un  homme  voler  dans  les  airs. 
Déjà  plusieurs  enthousiastes  avaient  fait  en  sa  présence  l'essai 
de  cet  art  périlleux,  mais  toujours  avec  une  issue  funeste. 
Simon,  alors  au  plus  haut  point  de  sa  renommée,  promit  à 
Néron  que,  non-seulement  il  s'élèverait  dans  les  airs,  mais  qu'il 
pénétrerait  dans  les  cieux,  et  y  occuperait  enfin  le  trône  qui  lui 
était  réservé.  Il  prétendait  imiter  ainsi  l'Ascension  de  Jésus- 
Christ. 

Saint  Pierre  et  saint  Paul ,  instruits  de  cette  audacieuse  im- 
piété, et  sentant  combien  il  importait  de  la  confondre  publique- 
ment, exhortèrent  les  fidèles  à  adresser  au  ciel  de  ferventes 
prières.  Ils  ordonnèrent  un  jeûne  général  pour  le  samedi  qui 
précéda  cette  lutte  diabolique.  Au  moment  du  spectacle,  les 
deux  Apôtres  se  mirent  à  genoux  en  invoquant  le  nom  de  Jésus, 
pour  enchaîner  la  puissance  du  démon.  Ce  ne  fut  pas  en  vain. 
La  prière  des  saints ,  dit  un  auteur  ancien ,  atteignit ,  comme 
une  flèche,  le  magicien  dans  les  airs,  et  le  précipita  sur  le  pavé. 
Il  tomba  aux  pieds  de  Néron,  et,  selon  Suétone,  le  balcon  où 
était  l'empereur,  fut  teint  de  son  sang.  Simon  avait  une  cuisse 
fracturée  et  les  doigts  des  pieds  désarticulés.  —  Ce  fait  est 
attesté  par  saint  Justin,  Dion,  Chrysostome,  Suétone,  Arnobe, 
saint  Cyrille  de  Jérusalem,  saint  Ambroise,  saint  Augustin, 
saint  Isidore  de  Péluse  ,  Théodoret,  et  plusieurs  autres  docteurs 
de  l'Eglise  grecque  et  latine. 

Néron,  furieux  et  confondu,  ralluma  donc  le  feu  de  la  persé- 
cution. L'incendie  se  propagea  rapidement;  de  violents  édits  le 
portèrent  dans  les  provinces ,  et  le  carnage  des  chrétiens  devint 
juridique  dans  toute  l'étendue  de  l'empire. 

Saint  Pierre  et  saint  Paul  furent  jetés  dans  la  prison  Marner-  Emprisonn»- 
tine,  qui  était  au  pied  du  Capitole  et  s'étendait  sous  terre.  Ils  y 
convertirent  deux  de  leurs  gardes  et  quarante-sept  prisonniers. 
—  On  assure  que  les  fidèles  vinrent  à  bout  de  procurer  aux 
deux  Apôtres  les  moyens  de  s'évader,  et  que  saint  Pierre,  cédant 
à  leurs  instances,  s'échappa  en  effet  et  sortit  de  Rome  pendant 
la  nuit.  Saint  Ambroise  dit  que  le  départ  de  saint  Pierre  eut 
lieu  aussitôt  après  la  chute  de  Simon  le  Magicien,  et  avant 
l'arrestation  de  l'Apôtre.  —  Quoi  qu'il  en  soit,  le  chef  de  l'E- 


mcnt 

de  S.  Pierre 

et  de 

S.  Paul. 


84 


cours  d'histoire   ECCLÉSIASTIQUE. 


Seconde 

Epître 

de  S.  Pierre. 


de  S.  Paul 

Timolhéc. 


glise,  étant  arrivé  près  de  la  porte  Capenne .  à  un  endroit 
consacré  aujourd'hui  par  un  modeste  monument,  y  rencontra 
Jésus-Christ.  «  Où  allez-vous,  Seigneur?  lui  dil-il.  —  Je  viens 
à  Rome,  lui  répondit  le  Sauveur,  pour  y  être  crucifié  de  nou- 
veau. »  Saint  Pierre  comprit  le  vrai  sens  de  la  parole  de  son 
divin  Maître,  et  rentra  dans  la  ville. 

Ne  pouvant  plus  douter  de  sa  mort  prochaine,  il  ne  se  borna 
point  à  exercer  les  derniers  actes  de  sa  sollicitude  pastorale  à 
l'égard  des  chrétiens  de  Rome,  il  voulut  encore  rappeler  ses 
instructions  aux  Eglises  du  Pont,  de  la  Galatie,  de  la  Cappadoce 
et  de  la  Rilhynie,  ou  plutôt  à  tous  les  fidèles  en  général,  en  leur 
écrivant  sa  seconde  Epître.  Ses  avis  embrassent  tous  les  siècles, 
ce  sont  les  derniers  adieux  d'un  père  à  ses  enfants ,  d'un  pas- 
teur à  ses  ouailles.  Il  s'efforce  de  les  confirmer  dans  la  doctrine 
de  Jésus-Christ,  de  les  prémunir  contre  les  hérésies  qui  com- 
mençaient à  se  répandre  ,  et  qui  devaient  bientôt  se  montrer 
avec  d'autant  plus  d'audace,  que  leurs  auteurs  n'auraient  plus 
à  craindre  la  présence  et  l'autorité  des  Apôtres.  Il  leur  recom- 
mande de  ne  point  oublier  le  témoignage  et  la  doctrine  des  Pro- 
phètes, des  Apôtres  et  particulièrement  de  saint  Paul,  en  obser- 
vant toutefois  «  que  ses  Epîtres  renferment  des  choses  difficiles 
à  entendre ,  et  dont  les  ignorants  abusent  pour  leur  perte , 
comme  des  autres  Ecritures.  »  Il  dit  formellement  «  que  l'on 
ne  doit  pas  suivre  son  sens  privé  dans  l'interprétation  de  la 
Bible.  »  Ainsi  se  trouve  condamné  d'avance,  par  le  chef  des 
Apôtres ,  le  principe  fondamental  du  Protestantisme  :  l'examen 
privé.  —  Cette  seconde  Epître  de  saint  Pierre  est  d'un  style 
dilférent  de  la  première,  parce  que,  selon  les  occasions,  le 
vicaire  de  Jésus-Christ  se  servait  de  divers  interprètes. 

Saint  Paul  écrivit  aussi  alors ,  dans  le  cours  dé  son 
deuxième  emprisonnement ,  selon  un  grand  nombre  d'inter- 
prètes, et  quelques  mois  avant  son  martyre,  sa  seconde  Epître 
à  Tiinothée,  la  dernière  très-probablement  qui  soit  sortie  de  sa 
plume.  L'Apôtre  recommande  à  son  disciple  de  conserver  reli- 
gieusement le  dépôt  de  la  saine  doctrine;  puis  il  ajoute  :  «  Tout 
ce  que  vous  avez  appris  de  moi  devant  plusieurs  témoins,  ayez 
ç.uiu  de  le  confier  à  des  hommes  lidôles  qui  soient  eux-mêmes 
canables  d'en  instruire  les  autres.  »  —  *  Par  cela,  dit  Galvin 


PREMIER    SIECLE. 


85 


lui-même,  est  repoussée  l'arrogance  de  ces  insensés  qui  se 
vantent  de  n'avoir  pas  besoin  de  docteurs ,  parce  que  la  lecture 
de  l'Ecriture  est  sufiisante.  Qui  ne  tiendra  compte  de  l'aide  de 
vive  voix,  et  se  contentera  de  l'Ecriture  muette,  sentira  quel 
mal  c'est  de  mépriser  le  moyen  ordonné  de  Dieu  et  de  Jésus- 
(ilirist  pour  apprendre  (1).  »  —  Voilà  donc,  d'après  saint 
Paul,  et  même  de  l'aveu  des  hérétiques,  qui  sont  ici  forcés  de 
rendre  hommage  à  l'enseignement  catholique,  voilà  l'autorité 
de  la  tradition  aussi  fortement  établie  que  celle  de  l'Ecriture. 

A  la  lin  de  son  Epilre,  saint  Paul  engage  Timothée  à  venir 
le  trouver  avant  l'hiver,  et  il  le  prie  «  de  lui  apporter  le  man- 
teau et  les  livres  qu'il  avait  laissés  à  Troade,  chez  Carpus,  et 
principalement  ses  parchemins.  »  —  On  voit,  par  cette  recom- 
mandation, la  pauvreté  de  saint  Paul,  qui  se  faisait  apporter 
un  manteau  de  si  loin.  On  voit  aussi  que  le  grand  Apôtre, 
instruit  par  Jésus-Christ  lui-même ,  divinement  assisté  ,  et 
préoccupé  de  la  sollicitude  de  toutes  les  Eglises,  ne  laissait  pas 
pour  cela  d'étudier  :  il  lisait,  écrivait  et  prenait  des  notes,  que, 
jusque  dans  sa  dernière  prison,  à  la  veille  de  sa  mort,  il  voulait 
qu'on  lui  apportât,  pour  les  lire  et  les  compléter.  Quelle  leçon! 
Et,  après  un  tel  exemple,  s'écrie  un  savant  prélat,  qui  se 
croira  affranchi  de  la  loi  de  l'étude,  et  de  la  loi ,  non  moins  im- 
portante peut-être  ,  de  confier  ses  réflexions  au  papier,  lorsqu'on 
veut  profiter  de  ses  lectures'? 

Il  linii  sa  lettre  par  quelques  détails  sur  son  état  présent  et 
sur  plusieurs  de  ses  disciples.  Il  dit  que  Dénias  l'avait  aban- 
donné ,  séduit  par  l'amour  du  siècle  (2).  —  Crescent  était  en 
Galatie,  ce  que  plusieurs  Pères  entendent  de  la  Gaule  (3);  car 

I,  i'iorimond.  —  iJiscuss.  amicale,  tom.  I. 

Ij  Comme  saint  Paul  ne  parle  pas  ici  de  saint  Pierre,  quelques 
protestants  en  ont  conclu  que  ce  dernier  n'était  pas  alors  à  Rome. 
Mais  cette  induction  purement  négative  ne  peut  pas  prévaloir  contre 
la  voix  des  faits  et  le  témoignage  positif  de  toute  l'histoire.  Saint  Paul 
a  pu  être  mis  en  prison  avant  saint  Pierre,  en  être  par  conséquent 
séparé,  et  n'avoir  pas  de  ses  nouvelles.  Peut-être  aussi  n'y  avait-il 
aucun  rapport  particulier  entre  saint  Pierre  et  Timothée.  De  plus, 
on  sait  que  les  Apôtres  parlaient  peu  d'eux-mêmes  et  les  uns  des 
autres ,  etc. 

(3)  Ce  sentiment  a  pour  lui,   parmi  les  anciens  :  Eusèbe,  saint 


Fondation 

des 

premières 

églises 

de»  Gaules . 

Vers  l'an  65, 


86  cours  d'histoirk  ecclésiastique. 

on  lui  donnait  ce  nom  en  grec,  et  l'on  compte  en  effet  pour 
premier  évèque  de  Vienne,  saint  Grescent,  que  l'on  croit  être 
le  disciple  de  saint  Paul.  Au  reste,  quand  même  on  enten- 
drait ici  la  Galatie  de  l'Asie  Mineure,  ce  second  sentiment  ne 
serait  pas  incompatible  avec  la  fondation  de  l'Eglise  de  Vienne 
par  saint  Grescent.  —  Trophime  avait  été  retenu  à  Milet  par 
une  maladie;  mais  il  est  probable  qu'il  vint  rejoindre  saint  Paul. 
Une  antique  et  respectable  tradition,  adoptée  par  saint  Adon 
de  Vienne  ,  par  le  savant  de  Marca  ,  Bossuet ,  Longueval , 
Rohrbacher,  etc.,  porte  qu'il  fut  envoyé  par  saint  Pierre  dans 
les  Gaules ,  où  il  fonda  la  célèbre  Eglise  d'Arles.  Les  évoques 
suffragants  de  cette  métropole,  au  nombre  de  dix-neuf,  écri- 
vant, en  450,  au  pape  saint  Léon,  lui  dirent  :  «  Toutes  les 
contrées  de  la  Gaule  savent  que,  parmi  les  cités  gauloises, 
celle  d'Arles  ,  la  première  ,  mérita  d'avoir  pour  évèque  Tro- 
phime, envoyé  du  bienheureux  Apôtre  Pierre De  ce  ruis- 
seau de  la  foi  descendu  vers  nous  du  courant  du  siège  aposto- 
lique, les  autres  localités  ont  obtenu  des  évèques.  »  Les  prélats 
veulent  dire  ici,  non  pas  qu'Arles  seule  ait  converti  les  Gaules, 
mais  qu'elle  coopéra  grandement  à  cette  conversion.  —  On 
attribue,  dans  le  même  temps,  la  fondation  de  l'Eglise  de  Nar- 
bonne  à  SergiusPaulus,  ce  proconsul  que  le  grand  Apôtre  avait 
converti  dans  l'Ile  de  Chypre  (1).  —  Une  autre  tradition,  fon- 
dée sur  un  manuscrit  très-ancien  de  l'Eglise  d'Arles ,  et  sou- 
tenue par  Raban-Maur,  Rohrbacher,  etc.,  joint  à  Trophime 
d'Arles  et  à  Paul  de  Narbonne  cinq  autres  missionnaires  envoyés 
en  Gaule  par  saint  Pierre  :  Martial  de  Limoges  (2),  Austremoine 


Epiphane  ,  Théodoret ,  Sophrone ,  la  Chronique  d'Alexandrie ,  le 
Martyrologe  romain  et  presque  tous  les  autres;  et,  parmi  les  mo- 
dernes :  Tillemont,  Fleury ,  Longueval,  Bérault-Bercastel,  Receveur, 
Rohrbacher,  Darras,  etc.  —  «  Il  est  difficile,  dit  Tillemont,  de  douter 
que  saint  Grescent  ait  prêché  dans  les  Gaules.  » 

(1)  Trad.  de  l'Egl..  tom.  II.  —  Rohrbach.,  t.  IV,  p.  477;  t.  V,  p. 
37;  t.  XXIX.  —  Darras,  L  V,  p.  543. 

(2)  Selon  une  tradition,  sous  le  nom  latin  de  Martial,  il  faut  voir 
Céphas,  un  des  soixante-douze  disciples,  différent  de  saint  Pierre, 
et  celui-là  môme  que  saint  Paul  aurait  repris  à  Antioche,  d'après 
plusieurs  auteurs.  (Euseb.,  Hist.  eccl.,  1, 42.  Monde,  S  juin  4865.) 


PREMIER   SIÈCLE.  87 

de  Clermont,  Gatien  de  Tours,  Saturnin  de  Toulouse  et  Valère 
de  Trêves.  —  Une  troisième  tradition ,  qui  a  pour  elle  le  Bré- 
viaire romain ,  saint  Fortunat ,  évèque  de  Poitiers ,  plusieurs 
auteurs  grecs,  Baronius,  Noël  Alexandre,  le  savant  de  Marca, 
le  célèbre  Mabillon  et  le  docte  Antoine  Pagi,  porte  que  le  pape 
saint  Clément  envoya  aussi  en  Gaule  Denys  l'Aréopagite,  qui 
devint  le  premier  évèque  de  Paris.  Tillemont,  Longueval,  le  P.' 
Sirmond,  Denys  de  Sainte-Marthe,  ont  soutenu  la  négative.  — 
Saint  Epiphane  dit  que  saint  Luc  prêcha  enDalmatie,  en  Italie, 
mais  principalement  en  Gaule.  —  Saint  Isidore  de  Séville 
compte  aussi  l'Apôtre  saint  Philippe  parmi  ceux  qui  prêchèrent 
l'Evangile  dans  cette  contrée.  —  Enfin,  une  dernière  tradition 
porte  que  saint  Lazare,  sainte  Marthe  et  sainte  Marie-Magde- 
leine,  avec  saint  Maximin  ,  un  des  soixante-douze  disciples,  et 
qui,  selon  plusieurs,  aurait  été  l'aveugle-né  de  l'Evangile,  ont 
été  les  premiers  Apôtres  de  la  Provence  ;  que  saint  Lazare  fut 
le  premier  évèque  de  Marseille ,  et  saint  Maximin  le  premier 
évèque  d'Aix.  Noël  Alexandre,  le  Martyrologe  romain,  17  dé- 
cembre, le  Bréviaire  romain,  29  juillet,  fête  de  sainte  Marthe, 
etc.,  proclament  la  vérité  de  ces  faits. 

Vers  la  fin  du  dix-septième  siècle,  plusieurs  de  ces  traditions 
furent  rejetées,  surtout  par  des  critiques  jansénistes.  —  La 
mission  apostolique  des  sept  premiers  évèques  fut  retardée  de 
plus  de  deux  siècles,  et  renvoyée  au  temps  du  pape  Fabien,  en 
245.  —  Il  en  fut  de  même  de  celle  de  saint  Denys,  qui  ne  dut 
plus  être  l'Aréopagite.  —  Quant  à  l'arrivée  de  saint  Lazare  et 
de  ses  deux  sœurs  en  Provence,  elle  fut  déclarée  non  avenue. 
Mais,  un  savant  Sulpicien  a  démontré,  il  y  a  peu  de  temps, 
par  un  ouvrage  très-érudit  et  complet  :  Monuments  inédits  sur 
l'apostolat  de  sainte  Marie-Magdeleine  en  Provence,  etc.,  que  la 
plupart  de  ces  traditions  sont  fort  respectables  et  suffisamment 
prouvées  (1).  —  M.  l'abbé  Darras  et  M.  l'abbé  Davin  viennent 

(1)  Monuments  inédits,  etc.,  par  M.  l'abbé  Faillon.  —  Rohrb., 
tom.  IV,  5,  29.  —  Lettre  de  l'évèq.  de  Marseille  à  l'évéq.  d'Orléans, 
4846.  —  Sirmond,  Concil.  gall.,  an  450.  —  S.  Denys  l'Aréopagite, 
premier  évèque  de  Paris,  par  M.  Darras,  Hist.  génér.  de  l'église,  etc. 
t.  V,  p.  515-600.  —  Panégyrique  de  S.  Denys,  par  M.  Davin.  Monde, 
26  février  4864,  2  juin  4865,  27  octobre  1866. 


88  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

à  leur  lour,  pat-  deux  savants  et  consciencieux  écrits,  de  prou- 
ver qu'il  faut  désormais  s'incliner  avec  respect  devant  la  croyance 
de  nos  pères  qui  rattachaient  la  mission  de  saint  Denys  aux 
temps  apostoliques  et  au  pontifical  de  saint  Clément;  et  qu'il 
n'est  plus  permis  de  se  moquer  de  la  pieuse  tradition,  autorisée 
par  d'anciens  témoignages ,  qui  proclame  l'identité  du  premier 
èvèque  de  Paris  et  de  saint  Denys  l'Aréopagite  converti  par 
saint  Paul.  D'ailleurs,  que  l'Eglise  de  Paris  ait  eu  pour  son 
i'ondateur  un  saint  évèque,  martyr,  du  nom  de  saint  Denys, 
c'est  un  fait  sur  lequel  personne  n'élève  aucun  doute. 
Martyre  Cependant,  après  huit  ou  neuf  mois  de  prison,  saint  Pierre 

rtée*™8  et  sa'nt'  ^au^  furcnt  condamnés  ensemble  et  martyrisés  le  même 
5.  Paul.  jour,  29  juin  de  l'an  66  ou  67.  —  Saint  Paul ,  en  qualité  de  ci- 
iCoêu67.  l0Yen  romain ,  eut  la  lète  tranchée.  On  rapporte  qu'en  allant 
au  supplice  il  convertit  trois  soldats,  qui  souffrirent  le  martyre 
peu  de  temps  après.  Il  fut  exécuté  à  trois  milles  de  Rome,  au 
lieu  appelé  les  Eaux  Salviennes,  Une  dame  romaine ,  nommée 
Lucine,  l'ensevelit  dans  sa  terre,  sur  le  chemin  d'Ostie,  où 
l'on  a  bàli  depuis  une  magnifique  église  appelée  Saint-Paul- 
hors-4es-murs.  —  Saint  Paul  avait  68  ans.  —  Saint  Pierre  fut 
es,  .  il  au  delà  du  Tibre,  dans  le  quartier  habité  aujourd'hui 
par  tes  Juifs,  et  fut  crucifié  sur  le  mont  Janicule.  L'humble 
Apôtre  accepta  comme  une  faveur  d'être  crucifié  la  lète  en  bas, 
se  jugeant  indigne  de  mourir  comme  son  divin  Maître.  Son 
corps  fut  enseveli  le  long  de  la  voie  Aurélia,  près  du  temple 
d'Apollon ,  au  lieu  même  où  s'élèvent  aujourd'hui  le  palais  du 
Vatican  et  l'église  de  Saint-Pierre.  —  Le  pontificat  de  saint 
Pierre  avait  duré  trente-trois  ans  et  quelques  mois,  dont  huit 
environ  écoulés  à  Jérusalem  puis  à  Anlioche,  et  vingt-cinq,  deux 
mois  et  sept  jours,  passés  à  Rome.  Telle  est  la  durée  qu'on  assi- 
gne ordinairement  au  pontificat  du  Prince  des  Apôtres ,  d'après 
la  chronique  d'Eusèbe  généralement  admise.  Aucun  de  ses  suc- 
cesseurs n'a  siégé  aussi  longtemps  que  lui. 

Les  chrétiens  élevèrent  à  saint  Pierre  et  à  saint  Paul ,  sur  le 
lieu  de  leur  sépulture,  des  monuments  dont  il  est  question  dès 
le  second  siècle ,  comme  nous  l'avons  déjà  remarqué  (1). 

(1)  Gaïus  apud  Euseb.,  liv.S,  c.  25. 


PREMIER   SIÈCLB.  89 

Les  fidèles  avaient  eu  soin  aussi  de  faire  tirer  les  portraits 
des  deux  saints  Apôtres,  et,  au  temps  de  l'historien  Eusèbe  ,  on 
les  possédait  encore.  —  On  conserve  ,  à  Florence,  une  lampe  de 
bronze,  eu  l'orme  de  barque,  découverte  à  Rome  dans  le  cime- 
tière de  Sainle-Priscille ,  et  que  l'archéologie  l'ait  remonter  aux 
temps  apostoliques.  On  y  voit  deux  personnages,  saint  Pierre 
assis  au  timon  comme  pilote,  et  saint  Paul  debout  à  la  proue, 
prêchant  l'Evangile.  —  Ainsi,  la  place  que  les  deux  Apôtres 
occupent,  dans  ce  monument  primitif,  se  trouve  tout  à  fait  con- 
forme aux  idées  et  aux  croyances  catholiques  (1). 

Peu  de  temps  avant  leur  martyre,  saint  Pierre  et  saint  Paul  Eut 
avaient  annoncé  aux  chrétiens  la  prochaine  exécution  des  me-  de ''^  )1:  ■ ,;l 
haces  que  le  Seigneur  avait  faites  contre  Jérusalem  et  la  nation  mBm  J*iw. 
juive.  Ces  prophéties  ne  tardèrent  pas  à  s'accomplir.  —  La 
colère  divine  poursuivait  déjà  de  toutes  parts  celte  race  déicide. 
On  la  détestait  partout,  et  l'histoire  parle  de  plus  de  cent  cin- 
quante mille  Juifs,  qui,  à  cette  époque,  furent  immolés,  sous 
différents  prétextes,  à  la  haine  générale,  chez  les  Parthes ,  à 
Labylone,  à  Scythopolis,  etc.  —  La  Judée  était  remplie  de  bri- 
gands appelés  sicaires  ou  assassins,  qui  avaient  trouvé  un 
appui  dans  Félix.  Ce  magistrat  haïssait  le  grand-prètre  Jona- 
ihas,  dont  les  conseils  avaient  contribué  à  le  faire  nommer 
gouverneur,  et  qui  se  croyait  par  là  même  en  droit  de  l'avertir 
de  ses  fautes.  Pour  se  délivrer  de  ses  remontrances  importunes, 
Félix  résolut  de  le  faire  périr,  et  il  eut  recours,  pour  l'exécution 
de  ce  crime,  aux  poignards  des  sicaires.  Ces  assassins  vinrent  à 
Jérusalem  sous  prétexte  de  religion,  et,  trouvant  l'occasion  de 
s'approcher  de  Jonalhas,  ils  le  massacrèrent.  Personne  n'était 
en  sûreté  dans  la  campagne,  dans  la  ville,  ni  même  dans  le 
temple.  Joignant  l'incendie  au  meurtre,  les  sicaires  allèrent 
jusqu'à  brûler  des  villages  entiers,  après  les  avoir  ravagés.  — 
La  faction  dite  des  zélateurs  rivalisait  de  cruauté  avec  eux. 
Cette  secte  audacieuse  avait  eu  pour  chef  un  certain  Judas  de 
Galilée,  qui,  secondé  par  un  pharisien  nommé  Sadoc,  avait 
formé  un  parti  considérable.  Ils  persuadaient  au  peuple  qu'il  ne 
fallait  reconnaître  d'autre  maître  que  Dieu.:  que  le  joug  d'une 

(!)  Ami  dclaReli'jion,  29  novembre  1838. 


90  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

domination  étrangère  était  une  honte  pour  les  Juifs,  et  qu'ils 
devaient  tout  entreprendre  et  tout  souffrir  pour  défendre  leur 
liberté.  Ils  cherchèrent  à  se  rendre  maîtres  du  pays,  atta- 
quèrent plusieurs  villes,  et  remplirent,  comme  les  sicaires,  la 
Judée  de  ruines  et  de  sang.  —  Il  s'était  encore  formé  d'autres 
factions  ayant  à  leur  tète  les  principaux  citoyens  et  toujours 
prêtes  à  en  venir  aux  mains.  —  Il  paraissait  aussi  une  foule 
d'imposteurs  qui,  se  disant  inspirés,  entraînaient  la  multitude 
à  leur  suite  ;  ils  lui  promettaient  de  la  délivrer  de  ses  maux ,  et 
ils  ne  faisaient  que  les  aggraver.  —  Les  pharisiens;  qui  avaient 
pour  eux  la  faveur  populaire,  et  les  saducéens,  qui  dominaient 
parmi  les  grands,  se  disputaient  les  honneurs  et  le  pouvoir,  et 
dénaturaient  la  religion  pour  la  faire  servir  à  leurs  intérêts.  — 
Le  sacerdoce ,  devenu  la  proie  des  ambitieux  ,  avait  perdu  sa 
dignité,  et  faisait  sentir  de  plus  en  plus,  par  sa  décadence  vi- 
sible ,  la  nécessité  d'un  sacerdoce  nouveau.  Tout ,  enfin ,  con- 
courait à  hâter  la  catastrophe  qui  devait  consommer  la  ruine  de 
la  nation  déicide. 
présages  Aussi,  des  présages  et  des  signes  menaçants  annonçaient-ils 

'effrayants*  l'aPProcne  des  derniers  effets  de  la  vengeance  divine.  Aux  fêtes 
à  Jérusalem,  de  Pâques  de  l'an  65,  une  lumière  aussi  éclatante  que  celle  du 
jour  environna,  pendant  la  nuit,  l'autel  et  le  temple.  — La 
porte  orientale,  qui  était  d'airain,  et  si  pesante  que  vingt  per- 
sonnes pouvaient  à  peine  l'ébranler,  s'ouvrit  d'elle-même,  mal- 
gré les  verrous  et  les  barres  de  fer  qui  la  retenaient.  —  Le  jour 
de  la  Pentecôte,  un  bruit  affreux  se  fit  entendre  dans  le  sanc- 
tuaire, et  une  voix  lugubre  prononça  distinctement  ces  paroles  : 
c  Sortons  d'ici!  sortons  d'ici  1  »  Les  saints  anges,  protecteurs 
du  temple,  déclaraient  ainsi  hautement  qu'ils  l'abandonnaient. 
—  Il  y  paraissait  sans  cesse  de  nouveaux  et  effrayants  prodiges, 
de  sorte  qu'un  fameux  rabbin  s'écria  un  jour  :  «  0  temple!  ô 
temple!  qu'est-ce  donc  qui  t'émeut?  et  pourquoi  te  fais-tu  peur 
à  toi-même  (1)?  » 

Enfin,  quatre  ans  avant  la  guerre  qui  détruisit  Jérusalem,  un 
présage  plus  effrayant  encore  que  les  autres  éclata  aux  yeux  de 


(4  )  Talmud.  de  Babyl.  —  Bossuet ,  Hist .  univ.  —  Tacite ,  liv.  5  et 
43.  —  Josèphe,  liv.  7. 


PREMIER    SIECLE.  91 

toute  la  nation.  Un  pauvre  paysan,  dit  Bossuet,  d'après  l'histo- 
rien Josèphe,  étant  venu  à  la  fête  des  Tabernacles,  commença 
tout  à  coup  à  crier  :  «  Malheur  à  la  ville t  malheur  au  temple! 
voix  de  l'orient,  voix  de  l'occident,  voix  des  quatre  vents;  mal- 
heur au  temple  1  malheur  à  Jérusalem!  »  —  Depuis  ce  temps,  ni 
jour,  ni  nuit  il  ne  cessa  de  crier  :  t  Malheur,  malheur  à  Jérusa- 
lem! »  Il  redoublait  ses  cris  aux  jours  de  fête.  Aucune  autre  pa- 
role ne  sortit  jamais  de  sa  bouche  :  ceux  qui  le  plaignaient , 
ceux  qui  le  maudissaient,  ceux  qui  le  nourrissaient,  n'enten- 
daient jamais  que  cette  terrible  menace  :  «  Malheur  à  Jérusa- 
lem! »  Il  fut  pris,  interrogé,  fouetté  jusqu'aux  os  par  l'ordre  du 
gouverneur.  A  chaque  demande ,  à  chaque  coup ,  il  répondait 
sans  jamais  se  plaindre  :  «  Malheur  à  Jérusalem!  »  Il  continua 
pendant  sept  ans  à  crier  de  celte  sorte,  sans  se  relâcher  et  sans 
que  sa  voix  s'affaiblit.  Au  temps  du  dernier  siège  de  Jérusalem, 
il  se  renferma  dans  la  ville,  tournant  infatigablement  autour  des 
murailles,  et  criant  de  toute  sa  force  :  «  Malheur  au  temple! 
malheur  à  la  ville ,  malheur  à  tout  le  peuple  !»  A  la  fin  il 
ajouta  :  «  Malheur  à  moi-même  !  »  et  il  fut  étendu  raide  mort 
par  une  pierre  lancée  par  une  baliste  romaine.  —  Ce  prophète 
des  malheurs  de  Jérusalem  s'appelait  Jésus.  «  Il  semblait,  con- 
tinue Bossuet,  que  le  nom  de  Jésus,  nom  de  salut  et  de  paix, 
devait  tourner,  aux  Juifs  qui  le  méprisaient  en  la  personne  de 
notre  Sauveur,  à  un  funeste  présage,  et  que  ces  ingrats  ayant 
rejeté  un  Jésus  qui  leur  annonçait  la  grâce ,  la  miséricorde  et  la 
vie,  Dieu  leur  envoyait  un  autre  Jésus,  qui  n'avait  à  leur  an- 
noncer que  des  maux  irrémédiables ,  et  l'inévitable  décret  de 
leur  ruine  prochaine.  » 

La  guerre  fatale  annoncée  par  les  prophéties  commença  en       Guew 
66.  Aigris  et  poussés  à  bout  par  la  haine  générale,  et  par  les    des  Romam« 
concussions  de  leurs  gouverneurs,  tous  plus  avares,  plus  impi-      les  juifs, 
toyables  et  plus  tyrans  les  uns  que  les  autres,  les  Juifs  se  mi-     ^^^o 
rent  en  pleine  révolte  contre  l'empire.  Ils  eurent  d'abord  quel- 
ques succès,  et  Grent  reculer  devant  eux  les  légions  romaines, 
commandées  par  le  gouverneur  de  Syrie,  Geslius  Gallus.  Mais 
Néron    ayant    remplacé   ce    commandant    par   Vespasien,  les 
affaires  changèrent  de  face.  Tout  plia  devant  le  nouveau  capi- 
taine. En  quarante  jours,  la  ville  de  Jotapat  fut  prise  et  iucen- 


92 


LS    I)  HISTolUK    FXJCLKSIASTIQUB. 


Mon 
de  Néron. 


Vespasien 
e»pcreur. 


Prétendus 

miracles 

•le 

Vcs.asien. 


(liée  malgré  sa  garnison  de  cent  mille  hommes.  Josèphe,  qui  la 
commandait,  se  rendit  à  Vespasien,  et  le  vainqueur  se  dispusa 
à  serrer  Jérusalem.  —  Alors  les  chrétiens  se  retirèrent  dans  la 
petite  ville  de  Pella,  située  dans  les  monlagnes,  conformément 
à  ce  conseil  du  Sauveur  :  «  Lorsque  vous  verrez  Jérusalem  en- 
vironnée par  les  soldats,  fuyez  sur  les  montagnes.  » 

Les  choses  en  étaient  là,  quand  les  Romains  secouèrent  le 
joug  de  Néron,  qui  avait  poussé  à  bout  la  patience  publique. 
Jules  Vindex,  commandant  des  Gaules,  écrivit  à  Galba,  gouver- 
neur de  l'Espagne,  d'avoir  pitié  du  genre  humain,  dont  leur 
détestable  maître  était  le  fléau.  Galba  se  fil  proclamer  empereur, 
et  le  sénat,  déclarant  Néron  ennemi  public,  le  condamna  à  être 
précipité  de  la  Roche  Tarpéïenne.  A  celte  nouvelle ,  Néron  se 
sauva  vers  la  maison  d'un  de  ses  affranchis,  il  se  cacha  dans  les 
roseaux  d'un  marais.  Averti  qu'on  le  cherchait,  il  fit  creuser  sa 
fosse  et  dit  en  pleurant  :  «  Faut-il  donc  qu'un  si  habile  musi- 
cien périsse!  »  Qualis  artifex  pereo!  Enfin,  entendant  le  pas 
des  chevaux,  il  se  mit  un  poignard  sur  la  gorge,  et  pria  ins- 
tamment qu'on  lui  donnât  la  mort.  —  Personne  ne  voulut  d'a- 
bord lui  rendre  ce  coupable  service.  Le  poignard  criminel  et 
vengeur,  du  reste,  n'allaita  nulle  main  mieux  qu'à  la  sienne; 
«  car,  pour  certains  monstres,  dit  M.  de  Maistre,  il  convient 
\ue  la  justice  même  qui  les  châtie  soit  infâme.  »  A  la  fin,  son 
secrétaire  poussa  l'arme  meurtrière,  et  la  terre  fut  délivrée  d'un 
scélérat  qui  n'eut  peut-être  pas  son  égal. 

Galba,  Othon,  Vilellius,  successeurs  de  Néron,  ne  firent  que 
passer  sur  le  trône  des  Césars,  idoles  et  victimes  de  la  démago- 
gie militaire  ou  civile.  Vespasien,  élu  par  son  armée  et  confirmé 
par  le  sénat,  prit  leur  place;  il  laissa  à  Titus  son  fils  le  soin  de 
la  guerre  contre  les  Juifs,  et  partit  pour  Rome. 

Après  Galigula,  Claude  et  Néron,  Vespasien  était  un  remar- 
quable empereur.  D'une  naissance  obscure,  il  avait  conquis  tous 
ses  grades  sans  autre  recommandation  que  sa  valeur  person- 
nelle. Ses  qualités  consolèrent  l'empire  et  furent  grandement 
célébrées.  Les  flatteurs  ne  manquèrent  pas  de  profiler  d'une  si 
belle  occasion;  aussi  les  vit-on  accourir  de  toutes  parts  et  se 
presser  autour  du  nouvel  Auguste.  —  A  Alexandrie,  ils  poussè- 
rent l'adulation  jusqu'à  le  transformer  en   thaumaturge.    Un 


PREMIER    SIÈCLE.  93 

homme  qu'on  disait  aveugle ,  et  un  autre  qui  avait  la  main  dis- 
loquée, selon  Tacite,  ou  une  jambe  affaiblie,  selon  Suétone, 
vinrent  le  trouver  et  assurèrent  que  le  dieu  Sérapis  les  ren- 
voyait à  lui  pour  obtenir  leur  guérison.  Vespasien  en  rit  d'a- 
bord; mais,  pressé  par  ses  courtisans,  il  finit  par  se  prêtera 
leurs  manœuvres  ,  et  l'on  publia  qu'il  avait  rendu  la  santé  aux 
deux  malades.  Tacite  dit  que  les  médecins  consultés  auparavant 
avaient  répondu  que  les  yeux  de  l'aveugle  n'étaient  pas  incura- 
bles, et  qu'un  mouvement  violent  donné  à  la  main  du  manchot 
pouvait  la  rétablir.  Tout  porte  môme  à  croire ,  dit  Bergier,  que 
ces  prétendus  estropiés  étaient  deux  fourbes,  apostés  par  les 
courtisans  du  nouveau  César,  pour  feindre  successivement  leur 
maladie  et  leur  guérison. 

En  tète  de  ces  indignes  flatteurs  était  Apollonius  de  Tyane. 
Son  adresse  merveilleuse,  ses  artifices,  et  même,  au  besoin, 
son  commerce  avec  les  démons,  auraient  pu  concourir  aux  pré- 
tendus miracles  de  Vespasien.  —  La  flatterie  ne  s'arrêta  pas  là  : 
comme,  par  une  fausse  interprétation  des  prophéties,  l'univers 
était  alors  dans  la  persuasion  qu'un  conquérant  fameux  devait 
sortir  de  la  Palestine  (1),  les  courtisans  en  profitèrent  pour  faire 
de  leur  maître  le  Messie  promis  au  monde.  Josèphe  lui-même, 
quoique  Juif  et  sacrificateur,  ne  rougit  point  de  se  mêler  à  cette 
sacrilège  adulation.  «  Aveugle,  s'écrie  ici  Bossuet,  qui,  pour 
autoriser  sa  flatterie,  transportait  aux  étrangers  les  espérances 
de  Jacob  et  de  Juda,  et  qui  cherchait  en  Vespasien  le  fils  d'A- 
braham et  de  David  (2).  »  —  Ce  dernier  trait  met  le  comble  à 
l'imposture  ,  et  fait  voir  que  les  courtisans  de  l'empereur  étaient 
capables  de  tout  pour  rehausser  leur  idole. 

Cependant  Titus  vint  mettre  le  siège  devant  Jérusalem  au 
printemps  de  l'an  70,  peu  de  jours  avant  la  fôle  de  Pâques.  Cette 
circonstance  avait  réuni  dans  cette  ville  une  multitude  innom- 
brable, qui  ne  fil  qu'augmenter  le  désordre  et  consommer  les 
vivres  plus  promptement.  —  Les  séditieux  y  étaient  déjà  accou- 
rus de  tous  côtés,  dès  le  commencement  de  la  guerre ,  et  à  me- 


(1)  Percrebuerat  oriente  toto  vêtus  et  constant;  opiniû  esse  in  fatis, 
ut  eo  tempore  Jttdeâ  profecti  rerum  potirentur .  (Suéton.) 

(2)  tli*t.  univ.,  2"  partie. 


94  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

sure  que  le  reste  du  pays  était  occupé  par  les  Bomains.  Un 
Dommé  Simon-Bargioras  ou  fils  de  Giora  y  avait  amené  une 
bande  de  trente  mille  sicaires.  Jean  de  Giscale  s'y  était  aussi 
renfermé  à  la  tète  de  la  faction  des  zélateurs  et  de  vingt  mille 
barbares  de  l'Idumée,  toujours  prêts  à  se  battre  et  à  piller. 

Rassemblés  dans  la  même  enceinte  et  divisés  entre  eux,  ces 
brigands  remplirent  Jérusalem  de  désolation,  et  auraient  suffi 
seuls  pour  l'anéantir.  En  plein  jour,  ils  se  livraient  à  toutes 
sortes  de  violences,  et  ne  respectaient  ni  les  propriétés  ni  la  vie 
des  citoyens.  Une  fois,  on  trouva  huit  mille  cinq  cents  cadavres 
étendus  autour  du  temple,  et  une  autre  fois  douze  mille,  qui 
restèrent  plusieurs  jours  sans  sépulture. 

Vainement  la  clémence  du  général  romain  tenta  de  ramener 
les  Juifs  à  la  paix;  ils  rejetèrent  obstinément  toutes  les  proposi- 
tions qu'il  leur  fit  porter  par  Josèphe.  Titus  alors  ordonna  de 
serrer  la  ville  de  plus  près  et  coupa  les  vivres.  La  famine  devint 
horrible  et  fit  commettre  les  attentats  les  plus  atroces.  On  s'ar- 
rachait la  nourriture,  on  dévorait  les  choses  les  plus  infectes. 
Les  séditieux  affamés  eux-mêmes  recouraient  à  tous  les  moyens 
pour  se  procurer  quelque  aliment.  L'aspect  de  la  figure,  de 
l'embonpoint  ou  de  la  démarche,  une  porte  fermée,  suffisaient 
pour  éveiller  leurs  soupçons  et  exposaient  à  toute  leur  fureur. 
—  Une  femme  nommée  Marie  ,  pressée  de  la  faim ,  et  réduite  au 
désespoir,  prit  son  enfant  encore  à  la  mamelle ,  l'égorgea ,  le  fit 
rôtir,  en  mangea  la  moitié,  et  cacha  le  reste  de  ce  repas  parri- 
cide. Attirés  par  l'odeur,  les  factieux  entrent  dans  sa  maison,  et, 
l'épée  sur  la  gorge,  lui  demandent  ce  qu'elle  a  caché.  Elle  leur 
montra  ce  qui  restait  de  son  enfant.  Les  voyant  saisis  d'horreur 
et  immobiles  :  «  Vous  pouvez  bien  en  manger  après  moi ,  leur 
dit-elle,  c'est  mon  enfant;  c'est  moi  qui  l'ai  tué;  vous  n'êtes  pas 
plus  délicats  qu'une  femme  ni  plus  tendres  qu'une  mère.  »  Ils 
quittèrent  ce  lieu  en  frissonnant. 

Beaucoup  de  Juifs  voulurent  alors  sortir  de  la  ville;  mais 
Titus  les  fit  crucifier  sans  pitié,  afin  d'épouvanter  les  rebelles. 
Il  en  périt  par  ce  supplice  jusqu'à  cinq  cents  par  jour,  en  sorte 
que  l'espace  et  les  croix  manquèrent  :  «  Terrible  punition  de  la 
croix  du  Calvaire,  »  dit  M.  de  Champagny.  — Ainsi,  cette  na- 
tion déicide  éprouva-t-elle  un  châtiment  analogue  au  forfait  qui 


PREMIER   SIÈCLE.  95 

était  la  première  cause  de  ses  malheurs;  et  la  soldatesque  ido- 
lâtre ,  en  crucifiant  ces  misérables,  leur  rendit  tous  les  outrages 
dont  ils  avaient  eux-mêmes  abreuvé  le  Fils  de  Dieu  au  Golgotha. 

Dévorés  par  la  faim  et  refoulés  par  les  assaillants,  les  Juifs 
furent  encore  attaqués  par  la  peste.  Alors  Jérusalem  présenta  en 
quelque  sorte  l'image  de  l'enfer.  On  voyait  par  toute  la  ville  une 
foule  de  gens  enflés  et  défigurés ,  se  traînant  comme  des  fan- 
tômes,  puis  tombant  tout  à  coup.  Les  places  publiques,  les 
rues  et  les  maisons  regorgeaient  de  morts.  On  entreprit  d'abord 
de  les  enterrer,  et,  par  une  seule  porte,  il  sortit,  dans  l'espace 
de  deux  mois,  cent  quinze  mille  cadavres.  Le  nombre  total  s'é- 
leva ,  dit-on,  à  plus  de  six  cent  mille.  Bientôt  on  n'eut  ni  le  cou- 
rage ni  la  force  d'inhumer,  et  l'infection  fut  telle,  que  le  vent  la 
porta  jusqu'au  camp  des  Romains. 

Enfin ,  après  des  combats  furieux ,  les  assiégeants  s'emparè- 
rent de  la  forteresse  Antonia  qui  protégeait  le  temple.  Le 
temple  lui-même  fut  attaqué.  Titus  ordonna  de  le  conserver  à 
tout  prix;  mais  un  soldat  romain ,  comme  poussé  par  une  ins- 
piration divine,  dit  Josèphe,  saisit  un  tison,  et  se  faisant  sou- 
lever par  ses  camarades ,  il  le  jeta  dans  un  des  appartements 
qui  tenaient  à  cet  édifice.  Le  feu  prit  aussitôt  et  consuma  tout, 
malgré  les  efforts  de  Titus  pour  l'arrêter.  Ainsi  fut  accomplie  la 
prédiction  du  Sauveur,  sur  la  ruine  du  temple,  que  complétera 
plus  lard  Julien  l'Apostat.  —  Le  reste  de  la  ville  fut  emporté, 
et  les  Romains  y  mirent  tout  à  feu  et  à  sang.  Titus  ne  pouvait 
contenir  ses  soldats;  et  quand  les  nations  voisines  vinrent  lui 
offrir  des  couronnes  et  le  féliciter  de  sa  victoire ,  il  publia  hau- 
tement qu'elle  n'était  pas  son  ouvrage ,  et  qu'il  n'avait  élé  que 
l'instrument  de  la  vengeance  divine.  Il  fit  raser  ce  qui  avait 
échappé  aux  flammes.  Les  deux  chefs  des  factieux,  Jean  de 
Giscale  et  Simon  de  Giora,  furent  pris  et  enchaînés  à  son  char 
de  triomphe.  Onze  cent  mille  Juifs  périrent  dans  ce  siège;  cent 
mille  furent  vendus  comme  esclaves,  et  à  peine  daignait-on  les 
acheter.  On  passa  ensuite  la  charrue  sur  l'emplacement  de  la 
ville  et  du  temple.  —  Ainsi  encore  s'accomplit,  à  la  lettre,  la 
prédiction  que  Jésus-Christ  avait  faite  contre  la  cité  déicide  : 
«  Jérusalem  sera  foulée  aux  pieds  par  les  nations;  ses  enfants 
seront  passés  au  fil  de  l'épée;  ils  seront  traînés  en  captivité  par 


Elat 
peuple  juif 


96  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

tout  l'univers ,  et  cela  jusqu'à  la  consommation  des  siècles  (1).  » 
Alors  le  peuple  juif  commença  sa  vie  errante  et  vagabonde  à 
travers  les  siècles  et  les  nations ,  voyageant ,  malgré  lui ,  à  côté 
la  mine      ^e  l'Eglise  nouvelle,  et  lui  servant  de  témoin  :  témoin  qui  en 

de  Jérusalem.  °  '  ^ 

Témoignage  proclame  la  vérité,  car  ses  livres  attestent  la  divinité  de  Jésus- 
kYBâtor  Christ;  témoin  non  suspect ,  car  il  hait  l'Eglise  et  l'abhorre; 
témoin  universel,  car  il  est  par  toute  la  terre;  témoin  perpétuel, 
car  les  tempêtes  politiques  qui  dévorent  tous  les  autres  peuples, 
ne  le  font  pas  périr.  —  Et  pendant  que  ce  témoin  providentiel 
atteste  la  vérité  de  l'Eglise  ,  «  tout  a  été  consommé  pour  lui.  Un 
sceau  a  été  mis  sur  son  cœur,  sceau  qui  ne  sera  brisé  qu'à  la 
fin  des  siècles.  Son  existence  tout  entière  n'avait  été  qu'un  long 
prodige;  un  nouveau  miracle  commence,  miracle  toujours  le 
même,  miracle  universel,  perpétuel,  et  qui  manifestera  jus- 
qu'aux derniers  jours  l'inexorable  justice  et  la  sainteté  du  Dieu 
que  ce  peuple  osa  renier.  Sans  principe  de  vie  apparent,  il 
vivra!  rien  ne  pourra  le  détruire,  ni  la  captivité,  ni  le  glaive, 
ni  le  temps  même.  Isolé  au  milieu  des  nations  qui  le  repous- 
sent, nulle  part  il  ne  trouve  un  lieu  de  repos.  Une  force  invin- 
cible le  presse,  l'agite,  et  ne  lui  permet  pas  de  se  fixer.  Il 
porte  en  ses  mains  un  flambeau  qui  éclaire  le  monde  entier,  et 
lui-même  est  dans  les  ténèbres.  Il  attend  ce  qui  est  venu;  il  lit 
les  Prophètes  et  ne  les  comprend  pas.  Sa  sentence,  écrite  à 
chaque  page  des  livres  qu'il  a  ordre  de  garder,  fait  sa  joie.  Toi 
que  ces  grand?  coupables  dont  nous  parle  l'antiquité ,  il  a  perdu 
l'intelligence;  le  crime  a  troublé  sa  raison.  Partout  opprimé,  il 
est  partout.  Au  mépris,  à  l'outrage,  il  oppose  une  stupide  in- 
sensibilité. Rien  ne  le  blesse,  rien  ne  l'étonné,  il  se  sent  fait 
pour  le  châtiment;  la  souffrance  et  l'ignominie  sont  devenues  sa 
nature.  Sous  l'opprobre  qui  l'écrase ,  de  temps  en  temps  il  sou- 
lève la  tète,  il  se  retourne  vers  l'Orient,  verse  quelques  pleurs  , 
non  de  repentir,  mais  d'obstination;  puis  il  retombe:  et  courbé, 
ce  semble,  par  le  poids  de  son  âme ,  il  poursuit  en  silence,  sur 
une  terre  où  il  sera  toujours  étranger,  sa  course  pénible  et  va- 
gabonde. Jusqu'ici  tous  les  peuples  l'ont  vu  passer,  tous  ont  été 
saisis  d'horreur  à  son  aspect;  il  était  marqué  d'un  signe  plus  ter- 

(4)  S.  Luc,  21,  24 


PREMIER.    SIECLE. 


97 


rible  que  celui  de  Gain;  sur  son  front  une  main  de  fer  avait 
écrit  :  DÉICIDE  (1)!  » 

La  ruine  de  Jérusalem  délivra  l'Eglise  de  Jésus-Christ  d'une 
foule  de  sectes  ennemies,  nourries  dans  le  sein  de  l'antique 
Synagogue,  telles  que  celles  des  Pharisiens,  des  Saducéens, 
des  Scribes,  des  Hérodiens,  des  Essôniens,  etc.  Les  Hérodiens, 
politiques  avant  tout,  pensaient  en  religion  comme  les  Sadu- 
céens ou  Epicuriens  du  Judaïsme,  et  prenaient  parti  pour  Hé- 
rode  et  les  Romains  que  les  Pharisiens  détestaient.  Les  Essé- 
niens,  avec  une  conduite  régulière,  avaient  des  principes  égali- 
taires  et  antisociaux,  professant,  comme  une  règle  absolue,  la 
communauté  des  biens  et  l'austérité  du  célibat.  —  Mais  ces 
sectes  anciennes  furent  remplacées  par  des  sectes  nouvelles, 
véritable  ivraie  que  l'homme  ennemi  sema  dans  le  champ  du 
père  de  famille,  et  qui  prit  racine  à  côté  du  bon  grain.  —  Il  est 
bonde  remarquer  toutefois  qu'au  milieu  de  leurs  ravages,  les 
hérésies,  comme  le  peuple  juif,  rendent,  à  leur  manière,  un 
témoignage  précieux  à  la  foi  de  l'Eglise,  à  l'époque  où  elles  ont 
paru,  soit  par  les  croyances  qu'elles  ont  conservées,  soit  par 
les  opinions  nouvelles  qu'elles  ont  cherché  à  introduire.  Evi- 
demment elles  ne  lui  auraient  pas  emprunté  les  premières ,  si 
elles  n'étaient  que  des  nouveautés  survenues  depuis  leur  sépa- 
ration. Les  secondes  n'auraient  pas  fait  proscrire  leurs  auteurs, 
si  elles  eussent  appartenu  à  l'enseignement  de  l'Eglise.  Toutes 
les  attaques  de  l'hérésie  contre  certains  points  de  la  doctrine 
catholique  découvrent,  quoique  indirectement,  le  sens  tradition- 
nel de  l'Eglise  :  c'est  ce  qui  a  fait  dire  à  un  ancien  que  la 
mritétire  de  la  bouche  même  de  l'erreur  un  argument  invin- 
cible (2). 

De  ces  hérésies  primitives,  les  unes  tirèrent  leur  origine  du 
Judaïsme;  les  autres  du  Paganisme  :  toutes  furent  comme  les 
premières  tiges  de  la  plante  impure  du  Gnosticisme.  —  Du 
Judaïsme  naquirent  les  Corinthiens,  les  Ebionites,  les  Naza- 

(\  )  Essai  sur  l'indifférence ,  tome  III. 

(%)  Firmum  est  genus  probationis  quod  etiam  ab  adversario  sumi- 
tur,  ut  veritas  etiam  ab  inimicis  veritatis  probetur.  (Novat.,  De  trin., 
c.  48.  —  Hist.  du  dogm.,  Introduct.,  page  47.  —  L'homme-Dieu ,  p*" 
M.  l'abbé  Besson,  4  21'  Confér.) 


Première 

hérésies. 
Témoignage! 

(jli'elll'S 

rcmtenl  à 
l'Eglise. 


(.o.imienee— 

ment 
il»  Gnoati- 

Secte  (ta  Co- 
rinthiens . 
île*  Ebionitci, 


COCRS   D  HISTOIHK. 


98 

rèens,  etc.  —  Les  Corinthiens,  ainsi  appelés  de  Cérinthe,  leur 
chef,  reconnaissaient  la  nécessité  du  baptême  pour  être  sauvé; 
mais  ils  soutenaient,  en  même  temps,  la  nécessité  de  la  loi 
mosaïque  et  niaient  la  divinité  de  Jésus-Christ.  Jésus  n'était, 
selon  eux,  qu'un  homme,  né  de  Joseph  et  de  Marie,  et  remar- 
quable par  sa  sainteté.  A  son  baptême,  le  Logos  suprême,  ou  le 
Christ,  était  descendu  sur  lui  sous  la  forme  d'une  colombe,  et 
avait  rempli  son  âme;  mais  il  l'avait  quitté  au  moment  de  la 
passion,  et  l'homme  seul  avait  souffert  et  était  ressuscité.  Le 
Christ  devait  s'unir  de  nouveau  à  Jésus ,  au  moment  de  la 
résurrection  générale,  et  il  y  aurait  alors  pour  les  justes  sur  la 
terre  un  règne  de  mille  ans,  au  milieu  des  plaisirs  et  des  festins. 
Cérinthe ,  ayant  fréquenté  l'école  d'Alexandrie ,  et  étudié  la 
philosophie  grecque  et  les  systèmes  orientaux ,  y  puisa  de  nou- 
velles erreurs.  Il  admit  l'émanation,  et  enseigna  que  le  monde 
avait  été  créé  par  un  ange.  Selon  lui,  c'était  aussi  un  ange  qui 
avait  donné  la  loi  de  Moïse ,  et  les  Juifs  l'adoraient  sous  le  nom 
de  Jéhovah.  —  Les  Ebionites  eurent  pour  auteur  Ebion  (1),  qui 
commença  à  dogmatiser  dans  un  petit  bourg  voisin  de  la  ville 
de  Pella.  Comme  le  nom  d'Ebion,  en  hébreu,  signifie  pauvre, 
«es  disciples  en  tiraient  vanité ,  et  se  donnaient  pour  les  véri- 
tables successeurs  de  ces  premiers  fidèles  qui  mettaient  tout  en 
commun.  La  doctrine  des  Ebionites  était  en  partie  conforme  à 
celle  des  Corinthiens;  ils  tenaient  aussi  fortement  à  la  loi  mo- 
saïque et  la  disaient  obligatoire  pour  tous  les  chrétiens.  Ils 
rejetaient  néanmoins  la  plupart  des  livres  de  l'Ancien  Testa- 
ment; parmi  ceux  du  Nouveau,  ils  n'admettaient  que  l'Evangile 
de  saint  Matthieu ,  mais  en  le  tronquant.  A  leurs  yeux ,  saint 


(<)  Saint  Epiphane  a  cru  que  les  Ebionites  eurent  pour  chef  un  juif 
nommé  Ebion.  D'autres  pensent,  au  contraire,  que  ce  personnage 
n'exista  jamais,  et  que  Ebion  ou  pauvre  fut  un  nom  commun  adopté 
par  la  secte;  il  leur  fut  donné  à  cause  des  basses  idées  qu'ils  se  fai- 
saient de  la  personne  du  Sauveur.  M.  Darras  ne  voit  dans  cette  opi- 
nion qu'une  thèse  do  critique  protestante  et  rationaliste.  —  L'ébio- 
nisme,  l'artémonisme,  etc.,  sont  l'opposé  du  modalisme,  qui  fut.  ainsi 
que  nous  le  verrons,  comme  l'exagération  du  dogme  de  la  divinité  de 
Jésus-Christ.  (Bergier.  Alzog.  —  Hist.  du  dogm.,  tom.  II,  pair.  1 97, 
226.) 


PREMIER    SIÈCLE.  99 

Paul  n'était  qu'un  apostat.  Pour  eux,  comme  pour  les  Corin- 
thiens, Jésus  n'était  qu'un  homme,  élevé  pour  ses  vertus  à  la 
dignité  de  Fils  de  Dieu  par  le  Christ,  qui  était  descendu  sur  lui. 
Le  Christ  lui-même  n'était  pas  Dieu,  mais  une  créature  plus 
parfaite  que  les  anges ,  et  à  qui  Dieu  avait  donné  l'empire  du 
siècle  futur.  Les  Ebionites  étaient  ennemis  de  la  continence  et 
de  la  virginité;  ils  obligeaient  tous  leurs  sectateurs  à  se  marier 
môme  avant  l'âge  de  puberté.  Plus  tard,  ils  approuvèrent  la 
polygamie  et  le  divorce.  Ils  composèrent  aussi  des  ouvrages 
pleins  de  fables,  et  les  publièrent  sous  le  nom  de  quelques 
Apôtres.  Ces  hérétiques  n'eurent  guère  des  assemblées  qu'en 
Syrie.  —  Les  Nazaréens  étaient  des  Juifs  convertis,  qui  avaient 
porté  dans  le  Christianisme  leurs  anciens  préjugés,  et  un  atta- 
chement obstiné  à  toutes  les  observances  légales.  Cependant,  au 
rapport  de  saint  Jérôme,  ils  ne  prétendaient  en  étendre  l'obli- 
gation qu'aux  chrétiens  nés  juifs.  C'est  pourquoi  ils  reconnais- 
saient et  vénéraient  saint  Paul  comme  l'Apôtre  des  Gentils.  Ils 
croyaient  aussi  que  Jésus-Christ  était  le  Fils  de  Dieu ,  surnatu- 
rellement  enfanté  par  Marie,  et  admettaient  en  lui  une  double 
nature. 

L'Eglise  eut  à  repousser  les  prétentions  de  la  philosophie  sectes 
païenne,  aussi  bien  que  celles  du  Judaïsme.  Les  principales  des^les- 
sectes  que  les  auteurs  citent  comme  issues  des  idées  païennes,  Nicoiaïtes ,  etc. 
sont  les  Docètes  et  les  Nicolaïles.  —  Les  Docètes  ou  apparents, 
ruinaient  toute  l'économie  de  l'incarnation  et  de  la  rédemption, 
en  ne  considérant  que  comme  une  apparence  tout  ce  qui  était 
visible  et  corporel  en  Jésus-Cbrist.  Partant  d'une  idée  fausse, 
alors  en  crédit  chez  plusieurs  philosophes  alexandrins,  que  la 
.  matière  était  le  siège  du  mal,  ces  hérétiques  la  regardaient 
comme  incompatible  avec  la  sainteté  et  la  perfection  du  Sauveur 
du  monde.  Saint  Ignace  d'Anlioche  a  combattu  avec  force  cette 
erreur,  qui  menaçait  de  réduire  toute  la  vie  de  Jésus-Christ  à 
une  histoire  fantastique,  d'où  la  réalité  était  absente. — Les 
Nicolaïles  voulurent  transporter  dans  le  Christianisme  l'épicu- 
risme  le  plus  grossier.  Ils  regardaient  toutes  les  actions  comme 
indifférentes,  et  se  livraient  sans  scrupules  aux  plus  honteux 
excès.  Selon  saint  Irénée ,  Tertullien  et  saint  Epiphane ,  cette 
secte  corrompue  aurait  tiré  son  origine  de  Nicolas,  un  des  sept 


100  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

premiers  diacres ,  qui,  après  avoir  quitté  sa  femme  par  vertu, 
la  reprit  par  faiblesse,  et  répandit  ensuite  les  maximes  les  plus 
scandaleuses,  pour  pallier  son  inconstance.  Clément  d'Alexan- 
drie, Eusèbe  et  saint  Augustin  disent,  au  contraire,  que  le 
diacre  Nicolas  conserva  toute  sa  vie  une  doctrine  et  des  mœurs 
pures;  que  ses  disciples  seulement  abusèrent  de  quelques-unes 
de  ses  paroles  répréhensibles ,  en  effet,  mais  irréfléchies.  Plu- 
sieurs même  ont  pensé  que  les  Nicolaïtes  ne  furent  qu'une  secte 
de  Gnostiques  épicuriens  ,  qui  affectèrent  d'attribuer  leurs  pro- 
pres erreurs  à  un  disciple  des  Apôtres  afin  de  se  donner  une 
origine  plus  respectable.  —  Quoiqu'il  en  soit,  des  sept  premiers 
diacres  de  l'Eglise,  Nicolas  est  le  seul  dont  le  nom  ne  figure 
dans  aucun  Martyrologe  grec  ou  latin. 

En  dehors  de  ces  deux  catégories  de  Gnostiques,  le  premier 
siècle  vit  paraître  quelques  autres  hérétiques  :  Ménandre ,  Hy- 
ménée,  Philet,  etc.  —  Ménandre  était  un  disciple  de  Simon  le 
Magicien,  et,  comme  lui,  il  pratiqua  la  magie.  Il  prétendait 
que  son  baptême  donnait  l'immortalité.  Que  ses  sectateurs  aient 
pu  s'illusionner  au  point  d'entendre  cette  immortalité  dans  le 
sens  corporel,  cela  semble  difficile.  Ils  furent  aussi  déréglés  que 
les  Nicolaïtes.  «  Leurs  mystiques  réunions,  dit  saint  Irénée, 
étaient  des  assemblées  de  débauche.  »  —  Hyménée  et  Philet, 
dont  parle  saint  Paul  dans  sa*  seconde  Epitre  à  Timothée, 
niaient  la  résurrection  future  de  la  chair.  Selon  eux,  elle  s'était 
déjà  opérée,  et  consistait  simplement  dans  le  passage  du  péché 
à  la  grâce  (1). 

Pendant  que  l'esprit  d'hérésie  se  répandait  d'un  côté,  le  dé- 
mon soufflait,  de  l'autre,  l'esprit  de  discorde  et  de  schisme. 
Ainsi,  il  s'éleva  des  divisions  très-vives  dans  la  florissante 
Eglise  de  Gorinthe,  où  la  cabale  de  quelques  laïques  jaloux  vint 
**•*■  à  bout  de  faire  déposer  plusieurs  prêtres  d'une  conduite  irré- 
prochable. Ceux-ci ,  pour  se  faire  rendre  justice,  eurent  recours 
à  l'évèque  de  Rome.  —  c  Pourquoi,  dit  à  ce  sujet  le  P.  de  Ra- 
vignan ,  recourir  de  Corinthe  à  l'autorité  de  l'évèque  de  Rome? 
Saint  Jean  vivait  encore,  et  le  respect  de  toutes  les  Eglises  envi- 

(')  Dictionn.  des  hérésies.  —  Bergier,  Dktionn.  théol.  —  Alzog., 
tom.  I. 


Rcmnrs 
cl.>  l'Eglue 
civ  HuriBlbe 

il  1 1  |  il|IC 

S.  Ci,  ment 
n.'inua 


PRKM1KR    SIÈCLE.  lOl 

tonnait  le  dernier  survivant  des  Apôtres  du  Christ;  on  ne  s'a- 
dressa pas  à  lui  !  Il  n'y  a  qu'une  explication  possible  :  la  supré- 
matie spirituelle  de  la  Papauté,  comme  elle  s'exerce  encore  au 
milieu  de  nous  (1)!  » 

L'Eglise  avait  alors  pour  chef  saint  Clément,  un  des  compa- 
gnons de  saint  Paul  et  disciple  de  saint  Pierre.  Selon  une  opi- 
nion longtemps  suivie,  il  avait  remplacé,  en  91,  saint  Clet , 
successeur  de  saint  Lin.  Mais,  d'après  les  recherches  les  plus 
graves  et  les  plus  consciencieuses  de  la  critique  moderne,  il 
faut  placer  saint  Clément  avant  saint  Clet;  quelques-uns  suppo- 
sent même  qu'il  succéda  immédiatement  à  saint  Pierre.  Toute- 
fois, si  l'ordre  et  la  durée  de  leur  pontificat  ne  sont  pas  entière- 
ment certains,  il  est  constant  que  ces  trois  papes  furent  les 
trois  premiers  successeurs  de  saint  Pierre  (2).  — Saint  Clément 
répondit  aux  Corinthiens  par  une  lettre  que  saint  Irônée  appelle 
très-puissante  :  potentissimas  litteras.  Après  un  bel  éloge  de 
l'Eglise  de  Corinthe,  le  pape,  arrivant  à  la  division  qui  avait 
éclaté  parmi  les  fidèles,  leur  fait  sentir  la  nécessité  de  l'ordre  et 
de  la  subordination  en  toutes  choses,  et  principalement  dans  les 
fonctions  sacrées,  dont  les  règles  ont  été  déterminées  par  Dieu 
lui-même  dans  l'ancienne  et  dans  la  nouvelle  loi.  «  Dieu,  dit-il, 
a  envoyé  Jésus-Christ,  qui  ensuite  a  envoyé  ses  Apôtres,  et 
ceux-ci  ont  établi  dans  les  villes,  pour  évoques  et  pour  diacres, 
les  premiers  d'entre  les  fidèles,  après  les  avoir  éprouvés  par  le 
Saint-Esprit;  et,  comme  ils  savaient  par  Jésus-Christ  que  l'é- 
piscopal  deviendrait  un  sujet  de  contestation,  ils  ont  fixé  les 
règles  de  succession  pour  l'avenir,  en  ordonnant  qu'après  leur 
mort,  des  hommes  également  éprouvés  seraient  choisis  pour 


(1)  Ami  de  la  Religion,  28  mars  1841 .  —  Darras ,  tome  VI ,  p.  246. 

(2)  Tillemont,  tom.  I.  —  Fleury,  tom.  I.  —  Recev.,  tom.  I.  — 
Rohrb.,  tom.  I.  —  Les  Bénédictins  de  Solesmes,  dit  M.  Darras, 
ont  parfaitement  élucidé  la  question  chronologique  des  premiers  papes, 
qu'ils  placent  dans  cet  ordre  :  Saint  fi  erre  ,  saint  Lin,  saint  Clément, 
saint  Clet,  saint  Anaclet.  Ces  deux  derniers  qu'on  a  parfois  confondus 
sont  deux  personnages  différents.  Si ,  au  canon  de  la  messe  ,  saint  Clet 
est  avant  saint  Clément ,  c'est  que  son  martyre  avait  eu  lieu  avant 
la  mort  de  saint  Clément ,  qui  s'était  démis  du  souverain  pontificat. 
(Darras,  tome  VI,  pages  246-247.) 


102  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

remplir  leur  ministère.  Ceux  donc  qui  ont  été  établis  par  eux 
ou  par  leurs  successeurs,  avec  l'approbation  de  l'Eglise,  ne 
peuvent  sans  injustice  être  privés  de  leurs  titres  et  de  leurs  fonc- 
tions, tant  qu'ils  les  exercent  sans  reproche.  Cependant  nous 
apprenons  que  vous  en  avez  déposé  plusieurs ,  dont  la  vie  était 
pure  et  qui  servaient  l'Eglise  avec  honneur,  etc.  »  —  Saint 
Clément  ordonne,  en  conséquence,  sous  peine  d'analhème,  que 
les  ministres  déposés  soient  réintégrés  immédiatement.  —  Ces 
actes  et  ces  paroles  prouvent,  à  la  fois,  et  la  suprématie  univer- 
selle du  pontife  romain,  et  la  nécessité  d'une  succession  légitime, 
non  interrompue  dans  le  ministère  évangélique,  c'est-à-dire,  la 
hiérarchie  catholique.  Cette  lettre  rétablit  le  calme  et  la  paix  dans 
l'Eglise  de  Corinthe;  et  plus  de  70  ans  après,  on  la  lisait  encore 
publiquement  dans  l'assemblée  des  fidèles.  —  En  dehors  des 
Écritures  canoniques,  nous  ne  possédons  pas  de  document  dont 
l'origine  soit  plus  certaine  que  cette  lettre  de  saint  Clément. 
Les  «anons  Plusieurs  croient  que  saint  Clément  écrivit  aux  Corinthiens 
dei  Apôtres.    ung  secon(je  ieltre  (jont  jj  ne  reste  que  $es  fragments ,  et  dont 

l'authenticité  ne  parait  pas  suspecte  à  M.  l'abbé  Darras.  On  lui 
a  aussi  attribué  quelques  autres  ouvrages ,  comme  le  livre  des 
Récognitions,  ou  l'itinéraire  de  saint  Pierre  ;  les  Clémentines , 
ou  recueil  d'homélies,  les  Constitutions  apostoliques,  et  enfin 
les  Canons  des  Apôtres,  au  nombre  de  soixante-seize  ou  de 
quatre-vingt-cinq ,  selon  les  différentes  manières  de  les  diviser. 
Mais  ces  livres  sont  tous  apocryphes,  et  quelques-uns  pleins 
d'histoires  fabuleuses  et  d'erreurs  condamnées  par  l'Eglise. 
Quelques  passages  des  Constitutions  apostoliques  favorisent 
l'erreur  des  Judaïsants.  Mais  ces  altérations  posthumes,  attri- 
buées aujourd'hui  à  Paul  de  Saraosate,  sont,  dit  Darras,  faciles 
à  reconnaître.  En  les  éliminant,  on  se  trouve  en  face  d'un  mo- 
nument de  la  primitive  Eglise.  —  Selon  Bergier,  les  Canons  des 
Apôtres  sont  apocryphes,  dans  ce  sens  qu'ils  n'ont  été  écrits  ni 
par  les  Apôtres  ni  par  le  pape  saint  Clément;  mais  ils  sont  vrais 
et  authentiques  dans  ce  sens  qu'ils  renferment  véritablement  la 
discipline,  qui  passait,  au  h8  et  au  me  siècle,  pour  avoir  été 
établie  par  les  Apôtres.  — Binius,  Baronius,  Bellarmin,  etc., 
pensent  qu'une  partie  au  moins  des  Canons  apostoliques  vien- 
nent véritablement  des  Apôtres.  Bérault-Bercastel  et  Receveur 


PREMIER  SIÈCLE.  103 

disent  que  ces  Canons  ne  se  trouvent  pas  cités  avant  le  iv° 
siècle,  et  qu'ils  contiennent,  ainsi  que  les  Constitutions  apos- 
toliques, plusieurs  décisions  favorables  à  l'hérésie  des  rebapti- 
sants; mais,  à  part  quelques  passages  répréhensibles,  falsifiés 
probablement  par  une  main  hérétique,  les  Canons  des  Apôtres 
sont  communément  regardés,  ajoute  Receveur,  comme  tirés  de 
divers  synodes  antérieurs  au  concile  général  de  Nicée.  L'opi- 
nion à  laquelle  se  sont  rangés  la  plupart  des  savants  modernes, 
dit  Darras,  attribue  aux  Canons  apostoliques  la  plus  haute 
antiquité  et  les  regarde  comme  l'écho  de  la  tradition  des  Apôtres. 
—  Ces  Canons  furent,  il  est  vrai,  censurés  par  le  pape  Gélase  , 
dans  un  concile  de  70  évêques,  tenu  à  Rome  en  494  :  mais  ce 
ne  fut  probablement  qu'à  raison  de  leur  titre ,  qui  pouvait 
induire  les  chrétiens  en  erreur  au  sujet  de  leur  origine,  et 
aussi,  à  cause  des  dispositions  contraires  aux  définitions  de 
l'Eglise  que  renferment  quelques-uns  d'entre  eux.  Mais  Denys 
le  Petit  en  ayant  fait,  au  commencement  du  sixième  siècle,  une 
traduction  latine,  qui  ne  renfermait  que  les  cinquante  premiers 
Canons,  sur  lesquels  ne  tombait  pas  la  censure  du  pape  Gélase, 
la  collection  fut  reçue  avec  applaudissement  par  l'Eglise,  comme 
le  témoigne  Cassiodore,  auteur  contemporain;  et  ces  cinquante 
Canons  firent  désormais  autorité  chez  les  Occidentaux.  Darras 
pense  que  le  terme  d'apocryphe ,  dont  se  sert  le  pape  Gélase , 
a  un  sens  plus  large  que  celui  d'aujourd'hui;  ce  serait  simple- 
ment l'opposé  de  canonique.  —  Ce  recueil  de  l'ancienne  disci- 
pline contient,  dit  Bergier,  plusieurs  points  importants  du 
dogme,  de  la  morale  et  du  culte  extérieur.  On  y  voit  la  distinc- 
tion des  évèques  d'avec  les  simples  prêtres,  la  prééminence  des 
premiers,  leur  autorité  sur  le  clergé  inférieur  dans  les  limites 
d'un  diocèse;  les  mœurs  et  les  devoirs  prescrits  aux  ministres 
de  l'Eglise  et  aux  simples  fidèles.  On  y  trouve  les  noms  d'autel 
et  de  sacrifice,  et  ce  qui  était  observé  dans  l'administration  du 
Baptême,  de  l'Eucharistie,  de  la  Pénitence,  de  l'Ordination,  etc. 

C'est,  selon  toute  apparence  ,  sous  le  pontificat  du  pape  saint      Le  lAvn 
Clément  que  fut  publié  à  Rome  le  Livre  du  Pasteur,  célèbre 
dans  les  premiers  siècles  de  l'Eglise,  attribué  par  Origène  à  un 
pieux  laïque  nommé  Hermas,  que  saint  Paul  salue  dans  son 
Épitre  aux  Romains.  Cet  ouvrage  est  divisé  en  trois  parties  :  la 


iu  l'autour. 


104  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

première  contient  des  visions  accompagnées  d'instructions  , 
données  par  un  ange  sous  la  forme  d'un  pasteur:  la  seconde 
renferme  douze  préceptes,  qui  sont  comme  autant  de  chapitres 
où  l'on  trouve  l'exposition  de  la  doctrine  chrétienne;  la  troi- 
sième offre  une  suite  d'apologues  et  de  comparaisons,  accompa- 
gnés aussi  d'instructions  morales.  —  Rohrbacher,  parlant  de 
la  première  partie ,  dit  :  «  De  même  que  nous  sommes  éloignés 
de  tenir  pour  visionnaire  Hermas ,  ce  saint  disciple  des  Apôtres, 
de  même  aussi  nous  ne  saurions  nous  persuader  de  prendre 
pour  autant  d'oracles  du  ciel,  tout  ce  qu'il  dit  avoir  vu  ou  en- 
tendu dans  ses  fréquentes  visions.  »  —  L'ouvrage  entier  con- 
tient plusieurs  passages  remarquables  sur  quelques  dogmes 
importants,  en  particulier,  sur  la  divinité  de  Jésus-Christ;  sur 
l'Eglise  et  sa  doctrine,  touchant  les  anges  gardiens;  sur  l'indis- 
solubilité du  mariage,  la  virginité,  etc.  Quant  aux  errreurs 
dont  on  l'a  accusé,  plus  d'un  savant  estimable  l'en  a  vengé.  Il 
est  cependant  écrit,  dit  Feller,  avec  plus  de  simplicité  que  de 
discernement.  Peu  importe  la  forme,  dit  M.  Darras,  le  fond  est 
irréprochable,  toute  l'antiquité  chrétienne,  depuis  saint  Irénée 
jusqu'à  saint  Jérôme,  a  loué  cet  ouvrage.  —  Quoique  attribué 
par  Origène  à  Hermas,  on  ne  sait  pas  sûrement  par  qui  et  à 
quelle  époque  le  Livre  du  Pasteur  a  été  composé.  Ce  ne  peut 
être,  toutefois,  que  par  un  disciple  des  Apôtres,  et  pas  plus 
tard  que  dans  la  première  moitié  du  second  siècle.  Quoi  qu'il  en 
soit,  dit  un  savant  prélat,  la  doctrine  de  l'auteur  sur  la  divi- 
nité du  Fils  de  Dieu  n'est  pas  douteuse  (1). 
pfcondfl  Aux  tentatives  de  l'hérésie  et  du  schisme  contre  l'Eglise ,  vin- 

icisécuikm  rent  se  joindre ,  sur  la  fin  du  Ier  siècle,  les  violences  d'une 
seconde  persécution  générale.  L'empereur  Vespasien  étant  mort 
en  l'année  79,  Titus,  son  fils  et  son  successeur,  donna  au 
inonde  une  courte  joie,  ditBossuet,  et  ses  jours  qu'il  croyait 
perdus,  quand  ils  n'étaient  pas  marqués  par  quelques  bienfaits , 
se  précipitèrent  trop  vite.  Il  ne  régna,  en  effet,  que  deux  ans, 
et  laissa  l'empire  à  Domitien ,  son  frère,  qui  commença  par 
l'imiter  et  finit  par  faire  revivre  Néron.  Aussi  Tertullien  l'appelle- 
l-il  *  une  portion  de  ce  monstre;  »  et  Pline  le  jeune  :  «  une  bête 

(i)Hist.  dudoyinecath.,  t.  II,  p.  33. 


Domitien. 
Aa  95. 


Premier  siècle.  iOo 

féroce,  dont  la  volupté  suprême  consistait  à  lécher  du  sang.  » 
Il  voulut  qu'on  lui  donnât  le  nom  de  dieu  dans  toute*  les 
requêtes  qu'on  lui  présenterait.  Il  s'abandonnait  aux  infamies 
les  plus  honteuses.  Mêlant  la  folie  à  la  débauche,  il  convoqua 
une  fois  le  sénat  pour  décider  dans  quel  vase  il  devait  ruûe 
cuire  un  turbot.  Une  autre  fois,  ii  l'assiégea  dans  les  formes,  cl 
le  fit  environner  de  soldats.  Il  restait  des  jours  entiers  dans  si>u 
cabinet,  occupé  à  percer  des  mouches  avec  un  poinçon  fort 
aigu.  On  demanda  un  jour  à  un  courtisan  si  l'empereur  élail 
seul:  «  Si  bien  seul,  répondit-il,  qu'il  n'y  a  pas  même  une 
mouche  avec  lui.  »  Le  lendemain,  le  courtisan  paya  de  sa  tête 
son  innocente  raillerie.  Ayant  les  goûts  d'un  bourreau  plutôt 
que  ceux  d'un  empereur,  il  prenait  plaisir  au  supplice  des 
criminels,  et  souvent  il  les  faisait  exécuter  sous  ses  yeux.  — 
Tacite  écrit  que  ce  tyran  «  sembla  vouloir  épuiser  tout  le  sang 
de  la  république,  » 

Semblable  à  Néron  sous  tant  de  rapports,  Domitien  l'imita 
dans  sa  haine  contre  les  chrétiens.  On  peut  juger  de  la  violence 
de  la  persécution  qu'il  suscita  contre  eux,  par  la  manière  dont 
il  traita  les  personnes  les  plus  distinguées ,  et  même  ses  plus 
proches  parents.  Il  fit  mourir  le  consul  Flavius  démens,  son 
cousin-germain,  et  bannit  Domitilla,  femme  de  ce  magistral, 
parce  qu'ils  étaient  chrétiens.  Leur  nièce  Flavia  fut  reléguée 
dans  l'ile  Pontia,  et  brûlée  plus  tard  à  Terracine,  avec  d'autres 
martyrs.  Deux  esclaves  de  cette  illustre  maison  ,  Achillée  et 
Nérée,  chrétiens  comme  leurs  maîtres,  souffrirent  divers  tour- 
ments et  eurent  enfin  la  tète  tranchée.  —  Suétone  et  Dion  Cas- 
sius  nous  disent  que  le  nombre  des  martyrs  fut  immense.  On 
cite  principalement  l'Apôtre  saint  André,  saint  Timolhée,  dis- 
ciple de  saint  Paul,  et,  selon  plusieurs,  saint  Denys  l'Aréopa- 
gile,  et  saint  Onésime ,  l'ancien  esclave  de  Philémon. 

Mais  ce  qui  rendit  la  persécution  fort  célèbre,  c'est  le  martyre  s.  >» 
de  saint  Jean  l'Evangéliste.  Amené  d'Ephèse  à  Rome,  il  corn 
parut  devant  Domitien  ,  qui,  loin  de  se  laisser  attendrir  par  la  Nwitiw 
vue  de  ce  vénérable  vieillard,  le  lit  jeter  dans  une  chaudière 
d'huile  bouillante,  près  de  la  Porte  Latine;  mais  l'Apôtre  n'en 
reçut  aucun  mal,  et  en  sortit  au  contraire  plus  fort  et  plus 
vigoureux  qu'il  n'y  était  entré. 


In..^ 
ilaiu  II"  ii 


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106  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

Apocalypse  Le  tyran  fut  frappé  de  ce  miracle,  et  n'osant  faire  mourir  le 
s.  Jean.  samt  »  ^  'e  re'e&ua  a  Pathmos ,  une  des  îles  de  l'Archipel ,  pour 
y  travailler  aux  mines.  C'est  là  que  saint  Jean  fut  inspiré 
d'écrire  son  Apocalypse.  Ce  livre  mystérieux  commence  par  des 
révélations  que  Dieu  communiqua,  un  dimanche,  au  disciple 
bien-aimê,  avec  ordre  de  les  transmettre  aux  sept  principales 
Eglises  de  l'Asie.  L'Apôtre  s'adresse  aux  anges  de  ces  Eglises, 
c'est-à-dire,  à  leurs  évèques.  Plusieurs  pensent  que  les  avis 
qu'il  leur  donne  regardent  plutôt  l'état  général  de  chaque  Eglise, 
que  la  personne  même  de  l'évèque.  —  L'Apocalypse ,  dit  Rece- 
veur, contient  les  plus  magnifiques  tableaux  de  la  grandeur  et 
de  la  toute-puissance  de  Dieu,  de  sa  providence  sur  toutes  les 
créatures,  et  en  particulier  sur  son  Eglise;  des  vengeances  que 
sa  justice  exerce  sur  les  coupables,  de  la  gloire  qu'il  réserve 
aux  élus,  et  enfin  plusieurs  prophéties  dont  l'obscurité  ,  plus  ou 
moins  impénétrable,  ne  doit  être  levée  qu'au  jour  de  leur  entier 
accomplissement.  On  y  voit  les  persécutions  que  l'Eglise  doit 
souffrir,  les  victoires  qu'elle  remportera,  la  destruction  de  l'ido- 
lâtrie ,  le  châtiment  des  persécuteurs  et  de  Rome  abreuvée  du 
sang  des  martyrs,  le  règne  et  la  chute  de  l'antechrist,  la  des- 
cription du  jugement  dernier  et  de  la  Jérusalem  céleste.  Tout 
cela  est  représenté  sous  des  images  sublimes  ,  dont  la  majesté 
est  également  propre  à  inspirer  le  respect  et  une  sainte  frayeur. 
Quelques-unes  de  ces  révélations  prophétiques  se  rapportent 
visiblement  aux  destinées  de  l'Eglise  durant  les  premiers  siècles; 
mais  les  tentatives  qui  ont  été  faites  pour  appliquer  les  autres 
aux  événements  des  temps  modernes ,  n'ont  abouti  qu'à  des 
conjectures  arbitraires  et  quelquefois  ridicules. 
Evangile  L'Apôtre ,  âgé  d'environ  quatre-vingt-dix-sept  ans,  n'aurait 

i\  Epitre*  de  pU  r£si§ter  longtemps  au  rude  travail  des  mines;  mais  Domitien 
ayant  été  assassiné,  en  96,  saint  Jean  eut  la  liberté  de  revenir 
à  Eplrôse.  A  son  retour,  les  fidèles  et  les  évèques  le  supplièrent 
de  leur  laisser  par  écrit  quelques  détails  sur  la  vie  du  Sauveur. 
Le  saint  Apôtre  ordonna,  à  cette  fin,  un  jeune  et  des  prières 
publiques.  S'élevant  ensuite  comme  un  aigle  au-dessus  des 
anges,  des  chérubins  et  des  séraphins,  il  entonna ,  dit  Bossuel, 
son  sublime  Evangile  par  ces  mots  :  AU  COMxMENCEMKNT 
ÉTAIT  LE  VERBE ,  etc.  —  La  première  page  de  ce  Livre  divin, 


PREMIER  SIÈCLK.  107 

écrite  au  sortir  d'une  extase ,  selon  saint  Jérôme ,  saint  Chrysos- 
tome  et  saint  Augustin,  a  fait  l'admiration  des  philosophes, 
môme  païens.  Elle  a  toujours  été  parmi  les  chrétiens  l'objet 
d'une  vénération  spéciale.  Les  fidèles  des  premiers  siècles  la 
portaient  sur  eux  par  dévotion,  et  l'Eglise  la  fait  lire  chaque 
jour  à  ses  prêtres  à  la  fin  des  saints  mystères  et  dans  plusieurs 
de  ses  bénédictions  (1). 

Le  but  principal  de  l'Evangéliste  fut  de  défendre  la  divinité  de 
Jésus-Christ  contre  les  impiétés  de  Gérinthe,  d'Ebion,  et  des 
autres  Gnostiques.  Saint  Jean,  remarque  un  savant  prélat,  s'est 
principalement  proposé  un  but  dogmatique  dans  la  composition 
de  son  Evangile;  il  le  déclare  nettement  lui-même  au  dernier 
verset  du  vingtième  chapitre.  «  Ces  choses  sont  écrites,  dit-il, 
»  afin  que  vous  croyez  que  Jésus-Christ  est  le  Christ,  le  Fils  de 
»  Dieu;  et  que  croyant,  vous  ayez  la  vie  en  son  nom.  »  —  On 
remarque  également  que  plusieurs  des  discours  de  Jésus  qu'il 
rapporte,  sont  différents,  pour  le  ton,  le  style  et  les  allures,  de 
la  plupart  des  discours  conservés  par  saint  Matthieu.  Saint  Jean 
a  rapporté  de  préférence  les  discours  tenus  par  Jésus  à  Jérusa- 
lem ,  et  saint  Matthieu  ceux  qu'il  avait  prononcés  en  Gali- 
lée. En  Galilée,  Jésus  s'adressait  à  des  populations  simples,  à 
des  âmes  sincères,  qui  admiraient  ses  paroles,  et  reconnais- 
saient volontiers  son  autorité.  A  Jérusalem ,  au  contraire ,  il  rai- 
sonnait avec  des  docteurs,  les  uns  sérieux,  les  autres  le  plus  sou- 
vent subtils,  qui  de  parti  pris  contestaient  la  divinité  de  sa  mis- 
sion, et  qui  cherchaient  à  l'embarrasser  et  à  le  surprendre.  Avec 
des  auditoires  si  différents,  il  était  naturel  et  nécessaire  que  le 
Sauveur  modifiât  son  enseignement.  D'où  il  suit  que  ces  modifica- 
tions et  ces  différences  prouvent  et  confirment  à  la  fois,  et  la 
sagesse  de  Jésus  et  la  véracité  de  son  historien.  — Sans  aucune 
raison,  et  contre  les  règles  du  bon  sens  et  de  la  logique,  Renan 
en  a  voulu  conclure,  au  contraire,  que  Jean,  ou  ses  disciples, 
avaient  falsifié  les  discours  de  son  Maître.  Mais  le  sophiste  est  si 


(4)  Avec  tous  les  écrivains  ecclésiastiques,  M.  Darras  reconnaît 
que  saint  Jean  écrivit  son  Evangile  à  Ephèse  et  dans  un  âge  très- 
avancé,  mais  il  soutient  que  l'Evangile  est  antérieur  à  l'Apocalvpse. 
(T.  VI,  p.  440.) 


iû8  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

peu  sûr  et  convaincu  de  la  légitimité  de  sa  conclusion,  qu'après 
avoir  supposé  la  falsification  afin  d'incriminer  la  véracité  de  saint 
Jean,  il  la  repousse  ensuite  quelques  pages  plus  bas,  et  attri- 
bue directement  et  formellement  les  mêmes  discours  au  Sau- 
veur, pour  l'attaquer  lui-même  sous  un  autre  rapport  :  Menlita 
est  iniquitas  sibi  (1).  —  Saint  Jean  écrivit  aussi  trois  lettres  qui 
respirent  la  charité  la  plus  tendre.  On  sent  qu'elles  ont  été  dic- 
tées par  un  cœur  qui  avait  reposé  sur  celui  de  Jésus-Christ. 

Déniant         Malgré  sa  grande  vieillesse ,  le  saint  Apôtre  ne  laissait  pas 

muées 
et  mort  de     daller  dans  les  provinces  voisines,  tantôt  pour  y  ordonner  des 

h.  Jean.  évèques;  tantôt  pour  y  établir  de  nouvelles  églises.  C'est  dans 
An  îoo.  une  de  ses  courses  évangéliques ,  près  d'Ephèse  ,  qu'il  poursui- 
vit à  cheval,  jusque  dans  les  bois  et  les  montagnes,  un  chef  de 
voleurs  dont  il  avait  autrefois  confié  l'enfance  à  un  évèque;  il 
l'atteignit,  le  serra  dans  ses  bras,  le  ramena  à  l'Église,  et  ne  le 
laissa  qu'après  l'avoir  entièrement  réconcilié  avec  Dieu.  — Ac- 
cablé sous  le  poids  des  ans,  et  ne  pouvant  plus  se  rendre  dans 
le  lieu  saint,  il  s'y  faisait  porter  par  ses  disciples.  Hors  d'état  de 
faire  de  longs  discours,  il  ne  disait  au  peuple,  dans  toutes  les 
assemblées  que  ces  courtes  paroles  :  «  Mes  chers  enfants,  ai- 
mez-vous les  uns  les  autres  :  Filioli,  diligite  alterutntm. 
Ses  disciples  lui  demandèrent  à  la  fin  pourquoi  il  leur  ré- 
pétait toujours  la  même  chose.  —  «  C'est,  répondit-il,  le 
précepte  du  Seigneur,  et,  si  vous  l'accomplissez,  cela  suffit;  » 
réponse  bien  digne  de  Jean,  remarque,  saint  Jérôme,  et  qui  est 
comme  le  testament  du  disciple  que  Jésus  aimait. 

La  vieillesse  de  saint  Jean  n'était  point  chagrine;  il  aimait 
qu'on  prit  des  récréations  innocentes,  et  il  en  donnait  lui-même 
l'exemple.  Un  jour  qu'il  s'amusait  à  caresser  une  perdrix,  il  fut 
.  rencontré  par  un  chasseur  qui  parut  étonné  de  voir  un  si  grand 
homme  s'abaisser  à  cet  amusement.  «  Que  portez-vous  à  la 
main?  lui  demanda  saint  Jean.  —  C'est  un  arc,  répondit  le  chas* 
seur.  —  Pourquoi  n'est-il  pas  toujours  tendu?  —  Il  perdrait  sa 
force.  —  Eh  bien!  repartit  le  saint  Apôtre,  c'est  pour  la  même 
raison  que  je  donne  quelque  relâche  à  mon  esprit.  » 
Le  même  misérable  sophiste,  qui  a  voulu  attaquer  la  véracité 

(4)  Lettre  de  M«-  l'évéque  de  Grenoble  contre  Renan,  p.  25-40. 


PRKMIFR  SIÈCLE.  109 

de  saint  Jean,  a  essayé  aussi  d'outrager  son  caractère  moral .  en 
lui  prêtant  un  amour-propre  puéril,  une  haine  injuste  contre 
Judas,  et  une  jalousie  ridicule  envers  saint  Pierre.  Mais,  il  n'y 
a  qu'un  esprit  aveuglé  par  les  préjugés  et  la  haine  de  la  reli- 
gion, qui  puisse  produire  de  semblables  calomnies  contre  cet 
admirable  et  saint  vieillard,  universellement  reconnu  comme 
l'Apôtre  le  plus  dévoué ,  le  plus  puissant  et  le  plus  tendre  de  la 
charité.  Ainsi  que  l'a  démontré  un  éminent  controversiste, 
ces  absurdités,  où  le  calomniatenr  entremêle  les  contradictions> 
comme  à  son  ordinaire,  sont  formellement  démenties  et  réfutées 
par  le  texte  même  de  l'Evangile  et  des  Epitres  du  disciple  aimé 
de  Jésus  (1). 

Saint  Jean  mourut,  après  tous  les  autres  Apôtres,  âgé  d'envi- 
ron cent  ans,  et  fut  enterré  sur  une  montagne  voisine  d'Ephèse, 
où  fut  élevée  une  magnifique  église  à  l'époque  de  Constantin. 
Avec  lui  finirent  les  temps  et  l'enseignement  apostoliques  (2). 


(1)  Lettre  de  Mfe'<"  I'évêque  de  Grenoble  contre  Renan ,  p.  40-4o. 

(2)  Les  monuments  des  premiers  temps  sont  rares  pour  plu- 
sieurs raisons  :  4o  Avec  les  Apôtres,  finissent  les  Ecrits  inspirés.  — 
2°  Ayant  devant  eux  le  monde  à  convertir,  les  pasteurs  de  l'Eglise  pri- 
mitive écrivaient  peu  ;  c'était  plutôt  le  temps  des  missions  que  celui 
des  écrits.  Les  pontifes  et  les  ûdèles  d'alors,  dit  Mg'-  de  Ségur,  étaient 
occupés  à  prier,  à  souffrir  et  à  mourir  sous  le  glaive  des  persécuteurs. 
—  3°  Ce  qu'il  fallait,  en  effet,  opposer  à  une  haine  aveugle  et  bru- 
tale, c'étaient  surtout  des  vertus  héroïques  et  le  martyre,  et  non  des 
livres  qu'on  aurait  peu  lus  :  «  Pour  les  premiers  chrétiens,  dit  saint 
Pacien,  il  fallait  savoir  mourir  plutôt  qu'écrire  et  discuter.  a  — 
4°  Ceux  qui  embrassèrent  d'abord  le  Christianisme  ne  furent  pas  i:i:- 
néralement,  comme  dit  saint  Paul, des  gens  instruits  et  de  haute  con- 
dition, mais  des  hommes  du  peuple  et  sans  lettres.  —  5<>  Vu  la  mul- 
tiplicité de  leurs  travaux,  la  longueur  et  la  rapidité  de  leurs  courses 
évangéliques ,  les  Apôtres  ne  pouvaient  donner  aux  personnes,  même 
cultivées,  que  les  connaissances  indispensables  à  la  vie  chrétienne, 
et  non  la  science  nécessaire  aux  docteurs  et  aux  défenseurs  de  la  foi. 
Aussi  avaient-ils  coutume  de  mener  avec  eux,  pour  achever  de  les 
instruire,  ceux  qu'ils  destinaient  à  l'apostolat.  —  6<>  Pour  ne  pas 
exposer  au  mépris  et  à  la  dérision  des  païens,  les  dogmes  et  les  un  s- 
tères  chrétiens,  si  nouveaux  et  si  étranges  pour  eux,  on  ne  disait 
pas  publiquement,  on  écrivait  encore  moins,  dit  Fleury,  ce  qui  s'en- 
seignait et  se  pratiquait  dans  ie  Christianisme.  De  là,  la  sage  disci- 
pline du  secret  qui  a  été  en  vigueur  pendant  plusieurs  siècles,  an 


110 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Méthode 
protestante 
condamnée 
par  celle  de 
Jésns-Chritt 
et  des 
Apôtres. 


Nous  avons  parlé  des  auteurs  inspirés  du  Nouveau  Testa- 
ment, et  de  tous  leurs  écrits.  L'Eglise-  catholique  vénère  au 
plus  haut  point  la  partie  écrite  de  la  révélation,  mais  elle  la 
complète  par  la  tradition  et  par  l'interprétation  de  son  tribunal 
infaillible.  —  Le  Protestantisme  rejette  la  tradition ,  la  voie 
d'autorité ,  et  même  plusieurs  des  Livres  saints.  Ceux  qu'il  con- 
serve ,  il  les  considère  comme  formant  un  code  complet  et  si 
clair,  que  tous  les  fidèles  peuvent  et  doivent  y  trouver,  par  eux- 
mêmes,  l'objet  de  leur  foi  et  la  règle  de  leur  conduite.  Ce  prin- 
cipe s'exprime  dans  la  Réforme  par  ces  paroles  si  connues  :  La 
Bible  et  rien  que  la  Bible.  Il  suivrait  de  là  que ,  dans  la  pensée 
de  Jésus-Christ  et  des  Apôtres,  l'Ecriture  serait  l'unique  règle 
de  la  foi,  et  la  seule  chose  importante  et  nécessaire  en  cette 
matière.  Or  rien  n'est  plus  opposé  à  leur  conduite  et  à  leur  en- 
seignement que  cette  fausse  et  absurde  prétention.  —  Jésus- 
Christ  parle,  prêche,  fait  passer  la  vérité  de  vive  voix,  mais 
n'écrit  rien;  pas  une  ligne  de  son  écriture  n'est  léguée  à  son 
Eglise.  Il  dit  souvent  à  ses  disciples  :  Enseignez,  prêchez; 
jamais  il  n'a  dit  :  Écrivez.  —  Les  Apôtres  font  comme  leur 
divin  Maître  :  ils  parcourent  la  Judée,  prient,  prêchent  et  n'é- 
crivent rien;  ils  partent  pour  l'univers  sans  avoir  pensé  à  rédi- 
ger ce  code  si  nécessaire  aux  hommes  et  qui  devait  leur  suffire. 
Ils  parcourent  les  villes,  les  provinces  et  les  royaumes,  et  ne 
songent  pas  même  au  moyen  d'instruire  par  l'écriture.  —  Un 
texte  et  point  de  supérieur,  voilà  ce  que  réclame  le  libre  examen 


moins  dès  la  fin  du  second.  Fleury  l'a  fait  remonter  jusqu'aux 
Apôtres;  et  elle  a  été  observée  généralement  d'une  manière  plus  ou 
moins  stricte,  suivant  les  lieux,  jusque  vers  le  milieu  du  cinquième 
siècle.  —  7°  Pour  ces  divers  motifs,  les  auteurs  païens  devaient 
peu  connaître  et  peu  citer  ce  qui  regardait  la  religion  nouvelle,  mé- 
prisée d'ailleurs  par  eux.  Au  reste,  Michaélis  fait  remarquer  que  ces 
siècles  ne  sont  pas  ceux  des  citations,  même  pour  les  auteurs  pro- 
fanes. —  8"  De  plus,  il  ne  faut  pas  oublier  que  beaucoup  de  monu- 
ments primitifs  se  sont  perdus  ou  égarés  par  plusieurs  causes  bien 
connues.  — 9°  Cependant,  «  à  mesure  que  les  découvertes  se  font, 
dit  Newman,  la  lumière  se  fait  aussi,  et  l'atmosphère  do  la  primitive 
Eglise  apparaît  en  quelque  sorte  chargée  de  ce  que  nous  avons  et 
voyons  aujourd'hui.  »  —  Sur  la  discipline  du  secret,  voir  M8«"  Gous- 
set, Théolog.  dogmat.,  tom.  I.  —  Discuss.  amie,  tom.  I. 


PREMIER  SIÈCLE.  \\\ 

protestant.  —  Douze  docteurs  et  point  de  livre ,  voilà  le  spec- 
tacle que  présente  l'Eglise  chrétienne  sortant  des  mains  de  son 
Fondateur.  A  ce  berceau  de  la  foi  nouvelle,  la  matière  môme 
de  l'examen,  qui  est  l'Ecriture,  fait  donc  complètement  défaut. 
—  Enfin  les  Apôtres  écrivent;  mais  sur  douze,  deux  seulement 
ont  laissé  des  Evangiles,  encore  ne  le  font-ils  pas  de  leur  propre 
mouvement;  des  circonstances  locales  et  particulières  les  y 
poussent.  Saint  Matthieu  écrivit  sur  les  instances  des  Juifs 
convertis  de  la  Palestine.  —  Saint  Jean  était  presque  centenaire 
et  allait  mourir  sans  écrire,  si  les  fidèles  de  l'Asie  Mineure  ne 
l'en  avaient  prié.  —  Le  chef  de  l'Eglise  et  le  grand  Apôtre  des 
nations  n'ont  pas  laissé  d'Evangile.  «  Les  auditeurs  de  saint 
Pierre  à  Rome,  nous  apprend  Eusèbe  sur  le  témoignage  de 
Clément  d'Alexandrie,  prièrent  Marc ,  son  disciple,  démettre 
par  écrit  ce  que  l'Apôtre  leur  racontait  de  Jésus-Christ ,  et  Marc 
le  fit  selon  leur  désir.  »  —  Saint  Luc  écrivit  de  même  ce  qu'il 
avait  appris  de  saint  Paul. 

Le  grand  Apôtre  n'écrivait  jamais ,  quand  il  fondait  une 
Eglise ,  et  tant  qu'il  y  demeurait.  Quand  il  en  était  parti ,  il 
écrivait  quelquefois,  mais  toujours  pour  des  motifs  particuliers. 
De  faux  docteurs  avaient  envahi  une  église ,  il  écrit  pour  les 
signaler.  On  lui  envoie  des  aumônes,  il  écrit  pour  remercier. 
Il  apprend  un  scandale ,  il  blâme  et  avertit.  On  lui  annonce  que 
tout  va  bien  ,  il  encourage  et  fortifie.  A  la  nouvelle  de  quelque 
calamité,  il  soutient  et  console.  Une  Eglise,  un  simple  fidèle 
députe  vers  lui,  pour  le  consulter;  il  donne  à  l'envoyé  une 
lettre  en  réponse,  etc.,  etc.  —  «  Parmi  les  écrits  apostoliques, 
les  uns,  dit  un  docte  prélat,  sont  historiques;  les  autres  ont 
pour  objet  principal  des  questions  particulières;  tous  sont  plus 
ou  moins  empreints  d'un  caractère  pratique  et  moral.  Dans 
aucun  n'est  même  indiquée  la  pensée  ât>  présenter  le  sommaire 
ou  l'ensemble  du  Christianisme,  et  tous  ont  été  adressés  à  des 
Eglises  déjà  existantes.  »  —  On  voit  que  chacun  des  Apôtres 
écrivait  de  l'abondance  de  son  cœur  et  de  l'abondance  des 
choses,  non  comme  faisant  un  livre  ,  mais  un  souvenir  de  piété 
pour  des  amis  et  des  frères,  dont  la  mémoire  et  la  tradition  sup- 
pléaient aux  lacunes  (1). 

(1)  Rohrb.,  Hist,  de  l'Egl,  t.  II,  p.  548. 


112  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Il  apparaît  donc  clairement  que  Jésus-Christ  a  fondé  dans  son 
Eglise  un  enseignement  de  vive  voix  et  par  tradition;  mais  on 
ne  remarque  nulle  part  qu'il  ait  établi  un  enseignement  par 
l'Ecriture ,  et  encore  moins  par  l'Ecriture  exclusivement.  «  Le 
Christ ,  dit  saint  Jean  Chrysostome ,  n'a  pas  laissé  un  seul  écrit 
à  ses  Apôtres.  »  Au  lieu  de  livres ,  il  leur  promit  le  Saint- 
Esprit.  «  C'est  Lui ,  leur  dit-il ,  qui  vous  inspirera  ce  que  vous 
aurez  à  enseigner;  »  ce  qui  faisait  dire  pareillement  à  saint  Au- 
gustin :  «  Nous  sommes  vos  livres.  »  —  Aussi  les  prétentions 
de  l'hérésie,  sur  ce  point,  sont  si  peu  soutenables,  qu'elles  ont 
été  repoussées  même  par  des  apôtres  de  la  Réforme.  Ochin , 
un  des  plus  célèbres  apostats  qu'aient  produits  les  commence- 
ments du  Protestantisme,  avait  dit:  «  Les  Ecrits  sacrés  sont 
très-clairs  et  contiennent  tout  ce  qui  est  nécessaire  au  salut  ;  » 
mais,  Calvin  et  Bèze  ont  réfuté  avec  beaucoup  de  force  cette 
absurdité  de  l'ex-observantin  devenu  protestant  et  corrupteur. 
«  C'est  à  leurs  yeux  une  arrogance  d'insensé,  de  soutenir  qu'on 
»  n'a  pas  besoin  de  docteurs,  parce  que  la  lecture  de  l'Ecriture 
»  est  suffisante  (1).  »  — Telle  est,  sur  cette  question  fonda- 
mentale ,  l'évidence  de  la  vérité  ,  qu'elle  frappe  les  yeux  mêmes 
de  ses  ennemis  les  plus  acharnés. 

I  biscuss.  amie.,  tom.  I.  —  M*r  Ginoulhiac,  Hist.  du  dogm., 
tom.  I,  Introd.,  pag.  10,  57. 


DEUXIEME   SIECLE, 


Après  la  mort  de  Domitien ,  l'empire  et  l'Eglise  respirèrent  Trajan 
sous  Nerva.  «  Ce  septuagénaire,  dit  Tacite,  nous  montra  l'aurore  cmP^eur- 
d'un  siècle  fortuné  :  il  sut  allier  deux  choses  jadis  incompa-  De  98  à  in 
tibles,  le  pouvoir  d'un  seul  et  la  liberté  de  tous  les  gens  de 
bien.  »  Mais  Nerva  ne  pouvant,  à  cause  de  son  grand  âge,  réta- 
blir complètement  les  affaires  et  voulant  faire  durer  le  repos  pu- 
blic, adopta  Trajan  et  en  fit  son  successeur.  Bon  guerrier, 
habile  politique,  grand  empereur,  philosophe  même,  Trajan 
était  luin  d'être  estimable  comme  particulier.  Il  s'abandonnait 
aux  plus  avilissantes  débauches,  et  on  le  trouvait  souvent,  après 
le  repas,  hors  d'état  de  rien  faire  de  raisonnable.  Dion  Cassius 
parle  d'un  prétendu  gymnase  impérial  destiné  à  d'ignominieuses 
turpitudes.  On  prétend,  avec  assez  de  vraisemblance,  qu'il 
puisa  dans  ses  penchants  pervers  sa  haine  contre  les  chrétiens, 
dont  la  vie  pure  et  sainte  était  une  condamnation  trop  éclatante  de 
ses  débordements.  On  sait  aussi  que  Trajan,  vaniteux  jusqu'au 
ridicule,  se  piquait  de  popularité,  et  voulait,  à  quelque  prix  que 
ce  fût,  plaire  à  la  multitude  païenne,  qui  était  acharnée  contre 
les  lidèles  et  demandait  qu'on  les  exterminât.  —  Au  reste, 
connue  la  plupart  des  hommes  d'Etat  d'alors,  Trajan  confondit 
les  chrétiens  avec  les  Juifs,  abhorrés  des  Romains  et  sans  cesse 
en  révolte  contre  l'empire,  t  Le  culte  des  chrétiens,  disait 
Celse,  n'est  qu'une  importation  barbare  venue  des  Juifs.  » 

Coirs  d'histoire.  8 


Réponse  de 
ce  prince. 


Mi  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Lettre  Vers  le  commencement  de  son  règne,  Pline  le  jeune,  gouver- 

piine \l Jeune  neur  ^e  Bilhynie,  lui  écrivit  une  lettre  mémorable,  au  sujet  des 
àTrajan.  chrétiens.  «  Voici,  lui  dit-il,  à  quoi  se  réduit  ce  qu'on  leur  re- 
proche :  ils  ont  coutume  de  s'assembler  certains  jours  avant  le 
lever  du  soleil,  pour  chanter  alternativement  des  hymnes  en 
l'honneur  du  Christ,  comme  s'il  était  un  Dieu.  Ils  s'obligent, 
dans  leurs  cérémonies  et  dans  leurs  mystères,  non  à  des  actions 
criminelles,  mais  à  ne  commettre  ni  larcin  ni  adultère,  à 
ne  point  manquer  à  leur  parole  et  à  ne  point  dénier  un  dépôt. 
Ensuite  ils  se  retirent  et  se  rassemblent  de  nouveau  pour 
prendre  un  repas  frugal  et  innocent;  encore  ont-ils  cessé  de  le 
faire  depuis  que  j'avais  défendu,  selon  vos  ordres,  toutes  les 
réunions  (1).  Pour  m'éclairer  davantage  sur  la  vérité  de  ces 
faits,  j'ai  condamné  à  la  question  deux  femmes  esclaves  que 
l'on  disait  avoir  servi  dans  ces  assemblées;  mais  je  n'ai  décou- 
vert autre  chose  qu'une  ridicule  superstition  portée  à  l'excès.  — 
Cette  contagion,  continue  Pline,  a  infecté,  non-seulement  les 
villes,  mais  les  bourgs  et  la  campagne,  en  sorte  que  les  temples 
des  dieux  sont  presque  déserts.  En  punissant  les  coupables,  on 
met  en  péril  des  personnes  de  tout  âge,  de  tout  sexe  et  de  toute 
condition.  Jusqu'ici,  j'ai  puni  ceux  qui  ont  été  dénoncés  et  con- 
vaincus. Aujourd'hui,  seigneur,  dans  les  doutes  qui  me  sur- 
viennent, j'ai  recours  à  votre  sagesse;  car,  qui  pourrait  mieux 
m'éclairer  dans  mon  ignorance ,  ou  me  déterminer  avec  plus 
d'autorité  dans  mon  incertitude,  etc.?  » 

Trajan  répondit  :  «  Vous  avez  suivi,  mon  cher  Pline,  la  con- 
duite que  vous  deviez  tenir  à  l'égard  de  ceux  qui  ont  été  accusés 
d'être  chrétiens.  Il  ne  faut  faire  aucune  recherche  contre  eux; 
mais,  s'ils  sont  dénoncés  et  convaincus,  il  faut  les  punir.  »  — 
Dans  quelle  profonde  dégradation  était  donc  tombé  l'esprit  hu- 
main, dit  à  ce  sujet  M.  Villemain,  pour  qu'un  homme  tel  que 
Pline  fit  conduire  au  supplice  des  hommes  qu'il  jugeait  inno- 


(4)  Les  chrétiens  cessèrent  les  agapes,  et  mirent  aussi  plus  de  pré- 
caution et  de  réserve  dans  les  exercices  extérieurs  et  nécessaires  de 
leur  culte.  Il  n'en  fallut  pas  davantage  à  un  homme  du  caractère  de 
Pline,  pour  l'engager  à  écrire  qu'ils  avaient  obéi  aux  lois  de  l'empe- 
reur. —  Gibbon,  Hist.,  c.  46.  —  Newman,  Hist.  du  dév.  —  Colonia, 
Xa  religion  chrétienne  autorisée  par  le  témoignage  des  auteurs  païens. 


dfxxii-;mi«:  sieclr. 


115 


cents,  et  qu'un  prince  tel  que  Trajan  approuvât  cette  barbarie, 
et  écrivit  à  Pline  :  Vous  avez  suivi  la  marche  qu'il  fallait  tenir'. 
Ce  qu'il  y  a  de  curieux,  c'est  que  Trajan,  en  approuvant  qu'on 
envoie  les  chrétiens  au  supplice  ,  dit  cependant  qu'il  ne  faut  pas 
faire  des  recherches  contre  eux  (1).  »  —  t  Ordonnance  impé- 
riale, s'écrie  ici  la  redoutable  raison  de  Tertullien,  pourquoi 
vous  combattez-vous  vous-même?  si  vous  prescrivez  la  condam- 
nation d'un  crime ,  pourquoi  n'en  commandez-vous  pas  la  re- 
cherche? et  si  vous  en  défendez  la  recherche,  pourquoi  n'en 
ordonnez-vous  pas  l'absoiution?  »  —  Cette  pitoyable  contradic- 
tion et  la  douceur  même  du  caractère  de  Trajan  mettent  dans 
tout  son  jour  l'impossibilité  où  était  le  Paganisme  d'être  juste 
envers  les  chrétiens. 

Assurés  désormais  de  faire  punir  les  fidèles  en  les  dénonçant, 
leurs  ennemis  saisirent  toutes  les  occasions  de  les  traduire 
devant  les  tribunaux,  et  le  sang  chrétien  coula  de  toute  part.  — 
Ce  fut  dans  cette  persécution  que  périt  saint  Siméon,  évêque  de 
Jérusalem.  Après  avoir  confessé  Jésus-Christ  avec  une  constance 
admirable,  il  fut  condamné  au  supplice  de  la  croix,  à  l'âge  de 
cent  vingt  ans,  et  mourut  ainsi  comme  son  divin  Maître.  —  A  la 
tète  des  martyrs  de  la  Gaule  périrent  saint  Crescent ,  premier 
évoque  de  Vienne,  et  saint  Zacharie,  son  successeur  sur  le  même 
siège.  —  La  Chronique  aV Alexandrie  porte  que  saint  Crescent 
souffrit  le  martyre  sous  Néron;  mais  c'est  invraisemblable,  dit 
M.  Davin;  le  Martyrologe  romain  de  Baronius  dit  que  ce  fut  sous 
Trajan. 

Mais  la  plus  célèbre  de  toutes  les  vie ii  mes  de  cette  persécu- 
tion fut  saint  Ignace,  évêque  d'Antioche,  successeur  de  saint 
Évode  sur  le  siège  de  cette  métropole  (2).  Trajan,  marchant 
contre  les  Parthes  ,  passa  par  cette  ville.  Plein  de  zèle  pour  la 
gloire  de  ses  dieux  et  voulant  se  les  rendre  favorables ,  il  or- 


persécution 

bous  Trajan, 

An  107. 


Martyre 

d'Antioclie. 

An  107. 


(1)  Villemain,  Cours  de  littérature,  tom.  II. 

(2)  Selon  saint  Justin  et  saint  Jérôme,  saint  Ignace,  juif  d'origine, 
aurait  été  ce  petit  enfant  que  le  Sauveur  prit  sur  ses  genoux,  em- 
brassa et  présenta  à  ses  Apôtres  en  disant  :  «  Si  vous  ne  devenez  pas 
semblables  à  ce  petit  enfant ,  vous  n'entrerez  pas  dans  le  royaume  des 
deux.  »  —  En  souvenir  de  cet  épisode  évangélique ,  saint  Ignace  fut 
surnommé,  Théophore ,  porté  par  Dieu. 


116  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

donna ,  sous  peine  de  mort ,  que  tout  le  monde  les  adorât.  Ignace 
lui  fut  amené,  et,  après  un  long  et  mémorable  interrogatoire,  il 
fut  condamné  à  être  chargé  de  fers ,  conduit  à  Rome  et  livré 
aux  bètes  de  l'amphithéâtre.  Brûlant  du  désir  d'être  réuni  à 
Jésus-Christ ,  ou  ,  suivant  ses  propres  expressions  ,  «  d'être 
moulu,  comme  un  pur  froment,  pour  être  admis  au  festin  de 
l'Agneau,  »  Ignace  écrivit  aux  Romains  une  lettre  admirable  de 
foi,  d'humilité  et  de  ferveur,  dans  laquelle  il  les  conjure  de  ne 
pas  mettre  obstacle,  par  leurs  prières ,  à  son  martyre  et  à  son 
bonheur.  —  Il  écrivit  aussi  aux  fidèles  de  Smyrne ,  pour  les  pré- 
munir contre  l'hérésie  des  Docètes,  «  qui,  dit  le  saint  évèque, 
s'abstiennent  de  l'Eucharistie,  parce  qu'ils  n'admettent  pas  qu'elle 
soit  le  corps  de  Jésus-Christ  né  de  Marie  et  immolé  sur  la 
croix.  »  Preuve  sans  réplique  de  la  foi  de  l'Eglise  primitive  aux 
dogmes  de  l'incarnation  et  de  la  présence  réelle. 
Cuite  rendu  Arrivé  à  Rome ,  saint  Ignace  fut  conduit  à  l'amphithéâtre ,  où 
ma  reliques  g^j  ijong  ge  jeterent  sur  lui  et  le  dévorèrent ,  aux  applaudisse- 
s.  Ignace,  ments  de  tout  le  peuple.  «  Pour  nous,  disent  ses  compagnons, 
nous  recueillîmes  avec  respect  les  os  du  saint,  qui  furent  portés 
en  triomphe  à  Antioche ,  et  gardés  comme  un  trésor  inestimable. 
Ainsi ,  toutes  les  villes  qui  se  trouvaient  entre  Rome  et  Antioche 
reçurent  deux  fois  la  bénédiction  d'Ignace;  car,  à  notre  arrivée, 
elles  accoururent  sur  son  passage;  et  à  notre  retour,  elles  volè- 
rent autour  de  ses  précieuses  reliques  ,  comme  des  essaims 
d'abeilles  autour  d'une  ruche  à  miel.  De  notre  côté,  nous  glori- 
liàmes  Dieu,  qui  est  la  source  de  tous  les  biens;  nous  célé- 
brâmes les  louanges  du  saint,  et  résolûmes  de  marquer  le  jour 
et  l'année  de  son  martyre ,  afin  que ,  nous  assemblant  à  la  même 
époque,  nous  prenions  part  au  triomphe  de  ce  glorieux  athlète, 
glorifiant  en  sa  sainte  mémoire,  Notre  Seigneur  Jésus-Christ.  « 
— ■  On  voit  ici  un  exemple  du  culte  des  reliques,  et  des  fêtes  en 
l'honneur  des  saints;  on  y  remarque  aussi  qu'alors ,  comme  au- 
jourd'hui ,  ce  double  culte  se  rapportait  à  Jésus-Christ. 
Lettres  Avant  son  martyre  et  le  long  de  sa  route,  saint  Ignace  avait 

^dodriîiT   reCu  *es  députations  de  plusieurs  Eglises.  Les  Ephésiens,  les 
s»r  .      Magnésiens  et  les  Tra)!-ens,  lui  avaient  envoyé  leurs  évèques 
et  ta  *     il''ec  des  prêtres  et  des  uiaeres.  Ignace,  sensiblement  touché  de 
hiérarchie     ccs  marques  de  dévouement  et  de  vénération  .  leur  écrivit  à 

ecclésiastique. 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  417 

tous;  et,  dans  ses  lettres,  rien  n'est  plus  fréquemment  enseigné 
que  le  dogme  de  la  divinité  du  Sauveur,  et  l'obligation  d'obéir 
aux  r-vèques  et  aux  prêtres  comme  à  Jésus-Christ  et  aux  Apôtres, 
Ainsi,  il  dit  aux  Ephésiens  :  «  De  même  que  Jésus-Christ,  notre 
roi  indéfectible,  est  la  manifestation  du  Père;  ainsi,  les  évèque?, 
constitués  sur  les  différents  points  du  monde,  sont  la  manifesta- 
tion de  Jésus-Christ.  C'est  donc  un  devoir  de  rester  inséparable- 
ment unis  à  l'évèque.  »  —  Saint  Ignace  recommande  aux  Ma- 
gnésiens «  d'être  soumis  à  leur  évèque ,  comme  Jésus-Christ , 
selon  la  chair,  l'est  au  Père ,  et  les  Apôtres  au  Christ ,  au  Père 
et  à  l'Esprit.  Vouloir  tromper  l'évèque  visible,  n'est-ce  pas, 
dit-il,  outrager  Jésus-Christ,  l'évèque  invisible?  »  —  Aux  Tral- 
liens,  il  dit  :  «  Que  tous  respectent  les  diacres  comme  les  mi- 
nistres de  Jésus-Christ,  l'évèque  comme  l'image  du  Père  ,  et  les 
prêtres  comme  le  sénat  de  Dieu  et  la  compagnie  des  Apôtres. 
Sans  cet  ordre  hiérarchique ,  il  n'y  a  pas  d'Eglise.  »  Dans  un 
autre  endroit ,  après  leur  avoir  donné  cet  avis  :  «  Gardez-vous 
des  hérétiques  et  des  séducteurs,  »  il  ajoute  :  «  Vous  vous  en 
garantirez,  si,  au  lieu  d'être  enflés  et  superbes,  vous  demeurez 
inviolablement  unis  à  Dieu,  à  Jésus-Christ,  à  l'évèque,  et  aux 
préceptes  des  Apôtres.  »  Il  appelle  Marie  la  maîtresse  de  notre 
religion.  —  Voici  comment  il  parle  aux  fidèles  de  Smyrne  : 
<  Personne  ne  doit,  sans  l'évèque,  rien  faire  dans  l'Eglise.  Où 
l'évèque  parait,  que  la  multitude  y  soit,  comme  l'Eglise  catho- 
lique est  là  où  se  trouve  Jésus-Christ.  Sans  l'évèque,  il  n'est 
pas  permis  de  baptiser  ni  de  célébrer  les  agapes;  et,  en  général, 
il  n'y  a  d'agréable  à  Dieu,  de  sûr,  de  légitime,  que  ce  qui  se 
fait  avec  son  approbation.  C'est  donc  très-bien  de  considérer 
Dieu  et  l'évèque.  Celui  qui  honore  l'évèque  est  honoré  de  Dieu, 
et  celui  qui  fait  quelque  chose  à  son  insu,  sert  le  démon.  En  un 
mot,  tous  ceux  qui  sont  de  Dieu  et  de  Jésus-Christ  sont  avec 
l'évèque.  Suivez-le  donc  comme  des  brebis  suivent  leur  pas- 
teur, etc.  »  —  Le  saint  martyr  donne  constamment  à  Jésus- 
Christ  le  nom  de  Dieu,  et  d'une  manière  qui  ne  permet  pas  de 
douter  qu'il  ne  le  regardât  comme  le  Dieu  véritable. 

Les  lettres  de  saint  Ignace  furent  recueillies  par  saint  Poly- 
carpe.  Eusèbe  et  saint  Jérôme  en  comptent  sept.  Leur  authenti- 
cité est  aujourd'hui  incontestable  et  admise  par  les  plus  habile» 


Absurdité 
et 


118  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

critiques,  soit  catholiques,  soit  protestants.  Parmi  ces  derniers, 
les- docteurs  Ussériu&et  Isaac  Vossius  ont  fait  sur  ces  lettres  les 
recherches  les  plus  savantes  et  les  plus  consciencieuses. 

Avec  des  monuments  si  formels  et  si  clairs,  comment  Basnage, 
Blondel,  Daillé  et  Moshein  n'ont-ils  aperçu  ni  évèques,  ni  hié. 
rarchie  dans  les  premiers  siècles  de  l'Eglise? — Et  comment 
M.  Guizot ,  dans  son  Histoire  de  la  civilisation ,  a-t-il  pu  écrire 
ces  lignes  :  «  Dans  les  premiers  temps,  la  société  chrétienne  se 
Tlranic„tion  présente  comme  une  pure  association  de  croyance  et  de  senti - 
tions"  ments  communs;  les  premiers  chrétiens  se  réunissent  pour  jouir 
cTtrc  réxîs-  ensemDIe  des  mêmes  émotions  et  des  mômes  convictions  reli- 
tenee  gieuses;  mais  on  n'y  trouve  aucun  magistrat  institué,  aucun 
drar<ci!ie"  système  de  doctrine  arrêté,  aucune  discipline  reconnue.  A  la  fin 
et  d'un  gou-    du  lve  siècle  et  au  commencement  du  ve,  le  Christianisme  ne  fut 

vernement         .  .     ..   . ,      ,.      ..  .  ,  .. 

icciésiastique»,  plus  une  croyance  individuelle;  il  se  constitua,  et  il  eut  un  gou- 
dans        vernement,  un  clergé,  une  hiérarchie.  » 

les  premiers 

ïiaies.  Rapprochons  ces  paroles  de  M.  Guizot  de  ces  autres  qu'on  lit 

dans  le  même  ouvrage  :  «  Il  est  incontestable  que  les  premiers 
fondateurs ,  ou ,  pour  mieux  dire ,  les  premiers  instruments  de  la 
fondation  du  Christianisme ,  les  Apôtres  se  regardaient  comme 
investis  d'une  mission  spéciale,  reçue  d'en-haut,  et,  à  leur  tour, 
transmettaient  à  leurs  disciples,  par  l'imposition  des  mains  ou 
sous  toute  autre  forme,  le  droit  d'enseigner  ou  de  prêcher. 
L'ordiaation  est  un  fait  primitif  dans  l'Église  chrétienne.  De  là 
un  ordre  de  prêtres,  un  clergé  distinct,  permanent,  investi  de 
fonctions  et  de  droits  particuliers.  »  —  M.  Guizot  revient  sur  la 
même  idée  :  «  Dans  les  premiers  monuments,  dit-il,  on  voit 
poindre  un  corps  de  doctrine,  des  règles  de  discipline  et  des 
magistrats  :  magistrats  appelés,  les  uns  presbyteri  ou  anciens, 
qui  sont  devenus  les  prêtres;  les  autres,  episcopi  ou  inspecteurs 
et  surveillants,  qui  sont  devenus  les  évèques;  les  autres,  dia- 
coni  ou  diacres,  chargés  du  soin  des  pauvres  et  de  la  distribu- 
tion des  aumônes.  »  —  Dans  un  autre  endroit  du  même  auteur, 
on  lit  encore  :  t  Quand  un  certain  nombre  d'hommes  se  sont 
réunis  dans  des  croyances  religieuses  communes,  il  leur  faut 
un  gouvernement;  car  il  n'y  a  pas  une  société  qui  subsiste  huit 
jours,  que  dis-je,  une  heure  sans  un  gouvernement.  A  l'instant 
même  où  la  société  se  forme ,  et  par  le  seul  fait  de  sa  formation, 


DEUXIÈME  SIÈCLE. 


119 


elle  appelle  un  gouvernement  qui  proclame  ïa  vérité  commune, 
lien  de  la  société.  La  nécessité  d'un  pouvoir,  d'un  gouvernement 
de  la  société  religieuse,  comme  de  toute  autre,  est  impliquée 
dans  le  fait  même  de  l'existence  de  la  société  (1).  »  —  On  voit 
par  tout  ce  qui  précède,  qu'en  niant  l'existence  d'une  hiérarchie 
sacrée  et  d'un  gouvernement  ecclésiastique  dans  les  premiers 
siècles,  M.  Guizot  est  victorieusement  réfuté  par  les  monuments 
primitifs  et  par  ses  propres  aveux.  Telle  est  encore  ici  la  force 
de  la  vérité  que  ses  plus  habiles  adversaires  sont  obligés  de  lui 
rendre  hommage  et  de  devenir  ses  témoins. 

L'auteur  de  la  troisième  persécution,  Trajan,  usé  autant  par 
la  débauche  que  par  les  guerres  continuelles  qu'il  fit  aux  Bar- 
bares, mourut  misérablement  à  Sélinonte,  en  117,  et  laissa  le 
trône  à  son  cousin-germain  ^Elius  Adrien.  L'empire  ne  gagna 
rien  à  ce  changement,  et  l'Eglise  encore  moins.  Adrien,  dit  Bos- 
suet,  déshonora  sa  carrière  par  ses  cruautés  et  ses  honteux  dé- 
bordements. Sa  jeunesse  avait  été  celle  d'un  débauché.  Il  em- 
poisonna sa  femme  Julia  Sabine,  petite-nièce  de  Trajan.  Il  donna 
aux  Romains,  dignes  de  ce  présent,  un  dieu  de  plus  dans  la 
personne  de  son  infâme  Antinous.  A  ces  vices,  il  joignit  une 
superstition  poussée  à  l'excès.  Il  se  rendit  à  Athènes  pour  se 
faire  initier  aux  mystères  d'Eleusis.  Il  réglait  tous  les  détails  des 
sacrilices  qui  se  faisaient  à  Rome;  il  voulut  exercer  lui-même 
la  charge  de  grand  pontife,  et  fut  sacrificateur  du  temple  d'E- 
leusis. 

Avec  de  semblables  penchants,  il  n'est  pas  étonnant  qu'Adrien 
ait  continué  la  persécution  commencée  par  Trajan.  L'Eglise  per- 
dit une  foule  de  ses  enfants  dans  le  combat  qu'il  lui  livra,  et 
qui  fut  très-violent,  au  rapport  de  saint  Jérôme.  On  cite  entre 
autres,  à  Rome,  saint  Eustache  avec  toute  sa  famille;  sainte  So- 
phie avec  ses  trois  filles;  en  Orient,  sainte  Zoé,  fort  célèbre 
parmi  les  Grecs,  avec  Ilespère,  son  mari,  ainsi  que  leurs  deux 
enfants,  Cyriaque  et  Théodule;  à  Tivoli,  sainte  Symphorose 
et  ses  sept  fils,  que  l'empereur  voulut  juger  en  personne  et 
qu'il  fit  expirer  au  milieu  de  diverses  et  horribles  tortures.  L'é- 


Mort 

de  Trajan. 

Adrien , 

empereur  : 

sou 
caractère. 

An  117. 


Adrien 
continue  la 
persécution. 


il)  Histoire  de  la  civilisation,  tom.  I,  leçon  3e. 
p.  260. 


Gorini,  tom.  II, 


120  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

poux  de  Symphorose,  le  père  de  cette  sainte  famille,  Gétule,  et 
son  frère  Amance,  tous  les  deux  tribuns  militaires,  avaient  déjà 
été  mis  à  mort,  pour  la  cause  et  l'amour  de  Jésus-Christ.  —  La 
fureur  du  tyran  finit  cependant  par  se  calmer,  à  l'occasion  de 
deux  apologies  que  lui  adressèrent,  en  125,  saint  Aristide,  phi- 
losophe  chrétien  d'Athènes,  et  en  131,  saint  Quadrat,  évèque 
de  la  même  cité ,  qu'Eusèbe  nous  représente  comme  un  disciple 
des  Apôtres.  —  Adrien  fut  même,  dit-on,  sur  le  point  de  mettre 
Jésus- Christ  au  rang  de  ses  dieux;  mais  vers  la  fin  de  sa  vie, 
sa  haine  contre  le  Christianisme  reprit  une  nouvelle  intensité. 
Il  profana  les  saints  lieux  en  les  couvrant  de  monuments  païens 
et  de  maisons  de  débauche.  A  l'endroit  où  Jésus-Christ  était 
ressuscité,  il  plaça  la  statue  de  Jupiter,  et  celle  de  Vénus  sur 
le  Calvaire.  A  Bethléem ,  il  fit  planter  un  bois  sacré  en  l'hon- 
neur d'Adonis ,  à  qui  il  consacra  la  grotte  où  le  Sauveur  était 
né,  etc. 

Ces  actes  impies  et  sacrilèges  comblèrent  la  mesure  des 
crimes  d'Adrien.  Il  fut  attaqué  d'une  hydropisie  cruelle  dans 
le  palais  de  Tibur,  où  il  avait  prononcé  la  sentence  de  mort 
contre  sainte  Symphorose  et  ses  enfants.  Les  remèdes  ne  lui 
procurant  aucun  soulagement,  il  tomba  dans  le  désespoir;  il 
demanda,  à  plusieurs  reprises,  du  poison  ou  une  épée  pour 
s'ôter  la  vie.  Personne  ne  voulant  se  rendre  à  ses  coupables 
désirs,  il  se  donna  la  mort  en  prenant  de  la  nourriture  avec 
excès. 

Sous  les  règnes  de  Trajan  et  d'Adrien,  les  Juifs  n'avaient 
Jérusalem,  cessé  de  troubler  l'empire  par  leurs  soulèvements.  Adrien  irrité 
les  poursuivit  à  outrance,  et  consomma  leur  ruine  pour  jamais. 
Cinq  cent  mille  furent  immolés  par  le  fer,  sans  compter  une 
multitude  innombrable  qui  périt  par  le  feu,  la  faim  et  les  ma- 
ladies. Tous  ceux  qui  restaient  furent  mis  en  vente  dans  la 
vallée  de  Mambré,  où  se  tenait  annuellement  une  foire  pour  les 
animaux.  On  transporta  en  Egypte  ceux  qui  ne  trouvèrent  point 
d'acheteur.  Leurs  terres  furent  confisquées  au  profit  du  peuple 
romain. 

Depuis  la  destruction  de  Jérusalem,  les  Romains  avaient 
laissé  construire  quelques  habitations  sur  l'emplacement  de 
cette  capitale,  et  elle  se  relevait  peu  à  peu  de  ses  ruines.  Adrien 


Adrien  rcliâlit 


de»  Juife. 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  421 

voulut  achever  de  la  rebâtir,  mais  avec  l'intention  d'en  faire 
une  colonie  romaine.  Il  en  changea  le  nom ,  la  situation  et  le 
plan;  il  l'appela  JElia  Capitolina,  et  défendit  aux  Juifs,  sous 
peine  de  mort ,  d'y  entrer  ou  même  d'en  approcher.  Pour  mieux 
les  en  éloigner,  il  fit  placer  sur  la  porte,  du  côté  de  Bethléem, 
un  pourceau  de  marbre ,  animal  que  les  Juifs  avaient  en  hor- 
reur. 

Sous  ces  nouveaux  coups  de  la  vengeance  divine,  loin  d'où-  Taimmi 
vrir  les  yeux  à  la  lumière  et  de  se  repentir,  les  rabbins  ou  doc- 
teurs juifs  travaillaient  plus  que  jamais  à  s'aveugler  eux-mêmes 
et  à  aveugler  le  reste  de  la  nation.  C'est  vers  ce  temps  qu'ils 
commencèrent  à  rédiger,  sous  le  nom  de  talmud  ou  doctrine, 
une  énorme  compilation  de  leurs  traditions  orales.  —  Il  y  a 
deux  talmuds  :  le  premier  est  celui  de  Jérusalem,  commencé 
sous  le  règne  de  l'empereur  Adrien  et  achevé  vers  l'an  300  de 
Notre  Seigneur.  Le  second  est  celui  de  Babylone,  composé  deux 
cents  ans  après  le  premier.  Ils  ont  chacun  deux  parties  :  la  mis- 
chna  ou  seconde  loi,  qui  est  le  texte ,  et  la  gémare  ou  ghémare, 
c'est-à-dire  complément,  qui  est  le  commentaire.  La  mischna  du 
talmud  de  Jérusalem  est  du  rabbin  JudaHaccadosch;  la  ghémare 
est  l'ouvrage  de  plusieurs  autres  rabbins  qui  ont  vécu  après  lui. 
Cette  première  compilation  est  fort  obscure,  et  les  Juifs  en  font 
peu  de  cas.  —  Le  talmud  de  Babylone  fut  rédigé  par  plusieurs 
rabbins  qui  s'étaient  retirés  dans  la  Babylonie,  et  y  tinrent,  pen- 
dant quelques  siècles ,  des  écoles  de  leur  doctrine.  La  double 
collection  forme  treize  volumes  in-folio,  écrits  dans  un  jargon 
tiré  de  diverses  langues.  Le  but  de  ce  travail  était  d'obscurcir 
le  vrai  sens  des  prophéties  qui  regardent  Jésus-Christ.  On  y 
trouve  cependant  des  aveux  favorables  à  la  religion  chrétienne. 
Mais  ce  qu'on  y  remarque  surtout,  dit  Bohrbacher,  c'est  uno 
multitude  de  fables,  de  rêveries  et  de  puérilités,  pareilles  à 
celles  des  gnostiques  et  des  païens,  pour  le  cynisme  et  l'extra- 
vagance. Les  trad ilions  hébraïques  y  sont  mêlées  avec  les  pra- 
tiques de  la  magie  empruntées  aux  Chaldéens ,  et  grossies  de  la 
théurgie  de  la  Cabale.  Il  y  a  des  obscénités  sans  nom.  Qu'on 
lise,  dit  M.  des  Mousseaux,  le  vrai  talmud,  et,  à  la  vue  des  ini- 
quités et  des  actes  contre  nature  autorisés  parla  loi  talmudique, 
on  n'accusera  pas  de  cruauté  les  princes  chrétiens  et  les  papes 


.-2-2 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Anloiiin 
le  Pieu , 
■mperenr. 

Il  laisse 

persécuter 

les  chrétien. 

And38. 


gardiens  de  la  civilisation,  qui  livraient  aux  flammes  le  talmud 
et  condamnaient  ses  sectateurs  à  porter  sur  leurs  vêtements  une 
marque  distinctive.  —  Le  talmud  de  Babylone,  dit  le  docteur 
Prideaux,  est  l'alcoran  des  Juifs;  ils  le  mettent  au-dessus  de  la 
loi  de  Moïse,  et  c'est  là  qu'ils  puisent  toute  leur  science  ,  leur 
cfjyance  et  leur  religion.  —  La  ghémare,  surtout,  qui  contient 
la  masse  des  commentaires  sans  cesse  entassés  par  les  rabbins 
jusqu'au  seizième  siècle,  est  le  vrai  talmud.  «  La  Bible,  dit  l'é- 
»  cole  juive,  est  l'eau;  la  mischna  est  le  vin;  la  ghémare  est 
»  la  liqueur  aromatique.  Qui  s'occupe  de  la  Bible  fait  quelque 
»  chose  d'indifférent;  qui  s'occupe  de  la  mischna  mérite  récom- 
»  pense;  qui  s'occupe  de  la  ghémare  fait  de  toutes  les  actions  la 
»  plus  méritoire.  »  —  La  ghémare  est  donc  aujourd'hui  le  vrai 
talmud,  la  prison  des  âmes  qui  sépare  vraiment  le  Juif  de  la 
vie  (1). 

Avant  de  se  donner  la  mort,  l'empereur  Adrien  avait  adopté 
Antonin  pour  successeur,  et  le  sénat  décerna  au  nouveau  César 
le  titre  de  Pieux,  à  cause  de  ses  bonnes  qualités.  Juste,  sage 
et  modéré,  Antonin  pouvait  mériter  ce  beau  surnom  aux  yeux 
des  païens;  mais  il  alliait  à  ces  vertus  naturelles  des  défauts  qui 
élevaient  une  barrière  insurmontable  entre  lui  et  le  Christia- 
nisme. Ainsi,  non-seulement  il  souffrit,  avec  une  coupable  in- 
différence, le  libertinage  effréné  de  sa  femme  Faustine,  mais  il 
voulut  en  quelque  sorte  immortaliser  cette  prostituée  couronnée, 
en  lui  consacrant  un  temple,  et  en  lui  faisant  décerner  les  hon- 
neurs divins.  Livré  lui-même  à  de  honteuses  passions,  il  était 
l'esclave  des  plus  viles  créatures,  qui  disposaient  à  leur  gré  des 
faveurs  et  des  charges  de  l'empire. 

Ce  mélange  de  vices  et  de  vertus,  dans  la  personne  d'An- 
tonin,  se  traduisit,  par  des  effets  analogues,  dans  sa  conduite  à 
l'égard  des  chrétiens.  Il  ne  porta  pas  d'ordonnance  contre  eux; 
il  fit  même,  dans  un  rescrit,  un  magnifique  éloge  de  leurs 
vertus;  mais  il  les  laissa  souvent  immoler  en  son  nom  et  en 
conséquence  des  édits  précédents,  c  Les  chrétiens,  dit  Bossuet, 
furent  presque  toujours  persécutés,  tant  sous  les  bons  que  sous 


(1  )  Voir  le  Juif  et  le  Judaïsme,  par 
—  Monde,  27  novembre  4869. 


le  chevalier  des  Mousseaux. 


sectes  de 
gnosliqties 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  123 

les  mauvais  empereurs.  Ces  persécutions  se  faisaient,  tantôt 
par  les  ordres  des  empereurs  et  par  la  haine  particulière  des 
magistrats,  tantôt  par  le  soulèvement  des  peuples,  et  tantôt  par 
des  décrets  prononcés  authentiquement  dans  le  sénat,  sur  les 
rescrils  des  princes  ou  en  leur  présence  (1).  »  —  Au  nombre 
des  martyrs  qui  scellèrent  la  foi  catholique  de  leur  sang,  sous 
Antonin  le  Pieux,  il  faut  compter  le  pape  saint  Télesphore  ,  et, 
selon  Fleury  et  Godescard,  une  dame  romaine,  nommée  Félicité, 
aussi  distinguée  par  sa  sainteté  que  par  sa  naissance.  Elle  avait 
sept  fils,  élevés  dans  la  crainte  du  Seigneur  et  dans  la  pratique 
de  toutes  les  vertus.  Après  un  long  interrogatoire  qui  fut  sou- 
mis à  Antonin,  cet  empereur  condamna  lui-môme  à  huit  sup- 
plices différents  tous  les  membres  de  cette  sainte  famille. 

Pendant  que,  sous  ces  différents  Césars,  le  glaive  de  la  per-  Nouvelles 
sécution  continuait  ses  ravages  dans  le  champ  de  l'Eglise,  le 
Gnosticisme  travaillait  de  toutes  ses  forces  à  y  multiplier  ses 
rejetons.  Voici,  avec  leur  nuance  particulière,  les  nouveaux 
rameaux  de  cette  plante  funeste  qui  causa  tant  de  préjudice  à  la 
moisson  du  Père  de  famille.  —  Basilide  syrien  enseigna,  au 
rapport  de  saint  Epiphane,  que  le  monde  n'avait  pas  été  créé 
par  l'Etre  suprême,  mais  par  des  éons  ou  intelligences  subal- 
ternes émanées  de  Dieu.  Jésus-Christ,  selon  lui,  était  le  pre- 
mier des  éons;  dans  son  incarnation,  il  n'avait  eu  que  l'appa- 
rence d'un  homme;  il  n'était  pas  mort,  mais  Simon  le  Cyrénéen 
avait  été  crucifié  à  sa  place.  Basilide  admettait  en  nous  deux 
âmes,  niait  la  résurrection  des  corps,  et  soutenait  que  Dieu  ne 
pardonne  que  les  fautes  involontaires.  Il  posa  le  dualisme  à  la 
base  de  son  système  théogonique.  Selon  lui ,  deux  pouvoirs 
rivaux,  l'un  bon,  l'autre  mauvais,  ont  existé  de  tout  temps  dans 
le  silence  de  l'éternité,  etc.  —  Elxaï,  juif  d'origine,  faisait  du 
Saint-Esprit  un  être  féminin,  mère  du  Christ;  il  lui  donnait, 
ainsi  qu'au  Christ,  un  corps  d'une  grandeur  prodigieuse.  On  ne 
sait  si  le  Christ  qu'il  admettait  était  Dieu;  il  permettait  de  le 
renier  dans  la  persécution  et  de  sacrifier  aux  idoles,  pourvu  que 
le  cœur  n'y  eût  point  de  part.  Elxaï  était  ennemi  de  la  virginité 
et  obligeait  au  mariage.  Il  fut  un  des  chefs  de  la  secte  des  Os- 

(1)  Histoire  universelle ,  Ira  partie. 


124  cours  d'histoire  ecclésiastiques. 

séniens  ou  Osséens.  —  Saturnin ,  disciple  de  Ménandre ,  et  con- 
temporain de  Basilide,  condamnait  le  mariage,  niait  la  résur- 
rection de  la  chair,  et  la  réalité  du  corps  de  Jésus-Christ  dans 
l'incarnation,  et  enseignait  que  la  matière  était  le  produit  d'es- 
prits relégués  aux  dernières  limites  du  monde  des  intelligences. 
Selon  lui,  le  Dieu  des  Juifs  n'était  qu'un  ange  mauvais,  etc.  — 
Carpocrate ,  autre  disciple  de  Ménandre ,  rejetait  comme  un 
préjugé  la  distinction  du  bien  et  du  mal,  regardait  Jésus-Christ 
comme  un  pur  homme,  et  mettait  Homère,  Platon,  Aristote,  au 
même  rang  que  lui.  —  Prodicus,  disciple  de  Carpocrate,  fonda 
la  secte  des  Adamites,  qui  tenaient  leurs  assemblées  dans  la 
nudité  la  plus  cynique,  rejetaient  le  mariage  et  combattaient 
l'unité  de  Dieu,  au  rapport  de  Terlullien.  —  Cerdon,  venu  de 
Syrie  à  Rome,  admettait  deux  principes,  l'un  bon,  l'autre  mau- 
vais; il  ne  reconnaissait  que  l'Evangile  de  saint  Luc;  il  fut  con- 
damné dans  un  concile  tenu  en  Orient  en  160 ,  etc.  —  Marcion , 
fils  d'un  évèque  de  Synope  et  disciple  de  Cerdon,  fut  excommu- 
nié par  son  père,  pour  avoir  enseigné  qu'il  n'y  avait  aucun 
rapport  entre  l'Ancien  Testament,  dont  il  était  l'adversaire  dé- 
claré, et  le  Nouveau,  et  que  le  Christ  n'avait  qu'un  corps  appa- 
rent. Il  fit  un  évangile  apocryphe.  Comme  son  maître  Cerdon,  il 
croyait  à  deux  principes  ou  dieux  différents.  Il  niait  que  Dieu 
ou  le  Fils  de  Dieu  fut  né;  et  cependant  il  admettait  que  Dieu 
avait  été  vraiment  crucifié.  On  ne  voit  pas  qu'il  ait  nié  la  divi- 
nité de  Jésus-Christ.  —  Appelles,  disciple  de  Marcion,  soute- 
nait que  le  corps  de  Jésus-Christ  était  céleste;  il  niait  la  résur- 
rection de  la  chair,  rejetait  Moïse  et  les  Prophètes,  et  disait  que 
notre  monde  avait  été  créé  par  un  ange  de  feu.  Sous  le  prétexte 
que  la  question  de  Dieu  est  la  plus  obscure  de  toutes,  il  soute- 
nait qu'il  ne  fallait  pas  discuter  les  croyances,  que  chacun 
devait  demeurer  dans  celle  qu'il  avait  embrassée,  et  que  tous 
ceux  qui  croyaient  au  Crucifié  seraient  sauvés,  pourvu  qu'ils 
pratiquassent  les  bonnes  œuvres.  Il  admettait  un  seul  principe 
des  choses ,  ajoutant  qu'il  n'appuyait  sa  persuasion  à  cet  égard 
sur  aucun  motif;  c'était  pour  lui,  non  une  conviction  raisonnée, 
mais  une  affaire  de  sentiment.  Appelles,  comme  on  le  voit,  était 
un  philosophe  indifférent  sur  la  question  de  la  nature  divine. 
— Valentin,  né  en  Egypte,  et  juif  d'origine,  n'ayant  pu  obtenir 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  125 

l'épiscopat  qu'il  ambitionnait,  attaqua  l'enseignement  catho- 
lique; il  composa  dans  ce  but  un  système  vaste  et  confus ,  de  la 
doctrine  de  Platon  sur  les  idées,  de  la  théogonie  d'Hésiode,  de 
la  cosmogonie  indienne  de  Bouddha  et  de  l'Evangile  de  saint 
Jean.  Il  adopta  surtout  et  développa  longuement  le  système  des 
éons ,  qu'il  admit  au  nombre  de  trente ,  divisés  en  trois  catégo- 
ries principales ,  et  sortis  successivement  et  par  couples  d'un 
dieu-abyme ,  inconnu,  insondable,  placé  au  sommet  de  l'échelle 
des  êtres.  L'ensemble  des  éons ,  dont  le  nombre  variait  chez  les 
différentes  sectes,  constituait  le  pléroma,  la  plénitude,  la  totalité 
de  la  vie  divine.  Les  éons  s'amoindrirent  à  mesure  qu'ils  s'éloi- 
gnaient de  la  source  primitive,  et  les  derniers  produisirent,  par 
faiblesse  ou  par  ignorance,  le  monde  actuel.  De  là  aussi  le  mal, 
fruit  de  l'infirmité  ou  de  l'ignorance ,  et  auquel  on  prétendait 
rendre  le  Dieu  suprême  d'autant  plus  étranger,  qu'il  ne  s'était 
produit  que  par  la  défection  des  êtres  les  plus  éloignés  de  lui. 
Ces  éons  successifs  et  gradués  composant  le  pléroma  avaient, 
dit  M.  Darras,  la  même  mission  que  les  Bôdhisattvas  ou  dé- 
miurges indiens,  et  isolaient  le  Dieu  suprême  de  la  matière 
créée.  Selon  Valentin,  Jésus,  éon  rédempteur  des  derniers  éons 
déchus ,  avait  apporté  du  ciel  un  corps  spirituel  ou  céleste.  Il 
entra  dans  le  monde  par  la  vierge  Marie,  «  comme  l'eau  traverse 
un  canal,  »  etc.,  etc.  La  morale  de  cet  hérésiarque  était  à  peu 
près  semblable  à  celle  de  Garpocrate.  Il  eut  une  foule  de  dis- 
ciples :  Héracléon,  Marc,  Ptolémée,  Golorbase,  Second,  etc., 
qui  répandirent  et  modifièrent  sa  doctrine.  Elle  fut  condamnée 
partout  et  sous  toutes  ses  formes  :  en  Sicile,  l'an  125,  dans 
un  concile  tenu  contre  les  Héracléonites;  à  Pergame  en  Asie, 
l'an  152,  dans  un  concile  assemblé  contre  Colorbase,  et  à  Lyon 
dans  deux  conciles  réunis  en  197  et  109.  —  On  compte  encore 
une  foule  d'autres  gnostiques  que  les  auteurs  s'accordent  à  qua- 
lifier de  sectes  abominables ,  tels  que  les  Antitactes  ou  con- 
traires, qui  disaient  que  le  péché  n'est  pas  un  mal;  les  Caïnans 
ou  Gaïnites,  qui,  par  un  étrange  renversement  d'idées,  hono- 
raient le  fratricide  Caïn;  les  Ophites  ou  Serpentins,  pleins  de 
vénération  pour  l'ancien  serpent,  qui  avait  répandu  la  science 
du  bien  et  du  mal;  les  Borboriens,  les  Barbéliotes,  les  Socra- 
tiques, les  Slratiotiques,  les  Naasians,  les  Phibionites,  les  Ra- 
chéans,  etc.,  etc. 


126 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Doitrinc 
commune 


\iBO»tl<lU«i. 


On  distingue  dans  la  gnose  deux  courants  généraux  :  la  gnose 
alexandrine  et  la  gnose  syrienne.  Les  gnostiques  alexandrins 
voyaient  dans  le  démiurge  créateur  ou  organisateur  et  législa- 
teur du  monde,  l'organe  du  Dieu  suprême;  les  gnostiques  sy- 
riens en  faisaient  un  être  absolument  hostile  au  Dieu  suprême. 
De  là,  pour  les  premiers,  plus  de  modération  en  général,  et 
moins  de  dévergondage  envers  la  matière,  les  corps,  le  ma- 
riage, etc.  —  Les  chefs  de  la  gnose  alexandrine  furent  Basilide 
et  Valentin.  A  la  gnose  syrienne  appartiennent  Saturnin,  Cer- 
don,  Marcion,  Tatien,  Garpocrate,  etc. 

Quoique  les  sectes  gnostiques  eussent  des  noms  différents,  et 
qu'elles  se  distinguassent  entre  elles  par  des  erreurs  diverses, 
quelquefois  même  opposées,  elles  avaient  cependant  un  certain 
nombre  de  principes  communs.  Ainsi,  le  but  principal  de  tous 
les  gnostiques  était  de  rechercher  l'origine  du  mal  sur  la  terre, 
d'expliquer  l'état  de  misère  où  l'homme  se  trouve  ici-bas,  et  de 
le  concilier  avec  les  attributs  divins.  Voici,  à  cet  égard,  quelques- 
unes  de  leurs  questions  :  Gomment  faut-il  se  représenter  la 
création?  —  Comment  Dieu,  pur  esprit,  peut-il  être  l'auteur 
d'un  monde  matériel  si  contraire  à  son  essence?  —  Si  Dieu  est 
parfait,  d'où  vient  l'imperfectiou  de  ce  monde?  —  D'où  vient  le 
mal,  si  un  Dieu  saint  est  le  créateur  de  l'homme?  —  D'où  vient, 
parmi  les  hommes,  la  grande  diversité  des  natures,  depuis  les  plus 
nobles  jusqu'aux  plus  réprouvées  ?  etc.  —  Ceux  qui  posaient  ces 
vieux  et  perpétuels  problèmes,  ne  saisissant  pas  bien  les  solu- 
tions que  l'Église  leur  fournissait  sur  l'origine  du  mal ,  sur  la 
production  du  monde,  etc.;  ou  bien  les  trouvant  trop  simples, 
recoururent  aux  principes  des  philosophes  grecs  et  orientaux, 
dont  ils  firent  comme  un  supplément  aux  dogmes  catholiques,  et 
qu'ils  allièrent  avec  eux  de  mille  manières  différentes  (1).  —  De 
là,  ils  admirent  tous  l'éternité  de  la  matière,  et  en  attribuaient 
l'organisation  actuelle  à  de  mauvais  génies  ou  à  des  éons  subal- 
ternes, démiurges.  —  Le  système  oriental  et  panthéiste  de  l'é- 


(i)  La  gnose,  dit  un  auteur,  n'était  qu'un  mélange  incohérent  d'i- 
dées chrétiennes  et  d'opinions  dualistes  et  panthéistiques.  —  «  La  fa- 
mille gnostique ,  dit  Newman,  fait  communément  remonter  son  ori- 
gine à  une  race  mixte  qui  avait  associé  l'orientalisme  et.  la  révélation.  » 
—  Les  sombres  et  bizarres  constructions  de  la  Gnose  furent  élevées, 


DEUXIEME  SIÈCLE.  127 

manation  et  des  éons  fut  aussi  communément  adopté  parmi  ces 
sectaires.  —  Beaucoup  enseignèrent  la  doctrine  des  deux  prin- 
ctDes;  la  plupart  nièrent  la  divinité  de  Jésus-Christ,  comme  Cé- 
rfnthe,  Ebion,  les  deux  Théodote,  Artcmon;  la  réalité  de  la  ré- 
demption divine,  etc.,  et  tous,  sans  exception,  pratiquèrent  la 
morale  la  plus  dégradante  et  la  plus  infâme.  Leurs  désordres, 
dit  Tertullien,  ne  se  bornaient  point  à  des  crimes  vulgaires.  Il 
leur  fallait  des  forfaits  monstrueux.  —  Leur  dépravation  n'était 
surpassée  que  par  leur  orgueil,  dont  elle  fut  sans  doute  le  châ- 
timent. Chacune  de  ces  sectes  s'efforçait  de  faire  prévaloir  son 
opinion,  et  prétendait  avoir  seule  la  lumière  et  la  sagesse  véri- 
tables. De  là  le  nom  de  gnostiques  qu'elles  s'arrogèrent  toutes 
et  qui  signifie  sages,  savants,  éclairés.  —  Le  nom  grec  répond 
au  mot  latin  agnitio.  —  Le  Gnosticisme,  comme  on  le  voit,  es- 
pèce de  pandémonium  universel,  ne  fut  donc  pas  une  secte 
unique,  mais  un  ramas  de  sectes  variées,  qui  se  remuaient  et 
pullulaient  toutes  dans  le  môme  fond  d'erreur,  comme  des  vers 
dans  un  tombeau.  Ce  fut,  est-il  dit  dans  le  Dictionnaire  encyclo- 
pédique de  la  théologie  catholique,  ce  fut  une  des  plus  grandes 
perturbations  de  l'esprit  humain;  et  on  ne  sait  s'il  faut  plus  s'é- 
tonner de  la  hardiesse  de  ceux  qui  osèrent  donner  pour  la  vérité 
tous  ces  rêves  de  leur  imagination ,  que  de  la  myopie  maladive 
de  ceux  qui  consentirent  à  les  adopter.  Ainsi,  le  limon  hu- 
main, sur  lequel  opère  l'Eglise,  était  au  berceau  de  la  religion 
ce  qu'il  est  de  nos  jours;  et  la  grande  puissance  de  l'Eglise  et 
de  la  grâce  consiste  à  triompher  de  toutes  ces  défaillances  et  à 
édifier  pour  l'éternité  avec  des  matériaux  constamment  ruineux. 
—  Tel  est  le  portrait  que  nous  tracent  des  gnostiques  tous  les 
Pères  de  l'Eglise  et  les  auteurs  contemporains;  et  cependant  on 
n'a  pas  craint,  de  nos  jours,  dans  des  livres  mensongers,  de 
réhabiliter  leur  mémoire,  et  de  les  présenter  comme  les  sages 
de  leur  époque  et  les  défenseurs  éclairés  de  la  vérité,  de  la 
liberté  et  de  la  dignité  humaines. 

écrit  l'auteur  de  la  Vie  de  saint  Jean  Chrysostome ,  avec  des  maté- 
riaux empruntés  à  toutes  les  doctrines  et  à  tous  les  sanctuaires,  à 
l'Inde  et  à  la  Perse ,  à  la  Ghaldée  et  à  l'Egypte ,  à  Moïse  et  à  Pytha- 
gore,  à  la  Cabale  et  à  l'Evangile.  —  (Voyez  aussi  Hist.  du  dogme, 
tom.  I.) 


128 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Identité 
ic  la  doctrine 
de  l'Eglise 
primitive 
avec  cette 
d<^  l'Eglise 
actuelle. 


Aveu  des 
GiiosU(\ues , 

sur  tes 
miracles  de 

't»US-Clirist. 


Gomme  ces  hérétiques  se  disaient  tous  chrétiens,  l'horreur  et 
le  mépris  qu'inspiraient  l'absurdité,  la  bizarrerie  de  leurs 
dogmes  et  l'infamie  de  leur  morale,  retombèrent  souvent  sur  le 
Christianisme  lui-même,  soit  que  les  païens  ne  se  donnassent 
pas  la  peine  d'examiner,  soit  que  leur  malignité  se  plut  à  con- 
fondre avec  les  chrétiens  tous  les  sectaires  qui  en  prenaient  le 
nom.  De  là,  contre  les  fidèles,  les  accusations  d'assemblées 
nocturnes  et  infâmes,  de  festins  homicides,  d'exécrables  or- 
gies, etc.  —  Mais  incorruptible  et  immuable,  l'Eglise  repoussa 
toujours  avec  horreur  ces  sectes  abominables ,  assembla  contre 
elles  de  nombreux  conciles,  et  défendit  constamment,  contre 
leurs  attaques,  les  dogmes  de  l'unité  de  Dieu,  de  la  création, 
du  péché  originel,  de  l'incarnation  et  de  la  rédemption,  de  la 
divinité  de  Jésus-Christ ,  le  miracle  de  sa  résurrection,  la  résur- 
rection générale  des  corps,  ainsi  que  l'inspiration  et  l'autoriié 
des  deux  Testaments,  la  différence  du  bien  et  du  mal,  l'excel- 
lence de  la  virginité,  la  sainteté  du  mariage,  celle  de  nos  sacre- 
ments en  général  que  les  gnostiques  ne  pouvaient  concilier  avec 
l'opinion  qu'ils  se  faisaient  de  la  matière,  etc.,  etc.  — On  voit 
par  là,  combien  la  méthode  et  l'enseignement  actuels  de  l'Eglise 
sont  conformes  à  la  conduite  et  à  la  doctrine  de  l'Eglise  pri- 
mitive. 

Il  y  a  ici  une  autre  remarque  importante  à  faire ,  c'est  que , 
selon  le  témoignage  unanime  des  auteurs,  tous  les  gnostiques, 
quels  que  fussent  leurs  sentiments  sur  la  divinité  de  Jésus- 
Christ,  convenaient  de  la  vérité  de  ses  miracles;  plutôt  que  de 
les  rejeter,  ils  modifiaient  leurs  propres  systèmes.  Il  fallait  donc 
que  ces  prodiges  fussent  bien  incontestables.  Car  les  plus  incor- 
ruptibles, les  plus  éclairés  et  les  plus  irrécusables  témoins  d'un 
fait,  ce  sont  sans  contredit  des  philosophes  et  des  sectaires  en- 
têtés, qui  sont  forcés  de  l'admettre,  malgré  leur  orgueil  in- 
domptable et  leurs  divisions  sur  tout  le  reste.  —  Les  sectes 
gnostiques  reconnaissaient  aussi  toutes  le  Fils  et  le  Saint-Es- 
prit, etc.  (1). 


(4)  Baronius,  Annal.  —  Baluze,  in  nova  colle  t.  —  Abrégé  chronol. 
de  l'Hist.  eccl.  —  Receveur.  —  Newman.  —  M«r  Ginoulhiac,  év.  de 
Grenoble,  Hist.  du  dogm.  cath.,  tom.  I,  p.  478,  349-324  ;  tom.  II,  p. 
476, 484-494,  208-209.  -  Darras,  t.  VII,  p.  68. 


DEUXIÈME  SIÈCLE. 


129 


A  côté  du  Gnosticisme ,  croissait  l'erreur  des  millénaires.  Elle 
consistait  à  croire  qu'à  la  fin  du  monde,  il  y  aurait  une  première 
résurrection  pour  les  justes;  et  que  Jésus-Christ,  revenant  sur 
la  terre,  y  établirait,  pendant  mille  ans,  un  royaume  temporel 
où  les  saints  seraient  vengés  de  leurs  ennemis  et  jouiraient  d'une 
grande  félicité,  en  attendant  le  jugement  dernier  et  un  bonheur 
encore  plus  parfait  dans  le  ciel.  —  Venue  primitivement  des 
Juifs,  au  rapport  de  saint  Jérôme  et  de  Mosheim,  cette  erreur 
avait  été  enseignée  plus  tard  par  quelques  gnostiques;  mais  ce 
qui  l'accrédita  surtout,  ce  fut  l'autorité  de  saint  Papias,  disciple 
de  saint  Jean  et  évoque  d'Hiéraple  en  Phrygie.  —  C'était  un 
homme  d'une  rare  vertu,  d'un  esprit  cultivé,  mais  borné,  étroit, 
simple  et  crédule.  Il  composa,  sous  le  titre  d'Exposition  des 
Oracles  ou  Discours  du  Seigneur,  cinq  livres  dont  il  ne  nous 
reste  que  des  fragments,  qui,  au  jugement  d'Eusèbe,  donnent 
une  mauvaise  idée  de  sa  critique  et  de  son  goût.  Il  y  adopta 
l'opinion  des  millénaires,  sur  laquelle  l'Eglise  n'avait  encore 
porté  aucun  jugement,  et  qui  ne  fut  condamnée  qu'au  IVe  siècle 
par  le  pape  saint  Damase,  du  moins  selon  quelques  auteurs. 
Saint  Justin,  saint  Irénée,  Tertullien,  Lactance  et  plusieurs 
autres  moins  connus  embrassèrent  le  sentiment  de  Papias,  se 
fondant  sur  un  passage  très-obscur  de  l'Apocalypse.  —  Mais,  il 
y  avait  une  différence  essentielle  entre  le  millénarisme  de  ces 
saints  personnages  et  celui  des  gnostiques.  Selon  ces  derniers, 
le  règne  de  mille  ans  était  un  point  de  doctrine  hors  de  doute, 
et  la  félicité  des  justes  devait  y  consister  en  festins  et  en  jouis- 
sances sensuelles.  Les  Pères  millénaires,  au  contraire,  rejetant 
cette  idée  grossière,  croyaient  que,  durant  le  règne  de  mille  ans, 
les  justes  jouiraient  d'une  félicité  spirituelle ,  dont  seraient 
exclues  toutes  les  voluptés  des  sens.  De  plus ,  ce  n'était  pas  un 
dogme  à  leurs  yeux,  mais  une  simple  opinion.  Saint  Justin  dit 
formellement  qu'il  y  avait  des  chrétiens  fervents  et  d'une  pieuse 
et  pure  doctrine  qui  étaient  d'un  sentiment  contraire.  Il  faut 
aussi  remarquer,  avec  Bergier,  que  cette  opinion  est  loin  d'avoir 
eu  pour  elle  l'unanimité  des  Pères. 

L'Eglise  n'avait  pas  seulement  à  combattre  les  hérétiques , 
mais  encore  les  philosophes  et  les  savants  du  Paganisme.  Le 
plus  célèbre  de  ceux  qui  parurent  alors  fut  l'épicurien  Celse.  Il 


Erreur 

des 

millénaires. 


Celse, 
philosophe 
épicurien. 


Cours  d'histoire. 


130  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

publia,  sous  le  titre  imposant  de  Discours  véritable,  un  livre 
rempli  de  calomnies,  où  il  entassa  presque  toutes  les  objections 
que  l'on  peut  faire  contre  la  religion.  Le  philosophe  épicurien, 
dont  la  physionomie  a  un  trait  de  ressemblance  avec  celle  de 
Voltaire,  y  mêle  l'injure  et  la  raillerie  à  la  discussion,  et  pré- 
sente la  plupart  des  arguments  qui  ont  été  répétés  depuis  par 
les  incrédules  des  derniers  siècles.  —  On  y  trouve  cependant  des 
aveux  importants  sur  la  réalité  des  miracles  de  Jésus-Christ, 
qu'il  attribue  à  la  magie,  sur  les  rapides  progrès  du  Christia- 
nisme, et  sur  les  violentes  persécutions  qu'on  lui  suscita.  On  y 
voit  surtout  que  le  dogme  de  la  divinité  de  Jésus-Christ  était 
clairement  enseigné  par  les  chrétiens,  puisque  l'épicurien  en 
fait  l'objet  de  toutes  ses  attaques.  —  Le  Discours  véritable  n'est 
pas  parvenu  jusqu'à  nous,  et  nous  ne  le  connaissons  que  par  de 
nombreuses  citations  qui  se  trouvent  dans  une  savante  réfutation 
faite  par  Origène,  et  dont  nous  parlerons,  quand  il  sera  question 
des  écrits  de  ce  grand  homme. 
Assaillie,  d'un  côté,  par  l'hérésie  et  par  la  philosophie,  et 
Pères  décimée,  de  l'autre,  par  le  glaive  des  persécuteurs,  l'Eglise 
reçut  du  ciel  des  secours  proportionnés  à  ses  dangers.  Ce  fut, 
en  effet,  au  milieu  de  ces  terribles  épreuves,  que  parurent  ces 
hommes  hardis  et  courageux,  connus  sous  le  nom  de  Pères  apo- 
logistes ,  qui ,  du  pied  de  l'échafaud,  défendirent  la  foi  contre 
les  tyrans  (1).  —  Les  premiers  avaient  été  saint  Quadrat  et  saint 

(4  )  On  a  donné  le  nom  de  Pères  apostoliques  à  ceux  qui  avaient  suc- 
cédé immédiatement  aux  Apôtres  et  avaient  reçu  la  foi  do  leur  bouche 
même.  On  en  compte  généralement  cinq  :  saint  Barnabe  ou  l'écrivain 
auquel  est  attribuée  l'Epître  qui  porte  son  nom  ;  Hermas  ;  saint  Clé- 
ment de  Rome  ;  saint  Ignace  d'Antioche  et  saint  Polycarpe.  —  Beau- 
coup d'auteurs  comptent  aussi  parmi  lès  Pères  apostoliques,  saint 
Denys  l'Aréopagite.  —  Il  y  a  deux  caractères  essentiels  à  distinguer 
dans  les  Pères  en  général  :  celui  de  témoins  ou  de  juges  de  la  doctrine 
publique  de  l'Eglise  de  leur  temps,  et  celui  de  docteurs  particuliers. 
Comme  témoins  de  la  tradition  de  l'Eglise,  lorsqu'ils  s'accordent  una- 
nimement, leur  autorité  est  irréfragable,  parce  que  leur  témoignage 
est,  en  ce  cas,  inséparable  de  la  tradition  elle-même.  Comme  doc- 
teurs particuliers,  ils  peuvent  avoir  des  opinions  singulières,  des  ma- 
nières incomplètes  ou  inexactes  de  concevoir  certains  dogmes.  Ce  ne 
sont  pas  leurs  conceptions  personnelles ,  mais  leur  foi  et  leur  enseigne- 
ment public  qui  font  règle.  (Rist.  du  dogm.,  t.  I,  p.  355.  —  lntro~ 
duct.,  p.  25-39-47.) 


An  130. 


DEUXIÈME  SIÊCLB.  i  31 

Aristide,  qni  adressèrent,  comme  nous  l'avons  ait,  leurs  remon- 
trances à  l'empereur  Adrien.  Leurs  apologies  furent  très-remar- 
quables, au  rapport  de  Lampride,  et  produisirent  une  impres- 
sion profonde  sur  l'esprit  de  ce  prince.  Il  ne  nous  reste  plus 
qu'un  fragment  de  celle  de  saint  Quadrat,  conservé  par  Eusèbe. 
On  y  lit  le  passage  suivant,  sur  les  miracles  de  Jésus-Christ  :  » 
Les  miracles  du  Sauveur  subsistent  toujours,  parce  qu'ils 
étaient  réels  et  véritables.  Les  malades  qu'il  a  guéris,  les  morts 
qu'il  a  ressuscites,  n'ont  pas  seulement  paru  un  instant,  ils 
sont  restés  sur  la  terre  avec  Lui;  ils  ont  vécu  longtemps  après 
son  départ,  et  quelques-uns  même  ont  prolongé  leur  carrière 
jusqu'à  notre  époque.  » 

Le  plus  célèbre  apologiste  de  cette  époque  fut  saint  Justin.  s.Jnstig. 
Né  à  Naplouse  ou  Flavia-Neapolis,  autrefois  Sichem  ou  Sicar,  Âpobgie.6 
ancienne  capitale  de  la  Samarie,  selon  Josèphe,  et  élevé  dans  le 
Paganisme ,  il  voulut  connaître  les  différentes  sectes  des  philo- 
sophes. Il  s'adressa  tour  à  tour  aux  stoïciens,  aux  pythagori- 
ciens, aux  académiciens  ;  mais  il  fut  loin  d'en  recevoir  les 
lumières  qu'il  cherchait.  Enfin,  un  jour  qu'il  se  promenait  seul 
sur  le  bord  de  la  mer,  qui  baigne  les  côtes  de  sa  patrie ,  il  aper- 
çut, en  se  retournant,  un  vieillard  qui  le  suivait  de  fort  près  (I). 
Frappé  de  son  port  majestueux,  ainsi  que  d'un  certain  mélange 
de  douceur  et  de  gravité  qui  paraissait  dans  sa  personne ,  Jus- 
tin l'aborde,  et  la  conversation  s'engage  sur  l'excellence  de 
la  philosophie.  Le  vieillard  convainquit  Justin  que  les  plus 
célèbres  philosophes  du  Paganisme  s'étaient  trompés ,  et  qu'ils 
n'avaient  bien  connu  ni  Dieu,  ni  l'homme  :  «  Je  crois,  au  reste, 
»  dit-il,  que  vous  aimez  les  discours  et  non  pas  les  œuvres;  que 

»  vous  cherchez  la  science  et  non  pas  la  pratique  de  la  vertu; 

»  nous ,  nous  parlons  peu  et  nous  agissons  beaucoup.  »  Frappé 
de  ce  langage,  Justin  demanda  à  qui  il  fallait  s'adresser  pour 
connaître  la  vérité  et  arriver  à  la  pratique  de  la  vertu.  Le  vieil- 
lard lui  indiqua  les  saintes  Ecritures.  Justin  les  lut;  éclairé  par 
cette  lecture  ,  et  frappé  d'ailleurs  des  vertus  et  du  courage  des 

(4)  Selon  quelques  auteurs,  ce  vieillard  était  un  chrétien  instruit 
<t  zélé.  —  Le  P.  Hallois  pense  que  c'était  un  ange.  —  Tillemont  et 
Dom  Maran  regardent  cette  dernière  conjecture  comme  probable  et 
l'appuient  de  plusieurs  raisons. 


1 32  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

martyrs ,  il  se  convertit  dans  les  dernières  années  du  règne  d'A- 
drien, de  l'an  132  à  138.  —  Il  fut  si  fervent  et  si  zélé,  qu'il 
alla  enseigner  publiquement  le  Christianisme  à  Rome,  gardant, 
pour  honorer  la  foi,  son  manteau  de  philosophe.  Il  est  même 
probable  qu'il  y  reçut  la  prêtrise,  d'autres  disent  le  diaconat 
seulement,  et  fit  partie  du  clergé  romain.  Son  école  est  la  pre- 
mière qu'on  puisse  citer  dans  les  annales  de  l'Eglise.  —  Justin 
composa  un  grand  nombre  d'ouvrages  pour  la  défense  de  la  foi. 
Le  plus  important  est  sa  grande  Apologie  qu'il  adressa  à  l'em- 
pereur Antonin,  et  à  ses  deux  fils  adoptifs,  Marc-Aurèle  et  Lu- 
cius  Verus,  gendre  de  Marc-Aurèle.  Il  y  mit  hardiment  ce  titre  : 
«  A  l'empereur  Titus,  iElius,  Adrien,  Antonin,  pieux,  auguste, 
césar;  et  à  son  fils,  Vérissime  ,  philosophe;  et  à  Lucius,  philo- 
sophe ,  fils  de  César  selon  la  nature,  et  de  l'empereur  par  adop- 
tion, amateur  de  la  science;  et  au  sacré  sénat,  et  à  tout  le 
peuple  romain,  pour  les  personnes  de  toutes  conditions,  qui 
sont  haïes  et  maltraitées  injustement  :  Justin,  fils  de  Priscus, 
l'un  de  ces  persécutés ,  présente  cette  requête.  » 

Après  ce  courageux  début,  Justin  commence  en  ces  termes  : 
c  La  raison  nous  enseigne  que  ceux  qui  sont  véritablement 
pieux  et  philosophes ,  n'aiment  et  ne  recherchent  que  la  vérité. 
On  vous  nomme  partout  pieux  et  philosophes;  on  dit  que  vous 
observez  la  justice  et  que  vous  aimez  la  science.  On  verra  par 
les  effets  ce  qu'il  faut  en  croire;  car  nous  prétendons  ne  rien 
vous  dissimuler  dans  cet  écrit,  mais  vous  demander  une  justice 
exacte  et  rigoureuse.  Qu'on  informe  contre  nous,  et,  si  les 
crimes  qu'on  nous  reproche  sont  prouvés ,  qu'on  nous  punisse 
comme  ils  le  méritent,  ou  même  plus  sévèrement  encore;  mais 
si  l'on  ne  découvre  rien  de  criminel  dans  notre  conduite ,  la  rai- 
son ne  vous  permet  pas  de  condamner  des  innocents  sur  de 
vagues  accusations,  et  pour  complaire  à  une  multitude  aveu- 
gle. »  —  Il  démontre  ensuite ,  avec  le  même  ton  de  fermeté  et 
de  haute  raison,  la  vérité  de  la  religion  chrétienne  par  une  foule 
de  preuves;  puis,  il  en  expose  la  doctrine.  —  Le  saint  apolo- 
giste parle  de  la  Trinité  en  ces  termes  :  «  Nous  adorons  le  véri- 
table Dieu,  le  Père  éternel,  auteur  de  toutes  choses;  son  Fils 
Jésus-Christ,  qui  a  été  crucifié  sous  Ponce-Pilate ,  et  l'Esprit- 
Saint  qui  a  parlé  par  les  Prophètes.  »  —  Abordant  le  mystère 


DEUXIÈME    SIÈCLE.  433 

de  la  génération  du  Verbe,  il  dit  «  qu'il  est  le  seul  Fils  de  Dieu, 
proprement  dit  :  étant  son  Verbe,  son  premier-né,  et  fait  homme 
par  sa  volonté.  Ceux  qui  prennent  le  Fils  pour  le  Père  font  voir 
qu'ils  ne  connaissent  pas  le  Père,  et  ne  savent  pas  même  que  le 
Père  de  l'univers  a  un  Fils  qui  est  aussi  Dieu.  »  —  Il  ne  s'ex- 
prime pas  moins  clairement  sur  l'Eucharistie  :  «  Cette  nourri- 
ture que  nous  appelons  Eucharistie ,  ne  peut  être  prise  que  par 
ceux  qui  croient  la  vérité  de  notre  doctrine ,  qui  ont  été  régéné- 
rés par  le  baptême ,  et  qui  vivent  conformément  aux  préceptes 
de  Jésus-Christ;  car  nous  ne  la  prenons  pas  comme  un  pain  ni 
comme  un  breuvage  ordinaire;  mais  nous  savons  qu'ayant  été 
consacrés  par  les  paroles  que  le  Verbe  de  Dieu  nous  a  ensei- 
gnées, ils  sont  devenus  le  corps  et  le  sang  de  Jésus-Christ,  qui 
s'est  fait  homme  pour  l'amour  de  nous.  »  —  Un  peu  plus  bas  , 
il  ajoute  :  «  Nous  nous  assemblons  le  dimanche,  parce  que  c'est 
le  premier  jour  où  Dieu  fit  le  monde,  et  que  le  même  jour  Jé- 
sus-Christ est  ressuscité  d'entre  les  morts  (1).  On  lit  dans  l'as- 
semblée les  écrits  des  Apôtres  et  des  Prophètes;  après  quoi , 
celui  qui  préside  fait  un  discours  pour  exhorter  les  fidèles  à  la 
pratique  de  la  vertu  ;  puis ,  on  offre  le  pain  et  le  vin  pour  être 
consacrés  et  distribués,  comme  je  l'ai  dit  (2).  »  —  Dans  un 

(\)  Le  dimanche  que  les  païens  nommaient  le  Jour  du  soleil  avait 
été  substitué  par  les  Apôtres  au  samedi  des  Juifs,  immédiatement  après 
la  résurrection  du  Sauveur. 

(2)  L'objet  capital  de  ces  assemblées  était  la  célébration  du  saint 
sacrifice,  auquel  on  donnait  les  différents  noms  de  cène,  de  fraction 
du  pain,  d'oblation,  de  collecte  (collecta,  assemblée),  d'eucharistie,  de 
liturgie  [office  public).  Voici  l'ordre  suivi  :  On  lisait  quelques  passages 
de  l'Ancien  Testament,  puis  du  Nouveau.  La  lecture  de  l'Evangile 
était  suivie  de  l'explication  et  exhortation  faites  par  l'évêque  ou  le 
prêtre.  On  offrait  les  dons,  c'est-à-dire  ,  le  pain  et  le  vin  mêlé  d'eau, 
selon  l'ordre  du  pape  Alexandre  1er.  Les  paroles  de  la  consécration 
étaient  prononcées  sur  la  matière  du  sacrifice.  On  récitait  en  commun 
l'Oraison  dominicale ,  le  célébrant  communiait  et  faisait  distribuer 
l'Eucharistie  aux  assistants  par  les  diacres.  Régulièrement  tous  les 
fidèles  présents  devaient  y  participer.  Les  enfants  même ,  au  com- 
mencement ,  recevaient  le  sacrement  de  l'autel.  La  communion  était 
distribuée  sous  les  deux  espèces ,  etc.  —  Outre  la  célébration  des 
saints  mystères,  des  prières  publiques  réunissaient  les  chrétiens  aux 
différentes  heures  du  matin  et  du  soir  ;  la  récitation  ou  le  chant  des 


1 34  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

autre  ouvrage  de  saint  Justin ,  son  Dialogue  avec  Triphon ,  on 
lit  encore,  au  sujet  du  même  dogme,  que  le  sacrifice  eucharis- 
tique était  celui  qui,  suivant  la  prédiction  de  Malachie,  devait 
être  offert  en  tout  lieu  :  «  Oui ,  dit-il ,  voilà  ce  que  le  Seigneur  a 
prédit  touchant  les  sacrifices  que  nous  offrons  partout ,  c'est-à- 
dire,  touchant  le  pain  et  la  coupe  eucharistiques,  qui,  comme 
nous  avons  vu,  ne  sont  pas  un  aliment  commun  et  un  breuvage 
ordinaire ,  mais  la  chair  et  le  sang  du  Verbe  de  Dieu  incarné.  » 
—  Le  saint  docteur  ne  pouvait  être  plus  formel  et  plus  précis 
sur  le  sacrement  et  sur  le  sacrifice  de  nos  autels. 

Un  autre  passage  du  Dialogue  avec  Triphon  atteste  la  grande 
et  miraculeuse  diffusion  du  Christianisme  à  cette  époque.  L'au- 
teur y  dit  :  «  De  tous  les  peuples  grecs  ou  barbares,  quels  que 
soient  leurs  noms  ou  leurs  mœurs,  soit  qu'ils  habilent  sous  des 
tentes,  soit  que,  errants  au  milieu  des  déserts,  ils  transportent 
leurs  demeures  dans  des  chariots  couverts ,  il  n'en  existe  point 
chez  qui  on  n'offre  des  sacrifices,  au  nom  de  Jésus-Christ,  au 
Père  créateur  de  toutes  choses.  »  —  Un  peu  plus  tard ,  saint 
Jérôme  pourra  ajouter  :  e  Le  Christianisme  a  pénétré  dans  l'ex- 
»  trême  Orient,  chez  les  Perses  et  les  Indiens;  l'Arménien  a  dé- 
»  posé  son  carquois;  les  Huns  chantent  les  psaumes  de  David; 
»  le  soleil  de  la  foi  a  échauffé  les  glaces  de  la  Scylhie;  le  Gèle  à 
»  la  rouge  chevelure,  au  regard  sauvage,  promène  des  églises 
»  sous  ses  tentes,  etc.  »  —  Ailleurs,  on  trouve  ces  belles  paroles 
de  saint  Justin  :  «  De  même  que  l'on  taille  souvent  les  branches 
fécondes  de  la  vigne,  pour  faire  naître  des  bourgeons  plus  abon- 
dants et  plus  forts;  de  même  les  païens,  sans  le  vouloir,  en 
usent  avec  nous  :  car  le  peuple  chrétien  est  un  cep  planté  par 
Dieu  le  Père  et  par  Jésus-Christ  le  Sauveur.  » 

Saint  Justin  finit  ainsi  sa  grande  Apologie  :  «  Si  la  doctrine 


psaumes  faisait  le  fond  de  ces  offices.  Les  matines  semblent  avoir  suc- 
cédé au  sacrifice  du  matin  de  l'ancienne  loi.  Les  vêpres  tenaient  la 
place  du  sacrifice  du  soir,  et  ont  été  instituées  pour  sanctifier  le  com- 
mencement de  la  nuit.  Les  prières  de  tierce ,  de  sexte ,  de  none  pas- 
sèrent aussi  dans  les  usages  des  chrétiens,  qui  les  conservèrent  après 
les  avoir  reçues  des  Juifs.  On  en  trouve  des  traces  dans  les  Actes  des 
Apôtres  et  dans  les  auteurs  des  premiers  siècles.  (Hist.  de  l'Egl.,  par 
M.  Duras,  U  I,  p.  64,  65,  76.) 


DEUXIÈME  SIÈCLE. 


435 


que  nous  venons  de  vous  exposer  vous  semble  raisonnable, 
respectez-la  comme  elle  le  mérite;  si  vous  la  jugez  sans  valeur, 
méprisez-la,  mais  ne  condamnez  pas  à  mort,  pour  cela,  des 
hommes  qui  n'ont  fait  aucun  mal;  d'autant  plus  que  vous  ne 
dites  rien  à  ceux  qui  adorent  des  arbres,  des  fleuves,  des  rats, 
des  chats,  des  crocodiles  et  autres  animaux.  »  —  D'après  le 
témoignage  d'Orose  et  de  Zonaras ,  cette  Apologie  fît  une  forte 
impression  sur  Antonin,  et  le  rendit  favorable  aux  chrétiens. 
Un  décret  de  ce  prince,  dont  l'authenticité  est  aujourd'hui  re- 
connue, ne  laisse  plus  de  doute  à  ce  sujet. 

Pendant  le  calme  qui  suivit,  saint  Polycarpe,  disciple  de  saint 
Jean ,  ami  de  saint  Ignace  d'Anlioche ,  maître  de  saint  Irénée  et 
évèque  de  Smyrne,  vint  à  Rome,  sous  le  pontificat  de  saint 
Anicet,  dixième  pape,  afin  de  le  consulter  sur  plusieurs  points 
de  discipline,  et  particulièrement  sur  la  célébration  de  la  Paque. 
Pour  comprendre  cette  dernière  question,  il  faut  savoir,  dit  Ber- 
gier,  qu'afin  d'imiter  l'exemple  de  Jésus-Christ,  les  chrétiens  de 
l'Asie  Mineure,  la  métropole  d'Ephèse  surtout  et  les  églises  de 
sa  dépendance,  avaient  coutume  de  manger  un  agneau,  le  soir 
du  quatorzième  jour  de  la  lune  de  mars,  comme  font  les  Juifs, 
et  de  nommer,  comme  eux,  ce  repas  la  Pâque.  A  Rome  et  dans 
toutes  les  autres  églises  du  monde,  on  retardait  le  repas  de 
l'agneau  pascal  jusqu'à  la  nuit  du  samedi-saint,  afin  de  l'unir 
à  la  solennité  de  la  Résurrection.  C'est  à  cet  usage  que  fait  allu- 
sion la  Préface  qui  se  chante  à  la  bénédiction  du  cierge  pascal, 
où  le  célébrant  dit  :  «  Dans  cette  nuit  est  immolé  le  véritable 
Agneau,  parle  sang  duquel  sont  consacrées  les  maisons  des 
fidèles.  »  —  Quant  à  la  fête  de  la  Résurrection  elle-même ,  les 
églises  de  l'Asie  Mineure  la  célébraient  constamment  trois  jours 
après  le  quatorze  de  la  lune  de  mars,  que  ce  fût  un  dimanche 
ou  non.  Partout  ailleurs,  au  contraire,  cette  grande  solennité 
était  invariablement  fixée  au  premier  dimanche ,  qui  suivait  le 
quatorzième  jour  de  la  lune  de  mars.  —  Après  un  mûr  examen 
de  ces  usages  différents,  saint  Anicet  et  saint  Polycarpe  con- 
vinrent de  ne  pas  rompre  les  liens  de  la  charité  pour  ce  point 
de  discipline,  sur  lequel  chaque  église  garda  pour  lors  sa  cou- 
tume particulière.  La  chose  en  étant  ainsi  réglée,  les  deux  saints 
participèrent  ensemble  aux  sacrés  mystères ,  et  Anicet,  pour  ho- 


Question  de 

la  Pàque 
entre  le  pape 

S.  Anicet  et 
S.  Polycarpe. 

An  158. 


136 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Mort 
d'Antonin 
ii-  Pieu. 

Marc-Aurèle, 

son 

caractère. 


Quatrième 
persécution 

sous 
Marc-Aurèle. 

An  ICI. 


norer  l'illustre  Polycarpe ,  voulut  qu'il  consacrât  la  divine  Eu- 
charistie dans  son  église. 

Cette  question  s'agita  sur  la  fin  du  règne  de  l'empereur  An- 
tonin  le  Pieux,  qui  mourut  en  161,  et  eut  pour  successeur 
Marc-Aurèle ,  son  gendre  et  son  fils  adoplif.  —  Toujours  en 
guerre,  et  cependant  toujours  prêt  à  donner  la  paix  à  ses  en- 
nemis et  à  l'empire,  Marc-Aurèle  fut  un  grand  empereur.  Ayant 
reçu  de  la  nature  d'excellentes  qualités  qu'une  éducation  soi- 
gnée développa  encore,  il  passa  pour  un  philosophe  et  môme 
pour  un  sage  distingué  du  Paganisme.  Mais ,  selon  la  remarque 
de  Tillemont,  la  sagesse  païenne  est  bien  loin  de  la  sagesse  véri- 
table et  de  la  règle  éternelle  de  la  vraie  vertu;  car,  avec  sa  répu- 
tation de  philosophe,  Marc-Aurèle  fut  un  prince  faux,  altier, 
superstitieux  à  l'excès ,  égoïste  et  corrompu  par  système. 
Marié  à  Faustine,  fille  de  l'empereur  précédent  et  véritable 
Messaline,  au  lieu  de  la  contenir  dans  le  devoir,  il  se  déshono- 
rait lui-même  en  flattant  et  en  récompensant  ses  complices. 
Bien  plus,  il  porta  le  cynisme  et  l'impiété  jusqu'à  mettre  cette 
prostituée  au  nombre  des  déesses.  Il  lui  éleva  un. temple  et  lui 
fit  offrir  des  sacrifices  (1). 

Avec  cette  perversité ,  l'empereur  Marc-Aurèle  pouvait  persé- 
cuter les  chrétiens ,  aussi  bien  que  ses  prédécesseurs  Trajan  et 
Adrien.  —  Il  était  d'ailleurs,  dit  Bossuet,  prévenu  par  les  ca- 
lomnies dont  on  chargeait  leur  religion.  —  Ce  prince  se  piquait 
aussi  de  philosophie;  or,  le  Christianisme  n'avait  pas  d'enne- 
mis plus  irréconciliables  que  les  philosophes,  dont  il  humiliait 
l'orgueilleuse  raison,  condamnait  les  erreurs  et  détruisait  l'in- 
fluence. —  Le  trône  impérial,  au  reste,  étant  fondé  sur  un 
despotisme  arbitraire,  et  soutenu  par  toutes  les  institutions  du 
Paganisme,  il  était  toujours  facile  de  prévenir  et  d'irriter  les 
Césars  contre  la  religion  nouvelle,  dont  les  principes  divins  et 
immuables,  fixant  et  consacrant  tous  les  droits  de  Dieu  et  de 
l'homme,  renversaient  de  fond  en  comble  toutes  les  folies 
païennes  et  opposaient  une  barrière  insurmontable  aux  excès 
du  pouvoir.  On  la  présentait  comme  une  vaste  conspiration 
contre  liautorité  des  empereurs.  Ceci  fait  comprendre  pourquoi , 


(4)  Jtfles  Gapitolin.  —  Dion  Gassiua» 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  137 

selon  la  juste  remarque  de  Bossuet,  le  Christianisme  fut  persé- 
cuté sous  les  bons  comme  sous  les  mauvais  princes.  —  Marc- 
Aurèle  persécuta  donc  les  chrétiens  et  avec  violence.  On  en 
arrêta  un  grand  nombre.  Les  uns  furent  tellement  déchirés 
à  coups  de  fouet ,  que  le  sang  ruisselait  de  leurs  veines  et  qu'on 
découvrait  jusqu'à  leurs  entrailles;  les  autres,  étendus  sur 
des  chevalets  et  soumis  à  des  tortures  affreuses,  étaient  en- 
suite traînés,  tout  couverts  de  plaies,  sur  des  têts  et  des  pierres 
aiguës. 

Saint  Polycarpe,  évèque  de  Smyrne  depuis  soixante-dix  ans,  Martyre  de 
fut  un  des  plus  célèbres  martyrs  de  cette  persécution.  Traduit  SCuu?r?X 
devant  le  proconsul,  à  l'âge  de  cent  ans,  selon  Tillemont,  ou  à  ses  Mirçne* 
de  cent  vingt,  d'après  Basnage,  le  vieil  athlète  de  Jésus-Christ  auTcô. 
fut  sommé  de  trahir  et  de  maudire  son  divin  Maître,  a  II  y  a 
quatre-vingt-six  ans  que  je  le  sers,  répondit  Polycarpe,  et  je 
n'en  ai  reçu  que  du  bien  ;  comment  voulez-vous  que  je  l'aban- 
donne? »  Le  proconsul  irrité  le  condamna  au  feu;  mais, 
les  flammes  formèrent  comme  une  voûte  autour  du  saint  martyr 
et  l'épargnèrent  miraculeusement,  en  sorte  qu'on  fut  obligé  de 
le  percer  d'un  coup  d'épée.  —  Les  chrétiens  de  Smyrne  recueil- 
lirent ses  ossements  avec  le  plus  grand  respect,  et,  dans  une 
lettre  qu'ils  adressèrent,  à  cette  occasion,  à  l'Eglise  de  Phila- 
delphie ,  ils  s'expriment  ainsi  :  «  Nous  avons  renfermé  dans  un 
lieu  convenable  ces  reliques,  plus  précieuses  que  l'or  et  les 
pierreries,  et  nous  espérons  que  Dieu  nous  fera  la  grâce  de 
pouvoir  nous  y  assembler  tous  les  ans  pour  célébrer  avec  joie 
la  fête  du  bienheureux  martyr,  afin  d'honorer  la  mémoire  de 
ceux  qui  ont  combattu  généreusement,  et  d'animer  par  leur 
exemple  ceux  qui  viendront  dans  la  suite.  »  —  Il  ne  nous  reste 
de  saint  Polycarpe  qu'une  seule  lettre,  si  vénérée  des  Eglises 
d'Asie,  qu'on  la  lisait  encore  publiquement  trois  cents  ans 
après  sa  mort.  —  Son  zèle  pour  la  pureté  de  la  foi  était  si 
grand,  que  lorsqu'il  entendait  proférer  quelque  erreur,  il  s'en- 
fuyait en  criant  :  «  Ah  !  grand  Dieu ,  à  quel  temps  m'avez-vous 
réservé!  »  On  dit  qu'ayant  rencontré  Marcion  à  Rome,  cet 
hérésiarque  lui  demanda  s'il  le  connaissait.  «  Oui,  répondit  le 
saint  évèque,  saisi  d'horreur,  je  te  connais  pour  le  fils  aîné  de 
Satan.  »  Une  autre  fois,  ayant  vu  Cérinlhe  entrer  dans  un  bain  : 


138 


COURS  D  HISTOIRE 


Martyre 
de  S.  Justin. 


An  467. 


Autres  Pères 
apologistes. 


Catalogne 
des  livres  de 

l'Ancien 
Testament , 

par 
S.  Méliton. 


c  Fuyons,  s'écria-t-il ,  de  peur  que  la  maison  ne  tombe  sur 
nous.  »  —  Les  souvenirs  qu'a  laissés  saint  Polycarpe,  dans 
l'antiquité  ecclésiastique,  sont  empreints  de  la  grandeur  apos- 
tolique. Autour  de  lui,  comme  autour  de  Paul  et  de  saint  Jean  , 
se  groupait  un  essaim  de  disciples  fidèles.  Ces  pépinières  apos- 
toliques furent  comme  le  premier  germe  de  l'institution  des 
séminaires  régularisée  par  le  concile  de  Trente. 

A  la  vue  du  sang  des  chrétiens  qui  coulait  de  toutes  parts, 
saint  Justin  éleva  de  nouveau  la  voix  en  leur  faveur,  et  présenta 
à  l'empereur  Marc-Aurèle  sa  seconde  Apologie.  Mais  cette  fois 
il  paya  de  sa  tête  sa  courageuse  démarche.  Le  préfet  de  Rome, 
Rusticus,  le  fit  battre  de  verges  et  décapiter  avec  plusieurs  de 
ses  disciples. 

Trois  autres  apologistes,  saint  Méliton,  évèque  de  Sardes, 
saint  Apollinaire,  évèque  d'Hiéraple,  et  Athénagore ,  philosophe 
chrétien  d'Athènes,  furent  alors  suscités  du  ciel  pour  adresser 
de  nouvelles  remontrances  à  l'empereur.  —  On  voit ,  par  l'apo- 
logie d'Athénagore ,  que  les  païens  reprochaient  ordinairement 
aux  chrétiens  trois  crimes  :  l'athéisme,  l'inceste  et  les  repas  de 
chair  humaine.  Le  dogme  de  l'unité  de  Dieu,  une  interpréta- 
tion absurde  de  celui  de  l'Eucharistie,  où  le  chrétien  communie 
au  corps  et  au  sang  de  Jésus-Christ  sous  les  espèces  sacramen- 
telles, l'ignorance  ou  la  mauvaise  foi  qui  confondait  les  chré- 
tiens avec  les  gnostiques,  expliquent  ces  calomnieuses  accusa- 
tions dans  la  bouche  des  païens.  —  Eusèbe  et  saint  Jérôme 
disent  que  les  apologies  de  saint  Méliton  et  de  saint  Apollinaire, 
furent  très-remarquables,  mais  il  ne  nous  en  reste  que  des  frag- 
ments. Dans  un  de  ces  fragments,  saint  Méliton  enseigne  de  la 
manière  la  plus  claire  que  e  Jésus-Christ  est  véritablement  Dieu 
avant  tous  les  siècles,  et  véritablement  homme  depuis  sa  nais- 
sance de  la  sainte  Vierge.  » 

Il  avait  composé  plusieurs  autres  ouvrages  qui  sont  aussi 
perdus ,  excepté  un  catalogue  des  Livres  de  l'Ancien  Testament 
conservé  par  Eusèbe.  Cet  écrit  ne  contient  que  les  Livres  insérés 
dans  le  canon  des  Juifs.  Le  but  de  l'auteur,  dit  Bérault-Ber- 
castel,  était  de  faire  connaître  aux  chrétiens  de  son  temps,  non 
le  canon  des  différentes  Églises  par  rapport  aux  Livres  de  l'An- 
cien Testament,  mais  seulement  l'ancien  canon  des  Juifs.  Il  y  a 


PEtJXIÈME  SIÈCLE,  139 

cependant  omis  le  Livre  d'Esther,  quoique  reçu  par  eux  (1).  Ce 
catalogue  des  divines  Écritures  est  le  plus  ancien  qui  se  trouve 
dans  les  auteurs  ecclésiastiques;  il  a  été  suivi  par  différents 
Pères,  dont  quelques-uns  y  ajoutaient  seulement  le  Livre  d'Es- 
ther. Mais  la  plupart  d'entre  eux  ne  laissent  pas  de  citer, 
comme  sacrés  et  divins,  divers  autres  Livres  en  nombre  plus  ou 
moins  grand,  que  l'Eglise  a  insérés  depuis  dans  le  canon.  — 
D'un  autre  côté,  les  savants  de  la  Synagogue,  que  saint  Méli- 
ton  avait  consultés  dans  différents  voyages  entrepris  pour  cela, 
admettaient  aussi  comme  divins  et  inspirés  d'autres  Livres  que 
ceux  qui  étaient  renfermés  dans  le  canon  d'Esdras.  —  C'est 
donc  à  tort  que  les  hérétiques  modernes  prétendent  opposer  le 
sentiment  de  la  Synagogue  et  des  Pères  des  premiers  siècles 
au  sentiment  de  l'Église,  qui  alors  ne  s'était  pas  encore  pro- 
noncée sur  cette  question.  Depuis ,  elle  a  décidé  ce  point  comme 
beaucoup  d'autres,  et  elle  a  ajouté  au  canon  de  la  Synagogue 
décrit  par  saint  Méliton ,  les  Livres  d'Esther,  de  Tobie ,  de 
Judith,  l'Ecclésiastique,  la  Sagesse,  le  premier  et  le  second 
Livre  des  Machabées.  —  Saint  Méliton  a  été  accusé  par  Origène 
d'avoir  méconnu  la  simplicité  de  la  nature  divine;  mais  il  est 
suffisamment  vengé,  dit  le  savant  auteur  de  l'Histoire  du  dogme 
catholique,  par  les  éloges  sans  restriction  que  lui  donnent 
Eusèbe  et  saint  Jérôme. 

On  ignore  l'impression  que  les  dernières  apologies  firent  sur       Miracle 
l'esprit  de  Marc-Aurèle;  mais,  il  arriva  peu  de  temps  après  un    ^^^^ 
fait  merveilleux  dont  le  résultat  n'est  pas  incertain.  Car,  à         — ^ 
moins  de  tout  nier  en  histoire,  il  faut  en  convenir.  Au  fort  de      An 
l'été  et  par  une  chaleur  brûlante,  attiré  et  cerné  dans  des  mon- 
tagnes arides  et  des  défilés  sans  issue  de  la  Moravie  actuelle, 
par  les  Quades,  tribu  barbare  de  la  Germanie,  l'empereur  était 
au  moment  de  périr  de  soif  avec  toute  son  armée.  Dans  celte 
extrémité,  les  soldats  chrétiens,  qui  faisaient  partie  de  l'expédi- 
tion, et  qui  appartenaient  principalement  à  une  légion  recrutée 
à  Mélitine  en  Cappadoce,  tombèrent  à  genoux  et  se  mirent  à 
prier.  Tout  à  coup  le  ciel  se  couvrit  de  nuages,  et  une  pluie 


(4)  Bergier  dit  que  cette  omission  a  pu  être  l'effet  d'une  faute  do 
copiste. 


140  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

abondante  et  douce  tomba  du  côté  des  Romains.  D'abord,  ils 
levaient  la  tète  et  recevaient  l'eau  dans  la  bouche ,  tant  la  soif 
les  pressait;  ensuite  ils  remplirent  leurs  casques  et  leurs  bou- 
cliers, et  burent  abondamment  eux  et  leurs  chevaux.  Les 
Quades  crurent  ce  moment  favorable  pour  les  attaquer;  mais  le 
ciel  s'armant  pour  les  Romains,  fit  tomber  sur  les  seuls  bar- 
bares une  grêle  épouvantable  mêlée  de  tonnerres  et  de  feux,  qui 
écrasaient  et  dévoraient  leurs  bataillons.  Leur  armée  fut  dis- 
persée, et  plusieurs  vinrent  chercher,  dans  les  rangs  ennemis, 
un  asile  contre  les  torrents  d'eau  et  de  feu  qui  ravageaient  leur 
propre  camp. 

Tout  le  monde  regarda  cet  événement  comme  miraculeux. 
Pour  en  perpétuer  le  souvenir,  on  éleva  un  monument ,  et  l'on 
voit  encore,  aujourd'hui,  à  Rome,  la  représentation  de  ce  pro- 
dige sur  les  bas-reliefs  de  la  colonne  Antonienne.  Dion  Gas- 
sius,  Jules  Gapitolin,le  poète  Glaudien ,  Suidas ,  Thémistius, 
saint  Apollinaire  d'Hiéraple,  Tertullien,  Eusèbe,  saint  Jérôme, 
Orose,  en  un  mot,  chrétiens  et  païens,  Romains  et  barbares, 
tous  sont  d'accord  sur  la  réalité  du  miracle.  Quelques  païens 
seulement  l'attribuèrent  à  des  magiciens  qui  suivaient  l'armée; 
d'autres ,  aux  prières  et  à  la  piété  de  Marc-Aurèle.  Mais  l'em- 
pereur reconnut  lui-même  qu'il  devait  cette  faveur  aux  soldats 
chrétiens;  et,  en  reconnaissance,  il  donna,  à  leur  légion  le  nom 
de  Légion  fulminante,  porté  jusque-là  par  une  autre,  la  dou- 
zième. Tertullien ,  témoin  contemporain ,  dans  son  Apologie ,  et 
dix  ans  après  dans  un  mémoire,  atteste  solennellement  que 
Marc-Aurèle ,  dans  une  lettre  qu'il  écrivit  au  sénat ,  et  que  l'on 
conservait  encore  au  111e  et  au  ive  siècle,  disait  formellement, 
que  son  armée ,  près  de  périr,  avait  été  sauvée  par  les  prières 
des  chrétiens.  L'historien  Eusèbe ,  saint  Jérôme  et  Orose  affir- 
ment la  même  chose.  Il  n'y  a  pas  à  hésiter  en  présence  de 
pareils  témoignages.  Aussi  l'empereur,  prenant  des  dispositions 
plus  favorables,  fit-il  cesser  la  persécution  contre  le  Christia- 
nisme. 
Antres  sectes  L'Eglise  eut  alors  à  combattre  une  foule  de  nouveaux  gnosli- 
ques  et  l'hérésiarque  Montan.  —  Tatien,  assyrien  de  naissance, 
philosophe  de  profession ,  disciple  de  saint  Justin  et  auteur  de 
plusieurs  écrits  en  faveur  du  Christianisme,  se  déprava  après  la 


de 
(inostiques 


Deuxième  siècle.  1-ii 

mort  de  son  maître,  selon  saint  Irénée,  saint  Epiphane,  Eusèbe, 
Théodoret,  Tillemont,  et  devint  le  chef  de  la  secte  des  Encratites 
ou  Continents.  Il  admettait,  comme  Valentin,  plusieurs  puis- 
sances invisibles  émanées  de  Dieu;  comme  Cerdon  et  Marcion, 
il  supposait  un  second  principe  qui  avait  créé  le  monde  ;  selon 
lui,  la  matière  était  essentiellement  mauvaise.  Ses  disciples 
s'abstenaient  du  vin  et  de  la  chair  des  animaux,  condamnaient 
le  mariage,  et  n'employaient  que  de  l'eau  dans  la  célébration  de 
l'Eucharistie,  ce  qui  leur  fit  encore  donner  le  nom  d'Aquariens. 
A  l'exemple  de  beaucoup  de  gnostiques,  Tatien  soutenait  que 
Jésus-Christ  n'avait  eu,  dans  son  incarnation,  qu'un  corps 
apparent.  C'est  principalement  contre  cette  dernière  erreur,  au 
rapport  de  Baronius  et  de  plusieurs  autres,  que  l'Apôtre  saint 
Jean,  témoin  des  commencements  du  Gnosticisme,  avait  écrit 
ses  deux  premières  Epltres.  Tatien  a  fait  une  Concordance  des 
quatre  Evangiles.  Le  seul  titre  de  cet  ouvrage  suffit  pour  établir 
la  tranquille  possession  des  quatre  Evangiles ,  dans  l'Eglise ,  au 
deuxième  siècle. — Bardesane,  esprit  très-cultivé,  comme  Ta- 
tien, fut  d'abord  fortement  attaché  à  la  doctrine  catholique; 
mais  il  se  laissa  entraîner  aux  erreurs  des  gnostiques  qu'il 
modifia  en  les  mitigeant,  et  devint  ainsi  l'auteur  d'une  secte 
semi-gnostique  qui  subsista  longtemps  en  Syrie.  Il  admettait 
deux  principes  de  toutes  choses  :  le  principe  bon  avait  créé  les 
âmes  pures  et  les  avait  unies  à  un  corps  subtil  et  aérien  ;  le 
principe  mauvais  les  avait  ensuite  séduites  et  enfermées  dans 
un  corps  matériel  et  corruptible,  ce  qui  produisait  la  lutte  des 
passions  et  de  la  raison.  Bardesane  niait  la  résurrection  de  la 
chair,  et  soutenait  que  le  corps  de  Jésus-Christ  était  aérien  ou 
céleste.  —  Hermogène  voulut  allier  les  principes  du  Christia- 
nisme avec  ceux  des  stoïciens,  et  enseigna  que  la  matière  était 
éternelle,  dans  l'intention  de  concilier  l'existence  du  mal  sur  la 
terre  avec  la  bonté  de  Dieu.  Selon  lui,  l'Ecriture  ne  dit  nulle 
part  que  Dieu  eût  fait  la  matière  de  rien;  au  contraire,  elle 
nous  le  représente  formant  le  monde  in  principio,  dans  un 
principe  préexistant y  principe  aveugle,  ou  racine  active  et  iné- 
puisable du  mal ,  dont  Dieu  pouvait  bien  atténuer,  mais  dont 
il  ne  pouvait  dominer  entièrement  les  efforts.  Tertullien  a  victo- 
rieusement démontré  la  fausseté  de  l'interprétation  des  paroles 


Hi  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

de  la  Genèse  faile  par  Hermogène ,  ainsi  que  l'absurdité  de  tout 
son  système.  On  prétend  que  cet  hérésiarque  croyait  aussi  que 
le  corps  de  Jésus-Christ  avait  été  tiré  du  soleil,  et  y  était 
retourné  après  l'Ascension.  —  Hermias  et  Séleucus,  tous  deux 
disciples  d'Hermogène,  faisaient  de  Dieu  un  être  corporel, 
rejetaient  le  baptême  d'eau,  attendaient  un  baptême  d'air  subtil 
et  de  feu,  et  ne  reconnaissaient  point  d'autre  enfer  que  la  vie 
présente.  —  Théodote,  de  Bysance,  corroyeur  de  profession, 
mais  non  sans  culture  intellectuelle ,  apostasia  dans  une  persé- 
cution, et  nia  ensuite  la  divinité  de  Jésus-Christ  pour  se 
justifier,  abritant  sa  lâcheté  sous  un  blasphème.  Il  reconnaissait 
cependant  la  maternité  virginale  de  Marie.  Ses  disciples  furent 
appelés  Aloges  ou  négateurs  du  Verbe,  comme  rejetant  le  Verbe 
et  l'Evangile  de  saint  Jean,  qui  en  établit  si  clairement  la 
divinité.  Ils  furent  condamnés  dans  deux  conciles,  l'un  de 
Rome,  en  146,  l'autre  d'Hiéraple,  en  173.  —  Théodote  le 
banquier,  disciple  du  corroyeur,  disait  que  Melchisédech  était 
le  médiateur  des  anges,  comme  Jésus-Christ  l'était  des  hommes; 
en  sorte  que  le  premier  était  supérieur  au  second  par  la  dignité 
de  son  ministère  et  môme  par  l'excellence  de  sa  nature.  Ses  sec- 
tateurs reçurent  le  nom  de  Melchisédéciens.  —  Arlémon  ou  Arté- 
mas  enseigna  à  peu  près  la  même  doctrine  que  Théodote  le 
corroyeur,  son  maître,  et  contribua  à  donner  de  l'éclat  à  la  secte 
par  son  talent  et  son  éloquence.  —  Praxéas  niait  la  distinction 
des  trois  personnes  divines  :  «  Il  n'y  a,  disait-il,  qu'un  Dieu 
unique  et  unipersonnel ,  qui  est  lui-même  Père,  Fils  et  Saint- 
Esprit.  Toute  distinction  réelle  entre  le  Père  et  le  Fils  détruit 
l'unité  divine.  C'est  le  Père  qui  est  né  de  la  vierge  Marie ,  qui  a 
souffert,  qui  est  Jésus-Christ  lui-même.  En  se  faisant  homme, 
le  Père  s'était  fait  être  à  lui-même  son  Fils.  »  Praxéas  appuyait 
son  erreur  sur  un  ensemble  de  textes  de  l'Ecriture  sainte,  et 
principalement  sur  quelques  passages  empruntés  à  l'Evangile 
de  saint  Jean ,  comme  celui-ci  :  Ego  et  Pater  unum  sumus.  — 
Cet  hérésiarque  a  été  vigoureusement  et  solidement  réfuté  par 
Tertullien.  —  Praxéas  est  le  chef  des  modalisies;  ses  sectateurs 
et  ses  disciples  ont  été  appelés  aussi  Patripassiens. 
Le  Modaiisme,  Comme  on  peut  le  conclure  de  ce  qui  précède,  le  Modalismo 
uutrîniuitt.    esl  l'erreur  de  ceux  qui  ont  prétendu  que  la  nature  divine  sub- 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  143 

sistait  dans  une  seule  personne,  dont  le  Père ,  le  Fils  et  le  Saint- 
Esprit  sont  trois  noms  ou  trois  formes,  trois  forces  ou  trois  déve- 
loppements. Quelque  différence  qu'il  puisse  y  avoir  entre  les 
diverses  formes  de  cette  erreur,  tous  les  modalistes  reconnais- 
saient deux  principes  que  l'on  doit  regarder  comme  les  fonde- 
ments de  leur  commune  doctrine.  Le  premier,  que  non-seulement 
Dieu  est  unique  dans  sa  nature,  mais  qu'il  est  unipersonnel,  et 
que  la  pluralité  des  personnes  subsistantes  et  distinctes  est  in- 
compatible avec  l'unité  divine  ou  la  monarchie ,  telle  que  nous 
la  révèlent  les  saintes  Écritures.  Le  second,  que  Jésus-Christ  est 
vraiment  Dieu,  qu'il  a  en  lui  la  nature  divine,  mais  qu'il  est  une 
même  personne  que  le  Père.  Le  Sauveur  est  tellement  Dieu , 
dans  ce  système ,  qu'il  est  la  divinité  tout  entière  prise  d'une 
manière  absolue,  sans  distinction  et  sans  subordination  person- 
nelle. C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  un  savant  auteur  que  le  Moda- 
lisme  n'est,  aie  prendre  dans  son  fond,  que  l'exagération  du 
dogme  de  la  divinité  de  Jésus-Christ,  bien  loin  d'en  être  la  né- 
gation. 

Montan,  né  en  Phrygie,  convoita,  quoique  simple  néophyte  et 
eunuque,  les  premières  dignités  de  l'Église.  Cette  ambition  im- 
modérée ouvrit  son  cœur  au  démon;  il  fut  réellement  possédé, 
au  rapport  de  plusieurs  Pères ,  et  se  trouva  tout  à  coup  agité 
comme  un  furieux.  D'autres  l'ont  cru  épileplique,  et  quelques- 
uns  simplement  imposteur.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans  cet  état  il  se 
mit  à  proférer  des  paroles  inintelligibles  qu'une  populace  igno- 
rante regarda  comme  l'effet  d'une  inspiration  céleste.  Deux 
femmes  opulentes,  mais  de  mauvaises  mœurs,  Priscille  et  Maxi- 
mille, quittèrent  leurs  maris  et  s'associèrent  au  nouveau  pro- 
phète. Comme  lui  elles  se  disaient  inspirées,  et  parlaient  hors  de 
sens  et  de  propos.  —  Voici  les  principales  erreurs  de  Montan  : 
Dieu  avait  d'abord  voulu  sauver  le  genre  humain  par  Moïse  et  par 
les  Prophètes;  ayant  échoué  dans  ce  dessein,  il  s'était  incarné; 
n'ayant  pas  encore  réussi,  il  avait  fait  descendre  le  Saint-Esprit 
dans  ce  sectaire  et  dans  ses  deux  méprisables  complices ,  afin  de 
consommer  son  ouvrage,  et  de  répandre  par  eux,  sur  le  monde, 
la  plénitude  de  la  grâce  et  de  la  lumière.  En  conséquence  il  se 
nommait  le  Paraclet,  et  s'attribuait  la  mission  de  réformer  l'E- 
glise. —  Quant  à  la  Trinité,  saint  Epiphane,  Philastre  et  Théo- 


\U  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

doret  soutiennent  que  les  montanistes  avaient  les  mêmes  senti- 
ments  que  l'Eglise  catholique.  —  Montan  et  ses  premiers 
disciples,  dit  Eusèbe,  ne  changèrent  rien  à  la  foi  renfermée 
dans  le  Symbole. 

Affectant  une  morale  austère,  les  montanistes  condamnaient  les 
secondes  noces,  ordonnaient  de  nouveaux  jeûnes,  des  absti- 
nences extraordinaires,  et  établirent  trois  carêmes  et  deux  se- 
maines de  xérophagie,  pendant  lesquels  ils  s'abstenaient  non- 
seulement  de  viande,  mais  encore  de  tout  ce  qui  a  du  jus  :  ils 
ne  vivaient  que  d'aliments  secs.  Ils  ne  permettaient  pas  aux 
chrétiens  de  se  livrer  à  l'étude  des  sciences  profanes;  ils  dé- 
fendaient de  fuir  la  persécution,  et  n'admettaient  pas  les 
grands  pécheurs  au  sacrement  de  la  réconciliation.  Ils  s'ar- 
rogeaient même  le  droit  de  dissoudre  les  mariages,  sous 
prétexte  de  favoriser  la  continence.  Ils  soutenaient  aussi  que 
les  femmes  pouvaient  recevoir  les  ordres  sacrés ,  etc. 

Il  passe  pour  certain  que  Montan  et  Maximille  finirent  par 
s'étrangler  dans  un  de  leurs  accès  convulsionnaires;  mais  leur 
mort  ne  mit  pas  fin  à  leur  secte,  qui  subsista  encore  longtemps, 
et  s'étendit,  dit  Newman,de  Gonstantinople  à  Carthage,  où, 
par  les  apparences  d'une  austérité  inflexible,  elle  séduisit  un  des 
premiers  génies  de  l'Eglise,  l'immortel  Tertullien.  En  Afrique, 
elle  se  fractionna,  et  plusieurs  de  ses  fanatiques  partisans  s'y 
comportèrent  comme  l'ont  fait  plus  tard  les  quakers,  les  mô- 
miers,  les  trembleurs  et  danseurs  de  la  Réforme.  —  Saint  Apol- 
linaire d'Hiéraple  fut  le  plus  zélé  adversaire  des  montanistes;  il 
les  condamna  et  les  excommunia  dans  un  concile  de  vingt-six 
évêques,  tenu,  en  173,  dans  sa  ville  épiscopale. 
Les  papes         A.  la  suite  de  quelques  auteurs  protestants  du  xvir3  siècle, 
Eieuti.èrcet    M.  A.  Thierry  et  M.  Ampère  ont,  de  nos  jours,  accusé  le  pape 
faussement     saint  Eleuthère ,  et  son  successeur,  le  pape  saint  Victor,  d'avoir 
accusés       partagé  les  erreurs  des  montanistes.  A  l'appui  de  cette  assertion. 

de  montanisme.   7.      .  .  .  .__  .  ' 

ils  citent  les  témoignages  d  Eusèbe ,  de  saint  Jérôme  et  de  Ter- 
tullien. Or,  dans  les  passages  indiqués  d'Eusèbe  et  de  saint 
Jérôme,  on  ne  trouve  pas  un  mot  qui  puisse  motiver  et  justifier 
une  pareille  accusation.  Quant  au  témoignage  de  Tertullien, 
outre  qu'il  est  tout  à  fait  suspect,  vu  qu'il  est  tiré  du  livre  Ad- 
venus Praxeam,  composé  alors  que  l'auteur  était  profondément 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  145 

égaré  et  défenseur  ardent  du  Montanisme ,  il  est  si  loin  de  mo- 
tiver la  grave  inculpation  portée  contre  les  deux  pontifes  de 
Rome,  qu'il  est,  au  contraire,  allégué  en  preuve  de  la  pureté  de 
leurs  intentions  et  de  leur  foi,  par  plusieurs  graves  auteurs.  — 
Ce  n'est  pas  tout  de  grouper  les  faits  avec  art,  et  de  leur  donner 
une  couleur  locale ,  propre  à  captiver  l'attention  du  lecteur,  le 
premier  devoir  de  l'historien  est  d'être  véridique  (1). 

Trois  ans  après  le  miracle  de  la  Légion  fulminante,  d'autres  , 
au  contraire,  disent,  avec  Eusèbe,  quatre  ans  avant,  l'empe- 
reur Marc-Aurèle  avait  mis  la  hache  des  persécutions  entre  les 
mains  des  bourreaux,  et  les  fidèles  de  la  Gaule  en  supportèrent 
les  principaux  coups.  — Vers  le  milieu  du  11e  siècle,  une  nou- 
velle colonie  d'ouvriers  évangéliques ,  envoyée ,  selon  toute 
apparence,  par  le  pape  saint  Anicet  et  par  saint  Polycarpe, 
avait  passé  de  l'Asie  dans  nos  contrées  (2).  —  Saint  Pothin  ,  qui 
était  à  la  tète  de  ces  nouveaux  apôtres  de  notre  patrie,  s'arrêta  à 
Lyon,  et  y  forma  bientôt  une  florissante  Eglise  dont  il  fut  le  pre- 
mier évoque.  D'autres  prêchèrent  à  Vienne  et  dans  les  villes 
voisines.  —  Ce  fut  donc  sur  ces  chrétiens  de  la  Gaule  qu'éclata 
surtout  le  violent  orage  soulevé  par  Marc-Aurèle.  On  commença 
d'abord  par  les  rendre  odieux ,  en  les  calomniant  et  en  leur  im- 
putant, comme  nous  l'avons  déjà  vu  d'après  l'Apologie  d'Athé- 
nagore ,  des  incestes  et  des  repas  de  chair  humaine  (3).  On  les 


(4)  Eusèbe,  Hist.,  5,  3.  —  Hieron.,  De  viris  illust.,  c.  6.  —  Tertull., 
Adv.  Praxeam,  i.  —  Gorini,  Défense  de  l'Egl.,  \,  29,  etc.  —  Hist.  de 
l'infaillibilité  des  Papes,  par  l'abbé  Constant,  tom.  I,  p.  428-440. 

(2)  Il  est  très-naturel  de  croire,  dit  le  P.  Longueval ,  que  saint  Po- 
thin étant  venu  à  Rome  avec  saint  Polycarpe,  sous  le  pontificat  d'A- 
nicet,  il  y  aura  reçu  de  ce  pape  la  mission  pour  les  Gaules.  —  «  On 
ne  doit  pas  s'étonner,  dit  M.  de  Marca,  que  saint  Polycarpe  ait  étendu 
sa  sollicitude  jusqu'à  Lyon  ;  cependant ,  cette  affaire  ne  fut  pas  con- 
sommée sans  le  concours  du  pontife  romain,  qui  préposa ,  par  son  dé- 
cret, à  l'Eglise  de  Lyon,  Pothin,  choisi  par  Polycarpe.  »  {Hist.  de  l'Egl. 
gall.,  tom.  I.  —  De  Prim.  Lugd.  —  Gorini,  t.  II,  p.  484.) 

(3)  lie  principal  crime  que  les  païens  reprochaient  aux  chrétiens  de 
Lyon,  ex  en  général  à  tous  les  chrétiens,  c'était  do  manger  la  chair 
d'un  enfant  recouvert  de  farine  ou  caché  dans  un  gâteau.  Nous  avons 
déjà  remarqué  que  cette  atroce  calomnie  tirait  son  origine  d'une  in- 
terprétation absurde,  ou  delà  connaissance  imparfaite  que  les  païens 

Cohrs  d'histoirb.  10 


Mar! 

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de  s.  r 

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et  de 

KCi 

compagnons 

Au  (OU  ou  17 

c.  146  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

persécuta  ensuite  avec  violence.  Il  est  impossible  d'exprimer  les 
tortures  que  l'on  fit  souffrir  aux  saints  martyrs,  pour  les  con- 
traindre à  renier  la  foi  et  leur  arracher  l'aveu  des  crimes  qu'on 
leur  imputait.  Le  détail  de  leurs  tourments  se  trouve  dans  une 
lettre  admirable  que  les  «  serviteurs  du  Christ,  paroissiens  de 
Lyon  et  de  Vienne,  >  écrivirent  à  ceux  d'Asie.  —  La  fureur  du 
peuple  et  du  gouverneur  se  déchaîna  surtout  contre  Sanctus , 
diacre,  natif  de  Vienne;  Attale,  originaire  de  Pergame;  Mathu- 
rin,  néophyte  viennois,  et  contre  une  jeune  esclave ,  nommée 
Blandine ,  aussi  de  Vienne.  —  Celle-ci  était  si  délicate  et  si 
faible,  que  les  chrétiens  tremblaient  qu'elle  ne  se  laissât  vaincre 
parles  supplices;  mais  elle  montra  un  courage  surhumain,  et 
lassa  les  bourreaux,  qui  la  tourmentèrent  depuis  le  matin  jus- 
qu'au soir.  Au  milieu  des  tortures ,  elle  s'écriait  sans  cesse  : 
«  Je  suis  chrétienne;  il  ne  se  commet  aucun  crime  parmi  nous.» 
Après  avoir  été  fouettée,  déchirée  par  les  bètes  ,  brûlée  sur  une 
chaise  ardente  et  exposée  à  un  taureau  furieux,  la  jeune  héroïne 
fut  enfin   égorgée.   Les  païens  eux-mêmes  avouèrent  qu'on 
n'avait  jamais  vu  un  semblable  courage.  —  Sanctus,  Attale, 
Mathurin,  avaient  eu  le  même  sort,  après  avoir  aussi  enduré  des 
tourments  inouïs.  —  Ces  saints  martyrs  eurent  une  foule  de 
généreux  compagnons. —  Leur  vénérable  chef,  saint  Pothin, 
âgé  de  quatre-vingt-dix  ans ,  mourut  à  leur  tète ,  comme  il  con- 
venait à  un  vétéran  de  Jésus-Christ.  —  La  montagne  de  Four- 
vières ,  forum  vêtus ,  fut  le  théâtre  de  leur  sanglant  et  glorieux 
combat.  On  les  a  nommés  les  martyrs  d'Ainay,  parce  qu'on  jeta 
leurs  cendres   dans  le   Rhône,  vers  le  lieu  appelé  pour  lors 
Athénée,  à  cause  des  exercices  littéraires  qui  s'y  faisaient. 
Martyre  de         Quelque  temps  après,  deux  jeunes  hommes  de  naissance 
de"sA1E?ode    distinguée,  saint  Alexandre,  grec  d'origine,  et  saint  Epipode, 
des.  sym-     lyonnais,  illustrèrent  de  nouveau  la  ville  de  Lyon  par  leur  cou- 
phonen.eic    rage  ^  |eur  martvre#  — Saint  Valérien  eut  la  tête  tranchée  à 
Tournus.  —  Saint  Marcel  fut  enterré  vivant  jusqu'au  milieu 
du  corps,  et  mourut  trois  jours  après  à  Chalon-sur-Saône,  où 

avaient  de  l'Eucharistie.  —  «  Cette  accusation,  comme  celle  du  crime 
d'inceste,  pouvait  aussi  venir,  dit  Newman,  de  ce  qu'ils  confondaient 
souvent  les  assemblées  chrétiennes  avec  les  réunions  et  les  cérémonies 
infâmes  des  gnostiques.  » 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  1  47 

de  nombreux  miracles  rendirent  son  tombeau  et  son  culte  fort 
célèbres. 

La  ville  d'Autun  eut  aussi  son  héros  dans  la  personne  de 
saint  Symphorien ,  jeune  homme  d'une  famille  noble  et  chré- 
tienne. Traduit  devant  le  juge,  il  méprisa  ses  menaces  et  ses 
caresses.  «  Je  ne  crains,  lui  dit-il,  que  le  Dieu  tout-puissant 
qui  m'a  créé ,  et  je  ne  sers  que  lui  seul;  mon  corps  est  en  votre 
pouvoir  et  non  pas  mon  âme.  Quant  à  vos  faveurs,  elles  ne 
sont  qu'un  poison  caché  sous  une  amorce  perfide  :  le  temps 
emporte  vos  biens  comme  un  torrent  rapide;  il  n'y  a  que  Dieu 
qui  puisse  nous  accorder  une  félicité  constante  et  durable.  » 
—  Lorsqu'on  le  conduisait  au  supplice,  sa  mère  Augusta, 
tremblant  qu'à  seize  ans,  dans  la  fleur  de  sa  jeunesse,  son  ûls 
n'eût  un  instant  de  regret  pour  cette  vie  qu'il  allait  quitter,  cou- 
rut sur  son  passage  et  lui  adressa  ces  paroles  héroïques  :  «  Mon 
fils  Symphorien,  mon  cher  fils,  souvenez-vous  du  Dieu  vivant; 
montrez  votre  courage ,  mon  fils  ;  on  ne  doit  pas  craindre  une 
mort  qui  conduit  sûrement  à  la  vie.  Pour  ne  pas  regretter  la 
terre,  jetez  vos  regards  vers  le  ciel  :  on  ne  vous  enlève  pas  la 
vie ,  on  la  change  en  une  meilleure.  »  —  La  foi  qui  fit  triom- 
pher cette  généreuse  mère  de  la  tendresse  qu'inspire  la  nature, 
n'est  pas  moins  admirable  ,  dit  Lhomond ,  que  celle  qui  fit 
triompher  le  fils  des  horreurs  de  la  mort. 

L'empereur  Marc-Aurèle  ne  survécut  pas  longtemps  à  ces       Monde 
glorieux  martyrs.  Comme  il  faisait  la  guerre  dans  la  Germanie,    ^ommôd! 
il  fut  attaqué  d'une  fièvre  maligne  dont  il  mourut  au  bout  de     empereur 
quelques  jours,  l'an  180.  —  Commode,  son  fils  et  son  succès-       adÏso 
seur,  a  laissé  un  nom  que  l'histoire  a  placé  à  côté  de  ceux  de 
Néron  et  de  Domitien.  Ses  cruautés ,  ses  folies  et  ses  débauches 
égalèrent  les  leurs,  si  elles  ne  les  surpassèrent  pas.  Rome,  sous 
son  règne ,  fut  un  théâtre  de  carnage;  et ,  dans  ses  excès  de  dé- 
bauche ,  le  monstre  couronné  ne  respecta  pas  même  les  droits 
de  la  nature  et  du  sang.  —  L'Eglise  semblait  avoir  tout  à 
craindre  d'un  semblable  empereur;  cependant  il  ne  la  persécuta 
pas.  Une  de  ses  concubines,  nommée  Marcia,  toute  puissante 
sur  son  cœur,  et  favorable  au  Christianisme,  on  ne  sait  pour- 
quoi, par  politique  selon  quelques-uns,  fut,  dit-on,  l'instru- 
ment dont  la  Providence  se  servit  pour  ménager  aux  fidèles  une 


148 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Question 
de  la  pâque 

renouvelée 
sous  le  pape 

S.  Yicior. 

An  197. 


paix,  qui  dut  paraître  bien  extraordinaire  sous  ce  règne  tyran- 
nique.  Elle  dura  jusqu'à  la  fin  du  11e  siècle. 

Pendant  ce  calme,  l'Eglise  fut  menacée  d'un  schisme,  à  l'oc- 
casion de  la  question  de  lapàque,  déjà  agitée,  comme  nous 
l'avons  vu ,  entre  le  pape  saint  Anicet  et  saint  Polycarpe.  La 
coutume  des  Asiatiques,  de  manger  l'agneau  pascal  le  qua- 
torzième jour  de  la  lune  de  mars,  et  de  fêter  la  résurrection  de 
Jésue-Christ  trois  jours  après,  que  ce  fût  un  dimanche  ou  non, 
cette  coutume,  dis-je,  avait  plusieurs  inconvénients  :  1°  d'in- 
terrompre le  jeûne  et  la  religieuse  tristesse  de  la  semaine  sainte  ; 
2°  de  faire  coïncider  l'allégresse  des  chrétiens  avec  celle  des 
Juifs,  le  jour  même  où  ces  derniers  avaient  condamné  Jésus- 
Christ  ;  3°  de  faire  célébrer  le  plus  souvent  la  fête  de  la  Résur- 
rection un  autre  jour  que  le  dimanche;  4°  de  scandaliser  les 
païens  par  le  spectacle  de  la  division  dans  l'Eglise ,  et  de  leur 
faire  confondre  les  chrétiens  avec  les  Juifs.  —  Au  reste,  les 
chrétiens  d'Asie  qui  célébraient  la  pâque  différemment  de 
Rome,  n'étaient  pas  même  d'accord  entre  eux  pour  le  faire 
d'une  manière  uniforme.  Il  y  en  avait  qui  célébraient  la  fêle  de 
Pâques  le  samedi  (1). 

A  ces  inconvénients  inhérents  à  l'usage  des  Asiatiques,  il  s'en 
était  encore  joint  d'autres,  depuis  l'hérésie  des  montanistes;  car 
ces  hérétiques  enseignaient  qu'on  ne  pouvait ,  sans  erreur,  cé- 
lébrer la  pâque  un  autre  jour  que  le  quatorze  de  la  lune, 
qu'ainsi  l'ordonnait  leur  Paraclet.  —  De  plus,  un  prêtre  de 
Rome ,  nommé  Blaste ,  s'était  séparé  de  l'Eglise  pour  la  mémo 
raison,  et  avait  entraîné  dans  son  schisme  un  certain  nombre 
de  personnes.  —  Alors ,  le  pape  saint  Victor  pensa  que  ce  n'é- 
tait plus  le  cas  d'user  de  ménagement  et  de  tolérance,  puisqu'on 
abusait  ainsi  de  cette  différence  dans  la  discipline.  Il  pressa, 
en  conséquence,  les  Asiatiques  de  célébrer  la  pâque  le  môme 
jour  que  les  Occidentaux,  et  se  montra  décidé,  s'il  le  fallait, 
à  user  de  rigueur.  —  L'évèque  d'Ephèse,  Polycrate,  se  préva- 
lant un  peu  trop  de  l'antiquité  de  la  discipline  de  son  Eglise  et 
de  l'autorité  de  ses  cheveux  blancs ,  résolut  de  résister  opiniâ- 


H)  Socrate  ,  Hist.,  5,  22.  —  Hist.  de  l'infaillib.  des  Papes,  1. 1,  pag. 
•145-U6. 


Auiorii' 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  149 

trément  au  souverain  Pontife.  — Le  Pape,  après  avoir  assemblé 
un  concile  à  Rome,  en  197  (1),  allait  user  de  son  autorité 
suprême;  mais  saint  Irénée  et  quelques  autres  évoques,  qui, 
d'ailleurs,  n'approuvaient  point  l'usage  des  Asiatiques,  le  con- 
jurèrent de  ne  pas  excommunier  des  Eglises  entières  pour  un 
point  de  discipline.  —  A  la  considération  de  ces  saints  et  illus- 
tres personnages ,  Victor  usa  encore  de  condescendance  (2)  ; 
ses  successeurs  firent  de  même,  et  l'Asie  garda  sa  coutume 
jusqu'au  concile  de  Nicée,  où*  elle  s'unit  au  reste  de  l'Eglise. 
On  voit  ici  combien  M§r  Maret  a  tort  de  prétendre  que,  «  malgré 
»  la  condamnation  du  Siège  Apostolique,  l'erreur  des  quarto- 
»  décimans  ne  fut  reconnue  comme  hérétique  qu'après  la  sen- 
»  lence  du  concile  de  Nicée.  » 

Bien  loin  de  se  prêter  à  des  conclusions  défavorables  à  l'au- 
torité des  souverains  pontifes,  tout,  dans  ce  fait,  s'accorde  à  en 
proclamer  la  souveraine  puissance  :  d'abord,  les  actes  de  saint 

prenne 

Victor,  ensuite,  la  prière  de  saint  Irénée,  enfin,  la  défense    du  i 
même  du  coupable.  —  Le  Pape  presse,  commande,  menace    Jf^a'uc 
ou  punil,  comme  ayant  pleine  autorité.  —  Saint  Irénée  et  les 
autres  évoques,  amis  de  la  paix,  ne  contestent  pas  le  pouvoir 
du  pontife  romain  sur  les  lointaines  congrégations  chrétiennes 


(4)  Par  les  ordres  du  pape,  divers  autres  conciles  eurent  lieu  :  dans 
le  Pont,  à  Corinthe,  à  Gésarée,  etc.  De  huit  conciles  dont  nous  pos- 
sédons les  actes ,  en  tout  ou  en  partie ,  sept  conclurent  que  la  pâque 
devait  se  célébrer  le  dimanche.  Un  remarqua  notamment  la  lettre  sy- 
nodale du  concile  de  Palestine,  rédigée,  d'après  saint  Jérôme,  par 
Narcisse,  évêque  de  Jérusalem,  qui  traitait  d'erreur  la  pratique  de 
ceux  qui,  comme  les  Juifs,  célébraient  la  pâque  le  4  4e  de  la  lune ,  et 
qui  prouvait  que  l'usage  de  la  célébrer  le  dimanche  descendait,  par 
une  tradition  non  interrompue,  des  Apôtres  eux-mêmes.  —  Seuls  les 
évoques  de  la  province  d'Ephèse  décidèrent  qu'ils  ne  changeraient  pas 
de  coutume. 

(2)  Le  pape  ne  lança  pas  l'excommunication  ;  ainsi  pensent  Tho- 
massin ,  le  P.  Alexandre ,  Gravcson ,  etc.,  ou  si ,  comme  le  dit  Eusèbe, 
et  d'après  lui  Baronius,  Goustant,  de  Marca,  elle  était  déjà  lancée, 
il  la  retira.  L'assertion  d'Eusèbe  se  lit  seulement  dans  le  titre  du  24" 
chap.  du  5°  livre.  Or,  ce  titre  ne  se  trouve  pas  dans  l'original ,  et  il 
n'est  nullement  conforme  au  contenu  du  chapitre.  (Feller.  —  Rece- 
veur, tom.  I.  —  Gorini,  tom.  I,  p.  42;  tom.  II,  p.  332.  —  Hist.  de 
l'infail.  des  Papes,  t.  I,  p.  146,  etc.) 


1 50  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

de  l'Orient,  ils  adressent  des  supplications  et  conseillent  seu- 
lement la  modération,  et  ne  se  plaignent  que  de  l'inopportunité 
de  la  sévérité.  De  quel  immense  pouvoir  on  le  reconnaissait 
donc  investi  1  car,  selon  l'ancienne  discipline  ecclésiastique, 
un  évèque  ne  pouvait  retrancher  de  l'Eglise  universelle  que 
ceux  dont  il  était  le  chef  immédiat.  Si  le  dissident  lui  était 
étranger,  un  évèque  pouvait  bien  cesser  de  communiquer  avec 
lui,  mais  cet  acte  tout  individuel  n'obligeait  pas  le  reste  de 
l'Eglise.  L'autorité  du  pape  s'étendait  donc  partout,  puisqu'elle 
avait  pu  aller  frapper,  jusque  dans  l'Asie,  Polycrate  et  ses 
adhérents.  —  Polycrate,  de  son  côté,  n'objecte  pas  l'indé- 
pendance de  son  Eglise ,  mais  seulement  l'antiquité  de  ses 
usages ,  autorisés  par  l'exemple  de  saint  Jean  et  tolérés  par 
les  successeurs  de  saint  Pierre.  —  Déjà  auparavant,  comme 
nous  l'avons  raconté ,  bien  loin  de  chercher  à  soustraire  les 
Eglises  d'Asie  à  l'autorité  du  pape ,  le  vénérable  et  illustre 
martyr  Polycarpe ,  chargé  de  mérites  et  d'années ,  était  allé  lui- 
même  à  Rome ,  pour  conférer  avec  saint  Anicet  sur  la  discipline 
asiatique. 

On  voit  aussi ,  par  tout  ce  qui  précède ,  combien  M.  Ampère 
est  peu  fondé,  quand  il  dit,  après  un  écrivain  protestant,  que 
dans  toute  la  question  de  la  pâque,  le  pape  saint  Victor  se 
montra  «  emporté,  opiniâtre,  injuste,  entêté,  jusqu'à  excom- 
munier ses  propres  partisans.  »  Sozomène  dit,  au  contraire, 
«  qu'il  traita  et  résolut  cette  question  avec  beaucoup  de  sa- 
gesse. »  Les  faits  donnent  raison  à  l'historien  grec  du  ive  siècle, 
contre  les  libres  penseurs  modernes.  —  Le  pape  saint  Victor, 
dit  M.  Darras ,  est  cité  comme  le  premier  qui ,  dans  l'Eglise  de 
Rome ,  ait  composé  des  ouvrages  en  latin. 
s.  irénéc  Saint  Irénée,  né  à  Smyrnedans  l'Asie  Mineure,  en  120,  avait 

«tsesjcnts.  élé  disciple  fe  sajnt  pap}as  et  de  saint  Polycarpe.  Les  Eglises 
De  120  à 203.  d'Orient  l'envoyèrent  comme  missionnaire  à  l'Eglise  de  Lyon. 
Celle-ci  le  députa  à  son  tour,  après  la  mort  de  saint  Pothin ,  au 
pape  saint  Eleuthère  pour  le  prier  de  pacifier  les  Eglises  d'Asie, 
troublées  par  l'hérésie  de  Montan  et  par  la  question  de  la  pâque. 
Dans  la  lettre  qu'ils  adressèrent  à  saint  Eleuthère  et  qu'on 
trouve  dans  Eusèbe ,  les  fidèles  de  Lyon  relèvent  le  zèle  singu- 
lier du  saint  prêtre  Irénée  pour  le  testament  de  Jésus-Christ, 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  151 

et  engagent  le  souverain  Pontife  à  le  préférer  à  tout  autre.  De 
là,  plusieurs  auteurs  graves  ont  conclu  que  saint  Irénée  avait 
été  ordonné  évèque  de  Lyon  par  le  pape  lui-mèrne.  Il  succéda, 
en  effet,  en  177,  à  saint  Pothin  qui  l'avait  fait  prêtre,  et  il  de- 
vint la  lumière  et  le  modèle  des  évèques  de  la  Gaule  (1).  — 
Tertullien  l'appelle  «  un  homme  qui  a  exploré  toutes  les  sciences 
avec  beaucoup  d'application  et  de  succès.  »  —  Saint  Jérôme  le 
compte  parmi  les  Pères  qui  .ont  le  mieux  exposé  les  principes 
des  différentes  hérésies,  et  montré  de  quels  anciens  philosophes 
elles  tiraient  leur  source.  —  Eusèbe  dit  :  «  qu'il  avait  pénétré 
dans  le  gouffre  profond  des  erreurs  de  Valentin ,  bien  qu'elles 
fussent  présentées  et  diversifiées  de  mille  manières  par  ses  dis- 
ciples, et  qu'il  avait  poursuivi  ce  tortueux  serpent  jusque  dans 
ses  repaires  les  plus  cachés.  »  —  Le  principal  ouvrage  de  saint 
Irénée  est  son  Traité  contre  les  hérétiques ,  en  cinq  livres.  Il  y 
établit  le  grand  principe  qui  sera  à  jamais  le  fléau  de  l'hérésie, 
savoir  :  Que  toute  manière  d'expliquer  l'Ecriture  sainte ,  qui 
ne  s'accorde  pas  avec  la  doctrine  constante  de  la  tradition,  doit 
être  rejetée.  «  Quoique  l'Ecriture,  dit-il,  soit  la  règle  immuable 
de  notre  foi,  néanmoins  elle  ne  renferme  pas  tout.  Gomme  elle 
est  obscure  en  plusieurs  endroits,  il  est  nécessaire  de  recourir 
à  la  tradition,  c'est-à-dire,  à  la  doctrine  que  Jésus-Christ  et 
ses  Apôtres  nous  ont  transmise  de  vive  voix ,  et  qui  se  conserve 
et  s'enseigne  dans  l'Eglise,  à  qui  il  a  été  dit  par  Notre  Seigneur  : 
Qui  vous  écoule  m'écoute,  qui  vous  méprise  me  méprise,  moi 
et  le  Père  qui  m'a  envoyé.  L'Ecriture  et  la  tradition  ne  peuvent 
donc  être  séparées;  c'est  une  seule  et  même  autorité  envisagée 
sous  deux  aspects.  »  Il  ajoute  que  plusieurs  peuples  barbares, 
gardant  l'ancienne  tradition ,  croient  en  Jésus-Christ  sans  le  se- 
cours des  Ecritures,  sine  calamo  et  atramento.  Ces  paroles,  dit 
Newman,  fournissent  une  réponse  péremptoire  à  ce  qui  a  été 
quelquefois  avancé,  que,  dans  les  Pères,  tradition  évangélique 
et  tradition  apostolique  signifiaient  proprement,  non  pas  la  tra- 
dition comme  on  l'entend  aujourd'hui ,  mais  bien  les  Evangiles 
et  les  Epttres.  —  Un  passage  de  ce  traité ,  décisif  contre  les 

(1)  Eusèbe,  Hist.  eccl.,  liv.  5,  c.  4.  —  Longueval,  Hist.  de  l'Egl. 
gall.,  tom.  I. 


152  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

protestants  et  les  schisraaliques,  est  celui  où,  après  avoir  cité  la 
tradition  des  Apôtres,  conservée  par  leurs  successeurs  dans  les 
différentes  Eglises ,  il  établit  la  supériorité  de  l'Eglise  romaine 
sur  toutes  les  autres.  «  Nous  nous  bornerons,  dit-il,  à  citer  la 
tradition  et  la  foi  prèchées  à  tous  par  l'Eglise  romaine ,  cette 
Eglise  si  grande,  si  ancienne,  si  universellement  connue,  que 
les  glorieux  Apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul  ont  établie  et 
fondée.  En  marquant  cette  tradition  et  cette  foi  de  l'Eglise  de 
Rome,  nous  confondons  tous  ceux  qui,  de  quelque  manière 
que  ce  soit,  par  vaine  gloire,  par  aveuglement  ou  par  malice, 
font  des  assemblées  illicites.  Car  il  faut,  necesse  est,  il  est 
nécessaire  qu'à  cette  Eglise ,  à  cause  de  sa  principauté  surémi- 
nente,  propter  potiorem  principalitatem ,  soient  unies  et  sou- 
mises toutes  les  autres  Eglises,  c'est-à-dire,  les  fidèles  répandus 
dans  tout  l'univers.  »  Saint  Irénée  fait  ensuite  l'énumération 
des  évèques  qui  ont  occupé  le  Saint-Siège,  depuis  saint  Pierre 
jusqu'au  pape  saint  Eleuthère,  qui  régnait  alors,  le  douzième 
après  le  Prince  de  l'apostolat.  Puis  il  conclut  :  «  C'est  par 
»  cette  hiérarchie  et  par  cette  succession ,  que  la  tradition  apos- 
»  tolique  et  la  prédication  de  la  vraie  foi  de  l'Eglise  sont  parve- 
»  nues  jusqu'à  nous.  »  Enfin,  le  saint  docteur  déclare  que  son 
maître,  le  bienheureux  Polycarpe,  lui  avait  dit  maintes  fois  que 
telle  était  la  vraie  et  pure  doctrine  et  l'enseignement  de  l'Apôtre 
saint  Jean.  —  Résumons  cette  doctrine  :  Saint  Irénée  affirme, 
1°  que  le  moyen  le  plus  court  et  le  plus  sur  de  trouver  la  vraie 
foi  et  de  confondre  toutes  les  hérésies ,  c'est  de  connaître  la  foi 
de  l'Eglise  romaine;  2°  que  tous  les  fidèles  de  l'univers  sont 
dans  la  nécessité  de  s'accorder,  dans  la  foi,  avec  l'Eglise  de 
Rome,  laquelle  évidemment  doit  garder  la  foi  dans  toute  sa  pu- 
reté, autrement  les  fidèles  seraient  mis,  par  là,  dans  la  néces- 
sité de  pouvoir  être  égarés;  3°  que  la  nécessité  de  cet  accord  de 
tous  les  fidèles  avec  l'Eglise  romaine  est  fondée  sur  la  princi- 
pauté supérieure  de  celle-ci;  4°  que  par  l'Eglise  romaine,  il 
faut  entendre  non  cette  Eglise  prise  collectivement  avec  tous  ses 
prêtres  et  tous  ses  fidèles,  mais  bien  son  chef  chargé  de  la  gou- 
verner, le  successeur  de  Pierre,  puisque  c'est  par  celte  succes- 
sion de  ses  évèques  qu'arrivent  sûrement  jusqu'à  nous  tous, 
la  tradition  des  Apôtres  et  la  prédication  de  la  vérité.  Or,  de 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  153 

ce  privilège  d'être  la  règle  souveraine  de  la  foi  universelle,  que 
tous  les  fidèles  de  l'univers  ont  l'obligation  d'accepter,  il  suit  que 
l'Eglise  de  Rome,  c'est-à-dire,  le  Pape  ne  doit  pas  pouvoir  en- 
seigner l'erreur  :  c'est  le  privilège  de  l'indéfectibilité  et  de  l'in- 
faillibilité. 

Dans  le  quatrième  livre  du  Traité  contre  les  hérétiques,  par- 
lant de  l'Eucharistie,  saint  Irénée  s'exprime  en  ces  termes  : 
«  Notre  Seigneur  Jésus-Christ  prit  le  pain,  et,  rendant  grâces, 
il  dit  :  Ceci  est  mon  Corps.  De*  même  ,  prenant  le  calice,  il  dé- 
clara que  c'était  son  Sang,  et  enseigna  la  nouvelle  oblation  du 
Nouveau  Testament,  que  l'Eglise  a  reçue  des  Apôtres,  et  qu'elle 
offre  à  Dieu  par  toute  la  terre,  suivant  ce  qui  est  écrit  dans  le  pro- 
phète Malachie  :  «  Du  levant  au  couchant,  on  offre  et  on  sacrifie 
à  mon  nom  une  victime  pure  et  sans  tache.  »  Il  y  avait  des  sa- 
crifices chez  l'ancien  peuple;  il  y  a  des  sacrifices  dans  l'Eglise. 
Il  n'y  a  qu«  l'Eglise  qui  offre  cette  oblation  pure  au  Créateur. 
Les  Juifs  n'en  offrent  plus.  Quant  aux  hérétiques ,  comment 
pourront-ils  être  assurés  que  le  pain  sur  lequel  ont  été  rendues 
les  actions  de  grâces ,  est  le  Corps  de  leur  Seigneur,  et  le  calice 
de  son  Sang,  s'ils  ne  le  reconnaissent  pas  pour  le  Fils  du  Créa- 
teur? Gomment  osent-ils  dire  encore  que  la  chair  qui  est  nourrie 
du  Corps  et  du  Sang  du  Seigneur,  ira  dans  la  corruption  et  ne 
recevra  point  la  vie?  Pour  nous,  notre  croyance  est  d'accord 
avec  elle-même;  car,  comme  le  pain  qui  vient  de  la  terre,  rece- 
vant l'invocation  divine,  n'est  plus  un  pain  commun,  mais  l'Eu- 
charistie composée  de  deux  choses,  l'une  terrestre  et  l'autre 
céleste,  ainsi  nos  corps  recevant  l'Eucharistie,  ne  sont  plus 
sujets  à  une  éternelle  corruption,  mais  ils  ont  l'espérance  de 
la  résurrection.  Donc,  puisque  le  vin  et  l'eau  môles  dans  le 
calice  ,  et  le  pain  rompu  reçoivent  la  parole  de  Dieu  et  de- 
viennent l'Eucharistie  du  Sang  et  du  Corps  de  Jésus-Christ,  par 
lesquels  la  substance  de  notre  chair  se  soutient  et  s'accroît, 
comment  nient-ils  que  la  chair  soit  susceptible  du  don  de  Dieu, 
qui  est  la  vie  éternelle,  elle  qui  est  nourrie  du  corps  et  du  sang 
de  Jésus-Christ?  » 

Parlant  de  Marie,  dans  le  môme  Traité ,  il  dit  :  c  Marie  a  été 
l'avocate  d'Eve,  afin  que  les  hommes,  étant  devenus  esclaves  par 
une  vierge,  fussent  affranchis  par  une  autre  vierge,  et  que  ce 


154 


COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


Fondation 

de  l'école 

catholique 

d'Alexandrie. 


qu'avait  enchaîné,  par  son  incrédulité,  Eve  encore  vierge, 
Marie,  vierge,  le  déliât  par  sa  foi.  La  désobéissance  virginale 
fut  réparée  par  l'obéissance  d'une  vierge.  » 

Il  n'est  pas  possible  d'exprimer,  plus  clairement  que  nous 
venons  de  le  voir,  la  nécessité  et  l'autorité  de  la  tradition,  la 
primauté  du  Pape,  la  divinité  de  Jésus-Christ,  le  dogme  de  la 
résurrection  de  la  chair,  celui  de  la  présence  réelle  de  Jésus- 
Christ  dans  l'Eucharistie,  ainsi  que  la  nature  adorable  du  sacri- 
fice de  la  messe,  etc.  —  Voilà  comme  l'antique  foi  de  l'Eglise 
des  martyrs  est  conforme  à  la  foi  actuelle  de  l'Eglise  catholique. 
—  Né  et  élevé  en  Asie ,  et  mort  évèque  de  Lyon ,  saint  Irénée  est 
non-seulement  illustre  par  sa  science,  son  caractère,  l'immense 
autorité  dont  il  a  joui  de  son  temps  et  dans  les  âges  postérieurs; 
mais  il  est  encore  le  témoin  de  la  doctrine  de  l'Asie  et  des 
Gaules,  de  l'Orient  et  de  l'Occident;  l'écho  de  saint  Polycarpe  et 
de  saint  Jean,  aussi  bien  que  de  saint  Pierre,  en  un  mot,  l'or- 
gane de  l'Eglise  primitive  tout  entière. 

Esprit  ferme  et  sûr,  l'adversaire  des  rêveries  de  la  gnose,  dit 
un  grave  auteur,  est  par-dessus  tout  l'homme  du  bon  sens  et  de 
la  tradition.  Nul  autre  écrivain  ne  se  présente  peut-être  à  nous 
dans  des  conditions  plus  favorables  et  plus  utiles  aujourd'hui 
pour  porter  témoignage  de  la  foi  de  son  temps.  Car,  on  trouve 
dans  les  théories  combattues  par  saint  Irénée  des  conceptions 
analogues  à  celles  de  Schelling  et  de  Hegel.  D'autre  part,  le 
saint  évèque  de  Lyon  a  été  occupé  à  défendre  contre  les  gnos- 
tiques  la  plupart  des  points  de  doctrine  attaqués,  depuis  lors, 
dans  les  écoles  de  Luther  et  de  Calvin  :  l'authenticité  des  Livres 
saints,  l'autorité  de  la  tradition,  la  suprématie  du  Saint-Siège, 
la  nécessité  des  bonnes  œuvres  pour  le  salut,  la  réalité  du  libre 
arbitre,  etc.  Aussi,  un  savant  professeur  de  Halle,  s'est-il  écrié, 
en  présence  du  témoignage  du  saint  docteur  de  Lyon  :  «  Si  les 
livres  d'Irénée  sont  authentiques,  il  nous  faut  tous  nous  faire 
catholiques  romains.  > 

L'Egypte  avait  aussi  alors  un  docteur  illustre  dans  la  per- 
sonne de  Clément  d'Alexandrie  (1).  Né  dans  cette  ville,  selon 


An  180. 


(1)  Plusieurs  auteurs  lui  ont  donné  le,  titre  de  saint,  sur  l'autorité 
du  Martyrologe  d'Usuard;  mais  Benoît  XIV  a  défendu  d'insérer  son 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  15$ 

quelques-uns,  et,  selon  d'autres,  à  Athènes,  il  fut  d'abord  pla- 
tonicien. De  longs  voyages  en  Grèce,  en  Italie,  en  Palestine,  en 
Orient,  le  mirent  à  même  d'entendre  de  grands  maîtres,  et  d'ac- 
quérir des  connaissances  solides  et  variées  dans  toutes  les 
branches  des  sciences  païennes.  Converti  à  la  foi  catholique  par 
saint  Pantène,  sicilien  d'origine ,  qui  passe  pour  le  premier  chef 
de  la  fameuse  école  chrétienne  d'Alexandrie,  dont  d'autres  attri- 
buent la  fondation  à  Athénagore,  il  s'attacha  à  ce  saint  docteur. 
L'ayant  ensuite  remplacé,  en  190,  à  la  tète  de  cette  école  re- 
nommée, il  y  jeta  un  grand  éclat,  et  eut  pour  élève  le  célèbre 
Origène.  —  La  situation  de  l'Eglise ,  en  face  des  savants  du 
Paganisme  et  surtout  de  la  nouvelle  école  de  Platon,  dont  nous 
parlerons  bientôt,  exigeait  que  les  défenseurs  de  la  vérité  étu- 
diassent à  fond  les  dogmes  catholiques,  et  que,  s'appropriant 
la  science  grecque,  dans  l'intérêt  de  la  foi,  ils  servissent  d'in- 
termédiaires entre  celle-ci  et  les  païens  instruits,  et  montrassent 
que  le  Christianisme  répond  aux  exigences  de  la  raison.  C'était 
travaillera  faire  ressortir  ce  qu'on  peut  appeler,  dit  MsrFreppel, 
la  rationabilité  du  Christianisme,  œuvre  immense  et  qui  est  loin 
d'être  achevée.  L'école  catholique  d'Alexandrie,  fondée  à  la  façon 
des  écoles  philosophiques  de  la  Grèce  et  placée  sous  la  surveil- 
lance de  l'évèque,  fut  surtout  favorable  à  ce  dessein.  Une  chaire 
de  vérité  en  face  des  chaires  de  l'erreur  était  une  nécessité  à 
Alexandrie  surtout ,  cité  peuplée  de  philosophes ,  centre  de 
toutes  les  idées ,  et  foyer  intellectuel  où  l'on  cultivait  toutes  les 
sciences  alors  connues  (1).  —  Devenu  chef  de  cette  école,  Clé- 


nom  dans  le  Martyrologe  romain.  Le  silence  des  anciens  auteurs  sur 
la  vie  et  les  actions  de  Clément,  et  l'absence  de  preuve  d'un  culte 
primitif  rendu  au  docteur  alexandrin,  motivèrent  la  décision  du  pape. 
—  La  canonisation ,  on  le  sait,  est  loin  de  s'étendre  à  tous  ceux  qui 
jouissent  de  la  béatitude  céleste. 

(1)  On  admira  de  bonne  heure  dans  l'Eglise  deux  écoles  célèbres  : 
celle  d'Alexandrie  et  celle  de  Carthage.  La  première  brilla  d'un  vif 
éclat  sous  Clément  et  Origène,  et  parvint  à  sa  plus  grande  hauteur 
dogmatique  par  saint  Athanase;  la  seconde  eut  pour  chef  Tertullien,  se 
soutint  sous  saint  Cyprien,  et  reçut  son  plus  grand  éclat  de  saint  Au- 
gustin. —  Ce  que  l'on  nomme  l'école  d'Antioche,  à  laquelle  appartient 
saint  Chrysostome ,  se  compose  surtout  des  docteurs  de  cette  grande 
métropole,  dont  la  méthode,  et  les  tendances  à  l'interprétation  littérale 


156  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

ment  d'Alexandrie  attira  autour  de  sa  chaire  et  lit  entrer  dans  le 
sein  de  l'Eglise  beaucoup  de  philosophes  savants  et  distingués  , 
que  charmaient  et  entraînaient  sa  vaste  connaissance  des  lettres 
païennes  ,  sa  vive  éloquence ,  une  érudition  immense  qui  éton- 
nait le  génie  de  saint  Jérôme,  une  irrésistible  force  de  logique, 
devenue  encore  plus  ferme  et  plus  lumineuse  par  l'influence 
du  Christianisme,  et  une  parole  pleine  d'images  et  de  séductions 
ravissantes.  Doué  d'un  rare  discernement,  et  maître  illustre 
après  avoir  été  un  brillant  disciple,  il  savait  diriger  chacun  de 
ses  nombreux  auditeurs  dans  la  voie  qui  lui  était  propre  ;  et  la 
sainteté  de  sa  vie,  attestée  par  les  anciens,  donnait  à  ses  leçons 
la  puissante  autorité  de  l'exemple. 
^mcnt.  Ce  savant  docteur  composa  plusieurs  ouvrages  dont  quel- 
«  ses  tcriis.  ques-uns  sont  perdus.  Il  nous  reste  les  principaux,  qui. sont  : 
De  îoô- à  °io  l'Exhortation  aux  Gentils,  le  Pédagogue,  les  Slromates,  et  un 
autre  petit  Traité.  —  Le  Pédagogue  est  un  abrégé  substantiel 
et  élégant  de  la  morale  chrétienne,  composé  principalement 
pour  les  catéchumènes.  —  Le  traité  des  Stromates ,  Tapisseries 
ou  Mélanges,  est  ainsi  nommé,  parce  que  c'est  comme  un  tissu 
de  la  philosophie  chrétienne,  où  l'auteur  passe  d'une  matière  à 
l'autre ,  et  traite  une  foule  de  sujets  divers ,  sans  s'attacher  à 
aucun  ordre  et  sans  les  compléter.  Ce  caractère  des  Stromates, 
comparé  par  M«r  Freppel  aux  Pensées  de  Pascal ,  est  à  la  fois  un 
charme  et  un  danger,  surtout  pour  les  hommes  superficiels  ou 
à  parti  pris.  Clément  lui-même  compare  les  Stromates,  «  non  à 
ces  beaux  jardins  où  l'art  a  tout  disposé  avec  ordre  et  élégance , 
mais  à  une  montagne  couverte,  par  la  nature,  de  forêts  et  de 
plantes  de  toute  espèce ,  croissant  à  la  fois  et  comme  jetées  au 
hasard.  »  Ce  mélange  et  ce  désordre  affectés  des  matières,  au 
milieu  desquelles  la  vérité  est  semée ,  et  quelquefois  t  cou- 
verte et  cachée  comme  une  noix  dans  sa  coque ,  »  selon  l'ex- 
pression même  du  docteur,  avaient  pour  but  de  se  conformer  à 

et  rationnelle  des  saintes  Ecritures  étaient,  comme  nous  le  verrons, 
opposées  à  celles  de  l'école  d'Alexandrie  passionnée  pour  l'interpréta- 
tion allégorique.  —  Saint  Jérôme  trouvait  qu'Origène  surtout  avait 
beaucoup  trop  donné  à  l'interprétation  allégorique  et  pas  assez  à 
l'interprétation  historique;  tandis  que  le  sens  littéral  et  historique 
était,  disait-il ,  le  fondement  d'une  véritable  explication  des  prophètes. 


DEUXIÈME  SIÈCLE.  157 

la  prudente  loi  du  secret ,  qui  imposait  alors  une  grande  réserve 
aux  écrivains  vis-à-vis  des  païens,  au  sujet  de  nos  saints  mys- 
tères. —  Parlant  de  la  nature  divine,  Clément  dit  qu'il  y  a  en 
Dieu  trois  personnes,  dont  chacune  est  Dieu,  ce  qu'il  appelle 
Trinité.  —  Dans  un  endroit  des  Stromates,  ainsi  que  dans 
l'Exhortation  aux  Gentils,  il  enseigne  que  les  Ecrivains  sacrés  , 
tant  de  l'Ancien  que  du  Nouveau  Testament,  n'ont  rien  écrit 
que  par  l'inspiration  du  Saint-Esprit;  mais  que  la  vérité  ne 
laisse  pas  quelquefois  d'être  difficile  à  saisir  au  milieu  des 
obscurités  qui  l'enveloppent,  et  que  c'est  par  la  tradition  et 
l'enseignement  de  l'Eglise  qu'on  parvient  à  la  découvrir.  —  Au 
sujet  de  l'Eucharistie ,  il  dit  «  qu'elle  est  la  chair  et  le  sang 
du  Verbe  incarné ,  qui  nous  donne  ainsi  l'une  et  l'autre  en 
aliment.  »  —  Il  s'exprime  aussi  clairement  sur  le  purgatoire , 
et  enseigne  en  plusieurs  endroits ,  que  les  fidèles  qui  meurent 
sans  avoir  entièrement  expié  leurs  péchés  en  ce  monde,  doivent 
les  expier  en  l'autre  avant  d'entrer  dans  le  ciel.  —  A  l'égard  de 
la  discipline,  il  dit  que  les  chrétiens  jeûnaient  deux  fois  la 
semaine ,  le  mercredi  et  le  vendredi.  —  Parlant,  ailleurs,  de  la 
propagation  de  l'Evangile ,  il  s'exprime  ainsi  :  «  La  doctrine  de 
noire  Maître  n'est  pas  restée  dans  l'enceinte  de  la  Judée,  comme 
la  philosophie  dans  les  limites  de  la  Grèce.  Elle  s'est  répandue 
dans  tout  l'univers,  parmi  les  Grecs  et  les  Barbares.  Elle  a 
porté  la  persuasion  chez  les  nations ,  dans  les  bourgs ,  dans  les 
villes  entières;  elle  a  amené  à  la  vérité  un  grand  nombre  de 
ceux  qui  l'ont  entendue  et  même  plusieurs  philosophes  (1).  »  — 
La  doctrine  de  Clément  d'Alexandrie,  comme  on  le  voit,  est  la 
doctrine  de  l'Eglise  de  nos  jours. 

Le  Christianisme  fut  encore  honoré  et  défendu  au  ir9  siècle, 
par  plusieurs  autres  saints  et  illustres  docteurs ,  tels  que  saint 
Ilégésippe,  saint  Denys  de  Corinthe,  saint  Théophile  d'An- 
lioche,  etc.  —  Saint  Ilégésippe,  juif  de  naissance,  parcourut 
les  différentes  Églises,  afin  de  recueillir  partout  les  traditions 
apostoliques,  d'en  constater  l'ancienneté,  et  de  montrer  par 
leur  uniformité  qu'elles  s'étaient  conservées  sans  altération.  Il 
vint  à  Rome ,  et  y  écrivit  une  histoire  contenant ,  avec  la  suc- 

(4)  Exhortât,  aux  Gent.  —  Stromates,  lib.  4  ,  c.  6,  48. 


cffli'ài;i 
du  U«  i 


158  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

cession  de  la  doctrine,  les  principaux  événements  arrivés  dans 
l'Église  depuis  la  passion  de  Jésus-Christ  jusqu'à  son  temps. 
Elle  était  divisée  en  cinq  livres  et  écrite  d'une  manière  fort 
simple;  il  ne  nous  en  reste  plus  que  quelques  fragments  con- 
servés par  Eusèbe.  Saint  Hégésippe  est  le  premier  historien 
ecclésiastique.  Il  mourut  vers  l'an  180.  —  Eusèbe  nous  a  aussi 
transmis  des  fragments  de  huit  lettres  de  saint  Denys,  évèque 
de  Corinthe.  Dans  une  de  ces  lettres ,  adressée  au  pape  Soter, 
qui  avait  écrit  à  l'Eglise  de  Corinthe  en  lui  envoyant  des  au- 
mônes, saint  Denys  dit  au  souverain  Pontife  :  «  Nous  avons 
célébré  aujourd'hui  le  saint  jour  du  dimanche,  et  nous  avons 
lu  votre  Épître ,  que  nous  continuerons  de  lire  constamment 
dans  la  suite,  aussi  bien  que  celle  du  bienheureux  Clément, 
afin  d'y  puiser  de  salutaires  leçons  (1).  » — Saint  Théophile, 
évèque  d'Antioche,  avait  composé  plusieurs  ouvrages,  soit  pour 
l'instruction  des  fidèles,  soit  pour  combattre  les  hérétiques, 
mais  il  ne  reste  de  lui  que  trois  livres  adressés  à  un  savant 
païen,  nommé  Autolique  ,  très-prévenu  contre  la  religion  chré- 
tienne. En  lui  exposant  la  nature  invisible  de  Dieu ,  le  saint 
docteur  dit  ces  paroles  :  «  Comme  l'âme  est  invisible  et  se  fait 
connaître  par  le  mouvement  du  corps ,  ainsi  nous  ne  pouvons 
voir  Dieu  de  nos  yeux,  mais  nous  le  connaissons  par  les  effets 
de  sa  puissance.  Pourquoi  donc  refuseriez-vous  de  croire,  sous 
prétexte  que  vous  ne  voyez  pas?  »  Parlant  ensuite  de  la  dis- 
tinction des  personnes  en  Dieu,  il  emploie  le  mot  Trinité.  Saint 
Théophile  avait  été  élu  évèque  d'Antioche,  en  168,  et  il  mourut 
vers  l'an  182. 
Trois  A  côté  de  ces  écrivains  ecclésiastiques,  on  peut  placer  Aquila, 

Symmaque  et  Théodotion.  Quoique  ennemis  de  la  religion 
sainte,  chrétienne,  ils  firent  chacun,  directement  sur  l'hébreu,  une 
Dei29ài83.  version  de  l'Ecriture  sainte  dont  l'Eglise  a  retiré  quelque  uti- 
lité. —  Aquila,  originaire  de  Sinope  dans  le  Pont,  fut  d'abord 
païen  ;  il  se  fit  ensuite  chrétien,  puis  juif.  Sa  version ,  qui  date 
de  l'an  129  et  qu'il  s'appliqua  à  rendre  littérale,  affaiblit  cepen- 
dant, au  jugement  de  Bossuet,  tous  les  textes  qui  regardent  Jé- 
sus-Christ. Néanmoins,  tout  n'y  est  pas  altéré;  car  saint  Jérôme 

(4)  Eusèbe,  Hist.,  liv.  4,  c.  23. 


versions 
de  l'Ecriture 


DEUXIÈME  SIÈCLE. 


159 


dit,  qu'en  l'examinant  continuellement,  il  y  découvrait  chaque 
jour  des  passages  favorables  à  nos  croyances.  —  Symmaque,  sa- 
maritain de  naissance,  embrassa  plus  lard  la  secte  des  Ebionites. 
Sa  version,  plus  libre  que  celle  d'Aquila  ,  est  de  l'an  169  ou  de 
l'an  184,  d'après  Collombet.  — -  Théodotion,  né  à  Ephèse,  fut 
disciple  deTatien,  puis  sectateur  d'un  autre  hérésiarque,  de 
Marcion,  selon  quelques-uns.  Il  passa  en  dernier  lieu  dans  la 
Synagogue  des  Juifs,  où  il  fut  reçu,  à  condition  qu'il  traduirait 
l'Ancien  Testament  en  grec.  IF  remplit  sa  promesse,  en  185, 
avec  le  dessein  prémédité  d'affaiblir  aussi  les  passages  relatifs 
à  la  divinité  du  Messie.  Saint  Jérôme  dit  que  sa  version  tient  le 
milieu  entre  l'exactitude  littérale  d'Aquila  et  la  liberté  des  Sep- 
tante et  de  Symmaque.  Il  n'en  reste  que  des  fragments.  —  L'an- 
cienne version  latine ,  appelée  Italique ,  dont  on  ne  connaît 
pas  l'auteur  ou  plutôt  les  auteurs,  fut  contemporaine  de  la  version 
grecque  d'Aquila. 

Illustrée,  défendue  et  propagée  par  ses  saints  et  par  ses 
savants ,  la  foi  chrétienne  se  répandait  de  plus  en  plus.  Vers  la 
fin  du  ne  siècle,  Lucius,  roi  de  la  Grande-Bretagne,  écrivit  au 
pape  saint  Eleuthère,  et  le  pria  de  lui  envoyer  des  missionnaires 
pour  l'instruire  de  l'Evangile,  lui  et  son  peuple.  —  Saint  Eleu- 
thère s'empressa  de  répondre  à  ce  désir,  et  les  Bretons,  ayant 
reçu  la  foi  par  ce  moyen ,  la  conservèrent  dans  une  paix  profonde 
jusqu'à  la  persécution  de  Dioclétien  (1).  — Ainsi,  l'Eglise  de 
Borne  était  si  connue,  que  c'était  à  son  pontife  que  les  peuples 
les  plus  reculés  s'adressaient  pour  la  fondation  de  leurs  Eglises. 

Usserius  a  signalé  deux  médailles  antiques  où  Lucius  est  dési- 
gné sous  le  titre  de  roi  chrétien.  — Guillaume  deMalmesbury  et 
Tesserius  ont  retrouvé  les  noms  des  deux  apôtres,  Fugacius  et 
Damianus,  envoyés  par  le  pape  saint  Eleuthère  au  roi  breton. 
—  Ainsi,  l'étude  des  monuments  ramène  de  toutes  parts  la 
science  vraie  au  respect  des  traditions  de  l'Eglise. 


Prédication 
de  l'Evangile 


Angleterre. 
Vers  l'an  180. 


(4)Bè  de,  Hist.  angl.,  lib.  2,  c.  4. 


TROISIÈME   SIÈCLE: 


Cinquième 

persécution 

lous  Seplimc- 

SOvùri'. 

An  202. 


Insupportable  à  l'empire  et  à  sa  propre  maison,  Commode  fut 
empoisonné  par  une  de  ses  concubines.  —  Son  successeur  Per- 
tinax,  vieux  général,  élevé  par  son  génie  et  vigoureux  défen- 
seur de  la  discipline  militaire,  fut  immolé  à  la  fureur  des  soldats 
licencieux,  qui  l'avaient  un  peu  auparavant  porté  malgré  lui  sur 
le  trône  des  Césars.  —  Après  Pertinax ,  l'empire  fut  mis  à  l'en- 
can et  trouva  un  acheteur,  au  prix  d'une  surenchère  de  1 ,200 
drachmes  par  chaque  soldat.  Le  jurisconsulte  Didius  Julianus, 
puissamment  riche,  tenta  ce  hardi  marché;  mais  il  lui  en  coûta 
la  vie.  —  Sévère,  africain,  le  fit  mourir,  vengea  Pertinax, 
passa  de  l'Orient  en  Occident,  triompha  en  Syrie,  en  Gaule  et 
dans  la  Grande-Bretagne.  Rapide  conquérant,  il  égala  César  par 
ses  victoires,  mais  il  n'imita  pas  sa  clémence.  Il  était  fourbe, 
perfide,  parjure,  égoïste  et  cruel.  Les  Romains  l'appelaient  Cru- 
delis  au  Heu  de  Severus.  Sa  maxime  gouvernementale  était  :  Payez 
bien  les  soldats,  et  moquez-vous  de  tout  le  reste!  Ayant  vaincu, 
en  197,  près  de  Trévoux,  Albin,  son  compétiteur  à  l'empire,  il 
vint  voir  son  cadavre  sur  le  champ  de  bataille  et  le  fit  fouler  aux 
pieds  par  son  cheval.  Peu  de  temps  après ,  la  femme  et  les  en- 
fants d'Albin  furent  mis  à  mort  par  les  ordres  du  vainqueur,  et 
leurs  corps  jetés  dans  le  Tibre.  On  fit  aussi  périr  tous  ceux  qui 
avaient  embrassé  son  parti. 


TROISIEME    SIECLE. 


101 


D'abord  assez  favorable  aux  chrétiens,  à  qui  Tertullien  nous 
apprend  qu'il  avait  certaines  obligations,  Sévère  lit  ensuite  couler 
leur  sang  à  grands  flots  dans  toutes  les  parties  de  l'empire.  Sa 
femme,  Julia  Domna,  iille  d'un  prêtre  de  Baal  et  païenne  ardente, 
avait  autant  d'habileté  que  d'influence  sur  son  mari.  De  bonne 
ou  de  mauvaise  foi,  on  confondit  aussi  les  chrétiens  avec  les  Juifs 
révoltés.  —  La  persécution  commença  en  Egypte.  —  Saint  Léo- 
nide,  père  du  grand  Origène,  fut.  arrêté  avec  une  foule  innom- 
brable de  chrétiens,  et  eut  la  tète  tranchée  à  Alexandrie,  en  202. 
—  En  204,  une  jeune  esclave  d'une  rare  beauté,  nommée  Pota- 
mienne,  se  signala,  dans  la  même  ville  entre  tous  les  autres 
martyrs.  Le  maître  à  qui  elle  appartenait  ayant  vainement  essayé 
de  la  séduire,  la  dénonça  comme  chrétienne  au  gouverneur  d'A- 
lexandrie. Ce  magistrat,  gagné  par  une  grosse  somme  d'argent, 
ne  rougit  pas  d'employer  tous  les  moyens  qu'il  put  imaginer, 
pour  l'engager  à  consentir  aux  désirs  de  son  corrupteur.  Mais  la 
jeune  et  chaste  héroïne  demeurant  inébranlable,  on  la  plongea 
lentement  dans  une  chaudière  d'huile  bouillante,  où  elle  expira 
après  trois  heures  d'horribles  souffrances.  —  Marcelle,  sa  mère, 
fut  aussi  brûlée  vive.  —  Le  soldat  Basilide,  l'un  des  gardes  de 
Potamienne,  l'ayant  protégée  contre  les  insultes  de  la  populace, 
la  sainte  lui  promit  de  s'intéresser  en  sa  faveur  auprès  de  Dieu. 
Elle  tint  parole  et  lui  apparut  trois  jours  après  sa  mort,  suivant 
Eusèbe.  Basilide  se  convertit  et  souffrit  le  martyre  (1). 

La  persécution  fut  aussi  très-violente  à  Garlhage.  Elle  y  avait 
môme  commencé  deux  ans  avant  l'édit  de  Sévère.  En  effet,  l'an 
200,  douze  chrétiens  de  la  ville  de  Scillite  avaient  été  amenés  et 
décapités  à  Garthage.  Les  martyrs  Scillitains  sont  les  plus  an- 
ciens de  l'Afrique;  leurs  actes  sont  des  plus  authentiques,  et  leur 
courage  a  été  célébré  avec  enthousiasme  par  Tertullien.  —  En 
205,  ils  eurent  une  foule  de  dignes  imitateurs,  entre  lesquels  on 
remarqua  surtout  quatre  jeunes  hommes  :  Saturnin,  Bévocat, 
Secondule  et  Satur,  avec  deux  jeunes  femmes,  Félicité  et  Perpé- 
tue. La  première  était  enceinte  et  accoucha  dans  sa  prison.  La 
seconde,  qui  était  de  condition  noble  et  sœur  de  Satur,  avait  un 
enfant  encore  à  la  mamelle.  Son  père,  qui  était  vieux  et  païen, 


Martyri 
Alexaodri*. 
Ans  302-£M 


Mnriyrs 
à  Cartbagft 


(1)  Eusèbe,  llist.,  liv.  8,  c.  6.  —  Nevvman,  Ilist.  du  développement. 

Cni-ns  d'histoire.  11 


\C>î  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

fit,  à  diverses  reprises,  les  instances  les  plus  pressantes  et  les 
plus  tendres  pour  la  gagner.  Perpétue  résista  courageusement  à 
ces  dangereux  assauts ,  et  fut  égorgée  après  avoir  été  longtemps 
exposée  à  une  vache  furieuse.  —  Félicité  eut  le  môme  sort.  — 
Leurs  compagnons  furent  aussi  tous  exposés  aux  bêtes  et  poi- 
gnardés. 

Rien  de  plus  intéressant  que  l'histoire  de  leur  combat ,  écrite 
en  partie  par  sainte  Perpétue  elle-même,  et  le  reste  par  un  au- 
teur contemporain  que  l'on  croit  être  Tertullien. 

Le  récit  de  la  sainte  contient  un  fait  également  touchant  et 
instructif.  Perpétue  venait  de  perdre  un  frère  âgé  de  sept  ans. 
Elle  eut  une  vision  à  son  sujet.  «  Je  vis,  dit-elle,  mon  cher 
Dinocrate  sortir  d'un  lieu  ténébreux,  le  visage  pâle,  couvert  de 
sueur,  et  paraissant  souffrir  une  soif  ardente.  Je  me  réveillai 
fort  affligée  de  la  peine  où  était  mon  petit  frère.  Je  commençai 
donc  à  prier  pour  lui,  ne  cessant  pas  de  demander  à  Dieu  sa 
délivrance.  Peu  après,  je  vis  de  nouveau  mon  cher  Dinocrate, 
le  corps  brillant,  bien  vêtu,  le  visage  frais,  et  ayant  une  fiole 
d'or  toute  pleine  où  il  buvait  sans  que  la  liqueur  diminuât.  Je 
compris  qu'il  avait  été  délivré  de  ses  souffrances.  »  —  Cette 
conviction  d'une  personne  aussi  sainte  et  aussi  instruite  que 
Perpétue ,  écrivant  la  veille  de  son  martyre ,  atteste  la  croyance 
des  premiers  siècles  sur  le  purgatoire  (1). 

Les  corps  des  saints  martyrs  furent  recueillis  par  les  fidèles 

et  mis,   plus  tard,  dans  la  grande  église  de  Carthage;  ils  y 

étaient  au  ve  siècle.  Leur  fête,  au  rapport  de  saint  Augustin, 

attirait  plus  de  chrétiens,  pour  honorer  leur  mémoire,  que  la 

curiosité  n'avait  attiré  de  païens  à  leur  martyre. 

Nombreux  Les  Gaules  eurent  une  grande  part  à  la  persécution  de  Sévère. 

caôbres  mar-   L'empereur  donna  ordre  à  ses  soldats  d'entourer  la  ville  île 

ty's         Lyon ,  et  de  faire  main  basse  sur  tous  ceux  qui  se  déclareraient 

Gaules.       chrétiens.  Le  massacre  fut  presque  général.  Saint  Irénée  et  plus 

de  quarante  personnages  consulaires  furent  immolés,  en  203. 

On  épuisa  contre  les  victimes  toutes  les  inventions  de  la  cruauté. 

(4)  Sur  le  fait  de  la  délivrance  du  frère  de  sainte  Perpétue,  voir  la 
pensée  et  les  considérations  extraordinaires  et  graves  de  saint  Augus- 
tin (Liv.  4,  De  anima,  c.  42,  t.  X,  p.  343  et  380.)  —  M.  Emery,  Dis- 
serf,  mitig.  des  peines. 


De  203  à  414. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  163 

Saint  Eucher  et  saint  Grégoire  de  Tours  disent  que  la  mul- 
titude des  autres  martyrs  fut  innombrable,  et  une  ancienne 
inscription  que  l'on  voit  encore  à  Lyon  en  porte  le  nombre  à 
dix-neuf  mille,  sans  compter  les  femmes  et  les  enfants.  Leurs 
ossements,  conservés  avec  respect,  furent  indignement  profanés 
au  xvie  siècle  par  les  protestants,  qui  les  mêlèrent  avec  des  os 
d'animaux.  Aujourd'hui,  ils  sont  déposés  avec  un  inséparable 
reste  de  cet  impur  mélange ,  dans  un  caveau  de  l'église  parois- 
siale de  Saint-Irénée. 

De  Lyon,  la  persécution  s'étendit  aux  villes  voisines.  Le  prêtre 
saint  Félix  et  les  diacres  Fortunat  et  Achillée  furent  martyrisés 
à  Valence;  saint  Andéol,  près  de  Viviers;  saint  Ferréol  et  saint 
Ferjeux,  à  Besançon,  en  211,  etc. 

Dans  une  oppression  aussi  effroyable ,  l'Eglise  avait  besoin  de  Tertniiien 
puissants  défenseurs.  La  Providence,  qui  échelonne  les  hommes  et  ssJcr,t«- 
de  sa  droite  le  long  des  siècles,  selon  les  besoins  de  son  œuvre,  Dei60à245. 
y  pourvut.  —  Tertullien  parut.  —  Il  était  né,  dans  le  paga- 
nisme,  à  Carthage ,  vers  l'an  160,  d'un  centurion  des  troupes 
proconsulaires  d'Afrique.  Il  étudia  toutes  les  sciences  et  réussit 
en  chacune  d'elles.  Sa  connaissance  du  droit  était  profonde,  et, 
selon  Gujas,  ses  décisions  ont  été  insérées  dans  le  Digeste.  La 
constance  des  martyrs  lui  ayant  ouvert  les  yeux ,  il  se  fit  chré- 
tien, et  lut  beaucoup  saint  Justin  et  saint  Irénée.  Elevé  au 
sacerdoce ,  il  consacra  tout  son  génie  à  la  défense  de  la  foi  et 
composa  une  foule  d'écrits  pleins  de  force  et  de  lumières.  —  Sa 
parole,  dit  un  auteur,  c'est  la  foudre,  quot  voces,  tôt  fulgura; 
elle  brille,  tonne  et  renverse.  Ce  sont  les  foudres  de  Démosthènes 
dans  la  langue  de  Tacite.  —  «  Les  ouvrages  de  Tertullien ,  dit 
»  saint  Vincent  de  Lérins,  renferment  autant  de  sentences  que 
»  de  paroles,  et  ses  paroles  sont  autant  de  victoires.  La  force  et 
»  la  véhémence  de  son  génie  sont  telles,  qu'il  perce  ses  adver- 
»  saires  comme  d'un  fer  acéré  ou  les  écrase  de  son  poids.  »  — 
On  trouve  cependant  dans  ses  écrits ,  outre  une  raideur  habi- 
tuelle, un  langage  parfois  étrange  et  inexact,  et  une  tendance  à 
tout  corporaliser  pour  ainsi  dire  (1).  Ainsi,  il  confond  les  mots 

(4)  Il  tire  du  grec  quantité  de  mots  auxquels  il  ajoute  une  terminai- 
son latine  ;  il  emploie  souvent  des  mots  latins  surannés  ;  il  réunit  par- 


i6i  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

corps,  substance,  êlre;  ce  qui  l'a  fait  soupçonner  et  même  accu- 
ser par  quelques-uns  d'avoir  méconnu  la  simplicité  de  la  nature 
divine;  mais  il  est  clairement  défendu  et  justifié  sur  ce  point 
par  ses  propres  ouvrages.  La  substance  de  chaque  chose,  selon 
lui ,  est  le  corps  ;  ce  qui  n'est  pas  corps ,  n'est  rien.  C'est  pour- 
quoi il  dit  que  l'esprit  est  corps,  que  Dieu  est  un  corps.  Dans 
son  Traité  de  l'âme,  il  veut  que  l'âme  humaine  soit  corporelle, 
mais  en  même  temps  immatérielle,  simple,  indivisible,  immor- 
telle. Il  atoue  toutefois  que  son  langage  était  contraire  au  lan- 
gage commun  ,  et  que  le  vulgaire  ,  aussi  bien  que  Platon,  pro- 
clamait rame  incorporelle.  Ainsi  donc  le  terme  de  corporalitas , 
qu'il  invente  pour  désigner  la  substantialité  de  l'âme,  est  fort 
mal  choisi  et  prèle  trop  à  l'équivoque.  —  Tertullien  donne 
aussi  quelquefois  au  mot  personne  un  autre  sens  que  le  sens 
ordinaire,  etc. 

On  peut  diviser  en  trois  classes  les  ouvrages  orthodoxes  de 
ce  savant  apologiste  :  les  livres  qu'il  écrivit  contre  les  païens, 
les  traités  où  il  combat  les  hérétiques ,  et  enfin  ceux  qu'il  fit 
pour  l'instruction  des  fidèles.  —  A  la  première  catégorie  appar- 
tient la  fameuse  apologie  que  Tertullien  composa  vers  l'an  201. 
Ce  long  et  beau  discours,  connu  sous  le  nom  d'Apologétique, 
est  au  premier  rang  des  chefs-d'œuvre  que  l'antiquité  nous  a 
laissés.  Il  étendit  la  réputation  de  son  auteur  aussi  loin  que 
l'Eglise  elle-même.  Aujourd'hui  encore ,  il  est  impossible  de  le 
lire  sans  être  ravi  d'admiration.  —  Il  faut  entendre  le  redou- 
table logicien  frapper  à  coups  redoublés  le  vieil  édifice  du  Pa- 
ganisme, le  démolir  jusque  dans  ses  fondements  qu'il  meta 
nu,  et  livrer  au  ridicule  ses  dieux  vermoulus  et  leurs  adora- 
teurs insensés  (1).  —  A  la  réfutation  de  l'idolâtrie   succède 

fois  deux  mots  pour  n'en  faire  qu'un  seul,  v.  g.  multinubentia,  multiro- 
rantia,  duricordia;  il  en  crée  de  nouveaux,  v.  g.  virginari ,  être 
vierge;  postumare  ,  être  le  dernier;  contemporari ,  cosetari,  être  du 
même  temps,  du  même  âge,  etc.;  pour  une  négation  ou  une  répétition, 
il  accolera  sans  scrupule  à  un  mot  la  particule  in  ou  re  :  inbonitas, 
insuavitas,  inuxnrus,  recorporare,  repucrascere,  etc.  —  (Tertullien  et 
l'éloquence  chrétienne  dans  l'Eglise  d'Afrique,  par  Mgr  Freppel.  — 
ilist.  du  dogme  cath.,  t.  I,  \™  part.,  liv.  4,  c.  43,  p.  84.) 

[\)  Parmi  les  folies  que  Tertullien,  dans  son  Apologétiques  reproche 
à  la  crédulité  et  à  la  grossièreté  païennes,  nous  retrouvons  l'histoire 


TROISIÈME  SIÈCLE.  165 

l'exposé  de  la  religion  chrétienne.  Le  docteur  y  fait  briller  de 
tout  leur  éclat  les  vertus  des  fidèles  :  leur  soumission  aux  em- 
pereurs, leur  charité  entre  eux,  l'amour  qu'ils  portaient  à  leurs 
ennemis,  l'horreur  dont  ils  étaient  pénétrés  pour  le  vice,  leur 
constance  dans  les  tourments,  et  leur  mort  héroïque  pour  la 
cause  de  la  vertu.  —  On  y  trouve  plusieurs  témoignages  aussi 
clairs  qu'énergiques  et  concis  sur  la  merveilleuse  et  rapide  pro- 
pagation du  Christianisme.  «  Le  sang  des  martyrs,  dit  Tertul- 

:ien,  est  une  semence  de   nouveaux  chrétiens et  on  peut 

ajouter  :  le  baptême  du  monde.  Nous  ne  sommes  que  d'hier  et 
nous  remplissons  tout  votre  empire,  les  îles,  les  villes,  les 
ch'rteaux,  les  bourgs,  les  campagnes,  les  camps,  le  sénat,  le 
barreau  ,  nous  ne  vous  laissons  que  vos  temples...  Si  nous  nous 
relirions,  vous  frémiriez  de  la  solitude  où  vous  seriez  réduits, 
et  de  la  stupeur  où  resterait  votre  univers  comme  mort  (1).  » 

Dans  la  seconde  catégorie  des  ouvrages  de  Tertullien ,  on 
admire  surtout  son  Traité  des  prescriptions,  composé  en  208. 
C'est,  dit  Darras,  la  plus  importante  des  œuvres  du  grand 
docteur,  sans  en  excepter  son  immortelle  Apologétique.  Armé  de 
sa  puissante  logique,  il  confond  par  un  seul  argument  toutes  les 
hérésies  passées,  présentes  et  futures.  Cet  argument  est  celui 
de  la  prescription.  La  véritable  Eglise  est  celle  qui  remonte 
sans  interruption  jusqu'à  Jésus-Christ.  L'Eglise  catholique  seule 
remonte  jusqu'à  Jésus-Christ,  sans  interruption;  elle  est  donc 
la  véritable.  En  conséquence  Tertullien,  s'adressant  aux  nova- 
teurs, leur  dit  :  a  Qui  êtes-vous?  d'où  venez-vous?  Vous  êtes 
d'hier,  vous  venez  de  naitre;  avant-hier  on  ne  vous  connaissait 

même  des  folies  dont  le  rationalisme  contemporain  nous  a  donné  le 
spectacle  aux  siècles  des  lumières  :  —  Magi  fantasmata  edunt,  et  jàm 
defunctoriim  inclamant  animas...; pueros  in  eloquium  oraculi  cliciunt, 
in  multa  miracula  circulatoriis  prœstigiis  hidunt....  et  somnia  immit- 
tunt,  habentes  simul  invitatorum  angelorum  et  dœmonum  assistentem 
sibi  potestatem,  per  quos  et  caprae  et  mensse  divinare  consueverunt. 
[Apologet.,  23.)  Ainsi  on  n'a  fait  que  répéter  de  vieux  et  surannés  sor 
tiléges.  On  n'a  pas  môme  su  aller  aussi  loin  que  les  païens,  qui  fai- 
saient parler  mémo  les  chèvres  de  leurs  troupeaux,  etc.  —  Sous  les 
empereurs  Julien  l'apostat  et  Valons,  il  y  eut  aussi  un  délire  pour  la 
divination,  le  commerce  avec  les  esprits,  les  tables  tournâmes,  etc. 
(4)  Apologétique,  c.  37,  50. 


166  COURS  D'HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 

pas.  Je  vous  arrête  au  premier  pas,  vous  dit  l'Eglise  catholique; 
j'existais  avant  vous ,  je  remonte  jusqu'à  Jésus-Christ.  De  quel 
droit,  Marcion,  coupez-vous  ma  forêt'?  Qui  vous  a  permis,  Valen- 
tin,  de  détourner  mes  canaux?  Qui  vous  a  autorisé ,  Appelles,  à 
ébranler  mes  bornes?  Je  suis  en  possession  depuis  longtemps, 
je  suis  en  possession  la  première ,  je  descends  des  anciens  pos- 
sesseurs, et  je  prouve  ma  descendance  par  des  titres  authenti- 
ques :  olim  possideo,  prior  possideo.  Ces  titres,  c'est  la  succes- 
sion non  interrompue  de  nos  évoques  jusqu'aux  Apôtres,  et 
l'uniformité  de  leur  doctrine  avec  la  doctrine  apostolique.  »  — 
Dans  le  même  traité,  on  trouve  le  passage  suivant  en  faveur  de 
saint  Pierre ,  comme  chef  de  l'Eglise  ;  «  Rien  a-t-il  pu  être  re- 
»  fusé  à  Pierre ,  lui  qui  fut  ainsi  nommé  parce  qu'il  était  cons- 
»  titué  pierre  fondamentale  de  l'Eglise;  lui  qui  avait  obtenu  les 
»  clefs  du  royaume  des  cieux ,  avec  plein  pouvoir  de  lier  et  de 
»  délier  dans  le  ciel  et  sur  la  terre.  »  —  Dans  un  autre  traité,  le 
docteur  recommande  de  ne  pas  oublier  «  que  le  Seigneur  a 
»  laissé  les  clefs  de  son  royaume  à  Pierre ,  et  par  Pierre  à  l'E- 
>  glise  :  Mémento  Dominum  claves  Petro,  et,  per  eum,  Ecclesiœ 
»  reliquisse  (1).  » 
pratique  Les  traités  que  Tertullien  composa  pour  les  fidèles  sont  rem- 

plis d'instructions  importantes.  On  en  compte  jusqu'à  douze  pu- 


du  signe  de 
la  croix, 

eau  bénite,     bliés  de  l'an  198  à  204.  —  Dans   le  livre  de  la  Couronne, 


i bénit,  etc. 


composé  après  sa  chute,  on  remarque  les  passages  suivants  : 
«  A  toutes  nos  démarches  et  à  tous  nos  mouvements,  quand 
nous  entrons,  quand  nous  sortons,  en  nous  habillant,  en  nous 
chaussant,  en  nous  mettant  au  bain,  à  table  ou  au  lit,  en  pre- 
nant un  siège  ou  en  allumant  une  lampe;  enfin,  quelque  chose 
que  nous  entreprenions,  nous  marquons  notre  front  du  signe  de 
la  croix.  »  —  Tous  les  travaux,  le  labour,  les  semailles,  la  mois- 
son, la  récolte  des  fruits,  commençaient  et  finissaient  par  le 
signe  de  la  croix  et  la  prière.  Ainsi ,  dès  le  premier  siècle ,  les 
chrétiens  professèrent  pour  la  croix  une  vénération  profonde  : 
Tertullien  les  appelle  religiosi  crucis,  les  religieux  de  la  croix... 
—  Une  maison  récemment  construite  ou  nouvellement  habitée 
recevait  une  bénédiction  spéciale.  Le  pape  saint  Alexandre  Ier 

(4)  De  Prescriptione ,  c.  32,  37.  —  Scorpiace. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  167 

(108-117)  voulut  qu'il  y  eût  dans  les  demeures  des  fidèles  de 
l'eau  mêlée  de  sel  et  bénite  par  le  prêtre  :  «  c'est,  dit-il,  l'usage 
de  nos  pères  dans  la  foi ,  patribus  accepimus.  »  L'eau  bénite  re- 
monte au  cérémonial  de  l'ancienne  loi  transformé  parles  Apôtres. 
L'usage  s'introduisit  aussi,  entre  les  fidèles,  de  s'adresser  du 
pain  qui  avait  Fervi  aux  agapes  et  qui  n'avait  reçu  qu'une  béné- 
diction ordinaire.  Ces  sortes  d'envois  se  nommaient  Eulogie,  et 
exprimaient,  sous  l'emblème  du  pain  auquel  tous  participaient, 
l'union  dans  une  même  foi  et  dans  l'espérance  à  la  même 
vie,  etc.  —  «  Si  vous  voulez,  dit  Tertullien,  une  loi  tirée  de  l'E- 
criture pour  ces  pratiques  et  pour  les  autres  semblables,  vous 
n'en  trouverez  point;  on  vous  dira  que  la  tradition  les  a  intro- 
duites, que  l'usage  les  a  confirmées,  et  que  la  foi  les  observe.  » 
Dans  le  même  ouvrage,  l'illustre  docteur  dit  encore  :  «  Nous 
faisons  tous  les  ans  des  oblations  pour  les  défunts  et  pour  les 
fêtes  des  martyrs.  » 

Dans  le  Traité  des  jeûnes,  Tertullien  écrit  que  les  chrétiens  ne  Divers  jeûne; 
reconnaissent  comme  jeûnes  d'obligation  que  ceux  qui  précèdent  prendra 
la  pâque,  et  qui  se  trouvent  désignés  sous  le  nom  de  Quadragé-  és&km. 
sime  dans  les  écrits  d'Origène.  Mais  il  y  en  avait  chaque  semaine 
qui ,  sans  être  obligatoires ,  étaient  cependant  généralement  ob- 
servés; par  exemple,  ceux  des  mercredis  et  vendredis.  Il  y  avait 
aussi  des  jeûnes  que  les  évèques  ordonnaient  pour  les  besoins 
de  l'Eglise,  et  d'autres  que  chacun  s'imposait  par  une  dévo- 
tion particulière.  —  Tous  ces  jeûnes  avaient  différents  degrés  de 
durée  et  de  rigueur.  Ceux  du  mercredi  et  du  vendredi  ne  du- 
raient que  jusqu'à  none,  trois  heures  après  midi»  Ceux  du  ca- 
rême, beaucoup  plus  rigoureux,  allaient  jusqu'à  vêpres,  c'est-à- 
dire,  jusqu'au  coucher  du  soleil,  à  peu  près  six  heures  du  soir. 
—  Les  degrés  d'abstinence  étaient  aussi  différents  :  parmi  les  fi- 
dèles, les  uns  observaient  l'homophagie,  c'est-à-dire  l'abstinence 
de  tout  aliment  cuit;  d'autres  la  xérophagie,  qui  consistait  à  ne 
manger  que  des  fruits  secs,  tels  que  noix,  amandes,  etc.; 
d'autres  se  contentaient  de  pain  et  d'eau. 

Dans  son  livre  à  sa  femme  (1),  Tertullien  lui  recommande,  s'il 

(4)  Tertullien  avait  été  marié  avant  son  ordination.  Ce  fait,  comme 
l'exemple  de  plusieurs  Apôtres,  prouve  que  l'Eglise  n'excluait  pas  du 
sacewloce  ceux  qui  avaient  éiû  engagés  auparavant  dans  les  liens  du 


168  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

meurt  avant  elle,  de  ne  pas  prendre  un  infidèle  pour  époux,  «  car, 
lui  dit-il,  quand  môme  le  mari  païen  ne  s'opposerait  à  aucune 
des  pratiques  de  la  vie  chrétienne,  c'est  toujours  un  mal  d'être 
obligée  de  lui  en  faire  confidence.  Vous  cacherez-vous  de  lui  en 
faisant  le  signe  de  la  croix  sur  votre  lit  ou  sur  vous-même,  e 
soufflant  pour  chasser  quelque  chose  d'immonde,  et  en  vous  le- 
vant la  nuit  pour  prier?  Ne  saura-t-il  point  ce  que  vous  prenez 
en  secret  avant  toute  nourriture,  et  s'il  sait  que  c'est  du  pain, 
ne  croira-t-il  pas  qu'il  est  tel  que  l'on  dit?  »  Tertuilien  parle  ici 
de  l'Eucharistie,  que  les  chrétiens,  à  cause  des  persécutions  fré- 
quentes, emportaient  dans  leur  maison  pour  pouvoir  communier 
plus  souvent,  et  surtout  en  cas  de  nécessité.  —  Ou  voit  dès  lors 
établie  la  double  pratique  du  jeûne  eucharistique  et  de  la  com- 
munion sous  la  seule  espèce  du  pain. 

Dans  son  livre  De  came  Christi ,  le  docteur  appelle  Marie  notre 
régénération.  «  Eve,  dit-il,  avait  tout  perdu  en  croyant  au  ser- 
pent; Marie  a  tout  réparé  en  croyant  à  l'ange.  » 
Chui<!  Après  avoir  servi  l'Eglise  jusqu'à  l'âge  d'environ  quarante- 

cinq  ans,  Tertuilien  tomba  dans  l'hérésie  des  montanistes.  Ces 
novateurs,  nous  l'avons  dit,  se  piquaient  d'une  régularité  et 
d'une  austérité  extraordinaires,  et  publiaient  beaucoup  de  mer- 
veilles en  faveur  de  leur  secte.  —  Rigoriste,  ardent  et  par  con- 
séquent crédule  ,  Tertuilien  devint  facilement  leur  dupe.  Rigide 
moraliste,  dit  un  auteur,  dur  aux  erreurs  et  aux  faiblesses  d'au- 
trui,  il  voulait  serrer  le  frein  aux  passions  humaines  :  intention 
louable  sans  doute,  mais  qui  ne  doit  pas  excéder  les  limites  du 
possible.  Il  manquait  de  mesure,  ce  qui,  pour  l'esprit,  produit 
les  jugements  faux  ,  et,  pour  le  caractère,  les  emportements  de 
la  passion.  —  Il  prétendit  aussi  avoir  des  sujets  de  plainte 
contre  des  ecclésiastiques  de  Rome,  qui,  malheureusement,  dit 
saint  Jérôme,  avaient  conçu  de  l'envie  contre  lui.  Sa  fierté  ne 
put  supporter  leurs  mauvais  procédés,  et  il  n'eut  pas  l'équité  de 
les  séparer  de  la  cause  même  de  l'Eglise.  —  Dans  son  Traité  de 
la  patience,  le  docteur  africain  confesse  que  cette  vertu  lui  man- 
quait. «  C'est  bien  témérairement,  dit-il,  que  j'ose  écrire  sur 


mariage;  mais  elle  exigeait  d'eux  une  continence  parfaite  après  la  ré- 
>   j.;ion  des  saints  ordres. 


Terlulli 


. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  169 


a  patience ,  moi  qui  suis  entièrement  incapable  d'en  donner 
l'exemple.  Ce  me  sera  pourtant  une  sorte  de  consolation  de 
m'entretenir  d'une  vertu  dont  il  ne  m'est  pas  donné  de  jouir  ; 
semblable  à  ces  malades  qui  ne  cessent  de  faire  des  éloges  d<:  la 
santé  qu'ils  n'ont  pas.  La  vertu  de  patience  est  tellement  prépo- 
sée aux  choses  de  Dieu,  que  l'on  ne  peut  accomplir  aucun 
précepte,  ni  faire  aucune  œuvre  agréable  sans  elle.  *  On  dirait 
que  ces  paroles  sont  comme  un^pressentiment  des  extrémité*  où 
la  violence  de  son  caractère  devait  l'entraîner.  —  Quelques  au- 
teurs, au  rapport  de  Baronius,  pensent  aussi  que  Tertullieu 
avait  convoité  le  siège  deCarthage  et  même  le  souverain  pontifical, 
et  qu'il  fut  vivement  piqué  de  n'avoir  pu  les  obtenir.  — Le  cœur 
se  serre  de  tristesse,  lorsqu'on  voit  ce  génie  si  élevé  tomber  si 
bas.  A  la  tristesse  se  joint  la  terreur,  lorsqu'on  cherche  quel. [ne 
signe  de  retour  et  qu'on  n'en  trouve  point.  L'antiquité  nous  ap- 
prend, il  est  vrai,  qu'il  se  détacha  des  montanistes;  mais  ce 
lut  pour  former  une  nouvelle  secte  qui  prit  son  nom  et  que  saint 
Augustin  ramena  plus  tard  à  l'Eglise.  —  Dans  les  ouvrages  que 
ce  docteur,  une  fois  égaré,  composa  contre  les  catholiques,  il 
ne  peut,  malgré  sa  haine  contre  le  pape,  lui  refuser  les  litres 
qui  proclament  sa  suprématie  universelle.  Ainsi,  il  l'appelle  de 
temps  en  temps  Souverain  Pontife ,  Evêque  des  éveques,  le  Saint- 
Père,  l'Apostolique  par  excellence,  Pontifex  maximus,  quod 
est,  Episcopus  episcoporum ,  benedielwn  Papam,  Aposlolicum, 
etc.,  titres  qui  ont  une  singulière  valeur  dans  la  bouche  de  ce 
dur  Africain  devenu  ennemi  de  l'Eglise  (1).  —  On  place  la 
mort  de  cet  infortuné  docteur  vers  l'an  245. 

Pendant  que  Terlullien  soutenait  la  cause  du  Christianisme  0ri?è 
en  Occident,  un  autre  génie  la  défendait  et  l'illustrait  en 
Orient.  C'était  le  grand  Origène,  né,  en  185,  à  Alexandrie.  d>B«ëigne- 
Son  père,  saint  Léonide,  l'éleva  avec  le  plus  grand  soin.  Outre 
les  arts  libéraux,  il  lui  enseigna  les  saintes  Ecritures.  Origène 
s'y  appliquait  tellement,  qu'il  ne  se  contentait  pas  du  sens  lit- 
téral, mais  il  y  cherchait  toujours  des  sens  figurés,  jusqu'à 
lasser  son  père  par  ses  questions.  Léonide ,  avec  un  visage  sé- 
vère ,  réprimait  sa  curiosité ,  et  l'avertissait  de  ne  pas  excéder  la 

(1  )  Tertullien ,  De  pudicit. 


m.'lhodfi 


m  en'. 


De   IS3  ; 


i70  COURS  D'HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 

portée  de  son  âge;  mais,  dans  son  cœur,  il  était  ravi  de  ce  beau 
naturel,  et  rendait  à  Dieu  des  actions  de  grâces  de  lui  avoir 
donné  un  tel  fils.  Souvent,  pendant  que  l'enfant  dormait,  le 
père  s'approchait  de  son  lit,  et,  lui  découvrant  la  poitrine,  il 
la  baisait  avec  respect,  comme  le  temple  du  Saint-Esprit.  — 
Une  pareille  éducation  porta  ses  fruits.  «  Origène  fut  un  saint  et 
un  grand  homme  dès  l'enfance,  »  dit  saint  Jérôme. 

Durant  la  persécution  de  Septime-Sévère ,  il  montra  tant  d'ar- 
deur pour  le  martyre,  qu'il  s'y  serait  présenté  de  lui-môme,  si 
sa  mère  ne  l'avait  retenu  par  ses  prières  et  par  ses  larmes. 
Quand  Léonide  eut  été  arrêté,  les  sollicitations  maternelles 
étant  devenues  impuissantes,  on  fut  obligé  de  cacher  les  habits 
de  l'enfant  pour  l'empêcher  d'affronter  la  persécution. 

Ne  pouvant  rejoindre  son  père,  il  lui  écrivit  une  lettre  fort 
touchante  pour  l'encourager  au  martyre  :  «  Tenez  ferme,  lui 
dit-il,  et  ne  vous  mettez  point  en  peine  de  nous  (il  avait  six 
petits  frères  plus  jeunes  que  lui).  Le  Seigneur  sera  notre  héri- 
tage, et  nous  serons  trop  heureux  d'avoir  un  père  martyr.  » 

A  dix-huit  ans,  il  remplaça  son  maître,  Clément  d'Alexandrie, 
et  prit  la  direction  de  la  fameuse  école  de  cette  métropole.  Voici 
le  plan  de  ses  cours  :  Comme  un  habile  agriculteur,  dit  saint 
Grégoire ,  son  disciple ,  qui  sonde  en  tous  sens  le  terrain  qu'il 
entreprend  de  défricher,  Origène  creusait  et  pénétrait  les  senti- 
ments de  ses  disciples ,  les  interrogeant  et  considérant  leurs 
réponses.  Quand  il  les  avait  préparés  à  recevoir  la  semence  de 
la  vérité,  il  leur  enseignait  les  diverses  parties  de  la  philoso- 
phie :  la  logique  pour  former  leur  jugement,  en  leur  apprenant 
à  discerner  les  raisonnements  solides  d'avec  les  sophismes  spé- 
cieux de  l'erreur;  la  physique  pour  leur  faire  admirer  la  sa- 
gesse de  Dieu  par  la  connaissance  raisonnée  de  ses  ouvrages; 
la  géométrie,  pour  habituer  leur  esprit  à  la  rectitude  par  la 
rigueur  des  propositions  mathématiques  ;  l'astronomie ,  afin 
d'élever  et  agrandir  leurs  pensées  en  leur  donnant  l'immensité 
pour  horizon;  enfin  la  morale,  non  pas  celle  des  philosophes, 
dont  les  définitions  et  les  divisions  n'enfantent  aucune  vertu , 
mais  la  morale  pratique ,  leur  faisant  étudier  en  eux-mêmes  les 
mouvements  des  passions,  afin  que  l'âme,  se  voyant  comme 
dans  un  miroir,  put  extirper  jusqu'à  la  racine  des  vices.  Il  abor- 


TROISIEME  SIÈCLE.  171 

dait  enfin  la  théologie  ou  la  connaissance  de  Dieu;  il  leur  faisait 
lire  sur  la  Providence  qui  a  créé  et  qui  gouverne  le  monde,  tout 
ce  qu'ont  écrit  les  anciens,  philosophes  ou  poètes,  Grecs  ou 
Barbares ,  sans  se  préoccuper  autrement  de  leurs  sectes  ou  de 
leurs  opinions  particulières.  Dans  ce  labyrinthe  de  la  philoso- 
phie ,  il  leur  servait  de  guide  pour  démêler  ce  qu'il  y  avait  de 
réellement  vrai  et  d'utile,  sans  se  laisser  prévenir  par  la  pompe 
et  les  ornements  du  langage.' Il  posait  en  principe,  qu'en  ce 
qui  regarde  Dieu  ,  il  ne  se  faut  rapporter  qu'à  Dieu  lui-même, 
et  aux  prophètes  qu'il  a  inspirés.  C'était  alors  qu'il  commençait 
l'interprétation  des  saintes  Ecritures,  qu'il  possédait  à  fond,  et 
dont  il  avait,  avec  l'aide  de  Dieu,  pénétré  profondément  tous 
les  secrets.  » 

Doué  du  plus  vaste  génie  qui  ait  peut-être  jamais  paru ,  et 
possédant  toute  la  science  de  son  temps  :  grammaire,  rhéto- 
rique, géométrie,  dialectique,  astronomie,  philosophie,  théo- 
logie, Origène  menait  de  front  toutes  les  études,  et  joignait  à 
son  immense  savoir  un  labeur  effrayant  du  jour  et  de  la  nuit. 
Plus  de  sept  notaires  ou  sténographes  étaient  sans  cesse  occu- 
pés à  écrire  ce  qu'il  dictait,  et  se  soulageaient  en  se  succédant 
tour  à  tour.  Il  avait  autant  de  libraires  ou  transcripteurs,  char- 
gés de  reproduire  en  caractères  ordinaires  et  nets  les  signes 
sténographiques.  —  Il  eut  jusqu'à  cinq  cents  disciples.  Quoique 
simple  prêtre,  on  venait  le  consulter  de  toute  part ,  et  bientôt  on 
eut  de  la  peine  à  compter  les  évoques  formés  de  sa  main  et 
placés  sur  les  grands  sièges  ou  dans  les  emplois  les  plus  impor- 
tants de  la  hiérarchie.  —  Il  ramena  à  l'Eglise  une  foule  d'héré- 
tiques et  convertit  beaucoup  de  païens  instruits,  entre  autres, 
plusieurs  philosophes  platoniciens.  Ceux  d'entre  eux  qui  persé- 
véraient dans  leurs  erreurs ,  ne  pouvaient  s'empêcher  de  rendre 
hommage  à  sa  science  et  à  son  talent.  Un  jour  qu'il  était  entré 
dans  l'école  de  Plotin ,  au  moment  où  ce  philosophe  donnait  sa 
leçon  ,  Plotin  rougit ,  interrompit  son  discours ,  et  ne  continua 
qu'à  la  sollicitation  de  son  illustre  auditeur,  dont  il  fit  le  plus 
pompeux  éloge,  en  reprenant  la  parole.  D'autres  le  consultaient, 
lui  dédiaient  leurs  ouvrages,  ou  citaient  son  autorité  dans  leurs 
écrits.  Il  semblait  que  partout  où  l'erreur  se  montrait,  Origène 
dût  aller  la  combattre ,  et  que  ce  grand  homme  fût  comme  la 


172  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

tradition  vivante.  —  «  On  ne  saurait  exprimer,  dit  saint  Vincent 
deLérins,  combien  il  était  aimé,  estimé  et  admiré  de  tout  le 
monde.  Tous  ceux  qui  faisaient  profession  de  piété  surtout 
accouraient  à  lui  des  extrémités  de  la  terre.  Il  n'y  avait  point  de 
chrétien  qui  ne  le  respectât  presque  comme  un  prophète,  point 
de  philosophe  qui  ne  l'honorât  comme  son  maître.  » 

L'amour  d'Origène  pour  la  pauvreté  et  la  mortification  égalait 
son  zèle  pour  la  science.  Il  allait  nu-pieds  et  s'abstenait  de  l'u- 
sage de  la  viande.  Une  extrême  faiblesse  d'estomac  fut  seule 
capable  de  le  déterminer  à  se  permettre  un  peu  de  vin.  Il  cou- 
chait sur  la  terre  nue;  il  jeûnait  presque  toujours,  et  passait  la 
plus  grande  partie  des  nuits  dans  la  prière,  le  travail  et  la  mé- 
ditation des  saintes  Ecritures. 

Un  des  plus  célèbres  et  des  plus  solides  ouvrages  d'Origène 
est  la  réfutation  du  fameux  livre  de  Celse  ,  le  Discours  véritable. 
Il  attaque  le  philosophe  épicurien  avec  cette  supériorité  de  force 
que  donnent,  surtout  dans  la  défense  de  la  vérité,  un  génie 
vaste,  une  érudition  immense,  un  jugement  solide  et  une  lo- 
gique inflexible.  Il  le  suit  pas  à  pas;  tantôt  il  rétablit  les  faits 
que  Celse  avait  altérés;  tantôt  il  éclaircit  ceux  qu'il  avait  mali- 
cieusement embrouillés.  Il  démontre  ensuite  la  vérité  du  Chris- 
tianisme par  tant  de  preuves,  que,  selon  saint  Jérôme,  on  y 
trouve  de  quoi  réfuter  toutes  les  objections  qui  ont  été  ou  qui 
pourront  être  faites  contre  la  religion.  Cet  ouvrage  d'Origène, 
le  plus  authentique  et  le  moins  altéré  de  ceux  de  l'illustre 
Alexandrin  ,  l'ouvrage  de  sa  vieillesse,  le  plus  justement  admiré 
de  l'antiquité  chrétienne,  est  aussi,  dit  un  auteur  grave,  celui 
qui  contient  les  témoignages  les  plus  multipliés  et  les  plus  pré- 
cieux en  faveur  de  la  doctrine  et  du  culte  de  l'Eglise  primitive, 
surtout  par  rapport  à  la  personne  de  Jésus-Christ. 

Ce  travail,  au-dessus  de  tout  éloge,  n'est  cependant  pas 
comparable  à  celui  que  cet  homme  extraordinaire  lit  sur  l'Ecri- 
ture sainte,  afin  de  prévenir  et  d'arrêter  les  fausses  interprétations 
des  hérétiques.  Il  publia  sous  le  titre  d'Hexaples ,  une  édition 
de  la  Bible,  où  l'on  voyait,  dans  six  colonnes  correspondantes, 
le  texte  hébreu  écrit  en  caractères  hébraïques;  le  même  texte 
hébreu,  écrit  en  caractères  grecs;  la  version  d'Aquila,  celle  de 
Symmaque,  celle  des  Septante  et  celle  de  Théodolion.  Le  même 


TROISIÈME  3I&CLE.  i"?, 

recueil  fui  appelé  Octaples ,  ou  édition  à  huit  colonnes,  à  cause 
de  doux  autres  versions  grecques  qu'Origène  y  ajouta,  el  qu'il 
avait  trouvées,  l'une  à  Jéricho  et  l'autre  à  Nicopolis  en  Epire. 
Des  signes  particuliers  indiquaient  la  différence  des  versions. 

—  Les  exemplaires  de  ces  deux  éditions ,  exigeant  des  acheteurs 
un  travail  et  des  dépenses  trop  considérables,  Origène  fit  les 
Tétraples,  édition  à  quatre  colonnes,  où  se  trouvaient  seulement 
les  versions  d'Aquila,  de  Symmàqjie,  des  Septante  et  de  Théodo- 
tion.  Enfin  ,  comme  il  y  avait  beaucoup  de  fautes  et  de  variantes 
dans  les  copies  des  Septante ,  qui  étaient  entre  les  mains  de 
tout  le  monde,  le  savant  et  infatigable  docteur  révisa  cette  ver- 
sion sur  l'hébreu ,  afin  de  la  rectifier. 

Ces  immenses  travaux  d'Origène  furent  encore  surpassés  par 
ses  Commentaires.  —  Ce  génie  fécond  est  celui  qui ,  dans  l'in- 
terprétation des  Ecritures  et  des  traditions  chrétiennes,  a  donné 
le  plus  de  liberté  à  la  raison  et  à  l'allégorie.  On  lui  a  même  re- 
proché ou  prêté  un  système  absolu  d'allégorie  au  sujet  de  l'An- 
cien Testament.  —  Il  composa  jusqu'à  treize  volumes  sur  les 
quatre  premiers  chapitres  de  la  Genèse;  dix  sur  le  Cantique  des 
cantiques,  trente  sur  le  tiers  des  prophéties  d'Isaïe;  vingt-cinq 
sur  Ezéchiel,  et  autant  sur  les  petits  Prophètes;  vingt-cinq  sur 
1'  Evangile  de  saint  Matthieu;  trente-deux  sur  celui  de  saint 
Jean,  et  quinze  ou  vingt  sur  l'Epitre  aux  Romains.  Enfin,  le 
nombre  des  ouvrages  de  l'infatigable  docteur  s'éleva,  dit-on, 
jusqu'à  six  mille  volumes.  —  De  tout  ce  qu'il  a  fait  sur  l'Ecri- 
ture, ses  Homélies  et  ses  Commentaires  sur  le  Cantique  des  can- 
tiques ,  sont  ce  qu'il  y  a  de  plus  parfait,  au  jugement  de  saint 
Jérôme ,  qui,  écrivant  au  pape  saint  Damase,  lui  dit  «  qu'après 
avoir  surpassé  tous  les  autres  dans  le  reste  de  ses  écrits,  Ori- 
gène s'est  surpassé  lui-même  dans  le  Cantique  des  cantiques.  » 

—  Bossuet,  à  cet  égard,  pense  comme  saint  Jérôme. 
Malheureusement,  le  temps  n'a  pas  respecté  les  œuvres  de 

cet  incomparable  génie.  De  ses  travaux  sur  l'Ecriture  sainte, 
il  ne  nous  est  parvenu  que  des  fragments.  De  tous  ses  autres 
ouvrages,  on  a  seulement  deux  lettres,  le  Traité  contre  Celse, 
celui  de  la  Prière,  et  le  Périarchon  ou  Livre  des  principes, 
composé  vers  l'an  230,  dans  le  but  de  combattre  les  erreurs  de 
Valenlin,  de  Marcion  et  des  autres  «nostiques  sur  l'oriaàB?  du 


ili  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

mal.  —  Le  docteur  y  établit  en  même  temps  les  règles  de  la 
foi  chrétienne.  Il  pose  en  principe  que  l'on  doit  s'attacher  à  l'en- 
seignement de  Jésus-Christ,  et  que  c'est  par  l'autorité  de  l'Eglise 
et  par  la  tradition  venue  des  Apôtres ,  qu'on  peut  savoir  ce  que 
Jésus-Christ  a  enseigné.  Il  y  professe  aussi  formellement  le 
dogme  de  la  création  contre  plusieurs  gnostiques  et  contre  les 
philosophes  panthéistes;  et  il  n'est  personne,  au  rapport  d'un 
très-grave  docteur,  qui  ait  admis  plus  explicitement  et  qui  ait 
plus  solidement  défendu  cette  importante  vérité.  «  Je  ne  conçois 
pas,  dit  l'illustre  Alexandrin  lui-même,  comment  de  grands 
hommes  ont  pu  admettre  une  matière  incréée  qui  n'a  pas  été 
faite  par  Dieu,  créateur  de  toutes  choses.  Ils  accusent  d'impiété 
ceux  qui  nient  que  Dieu  ait  fait  le  monde  et  qu'il  le  gouverne , 
et  ils  commettent  le  même  crime  en  disant  que  la  matière  est 
incréée  et  coélernelle  à  Dieu,  etc.  (1).  » 

Dans  le  Traité  contre  Celse ,  Origène  s'explique  de  la  ma- 
nière la  plus  claire  sur  le  mystère  de  la  Trinité.  «  Il  enseigne 
que  les  trois  Personnes  divines,  quoique  réellement  distinctes, 
n'ont  qu'une  même  substance  et  ne  font  qu'un  seul  Dieu;  que 
le  Fils  et  le  Saint-Esprit  sont  éternels  comme  le  Père  ;  qu'ils 
participent  à  sa  nature  et  à  sa  puissance ,  et  sont  adorables 
comme  Lui  (2).  »  —  Il  n'est  pas  moins  positif  sur  le  mystère  de 
l'Incarnation.  Il  reconnaît  en  Jésus-Christ  «  deux  natures  unies 
dans  la  même  personne.  »  Il  dit  «  que  Dieu  s'est  manifesté  dans 
un  corps  humain,  et  qu'en  prenant  un  corps  dans  le  sein  de  la 
Vierge,  le  Fils  de  Dieu  n'a  point  subi  de  changement  quant  à 
sa  nature  divine.  »  —  Au  sujet  de  la  génération  éternelle  et  de 
la  consubstantialité  du  Verbe,  on  lit  ces  paroles  remarquables, 
citées  par  saint  Pamphile  :  «  Dieu  n'est  pas  devenu  Père  après 
ne  l'avoir  pas  été ,  mais  il  l'a  été  toujours.  Dieu  le  Père  est  la 

(4)  Des  principes ,  liv.  2,  c.  4.  —  Hist.  du  dogm.  cath.,  tom.  I, 
p.  U3. 

(2)  Origène  a  été  accusé  d'avoir  enseigné  dans  ses  ouvrages  que  le 
Père  est  plus  grand  que  le  Fils,  et  le  Fils  plus  grand  que  le  Saint-Es- 
prit; mais  il  a  été  personnellement  justifié  de  cette  erreur  par  Paint 
Athanase,  saint  Basile,  saint  Grégoire  de  Nazianze,  Bossuet,  Huet, 
D.  Ceillier,  etc.  —  On  l'a  aussi  accusé  d'erreur  sur  l'Incarnation 
avec  la  môme  incertitude. 


TROISIÈME  SIÈCLF.  475 

lumière  éternelle ,  et  le  Fils  est  sa  splendeur.  Gomme  on  ne 
peut  concevoir  une  lumière  sans  splendeur,  jamais  il  n'y  a  eu 
de  temps  où  le  Fils  ne  fût  pas.  C'est  pourquoi  nous  reconnais- 
sons Dieu,  toujours  Père  de  son  Fils  unique ,  qui  est  né  de  lui, 
et  qui  tire  de  lui  ce  qu'il  est,  mais  sans  aucun  commencement, 
non-seulement  réel,  mais  purement  imaginable;  en  un  mot, 
il  n'a  d'autre  commencement  que  Dieu  même.  Il  est  engendré 
Dieu  de  Dieu ,  consubstantiel  aif  Père ,  et ,  par  l'Incarnation ,  il 
est  Dieu  et  homme.  »  —  Pour  ce  qui  est  du  péché  originel ,  du 
libre  arbitre  de  l'homme  et  de  la  nécessité  de  la  grâce ,  Bossuet 
observe  que  les  témoignages  d'Origène  sont  si  exprès,  que 
ceux  de  saint  Augustin  ne  le  sont  pas  davantage ,  et  en  si  grand 
nombre,  qu'il  ne  faut  pas  entreprendre  de  les  rapporter  tous  (1). 

Dans  le  Traité  de  la  Prière ,  on  trouve  une  preuve  authen- 
tique de  la  foi  des  premiers  siècles  touchant  l'intercession  des 
saints.  Origène  établit  ce  dogme  par  divers  passages  des  li- 
vres des  Machabées ,  et  il  ajoute  :  «  Puisque  les  saints  ont  reçu 
la  perfection  de  la  science,  il  serait  absurde  de  croire  qu'ils 
n'ont  pas  la  perfection  de  toutes  les  vertus ,  dont  une  des  prin- 
cipales est  la  charité  envers  le  prochain.  » 

Dans  une  homélie  sur  ces  paroles  du  centenier  :  Seigneur, 
je  ne  suis  pas  digne  que  vous  entriez  dans  ma  maison ,  il  parle 
de  l'Eucharistie  et  dit  :  «  Quand  vous  participez  au  festin  in- 
corruptible, quand  vous  mangez  et  buvez  le  Corps  et  le  Sang  du 
Seigneur,  alors  le  Seigneur  entre  sous  votre  toit.  »  —  Traitant 
de  l'immolation  de  l'agneau  pascal,  dans  une  autre  homélie,  il 
dit  encore  :  t  Les  chrétiens  mangent  chaque  jour  la  chair  de 
l'Agneau,  c'est-à-dire,  ils  reçoivent  chaque  jour  la  chair  du 
Verbe  de  Dieu;  car  notre  pâque,  c'est  Jésus-Christ  immolé.  » 
—  Ailleurs,  on  lit,  toujours  au  sujet  de  l'Eucharistie,  «  que  le 
Christ  est  en  même  temps  la  victime  offerte  pour  les  péchés  du 
monde,  et  le  prêtre  qui  offre  la  victime  (2).  » 

Origène  reconnaît  formellement  aux  prêtres  le  pouvoir  de  re- 
mettre les  péchés.  «  Pour  ceux,  dit-il ,  qui  retombent  après  le 
baptême ,  il  y  a  encore  un  moyen  d'obtenir  le  pardon ,  moyen 

(1)  Bossuet,  Défens.  des  Pères,  liv.  8,  c.  28. 
[î)Homél.  5,  40. 


176  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

dur  et  laborieux  :  c'est  la  pénitence ,  lorsque  le  pécheur  ne  rou- 
git pas  de  confesser  son  péché  au  prètr*  du  Seigneur,  et  de 
demander  le  remède.  Il  faut  confesser  jusqu'à  ses  mauvaises 
pensées;  car,  tant  qu'elles  restent  cachées,  il  est  impossible  de 
les  détruire  entièrement...  Si  nous  faisons  ceci  et  que  nous  ré- 
vélions nos  péchés,  non-seulement  à  Dieu,  mais  encore  à  ceux 
qui  peuvent  guérir  nos  blessures,  nos  péchés  seront  effacés.  » 
—  Ailleurs,  il  dit  :  «  Ceux  qui  ont  dans  l'estomac  une  nourri- 
ture indigeste  ,  ou  bien  une  surabondance  d'humeur  et  de  bile, 
ne  sont  soulagés  qu'après  l'avoir  rejetée;  ainsi,  dans  l'ordre  de 
la  grâce,  ceux  qui  commettent  un  péché,  en  sont  comme  suffo- 
qués, s'ils  le  cachent  au  dedans  d'eux-mêmes;  mais  s'ils  s'en 
confessent,  ils  rejettent  en  même  temps  et  le  péché  et  toute  la 
cause  du  mal.  Seulement,  examinez  avec  soin  à  qui  vous  devez 
le  confesser;  éprouvez  auparavant  le  médecin  à  qui  vous  expo- 
serez la  cause  de  votre  maladie  ;  cherchez  un  médecin  qui  sache 
être  faible  avec  celui  qui  est  faible,  pleurer  avec  celui  qui 
pleure,  afin  que,  l'ayant  reconnu  instruit  et  miséricordieux, 
vous  suiviez  les  conseils  qu'il  vous  donnera.  S'il  juge  que  votre 
mal  doit  être  découvert  dans  l'assemblée  de  toute  l'Eglise ,  pour 
votre  guérison  et  l'édification  des  autres ,  il  faut  le  faire ,  mais 
après  une  grande  délibération.  »  On  voit  par  ces  dernières  pa- 
roles qu'il  y  avait  deux  sortes  de  confessions ,  l'une  secrète , 
faite  au  prêtre  seul;  l'autre  publique,  faite  dans  l'assemblée  des 
fidèles,  mais  d'après  le  jugement  préalable  du  prêtre  (  1  ).  Il  y  avait 
donc  des  confesseurs  et  une  science  de  la  confession  au  temps 
d'Origène.  Les  ministres  du  sacrement  de  Pénitence  étaient  les 
évèques  et  les  prêtres.  —  Origène  décrit  ainsi  les  différents 
ordres  de  l'Eglise  :  «  Jésus-Christ  est  la  tète;  les  évèques  et  les 
prêtres,  les  yeux;  les  diacres  et  les  autres  ministres ,  les  mains; 
le  peuple,  les  pieds.  »  —  Il  parle  aussi  du  chef  visible  de  l'E- 
glise, de  Pierre  :  «  C'est  à  lui,  en  particulier,  et  avaut  tous  les 
autres,  qu'il  a  été  dit  :  Je  le  donnerai  les  clefs  du  royaume  des 
cieux.  Il  faut  donc  qu'il  y  ait  une  prérogative  spéciale  pour 
Pierre.  »  Origène  dit  encore  que  Pierre  n'avait  personne  au- 
û05sus  de  lui  sur  la  terre.  —  Il  l'appelle  «  le  grand  fondement 

(4)  Lévit.,  homél.  %. 


altnlm.-es  à 
Oriftag. 


TROISIKMK  SIECLfe.  177 

»  de  l'Eglise,  magnum  Ecclesiœ  fundamentum;  la  pierre  Irès- 
»  solide,  petra  solidissima  :  »  et  il  ajoute  «  que  si  les  puis- 
»  sauces  de  l'enfer  pouvaient  prévaloir  contre  celte  pierre,  sur 
»  laquelle  l'Eglise  est  bâtie ,  elles  prévaudraient  manifestement 
»  contre  l'Eglise  elle-même  (1).  » 

Après  tant  de  travaux  et  d'écrits,  il  n'est  pas  étonnant  qu'Ori-  Erwmi 
gène  ait  été  surnommé  par  ses  contemporains  :  Adamantinus, 
Cœur  de  diamant  ou  Y  Infatifatiqable ,  chalcenterus  ,  aux  en- 
t railles  d'airain,  chalceutes,  homme  de  bronze  ou  de  fer.  —  On 
ne  doit  pas  être  surpris  non  plus  que ,  dans  la  multitude  innom- 
brable de  ses  ouvrages,  il  se  soit  glissé  des  inexactitudes  et 
môme  quelques  erreurs.  On  y  voit,  en  effet,  que  les  astres  sont, 
non  pas  habités,  comme  on  a  dit ,  mais  animés ,  et  que  les  anges 
et  lame  de  l'homme,  après  la  mort,  sont  revêtus  de  corps  subtils 
et  aériens.  Les  corps  terrestres  ne  devaiest  pas  ressusciter,  et 
étaient  rejelés  comme  un  vêtement  trop  grossier.  On  y  trouve 
aussi  la  doctrine  de  la  préexistence  des  âmes,  qui  habitaient  avec 
les  intelligences  célestes,  avant  d'être  emprisonnées  dans  les 
corps.  — Aujourd'hui,  c'est  un  point  hors  de  doute  aux  yeux  des 
docteurs  catholiques ,  que  Dieu  crée  les  âmes  en  môme  temps 
qu'il  les  unit  aux  corps  :  Mens  creando  infundilur,  infundendo 
creatur,  disent  les  théologiens;  mais,  dans  les  premiers  siècles, 
l'enseignement  de  l'Eglise  n'étant  pas  fixé  sur  ce  point,  la 
préexistence  des  âmes  était  une  question  controversée,  sur  la- 
quelle saint  Augustin  lui-même  s'est  montré  indécis.  —  Du 
reste,  le  savant  Huet  fait  remarquer  que  le  docte  Alexandrin  n'a 
avancé  ces  opinions  erronées  qu'avec  doute ,  et  comme  des  sen- 
timents particuliers  qu'il  distingue  de  la  croyance  générale.  Il 
faut  convenir,  cependant,  avec  un  homme  éminent  et  judicieux, 
qu'Origène  est  l'esprit  le  plus  hardi  de  l'antiquité  ecclésiastique; 
il  est  môme  naturellement  paradoxal.  —  La  plus  grave  erreur 
reprochée  à  Origène  est  d'avoir  nié  l'éternité  des  peines  pour  les 
damnés,  et  même  pour  les  démons,  qui  devaient  un  jour  re- 
prendre rang  parmi  les  anges.  Mais,  comme  il  reconnaît  expres- 
sément ce  dogme  dans  plusieurs  de  ses  ouvrages,  particulière- 
ment dans  son  huitième  livre  contre  Gelse  et  dans  sa  septième 

(1)  Lévit.,  homél.  2.  —  Hom.  I  in  Matth. 

Cours  ^'"•otna»  12 


178  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

homélie  sur  l'Exode,  et  comme,  dans  une  lettre  à  ses  amis 
d'Alexandrie ,  il  se  plaint  amèrement  qu'on  ose  lui  attribuer  une 
impiété  aussi  extravagante ,  on  peut  croire,  dit  Receveur,  qu'elle 
a  été  glissée  dans  ses  écrits  par  les  hérétiques  (1).  Ce  qui  le 
prouverait  encore ,  c'est  que  cette  erreur,  comme  la  plupart  de 
celles  qu'on  a  reprochées  à  Origène,  se  trouve  dans  son  Livre 
des  Principes.  Or,  Rufin ,  qui  en  a  fait  la  traduction ,  prétend 
que  les  hérétiques  s'étaient  attachés  à  corrompre  cet  ouvrage,  et 
y  avaient  inséré  leurs  propres  doctrines,  pour  les  autoriser  du 
nom  de  ce  grand  homme.  Faite  sur  un  texte  grec  interpolé ,  la 
version  latine  de  Rufin  est  elle-même  souvent  très-arbitraire, 
de  l'aveu  du  traducteur.  —  Aussi ,  lorsque  Origène  a  été  con- 
damné par  le  cinquième  concile  général ,  cette  censure,  dit  Ber- 
gier,  est  moins  tombée  sur  lui,  que  sur  les  disputeurs  entêtés 
qui  voulaient  faire  de  ses  doutes  autant  d'articles  de  foi ,  sur 
les  faussaires  qui  ont  dénaturé  ses  œuvres ,  et  sur  les  systèmes 
et  les  sentiments  erronés  qu'ils  prêtaient  à  l'illustre  Alexandrin. 
C'est  là,  dit  Darras,  ce  qui  fut  condamné  aux  ni6  et  ive  siècles, 
sous  le  nom  de  YOrigénisme. 

Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que  le  mérite  transcendant 
d'Origène  lui  attira  une  foule  d'envieux  et  d'ennemis  qui  cher- 
chaient à  noircir  sa  réputation.  —  Il  eut  aussi  un  grand  nombre 
d'admirateurs  dont  plusieurs  furent  enthousiastes.  —  Parmi  ses 
nombreux  disciples,  beaucoup  furent  imprudents,  et  s'obsti- 
nèrent à  soutenir,  sans  aucune  distinction,  tout  ce  que  leur 
maître  avait  dit ,  et  à  l'entendre  très-souvent  dans  un  sens  qui 
n'était  pas  le  sien.  —  Tout  cela  explique  comment  l'enseigne- 
ment et  les  écrits  d'Origène  ont  donné  lieu  aux  jugements  les 
plus  divers.  Nul  auteur,  en  effet,  n'a  été  plus  loué,  ni  attaqué 
et  poursuivi  avec  plus  de  chaleur.  Les  plus  grands  hommes,  les 
saints  mêmes,  se  sont  partagés  à  son  sujet.  Démétrius,  pa- 
triarche d'Alexandrie,  le  fit  condamner,  en  231,  dans  deux  con- 
ciles de  sa  province.  Mais  les  évoques  de  la  Palestine ,  de 
l'Arabie,  de  la  Phénicie  et  de  la  Gappadoce  ne  voulurent  pas 


(4)  Eusèbe,  saint  Jérôme  et  Baronius  disent  qu'Origène  écrivit  au 
pape  saint  Fabien  et  à  plusieurs  ivéques ,  pour  montrer  la  pureté  de 
sa  foi. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  179 

adhérer  à  ce  jugement.  —  Cette  diversité  d'appréciation  a  con- 
tinué après  la  mort  d'Origène ,  et  les  divisions  auxquelles  son 
nom  a  donné  lieu,  se  sont  perpétuées  dans  les  âges  suivants. 
Telle  fut  l'étrange  et  douloureuse  destinée  de  ce  grand  homme. 

—  Le  vrai  malheur  d'Origène,  disent  Bergier  et  Rohrbacher,  fut 
l'admiration  qu'il  excita.  Les  uns  lui  portaient  envie;  d'autres 
l'aimaient  à  l'excès;  tous  lui  nuisirent  beaucoup  pendant  sa  vie 
et  après  sa  mort.  Il  s'en  était  plaint  lui-même  dans  une  de  ses 
homélies.  «  Plusieurs,  dit-il,  nous  aiment  plus  que  nous  ne 
méritons,  et,  en  louant  nos  discours  et  notre  doctrine,  avancent 
des  choses  que  notre  conscience  ne  reçoit  point;  d'autres,  inter- 
prétant mal  nos  écrits,  nous  accusent  de  penser  ce  que  nous 
n'avons  jamais  eu  dans  l'esprit.  »  De  tout  cela,  il  résulte  que  la 
cause  du  docteur  alexandrin ,  soutenue  par  de  saints  évoques , 
ses  contemporains,  et  embrassée  avec  chaleur  par  saint  Jérôme, 
présente  un  problème  qui  ne  sera  probablement  jamais  résolu. 

—  Nous  parlerons  un  peu  plus  bas,  en  son  lieu,  de  la  mort  de 
ce  grand  homme. 

Dans  un  rang  inférieur  à  celui  qu'occupaient  Tertullien  et  Autres 
Origène,  l'Eglise  comptait  encore,  alors,  de  remarquables  défen-  eaSSie» 
seurs.  —  Minutius  Félix,  originaire  d'Afrique  selon  la  plus  du mc siècle- 
commune  opinion ,  jurisconsulte  célèbre  à  Rome,  païen  et  per- 
sécuteur converti ,  composa,  vers  l'an  209,  en  faveur  de  la  reli- 
gion chrétienne,  un  Dialogue  plein  d'érudition,  d'élégance  et 
de  solidité.  «  Peu  de  Dialogues  de  Platon,  dit  Chateaubriand, 
offrent  une  plus  belle  scène  et  de  plus  nobles  discours.  »  Minu- 
tius Félix  y  fait  parler  deux  de  ses  amis,  Octavius,  chrétien 
comme  lui,  et  CéciliusNatalis,  encore  attaché  à  l'idolâtrie.  Con- 
naissant à  fond  le  Paganisme,  dans  lequel  il  avait  vécu  jusqu'à 
un  âge  avancé,  Minutius  Félix  en  fait  ressortir  le  ridicule,  et 
réfute  l'une  après  l'autre  toutes  les  calomnies  dont  les  païens 
avaient  coutume  de  noircir  les  fidèles.  On  leur  imputait,  entre 
autres ,  d'adorer  les  ministres  de  l'Eglise.  Cet  absurde  reproche 
nous  parait  venir,  dit  Baronius,  de  l'usage  où  étaient  les  chré- 
tiens de  se  prosterner,  les  mains  jointes,  aux  pieds  des  évoques 
et  des  prêtres,  pour  faire  la  confession  de  leurs  péchés.  La  ré- 
futation de  Minutius  Félix  ouvrit  les  yeux  à  son  ami  Cécilius, 
qui  se  fit  chrétien,  et  contribua  ensuite,  «elon  plusieurs,  à  la 


180 


COUItS  D  HlSTujRK  ECCLÉSIASTIQUE. 


Philosophu- 

mena  ■ 

Valeur  de  cet 

écrit. 


conversion  de  saint  Cyprien.  —Vers  le  même  temps,  Caïust 
prêtre  de  l'Eglise  romaine,  écrivit  contre  les  arlémoniles,  l'héré- 
tique Cérinlhe,  et  contre  Proclus,  un  des  chefs  des  montanistes. 
Ses  ouvrages  se  sont  perdus,  mais  des  fragments  conservés  par 
Eusèbe  et  par  Pholius  fournissent  des  documents  précieux  sur 
l'histoire  des  premiers  siècles.  —  Jules  Africain,  né,  selon 
quelques-uns,  dans  la  Lybie,  et ,  selon  d'autres,  dans  la  Pales- 
tine, composa,  en  221,  un  ouvrage  de  chronologie  en  cinq 
livres,  pour  prouver  contre  les  païens  l'antiquité  de  la  vraie 
religion.  Il  a  aussi  écrit  pour  accorder  les  deux  généalogies  de 
Jésus-Christ,  selon  saint  Matthieu  et  selon  saint  Luc.  Nous 
n'avons  plus  que  quelques  passages  de  sa  Chronologie.  —  Saint 
Hippolyte,  disciple  de  saint  Irénée,  et  le  plus  célèbre  des  mar- 
tyrs qui  ont  porté  ce  nom,  fut  évoque  de  Porto  ou  Ostie,  selon 
Nicéphore,  Baronius  et  d'autres,  et  d'Aden  ou  Portus  Romanus, 
d'après  Gélase  et  beaucoup  de  critiques.  Il  fît  un  grand  nombre 
d'ouvrages  sur  des  matières  de  controverse  ou  de  discipline  ,  et 
des  commentaires  sur  une  partie  de  l'Ecriture.  Le  plus  célèbre 
de  ses  écrits  sur  la  discipline  est  son  Cycle  pascal ,  dont  la  se- 
conde partie  seule  est  conservée  dans  la  bibliothèque  du  Vati- 
can. Ses  traités  de  controverse  furent  surtout  dirigés  contre  les 
erreurs  de  Marcion  et  contre  l'hérétique  Noët.  Il  y  prouve  claire- 
ment la  distinction  des  personnes  dans  la  Trinité,  la  divinité  du 
Fils  de  Dieu  et  du  Saint-Esprit,  et  l'existence  des  deux  natures 
en  Jésus-Christ.  —  En  parlant  de  l'Eucharistie,  après  avoir  dit 
«  que  nous  mangeons  la  chair  divine  du  Sauveur  et  que  nous 
buvons  son  sang  adorable ,  »  il  ajoute  «  que  l'on  offre  tous  les 
jours  ce  corps  et  ce  sang  précieux  sur  la  table  divine  ,  en  mé- 
moire de  la  cène  mystérieuse  dans  laquelle  Jésus-Christ  a  ins- 
titué ce  sacrifice.  »  —  De  nos  jours,  M.  Henri  Martin  a  voulu 
attribuer  à  saint  Hippolyte  le  livre  intitulé  :  Philosophumena , 
apporté  du  mont  Athos  par  M.  Mynoïde  Mynas,  et  publié  par 
M.  Miller,  à  Oxford,  en  1851,  dans  lequel  on  trouve  de  graves 
calomnies  contre  le  pape  saint  Calixte.  Mais ,  après  de  longues 
discussions  entre  les  savants,  l'opinion  la  plus  probable  est  que 
l'auteur  est  un  écrivain  f'ï  l'école  de  Tertullien.  Selon  d'autres, 
les  premiers  livres  des  l  iilosophumena  appartiendraient  à  un 
traité  d'Origène  contre  les  hérésies,  et  le  reste  serait  la  surcharge 


TROISIEME  SIECLE.  181 

d'un  schismatique  et  d'un  antipape».  Cela  parait  très-vraisem» 
blable.  Quant  au  fond,  après  les  savants  travaux  de  M.  l'abbé 
Cruice ,  devenu  évèque  de  Marseille,  et  dans  le  silence  des 
auteurs  contemporains,  il  ne  peut  rester  aucun  doute  sur  les 
calomnies  portées  contre  la  foi  et  les  mœurs  de  saint  Galixte 
par  l'auteur  anonyme  des  Philosophumena.  Qu'un  évèque  de 
Rome,  honoré  dans  l'Eglise  comme  un  saint  et  un  martyr,  ait 
été  non-seulement  un  fripon  ,  un'scélérat,  un  corrupteur  public 
de  la  discipline  et  de  la  morale  chrétiennes ,  mais  le  chef  d'une 
secte  modaliste ,  qui  aurait  fait  de  grands  ravages  à  Rome  et 
dans  le  monde  entier,  et  aurait  duré  longtemps ,  e  c'est ,  dit 
Mer  l'évèque  de  Grenoble ,  un  fait  inouï  dans  les  annales  de 
l'Eglise,  invraisemblable,  matériellement  faux  et  inconciliable 
avec  les  plus  sûres  données  de  l'histoire.  »  D'ailleurs,  le  livre  des 
Philosophumena  se  réfute  par  ses  propres  erreurs  et  contra- 
dictions; il  suffirait  seul,  dit  M.  Darras,  à  réhabiliter  la  mémoire 
du  saint  pape  qu'il  a  pour  but  d'outrager  (1).  — Ammonius 
Saccas,  philosophe  d'Alexandrie,  publia  plusieurs  écrits  fort 
estimés,  entre  autres,  un  livre  de  la  Conformité  de  Moïse  avec 
Jésus-Christ,  et  une  Concorde  des  quatre  Evangiles,  toute  com- 
posée du  texte  même  des  auteurs  sacrés,  absolument  semblable 
à  celui  que  nous  possédons  aujourd'hui.  —  Vers  le  milieu  du 
iue  siècle,  saint  Denys  (247-264),  évèque  d'Alexandrie,  combattit 
vigoureusement  les  millénaires,  ainsi  que  les  hérétiques  Novatien, 
Sabellius  et  Paul  de  Samosate.  Il  fut  cependant  accusé  auprès  du 
pape  saint  Denys,  1°  d'avoir  nié  l'éternité  du  Verbe;  2°  de  n'a- 
voir pas  admis  que  le  Fils  fût  consubstantiel  au  Père;  3°  d'avoir 
séparé  le  Fils  du  Père  et  du  Saint-Esprit.  Le  souverain  Pontife 
et  un  concile  de  Rome  lui  reprochèrent  surtout  de  ne  s'être  pas 
servi  du  mot  consubstantiel  dans  ses  controverses  (2).  Mais,  le 
patriarche  d'Alexandrie  justifia  pleinement  sa  foi,  et  ses  écrits 
sont  d'une  rare  précision  sur  les  mystères  de  la  Trinité,  de 
l'Incarnation,  et  sur  la  divinité  du  Verbe.  —  Saint  Victorin , 

(!)  Hist.  du  dorjm.  cath.,  t.  III,  p.  236.  —  Hist.  de  l'Ef/l,  t.  VII. 

(4]  Do  simples  fidèles  même  firent  ce  reproche,  bien  remarquable 
dans  leur  boiicbe,  soixante  ans  avant  le  condh;  de  Nicee.  On  voit 
combien  les  ariens  avaient  tort  d'accuser  ce  concile  d'innovation  dans 
l'emploi  du  mot  consubstantiel.  —  {Hist.  du  dog.  cath.,  t.  II,  p.  414.) 


Sévère 
empereur. 

De  222  à  235. 


182  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

évoque  de  Pettau,  écrivit  contre  les  manichéens,  et  fît  plusieurs 
commentaires  sur  l'Ecriture  sainte.  —  Le  prêtre  Piérius  dirigea 
l'école  d'Alexandrie  pendant  longtemps,  et  avec  tant  d'éclat 
qu'on  l'appelait  le  jeune  Origène.  —  EnQn,  saint  Anatole, 
évèque  de  Laodicée,  en  269,  s'acquit  une  réputation  extraordi- 
naire par  l'étendue  de  ses  connaissances  profanes  et  ecclésias- 
tiques. Nous  avons  de  lui  un  Canon  pascal,  où  il  fait  voir  que 
la  pâque  ne  doit  se  célébrer  qu'après  l'équinoxe  du  printemps, 
et  il  fixe  cet  équinoxe  au  22  mars.  —  Tels  sont  les  principaux 
écrivains  ecclésiastiques  du  111e  siècle.  —  On  voit  que ,  si  l'E- 
glise avait  d'abord  attiré  et  gagné  les  simples  et  les  pauvres, 
comme  le  remarque  saint  Paul ,  elle  ne  tarda  pas  à  convaincre 
et  à  captiver  les  grandes  intelligences  et  les  plus  beaux  génies. 
Alexandre  Cependant,  l'empereur  Sévère  était  mort,  en  211,  dans  la 
Grande-Bretagne.  —  Caracalla,  son  fils  et  son  successeur,  à  la 
fois  parricide  et  fratricide,  passa  sa  vie,  dit  Bossuet,  dans  la 
cruauté  et  dans  le  carnage ,  et  s'attira  une  mort  tragique ,  en 
217.  L'histoire  l'a  nommé  Caracalla,  parce  qu'il  aimait  à  s'af- 
fubler d'une  casaque  de  Gaulois  appelée  caracalle.  —  Hélioga- 
bale,  qui  le  remplaça,  devint  bientôt,  par  ses  infamies,  l'hor- 
reur du  genre  humain,  et  fut  assassiné,  en  222,  dans  les 
écuries  impériales ,  sous  un  tas  de  fumier  où  il  s'était  caché.  On 
lui  a  donné  et  il  a  mérité  le  surnom  de  Sardanapale  de  Rome.  — 
Alexandre  Sévère,  son  parent,  fut  proclamé  empereur  et  vécut 
trop  peu  pour  le  bien  de  l'Empire  et  de  l'Eglise.  La  félicité  de 
ses  peuples  était  l'objet  de  tous  ses  désirs.  Il  fournissait  de  l'ar- 
gent à  quatre  pour  cent  à  l'agriculture.  Il  renvoya  tous  les  dé- 
sœuvrés de  la  capitale  aux  campagnes  qui  manquaient  de  bras. 
Il  goûtait  singulièrement  cette  maxime  qu'il  avait  apprise  des 
chrétiens  :  «  Ne  faites  pas  aux  autres  ce  que  vous  ne  voudriez 
pas  qu'on  vous  fît.  »  Il  honorait  Jésus-Christ  comme  l'un  de  ses 
dieux,  et  avait  placé  sa  statue  dans  un  oratoire  domestique.  Il 
voulait  même  lui  faire  élever  des  temples  publics;  mais  il  en  fut 
détourné  par  les  pontifes  païens,  qui  craignaient  de  voir  les 
leurs  entièrement  abandonnés.  On  dit  que  chaque  matin  et 
chaque  soir,  le  pieux  empereur  s'enfermait  pour  prier;  mais  sa 
piété  manquant  de  courage  ne  franchissait  pas  le  cubiculum 
impérial.  Ce  bon  prince  protégea  ouvertement  les  chrétiens,  et 


TROISIÈME  SIÈCLE. 


483 


l'on  en  comptait  un  grand  nombre  parmi  les  officiers  de  sa  mai- 
son. —  On  croit  même  avec  beaucoup  de  vraisemblance ,  dit  Re- 
ceveur, que  les  fidèles  commencèrent,  sous  son  règne,  à  bâtir 
des  églises  publiques  et  connues  des  païens  (1).  Jusqu'alors 
ils  s'étaient  réunis  dans  des  endroits  secrets  et  souterrains ,  ou 
dans  des  lieux  particuliers  qui  n'étaient  pas  distingués  des  mai- 
sons ordinaires.  Dès  ce  moment ,  il  est  fait  assez  souvent  men- 
tion des  églises  chrétiennes.  Origène  dit  qu'elles  furent  brûlées 
durant  la  persécution  de  Maxim'in;  mais  on  les  rétablit  ensuite, 
et  il  en  existait  un  grand  nombre  au  temps  de  Dioclétien.  — 
Sous  le  pontificat  de  saint  Sylvestre  Ier  (314-335),  Rome  comptait 
quarante  églises  dans  son  enceinte. 

Malgré  les  bonnes  dispositions  du  chef  de  l'empire ,  la  haine 
des  magistrats  et  la  fureur  populaire  parvinrent  à  exciter 
quelques  persécutions  particulières  contre  les  chrétiens.  Deux 
souverains  pontifes  même  furent  immolés  :  saint  Galixte  Ier,  ea 
223,  et  saint  Urbain,  son  successeur,  en  230.  —  Le  pape  saint 
Calixte  passe,  aux  yeux  de  quelques  auteurs,  pour  avoir  institué 
le  jeûne  des  Quatre-Temps.  En  223,  il  avait  fait  bâtir,  en  l'hon- 
neur de  la  sainte  Vierge,  une  petite  chapelle  qu'on  appela  : 
Notre-Dame  au  delà  du  Tibre.  —  Selon  plusieurs ,  sainte  Cé- 
cile, née  à  Rome  d'une  famille  distinguée,  souffrit  aussi  le  mar- 
tyre sous  le  règne  d'Alexandre  Sévère.  Si  l'Eglise  eut  des  mar- 
tyrs sous  un  prince  vertueux  et  pacifique,  qu'on  juge  des  assauts 
qu'elle  dut  subir  sous  des  tyrans  impies  et  sanguinaires  ! 

L'empereur  Alexandre  Sévère  fut  assassiné ,  en  235 ,  près  de 
Mayence,  par  un  de  ses  officiers,  nommé  Maximin,  qui  s'em- 
para de  la  pourpre.  La  protection  qu'Alexandre  avait  accordée 
aux  chrétiens  fut  une  raison  pour  son  assassin  de  les  persécuter. 


Construction 

des 

premières 

églises 
chrélicuues. 


Sixième 
persécution 

sous 
Maximin. 

Au  13.".. 


(1)  Saint  Chrysostome  nous  apprend  qu'une  église  d'Antioche,  que 
l'on  nommait  la  Palée  ou  l'Ancienne ,  avait  été  fondée  par  les  Apôtres, 
ou  du  moins  avait  remplacé  la  pauvre  maison ,  où  saint  Pierre  et  saint 
Paul  réunissaient  les  premiers  chrétiens,  et  qu'après  avoir  été  plusieurs 
fois  renversée,  elle  avait  toujours  été  rebâtie.  —  Selon  Lampride,  au- 
teur païen,  l'empereur  Adrien,  étant  revenu  de  ses  préventions  contre 
les  chrétiens,  avait  aussi  fait  construire,  vers  l'an  117,  plusieurs 
églises  qu'on  appela  Adrianées.  —  (Receveur,  tom.  I.  —  Feller,  an. 
Quadrat.  —  Darras,  t.  VII,  p.  81.) 


Principaux 


184  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

Maximin,  goth  de  naissance,  et  ancien  pâtre  dans  les  montagnes 
de  la  Thrace,  était  sans  lettres,  grossier,  féroce.  Les  historiens 
contemporains  lui  ont  donné  les  surnoms  les  plus  propres  à  ex- 
primer la  barbarie  :  Busiris,  phalaris,  etc.  Jules  Capitolin  va 
jusqu'à  dire  t  que  jamais  bète  plus  cruelle  n'avait  marché  sur  la 
terre.  »  La  persécution  qu'il  suscita  dura  trois  ans  et  fut  atroce; 
elle  fut  surtout  dirigée  contre  ceux  qui  enseignaient  les  autres  et 
gouvernaient  les  Eglises.  D'un  côté ,  le  tyran  était  persuadé  qu& 
les  peuples,  destitués  de  l'appui  de  leurs  pasteurs,  seraient  fa- 
cilement vaincus;  de  l'autre,  il  craignait ,  au  rapport  de  tous  les 
auteurs ,  de  dépeupler  l'empire ,  en  livrant  à  la  îr-crt  la  multi- 
tude des  chrétiens.  —  Plusieurs  simples  fidèles,  cependant,  souf- 
frirent le  martyre,  entre  autres,  selon  Baronius,  la  vierge  sainte 
Barbe,  fort  célèbre  parmi  les  Grecs.  Elle  eut,  dit-on,  la  tète 
tranchée  à  Nicomédie  par  son  propre  père.  —  Les  églises  furent 
martyrs.  incendiées  de  toute  part.  —  Le  grand  Origène  fut  obligé  de  se 
cacher  pendant  deux  ans.  —  Beaucoup  d'évèques  périrent  dans 
les  diverses  parties  de  l'empire.  —  Le  pape  saint  Pontien  se  vit 
exilé  dans  l'île  de  Sardaigne,  et  y  fut  assommé  à  coups  de  bâ- 
ton, en  235,  après  avoir  enduré  toutes  sortes  de  violences.  — 
Saint  Antère ,  son  successeur,  fut  mis  à  mort  l'année  suivante. 

—  Saint  Fabien,  qui  le  remplaça,  aurait  eu  le  môme  sort ,  si  Maxi 
min  eût  vécu  plus  longtemps;  mais  il  fut  assassiné  par  ses  sol 
dats ,  en  238,  aux  portes  d'Aquilée. 

*>i,iiiPpc  Le  sénat  qui  le  délestait  lui  avait  opposé  quatre  empereurs, 

qui  périrent  tous  de  mort  violente  en  moins  de  deux  ans.  — 
L'empire  finit  par  se  trouver  entre  les  mains  d'un  enfant  de 
douze  ans,  nommé  Gordien.  Dans  une  si  extrême  jeunesse,  Gor- 
dien montra  une  sagesse  consommée,  soutint  l'empire  affaibli 
par  tant  de  révolutions,  et  laissa  les  chrétiens  jouir  d'une  assez 
grande  tranquillité.  —  Un  arabe ,  nommé  Philippe ,  tua  un  si 
bon  prince,  en  244,  prit  sa  place  et  l'occupa  pendant  six  ans. 
Saint  Babylas,  douzième  évoque  d'Anliochc,  fit  au  meurtrier 
couronné  les  plus  fermes  et  les  plus  apostoliques  remontrances. 

—  Eusèbe,  saint  Vincent  de  Lérins,  Orose,  Gassiodorc,  Baro- 
nius et  beaucoup  d'autres,  grecs  et  latins,  assurent  que  Philippe 
embrassa  le  Christianisme.  Eusèbe  dit,  de  plus,  qu'il  ne  put  être 
admis  à  l'assemblée  des  fidèles,  le  jour  de  Pâques,  qu'après 


:ii!|^rour. 


iimairiS 
oyc 


souverains 


An*  245. 254, 


TROISIÈME  SIÈOI.IÎ.  185 

avoir  confessé  publiquement  ses  péchés  au  pape  saint  Fabien. 
Ce  qui  est  certain,  c'est  qu'il  devint  meilleur  et  qu'il  se  montra 
favorable  aux  chrétiens. 

Le  pape  saint  Fabien  profita  de  la  paix  de  ces  deux  règnes  Nomtewî 
pour  propager  de  plus  en  plus  l'Evangile.  Il  ordonna  sept  évè 
ques  et  les  envoya,  avec  de  nombreux  compagnons,  dans  les  eaGml 
belles  provinces  de  la  Gaule,  soit  pour  y  cultiver  les  anciennes  Jj^ 
Eglises,  soit  pour  en  fonder  de# nouvelles ,  dans  les  lieux  où  la  r°":i1'1 
lumière  de  la  foi  n'i  vait  pas  encore  pénétré.  D'après  saint  Gré- 
goire de  Tours ,  ces  évèques  ne  seraient  pas  différents  des  sept 
dont  nous  avons  cité  les  noms  au  ier  siècle ,  et  qu'une  ancienne 
tradition  fait  contemporains  de  saint  Grescent.  Grégoire  serait 
donc  ici  opposé  à  cette  tradition.  Gomme  eye  ne  laisse  pas  de 
paraître  très-respectable  et  solidement  établie  aux  yeux  de  beau- 
coup d'auteurs  graves,  ainsi  que  nous  l'avons  vu,  elle  in- 
firme à  son  tour  ou  détruit  le  témoignage  du  saint.  Au  reste, 
le  texte  de  saint  Grégoire  contient  cinq  erreurs  historiques  par- 
faitement constatées.  Il  suppose  d'autre  part,  une  omission, 
bien  constatée  aussi,  de  près  de  cent  ans  ,  écoulés  dans  l'inter- 
valle du  règne  d'Antonin-le-Pieux  à  celui  de  Dèce.  Ces  deux 
règnes ,  se  suivent  immédiatement  dans  le  récit  très-abrégé  et 
incomplet  de  saint  Grégoire.  —  Il  suivrait  de  là  que  le  passage 
du  Père  de  notre  histoire  nationale  ,  dont  on  a  tant  abusé  contre 
l'antiquité  et  l'apostolicité  de  nos  premières  Eglises,  ramené  à  sa 
plus  simple  et  à  sa  vraie  expression  ,  ser#t  lui-même  favorable  à 
cette  antiquité.  Il  en  est  de  même  d'un  texte  de  Sulpice  Sévère, 
qui  avait  été  mal  traduit  et  altéré.  C'est  là  toute  la  base  de 
l'opinion  opposée  à  la  vénérable  antiquité  de  nos  Eglises ,  opi- 
nion devenue,  pour  différentes  raisons,  si  commune  en  France 
depuis  le  xvne  siècle. 

Quoi  qu'il  en  soit,  une  foule  de  nos  provinces  furent  évangé- 
lisées  à  cette  époque.  Les  villes  du  Mans,  de  Sens,  de  Troyes, 
d'Orléans,  de  Chartres,  do  Saint-Quentin,  de  Beauvais,  de  Tour- 
nai, de  Senlis,  d'Evreux  ,  de  Meaux,  de  Soissons,  de  Bourges, 
de  Verdun  ,  de  Périgueux  ,  de  Rouen  ,  de  Metz,  de  Strasbourg, 
de  Mayence,  de  Cologne,  de  Trêves,  etc.,  reçurent  toutes  quel- 
ques-uns des  nombreux  ouvriers  évangéliques  que  le  papo*ainl 
Fabien  avait  mis  sous  la  direction  de  ces  sept  évèques 


186  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

En  254 ,  le  pape  saint  Etienne  I«  envoya  encore ,  selon  plu- 
sieurs auteurs ,  de  nouveaux  apôtres  dans  les  Gaules.  —  Vers 
l'an  257,  elles  furent  redevables  au  pape  saint  Sixte  II  d'une 
troisième  mission,  dont  firent  partie  saint  Pérégrin,  premier 
évoque  d'A'uxerre;  saint  Génulfe ,  premier  évèque  de  Cahors; 
saint  Sixte,  premier  évèque  de  Reims.  —  Les  souverains  Pon- 
tifes ,  dit  un  savant  auteur,  cultivaient  avec  un  soin  particulier 
cette  belle  terre  des  Gaules ,  qui  devaient  être  une  des  plus  pré- 
cieuses et  des  plus  saintes  portions  de  leur  héritage  (1).  —  Gom- 
ment donc  M.  Guizot ,  dans  son  Histoire  de  la  civilisation  en 
France,  a-t-il  pu  écrire  «  que  les  Gaules  étaient  devenues  chré- 
tiennes sans  le  secours  de  la  papauté  ?  » 

Profitant  aussi  du  calme  dont  jouissait  l'Eglise ,  Origène  avait 
quitté  la  retraite  dans  laquelle  il  s'était  tenu  caché  durant  le 
règne  de  Maximin.  Il  reparut  à  Gésarée  de  Palestine ,  où  il  avait 
fixé  son  séjour,  depuis  sa  condamnation  par  son  évèque  Dé- 
métrius.  Il  y  reprit  le  cours  de  ses  leçons  publiques  qui  fu- 
rent suivies ,  comme  auparavant,  par  une  foule  de  disciples.  De 
s.  Grégoire  Ce  nombre  fut  saint  Grégoire  ,  surnommé  le  Thaumaturge.  Ori- 
Thaumaturge.  ginaire  de  Néocésarée ,  dans  le  Pont ,  et  appartenant  à  une  fa- 
— .  mille  noble  et  opulente ,  mais  païenne ,  il  fut  destiné  au  bar- 
reau, et  envoyé  à  Béryle  en  Phénicie,  où  il  y  avait  alors  une 
célèbre  école  de  droit  romain.  En  s'y  rendant,  Grégoire  passa 
par  Gésarée  et  eut  occasion  d'y  entendre  Origène.  Doué  d'un 
esprit  pénétrant  et  juste,  il  eut  bientôt  apprécié  l'illustre  doc- 
teur. Il  s'attacha  à  lui ,  oublia  l'étude  du  droit  et  sa  patrie , 
renonça  à  ses  projets  ambitieux,  et  ne  s'occupa  plus  que  de  la  vraie 
philosophie  et  des  moyens  d'acquérir  la  vertu.  Origène,  de  son 
côté ,  connut  le  mérite  de  son  nouveau  disciple  et  n'omit  rien 
pour  le  cultiver.  —  Après  avoir  passé  cinq  ans  sous  la  direc- 
tion de  cet  habile  maître,  Grégoire  fut  rappelé  chez  lui  pour 
des  affaires  domestiques.  Il  se  consacra  ensuite  au  service  de 
l'Eglise,  et  fut  institué  évèque  de  sa  patrie  même,  vers  l'an  244. 

(i)  Saint  Grégoire  de  Tours,  Hist.   franc,  lib.  t.  —  Bollandistes. 

—  Hist.  de  l'Egl.  gallic,  tom.  I.  —  Trad.  inst.  eu.,  tom.  II.  —  Abrégé 
chronolog.  de  l'hist.  eccl.,  tom.  I,  art.  250.  —  Bérault-Bercastel , 
*.om.  I.  —  Gorini,  lom.  II,  p.  483-510.  —  Rohrbacher,  t.  IV,  p.  482. 

—  Monuments  inédits,  etc. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  187 

Son  éplscopat  ne  fut  qu'une  suite  de  prodiges  et  de  conver- 
sions; aussi  ne  laissa-t-il,  à  sa  mort,  que  dix-sept  païens  dans 
toute  la  ville  de  Néocésarée,  où  il  n'avait  trouvé  que  dix-sept 
chrétiens,  au  commencement  de  son  apostolat.  —  Avant  de 
prendre  le  gouvernement  de  son  Eglise,  il  eut  une  vision  où 
la  sainte  Vierge  et  saint  Jean  l'Evangéliste  lui  donnèrent  un 
symbole,  dont  il  fit  une  copie  que  l'on  conservait  encore  du 
temps  de  saint  Grégoire  de  Nysse.  On  y  trouve  la  profession  de 
foi  la  plus  claire  et  la  plus  explicite  sur  la  Trinité ,  la  consubs- 
tantialité,  la  distinction,  l'éternité  et  la  divinité  des  personnes 
en  Dieu.  Il  est  cité  par  saint  Grégoire  de  Nysse,  saint  Grégoire 
de  Nazianze,  Rufin,  etc.  —  L'authenticité  de  ce  monument 
précieux  ne  saurait  donc  être  révoquée  en  doute  ,  qu'en  repous- 
sant les  témoignages  les  plus  formels  et  les  plus  respectables, 
a  dit  un  savant  prélat.  —  Dans  une  de  ses  homélies,  que  quel- 
ques-uns attribuent,  cependant,  à  saint  Proclus,  saint  Grégoire 
parle  ainsi  à  Marie  :  «  Fleur  immaculée  de  la  vie ,  très-sainte 
Vierge,  votre  gloire  est  de  beaucoup  au-dessus  de  tout  éloge; 
le  ciel ,  la  terre  et  les  enfers  vous  rendent  le  culte  et  la  vénéra- 
tion qui  vous  sont  dus.  » 

En  se  rendant  à  Néocésarée ,  Grégoire  avait  été  surpris  au 
milieu  de  la  nuit  par  un  violent  orage.  Pour  s'abriter,  il  se 
retira  avec  sa  suite  dans  un  temple  d'idoles,  fameux  par  ses 
oracles.  En  y  entrant,  il  invoqua  le  nom  de  Jésus-Christ,  et  fit 
plusieurs  signes  de  croix  pour  purifier  le  lieu.  Il  passa  ensuite 
la  nuit  en  prière.  Le  démon  abandonna  ses  autels,  et  l'oracle 
resta  muet.  Le  lendemain  matin,  le  sacrificateur  poursuivit  Gré- 
goire et  l'accabla  d'injures.  Le  saint  l'écouta  sans  s'émouvoir; 
et,  pour  lui  montrer  combien  un  disciple  de  Jésus-Christ  est 
supérieur  au  démon ,  il  lui  remit  un  billet  où  il  avait  écrit  ces 
mots  :  «  Grégoire  ,  à  Satan  :  rentre  !  »  Le  démon  obéit  et 
rendit  de  nouveau  ses  oracles.  Le  sacrificateur  se  convertit, 
et  saint  Grégoire  en  fit  plus  tard  un  diacre  de  son  Eglise. 

Le  fleuve  Lycus,  appelé  aujourd'hui  Casalmac ,  qui  prend 
sa  source  dans  les  montagnes  do  l'Arménie,  ayant  rompu  ses 
digues  et  menaçant  les  campagnes  de  Néocésarée ,  saint  Gré- 
goire accourut  avec  son  peuple.  Après  avoir  invoqué  le  nom 
de  Jésus-Christ,   il  planta  son  bâton  devant  les  flots  débordés , 


188  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

et  leur  ordonna  de  ne  pas  franchir  cette  limite.  Les  vagues 
obéirent  aussitôt.  Le  bâton  même  prit  racine, et  devint  un  grand 
arbre,  qui,  depuis  servit  toujours  de  digue  à  la  rivière;  car, 
dès  que  les  eaux  touchaient  à  ses  pieds,  elles  se  calmaient  et 
ne  dépassaient  jamais  les  bornes  que  le  saint  leur  avait  pres- 
crites (1). 

Ces  nombreux  et  éclatants  miracles  produisirent  une  multitude 
innombrable  de  conversions,  non-seulement  dans  son  diocèse , 
mais  encore  dans  le  voisinage.  —  La  ville  de  Comane ,  dépen- 
dante de  Néocésarée,  envoya  des  députés  à  Grégoire,  pour  lui 
demander  un  évêque.  Il  s'y  transporta,  et  son  œil,  que  Dieu 
éclairait,  sut  découvrir  un  saint,  qui  cachait  sa  naissance  et 
son  mérite  sous  les  haillons  de  la  misère  et  la  poudre  du  char- 
bon. C'était  Alexandre,  surnommé  le  Charbonnier.  Ce  saint 
évêque,  miraculeusement  élu,  acheva  à  Comane  l'œuvre  com- 
mencée par  saint  Grégoire. 

Ainsi,  soit  dans  la  paix,  soit  dans  la  guerre,  l'Eglise  multi- 
pliait ses  divines  conquêtes.  Dans  la  paix,  pareille  à  un  arbre 
vigoureux  que  rien  ne  gène ,  elle  étendait  de  toutes  parts  ses 
rameaux  hospitaliers.  Dans  la  guerre,  semblable  à  un  grand 
flambeau  qui  jette  d'autant  plus  d'éclat  qu'on  l'agite  davantage, 
elle  se  répandait  au  loin  sous  le  souffle  miraculeusement  propa- 
gateur de  la  persécution.  —  Le  Paganisme,  alors,  voyant  le 
Christianisme  s'avancer  comme  un  héroïque  conquérant  qui 
menaçait  d'envahir  le  monde,  et  l'école  chrétienne  d'Alexandrie 
jeter  un  éclat  qui  effaçait  la  gloire  de  l'ancienne  philosophie, 
comprit  qu'il  lui  était  impossible, désormais,  de  ne  pas  compter 
sérieusement  avec  lui.  Il  résolut  de  lui  opposer  une  barrière 
intellectuelle  savamment  combinée.  Pour  cela  il  conçut  un  nou- 
r.iopiatoni-  veau  plan  d'attaque ,  et  forma  de  toutes  ses  écoles  diverses 
dense       comme  une  seule  et  même  armée ,  sous  la  conduite  des  philo- 

ou 

éclectique,     sophes  éclectiques  Ammonius  Saccas  (2),  Plotin,  Jamblique, 

(<}  Saint  Basile.  —  Saint  Grégoire  de  Nazianze.  —  Saint  Grégoire 
de  Nysse.  —  Fleury,  tom.  II.  —  Tillemont,  tom.  IV.  —  Receveur, 
tom.  I,  etc. 

(2)  On  croit  assez  communément  que  ce  philosophe  n'est  pas  diffé- 
rent d' Ammonius  Saccas  que  nous  avons  cité  parmi  les  écrivains  ec- 
clésiastiques du  me  siècle.  Porphyre  dit  que  cet  auteur  passa  du  Chris- 


TROISIÈME  SIÈCLE.  189 

Eunape,  Maxime,  Porphyre,  etc.  —  Ce  dernier,  chrétien  apos- 
tat, selon  Socrate,  d'une  érudition  sérieuse,  déploya  une  opiniâ- 
treté infatigable  contre  l'Eglise.  Il  continua ,  sur  un  nouveau 
plan,  l'œuvre  de  Gelse ,  et  eut,  dans  la  société  idolàtrique  du 
troisième  siècle ,  le  succès  de  Voltaire  à  la  tète  du  philoso- 
phisme du  dix-huitième.  Nous  n'avons  que  des  fragments  des 
quinze  livres  que  Porphyre  composa ,  au  profit  de  l'idolâtrie , 
contre  la  foi  chrétienne. 

L'éclectisme  ne  fut  pas  un  système  particulier  de  doctrine, 
mais  plutôt  la  fusion  et  comme  la  coalition  de  toutes  les  doc- 
trines philosophiques  et  mythologiques  contre  la  religion  chré- 
tienne :  une  espèce  de  compromis.  Cette  coalition  générale 
de  toutes  les  écoles  païennes  avait  un  double  but  :  d'abord ,  de 
repousser  l'accablante  objection  tirée  de  leurs  innombrables 
divisions,  et  des  contradictions  palpables  de  leurs  divers  systè- 
mes; ensuite  de  combattre  les  invincibles  preuves  de  la  reli- 
gion nouvelle.  —  Pour  obtenir  le  premier  de  ces  deux  buts,  les 
philosophes  éclectiques  entreprirent  de  réconcilier  les  écoles  ri- 
vales, qui,  jusqu'alors  avaient  épuisé  leurs  forces  à  se  combattre 
mutuellement.  Ils  s'efforcèrent,  en  conséquence,  de  prouver 
qu'elles  étaient  d'accord  sur  tous  les  points  essentiels,  et  qu'elles 
enseignaient  le  même  fond  de  vérité ,  sous  des  formes  diffé- 
rentes. Ils  prétendirent  aussi  que  cette  conformité  de  principes 
dans  toutes  les  écoles  grecques  se  retrouvait  également  parmi 
celles  de  la  philosophie  orientale.  De  là,  l'axiome  fondamental  de 
l'école  éclectique  :  Les  principes  païens,  qui  paraissent  opposés 
ne  le  sont  pas.  —  «  Porphyre,  Jamblique  et  les  autres  Alexandrins 
n'ont  travaillé  toute  leur  vie ,  dit  M.  Riambourg ,  qu'à  rappro- 
cher ce  qui  était  dissemblable,  à  unir  ce  qui  était  contraire,  en 
cherchant  toujours  à  persuader  que  les  systèmes  les  plus  divers 
n'étaient  point  opposés  quant  au  fond,  et  que  la  contradiction 


tianisme  à  la  philosophie  païenne.  Selon  Eusèbe  et  saint  Jérôme ,  au 
contraire,  Amrnonius  aurait  persévéré  dans  la  foi  chrétienne  jusqu'à 
la  un  de  sa  vie  et  honoré  l'Eglise  par  de  remarquables  écrits.  En  sui- 
vant ce  dernier  sentiment,  il  est  difficile  de  ne  pas  admettre  deux 
Amrnonius ,  comme  le  veulent  plusieurs  auteurs.  —  Le  surnom  de 
ne  serait  qu'un  souvenir  de  la  condition  de  portefaix  d'où  la 
^iovidence  avait  tiré  Amrnonius. 


190  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

n'existait  qu'en  apparence.  »  —  Au  reste ,  dans  oe  travail  de 
fusion  éclectique,  les  sophistes  ne  se  gênèrent  pas  pour  plier 
les  doctrines  diverses  à  leur  nouveau  système.  «  Ce  n'est  pas  à 
Plotinàaller  trouver  les  dieux,  disait  fièrement  ce  philosophe, 
en  parlant  de  lui-même,  c'est  aux  dieux  à  venir  trouver  Plo- 
tin.  » 

Pour  atteindre  leur  second  but,  et  contrebalancer  l'impres- 
sion que  produisaient  surtout  la  sainteté  de  l'Evangile  et  les 
nombreux  miracles  opérés  en  sa  faveur,  les  éclectiques  travail- 
lèrent à  former  un  nouveau  système  de  doctrine  qui  approchât 
le  plus  possible  de  la  perfection  chrétienne.  Ils  adoptèrent  les 
idées  de  Platon  sur  la  nature  de  Dieu  et  des  esprits,  ils  s'atta- 
chèrent principalement  aux  stoïciens  pour  les  règles  de  la  mo- 
rale, et  ils  prirent  d'Aristote  sa  dialectique  et  ses  principes  sur 
la  physique.  —  Ils  cherchèrent  en  même  temps  à  prouver  que 
tous  les  philosophes  avaient  été  d'accord  à  enseigner  le  fond 
de  ce  système.  D'où  l'on  devait  conclure  que  la  doctrine  des 
chrétiens ,  dans  ce  qu'elle  paraissait  avoir  de  remarquable , 
n'était  point  nouvelle ,  et  ne  renfermait  rien  qui  dût  la  mettre 
au-dessus  de  la  philosophie.  —  C'était  le  second  principe  fon- 
damental de  l'école  éclectique. 

Afin  de  couvrir  la  honte  et  le  ridicule  des  fables  païennes 
concernant  la  naissance,  la  vie  et  les  actions  des  faux  dieux, 
les  éclectiques  s'appliquèrent  à  en  donner  des  explications  al- 
légoriques, en  les  présentant  comme  des  emblèmes  et  des  figures 
qui  renfermaient,  sous  une  enveloppe  sensible,  les  mystères 
les  plus  profonds  de  la  nature  divine'.  Porphyre  s'efforça  de 
transformer  Jupiter,  Isis,  Apis,  Osiris,  etc.  Plotin  travailla 
même  à  chercher  des  significations  morales  dans  ce  que  la 
mythologie  raconte  de  l'infâme  Vénus  (1).  —  Ainsi,  l'école  éclec- 
tique couvrit  du  voile  de  l'allégorie  les  turpitudes  du  Paganisme, 
pour  le  préserver  des  coups  des  chrétiens ,  ou  plutôt  il  chercha 
à  inventer  un  nouveau  Paganisme  qui  pût  sauver  le  premier. 

(<)  Arnobe,  dans  son  ouvrage  contre  les  Gentils,  Eusèbe,  dans  sa 
Préparation  évangélique,  et  saint  Augustin  dans  plusieurs  endroits  de 
son  traité  de  la  Cité  de  Dieu,  démontrèrent  successivement  l'absurdité 
de  toutes  ces  imaginations,  alléguées  pour  la  défense  de  l'idolâtrie. 
—  Voyez  aussi  Riambourg,  Rational  et  tradit.  —  Darras,  t.  vi,  p.  238. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  19* 

C'est  parallèlement  aux  progrès  de  l'Evangile,  qui  dégageait  les 
âmes  du  culte  de  la  matière ,  que  les  adorateurs  des  faux  dieux 
s'efforcèrent  de  spiritualiser  leurs  superstitieuses  croyances.  L'E- 
vangile purifiait  même  ce  qu'il  ne  changeait  pas. 

Quant  aux  miracles  opérés  en  faveur  de  la  religion  chré- 
tienne, la  philosophie  néoplatonicienne,  malgré  l'envie  qui  la 
dévorait,  n'osa  pas  en  nier  la  réalité,  tant  ils  étaient  irrécusables. 
Mais  elle  prétendit  que  plusieurs-philosophes  païens  en  avaient 
opéré  de  semblables;  d'où  l'on  devait  conclure  que  le  Paga- 
nisme était  appuyé  sur  des  preuves  équivalentes  à  celles  que 
faisait  valoir  le  Christianisme.  —  Vers  le  commencement  du  me 
siècle,  Philostrate,  sophiste  de  Lemnos  ou  d'Athènes,  avait  com- 
posé la  Vie  d'Apollonius  de  Tyane ,  dans  l'intention  de  montrer 
que  ce  célèbre  imposteur  n'était  point  au-dessous  de  Jésus-Christ, 
ni  par  sa  doctrine,  ni  par  ses  miracles.  Hiéroclès,  gouverneur 
d'Alexandrie  et  persécuteur  du  Christianisme,  reproduisit,  sous 
le  règne  de  Dioclétien,  cet  absurde  parallèle,  dans  un  livre  qui 
fut  victorieusement  réfuté  par  Eusèbe.  —  Le  même  dessein  se 
révèle  encore  dans  deux  Vies  de  Pythagore ,  composées  par 
Porphyre  et  par  Jamblique ,  Vies  toutes  remplies  de  prodiges, 
et  n'offrant  dans  leur  ensemble  qu'une  imitation  de  l'Evangile. 
—  La  Vie  de  Plotin  fut  écrite  et  transformée  en  théophanie, 
dans  le  genre  de  celle  d'Apollonius,  par  Porphyre;  celle  de  Jam- 
blique, par  Eunape;  celle  de  Proclus,  par  Marin,  toujours  dans 
le  but  de  montrer  que  le  Paganisme  aussi  avait  eu  ses  thauma^ 
turges.  —  Rien  n'est  digne  de  mépris  comme  le  complot  de  ces 
orgueilleux  sophistes  pour  leurs  mutuelles  apothéoses.  —  Rien 
ne  prouve  la  divine  sainteté  de  l'Auteur  de  notre  foi ,  comme  ces 
inventions  de  théophanies  arbitraires,  pour  combattre  l'immense 
retentissement  de  l'Incarnation  et  de  la  Divinité  du  Verbe  en  la 
personne  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ.  —  Tel  est  le  résumé 
du  système  imaginé  par  les  néoplatoniciens  pour  la  défense  de 
l'idolâtrie. 

Ainsi,  dans  sa  lutte  acharnée  contre  la  religion  chrétienne,  le 
Paganisme  employa  tous  les  moyens ,  même  les  plus  contradic- 
toires. Au  commencement,  il  l'avait  accueillie  et  signalée  comme 
une  folie  et  une  impiété;  maintenant,  au  contraire,  voyant 
qu'elle  s'emparait,  malgré  lui,  des  coeurs  les  plus  nobles  et  des 


308  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

plus  hautes  intelligences,  il  cherche  à  s'attribuer  ses  caractères 
incommunicables,  son  unité,  sa  sainteté  et  ses  miracles,  afin 
de  se  présenter  lui-même  aux  hommages  de  l'univers ,  en  lui 
disant  :  La  foi  chrétienne  n'est  qu'un  indigne  plagiat;  ce  qu'elle 
a  de  beau,  on  l'a  pris  dans  mon  sein  fécond;  c'est  donc  à  moi, 
et  non  pas  à  elle,  qu'appartient  l'empire  du  monde.  —  C'est- 
à-dire  que,  honteux  de  lui-même,  le  Paganisme  cherchait  à 
s'épurer  pour  ressaisir  l'empire  des  âmes.  Le  grand  procédé  de 
Porphyre  fut  d'attribuer  ce  que  la  loi  chrétienne  a  de  plus  par- 
fait à  ses  dieux  et  aux  philosophes, 
prétend»  Gelse  avait  été  l'inventeur  de  cette  nouvelle  et  étrange  ca- 

destremisn     lomnie;  et  les  idées  de  Platon  surtout  sont  celles  dont  les  chré- 
K'rPS        tiens  furent  accusés  de  s'être  emparés.  Selon  les  éclectiques , 

de  l'ËdiM. 

on  trouve  à  peu  près  mot  pour  mot  dans  Platon,  d'abord, 
une  foule  de  passages  contenant  les  vérités  essentielles  du 
Christianisme  sur  la  création ,  sur  les  peines  et  les  récom- 
penses de  l'autre  vie,  et  sur  l'immortalité  de  l'âme;  ensuite, 
le  mystère  de  la  Trinité  avec  le  Père,  le  Fils  et  le  Saint- 
Esprit.  Les  premiers  Pères  de  l'Eglise,  élevés  presque  tous  dans 
les  écoles  du  Platonisme,  y  ont  donc  puisé  la  plupart  des  dog- 
mes chrétiens. 

Mais,  si  le  Christianisme,  avec  ses  dogmes  essentiels,  se 
trouve  dans  Platon ,  comment  se  fait-il  qu'il  ne  se  soit  pas  ré- 
pandu dans  le  monde  du  temps  de  Platon,  qui  fut  son  auteur, 
au  lieu  de  se  répandre  du  temps  de  Jésus-Christ,  qui  en  était  le 
plagiaire?  Si  les  dogmes  du  Christianisme  sont  en  même  temps 
les  dogmes  du  Platonisme ,  comment  se  fait-il  que  ces  mêmes 
dogmes  aient  engendré  des  deux  côtés  une  morale  si  opposée? 
Si  le  Christianisme,  avec  ses  dogmes  essentiels,  se  trouve  dans 
Platon,  comment  se  fait-il  que,  lorsqu'il  a  été  prêché,  par  Jésus- 
Christ,  par  les  Apôtres  et  par  les  premiers  disciples,  il  ait  été 
regardé  unanimement  dans  tout  le  monde  païen  comme  une  doc- 
trine si  neuve,  si  étrange,  si  paradoxale,  si  monstrueuse ,  que 
son  Auteur  a  été  mis  en  croix,  et  ses  sectateurs  poursuivis,  tour- 
mentés, jetés  au  feu  et  au  cirque?  etc.  —  Au  reste,  dit  M.  Gra- 
nier  de  Cassagnac,  il  y  a  eu  deux  Platonismes,  l'ancien  et  le 
notiveau;  le  Platonisme  de  Platon  et  de  l'Académie,  et  le  Plato- 
nisme de  Plotin  et  d'Alexandrie.  Le  premier  avait  fl****^  400  an» 


TROISIÈME  SlÈCLS«  ^  93 

avant  Jésus- Christ;  le  second,  300  ans  après  Lui  (1).  Or,  on 
trouve,  en  effet,  dans  l'ancien  Platon,  des  passages  évidemment 
identiques ,  malgré  de  graves  altérations ,  à  d'autres  passages 
de  Moïse  et  des  Prophètes;  Platon,  dit  Théodoret ,  a  fait  des 
larcins  à  la  philosophie  et  à  la  théologie  des  Hébreux;  mais  on 
ne  trouve  que  dans  les  nouveaux  platoniciens  du  111e  et  du  ive 
siècle  de  l'ère  vulgaire,  des  textes  identiques  à  d'autres  textes 
du  Nouveau  Testament.  Par  exemple,  on  ne  trouve  rien,  dans 
l'ancien  Platon  et  dans  Philon,  qui  ait  un  rapport  réel  avec  la 
Trinité  catholique. 

Ainsi,  les  passages  de  Platon  contenant  des  vérités  chrétiennes 
appartiennent  à  l'Ancien  Testament,  mais  non  pas  au  Nouveau. 
Ce  n'est  que  dans  les  nouveaux  platoniciens,  à  partir  de  Plotin, 
qu'on  trouve  des  lambeaux  du  Nouveau  Testament,  notamment 
quelque  chose  du  dogme  de  la  Trinité;  encore  ne  sont-ce  que 
des  analogies  purement  verbales.  Or,  comme  le  dogme  de  la 
Trinité  existait  dans  le  Christianisme  depuis  trois  siècles,  le 
moyen  de  dire  que  le  Christianisme  l'a  emprunté  à  la  philoso- 
phie platonicienne?  ce  serait  dire  que  les  anciens  ont  copié  les 
modernes,  qui  ont  vécu  trois  ou  quatre  cents  ans  après  eux. 

C'est,  conclut  le  môme  auteur,  par  l'effet  de  cette  incroyable 
confusion,  pardonnable  à  Celse  et  aux  écrivains  du  iv°  siècle, 
mais  impardonnable  à  ceux  du  xvme  et  du  xix°,  que  MM.  Le- 
clerc,  Cousin,  Pierre  Leroux,  etc.,  ont  affirmé  que  la  religion 
chrétienne  avait  emprunté  ses  principaux  dogmes  aux  platoni- 
ciens; tandis  que  ce  sont  les  platoniciens  qui  ont  constamment 
copié  :  les  premiers,  l'Ancien  Testament;  les  seconds,  le  Nou- 
veau. —  Cela  est  si  vrai,  que  les  Pères  de  l'Eglise  le  leur  repro- 
chaient avec  dérision,  et  Théodoret  a  donné  aux  néoplatoniciens 
le  nom  de  singes  des  chrétiens.  La  vérité  est,  d'ailleurs,  qu* 
Plotin,  le  plus  distingué  des  néoplatoniciens  et  l'idole  de  Por- 
phyre, avait  reçu  l'enseignement  chrétien  du  fameux  Ammo- 
nius-Saccas.  Dès  lors,  ce  n'est  pas  la  théologie  catholique  qui 
emprunta  à  Plotin;  c'est  ce  dernier,  au  contraire,  qui  reçut  tout 


(I  ;  A  cette  époque,  l'Eglise  était  complètement  organisée.  Il  y  avait 
déjà  eu  plus  de  trente  conciles,  et  le  dogme  de  la  Trinité  y  avait  été 
défendu  contre  plusieurs  hérétiques. 

Cours  d'histoire.  13 


19*  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

d'elle.  —  L'école  éclectique  se  perpétua  jusqu'au  v*  siècle  (1). 
Noët  L'Eglise  avait  aussi  à  combattre  alors  contre  plusieurs  héré- 

Ct  plusieurs  °  ""_  „  .  . 

autres  tiques.  —  Noêt,  de  Smyrne  ou  d  Ephèse,  d  une  vanité  qui  allait 
hérétiques.  jUSqU*à.  l'extravagance  et  se  croyant  appelé  à  rendre  au  dogme 
De 239 a 260.  catholique  son  antique  intégrité,  attaqua,  en  239,  le  mystère  de 
la  sainte  Trinité  ,  sous  prêt  xte  de  n'admettre  qu'un  seul  Dieu, 
il  disait  expressément  «  que  le  Christ  lui-même  est  le  Père  ,  et 
que  le  Père  lui-même  est  né,  qu'il  a  souffert,  qu'il  a  été  tué.  » 
c  Le  Christ,  disait-il  encore,  était  Dieu,  et  il  a  souffert  pour 
nous,  étant  le  Père.  »  Et  enfin  :  «  Le  même  Christ  est  le  Père , 
le  même  est  le  Fils ,  le  même  a  souffert  et  s'est  ressuscité  lui- 
même.  »  Noët  ne  paraît  s'écarter  en  rien  du  modaliste  Praxéas, 
et  leurs  raisonnements  sont  identiques.  —  c  Nous  savons,  lui 
dirent  les  prêtres  de  Smyrne,  qui  le  réfutèrent,  qu'il  n'y  a 
qu'un  seul  Dieu;  mais  nous  croyons  que  le  Christ  est  réellement 
son  Fils  qui  a  souffert,  qui  est  mort,  qui  est  ressuscité  le  troi- 
sième jour,  et  qui  est  assis  à  la  droite  du  Père ,  d'où  il  viendra 
juger  les  vivants  et  les  morts.  Telle  est  la  foi  que  nous  avons 
apprise.  »  Noët  demeura  opiniâtre;  il  fut  chassé  de  l'Eglise  et 
condamné,  en  245 ,  dans  un  concile  d'Ephèse  et  dans  plusieurs 
autres.  —  En 240,  Valésius,  philosophe  arabe,  enseigna  que  la 
concupiscence  anéantit  la  liberté  de  l'homme.  —  Bérille,  évèque 
de  Bosra,  en  Arabie,  pieux,  savant  et  brillant  écrivain,  soutint, 
en  242,  que  Jésus-Christ  n'avait  eu  aucune  existence  propre  et 
personnelle  avant  l'Incarnation.  «  Avant  son  avènement  chez  les 
hommes ,  disait-il ,  Jésus-Christ  ne  subsistait  pas  en  lui-même 
personnellement  ou  comme  une  personne  distincte;  »  la  per- 
sonne du  Père  existait  seule.  Depuis  l'Incarnation,  Jésus-Christ 
a  existé  personnellement,  il  a  été  Dieu  et  homme;  mais  s'il  a 
été  Dieu ,  ce  n'est  qu'autant  qu'il  possédait  la  divinité  qui  est 
propre  au  Père,  ou,  en  d'autres  termes,  la  personne  du  Père 
s'est  faite  homme  et  est  devenue  Jésus-Christ  :  ceci  revient  à 
l'erreur  de  Praxéas  et  de  Noët.  Bérille  était  de  bonne  foi;  com- 
battu et  réfuté  par  Origène  dans  une  discussion  publique ,  il 

(4)  Mémoires  du  card.  Pacca ,  tom.  II.  —  P.  Baltus.  —  Nicolas, 
Et ud.  philos.,  tom.  I.  —  Extrait  du  journal  la  Presse,  42  oct.  4837. 
r-  Receveur,  tom.  I:  —  Mgr  Ginoulûiac,  évèque  de  Grenoble,  Uist. 
du  dogm.,  tom.  II,  p.  632-662. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  i  95 

finit  par  reconnaître  la  vérité  dans  un  concile.  Plein  de  grati- 
tude envers  Origène,  il  lui  écrivit  plusieurs  lettres  de  touchantes 
actions  de  grâces.  —  D'autres  sectaires  arabes  croyaient  que 
l'âme  et  le  corps  mouraient  et  ressuscitaient  ensemble.  Ils 
furent  aussi  réfutés  par  Origène  ,  et  successivement  condamnés 
dans  trois  conciles,  dont  deux  furent  assemblés  dans  des  villes 
d'Arabie,  en  242  et  249,  et  le  troisième  dans  l'Achaïe,  en  250. 

—  A  la  même  époque,  on  vit  paraître,  sous  le  nom  d'origénistes, 
une  nouvelle  branche  de  gnostiques;  ils  condamnaient  le  ma- 
riage, et  commettaient  ouvertement  les  actions  les  plus  infâmes, 
qu'ils  regardaient  comme  indifférentes.  Leur  nom  ne  venait  pas 
du  grand  Origène,  mais  d'un  autre,  fort  peu  connu.  Saint  Au- 
gustin, qui  fait  mention  de  leurs  erreurs,  l'assure  expressément. 

—  Ainsi  déchirée  par  l'hérésie,  assaillie  par  la  philosophie  et 
par  le  Paganisme,  et  jetée ,  pour  ainsi  dire  ,  au  milieu  de  toutes 
les  passions  humaines,  comme  Daniel  dans  la  fosse  aux  lions, 
la  vérité  devait  nécessairement  périr.  Si  donc  cette  illustre  per- 
sécutée, comme  l'appelle  Bossuet ,  a  été  sauvée  et  a  pu  parvenir 
jusqu'à  nous,  nous  le  devons  à  l'Eglise  qui,  aidée  du  secours 
d'en-haut,  a  pu  seule  opérer  ce  miracle  de  force  et  d'amour. 

Cependant  la  paix  donnée  à  l'Eglise  par  l'empereur  Philippe  septième 
finit  avec  son  règne.  Monté  sur  le  trône  par  la  trahison,  ce  P"^'041* 
prince  en  descendit  de  même.  Les  troupes  de  la  Pannonie  s'étant  An  250. 
révoltées  contre  lui,  il  en  confia  le  commandement  à  Dèce,  géné- 
ral habile  qui  lui  paraissait  dévoué.  Mais ,  au  lieu  de  réprimer 
les  mutins ,  Dèce  se  fit  proclamer  empereur,  marcha  contre  son 
maître  et  le  fit  périr  en  249.  —  En  haine  de  Philippe,  dit  Bos- 
suet, l'usurpateur  renouvela  la  persécution  avec  plus  de  violence 
que  jamais.  11  se  hâta  de  publier  contre  les  chrétiens  un  édit 
terrible,  qu'il  fit  lire  dans  le  camp  des  prétoriens,  et  qu'il  en- 
voya à  tous  les  gouverneurs  des  provinces,  en  leur  recomman- 
dant d'employer  toutes  sortes  de  tourments  pour  contraindre  les 
fidèles  à  sacrifier  aux  dieux.  Les  magistrats ,  dit  saint  Grégoire 
de  Nysse,  suspendaient  toutes  les  causes  particulières  ou  publi- 
ques, pour  vaquer  à  la  grande,  à  l'importante  affaire,  l'arresta- 
tion et  le  supplice  des  fidèles. 

Le  pape  saint  Fabien  fut  une  des  premières  victimes.  -—  Saint      Priwipaa* 
Maxime,  saint  Urbain,  saint  Sidoine,  saint  Gélerin  et  une  foule      xml^*- 


496  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

d'autres  soldats  de  Jésus-Christ ,  de  tout  âge ,  de  tout  sexe  et  de 
tout  rang,  eurent  le  même  sort  à  Rome  et  dans  l'Italie.  —  A 
Gatane,  en  Sicile,  on  admira  sainte  Agathe,  jeune  vierge  d'une 
rare  beauté,  que  l'on  exposa  dans  un  lieu  de  prostitution, 
et  à  qui  l'on  fit  subir  les  tortures  les  plus  affreuses,  le  chevalet, 
les  charbons  ardents,  sans  pouvoir  lui  enlever  ni  sa  vertu ,  ni  sa 
foi.  —  L'Eglise  de  Garthage,  au  rapport  de  saint  Gyprien,  fut 
inondée  de  sang.  Le  saint  évoque  lui-même  fut  obligé  de  céder 
à  l'orage,  après  avoir  vu  ses  biens  confisqués  et  sa  tête  mise  à 
prix.  Chaque  jour,  le  peuple  faisait  retentir  l'amphithéâtre  de  ce 
cri  :  «  .Gyprien  aux  lions!  »  —  L'Eglise  d'Alexandrie  rivalisa 
avec  celle  de  Carthage;  le  sang  y  coula  par  torrents,  et  saint  De- 
nys,  son  évèque,  fut  aussi  obligé  de  se  retirer.  —  La  persécu- 
tion s'étendit  partout  et  ravagea  toutes  les  provinces.  —  Saint 
Grégoire  le  Thaumaturge  fut  contraint  de  quitter  Néocésarée. 

—  Saint  Alexandre  le  Charbonnier  fut  pris  et  périt  par  le  feu.  — 
Saint  Alexandre,  évèque  de  Jérusalem,  et  saint  Babylas,  évèque 
d'Antioche,  moururent  dans  les  fers.  —  Acace,  évèque  d'une 
ville  voisine  d'Antioche,  se  distingua  par  une  mémorable  confes- 
sion de  sa  foi.  —  Saint  Pione,  prêtre  de  Smyrne,  se  signala  aussi 
par  son  courage.  Il  fut  brûlé  après  avoir  été  déchiré  avec  des 

Mort  ongles  de  fer.  —  Origène ,  jeté  en  prison  à  Césarée ,  souffrit  les 
plus  cruels  tourments,  mais  ne  périt  pas.  Il  mourut,  dix-huit 
mois  ou  deux  ans  après,  à  Tyr,  en  254,  à  l'âge  de  soixante-dix 
ans.  Son  corps  fut  enterré,  dit-on,  dans  la  muraille  de  l'église 
du  Saint-Sépulcre,  qui  était  la  cathédrale  de  la  ville  de  Tyr  (1). 

—  A  Mélitine  en  Arménie,  Polyeucte,  homme  distingué  par  ses 
richesses  et  son  crédit ,  ne  se  laissa  ébranler,  ni  par  les  menaces 
de  son  beau-père,  qui  était  au  nombre  de  ses  juges,  ni  par  les 
larmes  de  sa  femme,  ni  par  la  vue  de  son  fils  encore  enfant.  II 
fut  condamné  à  avoir  la  tète  tranchée.  —  A  Ephèse,  sept  frères 
furent  enfermés  vivants  dans  une  caverne  près  de  la  ville,  et  ils 
s'y  endormirent  dans  le  Seigneur;  on  les  a  nommés  les  sept 

{i)  Quelques-uns  ont  avancé,  d'après  saint  Epiphane,  qu'Origène  n'c- 
chappa  d'abord  à  la  mort  qu'en  faisant  semblant  de  sacrifier  au  dieu  Sé- 
rapis.  Baronius,  Tillemont,  Feller,  Beigier  et  beaucoup  d'autres  disent 
que  c'est  une  calomnie  avancée  par  ses  ennemis,  et  trop  facilement  ac- 
cueillie par  saint  Epiphane. 


d'Origènc 


TROISIÈME  SIÈCLE.  197 

frères  dormants.  —  Sainte  Denyse,  âgée  de  seize  ans;  sainte  Vic- 
toire, saint  Hippolyte,  saint  Christophe  et  une  infinité  d'autres 
souffrirent  le  martyre  sous  le  règne  de  Dèce. 

La  persécution  fut  aussi  cruelle  que  générale.  On  employa  les 
grils  ardents,  les  huiles  bouillantes,  les  chaises  de  feu,  les 
ongles  d'aciec  et  des  tourments  si  inhumains  et  si  outrageants 
pour  la  pudeur,  qu'on  ne  sait,  dit  Bérault-Bercastel,  de  quoi 
s'étonner  davantage ,  ou  de  la  cruauté  des  bourreaux  qui  les  ont 
inventés,  ou  du  courage  des  chrétiens  qui  les  ont  soufferts.  On 
sciait  les  uns  par  le  milieu  du  corps,  on  écorchait  les  autres 
tout  vivants;  on  semait  sur  leurs  plaies  des  sels  brûlants,  on 
les  couvrait  de  miel,  et  on  les  exposait,  par  un  soleil  ardent,  à 
la  lente  voracité  des  insectes.  —  On  ne  rougit  pas  de  jeter  les 
femmes  et  les  vierges  chrétiennes  dans  les  lieux  de  débauches. 
Un  jeune  martyr  fut  amené ,  par  ordre  du  juge ,  dans  un  jardin 
délicieux,  puis  attaché  avec  des  liens  de  soie,  sur  un  lit  de 
plumes,  entre  les  lis  et  les  roses,  près  d'un  ruisseau  qui  coulait 
avec  un  murmure  amollissant.  On  lui  envoya  ensuite  une  cour- 
tisane, qui  mit  tout  en  œuvre  pour  le  séduire.  Exposé  à  une 
attaque  si  dangereuse,  le  jeune  héros,  à  défaut  d'autres  moyens 
de  défense,  se  coupa  la  langue  avec  les  dents,  et  la  cracha  au 
visage  de  la  courtisane,  qui  se  retira  interdite. 

A  la  vue  de  tant  de  dangers,  beaucoup  de  fidèles  prirent  la 
route  du  désert,  et  allèrent  chercher,  parmi  les  bètes  féroces, 
une  sécurité  qu'ils  ne  trouvaient  plus  au  milieu  des  hommes.  Il  An2r.o, 
en  périt  un  grand  nombre  de  faim  et  de  misère.  —  Paul,  né  dans 
la  Basse-Thébaïde,  et  surnommé  l'Ermite,  fut  le  premier  de  ces 
illustres  solitaires.  Jeune  encore,  il  pénétra  dans  les  solitudes 
les  plus  reculées ,  où  il  vécut  jusqu'à  l'âge  de  cent  treize  ans, 
dans  le  creux  d'un  rocher  et  sous  la  direction  immédiate  de  l'Es- 
prit-Saint.  Il  buvait  l'eau  d'un  ruisseau  qui  coulait  près  de  sa 
grotte,  et  mangeait  les  fruits  d'un  palmier  qui  en  ombrageait 
l'entrée.  Plus  tard,  le  Seigneur  lui  fit  porter  chaque  jour  par  un 
corbeau  une  nourriture  plus  convenable  à  son  âge  avancé.  De  ce 
port  tranquille  et  retiré,  Paul  ne  pensait  au  monde  qu'en  priant 
pour  lui.  Il  trouvait,  dans  la  méditation  des  choses  éternelles, 
un  bonheur  que  toutes  les  possessions  de  la  terre  n'eussent  pu 
lui  procurer.  Aussi  son  oraison  était-elle  continuelle,  et  souvent 


S.  Paul 
Iweratfto, 


49* 


cours  d'histoire  èccî,ésiastiqtth. 


Apostasie 
de  plusieurs 

chrétiens 

ilans  la 

persécution 

de  Dèce. 


Schisme 

des 

libelliUiqnes. 


il  se  plaignait  de  ce  que  l'aurore  venait  interrompre  la  douceur 
de  ses  entretiens  avec  Dieu.  —  Le  saint  ermite  passa  ainsi 
quatre-vingt-douze  ans  sans  voir  personne;  seulement,  à  la  fin 
de  sa  vie,  Dieu  révéla  son  existence  et  le  lieu  de  sa  retraite  à 
saint  Antoine,  qui  vint  le  visiter.  La  Providence,  attentive  aux 
besoins  de  ses  deux  serviteurs,  doubla  la  provision  ce  jour-là  et 
envoya  un  petit  pain  entier,  au  lieu  de  la  moitié  qu'apportait  ré- 
gulièrement le  corbeau  son  fidèle  messager. 

Si  la  persécution  fit  beaucoup  de  martyrs,  elle  fit  aussi  des 
apostats,  surtout  parmi  les  heureux  du  siècle.  Dans  la  multi- 
tude innombrable  des  fidèles,  tous  n'avaient  pas  l'esprit  du  Chris- 
tianisme ,  et  ne  se  défendaient  pas  assez  de  la  corruption  de  la 
société  païenne  au  sein  de  laquelle  ils  vivaient,  t  Quelques-uns, 
dit  saint  Cyprien ,  travaillaient  à  amasser  des  richesses  avec  une 
avidité  digne  des  païens.  D'autres  se  livraient  aux  vanités  du 
siècle.  On  employait  des  artifices  pour  tromper  les  simples  dans 
le  commerce.  Les  calomnies,  les  médisances  et  les  querelles  n'é- 
taient plus  des  choses  inouïes.  Le  mal  gagnait  même  les  parties 
les  plus  vitales  de  l'Eglise.  Quelques  membres  du  clergé 
négligeaient  leurs  fonctions,  pour  s'occuper  des  affaires  tempo- 
relles, et  plus  d'un  clerc  était  la  honte  et  le  scandale  de  l'Eglise 
par  son  luxe  ,  sa  cupidité  et  sa  mondanité.  »  De  pareils  chrétiens 
étaient  loin  de  pouvoir  supporter  les  terribles  épreuves  de  la 
persécution  de  Dèce;  aussi  beaucoup  apostasièrent. — Plusieurs 
en  furent  punis  d'une  manière  miraculeuse ,  au  rapport  de  saint 
Cyprien.  Un  de  ces  malheureux  perdit  la  parole  et  resta  muet, 
aussitôt  après  avoir  renoncé  à  Jésus-Christ.  —  Une  femme  dont 
l'apostasie  était  secrète ,  ayant  reçu  laacommunion  dans  l'assem- 
blée des  fidèles,  fut  saisie  d'une  agitation  aussi  violente  que  su- 
bite et  mourut  au  bout  de  quelques  instants.  —  Une  autre, 
ayant  ouvert  une  armoire  où  elle  avait  déposé  l'Eucharistie,  il  en 
sortit  une  flamme  qui  l'empêcha  d'y  toucher.  —  Beaucoup  de 
ces  apostats  furent  possédés  du  démon;  d'autres  perdirent  la 
raison  et  devinrent  furieux,  etc. 

Cette  apostasie  causa  deux  schismes  opposés,  celui  des  libel- 
latiques  et  celui  des  novatiens.  Les  libellatiques  étaient  des  chré- 
tiens qui  avaient  obtenu  des  magistrats,  par  grâce  ou  par  argent, 
des  certificats,  en  latin  libelli,  par  lesquels  on  attestait  qu'ils 


TROISIÈME  SlfeCLB.  199 

avaient  obéi  atlX  ordres  de  l'empereur,  et  on  défendait  de  les  in- 
quiéter davantage  pour  cause  de  religion.  Les  centuriateurs  de 
Magdebourg  et  Tillemont  pensent  que  les  libellatiques  n'avaient 
pas  réellement  sacrifié  aux  idoles,  et  que  le  certificat  qu'ils 
avaient  obtenu  était  mensonger.  Selon  Baronius,  au  contraire, 
ils  avaient  réellement  commis  en  secret  le  crime  dont  on  leur 
avait  donné  une  attestation.  Probablement,  dit  Bergier,  il  y  en 
avait  des  uns  et  des  autres.  —  Mais,  que  l'apostasie  de  ces 
lâches  chrétiens  fût  réelle  ou  sinfulée,  leur  crime  était  grave,  et 
l'Eglise  ne  les  recevait  à  la  communion  qu'après  une  pénitence 
convenable.  Plusieurs  effrayés  de  la  sévérité  des  peines  cano- 
niques, eurent  recours  aux  confesseurs  et  aux  martyrs  (1),  pour 
implorer  leur  indulgence  et  en  obtenir  des  lettres  de  paix;  car, 
c'était  un  usage  reçu  dans  l'Eglise,  de  solliciter  ainsi  la  recom- 
mandation des  martyrs,  qui,  dans  l'acte  même  de  leur  satisfac- 
tion surabondante ,  écrivaient  en  quelque  sorte  avec  leur  sang 
et  détachaient  de  leur  chair  en  lambeaux  le  libelle  d'indulgence. 
On  avait  une  grande  déférence  pour  leur  jugement  et  leur 
prière.  C'était  l'application  de  la  doctrine  catholique  des  indul- 
gences. 

Dans  la  ville  de  Garthage,  quelques  confesseurs  de  la  foi, 
trompés  par  un  repentir  apparent,  ou  lassés  par  les  importu- 
nités,  ou  trop  amoureux  d'une  vaine  popularité,  accordèrent 
des  lettres  de  paix  et  d'indulgence  à  des  apostats  qui  ne  les  mé- 
ritaient pas.  L'imprudente  facilité  de  quelques-uns  alla  jusqu'à 
donner  des  billets  collectifs,  ainsi  conçus  :  «  Qu'un  tel  avec  les 
siens  soit  admis  à  la  communion.  »  D'autres  portèrent  la  pré- 
somption jusqu'à  prétendre  obliger  les  évèques  de  céder  à  leur 
jugement.  —  Le  principal  auteur  de  ce  désordre  fut  un  confes- 
seur nommé  Lucien,  distingué  par  la  fermeté  de  sa  foi,  mais 
en  qui  on  remarquait  beaucoup  de  légèreté  et  d'ardeur,  et  peu 
de  lumières.  —  Lucien  fut  vivement  secondé  par  Novat ,  prêtre 

(<)  D'après  Tertullien,  saint  Gyprien  et  d'autres  anciens  auteurs, 
on  appelait  martyrs,  dans  les  premiers  siècles,  ceux  qui  avaient  sup- 
porté courageusement  une  torture  quelconque,  quand  môme  ils  avaient 
survécu ,  et  le  titre  de  confesseurs  se  donnait  à  tous  ceux  qui  avaient 
confessé  Jésus-Christ,  mais  qui  n'avaient  pas  encore  enduré  de  sup- 
plices. —  Baronius,  Annal. 


200  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

qui  parait  avoir  eu  l'administration  d'une  paroisse  de  Car- 
tilage, homme  intrigant,  hypocrite,  ambitieux  et  chargé  de 
crimes.  —  Ils  attirèrent  à  eux  quatre  autres  prêtres  opposés  à 
saint  Cyprien,  et  un  nommé  Félicissime,  profondément  hypocrite 
et  pervers,  que  Novat  s'arrogea  le  droit  d'ordonner  diacre, 
malgré  les  vols  et  les  fraudes  dont  il  était  convaincu.  Ils  virent 
bientôt  leur  parti  grossir  par  plusieurs  apostats.  —  Tous  en- 
semble, bravant  l'autorité  et  les  ordres  de  leur  évèque  ,  ils  es- 
sayèrent de  faire  une  église  à  part  dans  la  ville  même  de  Car- 
thage.  Us  se  créèrent  un  évèque,  et  élurent  pour  cela  un  prêtre 
de  leur  parti,  nommé  Fortunat,  qu'ils  firent  sacrer  par  cinq 
prélats,  déposés  pour  avoir  sacrifié  aux  idoles.  —  En  251  et  252, 
saint  Cyprien  assembla  contre  eux  deux  conciles  dont  il  soumit 
îfbcnatiquL  ^es  décrets  au  pape  saint  Corneille.  Mais  les  schismatiques  pous- 
à  Rome.  sèrent  l'audace  jusqu'à  envoyer  eux-mêmes  Félicissime  à  Rome. 
Le  pape  saint  Corneille  refusa  d'abord  de  l'entendre,  eteonlirma 
l'excommunication  portée  contre  lui  à  Carthage.  Le  fourbe  re- 
vint plusieurs  fois  à  la  charge,  affirma  avec  impudence  que 
vingt-cinq  évèques  avaient  assisté  à  la  consécration  de  Fortunat, 
et  menaça  de  publier,  au  grand  scandale  de  l'Eglise,  une  foule 
de  crimes  dont  il  accusait  saint  Cyprien.  —  Pendant  ce  temps- 
là,  le  saint  évèque  se  reposant  à  la  fois  sur  son  innocence  et 
sur  les  jugements  précédents,  crut  devoir  mépriser  cette  nou- 
velle trame  et  n'écrivit  point  à  Rome.  Le  Pape  s'étant  plaint  de 
son  silence ,  saint  Cyprien  lui  répondit  par  une  lettre  qui  est 
à  la  fois  un  modèle  de  respect  et  de  fermeté.  Il  reconnaît  que 
l'Eglise  de  Rome  est  la  chaire  de  Pierre,  l'Eglise  principale, 
celle  d'où  l'unité  épiscopale  tire  so?i  origine;  mais  il  fait  re- 
marquer que ,  si  on  se  laisse  effrayer  par  l'insolence  des  mé- 
chants, et  s'ils  emportent  par  leur  audace  ce  qu'ils  ne  peuvent 
obtenir  par  justice,  c'en  est  fait  de  la  puissance  épiscopale.  «  Il 
est  établi  entre  nous,  et  avec  justice,  ajoute-t-il,  que  chaque 
coupable  soit  examiné  et  jugé  dans  le,  lieu  où  le  crime  a  été 
commis,  et  où  se  trouvent  les  accusateurs  et  les  témoins.  »  D'où 
il  conclut  que  la  condamnation  des  schismatiques  ayant  été  pro- 
noncée en  Afrique,  par  un  grand  nombre  d'évèques,  il  ne  con- 
vient pas  à  la  dignité  de  fépiscopat  d'examiner  de  nouveau  cette 
affaire. 


et  bérëUI 

des 
Ntyva'icns. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  201 

L'ensemblo  de  ce  fait,  quelques  passages  même  de  la  lettre 
de  saint  Cyprien  ,  comme  toute  sa  conduite ,  et  ses  recours  mul- 
tipliés au  Siège  apostolique,  montrent  évidemment,  que,  s'il 
redoutait  l'abus  de  certains  appels  à  Rome ,  il  ne  contestait  en 
rien  les  droits  du  chef  de  l'Eglise.  Il  parait  d'ailleurs  évident, 
dit  Receveur,  par  ces  paroles  :  Il  est  convenu  entre  nous,  que 
ce  règlement  de  discipline  avait  reçu  l'agrément  du  souverain 
Pontife,  qui  consentait  à  regarder  comme  définitifs  les  jugements 
des  évoques  de  chaque  province ,  en  matière  de  crime ,  sans 
renoncer  pourtant  à  son  droit  de  révision ,  lorsque  des  circons- 
tances extraordinaires  sembleraient  demander  qu'il  l'exerçât. 
Baronius  cite  à  ce  sujet  une  lettre  du  pape  saint  Fabien,  où  ce 
pontife,  en  défendant  aux  accusés  d'appeler  du  jugement  de 
leurs  évèques  à  des  évèques  étrangers,  réserve  formellement  les 
droits  du  Siège  apostolique  (1). 

La  vigilance  et  la  fermeté  de  saint  Cyprien  parvinrent  à  dé-  ScMhw 
jouer  tous  les  efforts  des  schismatiques.  De  Carthage,  Novat 
s'enfuit  à  Rome,  «  semblable,  dit  saint  Cyprien,  à  ces  nuées 
qui  portent  partout  la  tempête.  »  Il  s'y  joignit  à  un  prêtre,  ap-  Aa25i 
pelé  Novatien,  hypocrite  intrigant,  qui  était  irrité  de  n'avoir  pas 
été  élu  pape,  et  il  commença  un  schisme  tout  opposé  à  celui 
qu'il  avait  entrepris  en  Afrique;  car,  à  Carthage,  il  réconciliait 
les  apostats  sans  les  obliger  à  aucune  pénitence;  et  à  Rome,  au 
contraire,  il  les  repoussait  tous  avec  une  dureté  désespérante, 
ce  qui  a  fait  dire  à  un  auteur  que  «  le  schisme  de  Novat  fut 
monstrueusement  accouplé  avec  celui  de  Novatien.  »  Il  enseigna 
d'abord  que  l'Eglise  ne  pouvait  pas  remettre  le  crime  de  l'a- 
postasie. Il  prétendit  ensuite  qu'il  en  était  de  même  de  tous  les 
péchés  mortels  commis  après  le  baptême.  Il  condamnait  aussi 
les  secondes  noces.  —  Cette  sombre  doctrine,  empruntée  au 
Montanisme  et  si  opposée  à  la  mansuétude  évangélique,  attirait, 
par  sa  rigidité  même,  les  esprits  outrés  que  l'exagération  séduit, 
et  qui  sont  disposés  à  prendre  le  pharisaïsme  et  la  dureté  pour  la 
sainteté.  Les  disciples  de  Novat  prirent  le  nom  de  Cathares  ou 
Puritains,  et  enseignèrent  de  plus,  au  rapport  de  Baronius, 


(1)  Peregrina  jadicia  prohibemus,  saha  in  omnibus  apostolica  auc- 
toritnte. 


20î  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

qu'ils  étaient  eux-mêmes  sans  péché,  et  que  les  enfants  n'avaient 
pas  besoin  du  baptême.  —  Les  novateurs  furent  condamnés 
dans  un  concile  de  Carthage,  en  251,  et  dans  deux  conciles  tenus 
à  Rome,  en  251  et  252. 
Novatien,         pour  fortifier  son  schisme,  Novat  fit  nommer  pape  Novatien, 

ier  antipape. 

son  collègue ,  qui  fut  sacré  par  trois  évêques  d'Italie ,  dont  on 
surprit  la  bonne  foi  à  force  de  mensonges,  et  en  les  enivrant  à  moi- 
tié dans  un  repas  somptueux.  —  Novatien  est  le  premier  des  anti- 
papes jusqu'ici  connus.  —  Il  fit  des  efforts  inouïs  pour  se  main- 
tenir. Il  obligeait  ses  partisans  de  lui  jurer  fidélité  sur  la  sainte 
Eucharistie.  Il  leur  disait,  en  la  distribuant  et  en  prenant  leurs 
mains  :  «  Promettez-moi,  par  le  Corps  et  par  le  Sang  de  Jésus- 
Christ,  de  ne  me  jamais  quitter  pour  retourner  à  Corneille.  »  Il 
écrivit  à  tous  les  évêques  des  grands  sièges  pour  annoncer  son 
exaltation.  Mais  le  pape  saint  Corneille  parvint  à  dissiper  la  ca- 
bale. Toutes  les  Eglises  rejetèrent  les  lettres  encycliques  de  No- 
vatien; et  sa  secte  alla  en  s'affaiblissant  jusqu'au  milieu  du  v9 
siècle  où  elle  disparut  entièrement. 

L'un  des  trois  évêques  consécrateurs  se  repentit  bientôt  et  de- 
manda pardon  avec  larmes.  «  Nous  l'avons  reçu  à  la  communion 
laïque ,  écrivit  le  pape  saint  Corneille  à  saint  Fabien ,  évêque 
d'Antioche;  quant  aux  deux  autres,  nous  avons  ordonné  des 
évêques  pour  leur  succéder.  »  —  «  Voilà,  dit  à  ce  sujet  le  cardi- 
nal Gerdil ,  comme ,  dès  le  milieu  du  me  siècle ,  le  souverain 
Pontife  exerçait  sans  contradiction  le  droit  de  déposer  les  évêques 
coupables ,  et  d'en  ordonner  d'autres  à  leur  place.  » 
Cyprien  Le  docteur  qui  seconda  le  plus  fortement  le  pape  saint  Cor- 
neille, dans  l'extirpation  du  schisme  des  libellatiques  et  de  celui 
des  novatiens,  fut  saint  Cyprien,  évêque  de  Carlhage.  Né  dans 
cette  ville  même ,  d'une  famille  sénatoriale  et  proconsulaire,  mais 
païenne,  et  élevé  dans  les  écoles  des  rhéteurs ,  où  il  avait  acquis 
une  science,  qui  le  rendait  l'orgueil  de  ses  maîtres  et  du  peuple  de 
Carthage,  Cyprien  avait  eu  bien  des  obstacles  à  surmonter  pour 
embrasser  la  foi.  Les  païens  s'efforçaient  de  le  retenir  comme  le 
rempart  de  l'idolâtrie  expirante.  De  dépit,  après  sa  conversion, 
ils  l'appelaient  Coprien,  par  une  misérable  allusion  de  son  nom 
à  un  mot  grec  qui  signifie  fumier.  Cyprien  céda  enfin,  en  243 , 
aux  sages  réflexions  et  aux  arguments  d'un  prêtre  son  ami, 


écrits. 


TROISIÈME  *ïKCr,E.  503 

nommé  Cécilius,  dont  il  voulut,  par  reconnaissance,  joindre  le 
nom  au  sien,  a  II  trouva  dans  l'Eglise,  ainsi  qu'il  le  dit  lui- 
même,  le  bonheur  et  la  paix,  qu'il  avait  longtemps  et  inutile- 
ment cherchés  ailleurs.  »  —  Cinq  ans  après,  quoique  néophyte, 
ses  vertus  et  son  mérite  le  firent  élever,  malgré  lui ,  au  sacerdoce 
et  à  l'épiscopat.  Sa  promotion  exceptionnelle  excita  contre  lui  la 
jalousie  de  plusieurs.  Le  saint  n'y  trouva  qu'un  nouveau  motif 
de  zèle  et  d'humilité.  —  Abandonnant  ses  biens,  héritage  d'une 
longue  suite  d'ancêtres,  augmentés  encore  parles  charges  qu'il 
avait  remplies ,  il  se  consacra  tout  entier  au  service  de  son  trou- 
peau. Il  devint  l'oracle  de  l'Eglise  d'Afrique,  et  l'un  des  plus 
saints  et  des  plus  remarquables  évoques  de  son  temps.  S'il  y  a 
quelque  chose  de  constaté  en  histoire,  dit  un  grave  critique, 
c'est  l'éminente  sainteté  de  saint  Cyprien,  et  cette  belle  loyauté 
de  caractère  que  saint  Augustin  a  si  bien  dépeinte  par  ces 
deux  mots  :  Candidissimi  pectoris.  —  Il  lisait  continuellement 
Tertullien,  et  quand  il  le  demandait  à  un  jeune  homme  qui  écri- 
vait sous  sa  dictée,  il  avait  coutume  de  dire  :  «  Donnez-moi  !e 
maître.  »  —  Doué,  comme  lui,  d'une  imagination  belle  et  fé- 
conde ,  il  avait  plus  de  souplesse ,  de  goût ,  d'aménité  et  de  grâce. 
Au  besoin,  il  était  tendre;  Tertullien  ne  le  fut  jamais.  Il  com- 
posa un  grand  nombre  d'ouvrages ,  entre  autres ,  le  traité  de  la 
vanité  des  idoles,  pour  répondre  aux  reproches  des  païens  qui  lui 
demandaient  compte  de  sa  conversion;  le  livre  des  Témoignages, 
qui  est  un  recueil  de  passages  contre  les  Juifs;  les  traités  des 
lapses  ou  tombés ,  de  l'Unité  de  l'Église,  de  la  Patience ,  de  l'En- 
vie, de  l'Explication  de  l'Oraison  dominicale,  etc. 

Saint  Cyprien  ,  comme  les  autres  Pères  de  l'Eglise,  est  un  té- 
moin vénérable  de  l'antiquité  de  nos  dogmes;  ses  écrits  en  four- 
nissent les  preuves  les  plus  authentiques.  Forcé,  comme  nous 
l'avons  dit,  de  se  séparer  de  son  Eglise  pendant  la  persécution 
de  Dèce,  il  écrivit  à  son  clergé,  aux  fidèles  et  aux  confesseurs, 
treize  lettres  pleines  de  la  sollicitude  pastorale  la  plus  tendre, 
et  dont  plusieurs  sont  de  véritables  traités.  —  Il  y  recommande 
souvent  aux  fidèles  de  prendre  un  soin  religieux  des  restes  des 
martyrs  :  «  Marquez  bien,  leur  dit-il ,  le  jour  de  leur  mort,  afin 
que  nous  puissions  célébrer  leur  mémoire.  A  mesure  que  j'ap- 
prends leur  départ  pour  l'immortalité,  je  célèbre  ici  des  sacri- 


204  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

fices  en  leur  honneur,  et  je  les  offrirai  bientôt  avec  vous,  s'il  platt 
à  Dieu.  »  —  «  Nous  croyons,  dit-il  encore ,  que  les  mérites  des 
martyrs  et  les  œuvres  des  justes  sont  très-profitables  auprès  du 
souverain  Juge.  »  Les  confesseurs  de  la  foi  ayant  témoigné  un 
vif  désir  d'assister  et  de  participer  aux  saints  mystères,  les 
prêtres  de  Garthage  s'empressèrent  à  l'envi  de  leur  procurer,  en 
se  déguisant,  cette  double  consolation.  Saint  Cyprien  fut  obligé 
de  modérer  leur  zèle.  «  Prenez  garde,  leur  écrivit-il,  que  les 
prêtres  qui  vont  offrir  le  sacrifice  dans  les  prisons,  n'y  paraissent 
que  tour  à  tour,  avec  un  seul  diacre ,  afin  que  le  changement 
des  personnes  les  rende  moins  suspects.  »  Une  autre  fois,  il  se 
plaint  de  ce  que  plusieurs  prêtres  favorisaient  l'imprudente  faci- 
lité de  quelques  confesseurs,  à  donner  aux  apostats  des  lettres  de 
paix;  et  il  termine  ainsi  :  «  Que  ces  ministres  imprudents  et 
présomptueux  sachent  que,  s'ils  continuent,  j'userai  envers  eux 
delà  sévérité  nécessaire,  leur  défendant  d'offrir  le  saint  sacrifice 
jusqu'à  mon  retour,  etc.  » 

Il  était  défendu  aux  chrétiens,  par  les  canons  apostoliques  et 
par  plusieurs  décrets  synodaux,  de  nommer  un  clerc  pour  tuteur 
ou  curateur,  et  on  ne  devait  pas  faire  d'offrande  ni  offrir  le  saint 
sacrifice  pour  le  repos  de  l'âme  de  celui  qui  aurait  violé  cette 
règle.  Malgré  ces  canons,  un  fidèle  de  Furnes  avait,  dans  son 
testament,  nommé  tuteur  le  prêtre  Géminius  Faustin.  Consulté 
sur  ce  cas,  saint  Cyprien  répondit,  conformément  aux  règles, 
c  qu'on  ne  devait  faire  dans  l'Eglise  ni  prière  ni  oblation  pour 
ce  défunt;  parce  que  celui-là  ne  mérite  pas  d'être  nommé  à 
l'autel,  qui  a  voulu  détourner  les  prêtres  de  l'autel.  »  — Dans 
une  autre  circonstance,  ayant  appris  que  des  prêtres  de  Mauri- 
tanie, par  ignorance  et  par  simplicité,  et  dans  l'intérêt  des 
chrétiens  que  les  bourreaux  cherchaient  quelquefois  à  découvrir, 
le  matin,  à  l'odeur  du  vin  eucharistique,  n'employaient  que  de 
l'eau  dans  la  célébration  du  sacrifice  eucharistique,  saint  Cy- 
prien leur  prouva,  par  l'exemple  de  Jésus-Christ  et  par  plu- 
sieurs passages  de  l'Ecriture,  la  nécessité  de  consacrer  du  vin. 
«  Le  prêtre,  leur  dit-il,  offre  dans  l'Eglise  un  véritable  sacrifice, 
quand  il  imite  Jésus-Christ  qui  a  offert  le  sacrifice  de  son  Corps 
et  de  son  Sang  à  Dieu,  son  Père.  »  Il  fait  aussi  remarquer  qu'on 
ne  doit  pas  employer  le  vin  seul,  mais  y  mêler  un  peu  d'eau  , 


TROISIÈME  SIÈCLE.  205 

ûfin  de  signifier  l'union  du  peuple  fidèle  avec  Jésus-Christ. 
Dans  le  Traité  des  tombés,  saint  Gyprien  parle  des  fidèles  qui , 
«  s'étant  rendus  coupables  d'un  simple  péché  de  pensée,  le  con- 
fessent aux  prêtres  avec  beaucoup  de  douleur,  afin  de  décharger 
par  là  leur  conscience,  sachant  qu'on  ne  se  moque  point  de 
Dieu  et  qu'on  ne  peut  le  tromper.  »  Dans  le  livre  De  la  vanité 
des  idoles,  il  affirme  que  l'on  voyait  souvent  des  possédés  parmi 
les  païens;  et  il  en  appelle  à  ses  adversaires,  «  qui,  plus  d'une 
fois,  avaient  entendu  les  démons  avouer  ce  qu'ils  étaient,  lorsque 
les  chrétiens  les  chassaient  par  le  moyen  des  exorcismes.  »  Un 
tel  appel  au  sens  des  hommes,  dit  Fell,  supposerait  de  la  folie 
dans  saint  Cyprien,  si  les  faits  dont  il  s'agit  n'étaient  point  no- 
toires. Qu'ils  lisent  le  traité  De  la  vanité  des  idoles,  ceux  qui 
voudraient,  aujourd'hui,  nous  prendre  en  flagrant  délit  de 
calomnie,  alors  que  nous  accusons  le  Paganisme  d'avoir  été 
généralement  un  fétichisme  sensualiste  et  grossier,  et  non  ce 
culte  symbolique  et  spiritualiste  rêvé  par  nos  philosophes  mo- 
dernes, qui ,  en  haine  de  la  vérité,  cherchent  à  réhabiliter  toutes 
les  erreurs.  —  En  divers  endroits  de  ses  lettres  à  son  peuple  et 
à  l'Eglise  de  Rome,  il  parle  des  ordres  inférieurs  de  la  clérica- 
ture,  et  désigne  les  fonctions  des  diacres,  des  sous-diacres,  des 
acolytes,  des  lecteurs  et  des  exorcistes.  — Dans  une  lettre  au 
pape  saint  Corneille,  après  lui  avoir  annoncé  qu'ils  mourront 
bientôt  tous  les  deux,  saint  Cyprien  ajoute  :  «  Que  celui  de  nous 
que  le  Seigneur  enlèvera  le  premier  de  ce  monde,  continue 
d'aimer  ses  frères  dans  le  ciel ,  et  qu'il  ne  cesse  d'offrir  des 
prières  pour  eux.  »  —  Il  y  nomme  Marie  sans  tache,  et  ajoute  : 
e  A  la  Mère  était  due  la  plénitude  de  la  grâce;  à  la  Vierge,  la 
surabondance  de  la  gloire.  »  —  Dans  son  Traité  de  l'Unité  de 
V Eglise,  le  saint  docteur  dit  que,  «  pour  rendre  celte  unité 
visible,  le  Sauveur  a  bâti  son  Eglise  sur  une  chaire  unique, 
celle  de  Pierre ,  à  qui  il  a  donné  le  pouvoir  des  clefs.  Quoiqu'il 
ait  donné  le  même  pouvoir  à  ses  Apôtres,  il  a  voulu  que  la 
source  de  l'unité  dérivât  d'un  seul,  et  que  tout  l'édifice  portât 
sur  ce  fondement  unique.  »  —  Toujours  saint  Cyprien  a  reconnu, 
dans  l'Eglise  de  Rome,  la  racine  et  la  matrice  de  l'Eglise  catho- 
lique, Ecclesiœ  catholicœ  radicem  et  matricem.  Pendant  son  exil, 
le  saint  évoque  s'adressa  plusieurs  fois  à  l'Eglise  de  Rome,  scd<: 


Î06  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

vacante,  pour  la  consulter,  et,  de  sa  retraite,  il  communiquait 
ensuite  la  réponse  à  son  troupeau.  Il  est ,  en  effet ,  de  notoriété 
historique,  qu'en  l'an  250,  durant  un  interrègne  pontifical  de 
seize  mois,  les  schismatiques  de  Carthage  écrivirent  trois  fois 
à  Rome ,  pour  y  dénoncer  leur  évêque  ;  —  que  saint  Cyprien  y 
envoya  sa  justification  explicite  à  la  commission  intérimaire;  — 
et  que  cette  commission  répondit  lettres  sur  lettres  au  clergé  et 
à  l'évèque  de  Carthage;  qu'elle  décida  sur  toutes  les  questions; 
traça  toutes  les  règles  de  conduite;  définit  les  droits  et  les 
limites  de  la  juridiction  épiscopale.  Saint  Cyprien  transmit  aussi 
à  la  commission  romaine  la  copie  intégrale  de  tous  les  mande- 
ments ,  avis  et  circulaires ,  adressés  par  lui  aux  martyrs ,  à  son 
clergé  et  au  peuple  de  Carthage  :  la  raison ,  disait-il ,  l'exigeait 
ainsi,  ratio  exposât.  Cette  coutume  du  primat  d'Afrique, 
comme  s'exprimait  Rome,  offre  une  instruction  et  un  intérêt  de 
premier  ordre. 

Revenu  à  Carthage,  en  251,  et  voulant  remédier  aux  désor- 
dres introduits  par  l'apostasie  et  par  le  schisme,  Cyprien  réunit 
auprès  de  lui  les  évoques  d'Afrique.  C'est  dans  ce  concile  que 
la  cause  de  Félicissime  fut  examinée  et  jugée.  —  On  y  fixa 
aussi  les  règles  de  la  pénitence  que  l'on  devait  imposer  aux 
apostats.  Les  décrets,  comme  nous  l'avons  vu,  furent  envoyés  au 
pape  saint  Corneille,  qui  les  approuva  dans  un  concile  tenu 
l'année  suivante,  252.  —  Ces  règlements  devinrent  une  loi 
générale  de  l'Eglise,  et  furent  compris  parmi  les  canons  qu'on 
appela  pénitentiaux ,  comme  servant  de  règle  pour  la  pénitence 
publique, 
origine         L'usage  de  cette  pénitence  remonte  au  temps  même  des 
et  nature      Apôtres ,  ainsi  que  le  montre  l'exemple  de  l'incestueux  de  Co- 
pénitenœpn-    rinthe  excommunié  par  saint  Paul.  —  Le  Livre  du  Pasteur 
Mique.       prouve  qu'elle  est  longue  et  pénible.  —  Au  commencement, 
elle  fut  complètement  laissée  à  la  discrétion  des  premiers  pas- 
teurs; mais  après  l'apparition  des  montanistes  et  des  novatiens, 
qui  refusaient  absolument  le  pardon  de  certains  crimes ,  l'Eglise 
crut  devoir  régler  par  des  lois  la  discipline  à  cet  égard,  afin  de 
condamner  le  rigorisme  excesaiX  de  ces  hérétiques ,  et  d'ôter  en 
même  temps  tout  prétexte  à  leurs  déclamations  contre  la  con- 
duite de  ses  pasteurs.  —  Les  regtes,  <iui  forent  alors  établies, 
i        * 


TROISIÈME  SIÈCLE. 


2/V7 


concernaient  spécialement  l' idolâtrie ,  l'homicide,  l'adultère, 
parce  que,  suivant  les  montanistes,  c'étaient  là  surtout  les 
crimes  dont  l'Eglise  ne  pouvait  absoudre.  —  Toutefois,  comme 
les  chrétiens  n'avaient  pas  encore  le  libre  exercice  de  leur  culte, 
ce  ne  fut  qu'au  ive  siècle  que  les  divers  degrés  de  la  pénitence 
publique  furent  entièrement  réglés  et  purent  être  exactement 
suivis,  ainsi  que  nous  le  verrons,  d'après  saint  Basile  le  Grand. 

Le  premier  effet  de  la  pénitence  publique  était  d'enlever 
aux  pécheurs  le  droit  de  participer  à  l'Eucharistie,  que  les 
fidèles,  dans  ces  temps  de  persécution  et  de  foi ,  recevaient  pres- 
que tous  les  jours.  Mais,  l'effet  qui  la  caractérisait  spécialement, 
c'était  de  les  priver  de  l'assistance  aux  saints  mystères  et  à  cer- 
taines prières  publiques.  —  Elle  commençait  ordinairement , 
comme  nous  l'avons  vu  à  l'égard  de  l'empereur  Philippe,  par 
une  confession  qui,  selon  toute  apparence,  se  faisait  en  pré- 
sence de  tout  le  monde;  mais  il  n'était  question  que  des  fautes 
pour  lesquelles  la  pénitence  publique  était  imposée.  C'était  une 
simple  cérémonie  pénale  ou  satisfacloire ,  bien  distinguée  de  la 
confession  sacramentelle ,  qui  régulièrement  était  secrète ,  com- 
prenait tous  les  péchés ,  et  précédait  la  confession  publique ,  à 
laquelle  elle  servait  de  règle ,  ainsi  que  le  dit  Origène. 

La  pénitence  publique  finissait  par  une  réconciliation  ou 
absolution  solennelle.  Cette  absolution  se  donnait  par  l'impo- 
sition des  mains,  et  rendait  au  pénitent  le  droit  d'assister  aux 
assemblées  des  fidèles ,  de  présenter  ses  offrandes  à  l'autel  et 
de  recevoir  l'Eucharistie.  On  pouvait  dès  lors  prononcer  son  nom 
avec  ceux  des  autres  fidèles  dont  on  faisait  mémoire  au  saint 
sacrifice.  Enfin ,  il  était  déchargé  de  toutes  les  obligations  exté- 
rieures de  la  pénitence  (1). 

Le  15  mai  252,  saint  Cyprien  assembla  à  Carthage  un  second 
concile,  où  l'on  trouve,  entre  autres  choses,  une  preuve  au- 
thentique de  la  foi  de  l'Eglise  touchant  le  péché  originel.  Il  y 
fut  décidé  que  le  baptême  devait  être  donné  aux  enfants  de 
suite  après  leur  naissance,  t  Car,  disent  les  Pères,  si  les  grands 
pécheurs,  lorsqu'ils  viennent  à  la  foi,  sont  admis  au  baptême, 

(4)  Eusèbe,  Hist.,  Uv.  3,  6.  —  Origène,  Homél.  M.  —  Receveur, 

tom.  I.  —  Borgier,  etc. 


Décret 
du  concile 

de 
Cartbag« 
concernai 

le 

baptcme 

des  eniuula. 


Cours  d  histoire  ecclésiastique. 

et  reçoivent  Ja  rémission  de  leurs  fautes  ,  a.  plus  forte  raison 
doit-on  l'accorder  aux  enfants,  qui  n'ont  d'autre  souillure  que 
celle  qu'ils  ont  contractée  par  leur  origine,  comme  étant  nés 
d'Adam,  selon  la  chair.  »  —  On  fit  aussi  plusieurs  règlements 
concernant  le  schisme  des  libellatiques.  —  Ces  décrets,  comme 
ceux  du  précédent  concile ,  furent  soumis  au  pape  saint  Cor- 
neille, par  une  lettre  synodale  signée  de  quarante-deux  évo- 
ques. 

Plus  tard,  vers  l'an  254,  saint  Gyprien,  ayant  appris  que 
Marcien,  évèque  d'Arles  (1),  avait  embrassé  le  schisme  de  Novat 
et  se  glorifiait  même  d'avoir  rompu  toute  communion  avec  ses 
collègues,  écrivit  au  pape  saint  Etienne,  qui  avait  remplacé 
saint  Corneille,  pour  le  prier  de  remédier  promptement  à  ce 
.nal.  «  Envoyez,  lui  dit-il,  des  lettres  aux  évêques  des  Gaules 
et  au  peuple  d'Arles  en  particulier,  pour  excommunier  Marcien, 
et  faire  ordonner  un  autre  évèque  à  sa  place,  afin  de  réunir  le 
troupeau  qu'il  a  divisé  (2).  »  —  Auparavant  déjà ,  il  avait  dé- 
noncé au  Saint-Siège,  Privât,  évèque  hérétique  de  Lambèse. 
Qoestion  Ainsi ,  voit-on  le  savant  primat  d'Afrique,  convaincu  de  la 

u  ,?cpseme  suprématie  de  Rome  sur  l'Eglise  universelle,  en  appeler  la 
hérétique»,  sollicitude  pastorale,  tantôt  sur  l'Afrique ,  tantôt  sur  la  Gaule; 
mais,  par  une  suite  déplorable  de  la  fragilité  humaine,  il  ou- 
blia, dans  une  circonstance,  le  respect  qu'il  avait  toujours 
professé  pour  le  pontife  romain.  Ce  fut  dans  la  question  de  la 
validité  du  baptême  des  hérétiques.  —  L'Eglise  catholique  a 
toujours  cru  que  le  baptême,  imprimant  un  caractère  ineffa- 
çable, ne  peut  être  conféré  qu'une  fois;  et  que,  tirant  toute  sa 
vertu  de  l'institution  divine,  il  est  toujours  valide,  quel  que 

(4)  Les  évêques  des  Gaules,  et  surtout  celui  de  Lyon,  Fauslin, 
avaient  écrit  à  saint  Gyprien,  comme  connaissant  à  fond  ce  qui  regar- 
dait les  novatiens.  —  Ils  avaient  aussi  adressé  leurs  plaintes  à  Romo. 
—  C'était  donc  vers  Rome  que  la  Gaule  et  l'Afrique  tournaient  leurs 
regards,  quand  elles  cherchaient  le  pouvoir  exécutif  et  suprême  de 
l'Eglise. 

(2)  Dupin ,  Antoine  de  Dominis ,  ont  fait  de  vains  efforts  pour  af- 
faiblir ce  témoignage  décisif  en  faveur  de  l'autorité  du  Pape.  D'autre», 
ne  pouvant  en  éluder  la  force,  ont  nié  l'authenticité  de  la  lettre  de 
saint  Cyprien;  mais  des  protestants  mêmes  las  ont  réfutés.  —  Trad. 
inst.  Ev.,  tom.  II. 


TROISIEME  SIECLE.  209 

soit  celui  qui  l'administre,  clerc  ou  laïque,  chrétien  ou  infidèle, 
pourvu  qu'il  ne  change  rien  au  rit  institué  par  Jésus-Christ,  et 
qu'il  ait  l'intention  sérieuse  de  faire  ce  que  fait  l'Eglise.  Gela 
tient  à  ce  que  l'Incarnation,  ce  grand  acte  de  l'adoption  de  l'hu- 
manité par  le  Fils  de  Dieu,  avait,  à  elle  seule,  et  indépendam- 
ment de  la  création  postérieure  de  l'Eglise,  établi,  entre  la 
divinité  et  le  genre  humain  réconciliés ,  une  alliance  nouvelle 
et  intime,  qu'il  n'est  plus  possible'aux  hommes,  malgré  leur  per- 
versité, de  rompre  entièrement.  Ce  bénéfice  de  l'Incarnation 
échappa  complètement  à  la  conception  des  rebaptisants.  —  Ce- 
pendant ,  comme  plusieurs  hérétiques  des  premiers  siècles , 
entre  autres,  les  gnostiques,  erraient  sur  divers  points  delà 
Trinité ,  ils  avaient  altéré  la  forme  du  baptême.  Il  fallut  donc 
nécessairement  le  réitérer  à  ceux  qui  l'avaient  reçu  de  leurs 
mains.  De  là  vint  l'usage,  presque  universel  dans  l'Eglise  pri- 
mitive, de  rebaptiser  les  hérétiques  qui  se  convertissaient; 
parce  que  la  plupart,  à  raison  de  leurs  erreurs,  donnaient  un 
baptême  douteux  ou  invalide.  —  Aujourd'hui  encore,  on  agit 
de  même  à  l'égard  des  protestants,  parce  qu'on  n'est  pas  sûr 
qu'ils  observent  toutes  les  conditions  essentielles  de  la  forme. 
—  Au  commencement  du  me  siècle,  Agrippin,  évoque  de  Car- 
Ihage,  était  allé  plus  loin  :  confondant  la  validité  intrinsèque  du 
sacrement  avec  la  licéitô  de  son  administration ,  il  ne  mettait 
aucune  différence  entre  les  divers  hérétiques,  et  il  les  rebaptisait 
tous  sans  exception.  «  Agrippin,  dit  saint  Vincent  de  Lôrins,  . 
le  premier  de  tous ,  et  contrairement  aux  divins  canons ,  à  la 
règle  de  l'Eglise  et  à  la  coutume  des  anciens,  enseigna  que  le 
baptême  devait  être  toujours  renouvelé.  »  Il  donnait  pour  raison 
que  les  hérétiques  ne  peuvent  pas  conférer  la  grâce  et  la  vie 
spirituelle,  ne  l'ayant  pas  eux-mêmes.  Ce  raisonnement  impli- 
querait une  autre  erreur,  savoir  :  que,  dans  l'Eglise  même, 
quiconque  serait  en  état  de  péché  mortel,  ne  pourrait  valide- 
ment  administrer  un  sacrement.  —  Déjà  le  rigorisme  exagéré 
de  Tertullien  avait  incliné  et  trompé  sa  logique  dans  le  même 
sens. 

Saint  Cyprien  suivit  le  sentiment  et  la  pratique  d'Agrippin.  mtmi 
En  conséquence,  consulté  au  sujet  du  baptême  des  novatiens,  '  VJ,7  ' 
qui  n'altéraient  pas  la  forme  de  ce  sacrement,  il  décnla,  de      lePipe. 

Cours  i/histoire,  <4 


210  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

tarojet  concert  avec  deux  assemblées  d'évêques  (255,  256),  qu'il  était 
des"18  nul.  Selon  sa  coutume,  il  envoya  la  décision  à  Rome  pour  la 
hérétiques,  soumettre  au  pape  saint  Etienne,  qui  la  condamna,  sans  qu'on 
sache  la  teneur  des  injonctions  pontificales.  Les  pièces  nous 
manquent,  dit  le  savant  abbé  de  Solesmes,  D.  Guéranger,  pour 
savoir  si  c'était  une  décrétale  définitoire,  ou  simplement  une  dé- 
fense canonique  de  renouveler  le  baptême  conféré  dans  ces  con- 
ditions. —  Quoi  qu'il  en  soit,  Cyprien  jugea  et  crut  à  tort  qu'il 
s'agissait  non  d'une  question  dogmatique,  mais  d'un  simple 
point  de  discipline ,  sur  lequel  chaque  église  pouvait  garder  sa 
coutume.  «  En  cela,  dit-il,  nous  n'entendons  faire  violence  ni 
»  donner  la  loi  à  personne.  »  Il  fit,  en  conséquence,  une  nouvelle 
tentative  pour  soutenir  son  sentiment.  Il  assembla  donc,  le  1er 
septembre  256,  un  troisième  concile  de  quatre-vingt-cinq 
évèques.  Tous  partagèrent  l'avis  erroné  de  leur  chef.  —  Il  était 
affermi  dans  son  sentiment,  non-seulement  par  l'adhésion  des 
évèques  de  sa  province ,  mais  encore  par  l'approbation  de  plu- 
sieurs évèques  d'Orient ,  et  surtout  de  Firmilien ,  évèque  de 
Gésarée.  Ils  se  laissèrent  même  aller  l'un  et  l'autre ,  contre  le 
Pape,  à  une  vivacité  d'indignation  qu'il  n'est  pas  possible  d'ex- 
cuser, comme  l'avoue  saint  Augustin.  Firmilien  s'emporta  jus- 
qu'aux injures  (1). 


(4)  Msr  Tizzani ,  archevêque  de  Nisibe  et  professeur  à  la  Sapience, 
vient  de  publier  un  ouvrage  où  il  soutient  que  la  controverse  entre  le 
pape  saint  Etienne  et  saint  Cyprien ,  concernant  la  question  du  bap- 
tême des  hérétiques  ,  n'a  jamais  eu  lieu ,  et  que  les  documents  à  l'ap- 
pui sont  une  frauduleuse  invention  des  donatistes.  Le  savant  prélat 
ne  défend  pas  seulement  sa  thèse  comme  plus  probable  ;  sa  conviction 
est  entière  ,  et  il  l'appuie  d'un  volume  de  discussions  et  de  preuves. 
—  En  4733  et  4790,  deux  religieux  franciscains,  Raimond  Missori  de 
Venise  et  Marcellin  Molkembuhr  d'Allemagne ,  avaient  déjà  soutenu 
la  même  thèse.  —  Saint  Augustin  lui-même,  qui  vivait  sur  les  lieux, 
à  450  ans  de  distance  du  fait  controversé,  atteste  que  de  son  temps 
plusieurs  traitaient  de  falsification  et  de  mensonge  toute  l'histoire  du 
conflit  entre  le  Pape  et  saint  Cyprien.  —  Saint  Aug.,  Epist.  ad  Yin- 
centium  Rogatianum.  —  Mgr  Tizzani,  Le  célèbre  conflit  entre  saint 
Etienne  et  saint  Cyprien.  —  Revue  des  sciences  ecclésiastiques .  24 
mars  4863.  —  Mer  Freppel ,  dans  ses  savantes  Etudes  sur  saint  Cy- 
prien, etc.,  repousse  absolument  le  système  de  non  authenticité 
embrassé  par  M&r  Tizzani.  —  P.  Ramière,  p.  400. 


TROISIÈME  SIÈCLE. 


ÎH 


Saint  Cyprien  envoya  deux  députés  au  Pape ,  pour  lui  porter 
la  décision  du  dernier  concile  de  Carthage.  Mais  le  souverain 
Pontife  refusa  de  les  recevoir.  —  La  discussion,  après  avoir 
continué  sous  le  pontificat  de  Sixte  II,  successeur  de  saint 
Etienne,  finit  par  une  réconciliation  générale.  Les  évoques  d'A- 
frique renoncèrent  à  leur  opinion,  et  firent  même,  selon  le  té- 
moignage de  saint  Jérôme,  un  décret  pour  la  condamner.  La 
plupart  des  Orientaux  se  rétractèrent  aussi ,  au  rapport  de  saint 
Augustin  et  de  saint  Basile  (1).  Enfin,  la  question  fut  entière- 
ment terminée  en  Occident,  par  un  décret  du  concile  d'Arles,  en 
315,  et,  en  325,  dans  toute  l'Eglise,  parle  concile  général  de 
Nicée.  Ce  qui  triompha  définitivement,  comme  toujours,  ce  fut  la 
décision  romaine.  —  Quant  à  saint  Cyprien,  on  voit  dans  son 
livre  Du  bien  de  la  patience,  écrit  peu  de  temps  après  ces  contes- 
tations, qu'il  se  repentit  de  sa  résistance.  —  Saint  Augustin  nous 
apprend  aussi  que  ce  saint  évèque ,  dans  l'hypothèse  du  conflit, 
s'est  rétracté  avant  sa  mort,  et  qu'il  a  expié  cette  faute  par  son 
martyre.  —  Le  vénérable  Bède ,  le  plus  docte  et  le  plus  érudit  des 
écrivains  du  vne  siècle,  à  une  époque  où  subsistaient  encore  des 
monuments  perdus  depuis ,  dit  que  saint  Cyprien ,  égaré  de  bonne 
foi ,  eut  le  bonheur  de  comprendre  enfin  la  vérité ,  et  de  se  ranger 
à  la  foi  de  l'Eglise  et  au  sentiment  des  saints.  —  Ainsi  l'Eglise  ro- 
maine, résistant  aux  entraînements  du  génie  et  aux  vivacités  de 
ses  plus  chers  et  de  ses  plus  glorieux  enfants,  comme  aux  at- 
taques de  ses  ennemis,  a  maintenu  dans  son  intégrité  la  foi 
dont  nous  sommes  si  heureux  et  si  fiers. 

Quelques  critiques  modernes ,  à  la  suite  du  protestant  Blondel 
et  du  janséniste  Launoy ,  ont  prétendu  que,  dans  la  question  du 
baptême  des  hérétiques,  le  pape  saint  Etienne,  aussi  éloigné  de 
la  vérité  que  son  adversaire,  avait  cru  que  le  baptême  chez  les 
hérétiques,  était  toujours  valide,  même  quand  on  le  conférait  en 
viciant  la  forme.  —  Mais  cette  assertion  est  démentie  par  les 
monuments  les  plus  authentiques.  Pour  la  maintenir,  Dupin  a 
été  obligé  «  de  falsifier  visiblement  le  décret  d'Etienne ,  au  lieu 


Fanise» 
accusations 

des 

Protestants 

contre  le  pape 

S.  Etienne 

et 

l'infaillil'iliii- 

dc*papi-. 


(<)  Saint  Jérôme,  in  Lucifer.,  c.  8.  —  Saint  Augustin,  Contra 
Crescent.,  iiv.  3.  —  Epist.  93  ad  Vincentium.  —  Saint  Basile,  Epi- 
stol.  99  ad  Amphiloc.  —  D.  Guéranger,  Monarchie  pontif.,  p.  38-40. 
—  Gorini,  tom.  II,  pag.  414. 


212  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

de  le  traduire,  »  comme  le  remarque  Bossuet.  —  On  a  allégué 
également  un  écrit  anonyme,  attribué  à  saint  Etienne,  dans  le- 
quel ce  pontife  reconnaîtrait  comme  valide  le  baptême  des  mar- 
cionites,  réprouvé  plus  tard  par  le  concile  de  Gonslantinople. 
Mais  rien  ne  prouve  que  le  pape  saint  Etienne  soit  l'auteur  de 
cet  écrit.  De  plus,  il  est  possible  que  les  marcionites,  qui  va- 
riaient à  chaque  instant  dans  leur  croyance  et  leur  discipline, 
aient  changé  plus  tard  la  forme  du  sacrement,  qu'ils  avaient 
conservée  dans  le  principe.  —  Des  auteurs  protestants  ont  aussi 
reproché  au  pape  saint  Etienne  d'avoir  «  réintégré  et  traité 
comme  frères  »  deux  évèques  espagnols,  Basilides  et  Martial,  que 
le  pape  saint  Corneille  avait  destitués.  Le  but  avoué  de  ces  cri- 
tiques, ennemis  de  l'Eglise,  est  de  mettre  deux  papes  en  contra- 
diction, et  de  réduire  à  néant  V infaillibilité  de  l'un  ou  de 
l'autre.  Mais,  outre  que  ces  sortes  de  questions  n'atteignent  pas 
le  moins  du  monde  l'infaillibilité  des  papes ,  il  est  historiquement 
et  invinciblement  démontré  que  le  pape  saint  Corneille ,  pas 
plus  que  Lucius  son  successeur  et  prédécesseur  immédiat  de 
saint  Etienne,  n'a  été  pour  rien  absolument  dans  l'affaire  de  Mar- 
tial, évèque  de  Léon  ,  et  de  Basilides,  évèque  de  Mérida.  Le  pre- 
mier avait  été  déposé  dans  un  concile  d'Espagne ,  et  le  second 
y  avait  donné  sa  démission  (1). 
invasion  Sur  la  fin  du  règne  de  Dèce,  pendant  que  Borne   païenne 

d"  du'sareS    s'enivrait  du  sang  des  chrétiens,  le  nord  et  le  midi  commencèrent 
l'empire  ro-     à  lancer  contre  elle  ces  hordes  de  Barbares ,  qui  devaient  la  dé- 
mT'        chirer  durant  plusieurs  siècles,  et  la  faire  expirer,  ensuite,  au 
vers  l'an 251.  milieu  des  plus  douloureuses  convulsions  politiques.  Dieu,  dit 
Orose,  déchaîna  les  Barbares  qui  environnaient  l'empire  romain; 
on  les  vit  tournoyer  sur  sa  tète  coupable  comme  des  vautours  af- 
famés et  fondre  sur  lui  de  toutes  parts.  Le  doigt  de  Dieu,  écrit 
aussi  Salvien ,  poussait  les  Barbares  sur  toutes  les  plages,  comme 
le  fouet  vengeur  des  crimes  du  monde  romain.  —  Il  était  peut- 
être  moins  difficile,  selon  la  remarque  d'un  auteur  grave,  de 
créer  un  monde  nouveau  que  de  refaire  le  vieux.  La  plupart  des 
matériaux  de  celui-ci ,  trop  pourris  pour  entrer  dans  une  cons- 
truction durable,  semblaient  être  réprouvés  de  l'Architecte  divin. 

(1)  Hist.  de  l'infaillib.  des  Papes,  t.  I,  p.  U9-160. 


TROISIEME  SIECLE. 


213 


C'est  pourquoi  la  Providence  amenait,  à  grands  irais  et  à  grande 
vitesse,  des  lointaines  régions  du  nord  et  de  l'orient,  sur  le  sol 
où  elle  voulait  bâtir,  des  races  neuves,  au  sang  de  feu,  qu'au- 
cune digue  ne  pouvait  contenir,  aucun  échec  déconcerter,  et  dont 
la  mission  visible  était  de  renverser,  de  brûler,  de  détruire  pour 
cbàtier  sans  doute,  mais  aussi  pour  déblayer,  niveler,  en  un  mot, 
préparer  la  route  de  Dieu.  —  Les  Scythes  et  les  Perses  envahirent 
l'Asie;  les  Goths,  les  Bourguignons  et  une  foule  d'autres,  qui 
n'étaient  que  de  grandes  avant-gardes ,  ravagèrent  l'Europe.  — 
Ils  firent  plusieurs  martyrs  dans  les  Gaules,  entre  autres,  saint 
Didier,  évèque  de  Langres;  saint  Privât,  évèque  de  Mende;  saint 
Antide,  évèque  de  Besançon,  et  saint  Ausone  d'Angoulème,  qui 
furent  tous  mis  à  mort  par  Crocus,  roi  des  Allemands. 

L'empereur  Dèce,  surpris  par  les  Goths,  dans  la  Thracc, 
périt  au  milieu  d'un  marais,  en  251.  Son  nom  a  laissé  dans  le 
martyrologe  une  longue  trace  de  sang.  —  Gallus  et  Volusien , 
qui  lui  succédèrent,  continuèrent  la  persécution  contre  les  chré- 
tiens; mais  ils  ne  firent  que  passer.  —  La  pourpre  fut  donnée, 
on  253,  à  un  vieillard  ambitieux  et  faible ,  nommé  Valèrien,  qui 
se  montra  d'abord  favorable  au  Christianisme.  Mais,  en  257, 
un  de  ses  ministres,  nommé  Macrien ,  homme  impie,  adonné  à 
la  magie,  et  ennemi  juré  des  chrétiens,  lui  persuada  que  le 
salut  de  l'empire  était  attaché  au  culte  des  dieux,  et  qu'il  fallait 
punir  tous  ceux  qui  refuseraient  de  les  adorer.  Dans  cette  vue, 
Valèrien  publia  des  édits  sanglants  contre  les  fidèles.  —  Deux 
souverains  pontifes,  saint  Etienne  et  saint  Sixte,  furent  successi- 
vement immolés.  Pendant  que  l'on  conduisait  le  dernier  au  sup- 
plice ,  un  de  ses  diacres,  nommé  Laurent,  le  suivait  en  versant 
des  larmes  et  lui  disait  :  «  Où  allez-vous,  mon  père,  sans  votre 
tiLs'?  Saint  Pontife,  où  allez-vous,  sans  votre  ministre?  —  Con- 
solez-vous, mon  fils,  lui  répondit  le  pontife,  un  plus  grand 
combat  vous  est  réservé;  vous  me  suivrez  dans  trois  jours.  » 
—  Le  saint  diacre,  plein  de  joie,  se  prépara  au  martyre,  et 
distribua  aux  pauvres  tout  l'argent  qu'il  avait  entre  les  mains , 
et  môme  les  vases  sacrés,  dont  il  craignait  la  profanation.  Le 
préfet  de  Borne,  instruit  de  ces  aumônes,  crut  qu'il  avait  d'im- 
menses trésors,  et  le  somma  de  les  lui  livrer.  Laurent  lui  pré- 
senta une  foule  de  pauvres,  d'aveugles  et  de  malades  qu'il 


Huitième 
pcrotcvlioi 

MM 

Valoiïen. 
Au  257. 


Martyre 
fin  ilUcra 

S.  Laurent. 


de 


214  COURS  D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

nourrissait  et  soignait.  «  Voilà,  dit-il,  les  richesses  de  l'Eglise.  » 
Le  préfet  furieux  le  fit  déchirer  à  coups  de  fouet,  puis  étendre 
sur  un  gril  ardent,  où  le  saint  martyr  fut  brûlé  lentement.  Du- 
rant cet  horrible  supplice,  il  ne  cessa  de  louer  et  de  bénir  Dieu. 
Il  n'interrompit  sa  prière  que  pour  recommander  au  bourreau, 
avec  la  plus  grande  tranquillité,  de  tourner  son  corps,  quand 
il  fut  entièrement  rôti  d'un  côté.  —  Plusieurs  sénateurs,  frappés 
de  ce  courage  surhumain,  se  convertirent,  emportèrent  le  corps 
du  saint  sur  leurs  épaules,  et  l'inhumèrent  dans  une  grotte  où 
il  se  fit  beaucoup  de  miracles.  —  Saint  Adrias  et  sainte  Pauline 
sa  femme ,  Néon  et  Marie  leurs  enfants ,  saint  Hippolyte  et  une 
infinité  d'autres  souffrirent  aussi  le  martyre  dans  la  même  ville. 
L'Eglise  de  Garthage  ne  se  signala  pas  moins  que  celle  de 
s.  Cyprien.  Rome.  Saint  Gyprien  fut  arrêté  et  envoyé  en  exil,  avec  plusieurs 
évèques,  un  grand  nombre  de  prêtres  et  une  multitude  de 
fidèles.  Un  an  après ,  il  fut  rappelé  et  comparut  devant  le  pro- 
consul d'Afrique,  qui  lui  dit  :  «  L'empereur  vous  ordonne  de 
sacrifier  aux  dieux.  —  Je  n'en  ferai  rien,  lui  répondit  le  saint, 
je  ne  reconnais  qu'un  seul  Dieu,  qui  a  fait  le  ciel  et  la  terre. 
—  Pensez  à  vous,  reprit  le  juge.  —  Dans  une  affaire  si  juste, 
il  n'y  a  pas  à  délibérer,  »  répliqua  Gyprien.  —  Ayant  été  con- 
damné à  avoir  la  tète  tranchée,  il  s'écria  :  Deo  gratias!  Quand 
l'exécuteur  parut,  il  l'embrassa  et  lui  donna  vingt-cinq  écus 
d'or.  On  recueillit  son  sang  dans  des  linges  que  l'on  conserva 
religieusement.  Son  corps  fut  enterré  près  du  lieu  du  supplice , 
et  on  y  bâtit  deux  églises  en  son  honneur! 
Nombreux  La  persécution  ne  fut  point  apaisée  à  Garthage  par  la  mort  de 
f"1  Afrique,  samt"  Gyprien;  il  y  eut  encore  une  foule  de  martyrs  de  tout  sexe 
en  Espagne,  et  de  [0X1[  âge>  Les  pjus  célèbres  furent  huit  prêtres  ou  diacres  , 
h»  Gaules,  etc.  disciples  du  saint  évêque,  qui  eurent  la  tête  tranchée ,  après 
avoir  été  enfermés  pendant  six  semaines  dans  un  cachot  infect 
et  profond ,  où  ils  commencèrent  à  subir  tout  vivants  la  décom- 
position et  le  lent  travail  du  tombeau.  —  A  Utique,  le  nombre 
des  martyrs  fut  si  grand,  que  les  bourreaux  ne  pouvaient  suffire 
aux  exécutions.  Près  de  deux  cents  chrétiens  furent  précipités 
à  la  fois  dans  une  fosse  remplie  de  chaux  vive.  Cette  triste  héca- 
tombe fut  appelée  la  Masse-blanche.  —  La  persécution  fut 
encore  plus  violente  en  Numidie.  Près  de  Cirtha,  aujourd'hui 


TROISIEME  SIÈCLE. 


215 


Constantine,  on  fit  un  massacre  effroyable  des  fidèles.  Le  nombre 
des  confesseurs  était  si  considérable ,  que  pour  prévenir  la  con- 
fusion ,  on  en  forma  une  longue  haie ,  aux  bords  et  le  long  du 
Rummel ,  en  aval  de  Constantine ,  et  les  bourreaux  la  parcou- 
raient rapidement  en  abattant  les  tètes.  La  multitude  des  morts 
fut  telle ,  qu'elle  eût  arrêté  le  cours  de  la  rivière  ,  si  on  les  avait 
jetés  au  môme  endroit.  —  L'Espagne  offrit  à  Dieu,  en  259,  les 
prémices  de  ses  martyrs  dans  saint  Fructueux,  évèque  de 
Tarragone ,  qui  fut  brûlé  vif,  avec  les  deux  diacres  Augure  et 
Euloge.  On  voit,  par  un  sermon  de  saint  Augustin,  que  les 
fidèles  de  ce  royaume  conservèrent  avec  soin  leurs  reliques  ,  et 
que,  le  jour  de  leur  fête,  on  lisait  publiquement  les  actes  de 
leur  martyre. 

Les  Gaules  eurent  aussi  un  grand  nombre  d'illustres  victimes, 
entre  autres,  saint  Saturnin,  évêque  de  Toulouse,  et  saint  Denys 
évèque  de  Paris.  Ainsi  pensent  du  moins  la  plupart  de  ceux 
qui,  d'après  un  passage  de  saint  Grégoire  de  Tours,  rapportent 
au  me  siècle  l'arrivée  de  ces  deux  saints  dans  nos  contrées.  — 
Saint  Saturnin  fut  attaché  par  les  idolâtres  à  un  taureau ,  qui 
le  traîna  et  le  mit  en  pièces  dans  les  rues  de  sa  ville  épiscopale. 
Plus  tard,  saint  Exupère,  évèque  de  Toulouse,  bâtit  une  église 
en  l'honneur  du  martyr,  et  y  fit  déposer  ses  reliques.  —  Saint 
Denys  fut  décapité  avec  le  prêtre  Rustique  et  le  diacre  Eleuthère, 
sur  une  montagne  voisine  de  Paris ,  appelée  depuis  Montmartre 
ou  Mont  des  Martyrs.  Sainte  Geneviève  lit  élever  une  église  en 
l'honneur  de  saint  Denys,  et  les  reliques  du  glorieux  martyr  ont 
été  déposées,  ensuite,  dans  la  célèbre  abbaye  qui  porte  son 
nom.  —  Saint  Patrocle,  homme  de  qualité  de  la  ville  de  Troyes, 
et  un  grand  nombre  d'autres  furent  aussi  martyrisés  dans  les 
Gaules.  —  Saint  Denys  d'Alexandrie  fut  exilé  avec  plusieurs 
fidèles,  et  eut  beaucoup  à  souffrir.  —  A  Gésarée,  en  Gappadoce, 
un  jeune  enfant,  nommé  Cyrille,  remplit  toute  la  ville  d'une 
sainte  admiration.  Chassé  de  la  maison  paternelle  par  des  pa- 
rents païens,  et  traduit  devant  le  juge,  il  méprisa  ses  menaces 
et  ses  caresses.  «  Je  ressens  une  vraie  joie ,  disait  cet  admirable 
enfant,  de  souffrir  les  rebuts  et  les  mépris.  On  m'a  banni  de 
ma  maison;  mais  une  autre  infiniment  plus  désirable  m'est 
réservée;  et  la  mort  que  vous  regardez  comme  le  dernier  de» 


Martyre 

de  S.  Cyrille 

à  Césarér. 

de 
Cappatioc*. 


816  COURS  D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

malheurs,  est  la  porte  qui  conduit  à  celte  félicité  suprême.  » 
Comme  les  assistants  fondaient  en  larmes,  «  Vous  devriez  plutôt, 
leur  dit-il,  vous  réjouir  et  me  féliciter  de  mon  bonheur.  »  Il 
marcha  ensuite  au  bûcher  avec  une  sainte  allégresse. 

La  ville  de  Césarée  en  Palestine  eut  la  douleur  de  voir  l'apos- 
tasie d'un  prêtre,  nommé  Saprice,  qui  refusa,  jusqu'au  lieu  du 
supplice ,  de  pardonner  à  un  laïque  appelé  Nicéphore  ;  mais 
cette  tache  fut  lavée  par  le  sang  même  de  ce  dernier,  qui  mou- 
rut à  la  place  du  malheureux  Saprice.  —  A  Noie  en  Gampanie, 
deNoie!  un  autre  Pretre>  samt  Félix,  releva  l'honneur  du  sacerdoce  par 
sa  charité,  et  par  son  courage  à  supporter  les  épreuves  les  plus 
longues  et  les  plus  dures  pour  le  nom  de  Jésus-Christ.  Mis  en 
prison,  chargé  de  chaînes  et  étendu  sur  des  têts  de  pots  cassés, 
il  fut  délivré  par  un  ange.  Le  saint  confesseur,  ayant  une 
seconde  fois  échappé  au  bourreau  par  miracle ,  put  achever  sa 
carrière  à  Noie,  dans  l'exercice  de  la  charité  et  de  toutes  les 
vertus  chrétiennes.  Son  culte  y  devint  très-célèbre,  et  il  s'opéra 
une  quantité  de  miracles  par  son  intercession. 
lin  terrible  Le  sang  chrétien  coulait  ainsi  partout,  en  vertu  des  édits  de 
f!o  rempereur  ya]érien,  quand  la  vengeance  divine  frappa  ce  malheureux 
Auréiien  em-  prince  d'une  manière  terrible.  Vaincu  et  pris  par  les  Perses , 
pawr.  il  devint  le  jouet  de  leur  roi,  Sapor,  qui  le  lit  écorcher  vif, 
après  s'en  être  servi ,  pendant  sept  ans,  comme  d'étrier  pour 
monter  à  cheval ,  fier  de  fouler  ainsi  aux  pieds  la  grandeur  ro- 
maine. —  L'empire  alors  fut  partagé  et  désolé  par  trente  tyrans. 
—  Gallien,  fils  de  Valérien,  prévalut.  Il  arrêta  la  persécution, 
et  fit  même ,  en  262,  un  rescril  qu'il  adressa  aux  évèques  d'E- 
gypte, pour  remettre  les  chrétiens  en  possession  de  tous  les 
lieux  sacrés  qui  leur  avaient  appartenu.  Il  y  eut  cependant 
quelques  martyrs  sous  son  règne,  entre  autres,  saint  Marin,  de 
Césarée  en  Palestine.  — Gallien  était  d'une  mollesse  excessive, 
et  fut  assassiné  en  268.  —  L'armée  qui  le  fit  périr,  lui  donna 
pour  successeur  Claude ,  général  expérimenté  ,  qui  fut  emporté 
par  une  fièvre  maligne,  en  270,  et  laissa  l'empire  à  Auréiien. 
Hérésies  L'année  même  de  son  avènement  au  trône  impérial,  Auréiien 

d,n  dfSS  fut  Prie  Par  Ies  cnrél'ens  de  faire  intervenir  son  pouvoir  dans 
de  samosate.  une  affaire  qu'il  est  important  de  remarquer.  Deux  nouveaux 
De  25^270.  sectaires  venaient  de  paraître  :  Sabellius,  né  à  Ptolémaïs,  et 


TROISIÈME  SIÈCLE.  217 

disciple  de  Noët,  et  Pau)  de  Samosate,  évèque  d'Antioche.  — 
Sabellius  renouvela  les  erreurs  de  son  maître  :  Il  enseignait 
qu'il  n'y  a  en  Dieu  qu'une  seule  personne,  le  Père,  dont  le  Fils 
et  le  Saint-Esprit  émanent,  à  titres  d'attributs  ou  d'opérations 
distinctes,  sans  constituer  de  véritables  hypostases;  ou  plutôt, 
Sabellius  ne  regardait,  dans  la  Trinité,  le  Père,  le  Fils  et  le 
Saint-Esprit,  que  comme  trois  formes,  trois  développements  ou 
comme  trois  faces  de  la  même  personne;  s'il  conservait  le  mot 
personne,  c'était  dans  le  sens  figuré  de  personnage ,  rôle,  etc. 
Dieu,  selon  lui,  est  donc  essentiellement  unipersonnel,  mais 
susceptible  de  se  déployer  par  des  opérations  diverses  :  il  de- 
vient trinité  par  ses  rapports  avec  le  monde,  avec  Jésus-Christ, 
avec  l'Eglise.  —  La  monade,  ou  la  vie  divine  prise  confusément, 
est  susceptible  de  se  développer  en  triade.  Elle  s'irradie,  s'épa- 
nouit dans  le  monde,  et  devient  Père.  Elle  s'unit,  par  une  autre 
irradiation  ou  une  autre  force,  à  l'Homme-Christ,  et  elle  devient 
Fils.  Enfin,  par  une  troisième  irradiation  ou  une  troisième  force, 
elle  opère  dans  l'Eglise  chrétienne,  et  elle  devient  Saint-Esprit. 
L'Eglise  serait  la  troisième  personne  dans  la  divinité,  comme  le 
Créateur  aurait  été  la  première,  et  Jésus  était  la  seconde.  Ainsi, 
il  y  a  bien  une  différence  entre  le  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit, 
mais  ce  n'est  ni  une  différence  personnelle,  ni  une  différence 
éternelle.  Ce  ne  sont  pas  simplement  trois  noms,  trois  faces  de 
Dieu,  comme  créateur,  rédempteur,  sanctificateur  :  ce  sont 
trois  forces,  trois  irradiations  distinctes  et  produites  dans  le 
temps.  L'expression  grecque  dont  les  sabelliens  avaient  cou- 
tume de  se  servir,  quand  ils  voulaient  dire  que  la  divinité  était 
devenue  Père,  Fils,  etc.,  signifiait  qu'elle  s'était  étendue,  élar- 
gie. La  Trinité  est  donc  une  expansion  temporaire  de  la  vie 
divine.  —  Selon  la  foi  catholique,  au  contraire,  Dieu  est  en  lui- 
même  éternellement  et  immuablement  Père ,  Fils  et  Saint- 
Esprit;  il  ne  l'est  pas  seulement  devenu  avec  le  monde,  avec 
l'Incarnation,  avec  l'Eglise  (1).  —  Sabellius  semblait  admettre 

(1)  Le  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit  n'étant,  selon  les  sabelliens, 
que  des  révélations,  des  manifestations,  des  développements  de  la 
monade,  que  l'on  ne  connaît  point,  puisqu'elle  ne  se  révèle  que  comme 
Père,  Fils  et  Saint-Esprit,  et  non  point  comme  monade,  toute  l'idée 
que  le  chrétien  se  fait  do  Dieu  disparait.  C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  saint 


3i8  COURS  DHISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 

que  le  Père  s'était  réellement  incarné  dans  Jésus-Christ,  comme 
le  croyaient  les  patripassiens.  Par  conséquent ,  comme  eux,  il 
exagérait  pour  ainsi  dire  la  divinité  de  Jésus-Christ.  —  Praxéas 
avait,  le  premier,  développé  systématiquement  le  Modalisme. 
Sabellius ,  doué  d'un  esprit  subtil,  intrigant  et  opiniâtre,  mais 
de  peu  de  jugement,  lui  donna  la  dernière  forme.  Cet  héré- 
siarque fut  condamné  dans  un  concile  tenu  à  Rome,  en  258. 

Paul  de  Samosate,  de  mendiant  devenu  prélat  courtisan,  ce 
qui  était  mendier  encore,  avait  les  faveurs  de  Zénobie,  reine 
de  Palmyre.  De  mœurs  plus  que  suspectes,  d'un  caractère  ar- 
rogant et  altier,  aimant  l'éclat , et  le  faste,  sans  probité,  sans 
honneur,  il  s'était  ramassé  en  peu  de  temps  une  fortune  consi- 
dérable, et  il  affectait  le  luxe  des  magistrats  et  des  proconsuls. 
Sa  chaire  épiscopale  ressemblait  au  tribunal  des  gouverneurs 
de  province ,  et  il  voulait  des  applaudissements  pour  relever 
l'éloquence  de  ses  discours.  On  dit  même  qu'il  alla  jusqu'à 
faire  chanter  des  hymnes  à  sa  louange,  dans  l'église  d'Antioche. 
Ces  chants  sacrilèges,  exécutés  par  des  actrices,  furent  inau- 
gurés aux  fêtes  de  Pâques.  —  Zénobie,  juive  de  naissance  et 
d'un  caractère  viril,  s'adressa  à  Paul  pour  connaître  la  doctrine 
des  chrétiens,  et  se  montrait  peu  disposée  à  croire  des  vérités 
au-dessus  de  sa  raison.  Pour  affaiblir  sa  répugnance ,  le  théolo- 
gien courtisan  chercha  à  dépouiller  le  Christianisme  de  ses 
mystères ,  et  à  substituer  un  rationalisme  impie  à  l'antique  foi 
de  son  troupeau.  Il  soutint  que  Jésus-Christ  n'était  pas  propre- 
ment et  substantiellement  le  Verbe,  la  Sagesse  et  le  Fils  unique 
de  Dieu,  mais  un  homme  divinisé,  en  qui  le  Verbe  de  Dieu 
s'était  manifesté.  Jésus-Christ  n'était  donc  pas  Fils  de  Dieu  par 
nature,  et  par  suite,  il  était  Dieu,  non  par  substance,  non 
éternellement,  mais  par  prédestination.  Il  y  avait  en  lui  deux 
personnes,  l'une  Fils  de  Dieu  par  nature;  l'autre  Fils  de  David. 
Toutefois ,  le  Verbe  lui-même  selon  Paul ,  n'était  pas  une  per- 
sonne réelle ,  une  subsistance  divine ,  mais  un  attribut  de  la 
divinité.  —  On  nomma  les  disciples  de  ce  sectaire,  paulianistes. 

Grégoire  de  Nazianze  que ,  lorsque  les  sabelliens  ramènent  tout  a  une 
seule  personne,  ils  anéantissent  toutes  les  personnes;  et  il  les  accuse, 
en  conséquence,  d'athéisme,  comme  les  ariens  de  polythéisme.  (Mœh- 
ler,  Vie  de  S.  Athan.,  t.  II,  p.  4o4.) 


TROISIEME  SIECLE. 


219 


Paul  de  Samosate  est  regardé  avec  raison  comme  le  précurseur 
des  ariens  et  des  nestoriens  tout  à  la  fois.  —  Outre  l'hérésie,  il 
était,  comme  nous  l'avons  dit,  accusé  de  mauvaises  mœurs  et 
d'injustices  criantes.  Il  fut  condamné,  en  264,  268  et  269,  dans 
trois  conciles  d'Antioche;  mais,  soutenu  par  la  reine  de  Palmyre, 
l'hérésiarque  s'obstinait  à  conserver  son  titre  et  à  demeurer 
dans  la  maison  épiscopale,  bien  qu'on  eût  mis  un  autre  évèque 
à  sa  place,  et  que  sa  déposition  et  la  nomination  de  Domnus, 
suii  successeur,  eussent  été  communiquées  au  pape  saint  Denys. 
—  L'empereur  Aurélien  ayant  vaincu  Zénobie ,  les  chrétiens 
s'adressèrent  à  lui  pour  faire  cesser  ces  troubles.  Ce  prince, 
selon  le  témoignage  formel  d'Eusèbe,  «  ordonna  que  la  maison 
épiscopale  avec  toutes  ses  dépendances,  fut  cédée  à  celui  des 
deux  prélats  qui  était  en  communion  avec  l'évèque  de  Rome  et 
reconnu  par  lui;  »  tant  il  était  notoire,  même  aux  yeux  des 
païens,  que  ceux-là  seuls  étaient  de  vrais  évoques  que  le  Pape 
reconnaissait  pour  tels.  «  Les  païens,  poursuit  Eusèbe,  savent 
que  les  vrais  chrétiens  sont  en  communion  avec  Rome  (1).  « 

Les  hérésies  de  Sabellius  et  de  Paul  de  Samosate  ne  firent 
pas  beaucoup  de  progrès.  Mais  il  n'en  fut  pas  de  même  de  celle 
des  manichéens,  qui  parut  peu  de  temps  après,  en  277,  sous  le 
règne  de  Probus.  Né  en  Perse,  d'une  mère  esclave,  l'an  240, 
Coubric ,  plus  tard  surnommé  Manès  ou  Manichée ,  qui  signifie 
Paraclet,  fut  acheté  à  huit  ans  et  adopté  par  une  femme  de 
Ctésiphon  qui  le  fit  élever  par  les  mages.  Doué  d'une  grande 
capacité,  il  profita  merveilleusement  de  l'instruction  que  lui  fit 
donner  sa  mère  adoptive.  Il  devint  habile  dans  la  géométrie, 
l'astronomie,  la  musique  et  la  peinture.  Il  s'appliqua  aussi  à 
l'étude  de  l'Ecriture  sainte,  et  encore  plus  à  celle  des  philo- 
sophes orientaux,  dont  il  avait,  dit-on  ,  trouvé  les  écrits  dans  la 
bibliothèque  de  sa  bienfaitrice.  Emporté ,  soit  par  le  délire  de 
son  imagination,  soit  plutôt  par  le  désir  d'une  fausse  renom- 
mée, Manès  se  présenta  au  monde  comme  le  successeur  ou  l'imi- 
tateur de  Jésus-Christ,  l'Apôtre  du  Christ,  disait-il,  comme  le 
Paraclet  promis   dans  l'Evangile ,  qui   devait  enseigner  toute 


Remarquable 
jugement 

de 
l'empereur 

AuréliPii 
contre  Paul 
de  Samosate. 


Hérésie 

des 

Manichéens 


(<)  Eusèbe,  Hist.,  liv.  7,  c.  30.  —  Trad. 
mant,  2e  livraison.  —  Fleury,  t.  VIII 


inst.  Ev.,  \.  —  Lenor- 


220  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

vérité.  —  Pour  séduire  plus  aisément  la  multitude,  il  se  vantait 
d'épurer  le  Christianisme  et  de  faire  des  miracles.  —  Sapor,  roi 
de  Perse,  lui  demanda  la  guérison  de  son  fils  dangereusement 
malade.  Mais  l'enfant  étant  mort  entre  les  mains  du  prétendu 
thaumaturge,  le  roi  le  fit  mettre  en  prison.  Manès  s'échappa 
après  avoir  tué  le  geôlier,  et  continua  son  rôle  d'imposteur  et  de 
prophète.  Sapor  irrité  parvint  à  le  ressaisir  et  le  fit  écorcher  vif, 
en  277. 

La  fin  terrible  de  l'hérésiarque  n'empêcha  pas  ses  disciples 
de  répandre  sa  doctrine ,  qui  était  un  mélange  de  panthéisme 
et  de  dualisme  emprunté  à  Zoroastre,  de  stoïcisme  et  de  quié- 
tisme.  Le  point  de  départ  était  la  recherche  de  l'origine  du  bien 
et  du  mal.  Pour  expliquer  ce  mystère,  Manès  admettait  deux 
premiers  principes,  éternels,  indépendants  et  de  nature  con- 
traire ,  qui  rappellent  les  deux  génies  créateurs  de  Zoroastre  : 
Ormuzd  et  Ahriman  :  l'un  bon  et  l'autre  mauvais.  Il  appelait 
le  bon,  prince  de  la  lumière;  et  le  mauvais,  prince  des  ténèbres. 
Le  monde,  selon  lui,  avait  été  fait  du  mélange  du  bien  et  du 
mal.  Le  mauvais  principe  avait  produit  cinq  éléments  :  la  fu- 
mée, les  ténèbres,  le  feu  mauvais,  la  mauvaise  eau  et  le  mau- 
vais vent.  Le  principe  bon  en  fit  cinq  autres  pour  détruire  ceux 
de  son  rival  :  l'air,  la  lumière,  le  bon  feu,  la  bonne  eau  et 
le  bon  vent.  Dans  la  lutte,  ces  divers  éléments  se  mêlèrent ,  et 
ce  mélange  forma  le  monde.  Voilà  la  base  de  la  théologie  dog- 
matique de  Manès.  —  Ses  sectateurs  la  développèrent  ensuite, 
de  telle  sorte  qu'on  ne  sait  pas  toujours  distinguer  ce  qui  est  du 
maître  de  ce  qui  appartient  aux  disciples.  —  Quoi  qu'il  en  soit, 
ils  détruisaient  la  religion  tout  entière,  et  mirent  à  la  place 
des  chimères ,  des  extravagances  et  des  absurdités.  —  Pour 
rendre  compte  du  mystère  de  la  Trinité,  ils  disaient  que  le  rôrc 
était  la  lumière  la  plus  reculée;  le  Fils,  la  lumière  qui  se  mani- 
feste dans  le  soleil;  le  Saint-Esprit,  la  lumière  qui  réside  dans 
l'air.  Ils  rejetaient  tout  l'Ancien  Testament,  comme  venant  du 
mauvais  principe.  Ils  niaient  les  mystères  de  l'Incarnation  et  de 
la  Rédemption.  Jésus-Christ,  selon  eux,  n'avait  pris  qu'un  corps 
fantastique;  Manès  l'appelait  l'homme  primitif,  né  de  la  M en 
de  la  vie,  fille  elle-même  du  principe  bon.  La  résurrection 
future  des  corps  et  l'éternité  des  peines  étaient  des  fables.  Ils 


TROISIÈME  SIÈCLE.  Î9A 

traitaient  d'idolâtrie  le  culte  des  Saints  et  l'honneur  rendu  aux 
reliques  et  aux  images.  Les  sacrements  étaient  inutiles  et  môme 
une  chose  abominable.  Cependant,  ils  se  réservaient  un  bap- 
tême et  une  eucharistie,  qui  consistaient  en  d'horribles  profana- 
tions. Ils  enseignaient  que  l'homme  avait  deux  âmes,  l'une 
bonne,  et  l'autre  mauvaise,  et  que  les  plantes  étaient  animées, 
en  sorte  que  c'était  un  crime  de  les  détruire ,  etc. 

A  ce  bizarre  assemblage  de  rôvjeries  spéculatives  et  de  néga- 
tions antichrétiennes  ,  ils  joignaient  une  morale  infâme.  Ils 
niaient  la  liberté  de  l'homme,  condamnaient  le  mariage,  et  se 
livraient  sans  scrupule  aux  actions  les  plus  criminelles,  en  les 
attribuant  à  l'empire  irrésistible  de  l'âme  mauvaise.  Le  culte 
manichéen,  dit  Darras,  était  une  perpétuelle  débauche.  Ils  ré- 
prouvaient la  guerre ,  le  gouvernement  civil  et  toute  espèce 
d'autorité.  Ils  interdisaient  l'agriculture ,  parce  qu'elle  exposait 
à  des  meurtres;  ils  en  mangeaient  néanmoins  les  produits, 
mais  après  avoir  auparavant  maudit  les  cultivateurs.  Quelques- 
unes  des  sectes  manichéennes  (1)  jugèrent,  au  contraire,  qu'on 
faisait  une  bonne  action  en  délivrant  par  là  une  âme  des  liens 
qui  l'attachaient  à  la  matière.  —  Une  pareille  raison  pouvait  au- 
toriser l'homicide. 

De  semblables  principes  tendaieni  à  la  dissolution  immédiate 
de  tout  Etat,  de  toute  société  et  de  toute  civilisation.  Aussi  les 
manichéens  furent-ils  sévèrement  poursuivis  par  les  souverains 
même  païens.  Dioclétien  les  condamna  au  feu,  à  la  décapitation, 
et  à  l'exil  (2). 

La  crainte  des  châtiments,  l'absurdité  de  leurs  principes,  et 
l'infamie  de  leur  morale  ,  rendirent  la  secte  hypocrite,  parjure, 
amie  du  secret  et  des  ténèbres.  Elle  se  propageait  dans  l'ombre, 
et  avait  un  zèle  et  une  adresse  incroyables  pour  s'insinuer  dans 
les  esprits  «l  se  faire  des  partisans.  Ils  se  reconnaissaient  à  une 
certaine  manière  de  se  serrer  la  main.  La  doctrine  n'était  livrée 
qu'à  demi-mots.  De  toutes  les  hérésies ,  le  Manichéisme  est  celle 


r     (1)  Théodoret  comptait  de  son  temps  plus  de  soixante-dix  sectes 
manichéennes. 

(2)  En  Afrique,  où  ils  étaient  peu  influents,  saint  Augustin  ne  vou- 
lait pas  qu  on  les  poursuivit. 


u  liai  :,-, 

son  alii,  i  i 


têOUd 


222  cours  d'histoire  eoclesi astique. 

qui  a  subsisté  le  plus  longtemps.  Aucune  secte  ne  s'est  repro- 
duite aussi  souvent  et  sous  des  formes  plus  différentes.  Son 
organisation  puissante  attirait  les  ambitieux;  ses  initiations 
mystérieuses  séduisaient  les  esprits  téméraires ,  et  la  débauche 
y  entraînait  la  jeunesse.  Quelques  aspirations  élevées,  des  pro- 
messes sublimes  servaient  d'appas  aux  âmes  généreuses.  —  De 
la  Perse,  où  elle  était  née,  elle  s'étendit  jusqu'aux  extrémités 
de  l'Occident,  à  Rome,  à  Carlhage,  etc.  —  Au  vu8' siècle,  ces 
hérétiques  prirent  le  nom  de  pauliciens ,  soit  d'un  certain  Paul, 
qui  rajeunit  l'ancienne  doctrine  par  l'autorité  qu'il  avait  su 
acquérir,  soit  à  cause  de  leur  vénération  affectée  pour  les  écrits 
et  la  personne  de  l'Apôtre  saint  Paul.  —  Ils  pénétrèrent  alors 
dans  la  Thrace  et  dans  les  vallées  de  l'Hémus.  D'accord  avec 
les  Sarrasins ,  ils  y  exercèrent  de  tels  ravages  au  ix8  siècle ,  sous 
le  règne  de  Théodora,  que  cette  impératrice  fut  obligée  d'en- 
voyer contre  eux  des  forces  considérables.  —  Au  commence- 
ment du  xi8  siècle,  ils  s'introduisirent  en  Italie,  et  de  l'Italie 
en  France,  sous  différents  noms,  tirés  tantôt  d'un  de  leurs  chefs, 
tantôt  d'une  nouvelle  modification  donnée  à  la  doctrine  com- 
mune. De  là,  cette  horde  de  sectaires  :  cathares,  bulgares,  pa- 
tarins,  cotereaux,  henriciens,  pétrobusiens,  albigeois,  etc.,  qui 
se  rendirent,  plus  tard,  si  terribles  dans  le  Languedoc  et  la  Pro- 
vence. —  Les  philosophes  du  xvm8  siècle  ont  témoigné  une 
prédilection  marquée  pour  ces  sectaires,  c  On  n'a  vu  longtemps, 
disent-ils,  que  des  hérétiques  dans  ces  hommes,  dans  lesquels 
il  faut  voir  les  précurseurs  de  la  civilisation  moderne.  Les  albi- 
geois tirent  leur  origine  des  manichéens  d'Arménie;  ils  avaient 
pour  but  de  régénérer  les  mœurs  de  la  société  européenne.  » 
—  Bayle  avait  déjà  fait  tous  ses  efforts  pour  les  justifier.  — 
Condorcet,  qui  les  appelle  «  les  hommes  du  Midi,  »  ajoute  a  qu'ils 
avaient  adopté  un  Christianisme  épuré.  »  —  Cette  prédilection 
des  philosophes ,  et  les  nombreux  rapports  qui  existent  entre  la 
doctrine  des  illuminés  modernes  (1)  et  celle  de  ces  hérétiques, 
prouvent,  dit  Barruel,  ou  du  moins  font  grandement  présumer, 
dit  le  savant  Hurter,  que  le  Manichéisme  dure  encore  aujour- 

(4)  Ces  rapports  sont  signales  par  Barruel,  Jacobinisme  dévoilé, 
tom.  II;  et  par  Hurter,  Vie  d'Innocent  III,  tom.  III.  —  Nicolas,  Du 
protest.,  p.  359.  —Voyez  aussi  Bossuet.  Hist.  des  Var.,  liv.  XI. 


TROISIÈME  SIÈCLE. 


223 


d'hui,  et  que  le  reptile  hideux,  nourri  dans  les  antres  ténébreux 
de  la  franc-maçonnerie,  tire  son  origine  du  sectaire  et  assassin 
persan  (1).  —  Le  Manichéisme  fut  donc  comme  une  gangrène 
qui  s'attacha  au  corps  social  et  ne  le  quitta  plus. 

L'empereur  Aurélien  ,  qui  ne  s'était  pas  montré  contraire 
aux  chrétiens  au  commencement  de  son  règne,  changea  de  con- 
duite à  la  fin.  Ce  prince  se  proposait ,  au  rapport  de  plusieurs 
auteurs,  de  gagner  l'affection  du  sénat  en  poursuivant  les  en- 
nemis de  ses  dieux.  Il  était  naturellement  dur  et  sanguinaire, 
et  il  avait  dans  son  conseil  des  hommes  hostiles  à  l'Eglise  dont 
il  écouta  les  calomnies.  Fils  d'une  prêtresse  du  soleil ,  il  était 
aussi  très-superstitieux  et  fort  prévenu  en  faveur  des  divinations, 
pour  lesquelles  les  fidèles  professaient  le  plus  profond  mépris. 
Quand  il  eut  réprimé  les  barbares ,  reconquis  les  provinces 
perdues,  et  rétabli  la  discipline  militaire  parmi  les  légions,  il 
publia  contre  les  chrétiens  un  sanglant  édit  qu'il  fit  parvenir 
jusqu'aux  extrémités  de  l'empire.  Le  sang  chrétien,  pour  la 
neuvième  fois ,  inonda  le  monde.  —  Un  des  plus  illustres  mar- 
tyrs de  cette  persécution  fut  saint  Conon ,  qui  souffrit  à  Iconium 
en  Isaurie.  Le  juge  lui  demanda  s'il  avait  des  enfants.  «  J'en  ai 
un,  répondit  le  saint,  et  je  voudrais  bien  qu'il  eût  part  à  mon 
bonheur.  »  On  l'envoya  aussitôt  chercher,  et  ils  furent  con- 
damnés tous  les  deux  au  même  supplice.  On  leur  coupa  les 
mains  avec  une  scie  de  bois ,  on  les  étendit  sur  un  brasier,  et 
on  les  plongea  ensuite  dans  une  chaudière  d'huile  bouillante, 
où  ils  rendirent  l'esprit  en  louant  Dieu.  —  Un  saint  berger, 
nommé  Marnas ,  célébré  par  saint  Basile  et  par  saint  Grégoire 
de  Nazianze ,  souffrit  à  Gésarée  en  Cappadoce.  A  Préneste  ou 
Palestrine,  saint  Agapit,  âgé  seulement  de  quinze  ans,  fit  éclater 
un  courage  si  admirable,  qu'il  convertit  le  greffier  du  tribunal  : 
ils  furent  décapités  tous  les  deux.  —  Le  pape  saint  Félix,  et 
saint  Sabas ,  officier  dans  les  troupes  romaines ,  furent  marty- 
risés à  Rome.  —  A  Porto,  on  exécuta  saint  Eutrope  et  ses  deux 
sœurs,  sainte  Bonose  et  sainte  Zozime,  avec  cinquante  soldats 
convertis  par  leurs  exhortations.  —  En  Gaule,  dans  l'Auxerrois, 


Neuvièut 

perséeatioa 

nu 

Aun'lien. 

An  2Ti. 


Principaux 
martyrs. 


(i)  Fleury,  Hist.,  tom.  II.  —  Dict.  des  hérés.  —  Bergier,  Dict.  théol. 
■  Univ.  cath.,  4847.  —  Alzog.,  tom.  I. 


221 


COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


saint  Prisque  ou  saint  Prix,  évèquc,  eut  la  tète  tranchée.  —  Sainte 
Colombe,  vierge,  particulièrement  honorée  à  Sens,  souffrit,  à  ce 
que  l'on  croit,  dans  cette  ville.  Aurélicn  la  fit  décapiter  n'étant 
encore  que  gouverneur  général  des  Gaules ,  sous  Valérien.  — 
A  Troyes,  on  fit  périr  saint  Savinien  ,  saint  Vénérand,  sainte 
Julie  et  dix  autres  chrétiens.  —  A  Aulun,  saint  Révérien  ,  évè- 
que,  et  saint  Paul,  prêtre,  moururent  aussi  avec  dix  compa- 
gnons. —  On  peut  encore  rapporter  à  cette  persécution,  le  mar- 
tyre de  saint  Agoard  et  de  saint  Aglibert,  mis  à  mort  à  Gréteil; 
celui  de  saint  Yon,  prêtre  à  Châtres;  de  saint  Paxent ,  à  Paria, 
et  d'une  infinité  d'autres.  —  C'est  au  milieu  de  ce  carnage,  que 
l'antique  cité  de  Genabum,  dévastée  récemment  parles  barbares, 
fut  relevée  par  le  persécuteur  sous  le  nom  d'Aurélia,  Orléans. 

L'empereur  Aurélien  fut  tué ,  en  275,  par  son  secrétaire  et 
quelques  officiers  du  premier  rang  qui  redoutaient  sa  colère. 
—  Après  Tacite,  descendant  du  grand  historien  de  ce  nom, 
Probus ,  qui  couvrit  de  vignes  les  coteaux  de  la  Gaule,  Carus, 
Carinus,  qui  fit  revivre  Héliogabale,  Numérien,  et  neuf  ans  de 
vicissitudes  politiques,  le  trône  impérial  se  trouva,  en  281,  au 
pouvoir  de  Dioclétien,  soldat,  et  même,  selon  quelques-uns, 
esclave  parvenu ,  et  cousin-germain  du  pape  Caïus.  —  Afin  de 
faire  face  aux  ennemis  du  dedans  et  du  dehors,  Dioclétien 
nomma  empereur,  avec  lui,  Maximien-Hercule,  son  compa- 
eapen»».     gnon  à" enfance.  L'empire  du  monde  demeura  vingt  ans  entre 

Aus  284-280.  les  mains  de  ces  deux  soldats  de  fortune.  Le  premier  était  su- 
perstitieux et  d'une  insupportable  vanité,  dit  Bossuet.  Le  second 
était  brutal,   colère,  sans  retenue  comme  sans   remords.  — 

Maximo  f.aière  Chaque  empereur  fit  un  césar,  en  292.  Dioclétien  choisit  Maxime 
Galère ,  et  lui  donna  sa  fille  Valérie  en  mariage.  Maximien  prit 
Constance  Chlore  ou  pale,  de  la  pâleur  habituelle  de  son  visage, 
et  lui  fit  épouser  sa  belle-fille  Théodora ,  en  le  forçant  de  répu- 
dier sa  femme  Hélène,  dont  il  avait  déjà  un  fils  nommé  Cons- 
tantin. —  Galère,  né  d'un  paysan  dace,  ne  démentait  pas  son 
origine  barbare.  Sa  taille  colossale  comme  celle  de  Maximien- 
Hercule,  sa  figure,  sa  démarche,  tout  annonçait  la  férocité.  Il 
était  brutal  à  l'excès,  et  idolâtre  jusqu'au  fanatisme.  Il  avait  tou- 
jours avec  lui  de  grands  ours,  et,  pendant  ses  repas,  il  prenait 
plaisir  à  leur  faire  dévorer  des  proscrits.  —  Constance  Chlore, 


Dioeiétien 
ci  IfuintteB 


Constance 

Chlore , 
téttn. 

Au  292. 


TROISIÈME  SIÈCLE.  223 

au  contraire,  mérita  également  les  éloges  des  chrétiens  et  des 
païens.  Plein  de  bonté  et  de  clémence,  il  fit  consister  sa  gloire  à 
rendre  ses  sujets  heureux;  il  estimait  le  Christianisme,  parce 
qu'il  estimait  la  vertu.  On  rapporte  de  lui  un  trait  qui  ne  lui 
fait  pas  moins  d'honneur  qu'à  la  religion.  Il  avait  un  grand 
nombre  de  chrétiens  dans  son  palais  et  parmi  les  officiers  atta- 
chés à  sa  personne.  Il  les  assembla  un  jour,  et  leur  déclara 
qu'il  fallait  sacrifier  aux  idoles  ou,renoncer  à  leurs  charges.  La 
plupart  protestèrent  qu'ils  aimaient  mieux  tout  perdre  que 
de  renier  leur  foi.  Mais  quelques-uns  se  montrèrent  décidés 
à  sacrifier  la  religion  à  leurs  intérêts.  Alors  Constance,  décla- 
rant ses  véritables  sentiments,  combla  d'éloges  la  généreuse 
fermeté  des  premiers,  et  blâma  vivement  la  lâche  et  crimi- 
nelle complaisance  des  seconds.  «  Comment,  leur  dit-il,  gar- 
derez-vous  à  l'empereur  une  fidélité  inviolable,  vous  qui  vous 
montrez  traîtres  et  perfides  à  l'égard  de  Dieu?  »  Il  les  chassa  en- 
suite de  son  palais;  il  honora  les  autres  de  son  affection  et  de 
sa  confiance,  et  il  disait  qu'un  prince  devait  préférer  des  servi- 
teurs de  ce  caractère  à  tous  ses  trésors. 

Pendant  les  premières  années  de  son  règne ,  Dioclétien  ne  Grand 
porta  aucune  loi  contre  les  chrétiens.  Il  y  eut  néanmoins  un 
grand  nombre  de  martyrs,  dont  les  uns  furent  mis  à  mort  par 
quelques  gouverneurs  de  province,  les  autres  par  les  ordres  de 
Maximien-Hercule;  plusieurs  par  ceux  de  Galère,  et  quelques- 
uns  par  ceux  de  Dioclétien  lui-même.  —  Parmi  les  fidèles  qui 
confessèrent  la  foi  avec  le  plus  de  courage  durant  ces  persécu- 
tions particulières,  on  cite  trois  frères  :  Claude,  Astère,  Néon, 
et  deux  saintes,  Domnine  et  Théonille,  qui  souffrirent,  en  285,  à 
Egée  dans  la  Cilicie.  —  Claude  eut  d'abord  la  plante  des  pieds 
découpée  par  lambeaux;  il  fut  ensuite  déchiré  avec  des  ongles 
de  fer  et  brûlé  avec  des  torches  enflammées  que  l'on  appliqua 
sur  ses  plaies.  —  Astère  fut  aussi  déchiré  à  coups  de  nerfs  et 
brûlé  sur  des  charbons  ardents.  —  Néon  souffrit  à  peu  près  les 
mêmes  tourments.  —  Domnine  expira  pendant  qu'on  la  frappait 
de  verges.  —  Théonille,  après  avoir  été  foulée  aux  pieds,  souf- 
fletée et  pendue  par  les  cheveux,  mourut  aussi  sous  les  coups 
dont  on  l'accabla.  —  A  la  même  époque,  saint  Cosme  et  saint 
Damien,  deux  frères  jumeaux  et  médecins,  furent  également 

Coms  d'histoire.  Ai 


nom  lue  Je 


î'25  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

martyrisés  à  Egée.  On  épuisa  contre  eux  tous  les  genres  de 
supplices.  Le  septième  concile  général  exalte  beaucoup  les  mi- 
racles que  Dieu  opérait  sans  cesse  par  l'intercession  de  ces  deux 
saints. 

Le  nombre  des  martyrs  fut  infini  dans  les  Gaules,  avant 
que  le  commandement  en  eût  été  confié  à  Constance  Chlore. 
Les  plus  célèbres  furent  :  saint  Quentin,  apôtre  du  Verman- 
dois,  qui  eut  la  tète  tranchée  après  avoir  enduré,  pendant  plu- 
sieurs jours,  les  plus  horribles  tortures;  saint  Crépin  et  saint 
Crépinien,  citoyens  romains,  de  famille  distinguée  et  devenus 
artisans  par  zèle  et  charité ,  furent  décapités  à  Soissons;  saint  Fir- 
min,  premier  évèque  d'Amiens,  avec  les  saints  Fuscien,  Victoric 
et  Gentien;  saint  Lucien,  apôtre  de  Beauvais,  avec  ses  disciples, 
Maxime ,  prêtre ,  et  Julien ,  diacre  ;  saint  Piaton  ,  premier 
évèque  de  Tournai  ;  sainte  Macre ,  vierge  du  diocèse  de  Reims  ; 
sainte  Foi,  vierge  du  diocèse  d'Agen;  saint  Caprais,  du  même 
pays  que  sainte  Foi.  —  A  Marseille ,  saint  Victor,  officier  dans 
l'armée  romaine,  après  avoir  subi  la  prison  et  d'affreuses  tor- 
tures ,  fut  condamné  à  être  broyé  sous  la  meule  d'un  moulin. 
La  meule  s'étant  rompue ,  on  lui  trancha  la  tète.  Trois  soldats  : 
Alexandre ,  Longin ,  Félicien ,  chargés  de  garder  le  saint  martyT, 
furent  convertis  par  une  lumière  miraculeuse  qui  éclaira  son 
cachot  pendant  la  nuit.  Ils  eurent  aussi  la  tète  tranchée.  — 
Saint  Ferréol,  tribun  militaire,  fut  décapité  à  Vienne.  Un  de 
ses  soldats,  saint  Julien  eut  le  même  sort  à  Brioude.  —  A  Arles, 
saint  Denès ,  greffier  du  tribunal,  refusa  de  rédiger  un  ordre  de 
poursuite  contre  les  chrétiens  et  fut  mis  à  mort.  —  Saint  Dona- 
tien et  saint  Rogatien ,  deux  frères  illustres  par  leur  naissance , 
souffrirent  aussi  la  mort  pour  la  foi  dans  la  ville  de  Nantes.  — 
La  persécution  se  fit  également  sentir  dans  la  Grande-Bretagne. 
On  y  compte  plus  de  mille  personnes ,  qui  périrent  après  avoir 
souffert  des  cruautés  inouïes.  Saint  Alban  fut  la  plus  remar- 
quable de  ces  victimes.  —  A  Rome,  le  pape  saint  Caïus  fut 
martyrisé ,  en  296.  —  Il  y  eut  encore  une  foule  de  martyrs 
célèbres,  en  Espagne,  en  Egypte,  en  Mauritanie,  etc. 
âeuSm  Mais,  rien  n'égala  le  courage  et  la  gloire  delà  légion  thé* 
thébaine.  haine,  levée  dans  la  Thébalde  en  Egypte.  Elle  était  composée  de 
ta 2i$ oa 396.  ^v  000  sol^s  Jous  chrétiens.   Elle  avait  pour  capitaine  saint 

....   ./% 


TROISIÈME  SIÈCLE.  227 

Maurice.  Les  principaux  officiers,  après  lui,  étaient  Exupère 
et  Candide.  —  Maximien  la  fît  venir  d'Orient  en  Gaule  pour 
recruter  son  armée  qui  se  reposait  sur  les  bords  du  Rhône, 
à  Octodurum,  aujourd'hui  Martigny  dans  le  Valais.  Arrivée  au 
camp  ,  la  légion  thébaine  trouva  l'armée  sur  le  point  d'offrir  un 
sacrifice  aux  dieux.  Elle  refusa  de  participer  à  cet  acte  d'idolâ- 
trie et  de  verser  le  sang  des  chrétiens.  Maximien  irrité  la  fit  dé- 
cimer trois  fois ,  sans  pouvoir  obtenir  l'apostasie  d'un  seul  de 
ces  braves. 

Maurice ,  Candide  et  Exupère  lui  adressèrent  alors  la  remon- 
trance suivante  :  «  Prince,  nous  sommes  vos  soldats,  mais 
nous  sommes  aussi  les  serviteurs  de  Dieu.  A  vous,  nos  bras 
pour  la  guerre;  à  lui,  nos  âmes  pour  la  pratique  de  la  vertu. 
Nous  recevons  de  vous  la  solde,  et  nous  tenons  de  lui  la  vie; 
nous  sommes  disposés  à  exécuter  vos  ordres  en  tout  ce  qui 
n'offense  pas  Dieu;  mais,  s'il  faut  choisir  entre  obéir  à  Dieu 
ou  à  un  homme ,  nous  obéirons  à  Dieu,  notre  Maître  et  le  vôtre. 
Nous  lui  avons  prêté  serment  avant  de  le  prêter  à  vous.  Si , 
pour  vous  plaire ,  nous  violions  ce  premier  engagement ,  com- 
ment vous  fieriez-vous  au  second?  Menez-nous  à  l'ennemi,  nos 
bras  sont  prêts;  mais  ils  ne  savent  pas  répandre  le  sang  des 
justes.  Ne  craignez  pas  que  le  désespoir,  qui  inspire  tant  de 
force,  nous  arme  contre  vous.  Les  chrétiens  savent  mourir  et 
non  se  révolter.  Nous  avons  des  armes ,  mais  nous  ne  nous  en 
servirons  pas;  nous  aimons  beaucoup  mieux  mourir  innocents 
que  de  vivre  coupables.  »  —  Une  remontrance  si  généreuse  et 
si  mesurée  ne  fit  qu'allumer  la  fureur  du  tyran.  Sa  réponse  fut 
une  boucherie  sauvage.  Désespérant  de  vaincre  le  courage  de 
ces  héros,  il  fit  massacrer  la  légion  entière  par  son  armée. 

Pendant  qu'au  milieu  des  ruisseaux  de  sang,  les  soldats  ido- 
lâtres pillaient  ceux  qu'ils  venaient  d'égorger,  survint  un  vété- 
ran ,  nommé  Victor,  qui  n'appartenait  pas  à  la  légion  et  qui 
n'avait  pas  assisté  au  massacre.  Il  était  chrétien,  et  il  refusa  de 
prendre  part  à  la  joie  des  bourreaux.  A  l'instant  on  se  jeta  sur 
lui  et  on  l'immola  comme  les  autres.  —  Saint  Grégoire  de 
Tours  compte  au  nombre  des  martyrs,  appartenant  à  la  légion 
thébaine,  cinquante  soldats  qui  furent  égorgés  avec  saint  Gé- 
réon,  leur  chef,  près  de  Cologne,  par  les  ordres  du  gouverneur 

% 

des   Voyage9 
Co"'"ierCft 


828  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Rictius-Varus.  —  Quel  spectacle  de  voir  une  légion  entière  de 
soldats  armés,  dans  des  dispositions  si  saintes  et  si  sublimes  I 
une  religion  capable  de  former  des  hommes  si  parfaits,  porte 
avec  elle  un  caractère  visible  de  divinité. 

Ces  héroïques  sentiments  ressortent  encore  mieux ,  en  pré- 
sence de  l'abaissement  où  était  tombée  la  pourpre  impériale.  Le 
sceptre  d'Auguste  appartenait  à  quiconque  savait  le  prendre.  A 
un  empereur  quelconque  en  succédait  un  autre,  sorti  on  ne 
savait  d'où.  Il  fallait  donc  se  résigner  à  tous  les  hasards,  à 
toutes  les  aventures  et  à  toutes  les  convoitises  heureuses.  — 
C'était  l'absence  absolue  de  tout  principe.  Le  succès  était  tout. 


et 


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QUATRIÈME   SIÈCLE. 


Diocl 

Au 


Comme  les  progrès  du  Christianisme  ne  se  ralentissaient  tfoàtm 
point  malgré  la  violence  des  persécutions  particulières,  les 
païens  zélés,  et  surtout  les  prêtres  des  idoles,  mirent  tout  en 
œuvre,  pour  amener  enfin  Dioclétien  à  ordonner  une  persécution 
générale.  —  Ils  furent  vivement  secondés  par  le  césar  Galère , 
qui  avait  la  religion  en  horreur,  et  dont  la  haine  était  encore 
excitée  par  sa  mère,  sorte  de  druidesse  sauvage,  ennemie  impla- 
cable des  chrétiens.  —  L'empereur  eut  d'abord  de  la  peine 
à  s'engager  dans  cette  voie,  à  cause  des  embarras  qui  pouvaient 
en  résulter.  Mais  il  était  vieux;  Galère,  au  contraire,  était 
dans  la  vigueur  de  l'âge,  et  venait  de  battre  les  Perses.  Il  se  fit 
craindre.  D'ailleurs  il  s'ennuyait  de  n'être  que  césar;  et  Dio- 
clétien, pour  le  dédommager  du  titre  d'auguste  qu'il  ne  vou- 
lait pas  lui  donner,  finit  par  lui  accorder  ce  qu'il  demandait 
contre  les  chrétiens.  Il  signa  donc,  en  303,  à  Nicomédie,  le 
plus  terrible  édit  qui  les  eût  jamais  frappés. 

Aussitôt  Maximien-Hercule  redoubla  de  fureur  contre  les 
fidèles.  —  Galère,  de  son  côté,  se  mit  à  les  poursuivre  à  toute 
outrance.  Pour  stimuler  le  vieux  Dioclétien,  il  fit,  à  deux  re- 
prises différentes,  mettre  le  feu  à  son  palais,  et  chaque  fois  il 
accusa  les  chrétiens  de  l'incendie.  —  Dioclétien  devint  alors 
aussi  furieux  que  ses  deux  collègues.  L'impératrice  Prisque, 
sa  femme,  et  sa  fille  Valérie,  épouse  de  Galère,  qui  étaient 


Multitude 
innombrable 


230  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

chrétiennes ,  furent  obligées ,  et  eurent  la  faiblesse  de  sacrifier 
aux  idoles.  Tous  les  officiers  du  palais,  qui  résistèrent  généreu- 

de  martyrs     sèment ,   furent  étranglés  ou   périrent  par  divers   tourments. 

«n  tou!»  iieu%.    pjerre  ^  qUj  £lajt  je  pjus  ajme  (ju  vjejj  empereur,  fut  déchiré  à 

coups  de  fouet.  On  mit  ensuite  du  sel  et  du  vinaigre  dans  ses 
plaies,  et  on  le  fit  rôtir  tout  vivant  sur  un  gril.  Il  mourut  en 
priant  pour  son  maître  inhumain.  —  Anthime,  évèque  de  Ni- 
comédie,  fut  décapité.  On  fit  périr  les  prêtres,  les  diacres  et 
tous  les  autres  ministres  que  l'on  put  découvrir.  Les  fidèles 
furent  arrêtés  en  si  grand  nombre,  qu'on  les  renfermait  par 
troupes  dans  des  bûchers  auxquels  on  mettait  le  feu.  Les  es- 
claves chrétiens  étaient  jetés  à  la  mer  avec  une  pierre  au  cou. 
En  une  seule  fois,  on  compta  plus  de  mille  martyrs  dans  Nico- 
médie.  —  La  persécution  s'étendit  avec  violence  en  Mauritanie, 
en  Mésopotamie ,  dans  la  Gappadoce  et  l'Arabie.  On  n'épargna, 
ni  le  rang ,  ni  le  sexe ,  ni  l'âge.  —  A  Antioche ,  un  enfant  de 
sept  ans,  nommé  Barulas,  fut  fouetté  jusqu'au  sang  et  décapité 
en  présence  de  sa  mère.  —  En  Cilicie,  sainte  Julitte  fut  prise 
avec  son  enfant ,  âgé  de  trois  ans.  La  mère  fut  battue  à  coups 
de  nerfs  et  déchirée  avec  des  ongles  de  fer.  L'enfant  fut  précipité 
par  le  juge  sur  les  degrés  du  tribunal ,  où  sa  tète  se  brisa.  — 
En  Phrygie,  au  rapport  de  Lactance,  une  ville  entière,  de  huit  à 
dix  mille  âmes,  fut  livrée  aux  flammes  avec  son  gouverneur,  ses 
magistrats  et  ses  habitants,  qui  s'étaient  tous  déclarés  chré- 
tiens (1).  —  Dans  la  Thébaïde,  selon  Eusèbe,  on  faisait  périr 
jusqu'à  cent  personnes  par  jour.  Le  nombre  des  martyrs  fut  in- 
calculable dans  tout  l'Orient. 

La  persécution  ne  fut  pas  moins  violente  en  Occident.  Sainte 
Lucie  illustra  la  Sicile.  —  A  Rome,  sainte  Agnès,  âgée  de  treize 
ans ,  refusa  la  main  du  fils  du  préfet  de  la  ville  qui  voulait  l'épou- 
ser. Elle  fut  égorgée ,  après  avoir  été  exposée  dans  un  lieu  de  dé- 
bauches, où  sa  vertu  fut  miraculeusement  préservée.  —  Le  co- 
médien Genès  voulut  jouer  les  mystères  de  la  religion,   en 

(4)  Gibbon  fait  observer  que  Lactance  ne  parle  que  de  la  ruine  du 
conventicule  «  qui  fut  brûlé  avec  tous  les  assistants.  »  Or,  Lactance 
dit  en  propres  termes,  «  qu'on  brûla  tout  le  peuple,  ainsi  que  le  con- 
venticule. »  Universum  populum  cum  ipso  pariter  conventiculo  concre- 
mavit.  —  Lactance,  Div.  inst.,  liv.  5,  c.  44. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  531 

présence  de  l'empereur  Dioclétien ,  qui  était  venu  de  Nicomédie 
à  Rome,  mais  il  fut  subitement  touché  de  la  grâce,  confessa  Jé- 
sus-Christ sur  le  théâtre  même,  et  lava  dans  son  sang. le  sacri- 
lège qu'il  venait  de  commettre.  —  Saint  Sébastien,  gallo-romain 
illustre ,  commandant  des  gardes  impériales ,  fut  percé  de  flèches. 
Laissé  pour  mort,  il  fut  recueilli  par  une  femme  chrétienne,  qui 
le  soigna  et  le  rendit  à  la  vie.  Il  en  profita  pour  demander  justice 
à  l'empereur  en  faveur  des  chrétiens.  Mais  Dioclétien  le  fit  tuer 
à  coups  de  bâton.  —  Le  pape  saint  Marcellin  fut  décapité 
en  304,  avec  trois  autres  chrétiens,  nommés  Claude,  Cyrinus 
et  Antonin. 

Avant  son  saint  et  glorieux  martyre,  le  pape  saint  Marcellin,  Martyre 
si  l'on  en  croit  une  foule  d'auteurs,  aurait  eu  la  faiblesse  de  sa-  g  d>"ai,'!|,,]''llll 
crifier  aux  idoles ,  en  présence  de  Dioclétien  et  de  Galère.  Ce  Ce  qn'n  faut 
crime,  qui,  supposé  vrai,  fut  lavé  de  suite  après  dans  les  larmes  dewctate, 
et  le  sang  du  saint  martyr,  se  trouve  consigné  dans  les  actes  d'un 
concile  tenu  à  Sinuesse,  que  les  uns  mettent  aux  environs  de 
Rome,  les  autres  en  Campanie  :  ce  serait  aujourd'hui  Sessa  dans 
cette  province.  Le  Bréviaire  romain,  le  Liber  Pontificalis ,  une 
lettre  privée  du  pape  Nicolas  Ier  à  l'empereur  Michel,  etc., 
n'étant,  en  ce  qui  regarde  la  chute  de  Marcellin,  que  la  repro- 
duction du  concile  de  Sinuesse ,  en  tirent  toute  leur  valeur  testi- 
moniale. Or,  après  un  examen  approfondi  et  consciencieux  des 
actes  du  concile  de  Sinuesse ,  le  savant  auteur  de  Y  Histoire  de 
l'infaillibilité  des  papes  résume  ainsi  sa  critique  :  —  «  Le 
nombre  des  évèques  présents  au  concile  est  inadmissible;  — 
l'existence  de  l'église  et  de  la  ville  où  se  seraient  tenues  les  réu- 
nions est  douteuse;  —  les  discours  prêtés  aux  divers  personnages 
sont  ridicules;  —  le  fond  est  opposé  au  récit  des  historiens  con- 
temporains; —  la  forme  décèle  une  époque  postérieure;  —  la 
procédure  est  irrégulière;  —  les  chiffres  sont  inexacts;  —  la 
date,  303,  est  fausse;  —  donc  ces  actes  sont  supposés;  donc  le 
témoignage  des  auteurs  subséquents,  qui  se  sont  faits  l'écho 
d'une  tradition  erronée  est  sans  autorité;  donc,  il  n'est  pas  vrai 
que  le  pape  Marcellin  ait  offert  de  l'encens  aux  idoles.  »  — 
«  Sans  doute ,  continue  le  même  auteur,  l'admission  d'un  fait  dans 
l'office  canonique  est  un  fort  préjugé  en  sa  faveur;  mais  la  voie 
reste  ouverte  à  la  discussion,  et  il  est  loisible  à  la  critique  de 


232  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

remonter  aux  sources  dont  il  découle ,  d'examiner  quels  auteurs 
le  rapportent  et  de  peser  les  objections  que  l'on  peut  faire  contre 
leur  autorité.  »  —  «  La  seule  insertion  d'un  fait  historique  dans 
le  Bréviaire  romain ,  lui  donne ,  dit  Benoît  XIV,  une  grande 
autorité.  Mais,  on  ne  peut  pas  dire  qu'il  soit  défendu  d'en  dis- 
cuter la  vérité  avec  respect  et  modération ,  en  soumettant  ses 
observations  au  jugement  de  l'Eglise,  pour  qu'il  en  pèse  la 
force  et  la  valeur,  si  jamais  il  est  question  de  faire  de  nouvelles 
corrections.  »  Les  livres  liturgiques,  dit  le  P.  Bamière,  ren- 
ferment des  récits  dont  l'Eglise  a  confié  la  rédaction  à  des 
hommes  éclairés,  mais  qu'elle  n'a  jamais  prétendu  revêtir  de 
son  infaillibilité.  Il  peut  donc  arriver  que  ces  récits,  composés 
d'après  les  monuments  les  plus  certains  et  les  traditions  les 
plus  vénérables,  renferment  pourtant  quelques  détails  inexacts, 
dont  des  recherches  plus  attentives  révéleront  la  fausseté. 
L'Eglise  ne  s'interdit  pas  les  modifications  reconnues  néces- 
saires. —  Baronius,  le  P.  Labbe,  les  premiers  Bollandistes,  Dar- 
ras ,  admettent  la  chute  si  glorieusement  réparée  du  pape  saint 
Marcellin.  «  Jésus-Christ,  disait  Baronius,  qui  a  donné  aux 
papes  l'infaillibilité,  dogmatique,  ne  les  a  pas  rendus  impec- 
cables (1).  » 

Beprenons  le  récit  de  la  persécution  de  Dioclétien.  L'Espagne 
eut  aussi  un  grand  nombre  de  martyrs.  Le  plus  célèbre  fut  saint 
Vincent,  diacre  de  Sarragosse,  arrêté  avec  Valère,  son  évèque. 
Ce  dernier  fut  exilé;  mais  Vincent  souffrit  lui  seul  plusieurs 
martyres.  On  l'accabla  de  coups,  et,  pour  aiguillonner  la  rage 
des  bourreaux,  on  les  fouettait  eux-mêmes.  On  l'étendit  sur  un 
chevalet;  du  chevalet  il  passa  sur  un  lit  de  fer  ardent.  On  dé- 
chira sa  chair  rôtie  avec  des  ongles  de  fer,  et  on  le  traîna  sui- 
des morceaux  de  pots  cassés.  Ensuite,  comme  pour  lui  ravir  la 
gloire  de  mourir  dans  les  tourments,  on  le  mit  sur  un  lit  de 
plumes  où  il  expira  bientôt  après.  Son  corps  fut  précipité  dans 
la  mer  avec  une  pierre  énorme.  Mais  ,  Dieu  le  fit  miraculeuse- 
ment surnager  et  revenir  sur  le  rivage ,  et  lés  chrétiens  l'inhu- 
mèrent dans  une  église. 

(<)  De  canonisât.,  lib.  4,  c.  o,  12.  —  Hist.  de  l'infaill.  des  Papes, 
par  M.  l'abbé  Constant,  tom.  I,  p.  160-198.  —  P.  Raraière,  contre 
M.  Gratry,  n.  46. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  233 

Les  supplices  les  plus  horribles  étaient  ceux  que  préférait 
Galère.  On  n'était  jamais  noyé  ou  percé  du  glaive ,  sans  avoir 
déjà  passé  par  les  tortures  les  plus  atroces.  On  était  quelquefois 
brûlé  à  petit  feu  pendant  des  jours  entiers.  On  jetait  sur  les 
plaies  saignantes  du  sel ,  dont  le  mordant,  aidé  par  l'activité  du 
feu,  pénétrait  profondément  dans  les  chairs.  —  Souvent  les 
tourments  étaient  accompagnés  d'outrages  à  la  pudeur.  — 
L'historien  Eusèbe,  qui  avait  été  témoin  oculaire  d'une  partie 
de  ces  scènes  barbares  ,  dit  que  les  cruautés  exercées  contre  les 
chrétiens,  dans  cette  horrible  persécution,  surpassent  tout  ce 
qu'on  peut  en  raconter.  Selon  le  même  auteur,  il  est  impossible 
de  dire  quelle  multitude  de  martyrs  fit  la  persécution  en  tous 
lieux  (1).  —  «  Toute  la  terre,  dit  Lactance,  fut  cruellement 
tourmentée,  et,  si  vous  en  exceptez  les  Gaules,  l'Orient  et  l'Oc- 
cident furent  ravagés  et  dévorés  par  trois  monstres.  »  —  Ecou- 
tons encore  l'historien  Sulpice  Sévère  :  «  Dix  ans  de  dévastation 
ont  désolé  l'Eglise  de  Dieu;  jamais  guerre  n'avait  autant  épuisé 
le  genre  humain,  et  jamais  l'Eglise  n'avait  remporté  déplus 
glorieux  triomphes,  puisque  dix  ans  de  carnage  n'ont  pu  la 
vaincre  (2).  »  —  «  Oui,  je  le  déclare,  disait  Constantin  lui- 
même  aux  Pères  de  Nicée,  si  l'on  eût  massacré  autant  de  bar- 
bares rebelles  qu'on  fit  alors  égorger  de  chrétiens ,  la  paix  aurait 
été  pour  jamais  assurée  à  l'empire.  »  Gomment ,  après  ces  faits 
et  ces  témoignages ,  Gibbon  et  Voltaire  ont-ils  pu  ne  porter,  le 
premier  qu'à  deux  mille,  le  second  qu'à  deux  cents,  le  nombre 
des  chrétiens  immolés  dans  la  persécution  de  Dioclétien?  — 
Les  persécuteurs  eux-mêmes  furent  loin  de  penser  ainsi;  leurs 
vœux,  au  contraire,  parurent  accomplis,  et,  convaincus  de  la 
multitude  innombrable  de  leurs  victimes,  ils  crurent  avoir  effacé 
à  jamais  le  nom  chrétien  de  dessus  la  terre.  Ils  firent,  en  con- 
séquence, dresser  deux  colonnes  de  marbre,  qui  se  voient  en- 
core en  Espagne,  avec  ces  inscriptions  :  «  A  Dioclétien,  Jovien, 
Maximien-Hercule,  César-Auguste,  pour  avoir  détruit  le  nom 


(1)  Dici  non  potest  quot  et  quantos  Christi  martyres  in  omnibus  loris 
atque  urbibiis  passim  cernere  licuit.  —  Hist.,  liv.  8,  c.  4. 

[2)  Eusèbe,  Hist.,  liv.  8,  c.  9.  —  Lactance,  De  mort,  persecut., 
c.  16.  —  Sulpice  Sévère,  Hist.,  liv.  2. 


§34  COURS  D'HISTOIRE  F-CCLKSIASTIQL'Ë. 

chrétien  :  Nomine  christianorum  delelo.  —  A  Dioclétien,  César- 
Auguste,  pour  avoir  adopté  Galère,  et  pour  avoir  aboli  partout 
la  superstition  du  Christ  :  Superstitione  Christi  ubique  deleta.  » 
Punition  Mais,  pendant  que  les  trois   tyrans  s'applaudissaient  ainsi 

tyrans.  d'avoir  anéanti  l'Eglise,  ils  ne  se  doutaient  pas  que,  sous  le 
tu  3iô  3H  san£  rï°nt  *ls  1,avaient  couverte,  elle  était  pleine  de  force  et  de 
m.  '  vie.  L'Eglise  avait,  au  contraire,  usé  la  puissance  de  ses  bour- 
reaux, et  c'était  d'eux-mêmes  et  non  pas  d'elle,  que  le  genre 
humain,  enfin  délivré,  allait  célébrer  les  funérailles.  —  Eu 
effet,  Dioclétien  sentit  tout  à  coup  sa  raison  défaillir,  et  le 
peuple  romain  se  moqua  de  lui  en  plein  cirque.  Outré  de  colère, 
il  quitta  la  capitale  et  se  rendit  à  Nicomédie.  Galère  l'y  suivit 
et  lui  fit  entendre  qu'il  fallait  quitter  la  pourpre.  Le  vieil  au- 
guste voulait  résister,  mais  Galère  haussa  le  ton  et  il  fallut 
obéir.  —  La  même  année,  305,  Maximien-Hercule  fut  aussi 
contraint  d'abdiquer  à  Milan. 

A  la  place  des  deux  augustes  déchus,  Galère  nomma  deux 
césars.  Dioclétien  proposa  Constantin ,  fils  de  Constance  Chlore , 
et  Maxence,  fils  de  Maximien-Hercule.  Mais  Galère  les  rejeta.  Il 
redoutait  les  brillantes  qualités  du  premier,  et  le  retenait  même 
auprès  de  lui  dans  l'intention  de  s'en  défaire.  La  hardiesse  et  la 
fierté  du  second  faisaient  ombrage  à  son  despotisme.  Il  choisit 
deux  césars  entièrement  soumis  à  ses  caprices,  Maximin,  son 
neveu,  ancien  pâtre,  et  Sévère,  paysan  d'Illyrie.  Ce  dernier 
ayant  été  tué  peu  de  temps  après ,  Galère  le  remplaça  par  Lici- 
nius,  aventurier  obscur  et  son  intime  ami.  —  Le  tyran  espérait 
gouverner  l'empire  en  maître  absolu;  mais  l'heure  de  la  justice 
divine  était  aussi  venue  pour  lui.  —  Maximin  ne  se  contenta 
pas  de  la  dignité  de  césar,  et  il  se  fit  nommer  auguste ,  malgré 
son  oncle,  en  308.  —  Deux  ans  auparavant,  Constantin  ayant 
échappé  au  despote ,  était  allé  rejoindre  son  père ,  et  avait  été 
proclamé  empereur  par  l'armée,  à  York.  —  Maxence  s'était 
aussi  fait  nommer  auguste  à  Rome,  en  306.  —  Enfin,  Dieu 
frappa  lui-même  Galère  d'une  plaie  honteuse  et  incurable.  Son 
corps  tombant  en  lambeaux  infectait  son  palais,  et  le  quartier 
de  la  ville  où  il  habitait.  Il  expira ,  en  311,  dans  un  accès  de 
rage  et  de  désespoir.  —  Dioclétien ,  accablé  de  chagrins  et  de 
remords,  se  laissa  mourir  de  faim,  en  313.  Saint  Jérôme  nous 


QUATRIÈME  SIECLE. 


apprend,  qu'avant  d'expirer,  il  vomit  sa  langue  rongée  de  vers. 

—  Maximien-Hercule,  couvert  de  sang  et  de  crimes,  après  avoir 
attenté  une  fois  à  la  vie  de  son  fils  Maxence ,  et  deux  fois  à  celle 
de  Constantin,  son  gendre,  avait  été  arrêté  par  les  soldats  de  ce 
dernier,  et  s'était  étranglé,  en  310. 

L'empire  ,  délivré  de  ces  trois  tyrans ,   demeura  entre  les 
mains  de  Constantin,  de  Maxence,  de  Maximin  et  de  Licinius. 

—  Maxence  commença  bien;  il  fendit  la  liberté  aux  chrétiens , 
bien  plus,  suivant  le  témoignage  formel  d'Eusèbe ,  il  affecta  de 
paraître  chrétien  lui-même  (1).  Mais  il  ne  tarda  pas  à  s'aban- 
donner à  toute  la  fougue  de  ses  passions  ,  et  donna  le  spectacle 
hideux  d'une  volupté  effrénée  jointe  à  une  férocité  sans  nom.  Il 
déshonora  les  femmes  des  principaux  de  Rome,  et  viola  tous 
les  droits.  Un  jour,  il  fit  faire  main  basse  sur  le  peuple  romain 
par  les  gardes  prétoriennes.  —  La  capitale  demandant  un  libé- 
rateur, attendit  et  supplia  trois  ans.  Constantin  désirait  l'être  et 
attendait  une  occasion.  Maxence,  se  liguant  contre  lui  avec 
Maximin,  la  lui  fournit.  Constantin  s'unit  à  Licinius,  et  se  mit 
en  marche  pour  l'Italie  ,  à  la  tète  de  quarante  mille  hommes.  Les 
forces  de  ses  ennemis  étaient  beaucoup  plus  considérables.  Sen- 
tant sa  faiblesse ,  et  réfléchissant  sur  la  malheureuse  destinée 
des  empereurs  qui  avaient  persécuté  l'Eglise,  il  pria  le  Dieu  des 
chrétiens  de  le  secourir  et  de  l'éclairer.  —  Après  midi,  mar- 
chant à  la  tète  de  ses  troupes ,  il  aperçut  avec  elles ,  au  milieu 
des  airs,  une  croix  plus  brillante  que  le  soleil.  On  y  lisait  cette 
inscription  :  «  Par  ce  signe  vous  vaincrez  :  In  hocsigno  vinces.  » 
La  nuit  suivante,  au  rapport  d'Eusèbe,  qui  ne  marque  ni  le  temps 
ni  le  lieu  du  prodige ,  Jésus-Christ  apparut  au  jeune  héros  avec 
le  même  signe,  et  lui  ordonna  de  faire  un  étendard  sur  le  modèle 
de  cette  croix,  et  de  s'en  servir  dans  les  combats.  —  Le  premier 
de  ces  prodiges ,  qui  eut  lieu  en  Gaule  avant  le  passage  des 
Alpes,  selon  quelques  auteurs  (2),  et  en  Italie,  vis-à-vis  du  pont 


Constantin 

marche  contra 

Maxence. 


Apparition  <h 
la  crois 

à  Constantin. 
Certitude 

de 


(4)  Eusèbe,  Hist.,  liv.  8,  c.  U. 

(2)  On  croit  communément,  dit  Receveur,  que  cette  vision  mira- 
culeuse eut  lieu  dans  les  Gaules.  Cependant  Prudence,  Lactance, 
Fleury,  Bérault-Bercastel ,  Godescard,  disent  que  ce  fut  en  Italie.  — 
Lactance  rapporte  que  la  veille  du  dernier  combat  contre  Maxence . 
aux  portes  de  Rome,  Constantin  fut  averti  en  songe  de  mettre  la 


236  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Milvius,  aujourd'hui  Ponte-Molle,  selon  beaucoup  d'autres, 
repose  sur  les  témoignages  les  plus  graves  et  les  plus  nombreux; 
il  ne  saurait  être  douteux  que  pour  les  sceptiques  volontaires , 
qui  doutent  également  de  tous  les  faits  favorables  au  Chris- 
tianisme. —  *  Quelle  histoire  croirons-nous,  dit  Baluze,  s'il 
nous  est  permis  de  révoquer  en  doute  ce  fait,  qui  est  attesté 
par  des  témoins  qu'on  ne  peut  récuser,  et  qui  est  d'ailleurs 
conlirmé  par  les  médailles  et  par  d'autres  monuments?  »  — 
«  M.  Baluze  se  plaint  avec  raison ,  remarque  Tillemont ,  de 
la  témérité  irréligieuse  d'un  auteur,  qui  prétend  rejeter,  comme 
une  pieuse  fiction  ,  l'histoire  de  l'apparition  de  la  croix  à  Cons- 
tantin, c'est-à-dire,  le  fait  de  toute  l'histoire  le  plus  constant, 
puisqu'on  ne  le  peut  contester  sans  accuser  Eusèbe  d'être 
un  imposteur  impie,  de  quoi  personne  ne  l'a  jamais  accusé,  et 
même  d'être  tombé  dans  la  dernière  folie  ,  d'avoir  prétendu 
persuader  au  public  un  mensonge  tel  que  celui-là,  que  mille 
témoins  eussent  encore  pu  démentir.  »  —  Le  grand  Bossuel 
n'y  met  aussi  aucun  doute.  On  lit  dans  son  Histoire  universelle  : 
«  Pendant  que  Constantin  attaquait  Maxence,  une  croix  lumineuse 
lui  parut  en  l'air  devant  tout  le  monde,  avec  une  inscription  qui 
lui  promettait  la  victoire.  La  même  chose  lui  est  confirmée  dans 
un  songe.  »  —  Ce  fait  public  et  solennel  est  rapporté  par  Eusèbe, 
historien  contemporain,  qui  certifie  l'avoir  appris  de  Constan- 
tin lui-même;  et  par  Philostorge  ,  auteur  aussi  contemporain  et 
ennemi  de  Constantin.  On  le  trouve  également  dans  les  Actes 
de  saint  Arlémius ,  dans  Gélase  de  Cyzique ,  dans  la  Chronique 
d'Alexandrie,  dans  Prudence,  Lactance,  Socrate,  Sozomène, 
Glycas,  Eutychius,  etc.  Ces  derniers  auteurs  n'ont  point  copié 
Eusèbe ,   ils  ont   écrit  d'après   différents  mémoires  que   leur 

croix  sur  les  boucliers  de  ses  soldats.  C'était,  selon  Receveur,  une 
seconde  vision,  différente  de  celle  qu'Eusèbe  rapporte  à  la  nuit  qui 
suivit  immédiatement  la  publique  et  solennelle  apparition  du  mi- 
lieu du  jour.  —  Voici  les  paroles  de  Lactance  :  Commonitus  in  quiète 
Constantinus ,  ut  cœleste  signumDei  notaret  in  sentis  atque  itaprx- 
lium  commutent.  —  Rien  n'empêche,  dit  un  autre  auteur,  de  retrouver 
le  récit  d'Eusèbe  dans  les  paroles  de  Lactance,  qui  ne  fait,  au  resie, 
que  toucher  en  passant  toute  cette  histoire,  sans  fixer  aucune  date. 
Cœleste  signum  semble  être  une  allusion  à  la  croix  apparue  dans  lo 
ciel. 


de 

C.oii.vaniiii 


QUATRIEME  SIECLE,  '_'.;,< 

avaient  fournis  des  témoins  oculaires  ou  dignes  de  foi.  —  Un 
orateur  païen  contemporain,  Nazarius  ,  faisant  allusion  à  la  cé- 
leste vision  de  Constantin,  s'écrie  :  «  Le  ciel,  d'ordinaire,  no 
laisse  pas  pénétrer  ses  secrets  à  la  terre.  Cette  fois ,  il  les  a  laissé 
voir.  Quel  radieux  éclat  dans  leur  apparition  merveilleuse  !  » 
Jusqu'au  xvie  siècle,  au  rapport  de  Bergier,  personne  n'avait 
contesté  ce  prodige;  alors  seulement,  quelques  protestants, 
comme  Fabricius,  le  révoquèrent  en  doute.  Mais  ils  ont  été  soli- 
dement réfutés,  dit  Godescard,  par  d'autres  protestants.  «  On 
répond  avec  une  égale  facilité,  dit  Mosheim,  à  ceux  qui  traitent 
de  fable  l'événement  dont  il  est  question,  et  à  ceux  qui  l'attri- 
buent à  des  causes  purement  naturelles.  »  —  En  1774,  M. 
l'abbé  Duvoisin  fit  une  dissertation  fort  solide  sur  la  vision  de 
Constantin ,  et  il  répond  à  toutes  les  objections  qu'on  a  faites 
contre  ce  miracle  (1). 

L'empereur  obéit  aux  ordres  du  ciel;  il  fit  faire  le  Labarum       Victoire 
sur  le  modèle  de  la  croix  qu'il  avait  vue ,  et  le  déploya  à  la  tête 
de  ses  troupes  (2).  Il  battit  son  ennemi  sous  les  remparts  de    >■»  .\i;>. 
Rome,  le  27  octobre  de  l'an  312.  Maxence  fuyant  devant  lui       '|.<| 
tomba  dans  le  Tibre  et  s'y  noya.  —  Le  vainqueur  entra  dans      *  ' 'l-: 
Rome,  la  croix  triomphante  en  tète  de  ses  légions;  et,  de  con- 
cert avec  Licinius,  il  publia,  sur  la  fin  de  l'année  312  ou  au 
commencement  de  l'année  313,  à  Milan  ,  la  fameuse  ordonnance 
qui  donna  enfin  la  paix  aux  chrétiens.  —  C'est  ainsi  que  le  Pa- 
ganisme, qui  avait  cru  anéantir  l'Eglise,  mourut  lui-même  de 
l'effort  qu'il  avait  fait  pour  l'étouffer.  Le  Christianisme ,  plein 
de  force  et  de  vie,  sortit  des  prisons  et  des  catacombes,  et  se 
trouva,  par  le  plus  étonnant  miracle,  la  religion  de  l'empereur 
et  de  l'empire  (3).  —  Le  sénat  fit  ériger  un  arc  de  triomphe  en 

I)  Eusèb.,  Vie  de  Constantin.  —  Tillemont,  tora.  IV,  p.  428.  — 
bossuet,  Hist.  univ.  —  Godescard,  40  août,  44  septembre.  —  Ami 
de  la  religion,  8  décembre  1833.  — Newman ,  Hist.  du  développe- 
ment. —  Univers ,  8  février  4857.  —  Darras,  Hist.,  t.  IX,  p.  40. 

(2)  Le  Labarum  figurait  une  espèce  de  P,  traversé  par  une  ligne 
droite,  ce  qui  représentait,  outre  la  croix,  les  deux  premières  lettres 
grecques  du  mot  Christ.  Dans  l'idiome  germanique ,  Labarum  signifie 
drapeau  sur  une  pique. 

(3)  Gibbon  dit  que,  avant  la  conversion  de  Constantin,  l'empire  ne 
comptait  de  chrétiens  que  la  vingtième  partie  de  ses  habitants.  Rome , 


238  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

l'honneur  de  Constantin,  et  l'Italie  lui  décerna  une  couronne 
d'or.  —  Le  héros  reconnaissant  n'oublia  pas  de  faire  triompher 
la  croix  avec  lui.  Il  voulut  que  la  première  statue  qu'on  lui 
érigea  dans  l'empire  le  représentât  tenant  en  main  une  longue 
croix ,  avec  cette  inscription  :  t  Par  la  vertu  de  ce  signe  salu- 
taire ,  j'ai  délivré  votre  ville  de  la  tyrannie ,  et  j'ai  rendu  au 
sénat  et  au  peuple  romain  leur  liberté  et  leur  gloire.  »  —  Un 
arc  de  triomphe,  élevé  en  face  du  Gapitole  par  le  sénat  et  le 
peuple  romain,  portait  également,  dans  son  inscription,  que 
c'était  par  une  «  inspiration  divine,  instinctu  divinitatis ,  que 
Constantin  avait  vengé  et  sauvé  la  république.  »  —  Le  Paga- 
nisme lui-même  avouait  le  miracle. 

Action  divine        ^  est  impossible  de  ne  pas  apercevoir  le  doigt  de  Dieu ,  en 
dans        voyant  l'Eglise ,  partie  de  l'étable  de  Bethléem ,  puis ,  sortie  du 

L'établissement    *     .   ,  ,  ...         ,  ,      , 

de  l'Eglise.     »on<i  des  catacombes,  monter  ainsi  triomphante  sur  les  hauteurs 
sociales,  jusque  sur  le  trône  des  césars;  car,  pour  y  parvenir, 

peuplée  d'un  million  d'hommes,  n'aurait  eu,  selon  lui ,  au  me  siècle, 
que  cinquante  mille  fidèles.  Vers  la  fin  du  iv«  siècle,  Antioche  n'en 
aurait  contenu  que  cent  mille,  sur  cinq  cent  mille  habitants,  etc. 
Mais,  l'histoire  entière  contredit  Gibbon.  —  Nous  avons  vu  les  témoi- 
gnages contraires  de  Tacite,  de  Pline,  de  Clément  d'Alexandrie ,  de 
Tertullien,  d'Eusèbe,  etc.  —  Pluquet,  dans  le  savant  discours  qu'il  a 
mis  à  la  tète  de  son  Dictionnaire  des  hérésies,  dit  en  propres  termes  que 
les  chrétiens  faisaient  la  plus  grande  partie  de  l'empire.  —  C'est  un 
fait  admis  de  tous  les  auteurs ,  que  le  tyran  Maxence  affecta ,  au  com- 
mencement ,  de  paraître  chrétien ,  pour  plaire  au  peuple  de  Rome.  — 
Plusieurs  incrédules  ont  prétendu  que  la  conversion  même  de  Constan- 
tin fut  l'ouvrage  de  la  politique.  Mais  quelle  eût  été  cette  politique  , 
si ,  comme  le  veut  Gibbon  ,  les  dix-neuf  vingtièmes  de  l'empire 
eussent  été  encore  païens  ?  —  Au  reste  ,  le  calcul  de  Gibbon  ,  sur  le 
nombre  des  chrétiens  à  Rome,  est  basé  en  partie  sur  une  lettre  du 
pape  saint  Corneille.  Mais  s'il  l'avait  lue  tout  entière  ,  il  aurait  vu  que 
ce  pape  dit  que  la  population  chrétienne  de  Rome  était  immense,  im- 
menso  et  pêne  innumerabili  populo. —  Quant  à  Antioche,  Julien  l'A- 
postat s'adressant  à  cette  ville,  dans  un  de  ses  écrits  ,  dit  formelle- 
ment, comme  nous  le  verrons  :  «  Je  sais  que  j'ai  déplu  à  la  plupart 
d'entre  vous,  ou  môme  à  presque  tous ,  au  sénat  et  aux  riches;  car  la 
plus  grande  partie  du  peuple,  ou  plutôt  tout  le  peuple  de  la  ville,  ayant 
abjuré  le  culte  des  dieux,  regrette  de  voir  que  j'y  suis  attaché.  » 
—  S.  Chrysostome  ne  porte  qu'à  deux  cent  mille  le  chiffre  total  des 
habitants  d' Antioche,  qu'en  général  on  élève  cependant  plus  haut. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  239 

elle  eut,  pendant  trois  siècles,  à  passer  entre  une  double  haie 
de  bourreaux  et  de  martyrs,  et  à  lutter,  seule  et  sans  appui, 
contre  tout  ce  que  les  hommes  ont  jamais  pu  réunir  de  force  et 
de  puissance.  —  Les  philosophes  païens  épuisèrent  contre  elle, 
dit  M.  Frayssinous,  toutes  les  ressources  de  l'esprit  et  de  la 
science.  Il  est  vrai  qu'à  cette  époque,  le  Polythéisme  croulait  sous 
son  propre  poids.  On  se  raillait  de  ses  fables  mythologiques  et  de 
sa  théogonie.  Les  plus  graves  philosophes,  comme  les  plus 
odieux  scélérats,  Cicéron  comme' Gatilina,  s'accordaient  sur  ce 
point.  Mais  ce  serait  tomber  dans  une  méprise  grossière,  dit  un 
philosophe  chrétien,  que  de  voir  dans  ce  mouvement  une  dispo- 
sition de  retour  à  la  vérité;  c'était,  au  contraire,  un  pas  de  plus, 
une  chute  nouvelle  dans  l'erreur  et  l'impiété  :  car,  de  la  supers- 
tition le  monde  passait  au  scepticisme,  pour  tomber  dans  l'oubli, 
l'indifférence  et  le  mépris  de  toute  vérité,  ce  qui  est  la  consom- 
mation du  mal  sur  la  terre.  —  Du  reste,  la  philosophie  païenne 
n'était  que  le  rationalisme,  c'est-à-dire,  l'indépendance  absolue 
de  l'esprit ,  l'idolâtrie  de  ses  systèmes  et  de  ses  propres  idées ,  la 
répugnance  profonde  et  invincible  contre  toute  autorité  qui  veut 
imposer  le  joug  de  son  enseignement;  elle  était  donc  essentielle- 
ment opposée  à  la  foi  chrétienne.  Aussi ,  avons-nous  vu  les  philo- 
sophes, tantôt  sous  les  bannières  du  Gnosticisme,  tantôt  sous 
celles  de  l'Eclectisme,  faire  à  l'Eglise  une  guerre  sans  relâche. 
Le  but  des  philosophes,  dit  Condillac,  était  de  s'opposer  au  pro- 
grès du  Christianisme.  Ils  traitaient  les  chrétiens  comme  des 
criminels  et  des  insensés;  leur  religion,  selon  eux,  était  une  dé- 
mence, une  folie,  une  absurdité,  une  contagion  furieuse  et  très- 
dangereuse  (1).  Ils  se  moquaient  même  avec  un  étonnement 
stupide  des  plus  belles  vertus  du  Christianisme.  Ainsi  Lucien, 
dans  son  dialogue  satyrique,  intitulé  Philopatris,  et  dans  sa  Vie 
de  Pérégrin,  dénonce  les  fidèles  à  la  risée  publique,  comme 
s'étant  laissé  persuader  par  leur  Législateur  qu'ils  étaient  tous 
frères;  et  il  raconte  avec  ironie  les  prodiges  de  leur  charité, 
leurs  voyages  lointains,  leurs  sacrifices  sans  mesure  pour  secou- 


(1)  Les  philosophes  appelaient  la  religion  chrétienne  :  insania. 
amentia,  dementia,  stultitia,  furiosa  opinio,  furoris  insipientia, 
ekitiabilis  supt  rstitto,  etc. 


240  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

rir  ceux  d'entre  eux  qui  étaient  tombés  dans  l'infortune.  Le  mot 
fraternitas  ne  signifiait  que  la  parenté  et  l'unité  du  sang;  en 
dehors  de  la  famille,  ce  mot  n'apparaissait  que  comme  une  iro- 
nie. —  Celse,  par  ses  accusations  et  ses  calomnies,  avait  excité 
contre  les  chrétiens  la  crédule  barbarie  des  tyrans.  Le  dernier 
défenseur  et  représentant  de  la  philosophie,  Julien  l'Apostat, 
tentera  encore  un  coup  décisif,  un  suprême  effort  contre  les 
disciples  du  Galiléen ,  etc.  —  Aussi,  ce  ne  furent  pas  les  philo- 
sophes qui  se  convertirent  les  premiers  au  Christianisme  ;  ils  ne 
se  rendirent  que  tard ,  les  derniers ,  et  après  l'avoir  longtemps 
combattu.  On  ne  manqua  pas,  en  conséquence,  de  reprocher  aux 
chrétiens ,  que  la  plupart  de  ceux  qu'ils  convertissaient  étaient 
des  hommes  sans  lettres.  —  Comment,  après  cela,  a-t-on  pu 
dire  que  le  Christianisme  était  un  progrès  naturel  de  l'esprit  hu- 
main, et  que  les  lumières  de  la  philosophie  avaient  préparé  les 
peuples  à  le  recevoir  (1)? —  «  Les  philosophes,  dit  Bossuet, 
n'ont  jamais  voulu  rien  faire  pour  la  vérité;  au  contraire,  ils 
l'ont  retenue  captive,  et  ils  ont  posé  en  principe,  qu'en  matière 
de  religion  il  fallait  suivre  le  peuple  (2).  » 

Dans  le  grand  et  opiniâtre  combat  que  la  philosophie  livra 
au  Christianisme,  elle  fut  vigoureusement  secondée  par  toutes 
les  passions  du  cœur  humain.  L'asservissement  aux  sens  a  tou- 
jours produit  une  vive  opposition  aux  vérités  morales  et  intellec- 
tuelles. C'est  l'éternel  combat,  le  combat  à  mort  de  la  chair 
contre  l'esprit.  Or,  à  l'époque  où  la  religion  chrétienne  apparut 
sur  la  terre,  «  le  genre  humain,  dit  un  auteur,  ne  vivait  que 
par  les  sens.  Il  n'existait  d'autre  religion  que  la  volupté;  et  les 
sectes  les  plus  sévères  à  leur  origine,  dégénérant  bien  vite 
d'une  austérité  factice,  en  étaient  venues  par  un  renversement 
d'idées  qui  passa  dans  le  langage,  jusqu'à  identifier  la  vertu 
avec  le  plaisir.  Aussi ,  toutes  les  passions  s'élancèrent-elles  avec 
fureur  contre  le  Christianisme.  L'avarice  y  conduisit  les  prêtres 


(1)  Gibbon,  Strauss,  Salvador,  Pierre  Leroux ,  Cousin ,  etc.,  ont 
avancé  cette  absurdité. 

(2)  Bossuet,  Hist.  univ..  2«  p.  _  Bullet,  Etablis*,  du  Christian.  — 
Duvoisin.  —  Condillac ,  Au  due  de  Parme.  —  Maret ,  Essai  sur  le 
panth.  —  Etudes  philosoph.,  tom.  I. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  24i 

des  idoles;  l'orgueil  y  mena  les  sages;  la  politique  les  empe- 
reurs; et,  à  leur  exemple,  les  peuples  à  grands  flots  se  préci- 
pitèrent sous  leurs  bannières  (1).  »  —  En  un  mot,  ce  fut  le 
gigantesque  et  infernal  combat  de  tous  les  vices  contre  la  vertu, 
de  toutes  les  lâchetés  contre  l'honneur,  de  toutes  les  séduc- 
tions contre  l'innocence,  de  tous  les  mensonges  contre  la  vé- 
rité, etc. 

Ce  qui  prouve  la  fureur  avec  laquelle  les  passions  humaines 
se  déchaînèrent  contre  le  Christianisme ,  c'est  la  guerre  uni- 
verselle et  sanglante  qui  lui  fut  déclarée  par  toutes  les  classes 
de  la  société  païenne.  Rois,  peuples,  courtisans,  philosophes, 
tout  ce  qui  avait  un  glaive,  un  sceptre,  une  plume ,  une  puis- 
sance quelconque,  se  rua  sur  les  chrétiens  comme  sur  les  en- 
nemis du  genre  humain.  Ni  l'âge,  ni  le  sexe  ne  furent  égargnés; 
les  places  publiques,  les  routes,  les  champs  même,  et  jusqu'aux 
lieux  les  plus  déserts,  se  couvrirent  d'instruments  de  torture, 
de  chevalets,  de  bûchers,  d'échafauds;  les  jeux  se  mêlèrent  au 
carnage;  de  toutes  parts  on  s'empressait  pour  jouir  de  l'agonie 
et  de  la  mort  des  fidèles  qu'on  égorgeait.  Ce  cri  barbare  :  Les 
chrétiens  aux  lions  !  fit ,  pendant  trois  cents  ans ,  tressaillir  de 
joie  une  multitude  ivre  de  sang;  et,  pendant  ce  long  intervalle, 
l'empire  romain  sua  et  s'épuisa  à  inventer  des  supplices  contre 
les  fidèles.  —  Ce  fut,  dit  un  historien  consciencieux,  une  bou- 
cherie séculaire. 

Qu'opposa  la  foi  chrétienne  à  ces  diverses  et  si  retoutables 
attaques?  —  A  la  morgue  des  philosophes,  à  leur  raison  pleine 
d'orgueil  et  d'indépendance,  elle  opposa  la  folie  et  le  scandale 
de  la  croix  :  ce  sont  les  propres  paroles  de  saint  Paul  ;  car, 
aux  yeux  des  Juifs  et  des  païens,  le  Christianisme  était  une  vraie 
folie  :  folie  de  la  pauvreté ,  folie  de  l'abnégation  ,  folie  de  la  foi 
aux  plus  incompréhensibles  mystères,  folie  de  l'obéissance  aveu- 
gle aux  enseignements  d'une  autorité  visible,  folie  de  la  foi  à  la 
divinité  d'un  homme,  d'un  juif,  d'un  Crucifié.  Oui,  folie  aux 
yeux  d'une  raison  aveugle  et  orgueilleuse;  mais,  pour  l'homme 
éclairé  d'en-haut,  c'est  tout  à  la  fois,  dit  le  grand  Apôtre,  le 
miracle  de  la  force  de  Dieu  et  le  chef-d'œuvre  de  sa  sagesse.  — 

(4)  Essai  sur  l'indiff.  .  ,. 

C00Rf  t^BBTQIRB.  18 


242  COURS  d'histoire  ECCLÉSI ASTIQUE. 

Comme  pour  achever  d'humilier  et  de  confondre  l'orgueil  des  sages 
du  siècle,  Dieu  leur  fit  imposer  cette  doctrine  révoltante  par  les 
hommes  les  plus  propres  à  exciter  leurs  dédains.  «  Il  a  choisi, 
dit  saint  Paul ,  ce  qu'il  y  a  de  faible ,  selon  le  monde,  pour  con- 
fondre ce  qu'il  y  a  de  fort.  Il  a  choisi  ce  qu'il  y  a  de  vil  et  de 
méprisable,  et  ce  qui  n'est  rien,  pour  détruire  ce  qui  est  grand.  » 
—  La  méthode  d'enseignement  fut  aussi  étrange  que  la  doc- 
trine et  les  maîtres.  Ils  dédaignaient  les  ressources  de  la  sa- 
gesse humaine  pour  plaire  et  persuader.  Ils  parlaient  sans  pré- 
caution et  sans  art.  Ils  surabondaient  de  joie,  quand  leur  en- 
seignement leur  attirait  le  mépris ,  les  affronts ,  la  persécution 
et  la  mort.  Ils  se  glorifiaient  de  leur  faiblesse  et  de  leur  igno- 
minie. Ils  étaient  heureux  d'être  le  rebut  du  monde.  Ils  se  van- 
taient de  ne  rien  connaître ,  et  de  ne  savoir  que  la  folie  de  la 
croix.  «  Je  me  glorifie  et  je  me  complais ,  s'écriait  le  plus  cé- 
lèbre d'entre  eux,  dans  ma  faiblesse,  dans  les  affronts,  dans  les 
persécutions  et  dans  les  angoisses;  car  je  suis  puissant  lorsque 
je  suis  faible.  A  Dieu  ne  plaise  que  jamais  je  ne  me  glorifie 
qu'en  la  croix  de  Jésus-Christ  !  Je  fais  profession  de  ne  savoir 
que  Jésus-Christ ,  et  Jésus-Christ  crucifié.  »  —  Voilà  ce  que  le 
Christianisme  offrit  à  la  suffisance  et  aux  superbes  dédains  de 
la  philosophie  païenne.  Il  était  impossible  de  lui  rien  présenter 
de  plus  insensé  en  apparence,  de  plus  humiliant  et  de  plus 
révoltant. 

Ce  qu'il  opposa  à  toutes  les  passions  du  cœur  humain  dé- 
chaînées contre  lui,  n'était  pas  moins  propre  à  les  blesser  et 
à  les  irriter.  «  Armé  d'une  croix  de  bois ,  dit  un  auteur,  on  le 
vit  s'avancer  au  milieu  des  joies  enivrantes  et  des  religions 
dissolues  d'un  monde  vieilli  dans  la  corruption.  Aux  fêtes 
brillantes  du  Paganisme,  aux  gracieuses  images  d'une  mytho- 
logie enchanteresse,  à  la  commode  licence  de  la  morale  philoso- 
phique ,  à  toutes  les  séductions  des  arts  et  des  plaisirs ,  il  opposa 
les  pompes  de  la  douleur,  de  graves  et  lugubres  cérémonies, 
les  pleurs  de  la  pénitence,  des  menaces  terribles,  de  re- 
doutables mystères,  le  faste  effrayant  de  la  pauvreté,  le  sac,  la 
cendre  et  tous  les  symboles  d'un  dépouillement  absolu  et  d'une 
consternation  profonde;  car  c'est  là  tout  ce  que  l'univers  païen 
aperçut  d'abord  dans  le  Christianisme.  »  —  ♦  Nés  pour  la  joie 


QU ATRIKMK  SIÈCLE.  243 

céleste,  dit  saint  Augustin,  nous  ne  devons  pas  chanter  le  can- 
tique des  plaisirs  mortels;  c'est  une  langue  barbare  que  l'homme 
apprend  dans  l'exil,  mais  que  le  chrétien  ne  doit  jamais  parler.  » 
—  «  La  religion  chrétienne,  dit  le  P.  Lacordaire,  est  une  reli- 
gion crucifiée;  elle  descend  du  Calvaire,  on  sent  qu'elle  a  coulé 
des  larmes  et  du  sang  ;  et  partout  où  il  y  a  un  vrai  chrétien ,  il 
doit  y  avoir  pénitence  et  circoncision  du  cœur.  »  —  «  Heureux 
les  pauvres,  heureux  ceux  qui  pleurent,  heureux  ceux  qui 
souffrent  et  qui  sont  persécutés  injustement!  Malheur  à  tous 
ceux  qui  cherchent  leurs  plaisirs  et  leurs  consolations  en 
ce  monde!  Aimez  ceux  qui  vous  haïssent,  bénissez  ceux 
qui  vous  maudissent.  Si  l'on  vous  frappe  sur  la  joue  droite, 
tendez  l'autre  aux  soufflets  de  votre  ennemi.  Si  quelqu'un 
veut  être  le  disciple  de  Jésus-Christ,  qu'il  se  renonce  lui- 
même  et  qu'il  porte  sa  croix  tous  les  jours.  Veillez  et  priez.  Si 
votre  œil  droit  vous  scandalise,  arrachez-le;  si  c'est  votre  main 
droite,  coupez -la,  etc.  :  »  voilà  l'Evangile.  —  «  Je  châtie  ma 
chair,  disait  le  grand  Apôtre,  et  je  la  réduis  en  servitude;  car 
tous  ceux  qui  sont  à  Jésus-Christ  ont  crucifié  leur  chair  avec  ses 
convoitises ,  etc.  »  Il  faut  que  la  volupté  perde  jusqu'à  son  nom 
parmi  les  chrétiens;  la  croix  de  Jésus-Christ  doit  suffire  à  leurs 
délices.  —  Si  jamais  les  passions  ont  dû  frémir  et  se  révolter,  ce 
fui  certainement  en  entendant  un  semblable  langage. 

A  toute  la  puissance  de  l'empire  romain  soulevé  contre  elle, 
l'Eglise  n'opposa  rien  que  de  faible  selon  le  monde.  Jésus,  pas- 
sant sur  les  bords  de  la  mer,  aperçut  des  pécheurs  qui  séchaient 
leurs  filets  :  «  Venez  à  moi ,  leur  dit-il ,  et  je  vous  ferai  pécheurs 
d'hommes;  »  et  il  les  envoya  à  travers  les  nations  :  euntes  docete 
omnes  gentes.  —  Et  quelle  autorité,  humainement  parlant,  leur 
donna-t-il  pour  cela?  L'autorité  d'un  homme  qui,  ne  vivant  que 
irenle-lrois  ans,  en  a  passé  trente  dans  la  basse  obscurité  d'une 
boutique  de  charpentier;  obscurité  qui  a  discrédité  sa  propre  pa- 
role, jusqu'à  l'empêcher  de  convertir  les  siens  à  sa  doctrine,  et 
à  lui  attirer  la  mort  la  plus  ignominieuse.  Du  haut  d'un  gibet,  il 
laisse  sur  les  bras  à  ses  Apôtres,  hommes  de  rien ,  la  conversion 
de  l'univers  païen  à  l'adoration  et  au  partage  de  sa  croix.  — 
Ceux-ci  osent  tenter  l'entreprise.  —  L'Ethiopie. ,  l'Inde,  la  Grèce 
fci  savante,  Rome  si  guerrière,  reçurent  don<  km - 

7 


Î44  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

d'une  nouvelle  espèce.  Figurons-nous,  selon  l'idée  de  saint  Chry- 
postome ,  Pierre  et  Paul ,  un  bâton  à  la  main ,  quittant  les  rivages 
£e  Syrie,  et  arrivant  à  Rome  avec  tous  les  dehors  de  la  mendi- 
cité. A  la  vue  de  ces  tours  orgueilleuses,  de  ces  palais  impériaux 
qui  bravent  les  cieux ,  au  milieu  des  chants  de  triomphe ,  des 
légions,  des  proconsuls  qui  sortent  de  ces  superbes  portiques 
peur  aller  porter  la  loi  et  la  servitude  au  monde ,  au  milieu  de 
l'étalage  des  grands,  au  bruit  des  fêtes,  des  danses  et  des  plai- 
sirs criminels  et  bruyants  de  la  jeunesse  romaine ,  demandez  à 
ces  deux  Juifs  ce  qu'ils  vont  faire  à  Rome.  —  Nous  allons ,  vous 
répondront-ils,  interdire  ces  fêtes  et  ces  plaisirs,  prêcher  l'hu- 
milité aux  fiers  Césars ,  la  mortification  et  la  continence  à  cette 
brillante  et  voluptueuse  jeunesse,  et  leur  faire  adorer  le  Christ 
qu'on  vient  de  crucifier  en  Judée.  —  Demandez-leur  quelles  res- 
sources ils  ont  pour  opérer  cette  étonnante  révolution?  —  Nous 
sommes  seuls.  —  Vous  avez  de  l'or  en  quantité  immense?  — 
Nous  ne  possédons  que  nos  haillons.  —  Vous  avez  de  grandes 
lumières?  —  Nous  sommes  pêcheurs  de  profession,  et  c'est  la 
première  fois  que  nous  quittons  nos  filets.  —  Quelque  grand  con- 
quérant doit  appuyer  votre  entreprise?  —  Nous  ne  l'espérons 
pas.  Au  reste,  le  Maître  qui  nous  envoie,  nous  ayant  vus  une  fois 
tirer  Te  glaive  pour  sa  défense ,  nous  le  fit  remettre  dans  le  four- 
reau ,  et  il  nous  a  recommandé ,  quand  on  nous  accablerait  de 
mauvais  traitements,  de  nous  retirer  en  paix,  et  de  nous  con- 
tenter de  secouer  la  poussière  de  nos  sandales.  —  Vous  avez  donc 
de  grandes  récompenses  pour  ceux  qui  vous  écouteront?  —  Nous 
n'avons  rien  à  promettre  ici-bas;  ceux  qui  nous  écouteront  ne 
doivent  pas  espérer,  ainsi  que  nous,  d'être  plus  heureux  que 
notre  Maître,  et  notre  Maître  n'avait  pas  où  reposer  sa  tète,  etc. 

Si  un  incrédule  de  nos  jours  eût  été  témoin  de  cette  conversa- 
tion, il  aurait  accueilli  les  deux  Apôtres  avec  le  plus  dédaigneux 
sourire;  et,  s'il  eût  été  puissant,  il  les  aurait  fait  revêtir  de  la 
robe  d'ignominie,  comme  Hérode  fit  à  l'égard  de  Jésus,  et  il  les 
aurait  livrés  à  la  risée  de  tout  l'empire. 

«  Et  cependant,  dit  le  P.  de  Ravignan,  ces  douze  pécheurs 
ont  changé  le  monde,  et  .'çur  Christianisme  a  vaincu;  il  a  été, 
il  est-,  il^dure;  il  ne  def;  Iz  pas,  ne  pouvait  pas  être,  ni  durer; 
car  il  était  folie ,  et  folie  contraire  à  toutes  les  passions.  »  — 
«  Merveilleux  contraste!  dit  un  autre  auteur  :  dans  le  même 


QUATRIÈME  SIÈCLE,  f  45 

temps,  Sénèque,  philosophe  éloquent,  riche,  fait  l'éducation  d'un 
nouvel  empereur;  et  Pierre,  pécheur  de  Galilée,  sans  argent,  sans 
crédit,  fait  l'éducation  d'un  nouveau  genre  humain.  L'élève  de 
Sénèque  fut  Néron;  l'élève  de  Pierre,  c'est  l'univers  chrétien.  » 
«  Concluons  donc  :  illusions  et  débordements  du  Paganisme , 
c'est  humain  et  fjaturel.  —  Aveugle  et  fatal  empire  du  Maho- 
métisme,  c'est  humain,  c'est  le  harem  et  le  cimeterre,  c'est  la 
force  brute  et  quelques  élans' de  génie.  —Le  drapeau  levé  de 
Luther,  c'est  humain,  c'est  l'orgueil  et  l'amour  de  l'indépen- 
dance. —  La  philosophie  délirante,  c'est  l'homme  aussi.  — 
Mais,  je  cherche  l'humain  et  le  naturel  dans  l'établissement  du 
Christianisme  :  montrez-le-moi;  la  force?  non;  le  génie?  non 
plus;  les  passions?  encore  moins.  —  Pas  de  miracles  dans  l'éta- 
blissement du  Christianisme  ?  soit.  Alors  vous  amoncelez  sur 
vous  l'impossible,  l'inexplicable,  le  faux  évident,  le  démenti 
donné  à  toutes  les  proportions  de  la  nature  et  de  l'humanité, 
Reportez-vous  au  temps ,  aux  lieux ,  aux  hommes ,  aux  choses 
d'alors,  et  vous  direz  nécessairement,  avec  un  moderne  et 
savant  historien  des  Césars  :  Pour  moi,  il  est  démontré  que, 
humainement  parlant,  le  Christianisme  ne  pouvait  pas,  ne 
devait  pas  commencer.  »  —  «  Ou  le  Christianisme  s'est  établi 
par  des  miracles ,  disait  saint  Augustin ,  et  alors  il  est  divin  ; 
ou  il  s'est  établi  sans  miracles,  et  alors  l'on  admet  le  plus  grand 
de  tous  les  miracles  (1)  :  »  c'est-à-dire,  la  conversion  du  monde 
par  douze  pêcheurs  désavoués  du  ciel,  et  repoussés  de  l'univers. 

—  «  L'Evangile ,  dit  Bayle,  prêché  par  des  gens  sans  nom,  sans 
études,  sans  éloquence,  cruellement  persécutés  et  destitués  de 
tous  les  appuis  humains ,  ne  laissa  pas  de  s'établir  en  peu  de 
temps  par  toute  la  terre.  C'est  un  fait  que  personne  ne  peut 
nier  et  qui  prouve  que  c'est  l'ouvrage  de  Dieu.  » 

Donc,  de  l'aveu  de  tous,  le  doigt  de  Dieu  est  là.  —  Selon  la 
parole  du  Prophète,  «  l'Agneau  est  devenu  le  Dominateur  de  la 
terre,  et  le  Lion  de  la  tribu  de  Juda  a  vaincu.  »  —  Reconnais- 
sance, amour  et  gloire  à  Vous,  Seigneur  !  Car  c'est  votre  œuvre 
évidemment!  A  Domino  factum  est  istud! 

(1)  Simiracula  facta  esse  non  credunt,  hoc  unum  vobis  grande  mi- 
racidum  sufficit,  quod  terrarum  orbis,  sine  ullis  miraculis,  crediderit. 

—  S.  Aug.,  De  Civit.  Dei,  liv.  22,  c.  5. 


DEUXIÈME    ÉPOQUE. 


ÉPOQUE  DES  GRANDES  HÉRÉSIES. 


Depuis  la  conversion  de  Constantin,  en  312,  jusqu'à 
la  lin  de  l'empire  d'Occident,  en  47G. 


^flexions         Lorsque,  après  trois  cents  ans  de  lutte  sanglante,  la  reli- 
Sl'r,         «ion  victorieuse  se  fut  assise  avee  Constantin  sur  le  trône  des 
de  l'Eglise     Césars ,  on  la  vit  aussitôt  prendre  un  nouvel  essor.  Bien  que 
re«2êde.     divine  et  immuable,   l'Eglise  est  cependant  susceptible  d'un 
certain  progrès.  —  Ainsi,  le  dogme  est  sans  doute  toujours 
le  même,  mais  il  peut  recevoir  dans  son  exposition  plus  de 
clarté,  de  précision,  d'éclat  et  de  développement.  —  Les  prin- 
cipes de  la  morale  sont  aussi  stables  et  éternels;  mais  comme 
ils  sont  destinés  à  régler  les  actes  de  l'homme ,  dana  tous  les 
siècles  et  dans  les  positions  les  plus  diverses,  leurs   consé- 
quences s'étendent  sans  cesse,  afin  de  guérir  et  de  réparer  les 
maux  et  les  ravages  que  les  passions  multiplient  chaque  jour. 
—  La  divine  constitution  de  l'Eglise  ne  peut  pas  changer,  et  il 
est  faux  de  dire ,  avec  un  protestant  célèbre  :  «  Qu'elle  a  com- 
mencé sous  la  forme  démocratique,  avant  d'arriver  à  la  forme 


quatrième:  siècr,K.  5-47 

monarchique  (1).  —  Mais  la  manière  dont  elle  exerce  son  pou- 
voir peut  varier.  Resserrée  d'abord  dans  d'étroites  limites ,  l'au- 
torité dut  nécessairement  s'étendre  avec  la  conquête.  Gênée  dans 
son  action  par  les  obstacles  qui  séparaient  les  parties  diverses 
de  leur  centre  commun,  elle  fut  obligée  de  se  fractionner  et  de 
créer  des  centres  secondaires,  jusqu'à  ce  que  le  temps  et  les 
circonstances  rendissent  les  communications  plus  faciles.  — 
«  Cette  flexibilité  de  l'immuable  constitution  de  l'Eglise,  dit 
M.  Maret,  est  un  de  ses  caractères  divins.  Destinée  à  accompa- 
gner l'humanité  dans  sa  route  à  travers  les  siècles,  elle  devait 
pouvoir  s'accommodera  toutes  les  situations.  Ainsi,  il  était  né- 
cessaire que  le  pouvoir  pontifical  sortit  des  limites  que  l'état 
de  l'Eglise  primitive  lui  avait  faites;  il  devait  s'accroître,  non 
par  l'acquisition  de  droits  nouveaux,  mais  par  le  simple  déve« 
loppement  de  ses  droits  divins.  » 

(1)  M.  Guizot  divise  l'histoire  de  l'Eglise  en  trois  époques  :  la  démo 
cratique,  l'aristocratique  et  la  monarchique.  —  Parce  qu'il  voit,  à  un 
certain  moment ,  le  peuple  concourir  à  quelques  affaires  religieuses, 
il  n'aperçoit  plus,  du  moins  dans  le  principe,  que  le  peuple,  sans 
prêtres,  sans  évoques,  sans  pape  et  même  sans  doctrine  :  c'est  l'é- 
poque démocratique  telle  qu'il  l'entend.  Elle  dura  du  premier  au  cin- 
quième siècle.  —  Parce  que  dans  l'âge  suivant ,  les  évoques  recher- 
chent moins  l'avis  de  la  communauté  chrétienne,  M.  Guizot,  conclut 
que  l'Eglise  ne  reconnaissait  pas  d'autres  chefs  que  l'évoque,  ou ,  tout 
au  plus  encore  le  métropolitain,  mais  non  le  souverain  Pontife,  et, 
pour  ce  motif,  il  nomme  cette  époque  aristocratique.  Elle  s'étendit  du 
y*  au  ix«  siècle.  —  Enfin,  l'autorité  du  Saint-Siège  ayant  reçu,  auix9 
siècle,  de  nouveaux  développements  qu'exigeaient  les  besoins  de3 
peuples,  M.  Guizot  déclare  l'Eglise  arrivée  à  la  période  monarchique 
et  décidément  soumise  à  un  pape.  —  C'est  ainsi  que  l'historien  pro- 
testant s'arrête  chaque  fois  à  un  accident  des  diverses  époques ,  et  ne 
s'élève  pas  à  une  vue  complète  et  vraie.  —  Le  régime  ecclésiastique, 
dit  Bellarmin,  confié  aux  hommes  par  Dieu,  est  essentiellement  mo- 
narchique, mais  tempéré  d'aristocratie  et  de  démocratie.  —  Il  y  a  de 
la  démocratie  dans  l'Eglise,  puisqu'un  pâtre  peut  y  devenir  Gré- 
goire VII,  un  mendiant  Sixte-Quint,  etc.  Il  y  a  de  l'aristocratie  sur- 
tout, dans  la  constitution  de  l'Eglise,  puisque  l'épiscopat  y  est  d'ins- 
titution divine ,  et  que  le  suprême  Pasteur  ne  peut  gouverner  l'Eglise 
sans  lui.  Mais,  ce  qu'il  y  a  de  démocratique  et  d'aristocratique  n'enlève 
rien  à  la  plénitude  de  la  puissance  de  l'unique  Pasteur  suprême  et 
infaillible.  —  De  Rom. pontif.,  lib.  \  ,  c.  5.  —  Gorini,  tom.  II,  p.  <78- 
234-61 4.  —  Etudes  relig.,  etc.,  octobre  4  869  o.  61 9. 


248  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Progrès  dont       Au  sujet  du  progrès  dont  la  religion  est  susceptible,  écou- 
«Y^nsœpubie   tong  le  graye  M#  de  Bonald  .  ,  Depuis  la  publicalion  du  Livre 

catholique.  qUi  contient  le  germe  de  toutes  les  vérités  morales  et  sociales 
jusqu'aux  actes  des  derniers  conciles  et  aux  écrits  des  derniers 
docteurs,  le  Christianisme  n'est  qu'un  long  développement  de  la 
vérité,  semblable,  dit  son  Fondateur,  au  grain  qui  mûrit  ou  à 
la  pâte  qui  fermente  (1).  »  —  «  Quelqu'un  demandera  peut-être, 
avait  déjà  dit  saint  Vincent  de  Lérins,  si  la  religion  ne  peut  pas 
augmenter  en  quelque  chose?  Elle  le  peut,  sans  doute.  Il  fau- 
drait être  bien  ennemi  des  hommes  et  haï  de  Dieu  pour  le  nier. 
Mais,  il  faut  prendre  garde  de  la  changer,  sous  prétexte  de  la 
perfectionner;  car,  pour  qu'une  chose  se  perfectionne,  il  faut 
que,  demeurant  toujours  dans  sa  nature,  elle  reçoive  quelque 
accroissement;  au  lieu  que  c'est  moins  un  progrès  qu'un  chan- 
gement ,  lorsque  cette  chose  cesse  d'être  ce  qu'elle  était  pour 

devenir  tout  autre La  religion  imite  en  quelque  sorte  la 

condition  des  corps,  qui,  pour  croître  et  se  fortifier  avec  l'âge, 
ne  laissent  pas  d'être  toujours  les  mêmes.  Il  y  a  bien  de  la 
différence  entre  l'âge  florissant  de  la  jeunesse  et  l'âge  mûr; 
mais  rien  ne  paraît  nouveau  dans  un  homme  fait,  qui  n'ait  été 
caché  en  lui  lorsqu'il  était  jeune  :  de  même,  il  faut  que  la  doc- 
trine de  la  religion  chrétienne  soit  réglée,  et  suive  les  mesures 
'de  son  accroissement...  Il  faut,  dit  le  même  Père,  que  l'intelli- 
gence, que  la  science,  que  la  sagesse  des  fidèles  croisse  et  se 
perfectionne  dans  le  cours  des  âges ,  mais  seulement  dans  son 
genre,  c'est-à-dire,  dans  le  même  dogme ,  dans  le  même  sens  , 
dans  le  même  esprit...;  car  il  se  peut  que  les  dogmes  de  la 
philosophie  céleste  soient  soignés,  limés,  polis,  dans  la  suite 
des  temps ,  mais  il  n'est  pas  permis  de  les  changer,  d'y  toucher, 
ou  d'en  retrancher  quelque  chose.  Ils  peuvent  recevoir  la  lu- 
mière, l'évidence,  la  distinction;  mais  ils  conservent  toujours  la 
plénitude,  l'intégrité,  la  propriété.  L'Eglise  donc,  fidèle  gar- 
dienne des  dogmes  qui  iul  ont  été  confiés  en  dépôt,  n'y  change 
rien,  n'y  diminue  rien,  n'y  ajoute  rien...  »  Le  progrès  qui 
s'accomplit  dans  la  religion ,  conclut  un  savant  piélat,  est  donc 
un  progrès  extérieur,  relatif,  dans  la  forme,  efnon  un  progrès 

(<)  Législation  primitive,  fiv.  4,  c.  7» 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  219 

substantiel  et  dans  le  fond  des  choses.  Ce  n'est  pas  un  dévelop- 
pement interne  et  réel,  comme  si  la  vérité  dogmatique  n'eut 
d'abord  existé  qu'en  germe.  La  doctrine  de  Jésus-Christ  n'a 
jamais  existé  en  germe  dans  son  Eglise;  elle  y  a  été  formée  dès 
son  origine.  Les  Apôtres,  ses  fondateurs,  l'ont  connue  explicite- 
ment tout  entière  :  c'est  la  doctrine  des  Pères  comme  celle  des 
théologiens;  et  après  la  révélation  qui  a  été  faite  aux  Apôtres, 
il  n'en  est  pas  qui  puisse  devenir'le  fondement  de  notre  foi.  Le 
progrès  scientifique  dans  le  dogme,  dit  l'évèque  de  Poitiers,  ne 
peut  pas  être  autre  chose  que  l'exposition  plus  lumineuse  de  la 
vérité  primitivement  enseignée  et  déclarée  (1). 

Il  faut  se  souvenir  aussi  que,  persécutée  et  contrainte  de  se 
réfugier  dans  les  catacombes,  l'Eglise,  au  commencement,  ne 
put  pas  donner  à  son  culte  toute  la  pompe  qu'auraient  désirée 
sa  foi  et  son  amour.  Le  développement  de  plusieurs  de  ses  insti- 
tutions fut  impossible.  Elle  dut  même  voiler  ses  plus  augustes 
mystères  sous  la  prudente  discipline  du  secret.  Elle  était  bien , 
dit  un  grave  auteur,  répandue  partout,  avec  sa  belle  hiérarchie, 
et  sa  forte  unité,  et  ses  conciles,  et  sa  discipline,  etc.  Mais,  des 
ombres  cachaient  en  partie  la  vie  de  ce  grand  corps  :  la  gloire 
des  martyrs  couvrait  tout;  le  monde  voyait  comment  l'Eglise 
meurt;  il  savait  moins  comment  elle  vit.  —  Mais,  devenue  libre, 
l'Eglise  ne  craignit  plus  de  manifester  au  monde  la  céleste  doc- 
trine que  Jésus-Christ  lui  avait  recommandé  de  prêcher  sur  les 
toits.  Elle  monte  au  premier  rang  sur  la  scène  de  l'histoire,  et 
rayonne  d'une  splendeur  qui  frappe  tous  les  yeux.  —  Elle 
déploya  dans  son  culte  toute  la  magnificence  qui  convient  à  la 
majesté  de  son  divin  Epoux.  Ses  évoques  laissent  aux  empe- 
reurs leur  part,  mais  ils  réclament  celle  du  Christ.  —  Toutes 
ses  institutions  prirent  librement  leur  essor.  Ainsi,  la  pri- 
mauté du  Pape,  la  hiérarchie,  la  liturgie,  le  célibat  ecclésias- 
tique, l'état  religieux,  le  culte  de  la  sainte  Vierge ,  celui  des 
saints,  des  reliques,  des  images,  etc.,  se  développèrent  avec 
éclat.  Désormais  la  puissance  spirituelle  est  fondée  sur  la  terre, 

(1)  Saint  Vincent  do  Lérins;  Common.  XXIII,  —  Hùt.  du  dogm. 
cath.,  1. 1,  Introduct.,  p.  13-16.  —  M.  Blanc,  t.  I,  p.  312.  —  Instruc- 
tion synodale  de  Ms»  de  Poitiers  ,1871. 


3H0 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Admirable 
économie 
do 
la  Providence , 
dans  les 
différentes 
situations 

de 
l'Eglise. 


et  nul  pouvoir  humain  ne  commandera  plus  aux  âmes.  Tout 
existait  au  commencement,  mais  tout  était  restreint;  au  ive 
siècle,  tout  se  dilate,  s'étend,  marche  et  apparaît  avec  des  pro- 
portions en  rapport  avec  la  nature  et  les  grandes  destinées  de 
l'Eglise,  t  C'est  là,  dit  M.  de  Bonald,  l'écueil  où  l'ignorance  et 
l'orgueil  des  novateurs  ont  fait  un  triste  naufrage.  Faute  d'avoir 
connu  ce  développement  nécessaire,  ils  ont  taxé  d'inventions 
modernes,  des  institutions  moins  aperçues  dans  les  premiers 
temps  et  plus  publiques  dans  le  nôtre.  »  —  «  L'Eglise,  dit 
Piohrbacher,  est  semblable  au  grain  de  sénevé  qui,  jeté  en 
terre,  grandit  et  devient  un  arbre.  Le  germe  est  dans  la  graine, 
l'arbre  est  dans  le  germe ,  mais  avec  des  dimensions  différentes. 
Pour  connaître  la  nature  d'un  arbre  et  de  son  fruit,  il  faut  le 
considérer  non-seulement  dans  son  premier  jet ,  mais  encore  et 
surtout  dans  son  état  d'arbre  fait.  Ainsi  en  est-il  de  l'Eglise  et 
de  sa  doctrine.  Pour  bien  la  connaître,  il  faut  l'étudier,  non- 
seulement  à  sa  naissance,  mais  encore  et  surtout  dans  son  âge 
viril,  lorsqu'elle  enfante  à  Dieu,  non  plus  simplement  des  indi- 
vidus, mais  des  nations  entières.  »  —  a  Procéder  autrement, 
»  avait  déjà  dit  M.  de  Maistre,  est  aussi  déraisonnable  que  si  on 
»  voulait  chercher,  dans  un  enfant  au  maillot,  toutes  les  dimen- 
>  sions  de  l'homme  fait.  Dans  les  choses  humaines,  même  quand 
»  les  institutions  sont  divines,  rien  de  grand  n'a  de  grands 
»  commencements.  »  —  Grandir,  ce  n'est  pas  s'altérer,  c'est 
obéir  aux  lois  mêmes  de  son  autonomie. 

Cependant ,  quoique  libre  dorénavant  et  assise  sur  le  trône , 
l'Eglise  ne  sera  pas  sans  tribulations.  Quand  les  princes  fu- 
rent devenus  ses  enfants,  et  que  les  glaives  des  deux  puissances 
se  furent,  pour  ainsi  dire,  croisés  l'un  sur  l'autre,  en  signe 
d'union,  elle  n'eut  plus  à  craindre,  il  est  vrai,  les  ennemis  du 
dehors,  mais  elle  en  trouva  au  dedans.  Les  hérésies  et  les 
schismes  lui  firent  une  guerre  aussi  funeste  que  celle  de  la 
Synagogue  et  du  monde  païen.  Des  esprits  vains  et  obstinés , 
épris  d'eux-mêmes,  s'avisèrent  de  formuler  le  dogme  à  leur 
guise,  et  de  substituer  leurs  imaginations  incohérentes,  aux 
vénérables  et  antiques  traditions  qui  remontaient  aux  Apôtres. 
Le  travail  de  falsification  ne  respecta  rien.  Les  vérités  les  plus 
fondamentales  furent  attaquées.  Les  sectes  se  multiplièrent. 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


25  { 


L'erreur  enfanta  l'erreur.  Les  hérésiarques  donnèrent  la  main 
aux  hérésiarques.  On  vit  les  donatistes,  les  ariens,  les  macédo- 
niens, les  pélagiens,  les  nestoriens,  les  eutychiens,  les  mono- 
thélites  ,  etc. ,  s'efforcer  de  mettre  la  division  et  l'anarchie 
partout  où  Jésus-Christ  avait  mis  l'harmonie  et  l'unité.  —  Tou- 
tefois, la  Providence  ne  manqua  pas  à  son  Eglise  dans  celte 
nouvelle  épreuve.  Durant  les  persécutions  et  au  milieu  des 
supplices  ,  cette  Eglise ,  douée  -d'une  merveilleuse  fécondité , 
n'avait  pas  sans  doute  manqué  de  docteurs  :  témoins  Athénagore, 
saint  Justin,  Clément  d'Alexandrie,  Origène,  Tertullien,  saint 
Cyprien ,  et  tant  d'autres  ;  mais  elle  avait  enfanté  surtout  des 
nuées  de  fidèles  d'une  héroïque  fermeté  dans  la  foi  :  ils  savaient 
mourir,  sciebant  mori!  dit  saint  Pacien.  —  Mais  quand  elle  eut 
à  combattre  les  subtilités  et  les  ruses  de  l'hérésie,  il  y  eut  une 
éclosion  vraiment  miraculeuse,  et  elle  produisit  une  foule  éton- 
nante de  docteurs,  à  qui  Dieu  communiqua  la  plus  grande  puis- 
sance de  parole  qu'on  eût  jamais  vue.  Nulle  époque  n'en  vit  ja- 
mais de  comparables  et  en  pareil  nombre.  Il  leur  donna  à  la  fois 
le  talent,  l'éloquence,  la  vertu,  le  courage,  la  soif  du  bien,  la 
puissance  de  l'accomplir,  la  grandeur  des  vues  et  du  caractère; 
et,  pendant  deux  siècles,  la  triple  autorité  du  savoir,  du  génie 
et  de  la  sainteté  sembla  se  léguer  dans  l'Eglise  comme  un  héri- 
tage. L'Occident  fut  aussi  fécond  que  l'Orient.  On  admira  la 
sagacité  et  la  force  de  raisonnement  de  saint  Athanase  ,  l'onction 
et  la  douceur  de  saint  Ambroise ,  la  brillante  et  pathétique  élo- 
quence de  saint  Chrysostome  ,  la  noble  élégance  et  la  précision 
de  saint  Basile ,  la  sublimité  jointe  à  l'exactitude  de  saint  Gré- 
goire de  Nazianze ,  le  nerf  et  l'érudition  de  saint  Jérôme ,  et  la 
plupart  de  ces  qualités  réunies  dans  saint  Augustin ,  que  Bossuet 
appelle  «  le  plus  complet  des  Pères,  »  etc.  —  Ainsi  aux  martyrs 
succèdent  les  docteurs,  ainsi  surgissent  à  propos,  au  fort  de  la 
mêlée  nouvelle,  ces  admirables  athlètes.  Le  Chef  divin  et  im- 
mortel, dont  ils  sont  les  soldats,  les  arma  lui-même  pour  les 
grands  combats  de  la  parole  et  de  la  pensée.  Il  leur  a  ouvert 
tous  les  trésors  de  la  science  et  de  la  sagesse  cachés  en  Jésus- 
Christ.  Les  grandes  âmes  des  Apôtres  et  des  Prophètes  revivent 
dans  leurs  âmes;  et  ils  portent  au  front  la  lumineuse  empreinte 
de  leurs  communications  avec  le  Dieu  des  sciences  et  des  vertus. 


252 


cours  d'histoire  ecclésiastique 


Aussi  le  schisme  et  l'hérésie  vinrent- ils  se  briser  contre  ce 
rempart  élevé  parle  Seigneur.  —  Bien  plus,  l'erreur,  qui  sem- 
blait destinée  à  obscurcir  la  vérité  divine,  ne  servit  qu'à  en 
augmenter  l'éclat,  t  La  nécessité  de  défendre  les  dogmes  contre 
les  hérétiques  fait,  dit  saint  Augustin  ,  qu'on  les  considère 
avec  plus  de  soin ,  qu'on  les  entend  plus  clairement ,  qu'on  les 
prêche  d'une  manière  plus  distincte  et  plus  expresse ,  en  sorte 
que  la  question  soulevée  par  les  adversaires  de  l'Eglise  de- 
vient une  occasion  d'apprendre.  »  De  là  cette  parole  du  même 
Père  :  Incauti  loquebantur  quià  nullus  aderet  hostis.  —  Par 
l'effet  de  la  controverse  et  des  travaux  des  Pères,  la  vérité  divine 
prendra  donc  des  formes  mieux  arrêtées;  elle  se  déclarera  d'une 
manière  plus  explicite,  et  sera  disposée  selon  un  ordre  plus 
vaste,  plus  lumineux  et  plus  scientifique.  —  «  Les  docteurs  fu- 
»  rent  dans  l'Eglise,  dit  saint  Grégoire  le  Grand,  ce  que  les 
»  astres  sont  au  firmament.  Leur  apparition,  après  la  sanglante 
»  lutte  des  martyrs,  fit  resplendir  la  foi  catholique  du  plus  vif 
»  éclat.  Les  divins  rayons  du  soleil  de  la  vérité  pénétrèrent  plus 
»  profondément  les  âmes,  et  les  glaces  du  Paganisme  disparu- 
»  rent  de  toute  part.  Aux  orages  des  persécutions ,  aux  longues 
»  nuits  et  aux  ténèbres  de  l'infidélité ,  succéda  comme  un  doux 
»  printemps,  éclairé  et  embaumé  des  clartés  et  des  parfums  de  la 
»  religion  véritable;  et  cet  âge  inaugura,  pour  le  monde,  une 
»  ère  de  lumière  vivifiante  dont  rien  n'a  jamais  égalé  l'éclat  (1). 
Ainsi ,  dit  encore  le  même  Père ,  «  à  mesupe  que  la  fin  du  monde 
avance,  la  science  d'en-haut  progresse,  et  elle  se  développe 
plus  largement  avec  le  temps.  » 

Ainsi,  après  avoir  été  arrosée  du  sang  adorable  de  Jésus- 
Christ  et  de  celui  des  saints,  la  foi  chrétienne  va  donc  mainte- 
nant briller  de  tout  l'éclat  du  génie;  et  les  combats  scientifiques 
que  les  Pères  vont  livrer  pour  elle,  joints  aux  luttes  sanglantes 
des  Apôtres  et  des  martyrs ,  forment  en  sa  faveur  un  témoignage 
qui  suffirait  seul  pour  démontrer  sa  divinité. 


Dernières 
années 

de  Maximin. 

Il  persécute. 
Nombreux 
martyrs. 


Le  calme  ne  succède  pas  à  l'orage  d'une  manière  instanta- 


(I)  S.  Aug.,  De  Civ.  Dei,  1.  46,  C.  33.  —  Hist.  du  dogme.,  t.  I ,  In- 
trod.,  p.  9-30.  —  Morale»  de  S.  Grég.,  c.  6,  16. 


QUATRIÈME  SIECLE.  Ô53 

née.  »  La  mer,  dit  saint  Chrysostome,  reste  encore  quelque 
temps  houleuse  après  la  chute  des  vents.  »  De  même,  quand 
l'empereur  Constantin  eut  arrêté  la  violente  tempête  qui,  de- 
puis trois  cents  ans,  battait  le  vaisseau  de  l'Eglise ,  l'empire 
romain,  si  longtemps  soulevé,  ne  rentra  pas  aussitôt  dans  une 
tranquillité  parfaite.  Son  sein  recelait  encore  quelques  éléments 
de  trouble.  —  L'empereur  Maximin,  qui  gouvernait  la  Syrie 
et  les  provinces  voisines,  avait  toujours  haï  et  persécuté  le 
Christianisme.  Aussi  son  règne  he  fut  qu'un  long  martyrologe. 
Dès  le  commencement,  se  livrant  à  toutes  ses  passions,  il  avait 
fait  périr  une  foule  de  vierges  chrétiennes,  qui  refusaient  de  se 
rendre  à  ses  désirs  criminels.  Ce  monstre  nourrissait  des  ours 
domestiques  auxquels  il  avait  donné  son  nom,  et  chaque  jour, 
il  leur  faisait  jeter  quelques  chrétiens  sous  ses  yeux,  jouissant 
et  riant  de  leurs  tourments.  Il  condamna  aux  plus  cruelles  tor- 
tures une  multitude  innombrable  de  fidèles.  Quelques-uns, 
ayant  les  membres  disloqués  et  le  corps  tout  couvert  de  plaies , 
demeurèrent  des  années  entières  plongés  dans  des  cachots  in- 
fects ,  d'où  ils  étaient  tirés  de  temps  en  temps  pour  être  tour- 
mentés de  nouveau.  Maximin  fit  crever  l'œil  droit  et  brûler 
ou  couper  le  jarret  à  un  grand  nombre  d'autres,  qu'il  envoya 
ensuite  travailler  aux  mines.  —  Un  jeune  chrétien  de  la  ville 
de  Tyr,  nommé  Ulpien,  se  montrant  inébranlable  au  milieu  des 
tortures,  fut  enfermé  dans  un  sac  avec  un  chien  et  un  serpent, 
et  précipité  dans  la  mer.  —  Deux  frères,  d'une  famille  illustre 
de  la  Lycie,  Apphien  et  Edésius,  furent  aussi  noyés.  —  A  Ce- 
sarée  de  Palestine ,  on  condamna  au  même  supplice  une  jeune 
vierge,  nommée  Théodosia,  qui  s'était  approchée  de  quelques  con- 
fesseurs pour  se  recommander  à  leurs  prières.  Elle  avait  eu  aupa- 
ravant le  sein  et  les  côtés  déchirés  jusqu'aux  os.  —  Deux  autres 
vierges  furent  brûlées  vives,  après  avoir  également  subi  d'horri- 
bles tortures.  —  Eusèbe  nous  apprend  que,  dans  une  seule 
exécution ,  il  y  eut  en  Palestine  jusqu'à  cent  trente  personnes 
cruellement  mutilées.  —  En  309,  saint  Pamphile,  ancien  magis- 
trat et  prêtre  distingué,  avait  été  brûlé  vif  avec  plusieurs  fidèles 
dans  la  ville  de  Césarée ,  où  il  avait  fondé  une  bibliothèque  de 
plus  de  trente  mille  volumes  et  établi  une  école  célèbre.  — 
En  311  et  312  ,  saint  Pierre  ,  évèque  d'Alexandrie,  saint  Méto- 


25-4  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

dius ,  évèque  de  Tyr,  Théodore ,  Hésychius  et  Pacônie ,  évèqueâ 
de  diverses  autres  églises,  et  saint  Lucien,  prêtre  d'Antioche, 
avaient  aussi  donné  leur  vie  pour  le  nom  de  Jésus-Christ.  — 
Nous  avons  de  ce  dernier  un  Symbole  où  se  trouve  exprimée 
de  la  manière  la  plus  nette  et  la  plus  précise,  toute  la  doctrine 
de  l'Eglise  sur  le  mystère  de  l'auguste  Trinité.  L'authenticité 
de  ce  monument  ne  parait  pas  douteuse,  quoiqu'elle  n'ait  été 
d'abord  publiquement  attestée  que  par  les  semi-ariens.  —  <  >n 
rapporte  à  cette  même  époque  le  martyre  de  sainte  Catherine, 
également  distinguée  par  la  noblesse  de  son  origine ,  par  ses 
richesses  et  par  l'étendue  de  ses  connaissances  ;  mais  on  ignore 
les  détails  de  son  supplice. 
de£r.in.  Maximin  répandait  ainsi  le  sang  chrétien  dans  toute  l'éten- 
—  due  de  sa  domination ,  quand  il  reçut  l'édit  de  Constantin  qui 

Anm  donnait  la  paix  à  l'Eglise.  Il  refusa  de  le  publier  dans  ses  Etals, 
et  se  contenta  de  suspendre,  pour  un  temps,  le  cours  de  ses 
violences  contre  les  fidèles.  Mais  il  eut  soin  que  chaque  cité, 
chaque  bourgade  fût  inondée  de  pamphlets  contre  le  Christia- 
nisme. Apprenant  ensuite  que  Licinius  était  en  Italie,  il  se 
jeta,  à  la  tète  de  soixante-dix  mille  hommes,  sur  la  Thrace,  qui  ap* 
partenait  à  ce  prince.  Licinius  accourut  à  sa  rencontre,  avec  trente 
mille  soldats  rassemblés  à  la  hâte.  Maximin  promit  à  Jupiter,  par 
un  vœu  solennel ,  que  s'il  gagnait  la  bataille  il  abolirait  entière- 
ment le  nom  chrétien.  Licinius,  de  son  côté,  se  mit  sous  la  pro- 
tection du  vrai  Dieu.  Laclance  rapporte  qu'un  ange  apparut  à 
cet  empereur,  et  lui  dicta  une  formule  de  prière.  Ses  soldats 
la  récitèrent  trois  fois,  et  fondirent  ensuite  sur  les  troupes  en- 
nemies qu'ils  taillèrent  en  pièces.  —  Maximin  poursuivi  s'en- 
ferma dans  la  ville  de  Tarse.  Investi  par  terre  et  par  mer,  il 
prit  du  poison ,  pour  ne  pas  tomber  vivant  entre  les  mains  du 
vainqueur;  mais,  comme  il  s'était  auparavant  rempli  de  viande 
et  de  vin,  l'effet  du  poison  fut  lent.  Le  tyran  souffrit,  pendant 
quatre  jours,  des  douleurs  horribles.  Il  poussait  des  hurlements 
effroyables;  il  se  roulait  par  terre,  la  mangeait  de  rage,  et  se 
frappait  la  tète  contre  les  murailles  avec  une  telle  fureur,  qm 
ses  yeux  sortirent  de  leur  orbite.  Il  croyait  voir  Jésus-Christ 
assis  sur  son  tribunal  pour  le  juger,  et  on  l'entendait  répondre 
C'jnime  un  crimin<'l  ^l'pliqiié  à  la  question  :  •   Ce  n'est  pas 


QUATRIÈME  SIECLE. 


255 


moi...,  ce  fut  malgré  moi!  »  Quelquefois  il  faisait  la  confession 
de  ses  plus  honteux  forfaits,  et  demandait  miséricorde.  II  mou- 
rut ainsi  dans  le  désespoir,  en  313.  —  Toute  sa  famille  et  ses 
amis  furent  exterminés  par  le  vainqueur. 

La  défaite  de  Maximin  rendit  Licinius  maître  de  tout  l'Orient. 
Enorgueilli  par  ses  succès  et  jaloux  de  la  gloire  de  Constantin,  il 
voulut  le  dépouiller  de  ses  Etats;  mais  vaincu,  en  314,  dans  une 
grande  bataille,  près  de  Gibales  enPannonie,  il  fut  obligé  de  céder 
lui-même  plusieurs  de  ses  provinces.  — En  319,  désirant  recou- 
vrer ce  qu'il  avait  perdu,  il  chercha  une  occasion  de  rupture ,  et  se 
mit  à  persécuter  les  chrétiens.  Il  commença  par  défendre  aux 
évèques  d'assembler  des  conciles,  et  aux  fidèles  de  se  réunir.  Il 
fit  abattre  ou  fermer  les  églises;  ensuite  il  fit  couler  le  sang.  — 
L'illustre  saint  Nicolas,  évêque  de  Myre  en  Lycie,  fut  mis  en 
prison,  et  n'en  sortit  qu'après  la  défaite  du  persécuteur.  — 
Saint  Basile,  évêque  d'Amasée  dans  le  Pont,  fut  mis  à  mort.  — 
Saint  Biaise,  ancien  médecin  et  évêque  de  Sébaste  en  Arménie, 
eut  la  tète  tranchée,  avec  deux  enfants  et  sept  femmes  qui  re- 
cueillaient pieusement  des  gouttes  de  son  sang.  —  Dans  la  même 
ville ,  Licinius  immola  quarante  soldats,  connus  sous  le  nom  des 
quarante  couronnés.  Après  de  cruelles  tortures,  il  les  fit  expo- 
ser, durant  toute  une  nuit,  sur  un  étang  glacé.  On  tenait,  à  côté 
de  l'étang,  un  bain  chaud,  afin  de  les  tenter  par  l'espérance 
d'un  prompt  soulagement.  Il  y  en  eut  un  qui  succomba  et  cou- 
rut au  bain,  mais  il  y  mourut  aussitôt.  En  même  temps  des 
anges  apparaissaient  dans  les  airs ,  tenant  dans  leurs  mains  des 
couronnes.  Témoin  de  ce  miracle ,  un  des  soldats  de  garde  con- 
fessa Jésus-Christ  et  alla  prendre  la  place  de  l'apostat.  Le  len- 
demain, comme  les  martyrs  respiraient  encore,  on  les  fit  périr 
parle  feu. 

Cependant  Constantin ,  indigné  de  la  conduite  de  Licinius,  lui 
adressa  des  remontrances  sur  la  violation  de  leurs  traités.  Comme 
elles  étaient  inutiles ,  il  lui  déclara  la  guerre.  Les  deux  armées  se 
rencontrèrent  près  d'Andrinople,  en  324.  Le  labarum  était  porté 
à  la  tète  des  troupes  de  Conslanlin,  et  la  croix  brillait  sur  les 
drapeaux  de  chaque  légion.  Licinius,  au  contraire,  avait  repris 
les  enseignes  païennes.  «  Voici,  dit-il  à  «es  soldats,  n-lui  qui  a 
abandonné  nos  dieux  pour  le  Christ,  dont  le  signe  patibulaire 


PméenlM 
de 

Licinioa 
en  Orient. 

Sa  mort 

De  yii  à  325. 


$56 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Lois 

de  Constantin 

en  tarent 
de  la  religion 

chretienuc. 


déshonore  les  armes  romaines  :  adorateurs  fidèles  des  anciennes 
divinités  de  Rome,  combattez  hardiment  sous  leurs  auspices;  et, 
après  la  victoire,  nous  anéantirons  jusqu'au  nom  de  ces  impies 
qui  abjurent  la  religion  de  leur  patrie.  »  —  Trompé  dans  ses 
espérances ,  et  vaincu  dans  deux  combats  consécutifs ,  Licinius 
vint  déposer  la  pourpre  aux  pieds  de  Constantin ,  et  lui  demanda 
la  vie.  Le  vainqueur  l'accueillit  avec  bonté  et  le  fit  manger  à  sa 
table.  Mais,  ayant  ensuite  appris  qu'il  traitait  secrètement  avec 
les  barbares  pour  recommencer  la  guerre ,  il  le  fit  mourir  l'an- 
née suivante  (1). 

Maître  de  l'Orient  et  de  l'Occident,  Constantin  donna  un  libre 
cours  à  sa  reconnaissance  envers  le  Seigneur.  Depuis  sa  conver- 
sion, ce  prince  était  devenu  comme  l'apôtre  de  sa  cour,  et  avait 
gagné  au  Christianisme  plusieurs  membres  de  sa  famille,  entre 
autres,  Hélène,  sa  mère,  d'après  Eusèbe;  mais,  selon  saint  Am- 
broise  et  saint  Paulin ,  Hélène  était  déjà  chrétienne  lors  de  son 
mariage  avec  Constance  Chlore  (2).  Il  avait  érigé  une  église  dans 
l'intérieur  de  son  palais,  et  il  donnait  à  tous  l'exemple  de  l'assi- 
duité aux  cérémonies  sacrées.  Il  se  montrait  plein  de  véné- 
ration pour  le  caractère  sacré  des  évèques;  il  leur  rendait  tous 
les  honneurs  possibles ,  principalement  à  ceux  qui  avaient  com- 
battu pour  la  foi.  —  Dès  l'année  313 ,  il  avait  affranchi  les  mi- 
nistres de  l'Eglise  de  toutes  les  charges  municipales,  «  afin,  dit- 
il,  qu'ils  ne  soient  point  distraits  du  service  de  la  religion,  ce 
qui  serait  une  sorte  de  sacrilège.  »  Il  reporta  ainsi  aux  ministres 


{\)  Zosiroe»  Eutrope  et  saint  Jérôme  reprochent  à  Constantin  d'avoir 
fait  périr  Licinius  contre  la  foi  jurée;  mais  Socrate  et  la  plupart  des 
auteurs ,  dit  M.  Darras ,  soutiennent  que  ce  dernier  commençait  à  re- 
muer et  à  tramer  avec  les  ennemis  de  Constantin.  Julien  l'Apostat,  qui 
ne  ménage  pas  ce  prince,  ne  lui  en  fait  aucun  reproche.  Bergier,  Fel- 
ler,  Receveur  et  plusieurs  autres  l'en  justifient.  —  Selon  Feller  et 
Rohrbacher,  Constantin  aurait  aussi  fait  mourir  Licinien,  fils  de  Lici- 
nius ;  mais  Bergier  soutient  le  contraire ,  et  dit  qu'il  n'y  a  aucune 
preuve  de  ce  meurtre,  et  qu'aucun  écrivain  n'a  osé  en  accuser  Cons- 
tantin. —  Feller,  art.  Licinius.  —  Bergier,  art.  Constantin.  —  Rohr- 
bacher, VI,  479. 

(2)  Plusieurs  prétendent  que  sainte  Hélène  était  fille  d'un  chef  de 
tribus  bretonnes  ;  mais  saint  Ambroise  la  suppose  de  basse  extraction, 
magnifiquement  relevée  par  ses  vertus  et  par  sa  noblesse  chrétienne. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  Î57 

de  la  religion  chrétienne  les  privilèges  dont  avaient  joui  les 
prêtres  païens  eux-mêmes.  —  Aussi,  cette  extension  de  l'immu-  immunité 
nité  aux  ministres  de  la  religion  chrétienne  ne  surprit  et  ne  cho- 
qua personne.  On  ne  faussait  pas,  alors,  le  principe  d'égalité 
jusqu'à  confondre  la  religion  avec  tout  le  reste.  En  traitant  les 
immunités  d'exemptions  imprudentes  et  excessives,  certains  chré 
tiens  modernes  et  libéraux  ne  font  pas  attention,  qu'après  qua- 
torze siècles  de  Christianisme,  leur  respect  pour  l'Eglise  est  au- 
dessous  de  celui  des  infidèles  récemment  convertis  et  à  peine 
débarrassés  des  préjugés  et  des  haines  du  Paganisme.  Saint 
Thomas  de  Gantorbéry,  Bossuet,  tous  les  canonistes  et  l'Eglise 
elle-même  apprécient  autrement  la  sainte  convenance  des  immu- 
nités et  la  législation  pleine  de  respect  des  princes  chrétiens. 
—  En  321 ,  Constantin  avait  fait  une  loi  pour  la  célébration  du 
dimanche,  prohibant  ce  jour-là  tous  les  actes  judiciaires,  tous 
les  travaux  de  métiers,  toutes  les  occupations  ordinaires  des 
villes,  et  n'exceptant  de  la  défense  que  les  travaux  pressants 
de  la  campagne.  —  Il  ordonna  aussi  que  l'on  célébrât  le  ven- 
dredi d'une  manière  particulière ,  en  mémoire  de  la  Passion  du 
Sauveur  (1).  —  L'année  précédente,  il  avait  aboli  la  loi  pa- 
pienne,  portée  par  Auguste  contre  les  célibataires,  qu'elle  ren- 
dait incapables  de  recevoir  des  legs  ou  des  donations.  Justes  et 
légitimes  à  l'égard  du  célibat  païen ,  célibat  du  vice  et  de  la  vo- 
lupté, dont  un  libertinage  sans  charge  et  sans  frein  était  le  but, 
ces  règlements  devaient  être  détruits  en  faveur  du  célibat  chré- 
tien, célibat  de  la  virginité,  qui  fait  de  l'homme  un  ange,  et  en- 
fante les  plus  héroïques  dévouements  :  aliœ  sunt  leges  Cœsarum, 
aliœ  Christi;  aliud  Papinianus ,  aliud  Paulus  nost&r  prœcipit! 
disait  saint  Jérôme.  —  11  porta  encore  deux  lois  où  se  révèle 
l'heureuse  influence  du  Christianisme.  L'une  facilitait  et  encou- 
rageait l'émancipation  des  esclaves;  l'autre  enjoignait  aux  offi- 
ciers des  finances  de  pourvoir,  sans  délai ,  à  la  subsistance  de 
tous  les  enfants  qui  seraient  remis  entre  leurs  mains  par  un  père 
incapable  de  les  nourrir.  Le  père  ne  pouvait  plus  les  faire  mou- 
rir ni  les  vendre.  —  Il  permit  d'accuser  les  juges,  les  comtes, 


1    Los  chrétiens  n'observaient  point  cependant  le  vendredi  de- la 
même  manière  <jut>  le  dimanche. 

C a  d'histoire  17 


258 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Libéralités  ' 
de  Constantin 

en  faveur 
A»  Eglises. 

Palais 

de  Latran 

Concédé 

aux  Papes. 


les  courtisans,  etc.,  quand  on  pouvait  donner  la  preuve  de  leur 
culpabilité.  — Il  défendit  de  crucifier  désormais  les  malfaiteurs  : 
à  ses  yeux,  l'ignominie  de  la  croix  s'étant  changée  en  gloire.  — 
Les  combats  des  gladiateurs  furent  interdits.  —  Les  pauvres  de- 
vinrent l'objet  de  toute  la  sollicitude  impériale.  C'est  le  commen- 
cement de  cette  civilisation  chrétienne  dont  notre  Europe  est  si 
liôre.  Il  permit  à  chacun  de  laisser  en  mourant  ce  qu'il  voudrait 
de  ses  biens  à  l'Eglise.  —  Il  fit  lui-même  de  grandes  libéralités 
en  sa  faveur.  Il  élevait  des  basiliques  nouvelles ,  dites  Constanti- 
niennes,  et  ornait  les  anciennes  de  présents  magnifiques;  à  toutes 
il  constitua  des  fonds  pour  leur  service  et  leur  entretien.  Eusèbe 
nous  apprend  qu'en  une  seule  fois ,  même  avant  la  défaite  de 
Maxence ,  il  fit  remettre  la  valeur  de  trois  cent  mille  francs  à 
l'évèque  de  Garthage,  ajoutant  que  si  ce  prélat  trouvait  cette 
somme  insuffisante,  il  pouvait  s'adresser  à  l'intendant  du  domaine 
impérial,  qui  avait  reçu  ordre  de  donner  tout  ce  qui  serait  de- 
mandé. —  On  croit  aussi  qu'il  donna,  vers  le  même  temps ,  au 
pape  saint  Miltiade,  le  palais  de  Latran,  autrefois  enlevé  par 
Néron  au  patricien  Plautius  Lateranus ,  et  que  les  souverains  Pon- 
tifes ont  possédé  depuis  le  ive  siècle.  En  mémoire  de  cette  prise  de 
possession  solennelle ,  la  basilique  élevée  sur  l'emplacement  du 
palais  de  Latran  a  conservé  jusqu'à  ce  jour  le  titre  et  les  préro- 
gatives de  métropole  catholique  :  omnium  Ecclesiarum  urbis  et 
orbi  mater  et  caput.  L'empereur  joignit  à  ce  don,  une  rente  an- 
nuelle propre  à  maintenir  la  dignité  du  chef  de  l'Eglise.  — 
Ainsi  commençait  à  s'accomplir  l'oracle  d'Isaïe,  qui  annonçait 
que  les  princes  convertis  se  feraient  gloire  d'être  c  les  nourri- 
ciers de  l'Eglise.  »  —  Au  reste,  môme  avant  Constantin,  les 
Papes  avaient  déjà  reçu,  de  la  libéralité  chrétienne,  des  res- 
sources que  rendait  nécessaires  l'exercice  de  leur  souveraineté 
spirituelle.  —  C'était  comme  le  premier  noyau  de  la  souveraineté 
temporelle  du  Saint-Siège  (1). 


(1)  Outre  le  don  du  palais  de  Latran  et  les  libéralités  faites  aux 
églises  par  l'empereur,  il  existe  ce  qu'on  appelle  la  fameuse  donation  de 
Constantin,  329,  acte  par  lequel,  en  laissant  Rome  aux  Papes,  et  en  les 
constituant  comme  «  Chefs  et  Juges-Rois  dans  l'empire,  »  Constantin 
inaugurait  une  politique  toute  chrétienne.  —  Longtemps  méconnue, 
l'authencité  delà  donation  constantinienne ,  dit  M.  Darras,  citant  le 


QUATRIÈME    SIÈCLE.  259 

Après  la  défaite  de  Licinius ,  Constantin  étendit  toutes  ces  lois 
à  l'Orient,  et  il  en  porta  encore  d'autres  également  favorables 
au  Christianisme.  Il  rendit  la  liberté  aux  confesseurs  détenu» 
dans  les  prisons,  ordonna  la  restitution  de  leurs  biens,  confirma 
les  donations  des  martyrs ,  fit  rendre  les  successions  aux  véri- 
tables héritiers,  et  restituer  aux  églises  et  aux  particuliers  toutes 
les  choses  dont  le  fisc  s'était  emparé.  Si  elles  avaient  été  alié- 
nées, les  acquéreurs  étaient  indemnisés.  —  Il  défendit  d'exercer 
la  divination,  d'élever  des  statues  aux  faux  dieux  et  de  leur 
faire  des  sacrifices  (1).  —  En  331,  il  défendit  les  assemblées  des 
hérétiques,  même  dans  des  maisons  particulières.  —  Il  permit, 
dans  les  procès,  de  recourir  au  jugement  des  évoques,  et  voulut 
que  les  sentences  rendues  par  ceux-ci  eussent  la  même  force  que 
si  elles  étaient  émanées  de  lui-même  :  c'était  inaugurer  la  ma- 
gistrature des  pontifes,  qui  commencèrent,  dès  lors,  à  devenir 
les  juges  de  leurs  peuples,  comme  ils  en  sont,  de  droit  divin,  les 
pères  et  les  pasteurs.  L'application  de  la  juridiction  épiscopale 
au  jugement  des  causes  temporelles  n'a  commencé  à  être  atta- 
quée que  vers  le  douzième  siècle.  Une  ordonnance  de  François 
Ier,  en  1539,  y  mit  fin  et  changea  en  France  ce  point  de  juris- 
prudence. —  Un  décret  flétrit  la  mémoire  de  Porphyre,  et  con- 
damna ses  écrits  à  être  brûlés.  —  Enfin  ,  il  publia  un  édit  solen- 
nel ,  pour  exhorter  tous  les  sujets  de  l'empire  à  embrasser  la 
religion  chrétienne  ,  déclarant  toutefois  qu'il  ne  voulait  con- 
traindre personne  au  service  d'un  Dieu  uniquement  jaloux  de 
l'hommage  des  cœurs,  etc.  (2). 

Les  lettres  et  le  savoir  se  joignaient  à  la  puissance  séculière       Amobe 
pour  honorer  et  seconder  l'Eglise.  Trois  écrivains  célèbres  :  Ar- 
nobe ,  Lactance  et  Eusèbe ,  composèrent  alors  en  sa  faveur  des 
ouvrages  remarquables.  —  Arnobe  était  né  à  Sicca,  ville  d'A- 

docle  M.  Maupied,  est  appuyée  sur  des  monuments  trop  graves ,  trop 
nombreux,  trop  certains,  pour  qu'il  soit  permis  de  la  répudier.  »  (Hist. 
de  l'Egl.,  t.  IX,  p.  461-488.) 

(4)  Cette  défense  ne  regardait  que  les  cérémonies  pratiquées  hors 
des  temples,  car  il  parait  certain  que  le  culte  public  de  l'idolâtrie  sub- 
sista encore  longtemps. 

(2)  Eusèbe,  Hist.,  liv.  10  ;  Vie  de  Const.,  liv.4,  c.  44,  42,  56;  liv.  2, 
c.  20,  47;  liv.  4,  c.  28.  —  Sozomène ,  Hist.,  liv.  I,  c.  9. 


et  ses  écrits. 


960  COURS  D'HISTOIRE   BCCLÉSIASTÏQUB. 

friqae ,  où  il  enseigna  la  rhétorique  avec  beaucoup  d'éclat,  sous 
le  règne  de  Dioclétien.  D'abord  très-attaché  au  Paganisme,  il 
embrassa  ensuite  la  religion  chrétienne,  pressé,  dit  saint  Jérôme, 
par  des  avertissements  du  ciel.  Mais,  comme  dans  ses  leçons  il 
avait  souvent  déclamé  contre  le  Christianisme,  l'évêque  de  Sicca, 
doutant  de  la  sincérité  de  sa  conversion,  ne  voulut  pas  l'admettre 
au  baptême  avant  qu'il  eût  donné  des  témoignages  publics  de 
Bafoi,  Ce  fut  pour  lever  cet  obstacle,  qu'Arnobe  écrivit,  au 
commencement  du  ive  siècle,  sept  Livres  contre  les  gentils.  — 
Dans  les  deux  premiers,  il  prouve  la  divinité  de  Jésus-Christ  et 
la  vérité  du  Christianisme,  par  l'excellence  et  la  sainteté  de  sa 
doctrine,  par  les  miracles,  par  la  constance  des  martyrs,  et  par 
les  rapides  progrès  de  l'Evangile  ,  malgré  la  violence  des  persé- 
cutions.—  Dans  les  trois  livres  suivants,  il  s'attache  à  faire 
ressortir  l'absurdité  et  les  infamies  du  Paganisme.  —  Enfin, 
dans  le  sixième  et  dans  le  septième,  il  répond  aux  objections  des 
païens,  et  en  particulier  aux  reproches  qu'ils  faisaient  aux  chré- 
tiens de  n'avoir  ni  temples  ni  idoles;  car  les  idolâtres  ne  comp- 
taient pas  pour  des  temples  les  églises  où  l'on  ne  voyait  ni  sta- 
tues des  dieux,  ni  autels  pour  égorger  des  victimes.  —  Quand 
Arnobe  attaque  le  Paganisme,  il  a  des  raisonnements  pleins  de 
force  et  de  vigueur;  mais,  quand  il  défend  et  explique  la  foi, 
ses  preuves  sont  moins  solides.  Comme  il  composa  cet  ouvrage 
avant  son  baptême,  il  n'était  pas  encore  parfaitement  instruit  de 
nos  mystères.  Son  style  a  de  la  véhémence  et  de  l'énergie  ,  mais 
il  se  ressent  de  la  dureté  africaine  «t  de  l'emphase  du  rhéteur. 
Quoiqu'on  remarque  dans  son  ouvrage  des  inexactitudes  sur 
plusieurs  points  de  la  doctrine  chrétienne,  on  croit,  cependant, 
que  le  P.  Petau  a  jugé  trop  sévèrement  quelques-unes  de  ses 
expressions  touchant  le  mystère  de  la  Trinité.  —  On  ignore  les 
autres  circonstances  de  la  vie  d'Arnobe. 
.ctanœ  Lactance ,  né  en  Afrique  et  dans  le  Paganisme,  selon  toutes 

les  apparences,  fut  élève  d'Arnobe  et  surpassa  son  maître.  On 
ne  sait  à  quelle  époque  il  se  lit  chrétien.  Il  enseigna  la  rhéto- 
rique à  Nicomédie,  et  fut  choisi  par  Constantin  pour  être  le  pré- 
cepteur de  Crispe,  son  fils.  Ce  poste  honorable  ne  lui  lit  rien 
perdre  de  sa  modestie  ni  de  la  simplicité  de  ses  mœurs.  Il  vécut 
pauvre  et  mortifié,  au  milieu  de  l'abondance  et  des  délices  de 


écrits. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  26 1 

la  cour.  C'est  tout  ce  que  nous  savons  de  sa  vie.  Sa  mort  parait 
être  arrivée  vers  l'an  328.  —  Lactance  a  composé  les  traités  de 
YOuirage  de  Dieu,  de  la  Colère  divine,  de  la  Mort  tragique  des 
persécuteurs,  et  des  Institutions  divines.  Le  traité  de  l'Ouvrage 
de  Dieu  fut  écrit  pour  réfuter  les  erreurs  des  épicuriens,  et 
peut-être  aussi  celles  des  gnostiques.  Il  a  pour  objet  de  montrer 
que  l'homme  a  été  créé  par  Dieu,  et  qu'une  Providence  infini- 
ment sage  dispose  et  règle  toute,  chose.  Dieu  n'abdique  pas,  et 
on  ne  le  bannit  pas  de  l'univers,  de  la  création,  comme  on  renvoie 
l'architecte  après  qu'il  a  élevé  un  palais.  —  Le  dogme  de  la 
Providence  l'ait  encore  le  sujet  du  traité  de  la  Colère  divine,  où 
Lactance  démontre  que  Dieu  ne  peut  rester  indifférent  à  ce  qui 
regarde  les  créatures;  et,  comme  sa  bonté  le  porte  à  récompen- 
ser la  vertu,  sa  justice  doit  aussi  le  déterminer  à  punir  les 
méchants.  —  Dans  le  traité  de  la  Mort  des  persécuteurs,  l'auteur 
fait  remarquer  que  les  empereurs  qui  ont  persécuté  le  Christia- 
nisme ont  tous  péri  misérablement.  La  lecture  de  ce  livre  est 
propre  à  faire  réfléchir  les  ennemis  de  l'Fglise  et  à  consoler  les 
lidèles.  —  Le  traité  des  Instructions  divines  est  le  plus  considé- 
rable et  le  plus  célèbre  des  ouvrages  de  Lactance.  Il  est  divisé  en 
sept  livres.  Le  premier  et  le  second  ont  pour  objet  d'établir  l'u- 
nité de  Dieu  ,  le  dogme  de  la  Providence,  et  de  prouver  l'absur- 
dité de  l'idolâtrie.  —  Le  troisième  est  spécialement  dirigé  contre 
les  différentes  sectes  delà  philosophie  païenne,  dont  l'auteur  fait 
sentir  l'impuissance  à  éclairer  l'homme  :  c'est  la  fausse  sagesse. 
—  Dans  le  quatrième,  il  expose  les  principaux  points  de  la 
doctrine  chrétienne  :  c'est  la  vraie  sagesse.  On  y  trouve  ce  pas- 
sage remarquable  sur  la  divinité  et  la  consubstantialité  du  Fils 
de  Dieu.  «  Quand  nous  disons  Dieu  le  Père  et  Dieu  le  Fils, 
nous  ne  disons  pas  un  Dieu  différent,  et  nous  ne  séparons  pas 
l'un  de  l'autre,  parce  que  le  Père  ne  peut  être  séparé  du  Fils, 
ni  le  Fils  du  Père.  Ils  n'ont  tous  deux  qu'une  intelligence,  qu'un 
esprit,  qu'une  substance.  Mais  l'un  est  comme  la  fontaine  qui 
jaillit,  l'autre  comme  le  ruisseau  qui  en  découle;  l'un  comme  le 
soleil,  l'autre  comme  le  rayon  qui  en  émane.  Cher  et  fidèle  au 
Père  souverain,  le  Fils  n'en  est  pas  séparé;  non  plus  que  le 
ruisseau  n'est  séparé  de  la  fontaine  ni  le  rayon  du  soleil;  car 
l'eau  de  la  fontaine  est  dans  le  ruisseau  ,  et  la  lumière  du  soleil 


262  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

dans  le  rayon.  C'est  pourquoi,  comme  l'intelligence  et  la  volonté 
de  l'un  sont  dans  l'autre ,  ou  plutôt  qu'elles  sont  les  mêmes  dans 
tous  les  deux,  l'un  et  l'autre  sont  appelés  avec  raison  un  seul 
Dieu;  parce  que  tout  ce  qui  est  dans  le  Père  s'épanche  dans  le 
Fils,  et  tout  ce  qui  est  dans  le  Fils  descend  du  Père.  »  —  Dans 
le  cinquième  livre  de  ses  Institutions ,  Lactance  traite  en  parti- 
culier ce  qui  regarde  la  vertu  de  justice.  —  Dans  le  sixième,  il 
parle  des  autres  devoirs  de  la  religion  et  de  la  morale.  —  Enfin, 
dans  le  septième,  il  examine  la  question  du  souverain  bien,  et 
démontre  qu'on  ne  peut  en  obtenir  la  possession  que  dans  la  vie 
future ,  ce  qui  l'amène  à  prouver  l'immortalité  de  l'âme. 

Tel  était  le  propre  du  génie  de  Lactance ,  qu'il  était  plus  apte 
à  détruire  le  mensonge  et  l'impiété ,  qu'à  prouver  les  vérités 
chrétiennes.  Plus  orateur  que  théologien ,  il  ne  connaît  pas  tou- 
jours à  fond  la  doctrine  catholique.  Concernant  la  personnalité 
du  Saint-Esprit,  en  particulier,  il  s'est  exprimé  d'une  manière 
assez  équivoque ,  pour  faire  révoquer  en  doute  son  orthodoxie 
sur  cet  article.  Saint  Jérôme  dit  expressément  que,  dans  l'un  de 
ses  ouvrages,  il  a  nié  la  subsistence  du  Saint-Esprit.  —  Lac- 
tance est  un  des  écrivains  les  plus  éloquents  de  l'Eglise  latine; 
la  pureté,  la  noblesse  et  l'élégance  de  son  style  lui  ont  fait  don- 
ner par  saint  Jérôme  le  surnom  de  Cicéron  chrétien. 
Eosèbe  Eusèbe ,  dont  on  ne  connaît  ni  la  famille  ni  la  patrie,  naquit 

de  césarée     vers  ia  fm  fa  règne  de  Gallien ,  et  devint  évêque  de  Césarée  en 

et  ses  écrits.  °  '  " 

Palestine.  Il  s'adonna  de  bonne  heure  aux  lettres  sacrées  et  pro- 
fanes ,  et  acquit  une  telle  érudition ,  qu'il  avait  la  réputation  de 
savoir  tout  ce  qui  avait  été  écrit  avant  lui.  Il  composa  un  grand 
nombre  d'ouvrages ,  dont  la  plupart  ne  sont  pas  parvenus  jus- 
qu'à nous.  Voici  les  principaux  de  ceux  qui  nous  restent  :  le 
grand  traité  de  la  Préparation  et  de  la  Démonstration  émngé- 
lique,  et  l'Histoire  de  l'Eglise,  depuis  Jésus-Christ  jusqu'à 
Constantin.  —  Dans  la  Préparation  évangélique ,  Eusèbe  réfute 
et  anéantit  le  Paganisme ,  avec  toutes  ses  formes  et  ses  fractions 
diverses  ;  et,  dans  la  Démonstration ,  il  établit  la  foi  avec  une 
force  et  une  évidence  qui  ne  laissent  rien  à  désirer.  La  première 
partie  dispose  l'esprit  à  croire  à  l'Evangile,  la  seconde  en  dé- 
montre la  vérité.  Cet  ouvrage,  dit  Receveur,  nous  offre  la  polé- 
mique la  plus  savante  et  la  plus  victorieuse  que  l'antiquité  noua 


QUATRIÈME    SIÈCL1Î.  283 

ail  laissée  contre  les  Juifs  et  contre  les  païens.  Il  est  vivement  à 
regretter  que ,  de  trente-cinq  livres  dont  il  était  composé,  selon 
saint  Jérôme  et  Photius,  il  ne  nous  en  reste  plus  que  dix. 

L'Histoire  de  l'Eglise ,  divisée  en  dix  livres ,  a  mérité  à  son 
auteur  le  titre  de  Père  de  l'Histoire  eccle'siastique.  C'est  un 
ouvrage  infiniment  précieux,  qui  peut  tenir  lieu  des  écrivains 
originaux  des  trois  premiers  siècles.  L'Histoire  ecclésiastique 
d'Eusèbe,  disent  Rohrbacher  et  Mœlher,  est  une  collection  de 
pièces  historiques ,  de  longs  passages  d'écrivains  anciens  dont 
les  livres  se  sont  perdus  depuis;  son  principal  mérite  est  de 
nous  avoir  conservé  tant  de  précieux  monuments;  mais  il  n'a 
pas  su  réunir  la  grande  masse  de  choses  qu'il  a  écrites  de  façon 
à  en  faire  un  tout  homogène.  —  Eusèbe  est  plus  érudit  et  rhé- 
teur que  théologien.  Ses  ouvrages,  en  général,  sont  plus  remar- 
quables pour  le  fond  que  pour  la  forme;  et  le  style,  simple, 
clair,  pur  et  précis,  au  jugement  de  Photius,  manque  de  nombre 
et  d'élévation.  Quoiqu'Eusèbe,  ajoute  Mœlher,  fût  le  plus  savant 
homme  de  son  temps,  il  ne  se  distinguait  pas  par  une  logique 
parfaitement  et  strictem'ent  conséquente,  et  il  n'avait  pas  non 
plus  compris  le  Christianisme  dans  toute  sa  profondeur.  —  Si 
l'érudition  du  savant  évèque  de  Césarée  a  été  l'objet  d'éloges 
unanimes,  la  conduite  qu'il  tint  à  l'égard  de  l'Arianisme  a 
laissé  une  flétrissure  à  sa  mémoire.  Plus  courtisan  qu'évêque, 
il  fut ,  dit  Feller,  une  des  colonnes  secrètes  de  cette  hérésie,  sur 
laquelle  il  garde  un  coupable  silence  dans  son  Histoire  ecclé- 
siastique. Le  talent,  le  génie  même  ne  sont  pas  toujours  une 
sauvegarde  contre  les  faiblesses  du  caractère  et  les  illusions  de 
l'esprit  de  parti.  —  Eusèbe  mourut,  vers  l'an  340,  dans  l'Aria- 
nisme, selon  quelques  auteurs.  —  Mœlher  dit  qu'avant  le  con- 
cile deNicée,  Eusèbe  était  incontestablement  arien;  mais  dans 
les  ouvrages  qu'il  publia  après  le  concile,  on  trouve  des  pas- 
sages fort  brillants  contre  les  erreurs  ariennes.  Il  garda  néan- 
moins, et  comme  malgré  lui,  un  grand  faible  pour  les  ariens; 
il  ne  concevait  pas  comment  saint  Athanase  pouvait  avec  justice 
leur  être  si  contraire,  et  il  se  laissa  entraîner  à  prendre  part 
aux  artifices  que  l'on  employait  contre  lui.  —  Outre  les  ouvrages 
cités,  on  a  encore  d'Eusèbe  une  Vie  de  Constantin,  une  Chro- 
nique ,  des  Opuscules ,  des  Commentaires  sur  les  Psaumes  et  sur 


264  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

haïe,  et  Onomasticon  ou  des  noms  urbium  et  locorum  sacrœ 
Scripturœ. 

.isme  Cependant,  dès  le  commencement  de  cette  heureuse  époque, 

Danatistes.     'e  schisme  des  donatistes  troubla  une  partie  de  l'Eglise,  et  donna 

—  de  l'embarras  au  pieux  empereur  qui  la  protégeait.  Voici  quelle 

en  fut  l'occasion.  L'an  311,  Cécilien ,  diacre  de  Carthage,  avait 
été  élu  évèque  de  cette  ville,  et  ordonné  par  Félix  d'Aptonge ,  en 
présence  et  du  consentement  des  évèques  de  la  province.  Deux 
prêtres  qui  aspiraient  à  cette  dignité,  jaloux  de  la  préférence 
donnée  à  un  diacre,  entreprirent  de  faire  annuler  son  élection, 
l'ne  femme  riche  et  puissante,  nommée  Lucile,  que  Cécilien 
avait  autrefois  irritée,  en  la  reprenant  de  ce  qu'elle  honorait 
d'un  culte  public  un  martyr  non  encore  reconnu,  nendêm  rin- 
dicatum ,  dit  saint  Optât  de  Milève,  se  joignit  à  eux.  Quelques 
vieillards  de  Carthage  ,  que  le  nouvel  évèque  avait  obligés  à 
une  restitution  envers  son  église,  entrèrent  aussi  dans  la  cabale. 
—  On  attaqua  tout  à  la  fois  l'élection  et  l'ordination  de  Cécilien. 
On  voulait  que  l'élection  fût  illégitime,  parce  qu'elle  avait  eu 
lieu  en  l'absence  des  évèques  de  Numidie,  dont  on  prétendait, 
sans  motifs,  que  le  concours  était  nécessaire.  On  contestait  la 
validité  de  l'ordination ,  sous  prétexte  qu'elle  avait  été  faite  par 
un  évèque  traditeur.  On  appelait  ainsi  ceux  qui  avaient  livré  les 
saintes  Ecritures  ou  les  vases  sacrés  aux  persécuteurs  du  Chris- 
tianisme; et  Félix  d'Aptonge  était  faussement  accusé  de  l'avoir 
l'ait  durant  la  persécution  de  Dioclétien.  —  On  imputait  aussi 
une  foule  de  crimes  au  nouvel  évèque  de  Carthage.  Soixante  et 
dix  prélats  de  Numidie  se  laissèrent  gagner  par  les  mécontents. 
Ces  derniers  écrivirent  de  tous  côtés  pour  détourner  les  lidèles 
de  la  communion  de  Cécilien,  et  ils  firent  ordonnera  sa  place 
un  nommé  Majorin  ,  qui  était  attaché  à  la  maison  de  Lucile.  — 
Cécilien  s'inquiéta  d'abord  peu  de  toutes  ces  menées.  Il  se 
cioyait  suffisamment  justifié,  parce  qu'il  était  uni  de  communion 
avec  la  plus  grande  partie  des  évèques,  «  et  principalement  avec 
l'Eglise  romaine,  où  a  toujours  été  en  vigueur  la  principauté 
de  la  chaire  apostolique,  et  où  il  était  prêt  à  plaider  sa  cause.  »  — 
Ce  sont  les  expressions  de  saint  Augustin  (1). 

(4)  S.  Aug.,  Epist.  43.  —  Optât,  liv.  4. 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  2ïij 

Les  choses  en  étaient  là,  quand  Constantin,  devenu  maître  de 
l'empire  par  la  mort  de  Maxence,  voulut  prendre  des  mesures 
pour  faire  cesser  ces  troubles.  Les  schismatiques  lui  adressèrent 
un  mémoire  contre  Gécilien,  et  une  requête  où  ils  demandaient  à 
être  jugés  par  l'empereur  ou  par  les  évoques  de  son  choix.  Ils 
souhaitaient  que  ces  commissaires  fussent  de  la  Gaule.  —  «  Eli 
quoi!  s'écria  d'abord  Constantin  à  la  lecture  de  celte  pièce,  ils 
demandent  que  je  les  juge,  moi  qui  dois  être  jugé  par  Celui 
qu'ils  représentent!  » 

Cédant  ensuite  à  sa  facilité  naturelle,  il  se  rendit  à  leur  vœu , 
et  désigna  pour  commissaires ,  Materne,  évèquc  de  Cologne, 
Marin  d'Arles,  et  Rhélicius  d'Autun,  tous  trois  célèbres  par 
leurs  talents  et  par  leurs  vertus.  Il  leur  adjoignit  plusieurs 
évoques  d'Italie,  et  pria  le  pape  saint  Miltiade  de  les  présider, 
afin  de  donner  plus  d'autorité  au  jugement. 

Le  concile  s'ouvrit  à  Rome,  dans  le  palais  de  Latran ,  le  2       Cowa« 
octobre  313   et  dura  trois   mois.  Outre  les   trois  évoques  des      tfÀj ] "'' 
Gaules,  qui  siégèrent  les  premiers  après  le  Pape,  il  yen  eut      <  >  ' 
quinze  d'Italie  et  dix  d'Afrique.  Les  schismaliques  y  assistèrent 
au  nombre  de  dix.  On  jugea  inutile  d'examiner  si  l'évèque  d'Ap- 
tonge  était  réellement  traditeur;  parce  que,  même  dans  ce  cas, 
l'ordination  de  Cécilien  aurait  été  valide.  Quant  aux  crimes  dont 
ce  dernier  était  accusé ,  il  fut  impossible  à  ses  ennemis  d'en 
apporter  la  moindre  preuve.  Le  concile  reconnut  donc  son  inno- 
cence, et  ratifia  son  ordination. 

Mais  les  schismatiques  protestèrent  contre  cette  décision,  pré- 
tendant que  le  concile  n'était  pas  assez  nombreux,  et  que  la 
cause  n'avait  pas  été  suffisamment  examinée.  —  Pour  leur  en- 
lever tout  prétexte,  Constantin  lit  assembler,  en  314  ,  un  second 
concile  dans  la  ville  d'Arles.  Il  y  appela  les  évèques  des  Gaules, 
de  l'Afrique,  de  l'Espagne,  de  l'Italie  et  de  la  Grande-Bretagne. 
On  leur  fournit  les  voitures  et  les  vivres  aux  frais  de  l'Etat. 
La  cause  de  Cécilien  fut  examinée  dans  tous  ses  détails  et 
avec  le  plus  grand  soin.  Son  innocence  fut  reconnue  et  pro- 
clamée comme  au  concile  de  Rome.  Les  Pères  d'Arles  envoyè- 
rent leur  décision  au  pape  saint  Sylvestre,  successeur  de  saint 
Miltiade  (1),  avec  plusieurs  règlements  disciplinaires,  en  lui 

(4)  Le  pape  saint  Sylvestre  est  le  premier  qu'on  ait  représenté  cou- 


266  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

disant  :  «  Nous  avons  fait  ces  règlements  d'après  l'inspiration 
de  l'Esprit-Saint  et  de  nos  bons  anges;  ce  qui  ne  nous  fait  pas 
oublier  que  c'est  à  vous,  à  cause  de  votre  autorité  supérieure  et 
de  l'étendue  de  votre  juridiction,  de  leur  apposer  le  sceau  prin- 
cipal, et  de  les  intimer  à  toutes  les  Eglises.  » 

La  plupart  des  schismatiques  refusèrent  de  se  soumettre  à 
ce  nouveau  jugement,  et  ils  en  appelèrent,  du  pape  et  des  évo- 
ques, à  l'empereur  lui-même.  Constantin  fut  d'abord  si  indigné 
de  leur  arrogante  indocilité ,  qu'il  en  fit  arrêter  quelques-uns. 
Mais  ensuite,  par  une  indulgence  de  plus  en  plus  regrettable, 
il  consentit  à  revoir  lui-même  toute  cette  procédure.  —  Plus 
on  cède  à  l'esprit  de  parti ,  plus  il  exige.  —  Aussi  la  sentence 
du  prince,  prononcée  en  316,  leur  ayant  été  défavorable,  ils 
ne  la  respectèrent  pas  mieux  que  celle  des  évèques.  Ils  firent 
entendre  partout  les  reproches  de  prévention,  de  partialité,  et 
mille  plaintes  insolentes.  Dès  lors ,  le  schisme  fut  consommé , 
et  il  ne  cessa,  pendant  deux  cents  ans  ,  de  désoler  l'Eglise  d'A- 
frique. —  Au  schisme,  les  rebelles  joignirent  l'hérésie,  en  ensei- 
gnant que  la  foi  et  la  sainteté  étaient  nécessaires  dans  le  mi- 
nistre des  sacrements,  pour  les  conférer  validement,  et  que  les 
pécheurs  n'étaient  nullement  membres  de  l'Eglise.  —  Saint  Au- 
gustin combattit  et  réfuta  plus  tard,  et  souvent  au  péril  de  sa  vie, 
toutes  leurs  erreurs.  —  Telle  fut  l'origine  du  schisme  des  dona- 
tistes.  Il  tira  son  nom,  soit  de  Donat,  évèque  des  Cases-Noires, 
un  des  ennemis  les  plus  acharnés  de  Cécilien;  soit  d'un  autre 
Donat,  qui  prit,  après  Majorin,  le  titre  d'évèque  de  Carthage, 
et  qui,  par  ses  talents  et  son  audace,  contribua  beaucoup  à 
grossir  le  parti. 
Excès  des  Sous  ce  nouvel  évèque  élu  en  329,  les  donatistes  commen- 
«ira»nceiS«oM    cèrent  à  se  livrer  aux  excès  d'un  fanatisme  anarchique  et  sau- 

ronné  de  la  tiare.  Cet  ornement  solennel  convenait  au  triomphe  de 
l'Eglise.  —  Les  trois  couronnes  symboliques  de  la  tiare  papale  actuelle 
datent  du  pape  Benoît  XII  (4334-4342).  —  Saint  Sylvestre  ordonna  que, 
dans  le  baptême,  la  tête  du  baptisé  fût  ointe  avec  le  saint  chrême  par 
le  prêtre.  —  Il  voulut  aussi  que  les  jours  de  la  semaine,  dans  le  lan- 
gage liturgique,  fussent  appelés  Fériés,  excepté  le  dimanche  et  le  sa- 
medi :  dies  dominica  et  sabbatum.  —  Son  prédécesseur,  saint  Mil- 
tiade,  avait  institué  les  eulogies  ou  pain  bénit. 


QUATRIÈME    SIÈCLE. 


Î6- 


vage  :  ils  pillaient  les  villes  et  les  bourgades;  ils  déchargeaient 
les  débiteurs,  en  menaçant  de  mort  les  créanciers  qui  vou- 
draient user  de  leurs  droits;  ils  ouvraient  les  prisons  pour  dé- 
livrer les  malfaiteurs  ;  ils  mettaient  les  esclaves  en  liberté  et  se 
plaisaient  à  les  faire  monter  dans  les  voitures  à  la  place  de  leurs 
maîtres.  Armés  de  bâtons,  ils  se  jetaient  avec  fureur  sur  les 
catholiques,  et  les  assommaient  en  chantant  des  psaumes.  Leurs 
chefs  prenaient  le  titre  de  capitaines  des  saints  ;  les  bandes  re- 
çurent le  nom  de  Circoncellions ,  parce  qu'elles  rôdaient  sans 
cesse  autour  des  maisons.  Les  évoques  donatistes  se  faisaient 
accompagner  de  ces  furieux ,  pour  s'emparer  des  églises  et  en 
chasser  les  catholiques.  Enfin,  l'empereur  fut  obligé  d'envoyer 
des  troupes  pour  les  contenir. 

Les  canons  disciplinaires  du  concile  d'Arles ,  assemblé  à  l'oc- 
casion du  Donatisme,  sont  les  plus  anciens  de  l'Eglise  gallicane. 

—  Le  premier  ordonne  de  célébrer  partout  la  fête  de  Pâques, 
au  jour  indiqué  par  le  Pape.  —  Dans  les  suivants,  il  est  enjoint 
aux  clercs,  et  spécialement  aux  prêtres  et  aux  diacres,  de  de- 
meurer dans  le  lieu  où  ils  ont  été  ordonnés.  —  Il  est  prescrit 
aux  évoques  d'être  au  moins  trois  dans  les  consécrations  de 
leurs  collègues.  —  Il  est  défendu  de  réitérer  le  baptême  donné 
par  les  hérétiques,  s'il  a  été  conféré  au  nom  du  Père  et  du  Fils 
et  du  Saint-Esprit.  —  L'excommunication  est  prononcée  contre 
les  clercs  coupables  d'usure ,  et  contre  les  comédiens  et  les 
conducteurs  de  chariots  dans  les  exercices  dangereux  du  cir- 
que, etc. 

On  rapporte  à  la  même  époque  deux  conciles ,  l'un  de  Néo- 
césarée,  et  l'autre  d'Ancyre,  métropole  de  laGalatie,  dont  les 
canons  disciplinaires  méritent  aussi  d'être  remarqués.  —  Ceux 
de  Néocésarée  sont  au  nombre  de  quinze.  Le  premier  inflige 
la  peine  de  déposition  contre  le  prêtre  qui  oserait  se  marier. 
Dans  le  sixième,  on  statue  qu'il  n'y  aura  que  sept  diacres  dans 
chaque  ville.  Le  onzième  défend  d'ordonner  un  prêtre  avant 
l'âge  de  trente  ans,  etc.  —  Le  concile  d'Ancyre  rappelle  et 
distingue  les  fonctions  des  différents  ordres  de  la  cléricature. 
Offrir  et  prêcher  sont  les  prérogatives  du  sacerdoce.  Les  diacres 
doivent  présenter  l'offrande  et  faire  les  annonces  dans  l'église. 

—  Dans  le  dixième  canon ,  il  est  dit  que  les  diacres  ne  seront 


Canons 

disciplinaires 

des  conciles. 

d'Arles , 

d'Ancyre 

et  de 

Néocésarée. 

An  314. 


268  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

point  exclus  du  ministère  pour  s'être  mariés,  s'ils  ont  déclaré  à 
leur  ordination  qu'ils  ne  renonçaient  point  au  mariage,  mais 
qu'ils  seront  déposés,  s'ils  se  marient  sans  avoir  fait  celle  pro- 
testation. On  voit,  par  ce  règlement,  que  le  célibat  leur  était 
généralement  imposé,  et  que,  pour  n'y  être  pas  obligés,  ils  de- 
vaient faire  une  réserve  expresse  et  demander  une  dispense 
particulière.  —  Par  un  autre  canon,  il  est  défendu  aux  chorévê- 
ques  (1)  d'ordonner  des  prêtres  ou  des  diacres,  et  aux  piètres 
de  la  ville,  de  rien  faire  dans  les  paroisses  du  diocèse  sans  une 
permission  par  écrit  de  l'évêque,  etc.  —  Ainsi,  à  mesure  que, 
devenue  libre,  l'Eglise  tient  ses  assemblées  et  développe  les 
lois  de  sa  constitution  divine,  on  voit  de  plus  en  plus  que  le 
célibat  est  une  des  obligations  des  ordres  sacrés;  et  l'épiscopai 
apparaît  aussi  plus  solennellement,  comme  le  dépositaire  du 
pouvoir  ecclésiastique,  et  la  source  de  toute  juridiction  pour  les 
degrés  inférieurs  de  la  hiérarchie. 
ComiDcnwment  La  vie  monastique  prenait  également  un  admirable  essor. 
monaiii.]uc  :  Saint  Paul  l'ermite  en  avait  comme  semé  le  germe  dans  les 
s.Antoine,  déserts  de  laThébaïde,  au  temps  de  la  terrible  persécution  de 
s.  HUarioni  Dèce.  Saint  Antoine  le  développa,  et  fit,  selon  l'expression  du 
tk-  Prophète ,  fleurir  la  solitude  comme  un  lis.  —  Né  en  251 ,  dans 
la  Haute-Egypte,  de  parents  nobles,  riches  et  très-vertueux, 
Antoine  passa  sa  jeunesse  dans  la  plus  grande  innocence.  A 
dix-neuf  ans,  ayant  entendu  lire  dans  l'église  ces  paroles  de 
l'Evangile  :  «  Si  vous  voulez  être  parfait,  allez,  vendez  tout  ce 
que  vous  avez,  donnez-le  aux  pauvres,  et  vous  aurez  un  trésor 
dans  le  ciel,  »  il  se  les  appliqua  à  lui-même  ,  retourna  à  sa 
maison,  vendit  tous  ses  biens  et  en  distribua  le  prix  en  aumônes. 
S'étant  ensuite  retiré  dans  une  solitude,  il  s'occupa  uniquement 
de  son  salut.  Il  s'y  exerçait  aux  œuvres  de  la  pénitence  pour 
dompter  sa  chair;  il  travaillait  des  mains  pour  se  procurer  la 
nourriture  et  pour  fournir  aux  besoins  des  pauvres.  Animé  d'une 
sainte  émulation  ,  lorsqu'il  entendait  parler  de  quelque  servi- 
teur de  Dieu  ,  il  allait  aussitôt  le  trouver  pour  le  contempler  et 

(1)  C'est  la  première  fois  qu'il  est  fait  mention  des  chorévèques ,  ou 
vicaires  des  évoques,  dont  l'institution  parait  néanmoins  être  plus 
ancienne.  Les  uns  avaient  le  caractère  épiscopal ,  les  autres  étaient  de 
simples  prêtres. 


QUATRIÈME   SIECLE.  269 

l'étudier.  Par  là,  il  devint  bientôt  un  modèle  accompli  de  toutes 
les  vertus. 

•  L'ennemi  du  salut,  jaloux  d'une  si  rare  perfection,  et  re- 
doutant ce  que  présageaient  de  si  heureux  commencements, 
déchaîna  contre  lui  toute  sa  rage,  et  eut  recours  à  des  tenta- 
tions de  tous  les  genres  pour  le  faire  succomber  (1).  Le  jeune 
solitaire  le?  surmonta  par  la  prière  et  par  la  mortification.  Son 
lit  était  une  natte;  une  pierre  lui  servait  d'oreiller,  et  souvent 
il  couchait  sur  la  terre  nue.  Il  ne  mangeait  qu'une  fois  le  jour, 
après  le  coucher  du  soleil,  et  seulement  du  pain  avec  un  peu  de 
sel.  Il  ne  buvait  que  de  l'eau.  Son  habit  consistait  en  un  cilice 
et  un  manteau  de  peau  de  mouton. 

Dieu ,  qui  voulait  le  faire  connaître  et  le  rendre  père  d'une 
nombreuse  postérité  de  saints,  l'honora  du  don  des  miracles. 
Ils  lui  attirèrent  une  foule  de  disciples,  pour  lesquels  il  com- 
mença à  fonder  des  monastères,  dès  l'an  305,  les  uns  à  l'orient 
du  Nil,  dans  un  lieu  appelé  Pisper  ;  les  autres  à  l'occident,  vers 
la  \iilc  d'Arsinoé.  Toutes  les  baltes  de  saint  Antoine  dans  les 
;  s  des  solitudes  furent  marquées  par  la  fondation  de  saintes 
retraites.  —  Le  saint  les  visitait  souvent,  et  instruisait  les 
moines,  tantôt  en  particulier,  tantôt  en  commun  :  «  Pensez  tous 
les  matins,  leur  disait-il,  que  vous  ne  vivrez  pas  jusqu'à  la  tin 
du  jour;  pensez  tous  les  soirs  que  peut-être  vous  ne  verrez  pas 
le  lendemain.  Faites  chacune  de  vos  actions  comme  si  elle  était 


(4)  Les  tentations  extraordinaires  de  saint  Antoine,  ses  miracles  si 
nombreux  et  ses  rapports  si  fréquents  avec  le  monde  invisible  sont 
racontés  par  saint  Athanase  ,  qui  a  écrit  sa  vie,  et  par  saint  Jérôme. 
—  De  tels  noms  imposent  le  respect,  et  ne  sont  pas  de  ceux  qu'on 
peut  repousser  avec  des  haussements  d'épaules  et  des  ricanements; 
ou  biep  c'est  le  moqueur  qui  se  ferait  moquer.  —  Les  hypercritiques 
jansénistes  eux-mêmes  n'ont  pas  fait  de  difficulté  d'admettre  les  récits 
merveilleux  des  Vitx  Patrum.  —  Mœme^,  il  est  vrai,  dans  son  Atha- 
Hase,  dit  «  que  beaucoup  des  détails  de  la  Vie  de  suint  Antoine  ont  été 
insérés  dans  la  pensée  d'édifier  les  lecteurs,  plutôt  qu'avec  un  rigou- 
reux scrupule  d'exactitude  ;  »  mais  le  savant  abbé  de  Solesmes  fait 
remarquer  que  les  premiers  écrits  de  Mœlber,  et  V Athanase  est  du 
nombre,  portent  souvent  la  trace  visible  iio>  préjugés  delà  première 
éducation  de  cet  auteur.  Les  catholiques  allemands,  dit-il,  recon- 
nurent tous  que  ses  premiers  ouvrages  sont  bien  loin  d'être  sans 
reproche. 


E 


270  cours  d'his 

la  dernière  de  votre  vie.  Veillez  sans  cesse  contre  les  tentations. 
Le  démon  est  bien  faible,  quand  on  sait  le  désarmer;  il  redoute 
le  jeûne,  la  prière,  l'humilité  et  les  bonnes  œuvres.  Il  ne  faut 
que  le  signe  de  la  croix  pour  dissiper  ses  prestiges  et  ses  illu- 
sions :  oui,  ce  signe  de  la  croix  du  Sauveur,  qui  l'a  dépouillé 
de  sa  puissance,  suffit  pour  le  faire  trembler,  etc.  » 

Quoique  saint  Antoine  ait  formé  un  grand  nombre  de  disciples 
et  fondé  plusieurs  monastères,  il  ne  paraît  pas  qu'il  leur  ait 
donné  une  règle  par  écrit.  La  première  qui  soit  connue  est  celle 
de  saint  Pacôme ,  dont  nous  avons  une  traduction  latine  faite 
saint  Jérôme.  —  Né  dans  la  Haute-Thébaïde,  en  292,  de  pare 
idolâtres ,  et  enrôlé  à  l'âge  de  vingt  ans  dans  l'armée  de  l'ei 
pereur  Maximin ,  pendant  la  guerre  de  Maxence  et  de  Constan- 
tin, Pacôme  fut  touché  de  la  charité  des  chrétiens,  reçut  le 
baptême ,  et  se  mit  sous  la  direction  d'un  saint  ermite ,  nommé 
Palémon.  Bientôt  entouré  lui-même  d'une  multitude  de  dis- 
ciples, que  lui  amena  le  bruit  de  sa  sainteté  et  de  ses  miracles , 
il  construisit  plusieurs  monastères  dans  le  voisinage  de  Dios- 
polis,  à  Tabenne  dans  le  diocèse  de  Denderah,  et  dans  d'autres 
endroits  de  la  Haute-Thébaïde.  Il  eut,  sous  sa  direction,  jusqu'à 
sept  mille  moines.  Il  les  divisa  en  communautés  composées  de 
trente  à  quarante  religieux.  Il  fallait  autant  de  ces  maisons  pour 
former  un  monastère;  de  sorte  que  chaque  monastère  compre- 
nait de  douze  à  quinze  cents  cénobites.  Ils  s'assemblaient  tous 
les  dimanches  dans  un  oratoire  commun,  élevé  au  milieu  des 
cellules  éparses  par  groupes  dans  un  vallon  ou  sur  les  flancs 
d'une  montagne.  Chaque  monastère  avait  un  abbé,  chaque  mai- 
son un  supérieur,  et  chaque  dizaine  de  moines  un  doyen;  quel- 
quefois un  centurion  veillait  sur  dix  dizaines  ou  décuries.  Tous 
reconnaissaient  un  même  chef,  appelé  père,  et  se  réunissaient  à 
lui  pour  célébrer  la  fête  de  Pâques.  —  Les  biographies  de  saint 
Pacôme  sont  remplies  de  prodiges  extraordinaires ,  opérés  par 
sa  puissance  ou  en  son  nom.  Il  marchait,  sans  être  blessé,  sur 
les  scorpions  et  les  serpents,  etc.,  etc.;  c'était  l'accomplissement 

de  ces  paroles  de  l'Evangile  :  Serpentes  tollent et  nihil  eis 

nocebit.  —  Une  sœur  de  saint  Pacôme ,  touchée  des  exemples  de 
son  frère,  fonda  aussi  une  communauté  de  filles  qui  suivaient 
la  même  règle.  —  Un  ami  de  ce  même  saint,  nommé  Apollo- 


de  vivre  de» 
moines. 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  271 

nius,  dirigeait,  de  son  côté,  jusqu'à  cinq  cents  moines.  —  Un 
autre  solitaire,  appelé  Ammon,  remplit  de  monastères  les  déserts 
de  Nitrie  et  de  Scété,  à  l'occident  du  Nil,  un  peu  au-dessous  de 
la  pointe  du  Delta.  Il  y  avait  quatre  églises  dans  le  désert  de 
Scété;  huit  prêtres  desservaient  celles  de  Nitrie.  —  Dans  le 
même  temps,  saint  Hilarion  de  Gaza  ,  disciple  de  saint  Antoine , 
et  dont  la  jeunesse  avait  été  fort  studieuse,  établit  la  vie  monas- 
tique dans  la  Palestine;  et  le  désert  de  Gaza  compta  bientôt 
jusqu'à  trois  mille  solitaires.  —  De  la  Palestine,  les  instructions 
cénobitiques  se  répandirent  dans  les  déserts  de  l'Idumée,  de 
l'Arabie  et  de  la  Mésopotamie ,  et  dans  les  autres  provinces  de 
l'Orient.  Les  environs  d'Antioche  se  couvrirent  de  cellules.  La 
Syrie  devint  une  seconde  Thébaïde,  etc.  —  Plus  tard,  tous  ces 
monastères  se  rangèrent  sous  la  règle  de  saint  Basile  le  Grand , 
qui  en  fonda  lui-même  un  nombre  considérable. 

La  vie  des  solitaires  avait  pour  objet  de  s'élever  à  la  perfec-  t  Manière 
tion  chrétienne,  par  la  pratique  des  conseils  évangéliques.  Toute 
la  doctrine  morale  de  l'Evangile,  on  le  sait,  repose  sur  ce  prin- 
cipe, qu'il  existe  dans  l'homme  trois  concupiscences  ou  passions 
déréglées,  d'où  viennent  tous  les  vices  :  l'orgueil,  le  désir  im- 
modéré des  biens  terrestres,  et  l'amour  déréglé  des  plaisirs 
sensibles.  Jésus-Christ  opposa  à  ces  trois  passions,  trois  vertus 
diamétralement  contraires  :  l'humilité,  la  pauvreté  et  la  chasteté. 

—  Ces  vertus  peuvent  être  pratiquées  avec  plus  ou  moins  de 
perfection.  A  leur  degré  commun  et  ordinaire,  elles  sont  de 
précepte;  à  leur  degré  extraordinaire,  elles  sont  conseillées  (1). 

—  Au  degré  extraordinaire,  l'humilité,  c'est  l'obéissance  par- 
faite; la  pauvreté,  c'est  le  renoncement  complet  aux  biens  de  la 
terre  en  vue  de  Dieu;  la  chasteté,  c'est  la  continence  abso- 
lue (2).  —  Or,  la  pratique  parfaite  de  l'Evangile  étant  le  but 


(4)  L'Eglise,  qui  encourage  les  âmes  d'élite  à  la  perfection,  a  tou- 
jours blâmé  l'exagération.  Ainsi,  dans  un  concile  de  Gangres,  en  321, 
elle  condamna  un  novateur  qui  regardait  comme  nécessaire  au  salut  de 
renoncer  à  tous  ses  biens ,  de  quitter  ses  parents ,  son  époux ,  ses  en- 
fants, qui  réprouvait  le  mariage  et  l'usage  de  la  viande,  et  qui  décla- 
rait inhabile  aux  saints  Ordres  quiconque  avait  été  marié. 

(2)  Les  vierges ,  dit  un  auteur,  forment  comme  une  pléiade  d'astres 
purs,  une  voie  lactée  au  ciel  de  l'Eglise,  phénomène  tout  à  fait  inconnu 


270  cours  d'his 

la  dernière  de  votre  vie.  Veillez  sans  cesse  contre  les  tentations. 
Le  démon  est  bien  faible,  quand  on  sait  le  désarmer;  il  redoute 
le  jeûne,  la  prière,  l'humilité  et  les  bonnes  œuvres.  Il  ne  faut 
que  le  signe  de  la  croix  pour  dissiper  ses  prestiges  et  ses  illu- 
sions :  oui,  ce  signe  de  la  croix  du  Sauveur,  qui  l'a  dépouillé 
de  sa  puissance ,  suffît  pour  le  faire  trembler,  etc.  » 

Quoique  saint  Antoine  ait  formé  un  grand  nombre  de  disciples 
et  fondé  plusieurs  monastères,  il  ne  parait  pas  qu'il  leur  ait 
donné  une  règle  par  écrit.  La  première  qui  soit  connue  est  celle 
de  saint  Pacôme ,  dont  nous  avons  une  traduction  latine  faite  par 
saint  Jérôme.  —  Né  dans  la  Haute-Thébaïde,  en  292,  de  parents 
idolâtres ,  et  enrôlé  à  l'âge  de  vingt  ans  dans  l'armée  de  l'em- 
pereur Maximin ,  pendant  la  guerre  de  Maxence  et  de  Constan- 
tin, Pacôme  fut  touché  de  la  charité  des  chrétiens,  reçut  le 
baptême ,  et  se  mit  sous  la  direction  d'un  saint  ermite ,  nommé 
Palémon.  Bientôt  entouré  lui-même  d'une  multitude  de  dis- 
ciples, que  lui  amena  le  bruit  de  sa  sainteté  et  de  ses  miracles , 
il  construisit  plusieurs  monastères  dans  le  voisinage  de  Dios- 
polis,  à  Tabenne  dans  le  diocèse  de  Denderah,  et  dans  d'autres 
endroits  de  la  Haute-Thébaïde.  Il  eut,  sous  sa  direction,  jusqu'à 
sept  mille  moines.  Il  les  divisa  en  communautés  composées  de 
trente  à  quarante  religieux.  Il  fallait  autant  de  ces  maisons  pour 
former  un  monastère  ;  de  sorte  que  chaque  monastère  compre- 
nait de  douze  à  quinze  cents  cénobites.  Ils  s'assemblaient  tous 
les  dimanches  dans  un  oratoire  commun ,  élevé  au  milieu  des 
cellules  éparses  par  groupes  dans  un  vallon  ou  sur  les  flancs 
d'une  montagne.  Chaque  monastère  avait  un  abbé,  chaque  mai- 
son un  supérieur,  et  chaque  dizaine  de  moines  un  doyen;  quel- 
quefois un  centurion  veillait  sur  dix  dizaines  ou  décuries.  Tous 
reconnaissaient  un  même  chef,  appelé  père,  et  se  réunissaient  à 
lui  pour  célébrer  la  fête  de  Pâques.  —  Les  biographies  de  saint 
Pacôme  sont  remplies  de  prodiges  extraordinaires ,  opérés  par 
sa  puissance  ou  en  son  nom.  Il  marchait,  sans  être  blessé,  sur 
les  scorpions  et  les  serpents,  etc.,  etc.;  c'était  l'accomplissement 

de  ces  paroles  de  l'Evangile  :  Serpentes  tollent et  nihil  eis 

nocebit.  —  Une  sœur  de  saint  Pacôme ,  touchée  des  exemples  de 
son  frère,  fonda  aussi  une  communauté  de  filles  qui  suivaient 
la  même  règle.  —  Un  ami  de  ce  même  saint,  nommé  Apollo- 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  271 

nius,  dirigeait,  de  son  côté,  jusqu'à  cinq  cents  moines.  —  Un 
autre  solitaire,  appelé  Ammon,  remplit  de  monastères  les  déserts 
de  Nitrie  et  de  Scété,  à  l'occident  du  Nil,  un  peu  au-dessous  de 
la  pointe  du  Delta.  Il  y  avait  quatre  églises  dans  le  désert  de 
Scété;  huit  prêtres  desservaient  celles  de  Nitrie.  —  Dans  le 
même  temps,  saint  Hilarion  de  Gaza ,  disciple  de  saint  Antoine , 
et  dont  la  jeunesse  avait  été  fort  studieuse,  établit  la  vie  monas- 
tique dans  la  Palestine;  et  le  désert  de  Gaza  compta  bientôt 
jusqu'à  trois  mille  solitaires.  —  De  la  Palestine,  les  instructions 
cénobitiques  se  répandirent  dans  les  déserts  de  l'Idumée,  de 
l'Arabie  et  de  la  Mésopotamie ,  et  dans  les  autres  provinces  de 
l'Orient.  Les  environs  d'Antioche  se  couvrirent  de  cellules.  La 
Syrie  devint  une  seconde  Thébaïde,  etc.  —  Plus  tard,  tous  ces 
monastères  se  rangèrent  sous  la  règle  de  saint  Basile  le  Grand , 
qui  en  fonda  lui-même  un  nombre  considérable. 

La  vie  des  solitaires  avait  pour  objet  de  s'élever  à  la  perfec-  Manière 
tion  chrétienne,  par  la  pratique  des  conseils  évangéliques.  Toute  ^ôlues.8* 
la  doctrine  morale  de  l'Evangile,  on  le  sait,  repose  sur  ce  prin- 
cipe, qu'il  existe  dans  l'homme  trois  concupiscences  ou  passions 
déréglées,  d'où  viennent  tous  les  vices  :  l'orgueil,  le  désir  im- 
modéré des  biens  terrestres,  et  l'amour  déréglé  des  plaisirs 
sensibles.  Jésus-Christ  opposa  à  ces  trois  passions,  trois  vertus 
diamétralement  contraires  :  l'humilité,  la  pauvreté  et  la  chasteté. 

—  Ces  vertus  peuvent  être  pratiquées  avec  plus  ou  moins  de 
perfection.  A  leur  degré  commun  et  ordinaire,  elles  sont  de 
précepte;  à  leur  degré  extraordinaire,  elles  sont  conseillées  (1). 

—  Au  degré  extraordinaire,  l'humilité,  c'est  l'obéissance  par- 
faite; la  pauvreté,  c'est  le  renoncement  complet  aux  biens  de  la 
terre  en  vue  de  Dieu;  la  chasteté,  c'est  la  continence  abso- 
lue (2).  —  Or,  la  pratique  parfaite  de  l'Evangile  étant  le  but 

(1)  L'Eglise,  qui  encourage  les  âmes  d'élite  à  la  perfection,  a  tou- 
jours blâmé  l'exagération.  Ainsi,  dans  un  concile  de  Gangres,  en  324, 
elle  condamna  un  novateur  qui  regardait  comme  nécessaire  au  salut  de 
renoncer  à  tous  ses  biens ,  de  quitter  ses  parents ,  son  époux  ,  ses  en- 
fants, qui  réprouvait  le  mariage  et  l'usage  de  la  viande,  et  qui  décla- 
rait inhabile  aux  saints  Ordres  quiconquo  avait  été  marié. 

(2)  Los  vierges  ,  dit  un  auteur,  forment  comme  une  pléiade  d'astres 
purs,  une  voie  lactée  au  ciel  de  l'Eglise,  phénomène  tout  à  fait  inconnu 


272  COURS   D  HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 

de  la  vie  monastique,  on  devait  nécessairement  y  voir  éclater, 
an  suprême  degré,  l'humilité,  la  pauvreté  et  la  chasteté.  — 
!  ni-  y  parvenir,  les  moines  employèrent  quatre  moyens  prin- 
cipaux :  la  solitude,  la  prière,  le  jeûne  et  le  travail  des  mains. 
—  Enfoncés  dans  les  déserts  et  éloignés  de  tous  les  objets  des 
!  usions,  ils  parvenaient  à  une  pureté  angélique.  —  Ils  eombat- 
Lient  l'avarice  par  la  fidélité  à  ne  rien  posséder  en  propre;  et 
i:s  avaient  grand  soin  de  distribuer  aux  pauvres  ce  qui  leur 
i  <<iait  chaque  jour  du  prix  de  leurs  travaux.  —  Soumis  à  leurs 
supérieurs  comme  des  enfants,  ils  domptaient  l'orgueil  par  une 
■>!»,  i-sance  absolue.  —  Pour  établir  et  fortifier  de  plus  en  plus 
(,.•  ligne  sublime  de  la  raison  sur  les  sens,  de  l'esprit  sur  la 
clair,  ils  se  livraient  à  toutes  sortes  de  mortifications.  Le  corps, 
i!.i  Socrate,  est  un  obstacle  à  la  sagesse,  et  le  vrai  philosophe 
inéprise  tout  ce  qui  le  regarde.  Les  solitaires,  avides  de  la  vraie 
salasse ,  travaillaient  sans  relâche.  Leurs  veilles  se  prolon- 
goaient  bien  avant  dans  la  nuit.  Ils  jeûnaient  toute  l'année, 
excepté  les  dimanches  et  le  temps  pascal.  Toute  leur  nourriture 
était  du  pain  et  de  l'eau.  Leur  prière  était  continuelle.  Ils  s'as- 
semblaient pour  ce  saint  exercice  deux  fois  en  vingt-quatre 
heures.  Chaque  fois  ,  ils  récitaient  douze  psaumes  entremêlés 
d'oraisons,  et  ajoutaient  à  la  fin  deux  leçons  de  l'Ecriture  sainte. 
Le  reste  du  jour,  ils  travaillaient  en  priant  ou  en  chantant  des 
cantiques  spirituels.  —  La  solitude,  alors,  selon  l'expression  de 
Théodoret,  apparut  émaiUée,  comme  une  prairie ,  de  (leur*  ce- 
L-*tes,  et  c'est  ainsi  que  furent  littéralement  accomplies  les  pa- 
rûtes d'Isaïe  :  «  Le  désert  se  réjouira,  la  solitude  sera  dans 
l'allégresse  et  fleurira  comme  un  lis.  Ses  hymnes  témoigneront 
tu  joie.  Là  sera  une  voie  sainte,  l'impur  n'y  passera  pas.  » 
Chaque  grotte  retentissait  des  chants  des  psaumes;  chaque 
arbre,  chaque  fontaine,  chaque  sommet,  pour  ainsi  dire  ,  révé- 
lait un  saint.  —  Saint  Athanase,  qui  visita  souvent  les  mon- 
lagnes  habitées  par  ces  anges,  n'en  parle  qu'avec  des  transports 

ailleurs  :  «  Il  y  a  des  philosophes,  s'écrie  saint  Chrysostome ,  qui  ont 
«  pu  vaincre  la  colère,  ou  mépriser  la  richesse.  Mais,  quant  à  la 
»\  infinité ,  cette  fleur  n'est  jamais  éclose  parmi  eux.  Ici,  ils  nous 
*  cèdent  la  victoire,  et  ils  avouent  qu'il  y  a  quelque  chose  de  supé- 
m  i  teur  à  la  nature.  » 


QUATRIEME    SIÈCLE.  273 

d'admiration  :  «  Les  monastères,  dit-il,  sont  autant  de  temples 
remplis  de  personnes  dont  la  vie  se  passe  à  chanter  les  louanges 
de  Dieu,  à  lire,  à  prier,  à  jeûner,  à  veiller.  Anges  de  la  terre  , 
qui  mettent  toutes  leurs  espérances  dans  les  biens  à  venir,  qui 
sont  unis  par  les  liens  d'une  charité  admirable,  et  qui  travaillent 
moins  pour  leur  entretien  que  pour  celui  des  pauvres;  c'est 
comme  une  vaste  région  séparée  du  monde,  et  dont  les  heureux 
habitants  n'ont  d'autre  soin  que  celui  de  s'exercer  dans  la  justice 
et  dans  la  piété.  »  —  *  Le  ciel  étincelant  d'étoiles  frappe  moins 
mon  regard,  s'écriait  saint  Chrysostome,  que  les  solitudes  de 
cette  vieille  Egypte,  adoratrice  des  chats  ,  qui  nous  offrent  main- 
tenant  de  toutes  parts  leurs  pavillons  innombrables  remplis  de 
saints  religieux.  » 

Tous  ces  anges ,  tous  ces  merveilleux  athlètes  de  la  perfection  Noatou 
chrétienne  se  présentent  à  nous  entourés  de  l'éclat  des  miracles;  d  ™p^!'s\!„ 
leurs  biographes  nous  les  montrent  en  rapport  presque  conli-  d&ext. 
nuel  avec  le  monde  invisible ,  et  commandant  à  la  nature  dont 
ils  font  céder  les  lois  ,  pour  ainsi  dire  à  volonté.  Le  chrétien  ne 
s'en  étonne  pas;  car  il  a  appris  dans  l'Evangile  que  l'homme  de 
foi  commande  aux  éléments;  il  sait  que  la  parole  du  Christ  y 
est  engagée  :  «  Celui  qui  croit  en  moi,  dit  le  Sauveur,  fait  et 
fera  les  œuvres  que  j'opère,  et  il  en  fera  même  de  plus 
grandes.  »  Aussi,  une  des  notes  essentielles  de  la  vraie  Eglise 
est  la  permanence  du  don  des  miracles  en  elle.  Le  don  des  mi- 
racles,  dit  M.  de  Broglie,  cet  attribut  de  la  toute-puissance 
divine,  qui  ne  se  laisse  pas  enfermer  dans  le  cercle  des  lois 
qu'elle  a  créées,  n'avait  assurément  pas  abandonné  l'Eglise, 
après  avoir  assuré  son  triomphe;  et  si  jamais  quelques  hommes 
ont  mérité  de  pouvoir  commander  à  la  nature,  ce  furent  certai- 
nement ceux  qui  avaient  commencé  par  la  dompter  si  complè- 
tement en  eux-mêmes.  —  Et  puis,  l'inauguration  de  la  vie 
monastique ,  qui  devait  désormais  accompagner,  embellir  et 
embaumer  l'Eglise  sous  diverses  formes  et  dans  tous  les  siècles, 
demandait  assurément  quelque  chose  d'extraordinaire,  et  comme 
un  déploiement  spécial  de  la  puissance  divine  en  faveur  de  la 
sainteté  parfaite.  —  Il  ne  faut  pas  oublier,  à  ce  sujet,  que  les 
faits  surnaturels  extérieurs  peuvent  se  constater  avec  autant  de 
certitude  que  les  faits  naturels,  et  que  le  témoignage,  quand  il 


274  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

réunit  les  conditions  requises,  transmet  avec  iu  même  iorce  et 
les  uns  et  les  autres.  Or,  parmi  les  antiques  narrateurs  des 
merveilles  du  désert,  nous  avons  d'assez  beaux  noms  pour 
qu'on  ne  puisse  douter  de  la  réalité  de  leurs  récits;  tels  sont  : 
Rufin,  Pallade,  Gassien,  saint  Jérôme,  saint  Athaiiase ,  etc.  Ce 
dernier,  a  voulu  écrire  lui-même  la  vie  du  grand  saint  Antoine 
son  ami.  Cette  biographie,  toute  merveilleuse  qu'elle  est,  a  tou- 
jours paru  inattaquable  aux  plus  exigeants  critiques  qui  se  sont 
occupés  d'hagiographie.  Tillemont  et  Baillet  eussent  regardé 
comme  un  outrage  fait  à  la  mémoire  du  saint  patriarche  d'A- 
lexandrie, de  supposer  qu'il  eût  pu  embellir,  enrichir,  travestir 
tant  soit  peu  la  vie  du  saint  et  illustre  abbé.  La  théologie  catho- 
lique est  sévère,  et  avec  raison,  dit  le  savant  abbé  de  Solesmes, 
pour  de  telles  profanations.  Aussi,  les  Bollandistes  ont -ils 
recueilli  avec  une  respectueuse  fidélité  ces  fameuses  Vitœ  Pa- 
trum ,  où  l'esprit  chrétien  moderne,  si  porté  au  naturalisme, 
voudrait  souvent  ne  voir  que  des  figures,  des  allégories,  et 
comme  de  simples  drames  intérieurs  de  l'âme ,  dans  le  merveil- 
leux réel  et  historique  dont  ces  Vies  sont  remplies. 

Ainsi  s'opéra,  au  milieu  des  vertus  et  des  prodiges,  l'inaugu- 
ration de  la  vie  monastique  et  religieuse ,  que  l'on  a  tant  calom- 
niée, et  si  souvent  traitée  d'institution  inutile  et  funeste  à  la  so- 
ciété; comme  si  la  perfection  évangélique  pouvait  nuire  au 
monde.  C'est,  au  contraire,  la  vraie  sagesse,  la  saine  philoso- 
phie; aussi,  au  commencement,  donnait-on  souvent  aux  moines, 
dit  Mœhler,  le  nom  de  philosophes.  —  Le  moine  contemple  et 
prie.  Or  «  la  vie  contemplative,  dit  Platon,  est  la  plus  divine  de 
toutes.  »  Et,  selon  l'oracle  de  l'Esprit-Saint,  celui  qui  prie  beau- 
coup pour  le  peuple,  est  le  véritable  ami  de  ses  frères  :  hic  est 
fratrum  amator  qui  multum  oratpro  populo.  —  En  s'occupant 
si  souvent  et  si  longtemps  de  Dieu,  le  moine  veut  compenser 
l'indifférence  de  ceux  qui  ne  s'en  occupent  jamais.  «  Il  faut  bien 
»  ceux  qui  prient  toujours,  pour  ceux  qui  ne  prient  jamais  !  «  dit 
Victor  Hugo  lui-même.  Ce  sont  comme  des  victimes  pures,  servant 
de  contrepoids  aux  iniquités  du  monde.  Qu'on  lise  l'histoire 
et  les  constitutions  des  ordres  religieux,  et  l'on  verra  qu'un 
de  leurs  buts  est  de  prier  pour  le  monde  et  d'expier  ses  crimes. 
Or,  aux  yeux  de  la  foi  et  de  la  saine  raison,  rien  de  si  utile 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  375 

qu'une  semblable  destination.  Les  expiateurs  sont  des  sauveurs. 
Qu'on  se  souvienne  de  Sodome  et  des  autres  villes  que  la  pré- 
sence de  dix  justes  aurait  sauvées.  —  «  Va,  Prophète,  dit  le  Sei- 
gneur à  Jérémie,  parcours  toutes  les  rues  de  Jérusalem,  regarde, 
considère  et  cherche  dans  toutes  ses  places  si  tu  trouves  un 
homme  juste,  et  je  pardonnerai  à  la  ville.  »  —  «  Que  faut-il  de 
plus,  s'écrie  saint  Jérôme  sur  ce  passage,  pour  nous  montrer 
quel  cas  on  doit  faire  des  ami§  de  Dieu ,  et  combien  ils  servent 
à  la  société,  quand  même  ils  ne  se  mêlent  d'autre  chose  que  de 
vivre  en  gens  de  bien?  Les  saints  portent  le  monde,  et  par  la 
force  de  leurs  prières,  ils  arrêtent  sa  ruine  imminente  :  Sancti 
portant  mundUm;  damnum  meruit,  ne  pereat,  orationum  for- 
litudine  sustinent.  »  Aussi ,  Constantin  réclamait-il  souvent  les 
prières  de  saint  Antoine;  et  le  grand  Théodose,  en  partant  pour 
la  guerre,  se  recommandait,  lui  et  ses  soldats,  à  celles  d'un 
pauvre  solitaire.  —  Donc ,  en  quittant  le  monde ,  le  moine  ne 
l'abandonne  point;  il  ne  s'en  sépare  que  pour  lui  être  plus  utile. 
Il  sort,  il  est  vrai,  des  rangs  de  la  société,  mais  il  va  s'immoler 
pour  sa  conservation.  Il  y  a  là  quelque  chose  de  supérieur  aux 
plus  beaux  dévouements  que  rapporte  l'histoire.  C'est  une  imi- 
tation de  celui  de  Jésus-Christ,  qui  souffre  la  mort,  «  parce 
qu'il  faut  qu'un  homme  périsse  pour  le  peuple!  »  —  Aussi  dans 
le  langage  profondément  philosophique  des  moines,  «  embrasser 
la  vie  monastique,  c'était  s'élancer  au  combat  singulier  du  dé- 
sert; »  et  le  grand  Origène,  parlant  des  premiers  solitaires,  dit 
en  propres  termes ,  «  qu'ils  étaient  chargés  de  combattre  pour 
les  faibles,  par  la  prière,  le  jeûne,  la  piété,  la  chasteté,  et  par 
toutes  les  vertus ,  en  sorte  que  le  monde  profite  de  leurs  sacri- 
fices héroïques.  Les  prières  des  justes  sont  plus  utiles  que  les 
s.  Les  guerres  et  les  révolutions  arrivent,  lorsque  ce  qui 
sème  la  guerre  n'est  point  empêché  par  la  sainteté  (1).  »  — 
Le  savant  Leibnilz,  quoique  protestant,  apprécie  de  la  même 
manière  les  services  des  religieux  de  tous  les  temps.  «  Comme 
chacun  peut,  selon  sa  condition  et  son  caractère,  procurer  la 
gloire  de  Dieu  et  rendre  service  aux  autres,  soit  par  l'autorité, 


(1)  Homélie  24.  —Contra  Gels.,  I.  8.  —  lu  Matth.  Comment.,  n.  37. 
-  Saint  Jérôme  in  Job.,  e.  9. 


276      •  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

soit  par  l'exemple  ,  il  est  évident  qu'outre  ceux  qui  sont  engagés 
dans  les  affaires  et  dans  la  vie  commune,  l'utilité  publique 
exige  qu'il  y  ait  dans  l'Eglise  des  hommes  adonnés  à  la  vie  ascé- 
tique et  contemplative ,  lesquels ,  affranchis  des  soins  de  la  terre 
et  foulant  aux  pieds  les  plaisirs ,  se  livrent  tout  entiers  à  la  con- 
templation de  la  divinité  et  à  l'admiration  de  ses  œuvres;  ou 
même  qui ,  dégagés  de  toute  affaire  personnelle ,  se  dévouent 
uniquement  à  subvenir  aux  besoins  d'autrui ,  soit  en  instruisant 
les  ignorants  ou  ceux  qui  sont  dans  l'erreur,  soit  en  secourant 
les  pauvres  et  les  affligés.  Et  ce  n'est  pas  là  une  des  moindres 
prérogatives  de  cette  Eglise,  qui  seule  a  retenu  le  nom  et  le  ca- 
ractère de  catholique,  et  dans  laquelle  seule  nous  voyons  partout 
briller  et  se  reproduire  les  exemples  éminents  de  toutes  les  excel- 
lentes vertus  de  la  vie  ascétique.  Aussi,  je  l'avoue,  j'ai  toujours 
singulièrement  approuvé  les  ordres  religieux,  les  pieuses  confré- 
ries, et  toutes  les  institutions  louables  en  ce  genre,  qui  sont  une 
sorte  de  milice  céleste  sur  la  terre,  pourvu  qu'éloignant  les  abus 
et  la  corruption,  on  les  dirige  selon  les  règles  de  leurs  fonda- 
teurs ,  et  que  le  souverain  Pontife  les  applique  aux  besoins  de 
l'Eglise  universelle  (1).  »  —  Une  vie  d'innocence,  de  sobriété, 
de  calme,  de  désintéressement,  de  travail,  de  prière,  de  péni- 
tence, vouée  à  une  pensée  sublime ,  est  donc  une  vie  bien  em- 
ployée; et  le  monde,  qui,  d'ailleurs,  est  plein  de  désœuvrés  et 
de  parasites  inutiles ,  libertins  et  scandaleux,  n'a  pas  le  droit 
d'être  si  difficile. 

Non-seulement  le  moine  prie  et  expie ,  mais  il  édifie  ,  et  c'est 
encore  un  service  inappréciable  qu'il  rend  à  la  société.  Tous  les 
maux  du  monde,  comme  nous  l'avons  dit,  d'après  l'Apôtre 
saint  Jean,  procèdent  des  trois  grandes  concupiscences  :  l'amour 
des  honneurs  ,  l'amour  des  richesses,  et  l'amour  des  plaisirs;  et 
il  est  certain  que  la  pratique  des  vertus  contraires  assurerait  k 
la  société  la  plus  grande  somme  de  bonheur  dont  elle  puisse 
jouir  ici-bas.  Mais  ces  vertus  salutaires,  comment  les  persnader 
aux  hommes?  C'est  par  l'exemple,  le  plus  populaire  et  le  p'.iia 
«Moquent  de  tous  les  langages.  —  Tous  les  traités  de  patriotisme 
imaginables  n'auraient  pas  fait  sur  le  peuple  romain  ce  qît« 

(♦)  Leibnitz,  Système  théah^pqve. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  277 

fit  le  dévouement  de  llégulus.  —  Il  n'y  a  pas  de  harangue  qui 
vaille  l'action  de  Condé  jetant  son  bâton  de  commandement  dans 
les  retranchements  de  l'ennemi ,  et  s'élançant  le  premier  pour 
aller  le  reprendre.  —  Or,  les  ordres  religieux  parlent  avec  éner- 
gie le  puissant  langage  de  l'exemple.  Dans  quel  prédicateur, 
dans  quel  philosophe  ,  en  effet,  trouvera-t-on  quelque  chose  qui 
porte  au  mépris  des  richesses  et  des  plaisirs,  comme  l'exemple 
d'une  princesse  qui,  à  la  fleur  de  l'âge,  touchée  par  la  grâce, 
quitte  les  palais  et  la  cour  pour  l'humble  cellule  du  cloître,  et 
la  parure  la  plus  brillante  pour  la  bure  grossière  d'une  carmé- 
lite ? 

La  vue  d'un  couvent  est  donc  un  grand  prédicateur  qui  parle 
toutes  les  langues,  et  répète  sans  cesse  ces  vérités  fondamen- 
tales :  «  Tout  est  vanité,  et  vanité  des  vanités,  excepté  d'aimer 
Dieu  et  de  le  servir.  »  —  «  Que  sert  à  l'homme  de  gagner 
l'univers,  s'il  vient  à  perdre  son  àme?...  »  En  passant  pré:-, 
d'un  monastère,  où  l'on  fait  profession  de  mépriser  tout  ce  qu'il 
aime,  le  mondain  entend  quelquefois,  malgré  lui,  une  voix 
intérieure  qui  lui  crie  :  Là  sont  des  hommes  comme  toi  !  mais 
quelle  différence  entre  leurs  pensées  et  tes  pensées,  entre  leur 
conduite  et  ta  conduite!  El  cependant  ton  avenir  est  comme 
le  leur.  Immortel  comme  eux,  tu  n'as  qu'un  jour  à  passer  sur 
la  terre  I  et  ce  jour,  qu'en  font-ils,  et  toi  qu'en  fais-tu? Combien 
de  fois  même,  le  seul  son  de  la  cloche  du  monastère,  qui,  au 
milieu  de  la  nuit ,  appelle  le  moine  à  la  prière  ,  n'a-t-il  pas 
troublé  le  cœur  qui  veillait  pour  le  crime?  Elle  avertit  le  monde 
qui  ne  prie  pas ,  le  monde  emporté  dans  le  tourbillon  des  fêtes 
ou  endormi  dans  la  mollesse,  que  l'innocence  en  robe  de  bure 
veille  et  pleure  au  pied  des  autels,  demandant  grâce  pour  ses 
excès  et  ses  folies. 

«  Ce  serait  une  erreur  grave,  dit  Balmès ,  de  penser  que  tant 
de  millions  de  solitaires  n'exercèrent  point  une  grande  influence. 
Sous  le  rapport  moral ,  l'effet  fut  immense.  L'homme  apprit  qu'il 
ne  lui  était  pas  impossible  de  triompher  du  mal,  dans  la  lutte 
obstinée  qu'il  sent  au  dedans  de  lui-même.  Oui ,  au  spectacle 
de  tant  de  milliers  de  personnes  des  deux  sexes ,  qui  suivaient 
une  règle  de  vie  si  pure  et  si  austère,  l'humanité  devait  prendre 
courage  et  retrouver  la  conviction  que  les  sentiers  de  la  rartu 


278  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

n'étaient  pas  pour  elle  impraticables.  —  Et  il  faut  remarquer 
que  ce  fut  sous  un  ciel  de  feu ,  le  plus  funeste  pour  l'innocence, 
en  face  des  cités  les  plus  voluptueuses ,  telles  qu'Alexandrie  et 
Antioche,  sur  la  terre  classique  des. mollesses  païennes,  dans  les 
contrées  où  le  relâchement  des  corps  conduit  naturellement  au 
relâchement  des  esprits,  où  l'air  même  que  l'on  respire  excite 
au  plaisir  ;  ce  fut  là  que  se  déploya  la  plus  grande  énergie  de 
l'esprit,  que  l'on  vit  pratiquer  les  plus  grandes  austérités,  et 
que  les  plaisirs  des  sens  furent  proscrits,  déracinés.  Les  soli- 
taires ,  sortis  d'une  société  sensuelle  et  insatiable  de  plaisirs , 
fixèrent  leurs  demeures  dans  les  déserts ,  où  pouvaient  encore 
arriver  les  souffles  embaumés  que  l'on  respirait  dans  les  contrées 
voisines.  Du  haut  de  leurs  montagnes,  les  yeux  atteignaient 
à  ces  riantes  et  paisibles  campagnes  qui  invitaient  à  la  jouis- 
sance. —  Dès  lors ,  il  devenait  évident  que  tous  les  climats 
étaient  bons  pour  la  vertu.  L'austérité  de  la  morale  ne  dépendait 
pas  du  plus  ou  du  moins  de  proximité  de  l'équateur.  La  morale 
de  l'homme  était  comme  l'homme  lui-même ,  elle  pouvait  vivre 
dans  tous  les  climats.  Lorsque  la  continence  Ja  plus  absolue  était 
pratiquée  d'une  manière  si  admirable  sous  le  ciel  que  nous 
venons  de  dire,  la  monogamie  du  Christianisme  pouvait  bien  s'y 
établir  et  s'y  conserver  (1).  »  —  Des  déserts  de  Nitrie,  de  la 
Thébaïde,  etc.,  un  parfum  de  grâce,  de  sainteté  et  d'édification 
s'exhalait  donc  au  loin  sur  le  monde! 

Le  moine,  avec  son  monastère  ,  est  encore  le  charitable  nau- 
tonnier  qui  recueille  dans  sa  barque  les  victimes  des  tempêtes. 
Le  monde,  on  l'a  dit  bien  souvent  avec  raison,  est  une  mer 
féconde  en  naufrages.  Que  d'espérances  déçues,  que  de  passions 
trompées,  que  de  dégoûts  amers,  que  de  remords  cuisants  dans 
le  monde  !  N'offrez  aucun  asile  à  ces  âmes  ennuyées  d'elles- 
mêmes  et  de  la  vie,  et  l'on  verra  des  crimes  effrayants  désoler 
la  société.  Membres  déboîtés,  inutiles,  dangereux,  toutes  ces 
victimes  souffriront  et  feront  souffrir  la  patrie  (2).  Qu'on  laisse 

(1)  Balraès,  Le  Protest.  comp..  tom.  IL  —  Vie  de  S.  Chryst.,  c.  5, 

(2)  Citeaux ,  Glairvaux ,  Fontevrault  et  une  foule  d'anciens  monas- 
tères sont  aujourd'hui  des  prisons  remplies  de  criminels.  —  Saint  Ber- 
nard et  ses  cinq  cents  religieux  ont  été  remplaces  par  cinq  cents  réclu- 
sionnaires,  etc.  Ces  maisons  de  prières  et  de  paix  sont  devenues  ce 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  279 

le  moine  les  recueillir  dans  son  monastère ,  il  les  consolera ,  il 
les  instruira,  et  d'un  vil  scélérat  qui  aurait  désolé  la  terre,  il 
fera  souvent  un  ange  qui  réjouira  le  ciel.  «  Une  abbaye ,  a  dit 
M.  Augustin  Thierry  ,  n'était  pas  seulement  un  lieu  de  médita- 
tion et  de  prière,  c'était  un  asile  ouvert  contre  l'envahissement 
de  la  barbarie  sous  toutes  ses  formes.  »  —  Ces  infortunés ,  au 
reste,  ne  sont  pas  les  seuls  à  qui  le  monastère  soit  utile.  Bien 
des  personnes  ont  dans  le  cœur  .des  raisons  de  solitude;  le  goût 
naturel,  la  vertu,  le  désir  de  la  perfection,  l'étude  et  la  science 
y  attirent  un  grand  nombre  d'une  manière  irrésistible.  Otez  le 
monastère  à  ces  âmes  d'élite ,  vous  les  ferez  languir,  vous  les 
rendrez  inutiles  et -souvent  môme  dangereuses. 

Le  moine  est  aussi  l'économe  du  pauvre.  Il  est  lui-même  mal 
vôlu,  il  vit  de  peu,  il  travaille  beaucoup,  et  il  est  sans  héritier. 
Toutes  ses  économies  sont  destinées  aux  pauvres,  aux  progrès 
de  la  science ,  et  quelquefois  aux  besoins  de  l'Etat.  L'histoire 
nous  en  fournira  mille  preuves  (1).  —  Nous  le  verrons  bientôt, 
travailleur  infatigable ,  convertir  des  forêts  impénétrables  et  des 
landes  arides  en  de  fertiles  jardins.  —  Nous  le  verrons  un  peu 
plus  tard,  pendant  des  siècles  entiers,  l'arme  au  bras,  gardant 
les  saints  lieux,  et  sauvanL  l'Europe  de  l'invasion  de  ses  nom- 
breux et  redoutables  ennemis.  —  Tantôt  il  se  fera  le  père  des 
orphelins  et  l'ami  de  tous  les  affligés,  le  consolateur  et  le  mé- 
decin de  toutes  les  misères  et  de  toutes  les  maladies;  tantôt,  re- 
cueillant, pour  ainsi  dire,  la  science  dans  les  pans  de  sa  robe, 
il  la  soustraira  au  vandalisme  des  barbares;  et,  tandis  que,  toui 
bardés  de  fer,  les  aïeux  des  enfants  du  monde,  glorieux  de  ne 
rien  savoir,  voleront  partout  où  se  donneront  quelques  coups  de 
lance  ou  un  tournoi ,  le  moine  sera  le  seul  gardien  de  la  science 
délaissée.  Renonçant  à  toutes  les  jouissances  ,  il  s'attachera  à  elle, 


qu'on  appelle  de  nos  jours  des  maisons  centrales  de  détention.  M.  de 
Mai  si  re ,  avait  dit  :  7/  nous  faudra  bâtir  des  bagnes  avec  les  ruines  des 
ttts  qu'ils  auront  détruits!  «  Comparez,  dit  Victor  Hugo  lui- 
»  même  ,1e  bagne  avec  le  couvent  :  l'expiation  forcée  et  pleine  de 
„  rage  du  crime,  avec  l'expiation  volontaire  de  l'amour  et  de  l'inno- 
»  cence  !  » 

!    lledundat  plurimùm  ex  operibus  manuum  et  epularum  résilie- 
tione,  et  tantd  cura  eyentibus  distribuitur...  (  S.  August.) 


An  3)9. 


'2^0  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

pour  la  conserver  et  la  faire  grandir,  avec  la  sollicitude  et  la  pa- 
tience d'une  mère  qui  s'attache  au  berceau  de  son  enfant,  etc.,  etc. 
Pendant  que,  retirés  dans  les  déserts  et  sur  les  montagnes, 
les  solitaires  tenaient ,  comme  Moïse ,  leurs  mains  sans  cesse 
élevées  vers  le  ciel,  les  Pères  de  l'Eglise,  semblables  à  Josué 
sur  le  champ  de  bataille ,  repoussaient  vigoureusement  les  er- 
Arju?.  reurs  qui  s'élevaient  contre  la  foi.  —  Arius  ,  élève  d'un  disciple 
3ii erreur  tie  paui  ^e  Samosale ,  venait  de  paraître.  Son  nom,  qui  signifie 
intrigues,  fils  de  Mars,  semblait,  remarque  saint  Alhanase ,  prédes- 
tiné à  la  guerre  furieuse  qu'il  déchaîna  contre  l'Eglise.  Né  dans 
la  Libye,  ou,  selon  d'autres,  à  Alexandrie,  cet  hérésiarque,  n'é- 
tant encore  que  laïque ,  s'était  attaché  à  Mélèce ,  évèque  de 
Lycopolis  en  Thébaïde ,  qui ,  condamné  et  déposé  dans  un  con- 
cile pour  avoir  sacrifié  aux  idoles,  avait  refusé  de  se  soumettre 
et  formé  un  schisme,  vers  l'an  301.  Saint  Pierre,  évèque  d'A- 
lexandrie, et  saint  Achillas,  son  successeur,  croyant  avoir  ra- 
mené Arius  au  giron  de  l'Eglise,  l'ordonnèrent  successivement 
diacre  et  prêtre.  On  lui  confia  même,  avec  l'enseignement 
public  des  saintes  Lettres,  la  direction  d'une  des'  principales 
églises  d'Alexandrie,  érigées  dès  lors  au  nombre  de  neuf,  à 
peu  près  sur  le  pied  de  nos  paroisses.  —  Sa  vanité  ne  connut 
plus  de  bornes.  Il  s'appelait  lui-même  l'Illustre,  et  se  vantait 
d'avoir  reçu  de  Dieu ,  dans  une  mesure  extraordinaire ,  les  dons 
de  science  et  de  sagesse.  Aussi,  son  ambition  visa  plus  haut  et 
convoitait  l'épiscopat.  —  Achillas  étant  mort,  en  313,  et  un  saint 
prêtre,  nommé  Alexandre,  ayant  été  choisi  pour  lui  succéder, 
le  superbe  Arius  fut  vivement  piqué  de  cette  préférence ,  selon 
Théodoret,  et  ne  chercha  plus  qu'à  s'en  venger  sur  Alexandre 
lui-même.  Le  prélat  étant  inattaquable  sous  le  rapport  des 
mœurs,  son  orgueilleux  rival  épia  l'occasion  d'en  censm-er  la 
doctrine ,  et  l'hétérodoxie  de  sa  propre  façon  de  penser  ne  larda 
pas  à  la  lui  fournir. 

Le  nouvel  évoque  d'Alexandrie  ayant  dit,  en  319,  dans  une 
assemblée  de  son  clergé,  conformément  à  la  saine  doctrine, 
«  que  le  Verbe  était  égal  au  Père  et  de  même  substance  que 
lui,  qu'on  ne  devait  reconnaître  en  Dieu  qu'une  seule  essence 
ou  une  seule  nature,  et  qu'ainsi  il  y  avait  unité  dans  la  Tri- 
nité, »  Arius  interrompit  bob  pasteur,  lui  reprocha  avec  inso- 


QUATRIÈME  SIHCLE.  2*1 

lence  de  prêcher  le  Sabellianisme ,  et  soutint  que  la  distinc- 
tion des  Personnes  divines  ne  serait  plus  que  nominale,  si  l'on 
admettait  l'unité  de  nature.  Comme,  d'un  autre  côté,  il  était 
impossible  d'admettre  dans  la  Trinité  trois  natures  distinctes  et 
égales,  sans  admettre  trois  dieux,  l'hérésiarque  fut  forcé  de  sou- 
tenir que  le  Fils  de  Dieu  n'était  point  éternel  ni  engendré  de 
la  substance  du  Père,  mais  tiré  du  néant,  et  que,  par  consé- 
quent, il  était  au  nombre  des, créatures,  ayant  eu  un  com- 
mencement comme  toutes  les  autres;  qu'il  ne  peut  pas  con- 
naître parfaitement  le  Père,  et  qu'il  n'a  cette  connaissance  que 
dans  les  limites  de  sa  nature  finie  et  bornée;  d'où  il  suivait  évi- 
demment qu'il  nétait  pas  proprement  Dieu,  ni  Fils  de  Dieu  par 
nature  mais  seulement  par  adoption.  Allant  ensuite  aux  der- 
nières conséquences  de  sa  doctrine  impie,  Arius  n'eut  pas  hor- 
reur d'avancer  que  le  Fils  de  Dieu,  par  son  libre  arbitre,  était 
capable  de  vice  aussi  bien  que  de  vertu. 

Le  point  de  départ  et  le  fondement  de  l'Arianisme,  tel  que  Point 
l'ont  conçu  Arius,  son  auteur,  Eusèbe  de  Nicomédie,  son  prin-  et  fondement 
cipal  fauteur,  et  le  philosophe  Astérius,  qui  le  défendit  avec  le  „AJ|f- 
plus  de  célébrité,  est  un  principe  philosophique  mi-païen,  mi- 
gnostique ,  selon  lequel  Dieu  n'a  pu  créer  le  monde  directement 
et  sans  intermédiaire  ,  soit  qu'il  fût  indigne  de  Dieu  d'agir  im- 
médiatement sur  des  êtres  aussi  inférieurs ,  aussi  imparfaits, 
soit  qu'ils  n'eussent  pas  eux-mêmes  été  capables  de  supporter 
l'action  divine.  L'intermédiaire  nécessaire  à  Dieu  a  été  le  Logos, 
le  Verbe  ou  la  Sagesse,  créature  d'un  ordre  supérieur,  la  plus 
ancienne,  la  plus  parfaite  de  toutes,  et  faite  avant  le  temps, 
pour  être,  au  commencement,  le  ministre  de  la  création  de 
toutes  choses;  et,  plus  tard,  l'instrument  de  Dieu  pour  la  réha- 
bilitation de  l'homme.  —  Cependant,  malgré  des  affirmations 
et  des  raisonnements  qui  tendaient  tous  à  détruire  la  nature 
divine  de  Jésus-Christ,  les  ariens,  soit  conviction  systématique, 
soit  qu'ils  fussent  dominés  par  la  force  de  la  tradition  et  par  la 
coutume  de  l'Eglise  universelle,  n'en  persistèrent  pas  moins  à 
l'appeler  :  «  le  Fils  unique  de  Dieu ,  Dieu ,  Dieu  véritable,  Dieu 
parfait,  etc.  Ils  déclaraient,  en  conséquence,  qu'il  devait  être 
adonè  comme  Dieu  ,  etc.  »  —  Par  là,  l'Arianisme  ressuscitait  le 
Polythéisme,  rétablissait  et  justifiait  l'idolâtrie ,  en  proclamant 


282 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Nouveauté 

de 
l'Aricniismc. 


qu'on  devait  adorer  comme  dieux,  dos  êtres  essentiellement 
séparés  et  ayant  des  natures  différentes  et  inégales.  —  L'Aria- 
nisme,  dit  l'auteur  delà  Vie  de  saint  Jean  Chrysostome ,  fut 
moins  une  hérésie  qu'une  réaction  polythéiste,  et  la  négation 
même  du  Christianisme.  —  Tels  sont  les  principes,  et  tel  est 
l'ensemble  de  la  doctrine  arienne. 

Ce  retour  aux  impiétés  païennes  et  gnosliques  excita  l'hor- 
reur des  catholiques.  Car  l'Arianisme  a  cela  de  commun  avec 
toutes  les  hérésies,  qu'au  moment  de  son  apparition,  il  trouva 
toute  l'Eglise  dans  une  croyance  contraire.  Aussi  vit-on  Arius,  à 
l'exemple  des  gnostiques,  pour  justifier  son  enseignement,  recou- 
rir parfois  aune  «  tradition  secrète  conservée  par  quelques  saints 
personnages,  »  et  même  «  à  une  révélation  immédiate,  »  faite  à 
lui-même.  —  Saint  Alexandre  essaya  d'abord  de  ramener  le  no- 
vateur par  des  avertissements  charitables.  Dans  l'espoir  de  IV- 
clairer,  il  proposa  deux  conférences,  où  il  lui  permit  d'exposer  et 
de  défendre  sa  doctrine.  Mais  tout  étant  inutile,  il  convoqua ,  vers 
l'an  320,  un  concile  de  ses  suffragants,  et  cent  évèques  accourus 
de  la  Libye,  de  laThébaïde  et  de  l'Egypte,  prononcèrent  unani- 
mement la  peine  d'excommunication  contre  Arius  ,  qui  était  pré- 
sent et  soutint  opiniâtrement  son  impiété.  —  Le  patriarche  d'A- 
lexandrie écrivit  ensuite  au  pape  saint  Sylvestre  et  à  tous  les 
évèques  du  monde  ,  pour  donner  plus  de  poids  à  son  jugement  , 
et  pour  les  avertir  du  danger  qui  menaçait  l'Eglise  (1). 

Ce  coup  étonna  l'hérésiarque,  mais  ne  l'abattit  point.  Il  se 
retira  dans  la  Palestine,  et  travailla  de  toutes  ses  forces  à  y  pro- 
pager ses  erreurs.  Malheureusement,  il  avait  des  qualités  propres 
à  séduire  :  beaucoup  d'esprit  et  d'érudition  ,  un  extérieur  grave, 
modeste  et  recueilli,  une  taille  haute  et  majestueuse,  l'abord 
néanmoins  doux ,  gracieux,  insinuant,  et  une  certaine  façon  de 
présenter  les  choses  qui  en  dérobait  toute  l'horreur.  Il  était  déjà 
vieux,  et  son  visage  pâle  et  décharné,  ses  cheveux  négligés,  ses 
vêtements  pauvres  et  usés,  ses  membres  affaiblis  et  tremblants, 
lui  donnaient  un  air  mortifié,  et  le  faisaient  regarder  comme  un 
saint. 


(1)  Sozomène,  Hist.,  liv.  \.  —  Socrate,  Hist.,  liv.  \.  —  Thdodo- 
rct,  Hist.,  liv.  \.  —  Saiut  Epiphane,  lier.  69.  —  Àlœlher,  Vie  de  saint 
Athanase.  —  Ilist.  du  dogme  cath.,  toin.  II,  p.  259-287. 


QUATRIÈME  SIECLE. 


283 


Avec  ces  avantages,  il  se  fit  un  grand  nombre  de  partisans, 
il  gagna  des  diacres,  des  prêtres,  et  surtout  une  multitude  de 
femmes  ,  ressource  dont  les  hérésiarques  de  tous  les  siècles  ont 
su  tirer  tant  de  parti.  —  Pour  insinuer  le  venin  de  ses  erreurs 
dans  les  conditions  les  plus  communes,  il  entrait  dans  les  mai- 
sons, fréquentait  la  rue,  et  s'arrêtait  sur  les  places.  Il  composa 
plusieurs  chansons  populaires;  il  en  fit  pour  les  mariniers, 
pour  les  artisans,  et  même  pour  les  personnes  de  mauvaise  vie. 
—  Mais,  ce  qui  servit  le  mieux  ses  desseins,  ce  fut  la  protec- 
tion de  quelques  évèques  indignes  de  leur  caractère ,   parmi 
lesquels  on  compta  :  Paulin  de  Tyr,  Théodote  de  Laodicée, 
Grégoire  de  Béryte,  Alhanase  d'Anazarbe  ,  Patrophile  de  Seytho- 
polis ,  Aétius  de  Lydda ,  Eusèbe  de  Césarée  ,  et  surtout  Eusôbe 
de  Nicomédie ,  ancien  condisciple  d'Arius ,  prélat  d'une  haute 
naissance  et  d'une  ambition  démesurée.  Il  était  parent  de  Julien 
l'Apostat.  —  Eusèbe  passait  pour  avoir  apostasie  dans  la  persé- 
cution de  Licinius,  dont  il  fut  le  coupable  et  lâche  courtisan;  et, 
selon  quelques  auteurs,  il  pensait  comme  Arius,  avant  Arius 
môme.  Il  venait  de  scandaliser  l'Eglise  ,  en  quittant  le  modeste 
siège  de  Béryte,  pour  prendre,  sans  autorisation  canonique, 
celui  de  Nicomédie,  ville  impériale.  C'était  une  de  ces  natures  à 
la  fois  orgueilleuses  et  serviles,  qui  suivent  tous  l?s  chars  de 
triomphe.  Confident  intime  de  Licinius  ,  il  fut  le  premier  à  ram- 
ant  Constantin  vainqueur.  Son  orgueil  souffrait  avec  peine 
■minence  du  patriarche  d'Alexandrie;  aussi  saisit-il  avec 
empressement  l'occasion  de  l'humilier,  en  appuyant  Arius  de 
tout  son  crédit.  —  Il  assembla,  dans  laBilhynie,  une  espèce 
die  où  les  sentiments  de  l'hérésiarque  furent  générale- 
ap prouvés.  On  écrivit  ensuite  aux  évèques  d'Orient  pour 
:•  son  orthodoxie,  les  engager  à  communiquer  avec  lui,  et 
ser  le  patriarche  d'Alexandrie  de  le  rétablir.  —  Mais  le 
saint  fut  inébranlable.  —  Il  écrivit  de   son  côté ,  à  différentes 
reprises,  jusqu'à  soixante-dix  lettres  pour  démasquer  et  com- 
battre l'hérésie.  Deux  de  ces  lettres  seulement  nous  ont  été  con- 
.  —  Eusèbe,  furieux  de  voir  ses  intrigues  entravées  par 
de  saint  Alexandre,  ne  garda  plus  de  mesure.  — Alors 
;  ion  éclata  partout  de  la  manière  la  plus  déplorable.  Les 
laïques  mêmes  s'en  mêlèrent;  les  personnes  du    iècle  les  inoins 


Eusèbe 

de 

Nicomédie, 

l'auteur 

de 

l'Animisme, 


286  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

divisions.  —  La  cause  de  l'éclectisme  alexandrin  était  intimement 
liée  à  celle  de  l'Arianisme.  L'un  tendait  à  christianiser  le  Paga- 
nisme en  le  réformant;  et  l'autre  ramenait  le  Christianisme  à 
l'idolâtrie.  Au  fond,  ce  double  but  était  le  même.  Il  n'est  pas 
étonnant  que  les  néoplatoniciens  fussent  accourus  à  Nicée. 
Les  légat*         Les    Pères    se    réunirent    sous    la    présidence    d'Osius   de 
pr&idents      Cordoue,  légat  du   Saint-Siège,  et  de  deux  prêtres  nommés 
du «mciie      Vitton   (1)   et  Vincent,  que  le  pape  Sylvestre  avait  envoyés 
directement  de  Rome,   ne   pouvant  se  rendre   lui-même  au 
concile  à  cause  de  son  grand  âge.  —  Le  grec  Gélase  de  Gyzique 
dit  en  propres  termes ,  qu'Osius  d'Espagne  y  tenait  la  place  de 
Sylvestre  évèque  de  Rome ,  avec  les  prêtres  Vitton  et  Vincent. 

—  D'ailleurs,  le  pape  saint  Jules  et  les  historiens  grecs,  Socrat» 
et  Sozomène,  nous  apprennent  que,  dès  lors,  c'était  une  règle 
de  l'Eglise,  «  qu'on  ne  devait  ni  tenir  de  concile  ni  décréter 
quoi  que  ce  fût,  sans  le  consentement  de  l'évêque  de  Rome.  » 

—  En  314,  nous  avons  vu  les  paroles  également  significatives 
du  célèbre  concile  d'Arles ,  adressant  au  pape  saint  Sylvestre  le 
résultat  de  ses  opérations  synodales.  —  Bientôt  nous  verrons  le 
concile  de  Sardique  déférer  aussi  ses  canons  au  pape  saint 
Jules,  en  disant  :  «  que  c'est  une  chose  entièrement  conforme 
à  l'ordre,  que  de  toutes  les  provinces,  les  pontifes  du  Seigneur 
en  réfèrent  à  leur  chef,  c'est-à-dire,  au  siège  de  saint  Pierre.  » 

—  Dans  les  souscriptions  du  concile  de  Nicée ,  Osius  est  le 
premier  avec  les  deux  prêtres  romains;  or,  comment  deux 
simples  prêtres,  et  un  évèque  d'Espagne,  qui,  dans  son  propre 
pays,  au  concile  particulier  d'Elvire,  n'avait  souscrit  que  le 
second,  auraient-ils  eu  la  préséance  sur  tous  les  évèques  du 
monde,  même  sur  les  deux  patriarches  d'Alexandrie  et  d'An- 
tioche,  s'ils  n'avaient  été  les  représentants  du  chef  de  l'E- 
glise (2)?  —  Théognis,  évèque  de  Nicée,  et  Eusèbe  de  Nico- 
médie,  métropolitain  de  la  province,  tous  les  deux  ariens  et 
ennemis  d'Osius,  ne  lui  auraient  pas  permis  non  plus  de 
s'emparer  de  la  première  place,  si  cet  évèque  n'avait  pas  été 
désigné  par  le  Pape  pour  le  remplacer. 

(1;  Vitton,  Biton,  Victor,  selon  les  manuscrits  et  les  dialectes. 
(2)  Gélase  de  Cyz.,  liv.  î,  c.  43. 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


287 


Avant  les  séances  publiques  et  solennelles,  les  évoques, 
pour  enlever  tout  prétexte  à  l'esprit  d'erreur,  tinrent  des  con- 
férences particulières  où  ils  appelèrent  Arius.  L'hérésiarque  y 
parla  beaucoup  et  ne  cacha  pas  sa  manière  de  penser.  Il  répéta 
en  présence  du  concile  ces  horribles  blasphèmes  :  «  Que  le 
Fils  de  Dieu  avait  été  créé  de  rien,  qu'il  n'avait  pas  toujours 
été,  qu'il  était  changeant  de  sa  nature,  et  que  c'était  par  son 
libre  arbitre  qu'il  était  demeuré bon ,  mais  qu'il  aurait  pu  être 
mauvais,  etc.  »  De  savants  évèques  et  de  profonds  docteurs,  qui 
les  accompagnaient,  réfutèrent  avec  force  ces  nouveautés  impies, 
s'appuyant  sur  les  Livres  saints,  sur  les  écrits  des  premiers 
Pères ,  et  même  sur  la  dialectique.  —  Mais ,  aucun  ne  se  dis- 
tingua autant  que  le  diacre  Alhanase.  Sa  taille ,  petite  comme 
celle  de  saint  Paul,  et  sa  figure  n'avaient  rien  d'extraordinaire; 
mais  la  grandeur  et  la  force  de  son  âme  se  peignaient  dans  ses  re- 
gards et  dans  le  calme  inaltérable  de  son  front.  Son  évoque,  saint 
Alexandre,  l'avait  cru  capable,  malgré  sa  jeunesse,  de  faire  face 
aux  plus  habiles  sophistes,  et  il  l'avait  bien  jugé.  Athanase  fit  l'ad- 
miration de  toute  l'Eglise  à  Nicée,  tant  par  la  profondeur  de  sa 
doctrine  que  par  une  éloquence  insinuante  et  naturelle,  qui,  de 
temps  en  temps,  étincelait  de  traits  frappants  et  lumineux,  et 
qui  allait  toujours  à  son  but  avec  une  rapidité  presque  inconnue 
aux  Orientaux.  Il  tint  tète  sans  nulle  crainte  au  fier  Eusèbe  de 
Nicomédie,  triompha  de  toute  l'adresse  de  ce  rusé  courtisan ,  et 
confondit  ce  dangereux  ennemi.  Aussi  les  ariens  commencèrent- 
ils,  dès  lors,  à  redouter  le  jeune  docteur  d'Alexandrie,  comme 
leur  plus  terrible  antagoniste,  et  les  fidèles  à  le  regarder  comme 
le  boulevard  de  la  foi  catholique. 

Après  ces  discussions  préliminaires,  le  concile  tint,  le  19 
juin  de  l'an  325,  sa  première  séance  publique  et  solennelle. 
Constantin,  qui  devait  y  assister,  voulut  que  les  Pères  s'as- 
semblassent dans  la  plus  belle  salle  de  son  palais  impérial. 
De  magnifiques  sièges  leur  furent  préparés.  Au  milieu  s'élevait 
un  trône  richement  paré ,  sur  lequel  on  plaça  le  livre  des  saintes 
Ecritures.  —  L'empereur  entra  d'un  air  aisé  et  respectueux 
tout  à  la  fois,  et  ne  s'assit,  sur  un  petit  siège  qu'il  s'était  fait 
dresser  lui-même,  qu'après  que  les  évèques  l'eurent,  à  diverses  re- 
prises,  invité  à  le  faire.—  D'après  Théodoret,  saint  Eustathe  d'An- 


Confércnces 
particulières 

les  Ariens. 


Séance 

publique 

el  solennelle 

du  concile 

de  Nicée. 

Constat)  Lio 


:SK 


COURS    D  HISTOIRE    ECCLESIASTIQUE. 


Définition 
dogmatique 
du  concile 
de  Nicée. 
Le  mot 
coimibitm- 


tioche  le  félicita,  et  le  remercia,  au  nom  du  concile,  de  la  protec- 
tion qu'il  accordait  à  l'Eglise.  Le  prince  l'écouta  avec  modestie,  et 
répondit  en  témoignant  sa  joie  de  se  trouver  au  milieu  d'une 
si  sainte  assemblée,  et  son  désir  ardent  de  voir  terminer  les  fu- 
nestes divisions  qui  avaient  ranimé  les  espérances  des  ennemis 
du  Christianisme.  Ayant  été  prié  par  quelques   évèques ,   de 
prendre  connaissance  de  certaines  affaires  qui  les  concernaient 
personnellement ,  il  répondit  que  c'était  au  concile  et  non 
l'empereur  qu'il  appartenait  de  connaître  des  causes  épisc 
pales  :  «  Je  ne  suis  qu'un  homme  sans  caractère  dans  l'ordi 
des  choses  saintes,  dit-il,  je  ne  m'ingérerai  jamais  à  juger  ceuj 
que  Dieu  a  établis  à  sa  place ,  pour  être  nos  maîtres  et  not 
juger  nous-mêmes.  »  C'est  ce  qui  a  faii  dire  à  M.  Guizot  qut 
«  la  présence  de  l'empereur  au  concile  de  Nicée  était  une  coi 
quête  de  l'Eglise,  et  prouvait  sa  victoire  et  non  sa  soumission. 
—  On  voit  par  là  combien  M.  Ampère,  après  quelques  auteur 
protestants,  a  eu  tort  de  faire  Constantin  le  maître  et  le  pré 
dent  officiel  du  concile  de  Nicée. 

Ces  préliminaires  accomplis,  les  Pères  résumant  en  quelque 
mots  les  débats  dogmatiques  des  conférences  particulières,  de- 
mandèrent aux  ariens  s'ils  reconnaissaient  «  que  le  Fils  de  Dieu 
est  la  Vertu  du  Père,  sa  Sagesse  et  son  Image  éternelles;  qu'il 
Lui  est  semblable  en  tout;  qu'il  est  immuable  en  subsistant 
toujours  en  Lui;  enfin,  qu'il  est  véritablement  Dieu.  »  Les 
ariens  n'osèrent  rejeter  ces  expressions,  qui  sont  celles  de  l'E- 
criture même;  mais  ils  cherchèrent,  par  des  subtilités  inouïes, 
à  leur  donner  un  sens  favorable  à  leurs  erreurs.  —  La  mauvaise 
foi  était  à  son  comble.  —  Pour  y  mettre  fin ,  le  concile  chercha 
un  mot  qui  rendit  parfaitement  le  sens  des  Ecritures  et  le  dogme 
catholique,  et  qui  exprimât,  sans  permettre  aucune  équivoque, 
que  le  Fils  de  Dieu  est ,  non-seulement  semblable  au  Père  eu 
substance,  mais  qu'il  a  la  même  substance  que  lui;  en  sorte 
que,  sous  ce  rapport,  ils  sont  absolument  identiques.  On  s'ar- 
rêta au  terme  de  comubstantiel ,  en  grec  ôfxoouaio; ,  devenu  de- 
puis lors  si  fameux,  et  qui,  brillant  au  symbole  comme  un  dia- 
mant, est  resté  comme  le  sceau  incommunicable  qui  distingua  à 
jamais  les  catholiques  d'avec  les  ariens.  Ce  mot,  ainsi  que  l'indi- 
quent ses  radicaux,  signifie  de  même  essence,  de  même  substance , 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  289 

de  même  nature  (1).  —  L'hérésie  repoussa  avec  une  horreur 
affectée  la  parole  qui  la  foudroyait,  et,  pour  donner  à  son  hypo- 
crite indignation  un  motif  spécieux,  elle  feignit  d'être  scandalisée 
de  la  nouveauté  du  terme  de  consubstantiel.  Mais  les  Pères 
démontrèrent  d'abord  que,  si  ce  mot  ne  se  trouve  pas  expressé- 
ment dans  les  saintes  Ecritures ,  on  y  rencontre  une  foule  de 
locutions  dont  il  résume  le  sens  avec  la  plus  heureuse  précision. 
Comme  on  peut  exprimer  une  erreur  nouvelle  avec  des  termes 
anciens,  on  peut  aussi  rendre  une  vérité  ancienne  par  un  mot 
nouveau  :  non  nova,  sed  novè,  dit  saint  Vincent  de  Lérins.  — 
Le  concile  fit  ensuite  observer  que  le  mot  consubstantiel ,  loin 
d'être  une  nouveauté  dans  le  langage  ecclésiastique ,  avait  été 
employé  dans  le  même  sens  par  d'illustres  docteurs  des  siècles 
précédents ,  tels  que  saint  Denys  ,  pape  ,  Clément  d'Alexandrie , 
Origène,  etc.  Le  plus  érudit  des  ariens,  Eusèbe  de  Césarée,  fut 
obligé  d'en  convenir  (2).  —  Bien  plus ,  le  mot  consubstantiel 
était  tellement  passé  dans  le  langage  commun  des  fidèles  et  des 
docteurs ,  dès  le  milieu  du  troisième  siècle ,  qu'un  des  griefs 
reprochés,  même  par  son  peuple,  à  Denys  d'Alexandrie,  fut, 
ainsi  que  nous  l'avons  vu,  de  ne  l'avoir  pas  employé  dans  ses 
lettres  contre  les  sabelliens.  —  L'Eglise,  au  reste,  gardienne 
infaillible  de  la  foi,  a  aussi  la  mission  d'en  surveiller  et  d'en 
fixer  le  langage. 

(1)  L'Eglise  a,  contre  les  hérétiques  et  les  ténèbres  de  l'erreur,  le 
secret  de  créer  de  ces  mots  qui  éclairent ,  et  de  les  jeter  à  travers  les 
siècles  comme  des  astres  qui  ne  s'éteignent  plus.  —  Hist.  de  l'infaill. 
des  Papes,  1. 1,  p.  286. 

(2)  Quelques  auteurs  disent  que  les  ariens  rejetaient  aussi  le  terme 
de  consubstantiel,  parce  qu'il  avait  été  condamné  dans  le  concile  d'An- 
tioche,  tena  contre  Paul  de  Samosate.  Mais  il  paraît  certain,  dit  Re- 
ceveur, que  ce  prétexte  ne  fut  mis  en  avant  que  longtemps  après.  — 
Cette  condamnation  est  d'ailleurs  fort  douteuse,  selon  le  même  auteur. 
—  De  plus,  el!e  aurait  été  portée  parce  que,  dit  saint  Basile,  on  faisait, 
à  tort,  signiûer  au  mot  consubstantiel  identité  de  nature  et  de  per- 
sonne tout  à  la  fois,  et  en  même  temps  division  complète  entre  les 
deux  personnes  consubstantielles,  comme  entre  deux  pièces  de  mon- 
naie, de  même  forme,  de  môme  métal  et  de  môme  valeur.  —  Au  reste, 
le  jugement  d'un  concile  particulier  ne  saurait  prévaloir  contre  celui 
d'un  concile  œcuménique.  —  Sur  l'usage  et  l'opportunité  du  mot  con- 
substantiel, voir  {'Hist.  de  l'infaill.  des  Papes,  t.  I,  p.  280-294;  et 
t.  II,  p.  208-845. 

COi'RS    ù'HIS'OlHE.  19 


290 


COURS   D  HISTOIRE    BCCLE8IASTIQUE. 


Canons 
disciplinaires 

du  concile 

de  Nicée , 
sur  la  pâqne , 

le  célibat , 
la  primauté 

de  Rome , 


Après  qu'on  eut  ainsi  victorieusement  réfuté  toutes  les  sub- 
tilités de  l'hérésie ,  et  qu'on  fut  convenu  des  termes  les  plus 
propres  à  exprimer  le  dogme  catholique  ,  Osius  fut  chargé  d'en 
rédiger  la  formule.  —  C'est  le  Symbole  de  Nicée,  tel  qu'il  se 
chante  encore  à  la  messe,  sauf  quelques  développements  que 
l'Eglise  y  ajouta  plus  tard  contre  des  hérésies  nouvelles.  — 
Tous  les  Pères  le  souscrivirent.  —  Après  plus  ou  moins  de  ter- 
giversations ,  et  dans  la  crainte  de  déplaire  à  l'empereur,  les 
prélats  ariens  en  firent  autant  (1),  excepté  deux  évèques  de  Libye, 
Second  et  Théonas ,  qui  demeurèrent  opiniâtrement  attachés  à 
leur  chef.  Ils  furent  anathématisés  avec  lui.  On  condamna  aussi 
les  écrits  d'Arius,  particulièrement  un  recueil  de  chansons 
populaires,  intitulé  Thalie,  dont  le  texte  n'existe  plus.  —  L'em- 
pereur voulant  protéger  les  décisions  de  l'Eglise,  envoya  les 
contumaces  en  exil,  et  fit  brûler  les  écrits  de  l'hérésiarque..  — 
Sur  la  fin  de  l'année  325,  Eusèbede  Nicomédie  ayant,  selon  quel- 
ques auteurs,  complètement  levé  le  masque,  fut  aussi  déposé  et 
exilé  dans  les  Gaules.  —  Tous  les  pouvoirs  qui  se  sont  succédé, 
sous  les  formes  les  plus  diverses ,  dans  toutes  les  parties  du 
monde,  ont  toujours  maintenu  leur  droit  de  surveiller  les  œuvres 
de  la  pensée,  lesquelles  gouvernent  et  commandent  les  actes. 
Les  républiques  en  général ,  celle  de  93  en  particulier,  ont  été 
sur  ce  point  comme  les  monarchies  les  plus  absolues. 

Le  concile  de  Nicée  termina  une  autre  question,  celle  de  la 
pâque.  Il  décida  enfin  que  toutes  les  églises  la  célébreraient  le 
même  jour,  c'est-à-dire,  le  premier  dimanche  après  la  pleine 
lune  qui  coïncide  avec  l'équinoxe  du  printemps  ou  qui  le  suit 
de  plus  près.  Cet  équinoxe  fut  lui-même  fixé  au  21  mars.  A 


(1)  Philostorge,  auteur  arien,  dit  qu'Eusèbe  de  Nicomédie,  et  Théo- 
gnis  de  Nicée,  usèrent  de  fraude  dans  leur  souscription  :  ils  insérèrent 
un  iota  dans  le  mot  omoousios ,  ce  qui  faisait  omoiousios ,  c'est-à-dire, 
semblable  en  substance.  —  Certains  libres  penseurs,  avec  une  inten- 
tion visible  de  mépris  pour  l'Eglise,  ont  dit  qu'alors  la  terre  entière 
avait  été  agitée  pour  une  syllabe.  Mais  cette  syllabe,  dit  M.  Quinet 
lui-même,  c'était  un  dieu!  Jésus-Christ  Dieu,  de  plus  ou  de  moins 
dans  le  monde ,  cela  valait  bien  la  peine  d'une  discussion  !  Le  moyen 
de  s'étonner  que,  pour  cette  parole,  qui  contenait  et  portait  le  salut 
du  monde,  tant  de  génies  aient  été  aux  prises.  —  Gorini,  t.  II,  p.  277. 
—  Hist.  de  l'infaill.  des  Papes,  t.  I,  p.  286-£ii>. 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  291 

raison  de  la  science  spéciale  qu'on  avait  en  Egypte  sur  le  cours 
du  soleil  et  de  la  lune,  le  patriarche  d'Alexandrie  fut  chargé  par 
le  concile  d'indiquer,  chaque  année,  le  jour  de  la  fête  de  Pâques. 
Il  devait  l'envoyer  au  souverain  Pontife,  qui  le  communiquait 
ensuite  à  l'univers  catholique.  —  Saint  Athanase  remarque  que 
la  définition  faite  au  sujet  de  la  pàque  commence  par  ces  mots  : 
Nous  avons  voulu ,  pour  montrer  que  c'était  un  simple  règle- 
ment de  discipline,  qui  obligerait  dorénavant  tout  le  monde 
chrétien ,  en  vertu  de  la  volonté  expresse  du  concile.  A  l'égard 
du  dogme ,  au  contraire ,  on  avait  dit  :  Nous  croyons ,  et  telle  est 
la  foi  de  l'Eglise ,  parce  que  ,  en  cette  matière ,  l'Eglise ,  simple 
dépositaire,  se  borne  à  constater  d'une  manière  infaillible  ce  que 
contient  le  dépôt  sacré  que  Dieu  lui  a  confié. 

On  fit  plusieurs  autres  règlements  disciplinaires,  qui  sont 
compris  dans  vingt  canons,  les  seuls,  dit  Receveur,  qui  nous 
restent  du  concile  de  Nicée,  ou  dont  l'authenticité  soit  reconnue. 
Le  troisième  de  ces  canons  défend  à  tous  les  clercs ,  et  particu- 
lièrement aux  évèques ,  aux  prêtres  et  aux  diacres ,  de  garder 
dans  leurs  maisons  aucune  femme,  excepté  leur  mère,  leurs 
sœurs,  leurs  tantes  ou  d'autres  personnes  âgées  et  à  l'abri  do 
tout  soupçon.  —  Socrate,  et  Sozomène ,  pour  l'ordinaire  son 
copiste ,  rapportent  que  quelques  évèques  ayant  proposé  d'obli- 
ger ceux  qui  étaient  dans  les  ordres  sacrés,  à  ne  point  vivre 
avec  les  femmes  qu'ils  avaient  épousées  avant  leur  ordination , 
Paphnuce  s'y  opposa,  en  disant  qu'il  fallait  s'en  tenir  à  l'an- 
cienne discipline,  qui  défendait  seulement  aux  clercs  de  se  ma- 
rier après  leur  ordination.  — Mais  Baronius,  Bellarmin,  Orsi  et 
une  foule  d'autres  savants  ont  contesté  ce  trait  d'histoire,  avec 
raison,  dit  Feller.  Eusèbe,  Rufin,  Théodoret  et  d'autres  anciens, 
qui  ont  parlé  de  saint  Paphnuce  et  de  ce  qui  se  fit  au  concile  de 
Nicée,  ne  disent  rien  qui  ait  le  moindre  rapport  au  fait  dont  il 
s'agit.  «  Nous  en  appelons  de  Socrate  ,  dit  le  savant  Thomassin , 
à  Eusèbe,  à  saint  Epiphane  et  à  saint  Jérôme,  qui  étaient  incom- 
parablement mieux  instruits  des  anciens  usages  de  l'Eglise.  » 
—  «  Si  quelqu'un,  dit  saint  Epiphane,  étant  marié  pour  la 
première  fois ,  vit  avec  sa  femme ,  l'Eglise  ne  l'admet  à  l'ordre , 
ni  des  diacres,  ni  des  prêtres,  ni  des  évoques,  ni  même  des 
ious-diacrcs;  c'est  la  coutume  de  tous  les  lieux  où  les  canons 


'es 

! 


292  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

sont  exactement  observés.  »  —  Saint  Jérôme  s'exprime  à  peu 
près  dans  les  mêmes  termes,  ainsi  que  saint  Basile.  —  Ce  der- 
nier joignit  les  actes  à  l'enseignement  sur  ce  point,  car  un 
prêtre,  nommé  Péragorius,  d'un  âge  très-avancé,  s'étant  réuni 
à  sa  femme  qu'il  avait  laissée,  selon  les  canons,  en  devenant 
prêtre,  le  saint  et  savant  évèque  l'en  reprit  très-sévèrement,  et 
le  menaça  de  l'excommunication ,  s'il  ne  la  renvoyait  pas.  —  Le 
trente-troisième  canon  d'un  concile  d'Elvire ,  tenu  vers  l'an  305 
ordonne  aux  évêques,  aux  prêtres,  aux  diacres  et  aux  autres 
ministres,  c'est-à-dire,  aux  sous-diacres,  selon  Bérault-Ber 
castel,  de  s'abstenir  de  leurs  femmes,  sous  peine  de  dépositioi 
Eusèbe  atteste  que  cette  discipline  était  aussi  ancienne  q 
l'Eglise  (1).  —  Les  Grecs,  on  le  sait,  n'ont  pas  conservé  ce 
loi  ecclésiastique  dans  toute  sa  perfection. 

Le  quatrième  canon  du  concile  de  Nicée  porte  que  la  con 
sécration  des  évêques  doit  être  faite,  autant  que  possible, 
par  tous  ceux  de  la  province;  et,  dans  tous  les  cas,  par  trois 
au  moins  qui  aient  obtenu  le  consentement  par  écrit  des  ab- 
sents ,  et  surtout  l'approbation  du  métropolitain ,  à  qui  il  ap- 
partient de  confirmer  ce  qui  a  été  fait.  Ce  règlement  regardait 
surtout  Mélèce  de  Lycopolis,  qui,  depuis  son  schisme,  s'était 
permis  d'ordonner  des  évoques  sans  le  consentement  du  pa- 
triarche d'Alexandrie.  —  Voici  le  sixième  canon  de  Nicée,  tel 
qu'il  se  lit  dans  plusieurs  manuscrits  très-anciens ,  dans  les 
versions  les  plus  accréditées ,  et  tel  qu'il  a  été  cité  au  concile 
de  Chalcédoine  :  «  L'Eglise  romaine  a  toujours  possédé  la  pri- 
mauté :  Ecclesia  Romana  semper  habuit  primatum.  Que  les 
anciennes  coutumes  soient  maintenues  eh  vigueur  dans  l'E- 
gypte, la  Libye  et  la  Pentapole,  eu  sorte  que  tous  y  soient 
soumis  à  l'évèque  d'Alexandrie,  parce  que  telle  est  la  coutume 
du  Pontife  romain  :  Cwn  id  etiam  romano  Pontifici  consuetum 
est.  —  Qu'il  en  soit  de  même,  pour  ce  qui  regarde  l'évèque 
d'Antioche;  et  que,  dans  les  autres  provinces,  les  églises  con- 
servent leurs  anciens  privilèges;  car  il  est  manifeste  que,  si  un 

(i)  Eusèbe,  Démonstr.  év>.,  liv.  1,  c.  9.  —  S.  Epiphane.  User.,  59. 
—  S.  Jérôme,  Ad  Vigil.,  c.  I.  —  Thomassin,  DiscipL,  \™  partie, 
liv.  2,  c  00.—  Baronius.  Annal.  —  Receveur,  tom.  I,  p.  2.  —  Rohrb., 
tom.  VI. 


QUATRIÈME    SIÈCLE. 


293 


évêque  est  ordonné  sans  le  consentement  du  métropolitain  (1) , 
le  grand  concile  a  défini  que  celui  qui  est  ainsi  ordonné,  ne 
doit  pas  être  évoque.  »  —  D'après  Baronius  et  quelques  autres, 
ce  canon  semblerait  pouvoir  se  réduire  à  ce  raisonnement,  qui 
comprend  tout  ensemble  et  la  décision  du  concile  et  les  motifs 
de  cette  décision  :  L'Eglise  romaine  possède  la  primauté  sur 
toutes  les  autres  églises;  or,  elle  a  statué  que  l'Egypte,  la  Libye 
et  la  Pentapole  seraient  soumises  à  l'évèque  d'Alexandrie;  donc 
on  ne  peut  pas  soustraire  ces  provinces  à  sa  juridiction.  —  Il 
conclut  de  même  pour  le  patriarcat  d'Antioche.  —  Ainsi,  primi- 
tivement fondés  par  la  puissance  de  Pierre ,  les  patriarcats  ne 
se  maintiennent  et  ne  se  conservent  que  par  elle.  —  Le  même 
concile  confirma  aussi  à  l'évèque  de  Jérusalem  certains  hon- 
neurs dont  il  était  en  possession  ,  mais  sans  préjudice  de  la 
dignité  du  métropolitain  (2).  Selon  Baronius  et  Receveur,  ces 
honneurs  ne  pouvaient  guère  consister  qu'en  un  droit  de  pré- 
séance sur  les  autres  évèques. 

Les  prétentions  de  quelques  diacres  obligèrent  les  Pères  de 
Nicée  à  prendre  des  mesures  pour  réprimer  leur  ambition. 
Comme  ils  avaient  l'administration  des  biens  de  l'Eglise,  et 
qu'ils  étaient  chargés  de  distribuer  aux  pauvres  les  aumônes 
ordinaires ,  et  aux  clercs  leurs  rétributions  et  leurs  pensions , 
cet  emploi  leur  attirait  une  grande  considération.  Plusieurs 
s'en  prévalaient  pour  s'égaler  aux  prêtres  ou  se  mettre  au-des- 
sus d'eux.  Le  concile  lit  à  ce  sujet  un  règlement  conçu  en  ces 
termes  :  «  Comme  on  a  rapporté  qu'en  quelques  endroits  les 
diacres  donnent  l'Eucharistie  aux  prêtres,  quoique  ni  la  règle 
ni  la  coutume  ne  permettent  à  ceux  qui  ne  peuvent  pas  offrir  le 
sacrifice ,  de  donner  le  corps  de  Jésus-Christ  à  ceux  qui  l'of- 
frent; comme  on  a  encore  appris  que  des  diacres  osent  prendre 


Canons 
ilu  concile 
de  Nicée 
mncernant 

la 

hiérarchie 

'•■«'It-siastique, 

le  haptême 

des 

hérétiques, 

«te. 


(I)  On  donnait  alors,  dit  un  auteur,  le  nom  de  métropolitains  ,  soit 
aux  patriarches,  soit  à  ceux  qui  exerçaient  sous  leur  dépendance  une 
autorité  plus  restreinte  que  la  leur,  mais  plus  étendue  que  celle  des 
simples  évoques.  M.  de  Marca,  Léo  Ailatius,  le  P.  Lupus,  M.  de 
Valois.  Launoy  et  plusieurs  autres  disent  que,  dans  son  sixième 
canon,  le  concile  de  Nicée  considère  les  évéques  d'Alexandrie  et  d'Au- 
tioche  comme  patriarches.  [Trad.  de  l'Eçjl,  Instit.  év.,  lom.  I.) 

(«2   Trad.,  instit,  en»  1.  2,  3.  —  Barruel,  Du  Pape,  tom.  I. 


294 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Lettre 

synodale 

du  concile 

«It  Nicée. 

Confirmation 

par 

le  pape 

8.  Sylvestre. 


l'Eucharistie,  même  avant  les  évèques  ,  le  concile  ordonne 
qu'on  abolisse  tous  ces  abus,  et  que  les  diacres  se  contiennent 
dans  leurs  bornes,  comme  étant  les  ministres  des  évoques  et  infé- 
rieurs aux  prêtres;  qu'ils  reçoivent  l'Eucharistie  en  leur  rang , 
après  les  prêtres  et  de  la  main  de  l'évèque  ou  du  prêtre;  qu'ils 
ne  se  permettent  pas  non  plus  de  s'asseoir  parmi  les  prêtres , 
contre  l'usage  des  canons.  »  —  Le  concile  fit  encore  plusieurs 
autres  règlements  disciplinaires.  Il  défendit  la  translation  des 
évoques  à  d'autres  sièges;  il  étendit  même  cette  disposition  à 
tous  les  autres  clercs  en  général ,  ordonnant  de  faire  retourner 
dans  leurs  églises  ceux  qui  les  auraient  quittées,  et  d'excom- 
munier les  récalcitrants.  —  On  adoucit  un  peu  la  rigueur  de 
la  pénitence  publique.  Il  fut  décidé  qu'on  ne  refuserait  à  personne 
le  viatique  si  nécessaire,  et  que  l'évèque  accorderait  la  parti- 
cipation de  l'Eucharistie  à  tous  ceux  qui  la  demanderaient  et  qu'il 
jugerait  bien  disposés.  —  Les  Pères  ordonnèrent  qu'on  tiendrait 
par  an  deux  conciles,  l'un  vers  l'automne,  l'autre  avant  le  Ca- 
rême. A  cette  occasion,  il  est  parlé  du  Carême  comme  d'une 
institution  observée  dans  toute  l'Eglise,  et  connue  déjà  sous  le 
nom  de  quarantaine.  On  prescrivit  aussi  de  suivre  partout  l'an- 
cienne coutume  de  prier  debout,  le  dimanche  et  pendant  le 
temps  pascal.  —  Parmi  les  canons  de  Nicée,  il  en  est  encore 
deux  remarquables,  concernant  les  novatiens  et  les  disciples  de 
Paul  de  Samosate.  On  ordonna  de  réitérer  le  baptême  aux  pau- 
lianistes,  quand  ils  se  convertissaient,  parce  que,  à  raison  de 
leurs  erreurs,  ils  ne  l'avaient  pas  reçu  au  nom  du  Père,  et  du 
Fils,  et  du  Saint-Esprit.  Mais,  on  défendit  de  rebaptiser  les 
novatiens,  parce  qu'ils  n'avaient  pas  changé  la  forme  du  sacre-' 
ment;  il  suffisait  de  leur  demander  par  écrit  de  suivre  les  j 
dogmes  de  l'Eglise  et  de  se  conformer  à  ses  lois. 

Tout  étant  terminé,  les  Pères  du  concile  rédigèrent  une 
lettre  synodale  qu'ils  adressèrent  aux  différentes  églises,  et 
spécialement  à  celle  de  Rome ,  pour  avoir  la  confirmation  du 
Saint-Siège.  —  En  485 ,  sous  le  pontificat  de  saint  Félix  III,  un 
concile  de  Rome,  adressant  aux  clercs  et  aux  archimandrites  de 
Constantinople  et  de  la  Bithynie  une  lettre  synodale ,  pour  leur 
notifier  la  sentence  d'excommunication  portée  contre  Acace, 
évèque  de  la  ville  impériale,  dit  ces  paroles  remarquables  : 


QUATRIÈME    SIÈCLE. 


295 


«  Le  prélat  du  Siège  apostolique  exerce  la  sollicitude  sur  toutes 
les  églises ,  étant  le  chef  de  toutes ,  en  vertu  de  la  parole  que  le 
Seigneur  a  dite  à  Pierre.  C'est  en  conformité  avec  cette  parole, 
que  les  trois  cent  dix-huit  Pères  assemblés  à  Nicée ,  déférèrent  à 
la  sainte  Eglise  romaine  la  confirmation  de  leurs  actes.  »  Le 
concile  de  Rome  de  485,  écrivant  ainsi  à  Constantinople,  dans 
un  moment  où  la  papauté  sévissait  contre  l'évèque  de  cette 
capitale,  qui  devait  certainement  avoir  un  parti  nombreux,  il 
est  évident  que  ce  concile  ne  se  serait  pas  exposé  à  recevoir  un 
démenti,  s'il  y  avait  eu  quelque  doute  sur  le  fait  qu'il  avance, 
et  s'il  n'avait  pas  eu  entre  les  mains  la  preuve  incontestable  de 
la  démarche  des  Pères  de  Nicée ,  auprès  du  Saint-Siège ,  pour 
obtenir  la  confirmation  de  leurs  travaux.  —  Telle  fut  la  confir- 
mation du  Pape  :  Nous,  Sylvestre,  évoque  du  saint  et  aposto- 
lique Siège  de  Rome ,  approuvons  et  confirmons  tout  ce  qui  a  été 
ordonné  à  Nicée  de  Bithynie,  par  les  trois  cent  dix-huit 
évoques ,  qui  y  ont  tenu  le  concile  pour  le  soutien  de  l'Eglise 
catholique  et  apostolique  (1).  » 

Gomme  la  fin  du  concile  de  Nicée  coïncidait  avec  le  vingtième 
anniversaire  de  l'avènement  de  Constantin  au  trône,  fête  que 
l'empire  célébrait  avec  solennité,  les  évoques  prirent  part  à  la 
joie  publique.  Eusèbe  de  Césarée  fit  l'éloge  de  l'empereur  en 
leur  présence.  Constantin  leur  donna  un  repas  dans  son  palais, 
distribua  à  tous  des  présents,  salua  chacun  par  son  nom,  les 
exhorta  à  conserver  l'union ,  et  se  recommanda  à  leurs  prières. 
Les  Pères  reprirent  ensuite  le  chemin  de  leurs  églises.  Leur 
réunion  avait  duré  un  peu  plus  de  deux  mois.  —  Ainsi  finit  le 
grand  concile  de  Nicée,  que  l'on  appelle  le  premier  des  conciles 
œcuméniques,  selon  la  manière  ordinaire  de  les  compter,  car 
on  met  hors  de  ligne  celui  de  Jérusalem  tenu  par  les  Apôtres. 
—  Saint  Augustin  le  nomme  €  le  concile  de  l'univers,  dont  les 
décrets  sont  à  l'égal  des  commandements  célestes.  »  Les 
Orientaux  en  célèbrent  encore  l'anniversaire  comme  une  fête 
solennelle. 

Le  saint  patriarche  Alexandre  mourut  cinq  mois  après  son 

(1)  Labbe,  tom.   IV,   colonne  4126,  —  et  dans  l'édit.  de  Mansi, 
om.  VII,  colonne  11  iO.  —  Uist.  de  l'infnill.  des  Papes,  t.  I,  p.  i">. 


FMe 

<ie 

l'empereur 

Constantin  et 

départ 
des  évèijues. 


S.  Athanase, 

patriarche 
d'Alexandrie. 

An  326, 


296  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

retour  dans  «a  ville  épiscopale.  Avant  d'expirer,  il  témoigna  un 
grand  désir  d'avoir  pour  successeur  le  diacre  Athanase.  Gomme 
ce  dernier  avait  pris  la  fuite  et  s'était  caché,  il  l'appela  plu- 
sieurs fois  par  son  nom;  puis,  il  ajouta  d'un  ton  prophétique  : 
«  Athanase,  tu  as  cru  que  la  fuite  pourrait  te  soustraire  au 
fardeau  de  l'épiscopat,  mais  tu  n'échapperas  pas.  »  En  effet,  les 
évèques  d'Egypte  s'étant  assemblés  peu  de  temps  après  pour 
l'élection  d'un  patriarche,  tout  le  peuple  catholique  demanda 
Athanase.  Il  fut  aussitôt  élu  par  le  suffrage  unanime  des 
évèques;  et,  après  une  longue  résistance  de  sa  part,  il  reçut  la 
consécration  épiscopale ,  le  27  décembre  326 ,  à  l'âge  de  vingt- 
six  ans,  selon  Baronius.  —  On  ne  sait  presque  rien  sur  la 
famille  de  cet  illustre  docteur,  sinon  qu'il  avait  une  sainte  mère. 
Il  était  de  taille  médiocre  et  un  peu  voûté.  La  première  partie 
de  sa  vie  s'était  écoulée  dans  les  exercices  ascétiques,  sous 
la  direction  de  saint  Antoine,  auquel  il  demeura  uni  par  les 
liens  d'une  inaltérable  amitié.  —  «  Du  moment  où,  d'après  les 
récits  les  plus  authentiques,  il  salue  pour  la  première  fois 
l'Eglise,  dit  Mœlher,  il  est  déjà  aussi  grand  qu'il  fut  jamais.  » 
Athanase  avait  des  talents  éminents  qui  furent  cultivés  par  une 
excellente  éducation;  un  esprit  vaste,  élevé;  beaucoup  de  viva- 
cité et  de  pénétration;  une  application  et  une  érudition  éton- 
nantes en  tout  genre;  un  courage  supérieur  à  tous  les  travaux 
comme  à  tous  les  périls;  un  amour  pour  l'Eglise  tel  que  jamais 
ni  Grec  ni  Romain  n'en  montra  pour  sa  patrie;  une  dextérité 
sans  exemple  dans  les  affaires,  un  coup  d'œil  unique  pour  dé- 
couvrir des  ressources  quand  tout  semblait  désespéré;  un  rare 
talent  d'exposition;  une  dialectique  qui  dissipait,  comme  une 
toile  d'araignée,  les  plus  astucieux  sophismes.  «En  un  mot, 
dit  encore  Mœlher,  il  possédait  une  science  infinie,  la  finesse 
du  serpent,  la  simplicité  de  la  colombe  et  le  courage  du  mar- 
tyr. »  —  L'élection  de  ce  grand  homme  était  un  trait  de  provi- 
dence pour  l'Eglise,  dans  les  jours  de  sa  prochaine  calamité; 
aussi  les  fidèles  en  furent-ils  remplis  de  joie,  et  les  solitaires, 
rai°u!âîiï  un     dans  ^es  déserts ,  en  rendirent  à  Dieu  de  solennelles  actions  de 

grand  grâces, 

îombred'é-       °  ..'»»«.«  •  •  • 

giises.  Apres  le  concile  de  Nicee,  Constantin  continua  de  montrer 

~  ,9_    beaucoup  de  zèle  pour  les  intérêts  et  la  gloire  de  la  religion 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  Î97 

chrétienne.  Il  fit  démolir  un  grand  nombre  de  temples  consacrés 
à  de  honteuses  dissolutions  (1);  et,  de  leurs  ruines,  il  fit  élever 
des  églises  au  Dieu  véritable  et  trois  fois  saint.  La  basilique 
qu'il  Lui  érigea  à  Antioche  était  si  riche,  qu'on  la  nommait 
l'église  d'or.  Sa  toiture  était  en  lames  de  cuivre  doré.  Celle  de 
Nicomédie  n'était  pas  moins  remarquable.  A  Rome,  on  en 
compta  plusieurs  bâties  par  ses  soins  :  la  basilique  de  Saint- 
Jean  de  Latran,  construite  dans  le  palais  de  ce  nom,  et  remar- 
quable par  son  riche  baptistère  ,  où  était  l'image  de  saint  Jean- 
Baptiste;  l'église  de  Saint-Pierre,  au  Vatican;  celle  de  Saint- 
Paul,  au  lieu  de  son  martyre;  celle  de  Sainte-Croix,  ainsi 
nommée  parce  qu'on  y  mit  une  portion  de  la  vraie  croix,  et  les 
églises  de  Sainte-Agnès,  et  de  Saint-Laurent,  etc.  —  Elles  furent 
aussi  convenablement  dotées,  soit  pour  leur  entretien,  soit  pour 
les  frais  du  culte.  La  basilique  de  Saint-Pierre,  entre  autres, 
possédait  des  terres  et  des  maisons  à  Antioche ,  en  Egypte ,  et 
dans  l'île  de  Sardaigne.  —  Ce  fut  là,  avec  le  palais  de  Latran, 
le  premier  patrimoine  des  Papes  (2).  —  Le  pieux  empereur 
avait  enpore  donné  ordre  de  construire  des  églises  dans  plu- 
sieurs endroits  de  la  Terre-Sainte  :  sur  le  mont  des  Oliviers ,  en 
mémoire  de  l'Ascension  du  Sauveur;  à  Bethléem,  au  lieu  de  la 
naissance  de  Jésus-Christ ,  et  sur  le  saint  Sépulcre ,  à  Jérusa- 
lem. —  Cette  ville  reprit  alors  son  nom,  et  ne  cessa  d'être  fré- 
quentée par  les  pèlerins  accourus  de  toutes  les  parties  de 
l'univers  catholique.  —  Constantin  employa  à  ces  pieuses  libé- 
ralités, avec  les  revenus  des  temples  païens  qu'il  faisait  abattre, 
les  biens  autrefois  confisqués  sur  les  martyrs ,  dont  on  ne  trou- 
vait  pas  les  héritiers. 

Sainte  Hélène,  sa  mère,  le  secondait  avec  un  zèle  admirable 
dans  ses  religieuses  entreprises.  A  quatre-vingts  ans,  elle  avait 
fait  le  voyage  de  Jérusalem  dans  l'intention  de  découvrir  le  lieu 
de  la  sépulture  et  la  croix  du  Sauveur.  Les  païens  n'avaient  rien      inventk» 
négligé  pour  les  faire  disparaître.  «  Le  démon  était  bien  aise 


(4)  Constantin  détruisit  seulement  les  temples  qui  causaient  la  ruine 
des  mœurs  par  les  abominations  qui  s'y  commettaient.  (Baroniu- 
Annal.) 

[I]  Fleury,  tom.  III.  —  Lhomond.  —  Rohrb.,  tom.  VI,  p.  244. 


te 
an'  Croix 

pu 
Hélène. 


Au  Hl. 


298  cours  d'histoire  ecclésiastique.       ' 

dit  saint  Ambroise,  de  dérober  aux  hommes  l'épée  dont  il  avait 
été  percé.  »  On  avait  recouvert  le  saint  Sépulcre  d'un  amas  de 
débris  et  de  terres  rapportées,  sur  lequel  on  avait  bâti  un 
temple  à  Vénus.  L'impératrice  fit  raser  cet  impur  monument, 
et  fouiller  le  sol  avec  le  plus  grand  soin.  Avec  le  saint  Sépulcre^ 
ou  trouva  trois  croix  enterrées  sous  les  ruines.  L'embarras  lut 
de  distinguer  celle  du  Sauveur,  parce  que  l'inscription  en  était 
détachée.  Saint  Macaire,  évèque  de  Jérusalem,  les  fit  porter 
chez  une  femme  connue  de  toute  la  ville,  et  réduite  à  l'extré- 
mité par  une  maladie  jugée  depuis  longtemps  incurable.  On 
lui  appliqua  chacune  .les  trois  croix  en  faisant  des  prières.  L'im- 
pératrice était  présente ,  et  toute  la  ville  dans  l'attente  de 
l'événement.  Les  deux  premières  croix  furent  appliquées  sans 
succès;  mais  sitôt  que  la  malade  eut  touché  la  dernière,  elle  se  j 
leva  sur-le-champ  et  se  trouva  parfaitement  guérie.  Ce  fait  est 
rapporté  par  les  historiens  Rufîn,  Théodoret ,  Socrate,  Sozo- 
mène,  Nicéphore;  par  saint  Ambroise,  saint  Chrysostome  et  saint 
Cyrille  de  Jérusalem.  — Quelques  auteurs,  entre  autres,  Sozo- 
mène,  saint  Paulin,  Sulpice-Sévère  et  Tillemont  disent  qu'on 
renouvela  cette  épreuve  sur  un  mort  qui  fut  rappelé  à  la  vie. 

Sainte  Hélène  envoya  une  partie  considérable  de  la  vraie 
croix  à  Constantin  ,  et  laissa  le  reste  à  Jérusalem  pour  être 
déposé  dans  l'église  du  Saint-Sépulcre.  L'empereur  fit  lui-même 
deux  parts  de  la  précieuse  relique  qu'il  avait  reçue.  La  pre- 
mière fut  placée  à  Constantinople,  sur  une  colonne  de  porphyre: 
la  seconde  fut  envoyée  à  Rome  ,  et  déposée  dans  une  fiche 
basilique.  Ce  fragment  de  la  vraie  croix  est  toujours  demeuré  ai 
Rome,  où  il  se  voit  encore  aujourd'hui. 

Celui  de  Jérusalem  fut  enlevé,  en  615,  comme  nous  le  ver- 
rons ,  par  Ghosroës ,  roi  de  Perse.  Rapporté  quatorze  ans  après  | 
par  Héraclius,  il  fut  ravi  de  nouveau,  en  1187,  par  Saladin,j 
qui  prit  la  ville  sainte  sur  les  croisés.  Depuis?  ce  moment ,  les] 
guides  et  les  autorités  manquent  pour  le  suivre  et  savoir  ce  j 
qu'il  est  devenu.  Quelques-uns  disent  qu'il  fut  porté  à  Constan- 
tinople et  de  cette  ville  à  Rome.  —  Quant  au  fragment  exposé! 
par  Constantin  sur  une  colonne  de  porphyre,  l'empereur  Justin 
II,  vers  le  milieu  du  vie  siècle  .  <mi  céda  une  partie  à  sainte  Ra-j 
degonde,  femme  du  roi  Clotaire.  Cette  princesse  la  fit  placer 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  299 

dans  l'abbaye  de  Poitiers,  où  elle  s'était  retirée.  Ce  fut  à  cette 
occasion,  selon  Ellies  Dupin,  que  Venance-Forlunat ,  évèque 
de  Poitiers,  composa  l'hyrame  Vexilla  Régis  et  le  Pange  lingua 
gloriosi  prœmium  certaminls  (1).  En  1 2  ï  1 ,  Baudoin  II,  empe- 
reur de  Conslantinople,  envoya  le  reste  à  saint  Louis,  roi  de 
France  ,  son  parent ,  qui  le  plaça  avec  la  couronne  d'épines 
et  d'autres  reliques  insignes,  dans  la  Sainte-Chapelle.  Ce  pré- 
cieux dépôt  y  a  été  conservé  et  honoré  jusqu'à  la  révolution  de 
1790.  Il  est  aujourd'hui  dans  la  cathédrale  de  Paris.  —  Avec 
la  vraie  croix,  Hélène  trouva  le  titre,  le  fer  de  la  lance  et  les 
clous  qui  avaient  percé  le  corps  du  Sauveur,  au  nombre  de 
quatre,  selon  saint  Grégoire  de  Tours.  Le  titre  fut  envoyé  à 
Rome,  pour  l'église  de  Sainte-Croix,  et  mis  sur  le  haut  d'une 
arcade  où  on  le  trouva,  en  1492,  renfermé  dans  une  boîte  de 
plomb.  —  La  lance  est  aussi  actuellement  à  Rome.  —  Quant 
aux  clous,  Constantin  en  fit  mettre  une  partie  dans  son  casque, 
et  l'autre  partie  à  la  bride  de  son  cheval  de  bataille,  comme 
une  sauvegarde  dans  les  combats.  Il  existe  encore  un  de  ces 
clous  dans  l'église  de  Sainte-Croix  à  Rome.  L'Eglise  métropoli- 
taine de  Milan  possède  celui  que  l'on  croit  avoir  servi  au  frein 
du  cheval  de  Constantin  (2).  —  Sainte  Hélène  fit  bâtir  trois 
églises  en  l'honneur  de  Marie  dans  la  Palestine.  —  Avant  de 
quitter  Jérusalem,  la  pieuse  impératrice  donna  un  repas  aux 
vierges  qui  y  vivaient  consacrées  à  Dieu  ;  et  elle  les  servit 
elle-même ,  au  rapport  de  Socrate,  de  Sozomône  et  de  Rulin,  — 
Sainte  Hélène  mourut  en  328  ;  et  ses  reliques  reposent ,  à 
Rome ,  dans  l'église  de  l'Ara  cœli. 

Cependant,  le  zèle  éclatant  que  l'empereur  déployait  en  fa- 
veur de  la  religion  chrétienne,  le  rendit  odieux  au  sénat  et  aux 
grands  de  Rome,  dont  beaucoup  tenaient  encore  à  l'idolâtrie  (3). 

(<)  D.  Ceillier  attribue  cette  dernière  hymmo  à  Claudien  Mamert. 

(2)  Sur  ces  précieuses  reliques,  voyez  Notice  historique  et  critique 
sur  la  sainte  Couronne  d'épines. 

(3)  Quelques  auteurs,  qui  reprochent  à  Constantin  la  mort  de  son 
fils  Crispe  et  celle  de  sa  femme  Fausta,  disent  qu'après  ce  double 
malheur,  les  discours  des  Romains  et  les  reproches  de  sa  propre  cons- 
cience rendirent  la  vue  de  Rome  insupportable  à  ce  prince.  —  Peut- 
être  aussi ,  par  un  insti»**  slont  Dieu  avait  lo  secret  ylus  que  Constan 


De  32G  à  330. 


300  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Né  dans  l'ancienne  Mésie,  élevé  à  Nicomédie,  à  la  cour  de  Dio- 
ctétien, proclamé  empereur  en  Bretagne  ,  Constantin  n'avait 
aucune  sympathie  naturelle  pour  Rome.  Dégoûté  et  mécontent 
de  cette  capitale,  l'empereur  voulut  en  fonder  une  autre.  Il 
choisit  l'ancienne  Byzance,  qui  n'était  alors  qu'une  bourgade. 
Sa  situation  entre  l'Europe  et  l'Asie,  dans  un  climat  tempéré, 
sur  un  détroit  qui  communique  aux  deux  mers  du  Pont-Euxin 
et  de  la  Propontide,  lui  parut  la  plus  agréable,  la  plus  saine  et 
la  plus  avantageuse  qu'il  pût  désirer.  Constantin  agrandit  cette 
ville,  l'embellit,  et  en  fit  une  seconde  Rome.  Commencée,  en 
326,  la  nouvelle  ville  fut  achevée,  en  330,  et  prit  le  nom  de 
son  fondateur.  —  Elle  brilla  surtout  par  le  nombre  et  la  magni- 
ficence de  ses  églises.  Newman  dit  qu'il  y  en  eut  jusqu'à  cent 
La  principale  fut  dédiée  aux  douze  Apôtres  ,  et,  vingt  ans  plus 
tard,  à  la  Sagesse  éternelle,  sous  le  nom  de  Sainte -Sophie 
qu'elle  garde  encore  aujourd'hui.  L'empereur  y  fit  préparer  son 
tombeau,  voulant,  dit  Eusèbe,  participer  après  sa  mort  aux 
prières  que  l'on  adresserait  aux  saints  Apôtres.  —  Les  places 
publiques  étaient  remplies  de  monuments  religieux.  Sur  les 
fontaines ,  on  voyait  l'image  du  bon  Pasteur,  ou  des  sujets  bi- 
bliques comme  Eliézer  ou  Daniel.  Dans  la  principale  salle  du 
palais  impérial ,  le  plafond  était  orné  d'une  croix  de  pierres  pré- 
cieuses. Dans  le  vestibule,  il  y  avait  un  tableau  où  l'empereur 
était  représenté  avec  une  croix  sur  la  tète.  —  Enfin ,  la  ville 
entière  fut  solennellement  consacrée  à  la  Mère  de  Dieu ,  avec 
prières,  vœux  et  sacrifices  non  sanglants,  dit  Nicéphore.  Ce  fait 
est  encore  attesté  par  Eusèbe,  par  Anastase  le  Bibliothécaire,  ei 
par  Théodoret,  qui  appelle  Constantinople  la  ville  de  Marie  (1). 

fin,  cet  empereur  évacua-t-il  Rome,  parce  qu'elle  était  destinée  pour 
domaine  au  chef  de  l'Eglise  de  J.-C.  Selon  Eusèbe,  Constantin  aurait 
déclaré  lui-même  «  que  c'était  par  l'ordre  de  Dieu  qu'il  entreprenait 
»  le  travail  gigantesque  de  construire  Constantinople,  et  qu'un  guide 
»  invisible  marchait  devant  lui  quand  il  traçait  l'enceinte  de  la  nouvelle 
»  cité.  »  (Rohr.,  tom.  VI,  p.  256.  —  Darras ,  t.  IX,  p.  293. 

(<)  Avant  Constantin,  quelques  églises  apparaissent  déjà  sous  l'in- 
vocation de  Marie,  comme  la  chapelle  de  N.-D.  au  delà  du  Tibre  du 
pape  saint  Calixte,  etc.  Mais  le  culte  de  la  très-sainte  Vierge  ne  put 
pas  être,  au  commencement,  ce  qu'il  est  devenu  par  la  suite  des 
siècles.  —  Il  ne  faul  pas  oublier,  qu'au  début  du  Christianisme ,  tout 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  301 

Le  Christianisme,  qui  s'était  établi  malgré  les  persécutions ,     Conversion 


des 
Goths , 


ne  pouvait  manquer  de  s'étendre  rapidement  sous  un  règne  si 
favorable;  aussi  le  nombre  des  païens  diminuait-il  chaque  jour,  te*  ibériew 
La  religion  de  Jésus-Christ  remplissait  et  pénétrait  de  plus  en  dcs  Abyssin», 
plus  toutes  les  parties  de  l'empire.  Les  peuples  barbares,  qui  7 
l'environnaient,  ne  pouvaient  plus  y  faire  une  invasion  ni  livrer 
une  bataille,  sans  emporter  avec  eux  un  peu  de  ce  ferment  divin 
ou  quelque  étincelle  de  cette  flamme  céleste ,  qui  se  répandait 
ensuite  avec  une  merveilleuse  rapidité.  —  Ainsi  les  Goths  et 
d'autres  peuples  voisins  du  Danube  emmenèrent  quelques  évo- 
ques au  nombre  de  leurs  prisonniers,  et  bientôt  il  y  eut  des 
églises  parmi  eux.  — Les  Ibériens,  campés  sur  les  bords  du  Pont- 
Euxin,  enlevèrent  dans  une  de  leurs  excursions,  au  milieu  de 
leur  butin ,  une  jeune  chrétienne  à  qui  ses  vertus  et  sa  modestie 
firent  donner  le  nom  d'aimable  captive.  Elle  guérit  miraculeu- 
sement plusieurs  malades,  entre  autres,  la  reine  de  ces  bar- 
bares, en  leur  faisant  toucher  son  cilice  et  en  invoquant  le  nom 
de  Jésus-Christ.  Frappé  de  ces  prodiges,  le  roi  lui  demanda 
la  manière  de  servir  un  Dieu  si  bon  et  si  puissant.  La  jeune 
captive  lui  donna  les  premières  connaissances  de  la  religion 

l'effort  des  chefs  et  des  docteurs  de  l'Eglise  porta  sur  le  point  capital 
de  la  religion,  sur  la  divinité  de  J.-G.  C'était  là  ce  qu'attaquaient  les 
païens  et  les  premiers  hérétiques.  —  Les  chrétiens  sortaient  fraîche- 
ment du  Paganisme  ;  les  hommages  des  néophytes  envers  Marie  au- 
raient pu  dégénérer  en  idolâtrie.  —  Les  hommes  du  dehors  n'auraient 
pas  manqué  de  prendre  Marie  pour  une  déesse  d'un  nouvel  Olympe. 
—  En  face  de  l'échafaud  toujours  dressé  ,  on  bornait  l'enseignement , 
le  plus  souvent,  au  strict  nécessaire  de  la  doctrine.  —  La  discipline 
du  secret  pesait  sur  la  plume  et  la  parole  des  docteurs  :  quand  on 
cachait  aux  catéchumènes  la  notion  de  l'eucharistie ,  faut-il  être  sur- 
pris qu'on  n'exposât  pas  facilement  aux  regards  de  tous  l'image  de 
Marie?  Il  faut  remarquer  aussi  que  les  Livres  du  Nouveau  Testa- 
ment furent  écrits  avant  sa  mort.  Les  Apôtres  devaient-ils  proclamer 
le  culte  d'une  personne  encore  vivante?  —  Comme  la  religion  tout 
entière,  faible  en  naissant,  la  dévotion  à  Marie  s'est  accrue  par  des 
progrès  qui  attestent  sa  solidité.  Mais  ce  culte  remonte  au  siècle  apos- 
tolique ,  et  les  images  de  la  sainte  Vierge  ont  été  peintes  sous  les  yeux 
des  Apôtres,  et  exposées  par  eux  à  la  vénération  des  siècles  :  les  décou- 
vertes faites  dans  les  catacombes  en  fournissent  des  preuves  irrécu- 
sables. (Mandement  de  l'évoque  d'Alger,  Carême  4858.  —  Darras, 
t.  VI,  p.  35.j 


302 


COURS   D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


Constantin 
trompé 

favorise  les 
ariens. 

De  328  à  30. 


chrétienne,  lui  recommanda  de  bâtir  une  église,  et  le  pressa 
d'écrire  à  Constantin  pour  obtenir  des  prédicateurs  évangé- 
liques.  Le  barbare  se  rendit  à  ses  pieuses  instances.  Charmé 
d'une  semblable  demande,  Constantin  se  hâta  d'envoyer  aux 
Ibéricns  un  évêque  et  des  prêtres,  dont  les  travaux,  secondés 
par  le  zèle  du  roi  et  de  la  reine,  furent  couronnés  des  plus 
heureux  succès  (1).  —  Les  Ethiopiens  tuèrent  un  philosopho 
de  Tyr,  nommé  Mérope ,  qui  voyageait  sur  leurs  terres  avec  ses 
neveux,  Edèse  et  Frumence.  Ayant  trouvé  ces  deux  enfants  étu- 
diant leur  leçon  sous  un  arbre ,  ils  les  épargnèrent  à  cause  de 
leur  âge  et  de  leur  candeur.  Les  deux  jeunes  captifs  grandirent 
à  la  cour.  Frumence  devint  successivement  secrétaire  du  roi  et 
régent  du  royaume ,  pendant  la  minorité  de  son  fils.  Il  se  servit 
de  son  pouvoir  pour  protéger  les  chrétiens  qui  abordaient  dans 
le  pays.  Il  les  exhortait  à  pratiquer  publiquement  leur  religion , 
fit  bâtir  des  églises,  et  donnait  lui-même  d'exemple  d'une  piété 
profonde.  Quand  le  roi  fut  majeur,  Frumence  s'empressa,  vers 
l'an  330,  d'aller  faire  connaître  au  patriarche  d'Alexandrie  l'état 
de  la  religion  dans  l'Ethiopie ,  et  il  le  pria  d'envoyer  un  pasteur 
prendre  soin  de  cette  Eglise.  —  Saint  Athanase,  frappé  de  sa 
sagesse,  l'ordonna  évêque,  et  le  chargea  de  continuer  lui-même 
l'œuvre  qu'il  avait  si  heureusement  commencée.  —  Frumence 
emmena  avec  lui  plusieurs  ecclésiastiques ,  et  s'établit  à 
Auxume,  capitale  du  pays;  ses  prédications  et  ses  miracles 
produisirent  bientôt  une  multitude  de  conversions  dans  tout  le 
royaume.  —  Les  Abyssins  l'honorent  comme  leur  apôtre  (2). 

En  332,  Sapor  II ,  roi  de  Perse ,  envoya  proposer  à  Constantin 
un  traité  d'alliance.  Le  pieux  empereur  profita  de  cette  occasion 
pour  lui  recommander  les  chrétiens  de  ses  Etats.  Il  lui  écrivit 
môme  une  lettre  éloquente,  dans  laquelle  il  opposait  les  avan- 
tages de  la  religion  chrétienne ,  aux  revers  effroyables  que 
s'étaient  attirés  les  princes  persécuteurs,  spécialement  l'empe- 
reur Valérien.  —  Malheureusement,  ce  zèle  admirable  se  trou- 
vait alors  entravé  par  les  intrigues  des  ariens ,  dont  les  deux 
chefs  étaient  revenus  de  l'exil ,  en  328.  —  Avec  une  âme  noble 


(4)  Rufin,  Iiv.  4,c.  H. 
[«)  Rufin,  liv.  4,c.  9. 


Socrate,  liv.  4 ,  c. 


Q0ÀTRIÊME    SIÈCLE.  303 


et  généreuse ,  Constantin  avait  un  caractère  naturellement  liant 
et  communicatif,  qui  ne  pouvait  se  passer  d'une  personne  de 
confiance.  Sainte  Hélène,  sa  mère,  lui  avait  longtemps  prêté 
l'appui  dont  son  cœur  avait  besoin.  Mais  depuis  sa  mort,  l'em- 
pereur s'était  donné  tout  entier  à  sa  sœur  Gonstantia ,  veuve  de 
Licinius.  Cette  princesse  paraissait  fort  pieuse ,  mais  elle  avait 
pour  directeur  un  prêtre  très-insinuant,  et  secrètement  attaché 
au  parti  d'Arius.  Profitant  de  sa  position  favorable,  il  commença 
par  lui  représenter  l'hérésiarque  comme  un  juste  persécuté.  Il 
ne  s'agissait,  disait-il,  entre  Arius  et  l'évèque  Alexandre ,  que 
d'une  discussion  personnelle.  Alexandre  avait  été  jaloux  de 
l'influence  qu'Arius  exerçait  sur  le  peuple ,  etc.  —  L'adroit 
suborneur  fit  ensuite  à  la  princesse  une  obligation  de  conscience 
de  plaider  la  cause  de  l'innocence  auprès  de  l'empereur.  Cons- 
tantia  étant  tombée  malade  sur  ces  entrefaites',  et  son  frère  lui 
faisant  de  fréquentes  visites,  elle  le  conjura  de  mettre  dans  le 
prêtre  qui  la  dirigeait,  la  confiance  qu'il  avait  en  elle-même. 
«  Pour  moi,  ajouta-t-elle,  je  n'ai  plus  aucune  prétention  en  ce 
monde  que  je  vais  quitter;  mais  je  tremble  en  vous  y  laissant, 
que  les  cris  de  l'innocence  persécutée  n'attirent  la  malédiction 

,  céleste  sur  vous  et  sur  vos  Etats.  —  Ce  discours  d'une  sœur 
mourante  et  chérie  eut  tout  son  effet.  Constantin  écouta  le  per- 
fide directeur;  et  c'est  alors  qu'Arius  et  Eusèbe  de  Nicomédie 

.    avaient  été  rappelés ,  après  avoir  présenté  une  confession  de  foi 

I  où  le  fond  de  leurs  erreurs  se  trouvait  adroitement  dissimulé. 
Inconséquence  déplorable,  qui  remettait  en  question  tout  ce 
qui  avait  été  décidé  à  Nicée,  et  rouvrait  la  porte  à  des  disputes 
sans  fin.  —  Eusèbe  de  Nicomédie  recouvra  même  son  ancienne 
faveur  à  la  cour;  il  en  profita  pour  persécuter  les  prélats  les 

I  plus  attachés  à  la  foi  orthodoxe.  —  A  son  instigation,  saint 
Eustathe,  patriarche  d'Antioche,  aussi  distingué  par  sa  piété 
que  par  son  profond  jugement,  par  l'élégance  et  la  beauté  de 
son  style,  fut  déposé  dans  un  conciliabule  tenu  en  cette  ville, 
vers  l'an  329,  et  ensuite  exilé  en  Macédoine.  —  Plusieurs  autres 
évoques,  Asclépas  de  Gaza  et  Eutrope  d'Andrinople, 
ration  de  Balanée,  Cyrus  de  Béroé  en   Syrie,   Diodore , 

?  évoque  en  Asie  Mineure,  Oomnion  de  Sirmium,  Hellanique  de 
Tripoli , etc.,  furent  aussi  calomniés,  condamnés  et  chassés  de 


301 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Haine 

et  calomnies 

des  ariens 

contre 

C\  Atlianase. 

An  335. 


Conciliabule 

de  Tyr  contre 

Athanase. 


leurs  sièges.  —  Rien  n'est  plus  différent  de  la  première  partie 
de  la  vie  de  Constantin  que  la  seconde. 

Mais  le  principal  objet  de  la  haine  du  prélat  arien  et  courtisan 
fut  saint  Athanase.  Il  voulut  le  forcer  de  recevoir  Arius  dans 
son  Eglise  et  à  sa  communion.  L'empereur  séduit  écrivit  à 
ce  sujet  au  saint  patriarche;  il  alla  même  jusqu'à  le  lui  ordon- 
ner, sous  peine  d'exil.  Le  grand  Athanase  n'était  pas  homme  à 
se  laisser  séduire  ni  intimider.  Il  répondit  avec  fermeté  qu'il  ne 
pouvait  admettre  dans  l'Eglise  un  hérésiarque  légitimement  con- 
damné et  excommunié  par  un  concile  œcuménique.  —  Eusèbe, 
désespérant  de  le  vaincre,  résolut  de  le  perdre.  Dans  cette 
intention ,  on  inventa  une  foule  de  calomnies  contre  le  saint 
patriarche.  —  On  attaqua  d'abord  son  élévation  sur  le  siège 
d'Alexandrie,  et  on  soutint  avec  une  impudence  notoirement 
démentie  par  les  faits ,  que  l'élection  avait  été  faite  par  sept 
évèques  contre  le  gré  de  tous  les  autres.  —  On  l'accusa  ensuite 
d'avoir  fait  périr  un  évèque  de  la  Thébaïde ,  nommé  Arsène ,  et 
de  lui  avoir  coupé  la  main  droite  pour  s'en  servir  dans  des 
opérations  magiques.  En  preuve  de  cet  attentat,  les  ariens  mon- 
traient dans  une  boite  une  main  desséchée,  et  demandaient 
avec  des  larmes  feintes  qu'on  leur  rendît  au  moins  le  corps 
d'Arsène  ,  afin  qu'il  ne  fût  pas  privé  des  honneurs  de  la  sépul- 
ture. —  On  reprochait  aussi  au  saint  d'avoir  fait  renverser  un 
autel  et  briser  un  calice  par  un  de  ses  prêtres  ,  nommé  Macaire, 
dans  une  église  appartenant  aux  méléciens;  enfin,  d'avoir  lui- 
nième  outragé  une  vierge  consacrée  à  Dieu. 

Quand  ces  calomnies  eurent  été  répaudues  dans  le  public, 
on  employa  tous  les  moyens  pour  forcer  Athanase  à  comparaître 
devant  une  assemblée  d'évèques  tenue  à  Tyr,  en  335.  Les  ariens 
avaient  pris  soin  d'y  réunir  tous  leurs  partisans;  aussi,  dès  que 
le  saint  patriarche  entra,  on  iui  ordonna  de  se  tenir  debout, 
comme  un  criminel.  Trois  saints  évèques  :  Potamon ,  Paphnuce, 
et  Maxime  de  Jérusalem,  en  furent  indignés.  «  Quoi!  dit  Pota- 
mon en  s'adressant  à  l'évèque  de  Césarée,  le  grand  et  vertueux 
Athanase  est  debout,  et  vous ,  Eusèbe,  vous  êtes  assis  comme 
son  juge!  Ce  contraste  est-il  supportable?  Vous  souvient-il 
d'avoir  été  prisonnier  avec  moi  durant  la  persécution?  Pour  moi, 
j'y  perdis  un  œil ,  et  vous  veici  avec  vos  deux  yeux  et  tous  vos 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  305 

membres  bien  sains  et  bien  entiers;  c'est  à  vous  de  nous  appren- 
dre comment  vous  vous  en  êtes  tiré  sans  trahir  votre  foi.  »  Eusèbe, 
se  levant  plein  de  honte  et  de  dépit,  quitta  l'assemblée.  —  Elle 
alla  néanmoins  en  avant  et  l'interrogatoire  commença.  Alhanase 
n'eut  pas  de  peine  à  démontrer  la  légitimité  de  son  ordination; 
c'était  un  fait  de  notoriété  publique.  —  Le  crime  du  calice 
brisé  resta  une  pure  allégation,  dépourvue  de  toute  preuve.  — 
L'affaire  d'Arsène  révéla  l'imposture  la  plus  noire.  Les  ariens 
avaient  fait  disparaître  cet  évèque;  mais  Alhanase  l'avait  dé- 
couvert et  amené  secrètement  avec  lui.  Il  laissa  donc  ses  en- 
nemis s'engager  tant  qu'ils  voulurent  dans  l'accusation  d'assas- 
sinat; puis,  il  leur  demanda  d'un  air  fort  tranquille  s'ils  con- 
naissaient Arsène.  «  Oui,  répondirent  plusieurs  d'entre  eux.  » 
—  «  Eh  bien,  dit-il,  qu'on  fasse  entrer  l'homme  qui  est  à  cette 
porte.  »  Arsène  est  introduit.  «  Puisque  vous  le  connaissez, 
continua  Alhanase ,  voyez  si  ce  n'est  pas  lui,  et  s'il  n'a  pas  ses 
deux  mains.  »  —  Le  saint  patriarche  ne  fut  ni  moins  habile  ni 
moins  triomphant  contre  la  dernière  calomnie.  Une  femme 
qu'on  avait  subornée  enlra  au  conciliabule  ,  avec  tout  l'exté- 
rieur de  la  désolation ,  se  plaignant  amèrement  d'Alhanase,  qui 
avait  abusé,  disait-elle,  pour  la  déshonorer,  de  sa  simplicité 
et  de  son  empressement  à  le  recevoir  dans  sa  maison.  Le  saint 
se  concerta  avec  un  de  ses  prêtres,  qui  prit  la  parole  comme  s'il 
eût  élé  l'accusé.  L'impudente  étend  la  main  vers  ce  dernier, 
le  montre  au  doigt,  en  s'écriant  :  «  Oui,  le  voilà,  je  le  reconnais 
avec  horreur,  le  perlide,  le  profanateur  de  l'hospitalité î  »  Une 
telle  méprise  fit  éclater  de  rire  les  assistants,  et  couvrit  de  con- 
fusion les  calomniateurs.  Mais  ils  ne  se  déconcertèrent  pas;  ils 
chassèrent  honteusement  l'accusatrice ,  comme  s'ils  eussent  élé 
trompés  eux-mêmes,  sans  vouloir  toutefois  qu'elle  fût  arrèlée, 
ainsi  qu'Alhanase  le  requérait,  ni  sommée  de  découvrir  les  cou- 
pables qui  la  menaient  en  jeu.  —  C'est  sans  doute,  à  l'occa- 
sion de  ce  désir  d'enquête  de  la  part  de  saint  Alhanase  et  de 
sa  fréquente  comparution  dans  les  conciles,  que  l'auleur  de 
l'Eglise  et  l'Empire  au  ive  siècle  a  émis  la  singulière  observa- 
tion qui  suit  :  «  Ce  n'est  point  Alhanase,  probablement,  toujours 
si  pressé  de  demander  des  juges  et  d'appeler  l'enquête  publique 
sur  tous  ses  actes,  qui  a  dicté  une  loi  de  355,  destinée  à  sous- 
Cours  D'HISTOIRE.  20 


306  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

traire  les  évoques,  en  toute  cause,  non-seulement  criminelle, 
mais  civile,  aux  tribunaux  séculiers.  »  —  Comment  un  auteur 
catholique  peut-il  ainsi  jeter  le  blâme  sur  une  immunilé  si  con- 
venable, que  l'Eglise  s'est  empressée  d'inscrire  dans  le  code  sacré 
de  ses  lois,  et  que  tous  ses  théologiens  et  canonistes  ont  dé- 
fendue contre  les  hérétiques  de  tous  les  temps?  —  Et  comment 
ose-t-il  appuyer  ce  blâme  étrange  de  l'autorité  de  saint  Alhanase? 
Où  trouvera-t-on  un  indice  quelconque,  que  ce  grand  docteur  ait 
trouvé  mauvais  que  les  causes  concernant  les  évoques  aient  été 
soustraites  aux  cours  séculières?  Etait-ce,  par  hasard,  des  juges 
séculiers  qu'il  demandait  pour  lui-même,  et  auprès  desquels 
il  sollicitait  l'enquête  publique  de  ses  actes?  —  Toute  l'histoire 
dit ,  au  contraire ,  qu'il  ne  cessa  d'en  appeler  au  pape ,  aux  évo- 
ques, contre  les  coupables  empiétements  et  les  jugements  ini- 
ques des  séculiers  et  des  hérétiques,  qui  le  poursuivaient  sans 
relâche.  —  Il  serait  difficile  d'avancer  des  choses  plus  étranges 
appuyées  sur  des  raisons  plus  fausses, 
exti  Cependant,  la  victoire  si  complète  que  le  saint  patriarche 
g.  Athanasc.  d'Alexandrie  avait  remportée  sur  ses  calomniateurs,  au  concilia- 
—  bule  de  Tyr,  ne  le  sauva  pas.  Il  fut  condamné,  déposé  et  même 
battu  en  pleine  assemblée ,  par  ceux  surtout  qui  avaient  le  plus 
audacieusement  soutenu  l'assassinat  d'Arsène.  —  Voyant  que  sa 
vie  n'était  point  en  sûreté,  il  se  rendit  à  Constantinople  pour 
demander  une  audience  à  l'empereur.  Constantin  prévenu 
refusa  de  l'entendre,  et  témoigna  même  quelque  appréhension 
de  communiquer  avec  un  homme  condamné  par  un  concile. 
Alors  le  saint  s'écria  :  «  Prince,  qui  abandonnez  l'opprimé  et 
n'appuyez  de  votre  puissance  que  mes  oppresseurs ,  sachez  que 
le  Seigneur  jugera  entre  vous  et  moi.  »  Il  ajouta  qu'il  ne  de- 
mandait pas  une  grâce,  mais  une  rigoureuse  justice;  il  désirait 
seulement  que  l'empereur  l'entendit  en  présence  de  ses  accusa- 
teurs. —  Une  demande  si  juste  fut  enfin  accueillie,  et  le  prince 
allait  y  faire  droit,  quand  six  évoques  ariens,  des  plus  habiles, 
envoyés  en  toute  hàle  par  le  conciliabule  de  Tyr,  accusèrent 
Athanase  d'avoir  voulu  empêcher  le  transport  du  blé  qu'on 
envoyait  tous  les  ans  d'Alexandrie  à  Constantinople.  C'était 
blesser  l'empereur  à  l'endroit  le  plus  sensible.  Aussi ,  n'écou- 
tant que  sa  vive  et  trop  prompte  indignation,  il  crut  faire  grâce 


QUATRIÈME    SIÈCLE.  307 

au  saint  en  ne  le  condamnant  pas  à  mort,  mais  seulement  à 
l'exil.  D'autres  disent,  et  saint  Athanase  parut  le  penser,  que  ce 
fut  pour  le  mettre  à  l'abri  des  persécutions  de  ses  ennemis.  Une 
lettre  de  Constantin  le  Jeune,  citée  par  Théodoret,  confirme  ce 
sentiment.  —  On  le  relégua  à  l'autre  exli  'aiilé  de  l'empire, 
dans  la  ville  de  Trêves,  capitale  des  Gaules.  —  L'illustre  banni 
y  arriva,  au  commencement  de  février  de  l'an  336,  et  fut  reçu 
avec  tous  les  témoignages  d'affection  et  de  respect  par  saint 
Maximin,  évèque  de  cette  cité,  et  par  Constantin  le  Jeune,  qui 
commandait  la  province,  et  avait  reçu  l'ordre  de  traiter  l'exilé 
avec  tous  les  honneurs  dont  il  était  digne.  —  Peu  après,  Marcel, 
évèque  d'Ancyre,  fut  déposé  dans  un  conciliabule  tenu  à  Cons- 
tanlinople,  et  chassé  de  son  siège,  pour  avoir  soutenu  la  cause 
d'Athanase  (1). 

Quand  les  fidèles  d*Alexandrie  apprirent  ces  tristes  nouvelles,  Mort  d'Art», 
ils  se  livrèrent  à  la  douleur  la  plus  vive,  et  on  fit  des  prières  .\nl36 
publiques  pour  demander  à  Dieu  le  retour  du  saint  patriarche. 
Anus,  soutenu  par  son  parti  victorieux,  s'élant  présenté  pour 
entier  dans  leur  église,  le  peuple  le  repoussa  avec  horreur,  et 
Constantin  fut  obligé  de  le  rappeler  à  Constantinople.  —  Pour 
dédommager  l'hérésiarque,  ses  partisans  résolurent  de  le  faire 
recevoir  d'une  manière  éclatante  dans  l'église  de  cette  capitale. 
Mais  saint  Alexandre,  qui  en  était  évèque,  s'y  opposa  avec 
fermeté.  Les  ariens  s'emportèrent  contre  lui;  ils  le  menacèrent 
de  le  déposer  et  d'obtenir  un  ordre  de  l'empereur,  pour  lui  arra- 
cher de  vive  force  ce  qu'ils  demandaient.  Cet  ordre  vint  en  effet, 
et  l'on  choisit  le  dimanche  suivant,  pour  le  rétablissement  et  le 
triomphe  de  l'ennemi  de  Jésus-Christ.  L'intrépide  et  saint 
évèque,  âgé  de  plus  de  quatre-vingt-dix  ans,  ne  se  laissa  pas 
intimider.  Par  le  conseil  de  saint  Jacques  de  Nisibe ,  qui  se 


(•I)  Cependant  l'orthodoxie  de  Marcel  d'Ancyre  a  été  bien  suspectée 
en  Orient.  Saint  Hilaire,  saint  Basile,  saint  Chrysostome ,  l'ont  ac- 
cusé dr  sabellianisme.  .Mais,  Soit  quo  sa  participation  à  ces  erreurs 
fût  eue  ,  soit  qu'il  les  eûi  rétractées,  il  n'eu  fut  pas  ques- 

tion alors;  et  les  jugements  favorables  dont  Marcel  fut.  plusieurs  fois 
l'objet  dans  l'affaire  de  saint  Athanase    portèrent  uniquement  sur  son 
is,  et  sur  sa  fidélité  a  la  cause  du  patriarche  d'A- 
lexandrie (Bérault-Bercastel,  tom.  II.  —  Receveur,  tom.  II.) 


308  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

trouvait  alors  à  Constantinoplc,  il  prescrivit  des  prières  pu- 
bliques, et  un  jeûne  de  sept  jours.  Il  demeura  constamment  lui- 
môme  prosterné  au  pied  des  autels.  «  Seigneur,  disait-il,  s'il 
faut  qu'Arius  soit  reçu  demain  dans  l'église,  retirez  votre  servi- 
teur de  ce  monde.  Mais  si  vous  avez  encore  pilié  de  votre  Eglise, 
ne  permettez  pas  que  votre  héritage  soit  profané.  Frappez  Arius 
du  poids  de  votre  colère,  et  que  l'hérésie  ne  s'enorgueillisse  pas 
plus  longtemps  de  sa  victoire.  »  — Le  samedi,  les  ariens  vinrent 
faire  une  dernière  sommation  au  saint  patriarche.  Le  trouvant 
toujours  inflexible,  ils  lui  signifièrent  avec  menace  leurs  projets 
pour  le  lendemain.  Prenant  ensuite  l'hérésiarque  au  milieu 
d'eux,  ils  le  conduisirent  en  triomphe  dans  la  ville.  La  foule 
était  immense  et  grossissait  sans  cesse.  Arius,  dans  l'ivresse  de 
l'orgueil,  déliait  et  humiliait  ses  adversaires  par  l'insolence  de 
ses  propos.  Mais,  tout  à  coup  le  vieillard  impie  eut  besoin  d'être 
seul;  il  enlra  dans  un  lieu  secret  et  immonde,  et  il  y  expira 
honteusement  en  rendant  son  sang  et  une  partie  de  ses  en- 
trailles. Celle  lin  tragique,  que  l'on  regarda  comme  miraculeuse, 
humilia  les  ariens  et  rendit  l'espérance  aux  catholiques. 
Mort  de  Constantin  fil  de  profondes  réflexions  sur  ce  terrible  événe- 

ment, et  y  reconnut  la  main  de  Dieu.  Il  sentit  la  faute  qu'il 
avait  commise  en  bannissant  saint  Atbanase,  et  il  allait  le  rap- 
peler, dit  Constantin  le  Jeune,  quand  la  mort  l'empêcha  d'exé- 
cuter sa  résolution;  mais  il  en  donna  l'ordre  avant  d'expirer.  — 
Ce  prince  était  âgé  de  soixante-cinq  ans,  et  paraissait  jouir 
d'une  santé  parfaite,  lorsqu'il  tomba  dangereusement  malade, 
vers  la  fête  de  Pâques  de  l'année  337.  Il  demanda  et  reçut  à 
Nicomédie,  le  baptême  qu'il  avait  différé  jusque-là,  selon 
Eusèbe,  saint  Jérôme,  saint  Ambroise,  Théodoret,  Socrate, 
Sozomène,  Tillemont,  M»1"  Palma  et  la  plupart  des  auteurs.  On 
lit  dans  les  Etudes  religieuses ,  historiques,  etc.,  Mai  1869,  p. 

717 «  S'il  est  un  fait  maintenant  bien  établi  dans  VHistoire 

»  ecclésiastique ,  c'est  assurément  celui  du  baptême  de  Constan- 
tin à  la  fin  de  sa  vie  (1).  »  —  On  lui  donna  ensuite  la  Confirma- 

(4)  D'après  le  Bréviaire  romain,  et  un  concile  de  deux  cent  quatre- 
vingt-quatre  évoques  tenu  à  Rome,  en  324;  d'après  les  Martyrologes 
de  Bède,  Adon,  Usuard,  etc.;  d'après  d'antiques  et  très-graves  tra- 
ditions de  Syrie,  d'Arménie,  de  Mésopotamie  et  de  diverses  églises 


Constantin. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  309 

tion  et  l'Eucharistie,  selon  l'usage  *  -d'alors.  Il  revêtit  l'habit 
blanc  des  nouveaux  baptisés,  et  ne  voulut  plus  reprendre  la 
pourpre.  —  Il  partagea  l'empire  entre  ses  trois  fils  ,  Constantin  , 
Constance  et  Constant.  Conslanlin,  l'aîné ,  eut  les  Gaules,  l'Es- 
pagne et  la  Grande-Bretagne;  l'Egypte,  l'Asie  et  la  Thrace  furent 
assignées  à  Consiance;  et  Constant,  le  plus  jeune  des  trois, 
obtint  l'Italie,  l'Afrique  et  l'illyrie.  —  L'empereur  expira  aux 
bains  d'Hélénople,  près  de  Nicomédie,  le  22  mai  de  l'an  337, 
jour  de  la  Pentecôte.  Son  corps  fut  transporté  à  Conslanlinople 
et  inhumé  dans  l'église  tics  Saints-Apôtres. 

La  mémoire  de  ce  prince  est  justement  en  vénération  dans 
l'Eglise,  malgré  les  fautes  qu'on  peut  lui  reprocher,  et  qui  ont 
été  trop  souvent  exagérées  par  les  ennemis  de  la  religion.  On  ne 
peut  disconvenir,  dit  Feller,  qu'il  n'ait  montré  trop  de  lenteur  à 
recevoir  les  sacrements  (1).  Dans  ses  dernières  années,  sa  fai- 

occidentales  ;  selon  même  le  païen  Ammien-Marcellin,  etc.,  plusieurs 
auteurs  disent  que  Constantin  avait  reçu  le  baptême  auparavant,  du 
pape  saint  Sylvestre,  à  Rome.  —  Quelques  autres  auteurs  admettent 
deux  baptêmes  de  Constantin,  disant  que  ce  prince  se  laissa  tromper 
par  les  ariens,  qui,  à  la  fin,  rebaptisaient  en  effet.  Ce  serait  l'avis  de 
saint  Jérôme.  —  Les  critiques  ne  sont  pas  d'accord,  non  plus,  sur  le 
ministre  qui  le  lui  aurait  conféré  en  dernier  lieu.  Ceux  qui  prétendent 
que  ce  fut  Eusèbe  de-Nicomedie,  observent  que  cet  évêque  professait, 
du  moins  extérieurement ,  la  foi  de  Nicée.  —  Il  en  est  qui  soutiennent 
quTLusèbe  de  Césarée,  auteur  de  la  Vie  de  Constantin,  inventa  la 
fable  du  second  baptême,  pour  accréditer  Parianismo  et  nlaire  à  Cons- 
tance. —  D'autres,  entre  lesquels  on  compte  deux  savants  critiques 
protestants ,  prétendent  que  la  Vie  de  Constantin  n'est  pas  d'Eusèbe 
de  Césarée.  —  D'autres  enfin  croient  que  l'endioit  de  la  Vie  de  Cons- 
tantin, où  il  est  question  du  baptême  de  ce  prince,  à  sa  mort,  a  clé 
interpolé  ,  parce  qu'on  y  trouve  quelques  contradictions  avec  le  reste 
de  l'ouvrage.  —  C'est  le  sentiment  do  M.  Darras,  appuyé  sur  de 
graves  motifs.  La  Vie  de  Constantin  aurait  servi  de  base  aux  autres 
auteurs,  et  concentrerait  ainsi  toute  l'opinion  du  baptême  de  Nico- 
médie. (flirt,  de  l'Egl.,  t.  IX,  p.  73-98.) 

(1)  Ces  délais  du  baptême  n'étaient  ni  rares  ni  surprenants  dans  la 
primitive  Eglise.  Quand  la  persécution  grondait  et  que  la  trahison  d'un 
faux  frère  pouvait  tout  compromettre,  une  grande  prudence  était  né- 
ce-saire  dans  l'admission  des  catéchumènes.  Avec  la  tranquillité  et  la 
paix,  ces  délais  durent  devenir  plus  rares.  Aussi,  saint  Grégoire  de 
Nazianze,  saint  Chrysostome  ,  etc.,  se  sont-ils  élevés  avec  force  contre 
les  abus  qui  en  résultaient.  (Vie  de  S.  Chrys.,  p.  38.) 


310  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

blesse  le  rendit  le  jouet  de  perfides  intrigants.  Il  faut  remarquer 
cependant,  dit  Receveur,  qu'ils  ne  purent  le  gagner  qu'en  dis- 
simulant leurs  erreurs.  Tant  qu'il  vécut,  ils  n'osèrent  contredire 
ouvertement  la  foi  de  Nicée.  —  On  lui  a  reproché  aussi  la  mort 
de  son  fils  Crispe ,  le  digne  élève  de  Lactance ,  qu'il  avait  eu 
d'une  première  femme,  nommée  Minervine.  Ce  jeune  prince,  qui 
donnait  les  plus  hautes  espérances  à  l'empire  et  à  l'Eglise,  fut 
accusé  par  l'impératrice  Fausta,  sa  belle-mère,  fille  de  l'in- 
fâme Maximien-Hercule,  d'avoir  attenté  à  sa  pudeur,  et  d'a- 
voir pris  des  mesures  pour  faire  périr  Constantin.  L'atrocité  du 
forfait,  jointe  à  la  confiance  que  semblait  mériter  l'accusatrice, 
fit  une  telle  impression  sur  l'empereur,  qu'il  n'hésita  pas  à  con- 
damner le  coupable  à  mort.  Quelque  temps  après,  ayant  surpris 
la  cruelle  marâtre  dans  le  crime  avec  un  homme  de  la  plus  basse 
condition,  il  la  fit  enfermer  et  étouffer  dans  un  bain  chaud, 
convaincu  que  son  fils  et  lui  avaient  été  le  jouet  de  cette  femme 
perverse.  Constantin  aurait  ainsi  immolé  son  fils  innocent  aux 
fureurs  de  sa  femme,  et  sa  femme  coupable  au  souvenir  de  son 
fils.  Mais  l'historien  Eusèbe  ne  dit  pas  un  mot  de  ces  deux 
graves  événements.  Evagre  les  dément  formellement,  et  ceux 
qui  les  admettent  ne  s'accordent  ni  sur  l'époque  ni  sur  le  lieu 
où  ils  se  sont  passés. —  Quoi  qu'il  en  soit,  la  droiture  des  inten- 
tions de  Constantin,  les  difficultés  des  circonstances,  les  qua- 
lités et  les  vertus  qui  lui  ont  mérité  le  litre  de  Grand,  doivent 
faire  oublier  un  petit  nombre  de  fautes  que  le  baptême,  d'ail- 
leurs, aura  sans  doute  effacées.  —  Rome,  dont  il  avait  eu  à  se 
plaindre  pendant  sa  vie,  témoigna  une  grande  douleur  à  la  nou- 
velle de  sa  mort.  —  Les  Grecs  l'ont  mis  au  nombre  des  saints  , 
et  font  sa  fête,  le  21  mars,  avec  celle  de  sainte  Hélène,  sa  mère. 
—  Gibbon,  qui  est  un  des  plus  violents  détracteurs  de  ce  prince, 
lui  reconnaît  cependant  un  grand  nombre  de  rares  qualités. 
L*empcrair  L'Arianisme  ne  finit  pas  avec  Arius.  Etourdi  d'abord  du  coup 
constance  dont  \\  avajt  eté  frappô  dans  la  personne  de  son  auteur,  il  s'en- 
l'Àrianisme.  hardit  bientôt,  et  poussa  plus  loin  que  jamais  ses  prétentions 
et  ses  intrigues.  Les  circonstances  lui  furent  très-favorables. 
L'empereur  Constantin,  en  mourant,  avait  déposé  son  testa- 
ment entre  les  mains  du  prêtre  arien ,  directeur  de  sa  sœur 
Constantia ,  et  il  lui  avait  ordonné  de  ne  remettre  cet  acte  qu'à 


QUATRIÈME   SIÈCLE. 


311 


Constance,  celui  de  ses  enfants  qui  était  le  plus  près  [Je  lui, 
et  le  seul  qui  pût  venir  à  temps  p:>ur  prendre  soin  de  ses  funé- 
railles. Ce  témoignage  de  haute  confiance  augmenta  le  crédit 
de  cet  intrigant.  Il  en  profita  pour  répandre  plus  hardiment  ses 
erreurs  dans  la  nouvelle  cour,  et  il  y  réussit.  L'impératrice  Eu- 
sébie,  et  l'eunuque  Eusèbe,  préfet  de  la  chambre  impériale, 
homme  sans  conscience  et  qui  dominait  l'empereur,  embras- 
sèrent ouvertement  l'Arianisme.  Constance  lui-même  ne  tarda 
pas  à  se  déclarer  en  sa  faveur.  Intelligence  étroite ,  caractère 
mou,  vaniteux  à  l'excès,  n'ayant  que  des  prétentions  sans  mé- 
rite, ce  prince  fut,  toute  sa  vie,  à  la  merci  de  la  cabale 
arienne. 

Ainsi  puissamment  soutenue  ,  l'hérésie  travailla  à  s'empa- 
rer des  principaux  sièges ,  afin  d'affermir  et  d'assurer  son 
triomphe  pour  toujours.  L'évèque  de  Constantinople  étant  mort, 
vers  l'an  339,  et  les  catholiques  ayant  élu  un  confesseur  de  la 
foi,  nommé  Paul,  recommandé  par  saint  Alexandre  lui-même, 
les  ariens  le  déposèrent  au  mépris  de  toutes  les  règles  cano- 
niques, et  mirent  à  sa  place  leur  coryphée,  Eusèbe  de  Nicomé- 
die.  Depuis  ce  moment ,  ils  dominèrent  à  Constantinople  pen- 
dant quarante  ans  environ,  jusqu'au  règne  du  grand  Théodose, 
où  saint  Grégoire  de  Nazianze  fut  appelé  à  ce  siège  impor- 
tant. —  Maître  de  l'église  de  la  capitale  ,  l'ambitieux  Eusèbe 
aurait  bien  voulu  s'assurer  encore  de  celle  d'Alexandrie  et  y 
mettre  un  évoque  de  son  parti;  mais  Constantin  le  Jeune, 
aussi  dévoué  à  la  vraie  foi  que  son  frère  Constance  l'était  à 
l'erreur,  l'avait  prévenu ,  en  338 ,  en  y  renvoyant  saint  Alha- 
nase.  Ce  prince  avait  écrit,  à  cette  occasion  aux  fidèles  d'A- 
lexandrie, en  donnant  les  plus  grands  éloges  à  la  vertu  de 
leur  pasteur  ;  «  Je  l'ai  traité,  dit-il,  de  manière  à  convaincre 
tout  l'univers  de  l'estime  que  j'ai  pour  lui,  et  qu'on  ne  peut 
refuser  à  la  personne  vénérée  d'un  homme  aussi  éminent.  » 
—  Le  saint  fut  reçu  par  son  troupeau  avec  des  transports  de 
joie  inexprimables.  Le  clergé  et  le  peuple  de  la  ville  et  des 
campagnes  accoururent  en  foule  pour  le  voir,  et  toutes  les 
retentirent  do  chants  d'allégresse  et  d'actions  de  grâces. 
«  Lefl  retours  d'Athanase  ,  dit  M.  Villemain  ,  étaient  dans 
l'Egypte  des  fêtea  telles  que  l'empire  romain  n'en  connaissait 


L'empereur 
Constantin 
le  Jeune 
fait  rentrer 
S.  Atlianasa 

dans 
son  église. 

An  338. 


312 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Graciles 
d'Antioche 

et 

d'Alexandrie 

au  sujet 

de 

S.  Athanase. 

Ans  340-341. 


plus  de  semblables  depuis  les  anciens  triomphes.  »  —  Les 
évèques  de  Gaza,  d'Ancyre,  et  les  autres  qui  avaient  été  chassés 
de  leurs  sièges,  furent  aussi  rétablis  par  les  ordres  et  la  fermeté 
de  Constantin  et  de  Constant. 

A  celte  vue,  les  ariens  frémirent  de  dépit,  mais  ils  ne  se  dé- 
concertèrent pas.  Décidés  à  tout  entreprendre  pour  perdre  Atha- 
nase et  ses  défenseurs,  ils  envoyèrent,  vers  l'an  339,  des  émis- 
saires chargés  de  lettres  calomnieuses,  à  la  cour  des  trois 
empereurs,  et  même  jusqu'à  Rome,  au  pape  Jules  Ier,  qui 
avait  été  élevé  sur  le  Saint-Siège ,  en  337.  —  L'empereur  Cons- 
tance leur  fut  favorable;  mais,  craignant  ses  deux  frères,  il 
déclara  qu'il  ne  voulait  pas  prononcer  lui  seul  sur  une  affaire 
qui  agitait  tout  le  monde  chrétien.  «  Il  convenait  surtout,  ajou- 
ta-t-il ,  que  l'évèque  de  Rome  en  prit  connaissance.  »  —  Cons- 
tantin et  Constant  ne  firent  aucun  cas  des  calomnies  inventées 
par  la  cabale  arienne.  —  Quant  au  Pape,  prenant  au  mot  les 
sectaires,  qui,  en  désespoir  de  cause,  l'avaient  prié  d'assembler 
un  concile  à  Rome  et  d'y  mander  Athanase  et  ses  accusateurs, 
il  écrivit  au  patriarche  d'Alexandrie  et  aux  principaux  ariens  de 
se  rendre  auprès  de  lui.  —  «  Le  Siège  Apostolique,  dit  NeW- 
man,  est  le  centre  de  l'enseignement  aussi  bien  que  de  l'action 
catholique.  Les  Pères  et  les  hérétiques  s'y  rendaient  comme 
devant  le  tribunal  qui  doit  décider  toutes  les  controverses.  » 
—  «  Les  ariens,  dit  Ammien-Marcellin,  désiraient  ardemment 
que  la  condamnation  d'Alhanase  fût  confirmée  par  l'autorité  qui 
réside  principalement  dans  les  évoques  de  Rome  (1).  » 

A  la  voix  du  chef  de  l'Eglise,  Athanase  accourut  à  Romo 
avec  une  joie  et  une  obéissance  filiales,  comme  au  port  assuré  et 
tranquille  de  la  vraie  foi,  quasi  ad  tutissimum  communions 
suœ  portum,  dit  saint  Jérôme  (2).  Les  ariens  n'y  comparurent 

(1)  Socrate,  liv.  11,  c.  2.  —  S.  Athanase,  Apol.,  2.  —  Nevvman, 
Hist.  du  développement.  —  Ammien-Marcellin  ,  25,  17. 

(2)  Saint  Jérôme,  Epist.  96  ad  Princip.  —  Saint  Athanase  avait 
mené  avec  lui  à  Rome  quelques  solitaires  de  laThébardedont  la  vie  était 
plus  angélique  qu'humaine,  entre  autres,  deux  moines,  nommés  Ammon 
et  Isidore.  Ce  spectacle  fit  une  telle  impression,  qu'on  vit  une  foule  de 
personnes  de  qualité  embrasser  la  plus  austère  pénitence.  C'est  ce  qui 
donna  naissance ,  dans  Rome,  à  plusieurs  communautés  d'hommes  et 


QUATRIÈME    SIÈCLE. 


313 


point.  —  Après  une  longue  et  inutile  attente,  le  patriarche 
d'Alexandrie  retourna  dans  sa  ville  épiscopale;  mais  à  peine  y 
ful-il  arrivé,  qu'il  se  vit  obligé  de  la  quitter  de  nouveau;  car, 
pendant  que  le  Pape  et  le  saint  docteur  attendaient  les  ariens  à 
Rome,  ces  derniers  s'étaient  réunis,  en  341 ,  dans  la  ville  d'An- 
lioche,  avaient  déposé  l'illustre  confesseur  contre  toutes  les  rè- 
gles, et  avaient  mis  à  sa  place  un  instrus,  nommé  Grégoire, 
originaire  de  Cappadoce.  —  «  La  tenue  de  ce  concile  était  irrégu- 
lière,  dit  l'historien  Socrate,  parce  que  personne  n'était  inter- 
venu au  nom  du  pape  Jules,  et  vu,  ajoute-t-il,  qu'il  y  a  un  canon 
qui  défend  aux  Eglises  de  rien  ordonner  sans  le  consentement 
de  l'évoque  de  Rome.  » 

On  attribue  au  concile  d'Anlioche  plusieurs  canons  de  dis- 
cipline qui  furent  reçus  plus  lard  par  toute  l'Eglise.  Ils  sont  au 
nombre  de  vingt-cinq.  Quelques-uns  ne  font  que  confirmer  les 
règlements  de  Nicée.  La  plupart  roulent  sur  le  ministère  et  le 
régime  ecclésiastiques,  la  stabilité  et  la  résidence,,  la  soumis- 
sion des  prêtres  à  leur  évoque,  et  la  subordination  des  chorévè- 
ques  eux-mêmes,  eussent-ils  reçu  l'ordination  épiscopale.  — 
Ainsi,  on  défend  aux  prélats  de  passer  dans  un  diocèse  étranger, 
pour  y  faire  des  ordinations  ou  pour  y  exercer  aucune  fonction, 
à  moins  qu'ils  n'y  soient  appelés.  On  veut  que  les  évoques 
soient  choisis  et  ordonnés  par  leurs  collègues  de  la  province, 
réunis  en  concile  avec  le  métropolitain;  qu'ils  ne  puissent  être 
transférés  d'un  siège  à  un  autre,  ni  se  donner  eux-mêmes  un 
successeur,  ni  enfin  s'établir  dans  une  église  vacante,  sans  l'au- 
torité d'un  concile,  quand  même  ils  auraient  été  demandes  par 
le  peuple.  —  On  permet  aux  chorévèques  d'ordonner  des  lec- 
teurs, des  exorcistes  et  des  sous-diacres;  mais  on  leur  défend 
l'ordination  des  diacres  et  des  prêtres.  —  Il  est  prescrit  de  tenir 


Canons 
disciplinaires 
du  concile 
d'Anlioche. 


de  femmes  dont  saint  Augustin  admira  plus  tard  la  ferveur.  —  Saint 
Atbanase  avait  passé  sept  ans  dans  laThebaïde:  il  avait  vu  Antoine,  Pa- 
CÔme ,  Hilarion,  et  racontait  des  choses  étonnantes  de  leur  vie  surhu- 
maine. —  Saint  Jérôme  développa  ensuite  et  dirigea  le  mouvement  sur- 
naturel commencé  dans  les  âmes  parles  saints  récits  de  l'illustre  pa- 
triarche d'Alexandrie.  Une  noble  veuve  chrétienne,  Albina,  mère  de 
ta  pieuse  Marcella,  qui  fut  disciple  do  saint  Jérôme  avec  la  célèbre 
Paula,  avait  eu  l'honneur  de  loger  dans  Sa  maison  le  grand  Athanase. 


314  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

deux  conciles  par  an.  —  On  établit  des  règles  pour  l'adminis- 
tration des  biens  ecclésiastiques.  —  Il  est  défendu  aux  évoques 
et  à  tous  les  clercs,  sous  peine  d'excommunication  ou  de  déposi- 
tion, d'aller  à  la  cour  sans  le  consentement  par  lettres  des 
évèques  de  la  province,  et  en  particulier  du  métropolitain.  — 
Enfin  on  statue  que  l'évoque,  le  prêtre  ou  le  diacre  déposés, 
qui  auront  eu  recours  à  l'empereur  au  lieu  d'appeler  à  un 
concile  plus  nombreux,  ne  devront  plus  être  écoutés  ni  conserver 
l'espoir  d'être  rétablis,  etc. 

On  est  étonné  de  trouver  tant  de  sagesse  dans  une  assemblée 
ennemie  de  saint  Athanase ,  dominée  par  les  ariens ,  et  dont 
les  règlements  condamnaient  la  conduite  des  principaux  d'entre 
eux.  Aussi  plusieurs  auteurs ,  parmi  lesquels  on  compte  Bellar- 
min,  attribuent-ils  une  partie  de  ces  canons  à  un  autre  concile 
tenu  précédemment  à  Antioche  par  saint  Eustathe.  —  Quelques- 
uns,  comme  Baronius,  Sponde,  Graveson,  soutiennent  qu'ils 
sont  véritablement  de  l'assemblée  de  341,  dans  laquelle  domi- 
naient d'abord  les  prélats  orthodoxes.  La  déposition  de  saint 
Athanase  n'aurait  eu  lieu  qu'après  le  départ  de  ces  derniers. 
Elle  est  en  effet  attribuée  aux  ariens  seuls  dans  une  lettre  que 
leur  adressa  le  pape  saint  Jules.  —  Selon  d'autres,  les  héré- 
tiques ne  se  seraient  pas  opposés  à  ces  sages  règlements  ,  dans 
l'espoir  de  gagner  les  évèques  catholiques,  et  d'obtenir  ensuite 
leur  concours  pour  la  condamnation  d'Athanase  (1). 

Avant  le  concile  d'Antioche,  il  s'en  était  tenu  un  autre  à 
Alexandrie,  en  faveur  de  ce  saint.  Près  de  cent  évèques  réunis 
de  toute  l'Egypte  y  avaient  pris  avec  fermeté  la  défense  de  leur 
patriarche ,  et  avaient  envoyé  une  lettre  synodale  ,  en  forme 
d'apologie ,  à  toutes  les  églises ,  et  en  particulier  au  souverain 
Pontife.  —  Ainsi  placé  au  milieu  de  la  lutte ,  comme  le  plus 
ferme  rempart  de  la  foi  catholique  ,  le  saint  docteur  était  l'objet 
des  continuels  efforts  de  l'attaque  et  de  la  défense,  et  semblait 
porter  avec  lui  toutes  les  destinées  de  l'Eglise.  —  Le  coryphée 
de  l'Arianisme  ,  Eusèbe  de  Nicomédie,  mourut  peu  de  temps 
après  le  concile  dAntioche ,  en  342 


(4)  Baronius,  Annal.  —  Bérault-Bercastel ,  tom.  II.  — Receveur, 
om.  II.  — Rohrb..  tom.  VI.  —  Alzog.,  tom.  I. 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


315 


L'empereur  Constance,  qui  avait  assisté  à  cette  assemblée, 
appuya  de  toutes  ses  forces  l'intrus  qu'elle  avait  substitué  au 
patriarche  d'Alexandrie.  Soutenu  du  préfet  Philagre,  et  de 
Baîace,  son  lieutenant,  Grégoire  de  Gappadoce  prit  possession 
à  main  armée  du  siège  de  cette  ville.  Son  entrée  au  milieu  du 
troupeau  qu'il  enlevait  ainsi  à  son  vrai  pasteur,  fut  celle  d'un 
loup  ravissant.  Il  gagna  sous  main  les  Juifs,  les  païens,  les  hé- 
rétiques, les  jeunes  gens  sans  mœurs,  et  tout  ce  qu'il  y  avait  de 
plus  vil  dans  la  populace.  Cette  troupe  impie,  armée  d'épées  et 
de  bâtons,  envahit  les  églises.  Ils  y  commirent  des  excès  et  des 
profanations  incroyables.  Leur  fureur  s'acharna  surtout  contre 
les  prêtres,  les  moines  et  les  vierges.  Ces  dernières  s'estimaient 
heureuses,  quand  on  se  contentait  de  les  dépouiller  et  de  les 
fouetter  publiquement.  On  écrasait  les  prêtres  sous  les  pieds  des 
chevaux,  ou  on  les  enchaînait  comme  des  bêtes  de  somme.  —  Il 
n'eut  rien  manqué  aux  vœux  de  Grégoire,  s'il  eût  pu  se  saisir 
d'Athanase;  mais  ce  dernier  l'ayant  prévenu ,  était  reparti  pour 
l'Italie.  L'intrus  s'en  vengea  sur  les  choses  saintes  :  les  divins 
mystères  furent  jetés  dans  la  fange;  les  idolâtres  firent  leurs  sa- 
crifices sur  les  saints  autels;  on  brûla  les  Livres  sacrés,  et  on 
profana  le  baptistère  par  les  actes  les  plus  indignes.  —  Après 
ces  excès  commis  dans  Alexandrie,  Grégoire  voulut  parcourir 
l'Egypte.  Ce  fut  moins  une  visite  pontificale  qu'une  course  de 
1s.  Il  était  accompagné  de  Balace  et  d'une  soldatesque 
■.  On  flagella  et  on  chargea  de  chaînes  les  évèques  qui 
ient  à  l'intrus.  Saint  Potamon  fut  si  rudement  frappé  sur 
la  tète  qu'il  en  mourut  peu  de  temps  après.  Les  mômes  vio- 
lences furent  exercées  dans  les  monastères  de  la  Thébaïde; 
is  et  solitaires,  tous  furent  traités  sans  humanité  comme 
gans  pudeur.  —  A  la  nouvelle  de  ces  atrocités  commises  sur  ses 
enfants,  le  patriarche  du  désert,  saint  Antoine,  alors  âgé  de 
quatre-vingt-dix  ans,  écrivit  à  Balace  en  ces  termes  :  «  Je  vois 
la  colère  de  Dieu  fondre  sur  vous.  Cessez  donc  de  persécuter  les 
Chrétiens,  de  peur  qu'elle  ne  vous  surprenne,  car  elle  est  prête 
à  éclater.  »  L'impie  poussa  un  grand  éclat  de  rire  en  lisant  celte 
lettre;  il  la  jeta  parterre  avec  mépris,  et,  s'adressant  à  celuà 
qui  l'avait  apportée,  il  le  chargea  de  transmettre  à  Antoine  celte 
réponse  :  «  Puisque  tu  prends  tant  d'intérêt  aux  moines,  tu  rece- 


Setond  exil 
de 

S.  Athanase. 

Excès 

des  Ariens 

à  Alexandrie. 

An  341. 


7J]p  de 
S.  Antoine 

pour 

la  défense 

des 

ralholiquea. 


316 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Dernières 

années 

et  mort  de 

S.  Antoine. 

De  311  à  356. 


vras  bientôt  ma  visite.  »  —  Cinq  jours  n'étaient  pas  écoulés, 
que  la  prophétie  du  saint  s'était  accomplie.  Balace  voyageait 
avec  Nestorius,  vicaire  d'Egypte.  Leurs  chevaux,  d'un  naturel 
extrêmement  doux,  se  mirent  à  jouer  ensemble,  et  les  deux  ca- 
valiers s'en  amusaient.  Tout  à  coup  le  cheval  de  Nestorius  se 
jeta  sur  Balace,  le  mordit  à  la  cuisse,  et  la  lui  déchira  avec 
acharnement.  On  parvint  enfin  à  l'arracher  à  l'animal  furieux, 
mais  il  mourut  de  sa  blessure  au  bout  de  trois  jours.  —  Les 
hérétiques  eux-mêmes  furent  frappés  de  cet  événement. 

Le  saint  à  qui  Dieu  l'avait  révélé,  avait  déjà  prédit  à  ses  re- 
ligieux, plus  d'un  an  d'avance,  l'intrusion  du  cappadocien  Gré- 
goire et  les  excès  qui  devaient  l'accompagner.  Excités  par  ces 
révélations,  les  solitaires  ne  cessaient,  dans  leurs  déserts,  de 
prier  pour  le  triomphe  de  saint  Athanase  et  de  la  religion.  — 
Dans  une  autre  circonstance,  saint  Antoine  avait  écrit  à  l'empe- 
reur Constantin  lui-même  pour  le  prémunir  contre  les  ruses  de 
l'hérésie.  Ainsi ,  dans  l'épreuve  que  subissait  l'Eglise  d'Alexan- 
drie le  vénérable  patriarche  du  désert  était  devenu  le  consolateur 
et  comme  l'oracle  des  fidèles  de  l'Egypte.  —  C'est  vers  ce  temps- 
là  que  Dieu  lui  fit  connaître  l'existence  du  saint  ermite  Paul.  Il 
alla  le  visiter,  et  le  trouva  après  trois  jours  de  marche.  Les  deux 
saints  s'embrassèrent  et  se  saluèrent  par  leur  nom ,  quoiqu'ils 
n'eussent  jamais  entendu  parler  l'un  de  l'autre.  Après  un 
modeste  repas,  dont  la  divine  Providence  fit  les  frais,  et  après 
plusieurs  entretiens  spirituels,  Paul  dit  à  Antoine  :  «  Mon  frère, 
je  savais  depuis  longtemps  que  vous  demeuriez  dans  ce  désert, 
et  Dieu  m'avait  promis  que  je  vous  verrais.  Il  vous  a  envoyé 
pour  inhumer  mon  corps,  je  vous  conjure  donc  d'aller  chercher, 
pour  m'cnsevelir,  le  manteau  que  vous  a  donné  l'évoque  Atha- 
nase. »  Antoine,  plongé  dans  la  tristesse,  partit  pour  son 
monastère,  et  quand  il  revenait,  il  vit  l'âme  de  Paul  s'élever  au 
milieu  des  anges.  Arrivé  à  la  caverne,  il  embrassa  le  corps  de 
son  ami  et  chanta  des  hymnes  et  des  psaumes  selon  l'usage  de 
l'Eglise.  Comme  il  était  embarrassé  pour  lui  creuser  une  fosse, 
deux  lions  accourus  du  fond  du  désert,  s'approchèrent  avec  res-; 
pect  des  restes  de  Paul,  creusèrent  la  terre  avec  leurs  ongles,] 
et  se  retirèrent.  Après  l'avoir  enterré,  Antoine  se  revêtit  d'une 
tunique  que  Paul  s'était  faite  avec  des  feuilles  de  palmier,  et  il  " 


QUATRIÈME   SIÈCLE. 


317 


rentra  dans  son  monastère.  —  Il  y  vécut  jusqu'à  l'âge  de  cent 
cinq  ans,  et  mourut,  en  356.  Nous  avons  encore  sept  lettres 
écrites  ou  dictées  par  ce  saint  patriarche  de  la  vie  céno- 
bitique  (1). 

Cependant,  le  pape  Jules  Ier  avait  tenu  à  Rome,  vers  l'an 
342,  le  concile  que  les  ariens  lui  avaient  demandé,  et  auquel 
ils  ne  s'étaient  pas  rendus.  Il  s'y  trouva  près  de  cinquante 
évèques.  Saint  Alhanase  y  fut  déclaré  innocent  et  maintenu  sur 
son  siège;  aussi  le  souverain  Pontife  écrivit-il  aux  ennemis  du 
prélat,  qu'après  avoir  examiné  toutes  leurs  accusations  contre 
le  saint  docteur,  il  les  avait  trouvées  sans  fondement,  et  qu'il 
continuerait  de  le  reconnaître,  comme  il  l'avait  toujours  fait, 
pour  l'évèque  légitime.  —  Il  montre  ensuite  que  l'ordination  de 
Grégoire  était  contraire  à  toutes  les  règles.  «  Il  aurait  fallu, 
dit-il,  nous  écrire,  afin  que  nous  eussions  décidé  ce  qui  était 
juste;  car  c'étaient  des  évèques  qui  souffraient,  et  l'oppression 
ne  pesait  pas  sur  des  églises  vulgaires,  mais  sur  celles  que  les 
Apôtres  ont  gouvernées.  Pourquoi  surtout  ne  nous  a-t-on  pas 
écrit  touchant  l'Eglise  d'Alexandrie?  Ignorez-vous  que  la  cou- 
tume est  de  nous  écrire  d'abord,  de  venir  ensuite  à  ce  Siège 
apostolique  rendre  compte  du  passé,  et  que  c'est  ici  que  doit 
être  prononcé  le  jugement  et  donnée  la  direction  pour  l'avenir?  » 
—  Les  Grecs  eux-mêmes  avouent  que  Jules  Ier  était  en  droit  de 
se  plaindre,  qu'on  ne  lui  eût  pas  déféré  la  cause  de  saint  Alha- 
nase, et  ils  ne  balancent  point  à  déclarer  nul  tout  ce  qu'avait 
lait  le  concile  d'Antioche;  «  parce  que  la  règle  ecclésiastique 
défend  de  rien  décider,  de  s'assembler  en  concile  et  de  faire  au- 
cun canon,  sans  le  consentement  du  souverain  Pontife.  »  C'est 
ainsi  que  parlent,  avec  Socrate,  Sozomène  et  saint  Epiphane.  — 
Cela  n'a  pas  empêché  M.  Quinet,  dans  une  course  précipitée  à 
travers  l'histoire  de  celte  époque,  de  dire  avec  une  incroyable 


Jugement 

du 

pape  S.  Jules 

en  faveur 

de 

S.  Alhanas* 

et 

de  plusieurs 

évèques 

d'Orient 

déposés  par 

les  ariens. 

An  312. 


.  Atlianase,  Vie  de  saint  Antoine.  —  S.  Jérôme,  Vie  de  saint 
l'an!.  —  S.  Antoine  n'avait  pas  appris  les  sciences  et  les  lettres.  Quel- 
ques-uns  ont  avancé  qu'il  ne  savait  pas  lire;  mais  on  trouve  au  con- 
traire,  dan-  sa  Vie  par  saint  Atlianase,  qu'avant  et  après  sa  retraite  au 
désert  .  i!  s'appliquait  extrêmement  à  la  lecture.  C'était  sans  doute 
la  langueet  les  sciences  des  Grecs  qu'il  ignorait.  —  Tiliemoul,  t.  VU, 
art,  t.  Note  \™,  si  S.  Antoine  savait  lire. 


318 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Action 

et  autorité 

suprême 

de  la  papauté 

sur 

les  Eglises 

d'Orient 

•t  d'Occident. 


assurance  :  «  Les  systèmes  et  les  choses  passent  devant  la 
Papauté  sans  qu'elle  ait  l'air  seulement  d'exister.  Ce  n'est  pas 
elle  qui  dit  anathème  aux  hérétiques.  Ce  n'est  pas  elle  qui  con- 
voque et  préside  les  conciles.  Que  fait-elle  donc?  Elle  attend; 
elle  ne  produit  pas  la  vie,  elle  la  reçoit;  loin  d'enfanter  le  monde 
religieux  ,  c'est  à  peine  si  elle  le  suit  (1).  » 

Les  évêques  de  Constantinople,  de  Gaza,  d'Ancyre  et  d'Andri- 
nople,  chassés  de  leurs  sièges  comme  saint  Athanase ,  s'étaient 
aussi  rendus  à  Rome.  Ayant  instruit  le  pape  saint  Jules  de  ce* 
qui  les  concernait,  celui-ci,  «  selon  la  prérogative  de  l'Eglise 
romaine,  dit  Socrate,  les  munit  de  lettres  où  il  s'exprimait  avec 
une  grande  autorité,  et  les  renvoya  en  Orient,  après  avoir  rendu 
à  chacun  d'eux  son  siège ,  et  blâmé  fortement  ceux  qui  avaient 
eu  la  témérité  de  les  déposer.  Etant  donc  partis  de  Rome, 
appuyés  sur  les  rescrits  de  l'évèque  Jules,  ils  reprirent  posses- 
sion de  leurs  églises.  »  Sozomène,  qui  confirme  pleinement  le 
récit  de  Socrate,  ajoute  que  le  Pape  rétablit  ces  évêques, 
«  parce  que  le  soin  de  l'Eglise  universelle  lui  appartient,  en 
vertu  de  la  dignité  de  son  siège  (2).  »  —  En  présence  de  ces 
laits  et  de  ces  autorités ,  on  ne  conçoit  pas  comment  M.  Pierre 
Leroux  a  pu  avancer  cette  assertion  :  «  La  papauté  n'exerça 
aucune  influence  sur  les  huit  premiers  siècles,  et  les  préten- 
tions des  Papes  sur  l'Orient  n'ont  d'autre  origine  que  le  démem- 
brement de  l'ancien  patriarcat  romain ,  par  l'érection  de  celui  de 
Constantinople.  »  —  Et  M.  Quinet,  comment  a-t-il  pu  encore 
écrire  ces  lignes  :  «  Où  était  la  dictature  de  la  papauté  dans  les 
quatre  premiers  siècles,  lorsque  la  pensée  du  Christianisme  se 

développait  partout  ailleurs  que  dans  Rome Partout  on  pense, 

on  discute,  on  écrit,  on  combat  par  l'esprit.  De  simples  diacres 
donnent  tout  à  coup  une  direction  au  monde  ;  l'âme  rayonne  de 
chaque  lieu;  Nicée,  Alexandrie,  Laodicée,  de  simples  villages, 
les  sables  même  du  désert  parlent;  Rome  seule  garde  le  silence. 
Si  quelqu'un  eût  annoncé  à  ces  assemblées  qu'elles  avaient  un 
chef,  un  roi  spirituel  dans  Rome,  cette  prétention  n'eût  même 


(1)  Leçon  4«.  —  Gorini,  tom.  II,  p.  369-39J. 

(2)  Socrate,  ïïist.  eccl,,  liv.  2,  c.  15.  —  Sozomène,  Hiat.  ceci., 
Siv.  3,  c.  8.  —  TracL,  Instit.  cv.,  tom.  I. 


QUATRIÈME    SIÈCLE.  M9 

pas  été  comprise.  De  loin  en  loin,  le  nom  de  l'évoque  de  Hume 
est  prononcé  avec  respect;  mais  nulle  marque  d'une  puissance 
et  d'une  obéissance  particulières.  »  —  Quelle  audace  dans  le 
mensonge  l  Comme  il  faut  compter  sur  les  préjugés  ou  l'igno- 
rance de  ses  lecteurs  pour  falsifier  l'histoire  à  ce  point!  — 
Dès  la  fin  du  quatrième  siècle,  il  est  impossible,  dit  M.  Guizot, 
de  consulter  avec  impartialité  les  monuments  du  temps,  sans 
reconnaître  que  de  toutes  les  parties  de  l'Europe ,  on  s'adresse  à 
l'évoque  de  Rome,  pour  avoir  son  opinion,  sa  décision  même 
en  matière  de  foi,  de  discipline,  dans  les  procès  des  évoques > 
en  un  mot ,  dans  toutes  les  grandes  questions  où  l'Eglise  est 
intéressée.  —  L'erreur,  comme  on  le  voit,  n'est  pas  d'accord 
avec  elle-même  (1). 

Pendant  que  l'Arianisme  désolait  l'Eglise  au  sein  de  l'empire       Crneiie 
romain ,  Sapor,  roi  de  Perse ,  la  persécutait  avec  fureur  dans     ^"sapor" 
ses  Etats.  Plusieurs  saints  évoques  et  une  foule  de  solitaires     roi  de  Perse, 
avaient  pénéiré  depuis  longtemps  dans  ce  royaume,  et  y  avaient    De3i3à3So. 
planté  la  foi  catholique  par  leurs  prédications  et  par  leurs  mi- 
racles. Irrités  des  progrès  qu'elle  y  faisait  chaque  jour,  les 
mages  ou  chefs  de  la  religion  persane  travaillèrent  à  susciter 
une  violente  persécution  contre  le  Christianisme.   L'empereur 
Constance  étant  alors  en  guerre  avec  leur  roi,  ils  profitèrent 
habilement  de  cette   circonstance,  pour  rendre  les  chrétiens 
odieux,  en  les  représentant  comme  dévoués  aux  Romains,  dont 
ils  professaient  la  religion.  Trompé  par  ces  calomnies,  Sapor, 
qui  était  fier,  cruel  et  très-jaloux  de  sa  puissance,  devint  furieux 
et  accabla  d'abord  les  fidèles  d'impôts  excessifs.  II  ordonna  en- 
suite d'abattre  toutes  les  églises,  d'en  confisquer  les  biens,  de 
brûler  les  monastères ,  et  de  trancher  la  tète  à  tous  les  membres 
du  clergé.  Les  mages ,  qui  avaient  été  les  provocateurs  de  celte 
ordonnance  barbare,  en  furent  aussi  les  exécuteurs.  Secondés 
par  le  fanatisme  des  Juifs,  dont  le  nombre  était  alors  très-grand 
dans  la  Perse,  ils  se  livrèrent  avec  une  incroyable  ardeur  à  la 
démolition  des  églises  et  au  massacre  des  prêtres.  —  Un  des     p^^n 
premiers  et  des  plus  célèbres  martyrs  de  cette  persécution  fut       martyrs. 

I,  Voyez  Essai  sur  le  Panthéisme.  —  Gorini,  lom.  II,  p.  372-377. 
—  Hist.  de  la  civil,  en  Fran>:c  lom.  I,  p.  108. 


320  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

saint  Siméon,  évèque  des  villes  royales  de  Séleucie  et  de  Ctési- 
phonte,  qui  périt  par  le  glaive  avec  plus  de  cent  autres  ecclé- 
siastiques. —  L'eunuque  Uslazade,  qui  avait  été  gouverneur  du 
roi ,  ayant  eu  le  malheur  d'apostasier  et  de  sacrifier  au  soleil , 
fut  si  vivement  touché  du  reproche  que  lui  en  fit  saint  Siméon , 
qu'il  prit  des  habits  de  deuil,  s'assit  à  la  porte  du  palais,  el 
témoigna  hautement  sa  douleur  par  ses  larmes  et  ses  gémisse- 
ments. Sapor  lui  ayant  fait  demander  la  cause  de  sa  désolation, 
«  Je  suis  indigne,  répondit-il,  de  vivre  et  de  voir  ce  soleil  que 
j'ai  feint  d'adorer  par  complaisance  pour  le  roi.  »  Le  prince 
employa  tour  à  tour  les  menaces  et  les  caresses,  pour  ébranler 
un  vieillard  qu'il  affectionnait  tendrement;  mais,  ne  pouvant  rien 
obtenir,  il  lui  fit  trancher  la  tète.  Afin  de  réparer  le  scandale 
de  son  apostasie  ,  le  saint  martyr  demanda  et  obtint  qu'un 
crieur  public  annonçât  dans  la  ville  qu'il  était  condamné  uni- 
quement pour  n'avoir  pas  voulu  renier  Jésus-Christ.  —  La  peine 
de  mort  fut  étendue,  l'année  suivante,  à  tous  les  chrétiens  du 
royaume.  Alors  une  multitude  infinie  de  personnes  de  tout  âge, 
de  tout  sexe  et  de  toute  conditon  furent  immolées  pour  la  foi. 
On  entrait  dans  les  maisons  et  on  faisait  les  recherches  les  plus 
rigoureuses  pour  découvrir  ceux  qui  se  cachaient.  Plusieurs 
officiers,  qui  remplissaient  à  la  cour  des  emplois  distingués, 
furent  enveloppés  dans  le  massacre.  —  Saint  Sadoth ,  succes- 
seur de  saint  Siméon,  périt  comme  lui,  à  la  tète  de  son  clergé 
et  d'une  foule  de  vierges  et  de  solitaires.  Deux  sœurs  de  saint 
Siméon  furent  sciées  par  le  milieu  du  corps.  Enfin  ,  le  nombre 
des  martyrs  fut  tel,  que  Sapor,  regrettant  la  perte  de  tant  de 
sujets  et  surtout  de  plusieurs  officiers  habiles  et  dévoués ,  se 
décida  à  restreindre  de  nouveau  la  peine  de  mort  aux  ecclésias- 
tiques et  aux  moines.  La  fureur  des  mages  ainsi  comprimée 
n'en.fut  que  plus  violente.  Us  soumirent  les  prêtres,  les  évèques 
et  les  religieux  de  l'un  et  de  l'autre  sexe  à  tous  les  genres  de 
tortures.  On  les  fouettait  avec  des  lanières  ou  des  bâtons 
noueux;  on  leur  serrait  les  membres  avec  des  cordes  ou  entre 
des  poutres  jusqu'à  leur  disloquer  les  os;  on  leur  brisait  les 
dents  et  les  mâchoires  à  coups  de  pierre  ;  enfin  on  les  jetait 
J'Mt  couverts  de  blessures  dans  des  cachots  affreux ,  pour  les  y 
fa./e  mourir  de  faim.  — •  Cette  atroce  persécution,  commencée 


de  Sardiqse 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  321 

vers  l'an  327,  dura  jusqu'à  la  fin  du  règne  de  Sapor,  en 
380.  Son  règne  de  70  ans,  un  des  plus  longs  dont  parle  l'his- 
toire ,  ne  fut  qu'une  suite  ininterrompue  de  barbaries  et  de 
cruautés.  Une  infinité  de  martyrs  y  perdirent  la  vie.  On  a  con- 
servé longtemps  les  noms  de  seize  mille  d'entre  eux.  Les  autres 
furent  en  si  grand  nombre,  qu'on  ne  put  venir  à  bout  de  les 
connaître,  quelque  soin  qu'eussent  pris,  à  cet  effet,  les  chré- 
tiens de  la  Perse  et  ceux  de  la  Syrie  (1). 

Les  ariens  continuaient  aussi  leurs  violences  contre  les  ConniA 
cvêques  orthodoxes ,  malgré  le  jugement  du  Saint-Siège.  Pour 
y  mettre  un  terme,  le  pape  saint  Jules,  Osius  de  Gordoue  et 
saint  Maximin  de  Trêves  ,  prièrent  l'empereur  Constant  d'écrire 
à  Constance,  son  frère,  pour  l'engager  à  favoriser,  de  concert 
avec  lui,  la  convocation  d'un  concile  de  l'Orient  et  de  l'Occident, 
où  les  accusations  intentées  contre  saint  Athanase  et  contre 
les  autres  prélats  chassés  de  leurs  sièges,  seraient  examinées 
de  nouveau,  et  jugées  enfin  sans  appel.  Ce  projet  donna  de 
vives  inquiétudes  aux  ariens.  Mais  l'empereur  Constance,  leur 
protecteur,  étant  alors  en  guerre  contre  Sapor,  avait  besoin  du 
secours  de  son  frère;  il  n'osa  pas  refuser  ce  qu'on  lui  deman- 
dait. 

Le  concile  se  tint,  en  347,  à  Sardique  en  Illyrie,  aux  confins 
des  deux  empires,  afin  que  les  évèques  de  l'un  et  de  l'autre  pus- 
sent s'y  rendre  plus  commodément  (2).  Ils  étaient  au  nombre  de 
deux  cent  quatre-vingt-quatre,  d'après  saint  Athanase,  et  de  trois 
cent  soixante  et  quinze,  selon  d'autres.  Le  pape  saint  Jules  y 
envoya,  en  qualité  de  légats,  les  prêtres  Archidame  et  Philoxème 
et  le  diacre  Léon,  chargés  avec  Osius  de  présider  le  concile.  Les 
évoques  de  l'Orient  étaient  environ  quatre-vingts ,  presque  tous 
ariens.  Au  défaut  de  bonnes  raisons ,  ils  amenèrent  avec  eux 
deux  officiers  de  l'empereur,  afin  de  dominer,  comme  ils  avaient 
fai*  au  conciliabule  de  Tyr.  Mais  ils  trouvèrent  à  Sardique 
une  assemblée  bien  différente  et  incapable  de  se  laisser  inti- 


\i)  Sozomène,  Yist.  eccl.,  liv.  2. 

(2)  La  date  jusqu'ici  adoptée ,  de  347,  pour  le  concile  de  Sardiqw 
doit  être,  selon  Darras,  remplacée  par  celle  de  343,  par  suite  de  nou- 
velles découvertes  historiques. 

i  Cours  d'histoire.  21 


322  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

mider  par  l'appareil  de  la  puissance  séculière.  L'empereuf 
Constant,  d'ailleurs,  avait  défendu  de  la  manière  la  plus  for- 
melle de  laisser  entrer  aucun  laïque  au  concile,  et  de  gêner  en 
rien  la  liberté  des  suffrages.  Athanase ,  contre  l'attente  de  ses 
ennemis,  y  paraissait  avec  toute  la  sécurité  de  l'innocence  et 
semblait  les  défier,  assuré  qu'il  était  de  gagner  sa  cause,  devant 
des  juges  sans  passions  et  qu'on  ne  pourrait  convaincre  que  par 
des  preuves  solides.  —  Plusieurs  autres  évoques  maltraités  par 
les  sectaires  les  y  attendaient  aussi ,  tenant  en  main  les  chaînes 
dont  on  les  avait  injustement  chargés.  —  Ce  spectacle  décon- 
certa les  ariens,  et  ils  prirent  le  parti  de  ne  pas  paraître  à 
l'assemblée.  On  eut  beau  leur  représenter  qu'il  fallait,  ou  ne 
pas  venir  au  lieu  du  concile,  ou  assistera  ses  séances;  qu'il 
leur  importait  d'être  confrontés  avec  ces  adversaires ,  contre  qui 
ils  se  vantaient  d'avoir  de  si  fortes  raisons;  qu'après  ce  juge- 
ment contradictoire,  ceux-ci  n'auraient  plus  à  se  plaindre  d'être 
condamnés  sans  avoir  été  entendus;  et  qu'une  sentence  si 
solennellement  confirmée  demeurerait  à  jamais  irrévocable  , 
etc.;  la  voix  de  la  conscience  leur  criait  encore  plus  haut, 
qu'ils  ne  sortiraient  point  victorieux  d'une  assemblée  canonique. 
Ils  repartirent  donc,  la  nuit,  pour  l'Orient,  sous  prétexte  qu'ils 
ne  pouvaient  faire  partie  d'un  concile  qui  communiquait  avec 
Athanase,  excommunié  à  Tyr,  et  qu'un  ordre  de  l'empereur 
Constance  leur  enjoignait  de  s'en  retourner,  pour  célébrer  une 
victoire  remportée  sur  les  Perses.  —  A  propos  de  cette  fuite 
honteuse,  M.  de  Broglie,  dans  son  livre  :  L'Eglise  et  l'Empire 
au  quatrième  siècle ,  dit  :  «  Dieu  permit  que  l'Eglise  donnât  alors 
un  douloureux  spectacle ,  bien  propre  à  troubler  l'esprit  encore 
incertain  des  peuples,  à  contrister  ses  enfants  et  à  réjouir  ses 
ennemis.  »  Ces  paroles  renferment  au  moins  une  étrange  dis- 
traction. Ce  n'est  pas  l'Eglise,  ce  sont  les  adversaires  de  l'Eglise 
qui  *  donnent  ici  un  douloureux  spectacle.  »  Comment  peut-on 
changer  ainsi  les  rôles ,  et  imputer  à  l'Eglise  la  honteuse  con- 
duite des  ariens  (1)? 

La  fuite  précipitée  de  ces  sectaires  était  déjà  une  justification 
d' Athanase.  Néanmoins  ,.  pour  ôter  tout  prétexte  à  ses  ennemis, 

(1)  Univers  ,31  mai  1857. 
f 


QUATRIEME    S.1ECLE. 


123 


les  Pères  de  Sardique  voulurent  qu'il  se  justifiât  lui-même.  Le 
saint  démontra  si  clairement  son  innocence  et  l'indignité  des 
procédés  employés  contre  sa  personne  et  contre  son  clergé,  que 
les  évêques  ne  purent  retenir  leurs  larmes,  et  ils  lui  donnèrent 
les  marques  de  l'affection  la  plus  touchante.  —  Après  la  cause 
du  patriarche  d'Alexandrie ,  on  examina  celle  des  autres  pré- 
lats déposés,  et  ils  furent  de  nouveau  tous  rétablis  dans  leurs 
églises. 

Le  concile  fit  ensuite  plusieurs  règlements  de  discipline,  qui 
ne  tardèrent  pas  à  être  reçus  en  Orient  comme  en  Occident.  Les 
évoques  de  Sardique  déférèrent  au  Pape  tout  ce  qu'ils  avaient 
fait;  et,  dans  leur  lettre  synodale,  que  saint  Hilaire  de  Poitiers 
nous  a  conservée ,  ils  disent  :  «  C'est  une  chose  excellente  et 
entièrement  conforme  à  l'ordre,  que,  de  toutes  les  provinces, 
les  pontifes  du  Seigneur  réfèrent  à  leur  chef,  c'est-à-dire,  au 
Siège  de  Pierre.  » 

Gomme  la  plupart  des  évoques  qui  composaient  le  concile  de 
Sardique  avaient  assisté  au  concile  de  Nicée,  qu'Osius  avait  pré- 
sidé l'un  et  l'autre ,  et  que  les  Pères  de  Sardique  n'avaient 
dressé  aucun  formulaire  de  foi,  mais  embrassé  sans  addition  ni 
changement  le  symbole  de  Nicée,  on  regarda  communément  le 
concile  de  Sardique  comme  la  suite  et  le  complément  du  pre- 
mier (1).  Ses  canons  furent  écrits  à  la  suite  de  ceux  de  Nicée, 
dans  le  même  recueil,  sous  la  même  rubrique;  de  là,  l'usage 
de  les  désigner  quelquefois  par  le  même  nom,  et  de  les  appeler 
tous  canons  de  Nicée.  Cette  indication  était  surtout  usitée  en 
Occident.  —  Pour  s'être  conformés  à  cet  usage,  plusieurs 
papes,  entre  autres,  saint  Célestin  Ier,  ont  été  traités,  par  quel- 
ques auteurs  protestants,  de  fourbes  et  de  faussaires,  comme 
s'ils  eussent  inventé  et  cité,  à  leur  profit,  des  canons  qui  n'exis- 
taient pas  du  tout.  Mais,  ces  brutales  épithètes  se  retournent 
contre  ceux  qui  les  ont  employées,  et  ne  font  que  révéler,  une 
fois  de  plus,  leur  haine  aveugle,  leur  fourberie  ou  leur  ignorance. 


Canons 
du  concile 
de  Sardique. 


(4)  C'est  pour  cela,  et  parce  qu'on  n'y  vit  aucun  représentant  des 
d'Arménie,  de'  Perse,  de  Mésopotamie  où  l'arianismc  n'avait, 
icore  pénétré,  qu'ordinairement  on  ne  lui  donne  pas  rang  entre 
les  conciles  œcuméniques.—  Baronius  et  plusieurs  autres,  le  distin- 
guant de  celui  de  Nicée,  ne  contestent  pas  son  œcuraénicité. 


324  COURS   DHISTOIRE   feOCLESlASTIQCfi. 

Les  règlements  disciplinaires  de  Sardique  sont  contenus  dans 
vingt  canons.  —  Plusieurs  confirment  ou  expliquent  les  règles 
déjà  établies  sur  l'ordination  des  évêques,  sur  leur  juridiction 
et  sur  le  devoir  de  la  résidence.  —  Il  est  défendu,  en  outre,  de 
choisir  les  évèques  parmi  les  fidèles  nouvellement  baptisés,  ou 
parmi  ceux  qui  n'auraient  pas  exercé  longtemps  les  fonctions 
de  lecteur,  de  diacre  ou  de  prêtre.  —  On  défend  encore  d'en 
établir  dans  les  petits  bourgs,  pour  ne  pas  avilir  la  dignité 
épiscopale.  C'était  aussi,  dit  Baronius,  pour  condamner  l'usage 
des  ariens,  qui,  afin  de  récompenser  ou  d'encourager  leurs 
partisans  et  de  grossir  le  nombre  de  leurs  protecteurs,  nom- 
maient des  évèques  dans  des  lieux  qui  pouvaient  à  peine  occu- 
per un  prêtre.  —  Les  canons  les  plus  importants  regardent  les 
jugements  concernant  les  évêques ,  et  le  droit  d'appel  au  Pape. 
—  Le  troisième  se  termine  par  une  proposition  d'Osius  conçue 
en  ces  termes  :  «  Si  un  évèque,  condamné  pour  une  cause 
quelconque,  se  tient  tellement  assuré  de  son  bon  droit,  qu'il 
veuille  être  jugé  de  nouveau  par  un  concile,  honorons,  si  vous 
le  trouvez  bon ,  la  mémoire  de  saint  Pierre ,  en  sorte  que  ceux 
qui  auront  examiné  la  cause  écrivent  à  l'évèque  de  Rome.  S'il 
est  d'avis  qu'on  la  révise,  il  choisira  des  juges;  s'il  ne  croit  pas 
qu'il  y  ait  lieu  d'y  revenir,  on  s'en  tiendra  à  ce  qu'il  aura 
décidé.  »  —  Le  quatrième  de  ces  canons  porte  que,  si  un  évèque 
déposé  par  le  jugement  des  prélats  voisins,  déclare  qu'il  veut 
l'aire  examiner  sa  cause  à  Rome ,  on  ne  devra  point  ordon- 
ner d'évêque  à  sa  place ,  avant  que  le  Pape  ait  prononcé  sur  cet 
appel.  Le  condamné,  dit  le  concile,  demandera  au  Pontife 
romain  d'envoyer  un  prêtre  à  latere,  pour  présider  les  débats  : 
Ut  de  latere  suo  presbyterum  mittat.  —  Le  septième  est  ainsi 
conçu  :  «  Quand  un  évèque  déposé  par  le  concile  de  la  province 
aura  formé  appel  et  porté  sa  cause  à  Rome,  si  le  Pape  juge  à 
propos  que  l'affaire  soit  examinée  de  nouveau ,  il  lui  sera  libre, 
en  vertu  de  son  autorité,  d'envoyer  des  commissaires  pour  juger 
avec  les  évèques,  ou  de  décider  que  ceux-ci  pourront  seuls  ter- 
miner l'affaire.  » 
TroiST1  Ellies  Dupin,  Van-Espen,  Basnage,  Quesnel,  Fébrorius,  ont 
confirmé  par  prétendu  trouver  dans  ces  différents  canons ,  l'origine  des  ap- 
«teSaidique.    Pe's  &u  Saint-Siège.  Selon  eux,  ils  étaient  complètement  in- 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  325 

connus  avant  le  concile  de  Sardique.  De  plus,  cette  formule 
conditionnelle  du  troisième,  «  si  vous  le  trouvez  bon,  »  leur 
paraît  démontrer  qu'il  s'agit  d'un  droit  tout  facultatif  et  libre- 
ment établi  par  le  concile,  et  non  pas  d'une  prérogative  ina- 
liénable ,  attachée  primitivement  par  'Jésus-Christ  à  la  pri- 
mauté de  Pierre  et  de  ses  successeurs.  —  Le  P.  Stéphanucci, 
savant  jésuite  italien,  a  réfuté  la  première  de  ces  assertions, 
en  recueillant,  malgré  la  rareté  des  monuments  primitifs,  jus- 
qu'à dix  exemples  de  semblables  appels ,  dans  les  temps  qui 
précèdent  le  concile  de  Sardique  (i).  —  Quant  à  la  seconde, 
Receveur  fait  observer  que  ni  le  fond  ni  la  forme  du  troisième 
canon  ne  peuvent  y  donner  lieu;  car  il  ne  s'agit  pas  d'un  appel 
formé  devant  le  Saint-Siège  par  un  évèque  condamné,  mais 
d'une  démarche  à  faire  par  les  juges  eux-mêmes,  pour  rendre 
honneur  au  souverain  Pontife,  en  lui  soumettant  la  cause,  avant 
qu'elle  soit  portée  devant  lui  par  un  appel;  c'est-à-dire  que,  si 
un  évèque  demande  la  révision  de  son  jugement,  au  lieu  de 
porter  l'affaire  à  un  autre  concile  et  devant  de  nouveaux  juges 
choisis  par  le  métropolitain  dans  les  provinces  voisines,  les  pre- 
miers pourront  en  écrire  au  chef  de  l'Eglise,  afin  qu'il  prononce 
ou  fasse  prononcer  par  d'autres.  Gomme  on  le  voit ,  ceci  n'a 
rien  de  commun  avec  l'appel  proprement  dit,  interjeté  devant 
le  Pape  par  le  condamné  lui-même.  Dans  aucune  jurisprudence, 
on  ne  trouvera  jamais  qu'il  y  ait  obligation  pour  un  juge  de 
déférer  sa  propre  décision  à  un  autre  tribunal,  même  supérieur. 

(4)  Ie»-  siècle.  —  Les  chrétiens  d'Antioche  ,  après  la  décision  de 
leurs  pasteurs,  recourent  à  Jérusalem  ,  à  Pierre.  [Act.  Ap.,  c.  45.)  — 
Les  prêtres  de  Gorinthe,  déposés  dans  une  émeute,  portent  leurs 
plaintes  au  pape  saint  Clément.  [Epist.  Clem.)  —  ne  siècle.  —  Mar- 
cion ,  piètre  de  Synopo ,  excommunié  par  son  évèque ,  a  recours  à 
Rome  pour  être  absous.  'Saint  Epiph.,  Hwr.  42.)  —  Montanus.  Flo- 
rianus,  Blascus  et  autres  cataphrygiens,  condamnés  par  Apollonius , 
évèque  d'Ephèse,  et  par  plusieurs  synodes  de  Phrygie  et  d'Asie  en 
appellent  à  Rome.  (Eus.,  Liv.  5,  c.  15-48.)  —  me  siècle.  —  Appels  de 
Fortunat,  de  Félicissimeetde  quatre  autres  prêtres  africains.  (Saint  Cy- 
pricn,  Ep.  49.)  —  Dans  les  siècles  suivants,  les  appels  à  Rome  sont  si 
fréquents,  que  Dupin  accuse  les  papes  Jules,  Zozime,  Boniface,  Léon  I*rf 
Vigile,  Pelage  II  et  Grégoir.;  le  Grand  de  les  avoir  étendus  à  l'infini. 
[De  ant.  eccl.,  diss.  2,  c.  \.  —  De  appel,  ad  Rom.  pontif.,  p.  47, 1)7.  — 
Trad.,  Instit.  év.,  tom.  III.  —  Hist.  de  l'inf.  des  Papes,  t.  II,  p.  ii-i.) 


326  corn*  n'msTOTTttf  ecclésiastique. 

Primautc  Après  cela,  la  formule  :  «  Si  vous  le  trouvez  bon,  »  paraît  toute 
faussement  simple  et  naturelle.  Au  reste  ,  elle  se  trouve  souvent  employée 
attribua      dans  les  conciles,  pour  les  propositions,  même  les  moins  su- 

aux  canons        .    ..       ,  ... 

de  sardique.    jettes  a  contestation. 

D'autres  novateurs,  enchérissant  sur  les  premiers,  ont  pré- 
tendu trouver  dans  les  canons  de  Sardique,  non-seulement 
l'origine  du  droit  d'appel,  mais  celle  de  tous  les  autres  droits 
actuellement  exercés  par  le  Saint-Siège.  D'après  eux,  avant 
ce  concile,  le  Pape  n'était  qu'un  évèque  en  tout  semblable  aux 
autres.  —  Mais,  aveuglés  par  leurs  préjugés,  ils  ne  font  pas 
attention  que  le  concile  même ,  dont  ils  veulent  que  les  canons 
aient  jeté  le  fondement  de  la  primauté  du  Pape,  avait  été  présidé 
par  deux  simples  prêtres  et  même  par  un  diacre ,  qui  domi- 
naient ainsi  l'assemblée  des  évèques,  par  cela  seul  qu'ils  re- 
présentaient le  pontife  romain.  Ils  oublient  que  le  grand  Atha- 
nase  et  plusieurs  autres  célèbres  évèques  de  l'Orient  avaient  été 
cités,  avaient  comparu  plusieurs  fois ,  et  en  avaient  appelé  eux- 
mêmes  à  Rome,  avant  le  concile  de  Sardique.  —  Ils  ne  veulent 
pas  se  rappeler  qu'à  Nicée ,  plus  de  vingt  ans  auparavant,  deux 
prêtres ,  parce  qu'ils  venaient  de  la  part  de  l'évèque  de  Rome, 
avaient  présidé  le  premier  concile  œcuménique,  ayant  au-des- 
sous d'eux  les  patriarches  et  tous  les  primats  de  l'Orient.  —  Ils 
ignorent  qu'au  11e  et  au  ier  siècle ,  on  recourait  à  Rome  de  la 
Grèce  et  de  l'Asie,  et  que  les  papes  saint  Victor  et  saint  Clé- 
ment répondaient  à  ces  appels,  comme  pontifes  suprêmes  de 
l'Eglise  universelle.  —  Ils  ne  comptent  pour  rien  les  belles  et 
décisives  paroles  de  saint  Irénée,  les  fréquents  exemples  de  saint 
Cyprien ,  etc.  —  Les  Pères  de  Sardique  ne  créèrent  donc  pas 
une  juridiction  et  des  prérogatives  nouvelles  pour  le  siège  de 
Rome;  ils  ne  firent  qu'honorer  et  maintenir  celles  que  cette 
chaire  principale  avait  reçues  Se  Jésus-Christ  dans  la  personne 
de  saint  Pierre.  —  Au  reste,  sur  ce  point  comme  sur  tant  d'au- 
tres, l'erreur  n'est  pas  d'accord  avec  elle-même;  car  aujourd'hui, 
plusieurs  de  ses  plus  célèbres  organes  renvoient  au  vme  ou  au 
ixe  siècle  l'origine  de  la  primauté  du  Pape  et  le  commencement 
de  son  influence  sur  l'Eglise  universelle  (1). 

■  (4)  Voyez  Essai  sur  le  Panthéisme. 


QUATRIÈME   STÈer.E, 


82 1 


Cependant  les  ariens,  qui  s'étaient  si  honteusement  enfuis  de 
Sardique,  se  retirèrent  à  Philippopolis  dans  la  Thrace ,  et  ils 
eurent  la  prétention  d'y  former,  eux  seuls,  le  concile  qui  devait 
pacifier  l'Eglise.  Ils  poussèrent  l'audace  jusqu'à  excommunier 
les  prélats  les  plus  vénérables  :  Osius  de  Gordoue,  saint  Maxi- 
min  de  Trêves,  et  même  le  pape  saint  Jules.  Ils  publièrent  en- 
suite, une  longue  lettre  synodale  qu'ils  répandirent  de  tous 
côtés;  et  ils  la  datèrent  faussement  de  Sardique,  afin  de  lui 
donner  plus  d'autorité.  Mais  tous  leurs  efforts  furent  inutiles, 
et  leurs  mensonges  échouèrent,  cette  fois,  contre  la  fermeté  de 
l'empereur  Constant.  Ce  prince  ,  justement  indigné  de  la  fourbe 
hérétique,  informa  son  frère  des  véritables  décisions  de  Sar- 
dique; il  lui  déclara  qu'il  fallait  incontinent  replacer  sur  leurs 
sièges  Athanase  et  les  autres  évèques  catholiques,  dont  l'inno- 
cence y  avait  été  reconnue,  ajoutant  qu'au  besoin  il  irait  lui- 
même  les  rétablir,  à  la  tète  de  son  armée. 

Constance  intimidé  par  les  menaces  de  son  frère ,  écrivit  suc- 
cessivement trois  lettres  à  saint  Athanase ,  l'assurant  qu'il  pou- 
vait rentrer  sans  crainte  dans  son  église.  —  Dans  une  entrevue 
qu'ils  eurent  ensemble  à  Antioche,  l'empereur  demanda  au  saint 
évèque,  pour  les  ariens,  la  liberté  de  disposer  d'une  des  églises 
d'Alexandrie.  Athanase  sentit  le  piège,  et,  laissant  au  prince  la 
responsabilité  d'un  acte  qui  eût  été  un  scandale,  s'il  eût  procédé 
de  la  volonté  libre  d'un  prélat  orthodoxe ,  il  fit  observer  que 
les  catholiques  d'Antioche  n'avaient  pas  d'église,  les  ariens  les 
ayant  toutes  occupées,  et  il  dit  qu'il  lui  semblait  équitable  qu'on 
leur  en  cédât  au  moins  une.  Constance,  pris  à  l'improviste, 
n'ayant  pu  rendre  l'église  aux  catholiques  d'Antioche,  se  trouva 
dans  l'impossibilité  de  rien  exiger  d'Athanase  pour  les  ariens 
d'Alexandrie.  —  La  plupart  des  historiens  ecclésiastiques,  en 
rapportant  ce  fait,  n'y  ont  vu  qu'un  trait  d'habile  et  heureuse 
présence  d'esprit  de  saint  Athanase.  Un  historien  moderne  a 
cru,  bien  à  tort,  faire  plus  d'honneur  au  saint  patriarche  d'A- 
lexandrie, en  y  trouvant  une  preuve  de  son  libéralisme  chrétien, 
de  ses  instincts  généreux  et  des  vues  lumineuses  de  son  grand 
esprit,  par  V acceptation  de  la  libre  concurrence  et  de  la  lutte. 
—  Cette  étrange  illusion  ferait,  il  est  vrai,  de  saint  Athanase 
un  homme  de  notre  temps;  mais  il  est  évident  que  les  pâturages 


Conciliabule 

arien 

à 

Philippopolis 

dans 

la  Thrace. 

Au  357. 


L'empereur 
Constance 
demanda 
nnc  église 
d'Alexandrie 

pour 

les  ariens. 

Refus  habile 

de 


328 


COURS   D  HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


Fin  du 

second  exil 

de 

S.  Allianase. 

An  348. 


Constance, 
seul  maître 
de  l'empire , 

appuie 
l'arianisme 

de  toul 
son  pouvoir. 

An  353. 


de  l'erreur,  une  école  de  blasphème,  un  arsenal  de  sacrilèges, 
ne  peuvent  pas  être  ouverts,  au  péril  des  âmes,  par  un  pasteur 
qui  doit  donner  sa  vie  pour  sauvegarder  leur  foi.  Mieux  vaut 
donc,  pour  l'honneur  de  saint  Athanase,  l'appréciation  des 
siècles  chrétiens,  que  celle  de  notre  prétendu  libéralisme  mo- 
derne, mettant  sur  le  même  pied,  l'erreur  qui  est  la  mort  des 
consciences,  et  la  vérité  qui  en  est  la  vie. 

Après  l'entrevue  d'Antioche,  le  saint  patriarche  se  hâta  de 
retourner  à  son  église.  L'intrus  Grégoire  de  Cappadoce  était 
mort  depuis  peu.  Ce  fut  une  réjouissance  publique  à  Alexan- 
drie. Les  habitants  se  donnèrent  d'innocents  festins.  On  habilla 
les  pauvres  et  les  veuves  en  signe  de  joie;  chaque  maison  devint 
comme  une  église  où  l'on  rendait  à  Dieu  des  actions  de  grâces. 
De  jeunes  hommes  embrassèrent  la  vie  solitaire ,  et  plusieurs 
jeunes  personnes,  qui  se  destinaient  au  monde ,  consacrèrent 
leur  virginité  à  Jésus-Christ.  Plus  de  quatre  cents  évêques  de 
toutes  les  parties  du  monde  écrivirent  des  lettres  de  félicitation 
au  saint  patriarche.  L'empressement  pour  la  solennité  des 
Pâques  fut  tel  dans  Alexandrie,  que,  les  anciennes  églises  ne 
suffisant  pas,  on  fut  obligé  de  célébrer  cette  fête  dans  une 
grande  basilique  dont  on  n'avait  pas  encore  fait  la  dédicace. 

L'Eglise  triomphait  ainsi  par  les  soins  de  l'empereur  Cons- 
tant, lorsque  ce  prince,  âgé  seulement  de  trente  ans,  perdit 
l'empire  et  la  vie,  par  une  conjuration  inattendue.  On  lui  repro- 
chait de  négliger  le  gouvernement  et  d'abandonner  l'autorité  à 
ses  ministres.  Le  gaulois  Magnence  ,  parvenu  de  grade  en  grade 
jusqu'au  premier  rang  de  la  milice,  s'en  prévalut ,  et  prit  la 
pourpre,  pendant  que  l'empereur,  passionné  pour  la  chasse,  s'y 
livrait  tout  entier.  La  trame  fut  si  bien  conduite,  que  les  troupes, 
de  gré  ou  de  force,  reconnurent  le  rebelle  à  Autun,  où  se  trou- 
vait la  cour.  Constant,  pris  au  dépourvu,  se  sauva  du  côté  de 
l'Espagne.  Magnence  le  lit  poursuivre ,  et  ses  émissaires  l'attei- 
gnirent et  le  massacrèrent  sous  les  Pyrénées ,  en  350.  —  L'em- 
pereur Constance  marcha  aussitôt  contre  le  meurtrier  de  son 
frère.  Il  y  eut  deux  combats  terribles.  Magnence  s'y  battit  en 
héros  digne  d'une  meilleure  cause;  mais  les  vieilles  légions  du 
grand  Constantin,  brûlant  de  venger  son  fils,  déployèrent  une 
bravoure  que  rien  ne  put  arrêter.  Elles  restèrent ,  il  est  vrai, 


QUATRIEME   SIÈCLE 


329 


presque  toutes,  en  monceaux  sanglants,  sur  les  champs  de  ba- 
taille, mais  ce  fut  après  y  avoir  enterré  les  troupes  de  l'assassin 
de  Constant.  Magnence ,  vaincu  et  dépouillé,  s'abandonna  au 
désespoir  et  se  poignarda  lui-même,  en  353.  —  Ces  deux  révo- 
lutions politiques,  jointes  à  la  mort  de  Constantin  le  Jeune, 
tombé,  dix  ans  auparavant,  sous  un  poignard  fratricide,  rendi- 
rent l'empereur  Constance  maître  à  la  fois  de  l'Orient  et  de 
l'Occident. 

La  prospérité  de  ce  prince  fît  le  triomphe  de  la  cabale 
arienne,  qui,  se  voyant  ainsi  appuyée  ,  s'adressa  hardiment  au 
pape  Libère ,  successeur  de  saint  Jules  Ier,  pour  lui  demander 
la  déposition  d'Athanase.  Dans  une  conjoncture  aussi  critique , 
le  souverain  Pontife ,  par  cet  esprit  de  conciliation  et  de  paix 
qui  a  toujours  caractérisé  l'Eglise  romaine ,  crut  n'avoir  rien  de 
mieux  à  faire  que  d'assembler  un  concile.  Il  se  tint  à  Arles,  en 
353.  La  présidence  en  fut  confiée  à  Vincent,  évèque  de  Capoue, 
sur  qui  Libère  croyait  pouvoir  compter.  Mais  Vincent,  s'étant 
laissé  effrayer  par  la  fureur  des  hérétiques  et  par  les  menaces 
de  l'empereur,  signa  la  déposition  d'Athanase.  —  Profondément 
affligé  de  la  prévarication  de  son  légat ,  le  pape  Libère  écrivit  à 
Constance,  et  lui  envoya  Lucifer  de  Cagliari,  le  prêtre  Pancrace 
et  le  diacre  Hilaire ,  célèbres  par  la  fermeté  et  par  la  pureté  de 
leur  foi,  afin  de  régler  avec  lui  la  convocation  d'un  concile  gé- 
néral de  l'Orient  et  de  l'Occident.  Il  écrivit  en  même  temps  à 
saint  Eusèbe  de  Verceil  et  à  Fortunatien  d'Aquilée,  pour  les 
prier  de  joindre  leurs  efforts  à  ceux  de  ses  légats  auprès  du 
chef  de  l'empire.  —  L'empereur  consentit  à  la  réunion  d'un 
concile  ,  et  choisit ,  dans  ce  but,  la  ville  de  Milan.  Plus  de  trois 
cents  évèques,  surtout  de  l'Occident,  s'y  rendirent ,  en  355.  Ils 
s'assemblèrent  d'abord  dans  l'église,  sous  la  présidence  de  Lu- 
cifer de  Cagliari,  du  prêtre  Pancrace  et  du  diacre  Hilaire.  Avant 
de  traiter  l'affaire  de  saint  Athanase ,  Eusèbe  de  Verceil  proposa 
aux  Pères  de  signer  le  Symbole  de  Nicée.  Aussitôt  Denys, 
évêque  de  Milan ,  s'avança  pour  donner  cette  preuve  solennelle 
de  sa  foi  et  de  la  pureté  de  ses  intentions.  Mais  Valens  de  Murse, 
évèque  arien ,  lui  arracha  la  plume  des  mains ,  et  remplit 
toute  l'église  de  cris  tumultueux.  Les  prélats  catholiques  pro- 
testèrent contre  la  violence.  Alors  les  sectaires  s'émurent  tous 


Conciliabules 

d'Arles 
et  de  Milan. 


330  COURS  Ti'mSTOTRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

ensemble ,  avec  la  chaleur  d'un  parti  puissamment  protégé  et 
capable  de  tout  entreprendre.  Le  peuple  qui  était  dans  la  nef, 
indigné  de  voir  sa  foi  attaquée  par  les  évèques,  se  mit  à  crier 
qu'il  fallait  chasser  les  ariens ,  s'ils  ne  voulaient  pas  souscrire 
au  Symbole  de  Nicée.  Ceux-ci ,  craignant  le  peuple ,  se  retirè- 
rent au  palais  de  l'empereur,  et  un  ordre  de  ce  prince  y  appela 
tous  les  autres  évêques.  —  Dès  ce  moment,  on  ne  garda  plus 
aucune  forme  canonique.  Constance  s'érigea  en  maître  du  con- 
cile, et  ordonna  de  signer  la  condamnation  d'Athanase  sans 
aucune  discussion.  «  C'est  moi,  dit-il  aux  prélats,  c'est  moi 
qui  suis  son  accusateur,  vous  ne  pouvez  élever  de  doute  sur  ma 
parole,  et  ce  que  je  veux  doit  vous  servir  de  règle.  Obéissez, 
ou  vous  serez  bannis.  »  Les  évèques  orthodoxes  protestèrent 
avec  fermeté  contre  une  semblable  tyrannie.  Leur  courageuse 
remontrance  ne  fît  qu'irriter  l'empereur;  il  tira  lui-même  son 
épée  contre  les  prélats ,  et  commanda  de  les  traîner  au  supplice; 
puis,  changeant  aussitôt  d'avis,  il  les  fit  renfermer  dans  un 
noir  cachot,  au  nombre  de  cent  quarante-sept.  —  Du  cachot, 
le  despote  les  envoya  en  exil.  Saint  Eusèbe  fut  relégué  dans  la 
Palestine;  Lucifer  de  Cagliari  dans  la  Syrie,  et  saint  Denys  de 
Milan  dans  la  Cappadoce.  —  A  la  fin,  par  faiblesse  ou  par 
surprise,  beaucoup  de  prélats  souscrivirent  à  la  condamnation 
de  saint  Athanase. 

Jaloux  surtout  d'avoir  l'acquiescement  du  souverain  Pontife, 
Constance  employa  à  son  égard  les  caresses  et  les  menaces  ;  il  le 
fit  même  comparaître  devant  lui  à  Milan;  mais  le  trouvant  iné- 
Exiidnpape    branlable,  il  le  chassa  de  Rome  et  le  relégua  à  Bérée  dans  la 
Litwe.       Thrace,  en  355.  La  faction  des  ariens  lui  donna  aussitôt  un 
An  355.      successeur,   et   choisit   un    archidiacre   de   l'Eglise  romaine , 
nommé  Félix.  Mais  le  clergé  et  les  fidèles  se  montrèrent  si  atta- 
chés aux  saintes  règles  et  si  dévoués  au   pape  Libère,  que 
Félix  ne  put  obtenir  l'entrée  d'aucune  église.  Il  fut  ordonné  par 
les  ariens  dans  le  palais  impérial.  —  Cependant,  quoique  choisi 
par  les  hérétiques  et  en  communion  avec  eux ,  Félix  ne  se  dé- 
partit jamais  de  la  foi  de  Nicée.  D'après  de  graves  autorités ,  il 
aurait  même  été  décapité  par  ordre  de  l'empereur  Constance. 
Au  temps  de  Baronius,  en  1582,  son  tombeau  fut  providentielle- 
ment retrouvé  avec  le  titre  de  martyr.  L'Eglise  a  laissé  son  nom 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  331 

au  catalogue  des  papes  légitimes  et  dans  les  diptyques  des 
saints.  Vraisemblablement,  Libère,  en  partant  pour  l'exil,  au- 
rait pourvu,  dit  M.  Darras,  par  une  démission  donnée  en  vue 
du  bien,  à  la  possibilité  régulière  d'une  élection  pontificale.  Ces 
difficultés  accumulées  accusent  de  plus  en  plus  l'altération  des 
monuments  par  la  cabale  arienne,  sous  le  règne  si  funeste  de 
Constance. 

Furieux  de  n'avoir  pour  lui  aucun  personnage  recommandable,  Demi,.™ 
l'empereur  voulut  gagner  le  célèbre  Osius,  et  il  le  manda  à  sa  «na»  d'Odw. 
cour.  Ce  seul  évoque  lui  paraissait  en  valoir  une  infinité 
d'autres.  Il  était,  en  effet,  le  plus  grand  homme  de  l'Eglise  An 357©» sa. 
après  saint  Athanase.  Ses  cheveux  avaient  blanchi  dans  les 
combats  du  Seigneur.  Cent  ans  d'une  vie  sainte  et  soixante  ans 
d'épiscopat  lui  avaient  attiré  la  vénération  universelle.  On  l'ap- 
pelait le  père  des  évêques.  Il  avait  confessé  la  foi  sous  le  tyran 
Maximien,  et  il  fut  longtemps  le  conseil  du  grand  Constantin. 
L'Eglise  lui  avait  confié  les  missions  les  plus  importantes,  et 
saint  Athanase  dit  «  qu'il  avait  gouverné  tous  les  conciles  de  son 
temps.  »  —  Quand  ce  respectable  vieillard  comparut  devant 
Constance,  il  l'étonna  tellement  par  la  fermeté  de  ses  réponses, 
que  l'empereur  fut  saisi  de  crainte  et  le  laissa  en  paix.  Osius 
retourna  à  Cordoue.  Mais  le  despote,  revenant  bientôt  à  ses 
premiers  sentiments ,  lui  commanda  d'obéir  en  le  menaçant  de 
sa  colère  s'il  résistait  encore.  Osius  répondit  en  ces  termes  :  «  A 
l'empereur  Constance,  salut  en  Notre  Seigneur  Jésus-Christ. 
Prince,  croyez-en  à  mon  expérience  et  à  mes  cheveux  blancs. 
J'ai  assisté  au  concile  de  Nicée  et  à  celui  de  Sardique;  je  sais 
ce  qui  y  fut  décidé;  je  connais  la  vérité,  vous  êtes  dans  l'erreur. 
Ne  faites  plus  présider  les  conciles  par  des  préfets  et  par  des 
comtes,  alors  la  voix  de  la  vérité  se  fera  entendre  à  vos  oreilles. 
Ne  vous  mêlez  pas  des  affaires  ecclésiastiques;  ne  commandez 
point  sur  ces  matières,  mais  apprenez  plutôt  de  nous  ce  que 
voua  devez  savoir.  Dieu  vous  a  confié  l'empire,  et  à  nous  ce  qui 
l'Eglise.  Comme  celui  qui  entreprend  sur  votre  gouver- 
nement, viole  la  loi  divine,  craignez  à  votre  tour,  qu'en  vous 
arrogeant  la  connaissance  des  affaires  de  l'Eglise,  vous  ne  vous 
rendiez  coupable  d'un  grand  crime.  Il  est  écrit  :  Rendez  à  César 
ce  qui  est  à  César,  et  à  Dieu  ce  qui  est  à  Dieu.  Il  ne  nous  est  pas 


332  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

permis  d'usurper  l'empire  de  la  terre,  ni  à  vous,  seigneur,  de 
vous  attribuer  aucun  pouvoir  sur  les  choses  saintes.  J'ai  con- 
fessé la  foi  sous  Maximien-Hercule,  votre  aïeul;  si  vous  voulez 
jouer  le  même  personnage  que  cet  ennemi  de  Dieu ,  je  suis  prêt 
à  tout  souffrir  plutôt  que  de  trahir  la  vérité,  et  je  vous  déclare 
que  je  renonce  à  votre  communion,  si  désormais  Votre  Majesté 
m'écrit  d'une  manière  si  peu  digne  d'un  prince  chrétien.  »  — 
Constance  irrité  contraignit  le  prélat  de  comparaître  une 
seconde  fois  devant  lui.  Arrivé  à  la  cour,  où  on  le  retint 
une  année  entière ,  le  vénérable  centenaire*  y  fut  accablé  d'ou- 
trages. On  le  chargea  même  de  coups,  et  on  l'appliqua  à 
de  rudes  tortures.  Le  poids  de  l'âge  et  les  mauvais  traitements 
affaiblissant  son  esprit  et  son  courage,  il  souscrivit,  selon  saint 
Hilaire  et  l'historien  Socrate,  une  formule  de  foi  arienne,  la 
seconde  de  Sirmium,  sans  vouloir  toutefois  condamner  saint 
Athanase.  —  D'après  Sozomène,  au  contraire,  Osius  aurait 
signé  la  troisième  formule  de  Sirmium.  —  Saint  Athanase  rap- 
porte qu'Osius,  vaincu  par  les  tourments,  consentit  à  commu- 
niquer avec  les  évèques  ariens ,  mais  il  ne  dit  pas  qu'il  eût  rien 
souscrit  de  contraire  à  la  foi.  —  Sulpice-Sévère  ne  peut  s'empê- 
cher d'en  douter,  bien  qu'il  en  parle  comme  d'un  bruit 
répandu.  On  peut  donc  croire,  conclut  Receveur,  que  les 
ariens ,  après  avoir  forcé  Osius  à  communiquer  avec  eux ,  profi- 
tèrent de  cette  faiblesse  pour  le  calomnier,  en  l'accusant  ensuite 
d'avoir  embrassé  leurs  erreurs.  Il  n'est  guère  probable,  en  effet, 
qu'il  ait  voulu  approuver  l'hérésie,  tandis  qu'il  refusait  de  signer 
la  condamnation  d'Athanase.  Darras  rejette  absolument  l'acte  de 
faiblesse  prêté  à  Osius,  c'est  une  calomnie  arienne  ajoutée  à 
mille  autres.  Saint  Epiphane,  qui  avait  vu  la  souscription  prêtée 
à  Osius,  la  traite  de  pièce  apocryphe  (1).  —  Quoi  qu'il  en  soit, 
revenu  dans  son  église,  où  il  mourut  peu  de  temps  après,  en 
357  ou  358,  Osius  protesta,  d'une  manière  authentique  et  par 
forme  de  testament,  contre  la  violence  qui  lui  avait  été  faite, 
et  le  scandale  qu'on  lui  prêtait.  Il  anathématisa  l'Arianisme, 
exhorta  tout  le  monde  à  le  rejeter;  puis,  «  le  vieillard  abraha- 


(1)  Voir  une  dissertation  sur  l'innocence  d'Osius,  Le  Monde,  10 
avril  1862. 


QUATRIEME    SIÈCLE.  333 

mique,  le  patriarche  des  évoques,  le  grand  Osius,  »  comme 
parle  saint  Athanase,  «  s'endormit  daos  le  Seigneur,  en  commu- 
nion avec  toute  la  catholicité.  »  Saint  Augustin  affirme  la  même 
chose,  et  ajoute  que  «  ce  ne  fut  pas  seulement  l'Espagne,  mais 
l'univers  entier  qui  pleura  la  mort  du  grand  Osius.  » 

L'orage  qui  avait  ébranlé  les  Pères  de  Milan ,  frappé  le  pape 
Libère  et  renversé  le  grand  Osius  de  Gordoue ,  éclata  avec  plus 

de  fureur  encore  sur  le  patriarche  d'Alexandrie.  En  356,  les      Troisième 

exil  i\c 
ariens  avaient  élu  à  sa  place  le  fils  d'un  foulon,  nommé  George,    s.  Aibanase. 

cappadocien  comme  son  prédécesseur  Grégoire,  et  encore  plus  De35(Tà3(j2 
méchant  que  lui.  George,  dit  saint  Grégoire  de  Nazianze,  «  vil 
d'origine,  plus  vil  de  cœur,  »  ne  se  donnait  pas  la  peine  de 
paraître  vertueux  ni  même  honnête  homme.  Sans  éducation, 
sans  foi,  sans  mœurs,  sans  profession,  et  plutôt  païen  qu'héré- 
tique, tel  fut  l'évèque  que  les  ariens  substituèrent  à  saint  Atha- 
nase. Cinq  mille  légionnaires,  le  casque  en  tète,  l'épée  nue  à  la 
main,  envahirent  la  principale  église  d'Alexandrie,  où  se  trouvait 
le  saint  au  milieu  de  son  troupeau.  Les  portes  furent  brisées. 
Les  soldats  renversèrent  tout  pèle-mèle  sur  leur  passage  : 
hommes,  femmes  et  enfants.  Le  tumulte  était  effroyable.  Les 
catholiques  firent  à  leur  pasteur  un  rempart  de  leurs  corps.  On 
se  pressait  tellement  autour  de  lui,  qu'il  en  fut  presque  étouffé. 
Contre  toute  attente,  cet  accident  le  sauva;  car,  à  la  faveur  du 
désordre,  on  le  sortit  au  milieu  des  autres  victimes  écrasées 
sous  les  pieds  des  soldats.  —  Revenu  de  son  évanouissement, 
Athanase  se  cacha  d'abord  dans  une  citerne  sèche;  il  s'enfonça 
ensuite  dans  les  déserts  de  Tabenne,  où  il  resta  six  ans  exposé  à 
des  dangers  continuels.  Ses  ennemis  envoyèrent  des  soldats 
pour  l'y  chercher,  et  ils  ravagèrent  toutes  les  solitudes,  en  com- 
mettant des  excès  et  des  crimes  inouïs.  Leurs  efforts  furent 
inutiles;  ils  ne  trouvèrent  point  Athanase.  —  Le  saint  docteur 
profita  de  son  exil  pour  visiter  les  parties  les  plus  reculées  de 
son  immense  diocèse.  Il  écrivit  aussi  à  l'empereur,  afin  de 
se  disculper  des  calomnies  dont  on  le  chargeait,  et  de  l'é- 
clairer sur  la  vraie  foi;  mais  ce  prince  persévéra  dans  son 
aveuglement ,  et  continua  la  persécution  partout  où  il  trouvait 
de  l'attachement  pour  la  foi  de  Nicée  et  pour  saint  Athanase. 
L'Eglise  des  Gaules ,  également  dévouée  à  l'une  et  à  l'autre, 


Sou  exil. 


ÎJ3i  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

ne  pouvait  pas  échapper  à  cette  épreuve.  L'histoire  nous  ap- 
prend, en  effet,  que  Saturnin,  évèque  d'Arles,  Paternus  de  Péri- 
gueux  et  Euphratas  de  Cologne,  séduits  par  l'hérésie,  tirent 
tous  leurs  efforts  pour  la  répandre  dans  ces  contrées;  mais  elle 
fut  vigoureusement  repoussée  par  les  autres  évoques ,  ayant  à 
leur  tète  saint  Maximin  de  Trêves,  et  surtout  saint  Hilaire  de 
Poitiers. 
s. «lare  Né  dans  cette  ville>  d'une  famille  noble,  Hilaire  employa  sa 
de  Poitiers,  jeunesse  à  l'étude  de  l'éloquence.  Il  s'acquit  une  si  grande  ré- 
putation, qu'il  était  regardé,  dans  un  âge  peu  avancé,  comme 
un  des  plus  savants  hommes  de  son  temps.  Nous  apprenons  de 
lui-même  qu'il  fut  élevé  dans  les  superstitions  du  Paganisme, 
et  que  Dieu  le  conduisit  par  degrés  à  la  connaissance  de  la  vé- 
rité. Les  simples  lumières  de  la  raison  lui  découvrirent  d'abord 
que  l'homme  ayant  été  créé  libre ,  n'était  placé  dans  le  monde 
que  pour  y  pratiquer  la  vertu;  et  que  ,  s'il  répondait  à  cette 
destination ,  il  ne  pouvait  manquer  après  cette  vie ,  d'être  ré- 
compensé par  un  être  suprême.  Il  se  mit  ensuite  à  chercher  la 
nature  de  cet  être  suprême,  et  le  résultat  de  toutes  ses  recher- 
ches fut  que  le  Polythéisme  renfermait  mille  absurdités,  et  qu'il 
ne  pouvait  y  avoir  qu'un  Dieu  essentiellement  éternel,  immua- 
ble, tout-puissant,  et  cause  première  de  tous  les  êtres.  Plein  de 
ces  réflexions ,  il  lut  les  saintes  Ecritures.  —  Ecoutons-le  ra- 
conter lui-même  l'impression  que  lui  fit  cette  lecture  :  c  Mon 
esprit,  dit-il,  se  portait  avec  ardeur  vers  Dieu;  il  comprenait 
qu'il  se  devait  tout  entier  à  Lui,  que  le  servir  était  sa  vraie 
noblesse.  Je  voyais  qu'il  devait  être  le  but  de  toutes  mes  espé- 
rances, et  que  ce  n'était  qu'en  sa  bonté  que  je  pouvais  trouver 
un  abri  tranquille  et  sûr  contre  les  maux  qui  nous  assiègent  en 
cette  vie.  Je  cherchais  Dieu  au  milieu  de  toutes  les  opinions 
émises  sur  sa  nature,  lorsque  je  tombai  sur  ces  Livres  que 
la  religion  des  Hébreux  donne  comme  l'œuvre  de  Moïse  et  des 
Prophètes ,  et  j'y  lus  ces  paroles  où  Dieu  dit  de  lui-même  :  Je 
suis  celui  qui  suis...  Tu  diras  aux  enfants  d'Israël  :  Celui  qui 
est  m'a  envoyé  vers  vous.  Cette  définition  de  l'être  divin  fut  un 
ravissement  pour  son  esprit.  "  Je  fus,  dit-il,  rempli  d'admiration 
pour  cette  définition  de  Dieu,  qui  exprime  d'une  manière  ac- 
cessible à  l'intelligence  humaine  la  nature  incompréhensible 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  335 

de  la  Divinité.  L'être,  en  effet,  est  ce  qui  est  le  plus  parfaite- 
ment conçu  en  Dieu,  et  ce  qui  le  fait  mieux  connaître;  car 
l'idée  de  l'être  exclut  toute  idée  de  fin  et  de  commencement. 
Ce  qui  est  par  soi-même  ne  peut  pas  ne  pas  être ,  et  ce  qui  est 
divin  ne  peut  ni  commencer  ni  finir.  Ces  seules  paroles  :  t  Je 
suis  Celui  qui  suis,  »  me  suffirent  donc  pour  connaître  l'éter- 
nité de  Dieu.  Mais  je  voulais  connaître  encore  sa  grandeur  et  sa 
puissance.  Elles  me  furent  révélées  dans  ces  paroles  :  «  Le  ciel 
est  mon  trône,  et  la  terre  l'escabeau  de  mes  pieds.  »  —  «Ou  irai-je, 
Seigneur,  pour  échapper  à  votre  esprit?  Si  je  monte  au  ciel,  vous 
y  êtes  ;  si  je  descends  aux  enfers,  je  vous  y  trouve  ;  si  je  prends  les 
ailes  de  la  colombe  pour  aller  à  Y  extrémité  des  mers,  c'est  votre 
main  qui  m'y  conduit.  »  Plus  j'approfondissais  Dieu,  et  plus  je 
voyais  qu'il  ne  pouvait  être  compris  par  l'intelligence  humaine, 
et  qu'il  devrait  être  cru.  Gomme  mon  esprit  était  enseveli  dans 
ces  pensées,  je  voulus  ajouter  la  doctrine  de  l'Evangile  à  celle 
des  Prophètes ,  et  je  lus  ces  paroles  :  Au  commencement  était  le 
Verbe,  et  le  Verbe  était  en  Dieu,  et  le  Verbe  était  Dieu;  et  le 
Verbe  s'est  fait  chair  ;  il  a  habité  parmi  nous;  et  à  tous  ceux 
qui  l'ont  reçu ,  il  leur  a  donné  le  pouvoir  de  devenir  eux-mêmes 
les  fils  de  Dieu.  »  A  ces  paroles ,  la  haute  intelligence  d'Hilaire 
entra  dans  une  nouvelle  extase.  «  Ma  raison,  s'écrie-t-il ,  s'élève 
au-dessus  des  connaissances  naturelles ,  et  découvre  une  science 
de  Dieu  qu'elle  ne  soupçonnait  pas;  elle  pénètre  au  sein  du 
Créateur,  et  y  découvre  le  Verbe  éternel  qui  se  fait  chair  pour 
habiter  parmi  nous  et  nous  élever  jusqu'à  lui  (1).  >  Quelle  ré- 
vélation inattendue ,  quel  sort  inespéré  !  étant  sortis  de  Dieu  par 
voie  de  création ,  il  nous  est  donné  de  rentrer  en  lui  par  voie 
d'adoption!  n'étant  que  son  ouvrage,  nous  sommes  appelés  r. 
devenir  ses  fils! 

Hilaire  ne  se  possède  plus,  il  ne  s'appartient  plus,  son 
esprit  n'est  pas  moins  satisfait  que  son  cœur.  Il  a  trouvé  plus 
qu'il  ne  cherchait,  plus  qu'il  n'ambitionnait.  La  foi,  après 
l'avoir  scrutée  à  fond ,  lui  paraît  si  assortie ,  si  appropriée  aux 
conceps  de  son  esprit,  aux  aspirations  et  aux  besoins  de  son 
cœur,  qu'elle  devient  pour  lui  comme  une  seconde  nature.  Ces 

(1)  Saint  Hilaire,  De  la  Trih.,  Uv.  <. 


335 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Variations 
et  décadence 

de 
l'arianisme. 


grands  mystères,  qui  révoltent  tant  d'intelligences  débiles,  de- 
viennent pour  lui  le  repos  et  le  soulagement  de  sa  raison.  Tels 
furent  les  moyens  par  lesquels  la  grâce  de  Dieu  amena  Hilaire 
à  la  connaissance  de  la  foi.  —  Dès  qu'il  eut  été  purifié  par  les 
eaux  du  baptême,  il  parut  un  homme  tout  nouveau.  Etant  encore 
laïque  et  marié,  il  possédait  déjà  toutes  les  vertus  du  sacerdoce. 
Aussi,  le  siège  de  Poitiers  étant  devenu  vacant ,  on  voulut  l'avoir 
pour  évèque.  Hilaire  fit  tous  ses  efforts  pour  empêcher  son  ordi- 
nation; mais  son  humilité  ayant  été  obligée  de  céder,  il  se 
sépara  de  sa  femme,  et  fut  sacré,  en  353.  Son  éminente  vertu 
et  sa  haute  capacité  jetèrent  un  tel  éclat ,  qu'elles  fixèrent  sur 
lui  les  regards  de  toute  l'Eglise.  —  Il  devint  bientôt  un  des  plus 
terribles  adversaires  de  l'arianisme.  Il  fut  l'Athanase  de  l'Occi- 
dent. Saturnin  d'Arles  ayant  fait  assembler  un  concile  à  Béziers, 
en  356,  dans  l'intention  d'y  faire  triompher  l'erreur  à  l'aide  de 
la  puissance  impériale,  Hilaire,  en  pleine  assemblée  et  sans  nul 
respect  humain,  démasqua  et  confondit  le  fauteur  de  l'hérésie. 
Saturnin,  se  sentant  incapable  de  tenir  tète  à  un  pareil  anlago- 
niste,  le  signala  à  l'empereur  comme  un  rebelle  et  un  brouillon, 
et  Constance  le  relégua  en  Phrygie.  Du  fond  de  son  exil ,  l'infa- 
tigable docteur  gouverna  lui-même  son  diocèse;  et,  en  Phrygie 
comme  en  Gaule ,  il  fit  à  l'hérésie  une  guerre  sans  relâche , 
tantôt  de  vive  voix,  tantôt  par  écrit.  — Rhodane,  évèque  de 
Toulouse,  fut  exilé  avec  saint  Hilaire,  et  mourut  dans  cette 
région  lointaine. 

L'arianisme  ayant  ainsi  à  sa  disposition  l'exil ,  les  tortures  et 
la  mort,  contre  les  plus  courageux  défenseurs  de  la  foi,  se 
croyait  à  la  veille  d'une  victoire  complète.  —  Mais,  soutenue 
d'en-haut,  l'Eglise  est  invincible.  —  Du  reste ,  l'erreur  a  cela  de 
particulier,  que  le  jour  de  son  triomphe  est  le  commencement 
de  sa  décadence;  car,  unis  pour  attaquer  la  vérité,  les  sectaires 
se  divisent  toujours  dans  l'enseignement  de  leurs  systèmes,  et 
dans  le  partage  des  dépouilles  de  leurs  communs  adversaires. 
Varier  dans  la  croyance,  disent  tous  les  docteurs  fondés  sur  u"e 
invariable  expérience,  est  la  loi  fondamentale  et  le  signe  carac- 
téristique de  l'erreur.  —  La  désunion  et  la  discorde  amènent 
ensuite  sa  ruine.  «  Si  Satan  est  divisé  contre  lui-même,  a  dit  l'Au- 
teur de  toute  vérité,  comment  son  royaume  pourra-t-il  subsister?» 


;;.->n. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  337 

La  guerre  intestine  se  manifesta  dans  le  camp  arien,  par  Tro1» 
différentes  formules  de  foi.  On  en  compte  trois  principales,  formules 
composées  à  Sirmium,  ville  de  la  Pannonie,  où  l'empereur  ^  foi  dressé» 
résidait  une  partie  de  l'année.  Les  ariens  en  avaient  déjà  fait  par 
cinq  auparavant.  En  vingt-cinq  ans,  on  leur  en  vit  composer  lesa™»s- 
près  de  cinquante.  —  La  première  formule  de  Sirmium  fut  Ans35i,  357, 
rédigée,  en  351,  par  Marc  d'Aréthuse,  et  souscrite  par  tous  les 
évoques  présents  au  concile,  au  nombre  d'environ  vingt-cinq. 
Voici  comme  saint  Athanase  parle  de  ces  prélats.  «  Il  faut  agir, 
dit-il,  avec  Basile  d'Ancyre,  président  du  concile,  et  ses  sem- 
blables, non  comme  avec  des  adversaires,  mais  comme  avec  des 
personnes  qui  ne  sont  pas  éloignées  de  recevoir  le  mot  consubs- 
tantiel  :  nous  ne  les  combattons  pas  comme  des  ariens  et  des 
ennemis  des  Pères,  mais  nous  discutons  avec  eux  comme  avec 
des  frères  d'accord  avec  nous  pour  le  sens,  en  débat  pour  le 
nom  seul.  »  —  Saint  Hilaire  s'exprime  en  ces  termes  sur  les 
mômes  évêques  signataires  de  la  première  formule  de  Sirmium  : 
<  0  hommes  zélés  pour  la  doctrine  apostolique  et  évangélique, 
la  splendeur  de  votre  foi  a  dissipé  les  ténèbres  de  cette  nuit  obs- 
cure de  l'hérésie!  Nous  espérons  voir  revenir  la  vraie  foi,  depuis 
que  vous  avez  repoussé  si  courageusement  les  attaques  de  ses 
perfides  ennemis.  »  — La  formule  adoptée  par  ces  prélats,  ainsi 
appréciés  par  saint  Athanase  et  saint  Hilaire,  se  trouve  à  peu 
de  chose  près,  toute  composée  des  paroles  de  l'Ecriture.  On 
y  condamne  expressément  ceux  qui  disent  que  le  Fils  est  tiré 
du  néant;  qu'il  fut  un  temps  où  il  n'était  pas;  qu'il  n'est  pas  de 
la  substance  du  Père,  mais  d'une  autre  substance;  qu'il  a  été 
fait  par  la  volonté  de  Dieu  comme  les  créatures,  ou  enfin  que 
sa  divinité  a  subi  quelque  changement  et  quelque  diminution.  • 
—  On  y  remarque ,  néanmoins ,  l'omission  affectée  du  mot  con- 
substantiel,  et  on  semble  établir  l'infériorité  du  Verbe  au  Père, 
en  disant  :  «  Nous  n'égalons  pas  le  Fils  au  Père ,  et  nous  le 
concevons  comme  lui  étant  subordonné.  »  Toutefois,  il  est 
possible  qu'on  veuille  marquer  par  là ,  non  pas  une  différence 
de  nature,  mais  une  relation  d'origine,  et  exprimer  simplement 
que  le  Fils  procède  du  Père,  et  qu'il  n'est  pas  comme  lui ,  sans 
principe  ei  non  engendré.  C'est  le  sentiment  de  saint  Hilaire, 
et  il  est  partagé,  dit  Darras,  par  tous  les  écrivains  ecc'ié&ias- 


338  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

tiques.  —  Il  suit  de  là  que,  si  l'on  doit  regarder  cette  première 
formule  de  Sirmium  comme  insuffisante,  parce  qu'elle  ne  ren- 
ferme pas  les  termes  consacrés  par  l'Eglise ,  on  peut  dire  néan- 
moins qu'elle  ne  contient  rien  qui  ne  soit  susceptible  d'un  sens 
orthodoxe.  C'est  le  jugement  qu'en  a  porté  saint  Hilaire,  dans 
son  Traité  des  Synodes ,  où  il  examine  et  discute  à  fond  cette 
première  formule.  Ce  jugement,  au  reste,  n'est  que  la  consé- 
quence et  la  confirmation  des  éloges  donnés  aux  signataires  de 
cette  formule  par  ce  prélat  et  par  saint  Athanase. 

La  seconde  formule  de  foi ,  dressée  à  Sirmium ,  en  357  ou  358, 
est  entièrement  hérétique.  Trois  ariens  fougueux ,  Ursace ,  Va- 
lens,  et  Potamius,  évèque  de  Lisbonne,  ce  dernier  gagné  à 
l'arianisme  par  le  don  d'une  terre  domaniale  que  lui  avait  fait 
Constance,  en  furent  les  principaux  rédacteurs.  Non-seulement 
le  terme  de  consubstantiel  en  fut  proscrit,  mais  on  y  déclara 
nettement,  «  que  le  Père  est  plus  grand  que  le  Fils  en  dignité, 
en  gloire  et  en  majesté,  et  par  conséquent  d'une  autre  nature 
que  lui.  »  —  Cette  profession  de  foi  est  celle  qu'Osius  est  accusé 
d'avoir  souscrite ,  comme  nous  l'avons  dit  d'après  saint  Hilaire. 

Cette  seconde  formule ,  qui  renversait  la  première ,  fut  rem- 
placée, en  358  ou  359,  par  une  troisième  qui  la  détruisit  à  son 
tour.  Ursace  et  Valens  ,  malgré  leurs  efforts,  ne  purent  dominer 
l'assemblée  qui  la  rédigea.  Bien  plus,  l'empereur  l'ayant  adop- 
tée, ces  deux  prélats,  dont  la  foi  variait  avec  les  circonstances, 
n'hésitèrent  pas  à  la  souscrire.  On  y  omit  encore,  il  est  vrai,  le 
mot  consubstantiel,  mais  on  exprima  la  vérité  catholique  par  des 
termes  équivalents.  Comme  on  y  condamnait  ceux  qui  préten- 
daient «  que  le  Fils  est  un  autre  Dieu  que  le  Père,  »  et  comme 
on  reconnaissait  €  qu'il  lui  est  semblable  en  toutes  choses,  »  on 
était  forcément  amené  à  conclure  que  le  Père  et  le  Fils  n'ont 
qu'une  seule  et  môme  substance.  C'est  pourquoi  saint  Hilaire  ne 
fait  pas ,  non  plus ,  difficulté  de  donner  un  sens  orthodoxe  aux 
diverses  expressions  de  cette  formule  ,  dans  son  Traité  des  Sy- 
nodes, qu'il  composa  vers  ce  temps  et  qu'il  envoya  aux  évoques 
de  la  Gaule.  —  Saint  Jérôme,  qui  la  traite  d'hérétique,  parce 
qu'elle  avait  été  rédigée  par  les  ariens  et  dans  une  intention 
perfide ,  n'hésite  pas  à  absoudre  d'erreur  ceux  qui  l'avaient 
adoptée  dans  son  sens  naturel* 


QUATRIÈME  SlfcCLB.  330 

On  a  prétendu  jusqu'ici  assez  communément  que  le  pape     Findei'exii 
Libère,  se  trouvant  alors  à  Sirmium,  souscrivit  la  première  de  du raP<^ll,ere- 
ces  formules  (1),  et  obtint  par  ce  moyen  la  fin  de  son  exil.  Ainsi      An  358. 
pensent,  entre  autres,  Baronius,  Bellarmin,  le  P.  Petau,  Wi- 
tasse,  Tournély  et  saint  Liguori.  Ce  fut  alors,  en  effet,  que  le 
pape  Libère  revint  à  Rome,  au  milieu  de  toutes  les  démonstra- 
tions de  la  joie  la  plus  vive,  selon  beaucoup  d'auteurs.  «  Libère, 
dit  saint  Jérôme,  rentra  dans  Rome  comme  un  vainqueur,  et  le 
peuple  alla  à  sa  rencontre  avec  une  grande  allégresse  (2).  »  — 
Félix  se  retira  dans  son  prœdolium  de  la  voie  Aurélia ,  où  il 
mourut  en  361.  D'autres,  comme  nous  l'avons  remarqué,  disent 
qu'il  fut  décapité  par  les  ariens. 

L'adhésion  de  Libère  à  une  des  formules  de  Sirmium  est,     ce  qu'il  faut 
cependant,  loin  d'être  certaine.  Car,  si  on  invoque  l'autorité  de     n^Zat 
Socrate ,  de  Théodoret,  de  Cassiodore ,  de  Sulpice-Sèvère  et  du  pape  Libère. 
deProsper  d'Aquitaine,  le  pape  Libère  n'a  rien   signé  du  tout. 
—  Sozomène,  il  est  vrai,  suppose  qu'on  voulut  lui  faire  signer 
la  première  formule  de  Sirmium;  mais  il  ajoute  que  le  saint 
Pape  s'y  refusa ,  et  remit ,  au  contraire ,  à  ses  obsesseurs  une 
formule  catholique,  qui  écariait  toute  équivoque  et  tout  subter- 
fuge; en  sorte  que  le  récit  de  Sozomène,  au  lieu  d'être  la  con- 
damnation de  Libère,  serait  plutôt  son  triomphe.  —  Au  reste, 
du  témoignage  de  Sozomène,  comme  de  celui  des  cinq  historiens 
graves  et  impartiaux,  qui  supposent  que  Libère  n'a  rien  sous. 
crit  du  tout ,  il  résulte  que  l'empereur  se  vit  forcé  de  renvoyer 


(1)  «  L'opinion  la  mieux  fondée  est  que  le  pape  Libère  a  souscrit  à 
la  première  formule  de  Sirmium,  formule  bonne  en  elle-même  et  que 
saint  Hilaire  a  justifiée.  »  [Compte-rendu  des  Conf.  de  Gren.,  par-Mer  î'é- 
vêq.,  1860.)  —  Libère,  dit  le  saint  et  savant  archevêque  de  Malines, 
n'a  jamais  rien  souscrit  de  contraire  à  la  foi,  et,  s'il  a  péché,  c'est 
toui  au  plus  en  souscrivant  privément  une  formule  de  foi  incomplète. 
Lettre  de  Mgr  Déchamps,  30  décembre  4869.  —Valois  et  Pagi  sou- 
tiennent que  le  pape  Libère  signa  la  troisième  formule.  —  Fleury  et 
les  auteurs  de  Y  Art  de  vérifier  les  dates  prétendent  qu'il  en  signa 
deux,  la  première  et  la  troisième;  mais  aucun  auteur  ancien  ne  le 
suppose  ni  directement  ni  indirectement.  [Hist.  de  l'infail.  des  Papes, 
tom.  I,  p.  242.) 

(2)  Quasi  victorem  Romam  intravisse.  .  .  cum  gaudio  populum  Roma- 
num  obviam  ivisse.  (Saint  Jérôme,  Chrome.) 


340  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

ce  pape  à  Rome ,  afin  d'apaiser  les  soulèvements  continuels  du 
peuple  qui  redemandait  sans  cesse  son  pasteur,  et  de  se  rendre 
aux  supplications  réitérées  des  dames  romaines.  Pour  dissi- 
muler cette  contrainte,  on  aurait  ensuite  fait  courir  le  bruit  qu'il 
avait  souscrit  à  ce  que  l'empereur  lui  demandait.  Rufin  dit  : 
«  Libère,  évoque  de  Rome,  était  rentré  dans  cette  ville  du  vivant 
de  Constance;  mais  je  ne  sais  pas  au  juste  si  l'empereur  le  lui 
accorda,  ou  parce  qu'il  avait  consenti  à  souscrire ,  ou  pour  faire 
plaisir  au  peuple  romain,  qui  l'en  avait  prié  à  son  départ  (1).  » 
Ce  dernier  sentiment  s'accorderait  mieux  avec  l'affection  du 
clergé  et  du  peuple  romain  pour  Libère ,  et  avec  l'allégresse  re- 
marquable que  causa  son  retour  (2).  Il  s'accorderait  mieux 
aussi  avec  la  vénération  que  l'antiquité,  dit  Fleury  lui-même, 
n'a  jamais  cessé  d'avoir  pour  la  mémoire  de  Libère;  avec  le 
respect  que  les  Pères  les  plus  saints  et  les  plus  illustres  de  ce 
temps-là,  saint  Epiphane,  saint  Basile,  saint  Ambroise,  le  pape 
saint  Sirice,  Gassiodore,  Théodoret,  etc.,  ont  toujours  professé 
pour  ce  pontife;  enfin,  avec  le  titre  de  saint  que  lui  donnent  les 
plus  anciens  Martyrologes  grecs  ou  latins ,  dont  un,  en  particu- 
lier, est  attribué  à  saint  Jérôme  (3).  —  La  souscription  de  Li- 
bère aux  formules  de  la  foi  de  Sirmium  n'est  donc  pas  certaine. 
De  savants  auteurs  la  nient,  dit  M.  de  Maistre,  et  leur  opinion, 
au  jugement  de  Bérault-Bercastel ,  ne  manque  pas  de  raisons  et 
de  preuves  (4). 

(4)  Rufin,  Hist.  eccl.,  liv.  8,  c.  37.  —  Socrate,  liv.  2,  c.  27.  —  Théo- 
doret, Hist.  eccl.,  liv.  2,  c.  43,  etc.  —  Gassiodore,  Hist.  trip.,  liv.  5, 
c.  48. 

(2)  Les  auteurs,  toutefois,  ne  sont  pas  unanimes  au  sujet  de  l'allé- 
gresse causée  par  le  retour  de  Libère;  quelques-uns,  au  contraire, 
parlent  de  plaintes  et  de  reproches  qui  lui  auraient  été  adressés  sur  sa 


(3)  Fleury,  Hist.  eccl.,  tom.  IV,  liv.  48,  p.  444.  —  Hist.  de  l'infail. 
des  Papes,  tom.  I,  p.  384-382-391.  —  Acta  Sanct,,  tom.  IV,  23  sept. 

(4)  On  objecte  quatre  auteurs  contemporains,  qui  parlent  de  la 
chute  du  pape  Libère,  savoir  :  saint  Athanase,  le  pape  Libère  lui- 
môme,  saint  Hilaire  et  saint  Jérôme;  mais  les  passages  objectés  sont 
loin  d'être  d'une  authenticité  certaine.  —  Saint  Athanase,  disent 
Rohrbacher  et  l'auteur  de  l'Histoire  de  l'infaillibilité  des  Papes,  parle 
de  la  chute  de  Libère,  et  dans  son  Apologie  contre  les  ariens,  et  dans 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  341 

De  plus,  parmi  ceux  qui  admettent  cet  acte  de  faiblesse  de 
la  part  de  Libère,  beaucoup  pensent,  avec  raison  ,  que  ce  pon- 
tife, depuis  longtemps  maltraité,  n'eut  pas  en  ce  moment  toute 
la  liberté  nécessaire.  «  Il  est  certain  dans  le  fait,  ditBossuet, 
dans  un  de  ses  derniers  ouvrages,  que  Libère  n'a  cédé  qu'à  la 
force  ouverte,  et  que  de  lui-même,  il  est  revenu  à  son  de- 
son  Histoire  aux  moines ,  mais  tout  le  monde  convient  que  Y  Apologie 
a  été  écrite ,  au  plus  tard,  en  350  ou  353 ,  c'est-à-dire ,  plusieurs  an- 
nées avant  que  Libère  fût  en  exil.  —  L'Histoire  des  ariens  adressée 
aux  moines  a  été  également  écrite  avant  l'époque  où  l'on  suppose  la 
chute  de  Libère,  ou  du  moins  avant  l'époque  où  saint  Athanase  eût 
pu  l'apprendre.  —  Les  endroits  où  il  est  parlé  de  la  chute  du  Pape 
seraient  donc  des  additions  postérieures,  faites  par  une  main  étran- 
gère ou  ennemie.  Les  ariens  ont  altéré  plusieurs  ouvrages  de  saint 
Athanase.  —  On  objecte  encore  contre  Libère  quatre  lettres  de  C9 
pontife,  dont  deux  surtout,  adressées  aux  évéques  d'Orient ,  contien- 
draient formellement  la  condamnation  de  saint  Athanase  ;  plusieurs 
paragraphes  du  livre  des  Fragments  historiques  de  saint  Hilaire  qui 
cite  ces  lettres,  en  les  accompagnant  de  critiques,  de  reproches  amers 
et  d'anathèmes  contre  Libère  ;  enfln  deux  passages  de  saint  Jérôme 
attestant  la  chute  de  ce  pape  :  Catalog.  scriptor.  ecclesiast.,  c.  97,  et 
Chronico  S.  Hieron.  ad  annum  352.  —  Mais  le  P.  Stilting,  d'une 
critique  généralement  si  éclairée  et  si  sûre ,  dans  une  longue  et  sa- 
vante dissertation  qui  se  trouve  inter  Acta  Sanctorum,  23  sept.,  a 
démontré  que  les  prétendues  lettres  du  pape  Libère,  soit  pour  le 
fond,  soit  pour  la  forme,  sont  évidemment  étrangères  à  la  plume  de 
ce  pontife,  et,  déplus,  inconciliables  avec  toute  l'histoire;  que  les 
Fragments  de  saint  Hilaire,  en  ce  qui  regarde  surtout  le  pape  Libère, 
remplis  d'erreurs  grossières,  sont  en  outre,  d'une  maladresse,  d'une 
imprudence ,  et  d'une  exagération  injuste ,  tout  à  fait  indignes  de 
saint  Hilaire;  et  que  les  deux  passages  de  saint  Jérôme  en  contradic- 
tion l'un  avec  l'autre,  offrent  des  preuves  notoires  de  supposition. 
«  De  la  chute  de  Libère ,  dit  le  docteur  Thomas  Mamachi ,  il  n'y  a 
pas  de  trace  dans  le  manuscrit  des  Chroniques  de  saint  Jérôme ,  que 
l'on  conserve  au  Vatican ,  et  qu'Holstenius  soutient  être  d'une  très- 
grande  antiquité,  admirandae  vetustatis.  »  —  Toutes  ces  pièces,  ainsi 
que  celles  prêtées  à  saint  Athanase,  ont  été  supposées  ou  altérées  par 
les  hérétiques,  dont  le  mensonge,  la  fourberie  et  la  ruse  ont  de  tout 
temps  formé  le  caractère  essentiel ,  comme  le  fait  si  bien  remarquer 
saint  Vincent  do  Lérins  dans  son  Commonitoire.  —  L'Orient  surtout, 
foyer  d'hérésie,  offre  une  réunion  de  faussaires  insignes,  dont  les 
noms  et  les  actes  audacieux  et  perfides  sont  signalés  ,  preuves  en 
mains,  dans  Y  Histoire  de  l'infaillibilité  des  Papes,  tom.  IT,  p.  151-160.— 
L'Histoire  des  ariens,  spécialement,  présente  une  collection  de  faux  à 


342  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

voir  (1).  »  Or,  «  tout  acte  extorqué  par  la  violence  ,  comme  le 
remarque  encore  Bossuet,  est  nul  de  plein  droit.  »  —  Voici, 
à  ce  sujet,  ce  que  les  cenluriateurs  de  Magdebourg  mettent 
dans  la  bouche  de  saint  Athanase;  et  ces  paroles,  si  elles  ne 
sont  pas  sûrement  du  saint  docteur,  prouvent  au  moins  que 
les  centuriateurs  croyaient  à  l'orthodoxie  du  Pape  :  «  Libère, 
dit  saint  Athanase,  cité  par  ces  ennemis  acharnés  de  l'Eglise 
et  des  Pontifes  romains ,  Libère ,  vaincu  par  les  souffrances 
d'un  exil  de  trois  ans  et  par  la  menace  du  supplice ,  a  souscrit 
enfin  à  ce  qu'on  lui  demandait;  mais  c'est  la  violence  qui  a 
tout  fait,  et  l'aversion  de  cet  évèque  pour  l'hérésie  n'est  pas 
douteuse.  »  —  €  Il  paraît,  continuent  en  leur  propre  nom  les 
centuriateurs,  que  tout  ce  que  l'on  a  raconté  de  la  souscription 
de  Libère,  ne  tombe  nullement  sur  le  dogme  arien,  mais  seu- 
lement sur  la  condamnation  d' Athanase.  Que  la  langue  du  pon- 
tife ait  prononcé  dans  ce  cas,  plutôt  que  sa  conscience,  cela  ne 
semble  pas  douteux;  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  Libère 
ne  cessa  de  professer  la  foi  de  Nicée  (2).  » 

Au  reste,  quand  il  aurait  joui  de  la  liberté  nécessaire,  il  ne 
serait  pas  tombé  dans  l'hérésie ,  puisqu'il  est  certain ,  par  le 
témoignage  de  saint  Hilaire  et  par  le  contenu  des  formules, 
qu'elles  offrent  un  sens  entièrement  orthodoxe.  —  Enfin ,  quand 
on  les  supposerait  hérétiques  et  librement  souscrites  par  le 

tous  les  degrés.  (Id.,  p.  458-362.)  —  Dupin  soutient  aussi  formelle- 
ment que  les  Fragments  historiques  ne  sont  pas  de  saint  Hilaire ,  et  il 
appuie  son  sentiment  sur  le  nombre  et  la  nature  des  erreurs  qu'on  y 
découvre ,  et  qu'il  est  impossible  d'attribuer  à  ce  Père.  —  Du  Perron 
affirme  que  les  Fragments  ont  été  recueillis  ou  composés  par  des  luci- 
fériens  du  ive  siècle.  —  En  admettant  l'authenticité  des  Fragments, 
dit  l'auteur  de  VRist.  de  l'infaill.,  nous  soutenons  que  les  quatre  lettres 
attribuées  à  Libère  ne  sont  pas  de  ce  pape ,  et  que  les  réflexions  qui 
les  accompagnent  ne  sont  pas  de  saint  Hilaire,  et  il  apporte,  à  l'appui 
de  son  assertion,  des  raisons  et  des  témoignages  d'une  frappante 
gravité.  —  Au  reste  Rufin,  avait  déjà  dit  :  «  Les  livres  si  instructifs, 
composés  par  saint  Hilaire,  pour  contribuer  à  la  conversion  des  si- 
gnataires de  Rimini,  ont  été  dans  la  suite  tellement  falsifiés  par  les 
hérétiques ,  qu'Hilaire  lui-même  ne  les  reconnaîtrait  pas.  (Patrologise 
Curs  comp.,  X,  622.) 

(4)  II»  Inst.  past.  sur  les  promesses  de  l'Eglise,  n.  405. 

(î)  De  Maistre  ,  Du  Pape  ,  tom.  I. 


QUATRIÈME    SIÈCLE.  343 

Pape ,  on  n'en  pourrait  rien  conclure  contre  l'infaillibilité  de 
l'Eglise  universelle,  cela  est  évident. —  Bien  plus,  cet  acte  de 
Libère  ne  réunissant  pas  toutes  les  conditions  exigées  par 
les  auteurs ,  pour  que  le  souverain  Pontife  ait  parlé  ex  cathedra, 
il  n'attaquerait  pas  même  son  infaillibilité  personnelle.  Aussi 
le  grand  Bossuet,  qui,  dans  sa  Défense  de  la  déclaration  de 
168?,  avait  cité  ce  fait,  comme  attaquant  l'infaillibilité  du  Pape, 
a  retranché  lui-même  tout  le  chapitre  qui  s'y  rapporte  ;  et  on 
lit  dans  l'histoire  de  sa  vie,  qu'un  jour,  dans  l'intimité  de  la 
conversation,  il  dit  à  l'abbé  Ledieu  :  «  J'ai  rayé  de  mon  Traite 
de  la  puissance  ecclésiastique ,  tout  ce  qui  regarde  le  pape  Li- 
bère ,  comme  ne  prouvant  pas  bien  ce  que  je  voulais  établir  en 
ce  lieu.  »  —  Après  une  dissertation  de  près  de  deux  cents 
pages ,  aussi  savante  que  consciencieuse ,  l'auteur  de  l'Histoire 
de  l'infaillibilité  des  Papes  conclut  ainsi  toute  l'affaire  du  pape 
Libère.  —  Il  n'est  pas  suffisamment  établi  que  le  retour  de 
Libère  ait  eu  lieu  au  prix  d'une  concession  quelconque.  —  Si 
Libère  a  signé  quelque  formule  de  foi ,  ce  ne  peut  être  que  la 
première  de  Sirmium.  —  Le  dogme  de  la  consubstantialité  du 
Verbe  est  amplement  exprimé  dans  cette  formule.  —  Dans 
les  actes  authentiques  de  la  vie  de  Libère,  on  voit  constamment 
ce  Pape  se  montrer  défenseur  courageux  et  habile  de  la  religion 
catholique.  —  Les  Questions  historiques  de  1866,  première 
livraison ,  ont  démontré  que  la  foi  catholique  a  eu  dans  Libère 
un  admirable  défenseur,  et  qu'alléguer  encore  la  chute  de  ce 
pape ,  c'est  une  opiniâtreté  inconcevable.  —  Gomment  peut-on 
avoir  le  courage ,  s'écrie  l'illustre  et  savant  archevêque  de 
Malines,  de  rappeler  encore  les  questions  jugées  de  Libère,  de 
Vigile  et  d'Honorius  (1)? 

Cependant  la  division  allait  toujours  croissant  dans  le  camp       m^iàot 
arien.  Deux  factions  bien  tranchées,  la  faction  des  ariens  rigides     ,los  awi,;<- 
et  purs ,  et  celle  des  semi-ariens  ou  eusébiens,  y  entretenaient     lennfc&SL 
une  guerre  opiniâtre.  —  Les  ariens   rigides  rejetaient  sans 

(I)  Cardinal  de  Bausset,  Hist.  de  Bos.,  tora.  II.  —  Le  Corgne ,  Dis- 

$ert.  mr  le  pape  Libère.  —  Acta  Sanct.,  23  sept.  —  Hist.  de  l'infail- 

Papes,  tom.  I,  p.  210-393.  —  Univers,  30  oct.  -1869.  —Lattre 

de  .Mb"  Déchamps,  Monde,  M  décembre  4869.  —  Darras,  Hist.  de  l'Eg. 

t.  IX,  p.  u62-o99. 


344  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

détour,  non-seulement  le  terme  de  consubstantiel ,  mais  encore 
celui  de  semblable  en  substance;  et  ils  ne  balançaient  pas  à 
professer  ouvertement  que  la  nature  du  Fils  est  essentiellement 
ilifférente  de  celle  du  Père  ,  ce  qui  leur  fit  donner  le  nom  d'ano- 
méens ,  du  grec  avo'noio;,  dissemblable.  —  Ils  niaient  aussi 
toute  distinction,  même  virtuelle,  entre  les  attributs  de  Dieu.  — 
A  la  tète  de  cette  faction,  étaient  Acace  de  Césarée,  Aëtius  et 
Eudoxe.  —  Acace  était  un  évoque  sans  foi ,  un  homme  sans 
pudeur.  —  Aëtius,  qui  devint  archevêque  de  Constantinople 
sous  Julien  l'Apostat,  était  fils  d'un  malfaiteur  condamné  au 
dernier  supplice.  D'abord  esclave  ,  puis  chaudronnier,  fort 
décrié  dans  son  métier,  ensuite  charlatan  sur  les  tréteaux,  il 
linit  par  s'adonner  à  la  philosophie,  et  il  dogmatisa  sur  la 
religion  avec  tant  d'audace,  que  le  peuple  lui  donna  le  surnom 
d'athée.  Quant  à  la  morale,  il  ne  faisait  cas  ni  des  jeûnes,  ni 
des  prières,  ni  d'aucun  genre  de  bonnes  œuvres,  pas  même  de 
l'observation  des  préceptes  du  Décalogue.  Son  langage  et  sa 
conduite  étaient  du  cynisme  le  plus  révoltant.  —  Eudoxe ,  dis- 
ciple d' Aëtius,  s'était  fait  transférer,  par  cabale,  du  petit  siège 
de  Germanicie  à  celui  d'Antioche.  Quoique  d'un  caractère  timide 
et  faible ,  il  avait  beaucoup  de  ressemblance  avec  son  maître , 
et  n'avait  pas  plus  de  modération  que  lui  envers  ceux  qui  le 
contredisaient.  Sans  conviction  ,  sans  dignité ,  bouffon  sacri- 
lège et  bateleur  mitre ,  dit  l'historien  de  saint  Chrysostome , 
Eudoxe  fut  vingt  ans  durant,  la  honte  de  Constantinople  et  le 
fléau  des  orthodoxes.  —  Ces  deux  chefs  de  parti  étaient  secon- 
dés par  un  aventurier,  nommé  Eunomius,  de  même  génie  et 
de  même  conduite  qu'Aëtius,  dont  il  fut  le  secrétaire  et  l'ami; 
et  qui,  ajoutant  aux  erreurs  de  ce  dernier,  enseigna,  entre 
autres  choses  ,  que  la  seule  connaissance  du  Père  et  du  Fils , 
peut  sauver,  sans  la  foi  et  les  œuvres,  et  malgré  les  plus  grands 
crimes  et  même  l'impénitence.  Il  affectait  un  insolent  mépris 
pour  les  Prophètes  et  les  Apôtres  ,  et  rejetait  le  culte  des 
reliques  comme  une  impiété.  Une  intrigue  arienne  porta  ce 
discoureur  aussi  orgueilleux  qu'impie  sur  le  siège  épiscopal  de 
Cyzique.  —  Il  est  vraiment  glorieux  pour  les  dogmes  chrétiens 
d'avoir  eu  de  pareils  ennemis  î  —  Les  anoméens  furent  aussi 
appelés  détiens  et  eunomiens,  d'Aëtius  et  d'Eunomius,  leurs 


QUATRIÈME  SIECLE.  345 

chefs.  —  Les  eunomiens  se  subdivisèrent  bientôt  en  eunomio- 
eupsychiens,  d'Eusyche,  autre  sectaire,  qui  admettait  avec  les 
catholiques,  que  le  Sauveur  savait  le  jour  et  l'heure  du  juge- 
ment dernier  :  vérité  que  les  eunomiens  ne  voulaient  pas  recon- 
naître. 

La  faction  des  semi-ariens  était  plus  modérée  que  sa  rivale;  Fank» 
mais  elle  fut  encore  moins  unie.  Elle  se  divisa  en  plusieurs  frac-  5e„ 
tions  diverses.  —  Les  unes  enseignaient  que  le  Verbe  est  sem- 
blable en  substance,  mais  non  égal  au  Père;  car  ils  lui  suppo- 
saient un  commencement,  et  une  puissance  surbordonnée  et 
inférieure.  —  D'autres  se  contentaient  de  dire  que  le  Fils  est 
semblable  au  Père,  sans  ajouter  en  substance  :  et  ils  donnaient 
ensuite  à  ce  terme  vague  toutes  les  significations  qu'ils  jugeaient 
utiles,  selon  les  circonstances.  C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  saint 
Grégoire  de  Nazianze,  que  ces  termes  :  «  semblable  en  subs- 
tance, était  une  amorce  tendue  aux  simples;  un  filet  que  l'hérésie 
jetait  d'une  main  prudente;  un  cothurne  chaussant  le  pied  droit 
comme  le  pied  gauche;  un  crible  à  tout  vent;  expressions  d'au- 
tant plus  perfides  et  plus  dangereuses,  qu'en  frayant  une  voie  à 
la  licence,  elles  semblaient  rendre  hommage  à  l'autorité  (1).  » 
Logiquement,  la  doctrine  de  ces  deux  sectes  semi-ariennes 
rentrait  dans  I'Arianisme  rigide  et  pur.  —  Enfin,  le  plus  grand 
nombre,  en  rejetant  le  mot  consubstantiel,  enseignait  expressé- 
ment que  le  Fils  de  Dieu  est,  non-seulement  semblable  au  Pèra 
en  substance,  mais  qu'il  lui  est  égal  en  toutes  choses.  Ceux-là 
ne  s'éloignaient  des  catholiques  que  par  leur  entêtement  à 
rejeter  le  mot  consubstantiel.  Plusieurs  semblaient  craindre  que 
ce  terme  n'impliquât  l'identité  de  personne,  aussi  bien  que 
celle  de  substance. 

Pour  réunir  ces  partis  divers,  et  faire  cesser  l'humiliante  con-       o>nnie 
fusion  qui   en  résultait  pour  la  secte,  l'empereur  Constance     <JC s.icucie. 
travailla  à  faire  assembler  un  grand  concile.  Sa  première  pensée      Au  3S9. 
fut  de  le  réunir  à  Nicomédie,  puis  à  Nicée;  mais,  soit  à  cause 
des  ravages  causés  dans  ces  deux  villes  par  des  tremblements  de 
terre ,  soit  pour  abréger  les  voyages  des  évoques  et  soulager  le 
fisc,    il   indiqua    aux    Orientaux    Séleucie,  ville    de   l'Isau- 

(1)  Saint  Grég.  Naz.,  Panégyr.  de  saint  Athan. 


346  cours  d'histoire  ecclésiastique.    . 

rie,  et  aux  Occidentaux  Rimini  ,  sur  les  bords  delà  mer 
Adriatique.  —  Le  concile  de  Séleucie  fut  composé  de  cent 
soixante  évoques,  dont  dix-neuf  étaient  anoméens  ou  ariens 
purs,  cent  cinq  semi-ariens,  et  le  reste  fortement  attaché 
à  la  foi  catholique.  A  la  tète  de  ces  derniers  était  le  célèbre  exilé 
des  Gaules,  l'évèque  de  Poitiers,  envoyé  au  concile  par  le  gou- 
verneur de  Phrygie,  ou  plutôt  par  la  divine  Providence,  comme 
le  dit  Baronius.  Malgré  la  vigueur  d'Hilaire  et  le  zèle  des  pré 
lats  catholiques,  le  semi-arianisme  l'emporta  à  Séleucie. 
Vainqueur  au  concile,  il  fut  sur  le  point  d'être  vaincu  à 
cour;  car  les  ariens  purs,  s'étant  rendus  en  toute  hâte 
auprès  de  l'empereur,  y  cabalèrent  avec  tant  d'adresse,  que 
Constance,  malgré  son  inclination  pour  le  semi-arianisme,  fut 
à  la  veille  d'en  punir  les  partisans.  Mais  bientôt  après,  indigné 
des  blasphèmes  trop  révoltants  des  ariens  purs ,  il  les  chassa  de 
sa  présence,  et  exila  leur  chef  Aëtius  avec  Eudoxe,  que  leurs 
adversaires  avaient  d'ailleurs  représentés  comme  des  traîtres  et 
des  ennemis  de  l'empereur.  Ainsi,  à  Séleucie,  le  semi-aria- 
nisme obtint  et  garda  l'avantage. 
Concile  A  Rimini,  au  contraire,  l'arianisme  obtint  une  apparence  de 

triomphe ,  à  force  de  mensonges  et  de  calomnies.  Le  concile  de 
cette  ville  comptait  plus  de  quatre  cents  évoques  (1),  dont 
quatre-vingts  seulement  étaient  ariens.  Les  prélats  orthodoxes, 
qui  étaient  en  grande  majorité,  proposèrent  d'abord  de  signer, 
à  l'exclusion  de  tout  autre,  le  célèbre  canon  de  Nicée,  sans  y 
rien  ajouter  ni  retrancher.  Les  ariens  s'y  refusèrent  et  propo- 
sèrent, de  leur  côté,  une  formule  hérétique.  Les  Pères,  voyant 
leur  opiniâtreté,  dirent  anathème  à  Arius,  condamnèrent  et 
déposèrent  ses  partisans ,  et  envoyèrent  à  l'empereur  le  compte- 
rendu  de  la  séance  avec  leur  décision.  Mais  les  ariens  écrivirent 
aussi  à  Constance,  et  leurs  émissaires  ayant  pris  le  devant  par 
une  marche  forcée,  prévinrent  tellement  ce  prince,  qu'il  refusa 
de  recevoir  les  députés  catholiques,  et  expédia  des  ordres  et  des 
officiers  pour  faire  recommencer  les  séances  à  Rimini.  —  Dès 
lors  ce  concile  n'eut  plus  de  forme  canonique.  La  liberté  néces- 

(<)  VU  plures  quadringentis  episcopis  reperti  sunt.  (S.  Athan.,  De 
Synod.,  8.) 


de  Rimini. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  34? 

gaire  aux  évèques,  pour  qu'ils  soient  les  représentants  et  les 
mandataires  de  l'Eglise,  leur  fut  enlevée.  La  crainte  et  la  terreur 
s'emparèrent  des  prélats;  aussi,  tout  ce  qui  fut  fait  depuis  ce 
moment  a  été  appelé  par  saint  Athanase  :  les  nouveautés  de  Ri- 
mini.  D'un  côté,  le  préfet  Taurus,  à  qui,  selon  Sulpice-Sévère, 
on  avait  promis  le  consulat  si  l'erreur  avait  le  dessus ,  faisait 
entendre  le  bruit  des  fers  et  des  menaces  d'exil  et  de  mort;  de 
l'autre,  les  ariens  répétaient  astucieusement  aux  catholiques, 
que,  comme  eux,  ils  anathématisaient  quiconque  dirait  «  que  le 
Verbe  n'est  pas  Dieu,  engendré  du  Père  avant  tous  les  siècles, 
qu'il  n'est  pas  éternel  avec  le  Père,  qu'il  est  tiré  du  néant,  ou 
qu'il  fut  un  temps  où  il  n'était  pas;  en  un  mot,  qu'il  fût  une 
créature  comme  une  autre  créature.  »  Les  fourbes  ajoutaient 
que  la  suppression  du  mot  consubstantiel ,  devenu  l'occasion  de 
tant  de  troubles,  ne  pouvait  compromettre  la  foi,  et  servirait  à 
réunir  les  églises  d'Orient  avec  celles  d'Occident.  —  Alors,  tout 
à  la  fois  épouvantés  par  les  menaces  de  Taurus,  et  séduits  par  ces 
heureuses  espérances  qu'on  leur  présentait,  les  évèques  ortho- 
doxes ,  moins  par  abandon  de  la  vraie  doctrine  que  par  amour 
pour  la  paix,  souscrivirent  aux  paroles  que  leurs  ennemis  ve- 
naient de  prononcer.  Ensuite,  l'assemblée  fut  dissoute,  et  les 
prélats  regagnèrent  leurs  divers  diocèses. 

Bientôt  les  ariens  chantèrent  victoire ,  et  publièrent  de  toutes 
parts  que  leur  doctrine  avait  été  adoptée  à  Rimini.  Ils  préten- 
daient  le  conclure  de  ce  que,  parmi  les  propositions  souscrites  deRinfoi. 
au  concile,  se  trouvait  celle-ci  :  €  Anathème  à  celui  qui  soutient 
que  le  Fils  de  Dieu  est  une  créature  comme  les  autres  créatures.  » 
Cette  phrase ,  prise  avec  son  contexte ,  et  dans  la  pensée  des 
prélats  orthodoxes ,  signiûait  que  le  Verbe  n'était  pas  du  tout 
une  créature;  mais  les  ariens  lui  donnaient  malicieusement  un 
sens  hérétique,  savoir  :  que  le  Verbe  n'est  pas  une  créature 
comme  les  autres,  mais  une  créature  d'un  ordre  plus  parfait.  — 
A  la  nouvelle  de  cette  fourberie,  les  Pères  furent  au  désespoir 
d'avoir  été  ainsi  trompés.  C'est  alors,  selon  le  mot  célèbre  de 
saint  Jérôme ,  que  «  l'univers  gémit  et  fut  étonné  de  se  trouver 
arien.  »  Il  ne  l'était  donc  pas,  remarque  judicieusement  Lho- 
mond,  car  on  n'est  pas  étonné  de  se  trouver  ce  que  l'on  est  en 
effet;  et  s'il  gémit,  il  n'aimait  donc  pas  l'erreur.  «  Un  grand 


AppréeiatiM 


348  COURS   D'HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 

nombre  d'entre  nous,  dit  à  ce  sujet  saint  Grégoire  de  Nazianze, 
hommes  d'ailleurs  fidèles  à  leur  devoir,  sont  tombés  dans  la 
piège  :  purs  de  cœur,  leur  main  s'est  souillée  par  la  souscription, 
et  en  associant  leurs  noms  aux  noms  des  misérables  dont  les 
intentions  et  les  actes  étaient  également  pervers,  ils  ont  pris 
part,  sinon  à  la  flamme,  du  moins  à  la  fumée  de  l'hérésie.  »  — 
Le  pape  Libère ,  dans  une  attitude  sûre  et  sereine,  incompatible 
avec  sa  prétendue  chute,  désapprouva  hautement  la  souscrip- 
tion imprudente  des  évêques.  Ceux-ci  ,  obéissant  à  la  voix  de 
leur  chef,  se  rassemblèrent  ou  s'écrivirent  les  uns  aux  autres 
et  désavouèrent  énergiquement  les  actes  de  Rimini.  —  «  Ils 
révoquèrent  aussitôt  tout  ce  qui  avait  été  fait,  dit  saint  Am- 
broise.  »  —  Les  évêques  qu'on  avait  trompés,  écrit  saint  Jé- 
rôme, et  qu'on  voulait  faire  passer  pour  hérétiques  malgré  eux, 
prenaient  à  témoin  le  corps  de  Jésus-Christ  et  tout  ce  qu'il  y  a  de 
plus  sacré  dans  l'Eglise,  qu'ils  n'avaient  jamais  eu  l'idée  de 
signer  rien  de  contraire  à  la  foi.  Ils  versaient  des  torrents  de 
larmes ,  et  se  montraient  partout  disposés  à  condamner  leur 
souscription  et  tous  les  blasphèmes  des  ariens  (1).  » 

Les  Pères  de  Rimini  eurent  tort,  il  est  vrai,  de  consentir  à 
la  suppression  d'un  terme  que  l'Eglise  avait  adopté,  pour  pré- 
venir toutes  les  subtilités  et  toutes  les  équivoques.  Comme  le 
dit  saint  Grégoire  de  Nazianze,  «  en  supprimant  le  mot  consubs- 
tantiel,  qui  protégeait  comme  un  solide  rempart  l'antique  et 
sainte  doctrine  de  la  Trinité,  les  Pères  de  Rimini  la  démante- 
laient et  la  livraient  à  l'ennemi;  »  mais  on  ne  peut  pas,  cepen- 
dant*, les  accuser  d'hérésie  formelle  ni  même  d'erreur;  car, 
dire  du  Verbe,  comme  ils  avaient  fait,  «  qu'il  est  engendré  du 
Père  avant  tous  les  siècles,  qu'il  est  éternel  avec  le  Père  ,  qu'il 
n'est  pas  tiré  du  néant,  qu'il  ne  fut  aucun  temps  où  il  n'était 
pas,  qu'il  est  Dieu,  et  non  une  créature  comme  nous,  »  c'était 
dire  évidemment  que  le  Verbe  a  la  nature  divine.  Or,  comme  il 
ne  peut  y  avoir  qu'une  nature  divine  et  infinie,  il  s'ensuivait 
que  le  Fils  avait  la  nature  du  Père  ;  en  d'autres  termes ,  c'était 
affirmer  sa  consubstantialité  avec  Lui.  Pour  donner  le  sens  hé- 
rétique aux  paroles  précédentes ,  les  ariens  eurent  à  fouler  aux 

(4)  Saint  Ambroise,  Epist.  24.  —  Saint  Jérôme,  Dial.  cont,  Lucif. 


QUATRIÈME  SIECLE.  3i9 

pieds  toutes  les  règles  du  langage  et  de  la  logique.  — -  Au  teste, 
quand  les  Pères  de  Rimini  auraient  signé  une  formule  héré- 
tique, cela  ne  porterait  aucune  atteinte  à  la  catholicité  et  à  l'in- 
faillibilité de  l'Eglise;  car,  d'un  côté,  le  concile,  quoique  nom- 
breux ,  ne  contenait  qu'une  faible  portion  des  évoques  de  la 
chrétienté ,  puisque  les  auteurs  contemporains  en  élèvent  le 
chiffre  jusqu'à  six  mille.  L'Afrique  seule  comptait  sept  cents 
évèchés  (1).  D'un  autre  cété,  le- pape  Libère,  qui  n'avait  pris 
aucune  part  ni  à  la  convocation  ni  à  la  tenue  de  cette  assemblée, 
se  déclara  toujours  formellement  contre  ce  qui  s'était  fait  à  Ri- 
mini. —  Il  suit  de  là  que  le  souverain  Pontife  concourait  avec 
la  majorité  des  évèques,  pour  maintenir  et  conserver  la  vraie 
foi.  Cela  suffit  pour  sauvegarder  l'infaillibilité  de  l'Eglise;  car, 
pour  la  détruire  ,  il  faudrait  nécessairement,  si  l'on  veut  des- 
cendre jusqu'aux  dernières  limites  des  opinions  de  l'école,  que 
l'erreur  fut  embrassée  à  la  fois  par  le  Pape  et  par  la  majorité  des 
évèques.  —  On  voit  combien  le  ministre  Basnage  a  tort  quand 
il  dit  que  les  «  ariens  eurent  un  instant  la  catholicité  (2).  » 

Après  le  concile  de  Rimini,  la  faction  des  ariens  rigides  par-     E^-raimn 
vint  à  supplanter  à  la  cour  celle  des  semi-ariens.  Ceux-ci,  en   ,,,.  I',,  ,  u; 
conséquence,  sévirent  déposés  et  bannis  à  leur  tour,  pendant      /]■[':'',, 
que  les  coryphées  de  l'arianisme  pur,  Aëtius  excepté,  étaient     ,i .- 
rappelés  et  s'emparaient  de  leurs  sièges.  —  Au  commencement      ( 
de  l'année  360 ,  les  vainqueurs  tinrent  un  concile  à  Constanti-         •!• 
nople,  pour  annuler  tout  ce  qui  avait  été  fait  à  Séleucie.  L'em- 
pereur  expédia  ensuite  des  ordres  en  Orient ,  dit  Longueval ,  ou 
du  moins  dans  les  provinces  les  plus  voisines  de  la  cour,  selon 
Rohrbacher,  pour  faire  signer  aux  évèques   le  formulaire  de 
Rimini.  Beaucoup  de  prélats  cédèrent  par  faiblesse  ou  par  sur- 
prise (3). 

[\  )  Dalmatius ,  archimandrite  de  Constantinople ,  in  rescript.  Ephes. 
synod.,  an.  432.  —  Labbe,  tom.  III,  col.  754.  —  Hist.  de  l'infaiU. 
des  Papes,  tom.  I,  p.  396-399.—  S.  Grég.  de  Nazianze,  Panégyrique 
de  S.  Athan.  —  Darras,  t.  XIII,  p.  3. 

(2)  Sur  tout  ce  qui  concerne  le  concile  de  Rimini ,  voir  une  disserta- 
tion critique.  (Hist.  de  l'infaiU.  des  Papes,  tom.  I,  p.  394-407.) 

(3)  Cette  défection  a  été  souvent  exagérée.  —  Il  ne  faut  pas  croire, 
dit  un  savant  prélat,  que  les  évèques  ariens  aient  jamais  été  en  au— 


350 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Retour 
de  S.  Hilaire 

ilans 

les  Gaules. 

Premier 

concile  de 

Paris. 


Saint  Hilaire,  qui  était  alors  dans  la  capitale  de  l'Orient, 
écrivit  à  l'empereur  et  lui  demanda  une  conférence  publique 
pour  y  combattre  les  hérétiques  en  sa  présence.  «  Depuis  le 
saint  concile  de  Nicée,  dit-il  dans  sa  supplique,  ceux  à  qui 
vous  accordez  votre  confiance ,  ne  font  autre  chose  que  composer 
des  symboles.  Leur  foi  n'est  pas  la  foi  des  Evangiles,  mais  celle 
des  conjonctures.  L'année  dernière ,  ils  ont  changé  quatre  fois 
leur  symbole;  chez  eux,  la  foi  varie  comme  les  volontés,  et 
la  doctrine  comme  les  coutumes.  Tous  les  ans  et  même  tous  les 
mois,  ils  produisent  de  nouveaux  symboles;  ils  détruisent  ce 
qu'ils  avaient  fait;  ils  anathématisent  ce  qu'ils  avaient  soutenu 
Ils  ne  parlent  que  d'Ecriture  sainte,  que  de  foi  apostolique;  mai 
c'est  pour  tromper  les  fidèles  et  pour  porter  atteinte  à  la 
doctrine  de  l'Eglise.  »  —  On  peut  voir  par  ces  paroles  combien 
les  hérétiques  de  tous  les  temps  se  ressemblent.  —  Les  ariens 
n'osant  lutter  contre  un  adversaire  aussi  redoutable,  refusèrent 
la  discussion  et  persuadèrent  à  l'empereur  de  renvoyer  Hilaire 
dans  les  Gaules,  comme  un  homme  capable  de  troubler  tout 
l'Orient.  —  Le  saint  évèque  traversa  l'Illyrie  et  l'Italie  pour 
retourner  à  son  diocèse.  Partout  il  ranimait  les  chrétiens  faibles 
et  chancelants  dans  la  foi.  —  Il  serait  impossible  d'exprimer 
avec  quels  sentiments  de  joie  la  Gaule  reçut  son  Hilaire,  ou 


s 

: 

it 


Am  360-361.  grand  nombre  qu'on  serait  tenté  de  le  penser,  en  considérant  les 
troubles  excités  par  l'arianisme.  —  Il  y  en  eut  peu  au  concile  de  Nicée, 
et  presque  tous  souscrivirent  au  Symbole.  —  En  Occident,  malgré  les 
persécutions  des  empereurs,  un  petit  nombre  d'évôques  acceptèrent 
l'arianisme.  —  En  Orient,  la  plupart  de  ceux  qui  favorisaient  cette 
hérésie  n'étaient,  pas  ariens.  On  peut  en  juger  par  le  soulèvement  que 
causa,  dans  le  parti,  la  seconde  formule  de  Sirmium;  par  le  concile 
d'Ancyre ,  qui  condamna  les  anoméens,  en  358  ;  et  par  la  division  qui 
éclata  au  concile  de  Séleucie,  etc.  —  La  séduction  fut  encore  moins 
grande  parmi  les  simples  fidèles.  Ils  entendaient  dire  par  tous,  que 
le  Christ  est  Dieu ,  et  ils  pensaient  qu'il  en  était  ainsi.  C'est  ce  qui  a 
fait  dire  à  saint  Hilaire  «  que  les  oreilles  des  peuples  étaient  plus 
saintes  que  le  coeur  des  évoques  :  sanctiores  auresplebis  quam  corda 
sacerdotum.  »  —  Longueval,  tom.  I.  —  Receveur,  tom.  II,  p.  213.  — 
Rohrbacher,  tom.  VI.  —  Hist.  du  dogm.  cath.,  tom.  II,  p.  290-291 .  — 
Explication  sage  des  paroles  de  saint  Hilaire ,  de  saint  Grégoire  de 
Nazianze,  de  saint  Vincent  de  Lérins  sur  la  défection  exagérée  des 
évoques  d'alors.  —  Hist.  de  l'infaill.  des  Papes,  tom.  I,  p.  405-407, 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  351 

pour  nous  servir  de  l'expression  de  saint  Jérôme,  «  avec  quelle 
tendresse  elle  embrassa  ce  héros  qui  revenait  du  combat.  »  Son 
retour  ranima  le  courage  de  tous  les  évoques.  Ils  tinrent  plu- 
sieurs conciles  où  ils  condamnèrent  ce  qui  avait  été  fait  à  Rimini, 
et  ratifièrent  partout  la  foi  de  Nicée.  On  y  déposa  les  prélats 
ariens.  —  Un  de  ces  conciles  se  tint  à  Paris,  en  360,  et  passe 
pour  le  premier  de  cette  ville.  Il  adressa  une  lettre  synodale  aux 
évoques  d'Orient.  On  y  voit  que  les  évèques  justifient  le  terme  de 
omoiousios  ou  semblable  en  substance,  et  que  cette  expression, 
dont  les  hérétiques  abusaient,  était  susceptible  d'un  sens  ortho- 
doxe. Mais,  ils  embrassent  Yomoousios  pour  exprimer  avec 
précision  la  vraie  et  parfaite  ressemblance  du  Fils  avec  le  Père. 
Ces  différents  conciles,  dit  Longueval,  purgèrent  l'Eglise  galli- 
cane du  levain  de  l'arianisme.  Le  calme  fut  rétabli  partout;  et 
il  passa  pour  constant,  au  rapport  de  Sulpice-Sévère,  «  que  les 
Gaules  furent  redevables  au  seul  Hilaire  d'avoir  été  délivrées  de 
l'hérésie  (1).  » 

Cependant  le  triomphe  des  ariens  ne  fut  pas  de  longue  durée  Moit 
à  Constantinople;  car,  en  361,  le  ciel  leur  enleva  l'empereur  to(£2ïJ" 
Constance,  qui  mourut  dans  l'impénitence,  dit  saint  Athanase, 
en  marchant  contre  Julien  l'Apostat.  —  Prince  faible  avec  de 
singuliers  instincts  pour  la  cruauté,  inconstant,  borné,  supers- 
titieux et  possédé  de  la  manie  de  dogmatiser,  Constance,  dit 
Feller,  fit  plus  de  mal  à  la  religion  que  ne  lui  en  avaient  fait 
les  persécuteurs  idolâtres,  dont  il  surpassa  quelquefois  aussi  la 
barbarie.  «  Sa  vie,  dit  saint  Grégoire  de  Nazianze,  fut  un  tissu 
de  cruautés.  »  Quelques  moments  avant  sa  mort,  un  arien, 
nommé  Euzoïus,  lui  donna  le  baptême.  — Avec  cet  empereur, 
l'arianisme  perdit  toute  sa  force;  il  n'eut  plus,  jusqu'à  sa  fin, 
que  des  mouvements  convulsifs. 

Signalons  quelques-unes  des  causes  et  des  conséquences  ab-       camat 
surdes  de  cette  puissante  hérésie,  qui  attaquait  le  fondement      (l's^11'* 
même  de  la  religion  chrétienne,  et  qui  est  renouvelée  par  tous    l'arianisme. 
les  rationalistes  modernes.  —  D'abord ,  tout  le  monde  sait  que 
l'arianisme  se  répandit  dans  l'Eglise  à  l'aide  des  passions,  à 
l'ombre  du  pouvoir  temporel,  par  l'intrigue,  la  force,  etd'ha- 

(i)  Sulpiçe-Sévère,  liv.  2.  —  Darras,  t.  X. 


An  3(51 . 


352  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

biles  dissimulations  :  hypocrisie,  violence,  bassesses,  sacrilège?, 
atrocités  de  toute  espèce,  rien  ne  coûta  à  l'arianisme.  En 
même  temps  qu'il  disputait,  subtilisait  et  rusait,  il  calomnia, 
opprima,  versa  le  sang ,  et  commit  des  horreurs  qui  rappelaient 
les  plus  mauvais  jours  des  temps  de  persécution.  —  Mais,  une 
autre  principale  cause  des  succès  de  l'arianisme  se  trouve,  dit 
un  savant  prélat,  dans  le  caractère  général  du  système  arien, 
combiné  avec  l'état  intellectuel  et  religieux  de  quelques  classes 
de  la  société ,  après  la  conversion  de  Constantin  et  le  triomphe 
de  l'Eglise.  Alors,  comme  toujours  en  pareille  circonstance,  la 
politique,  le  servilisme,  l'indifférence,  etc.,  jouèrent  un  grand 
rôle,  surtout  dans  le  monde  des  cours.  César  s'était  fait  chré- 
tien, il  fallut  l'imiter.  Beaucoup  de  païens  suivirent  donc 
l'exemple  du  maître  de  l'empire,  par  complaisance,  par  intérêt 
et  ambition,  sans  une  véritable  conviction,  ou  sans  une  connais- 
sance suffisamment  approfondie  de  la  doctrine  chrétienne. 
Quand  la  famille  impériale  embrassa  le  Christianisme,  dit  Mœ- 
lher,  un  grand  nombre  de  païens  suivirent  son  exemple ,  sans 
éprouver  une  véritable  vocation.  Ils  n'abjurèrent  pas  toutes 
leurs  opinions,  tous  leurs  préjugés  antérieurs,  et  surtout  ils  ne 
firent  pas  assez  profondément  passer  dans  leurs  âmes  l'esprit 
chrétien.  —  A  tous  ces  politiques  intéressés,  hypocrites,  légers, 
indifférents  ou  impies ,  l'arianisme  parut  comme  une  heureuse 
transaction,  une  espèce  de  moyen  terme  entre  le  Polythéisme 
dont  ils  n'avaient  pu  se  détacher  tout  à  fait,  et  le  Christianisme 
qu'ils  goûtaient  médiocrement  et  n'osaient  abandonner,  entre 
l'esprit  philosophique  et  la  religion  populaire.  —  «  La  raison 
humaine,  tout  en  s'abaissant  devant  la  raison  supérieure  du 
Christ,  pouvait ,  dans  ce  nouveau  système ,  se  trouver  satisfaite 
Au  lieu  d'un  Dieu  unique  en  nature,  et  subsistant  néanmoins 
en  trois  personnes  distinctes,  on  n'admettait  que  le  Dieu  uni- 
personnel  que  la  raison  humaine  reconnaît.  Ce  n'était  pas  Dieu 
lui-même  qui  s'était  fait  homme ,  et  qui  avait  accompli  une 
carrière  de  douleurs  et  d'opprobres;  c'était  un  être  supérieur 
qui,  tout  excellent  qu'il  pouvait  être,  était  fini  et  accomplissait 
une  œuvre  finie  :  par  là,  tout  le  Christianisme  surnaturel ,  mys- 
térieux, effrayant  pour  la  raison  et  la  conscience,  s'amoindris- 
sait et  se  mettait  mieux  en  proportion  avec  l'humaine  nature.  • 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  353 

—  Le  Christianisme  se  proportionnant  à  la  taille  de  son  Auteur, 
la  foi  devenait  une  chose  humaine,  et  la  religion  n'était  plug 
qu'une  philosophie ,  et  même  une  protestation  déguisée  de 
l'idolâtrie  vaincue.  —  L'arianisme ,  comme  nous  l'avons  dit, 
parut  donc  un  heureux  accommodement  aux  hommes  qui  vou- 
laient allier  la  politique,  l'ambition,  leurs  intérêts  et  leur 
amour-propre  avec  la  religion.  Or,  le  nombre  de  ces  conser- 
vateurs intéressés  est  toujours  grand  aux  époques  de  transi- 
tion. Là  se  trouve  la  véritable  raison  du  succès  de  la  secte 
arienne  (1). 

Voici  maintenant  quelques-unes  des  absurdités  qui  découlent  Réflexions 
de  l'arianisme.  «  Si  Jésus-Christ  n'est  pas  Dieu ,  nous  sommes,  la  ^\nili 
dit  le  P.  de  Ravignan ,  dans  le  plus  épouvantable  chaos.   Le  * 

Christianisme  est  faux.  L'univers  est  dans  le  faux;  il  a  été  con- 
verti, sanctifié,  régénéré  et  civilisé  par  le  faux.  Le  faux  est 
partout  :  dans  la  foi,  dans  l'amour,  et  dans  toutes  les  inspira- 
tions du  Christianisme  ;  le  faux  dans  tous  les  bienfaits  versés 
au  sein  de  l'humanité  au  nom  du  Dieu  Sauveur;  le  faux  dans 
l'héroïsme  d'innombrables  martyrs ,  dans  la  vie  angélique  de 
millions  de  vierges,  le  faux  dans  tous  les  génies  chrétiens,  et 
quels  génies!  le  faux  dans  toute  la  chaîne  de  science,  de  zèle, 
de  dévouement,  de  travaux,  de  vertus  surhumaines  réunies 
pour  répandre  l'amour  du  Dieu  fait  homme;  le  faux  dans  toute 
la  série  des  âges  de  l'Eglise,  dans  tous  ses  monuments,  dans 
tous  ses  témoignages,  le  faux  dans  tout  le  sacerdoce  catholique, 
dans  l'apostolat  de  tous  les  siècles  :  le  faux  dans  le  bonheur  de 
la  foi  et  d'une  conscience  pure.  Quoi  I  votre  langue  légère  et 
dédaigneuse  trouverait  un  moindre  mystère  dans  toutes  ces  con- 
séquences de  vos  principes?  Moi,  elles  m'épouvantent!  Niez  la 
divinité  du  Sauveur!  rien  ne  se  comprend  plus,  ne  s'explique 
plus  sur  cette  terre,  elle  fait  horreur.  De  la  hauteur  de  vos  dé- 
dains, du  sein  de  votre  science  malavisée,  du  chaos  de  vos 
pensées  irrésolues ,  de  vos  illusions  frivoles  ou  passionnées  , 
prétendez-vous  foudroyer  les  monuments  et  l'histoire  ?  Soit. 
Alors  détruisez  vos  villes,  rasez  vos  édifices  et  vos  demeures 
séculaires;  renversez  nos  temples,  régnez  parmi  les  ruines.  Je 

(i)  Hist.  du  dogm.  cath.,  tom.  II,  p.  %S5-294. 

Cours  u'histoirb.  23 


354  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

le  conçois,  le  vandalisme  est  au  moins  logique;  mais  les  pierres 
crieront  encore,  et  crieront  avec  la  voix  des  siècles  :  Jésus- 
Christ  est  Dieu  ! 

«  S'il  n'était  pas  Dieu,  que  serait-il  donc?  Comment  l'appel- 
leriez-vous? —  Homme  juste  et  sage?  Vous  croyez  parler  une 
langue  raisonnable,  religieuse  et  littéraire!  et  vous  ne  voyez 
pas  que  c'est  dévorer  la  plus  folle  des  inconséquences  et  la  plus 
cruelle  des  ignominies!  Car  dire  que  Jésus-Christ  fut  seulement 
un  sage  ,  un  bienfaiteur  de  l'humanité,  un  grand  homme,  c'est 
forcément  flétrir  sa  doctrine ,  sa  personne ,  sa  vie ,  du  sceau 
avilissant  du  mensonge  et  de  la  fourberie;  c'est  le  travestir  en 
imposteur  et  en  scélérat  !  Si  Jésus-Christ  n'est  pas  Dieu ,  évi- 
demment il  ne  fut  ni  juste,  ni  saint,  ni  grand,  ni  sage;  il  n'est 
plus  digne  ni  d'estime,  ni  de  louanges;  il  ne  mérite  que  le 
mépris  le  plus  profond,  comme  ces  insensés  dont  l'histoire  a 
conservé  et  flétri  les  noms,  et  qui  eurent  la  ridicule  ambition  de 
se  faire  décerner  les  honneurs  divins.  Il  ne  fut  qu'impie ,  im- 
posteur et  sacrilège;  car  enfin  n'étant  qu'un  homme,  il  voulut 
se  faire  adorer  comme  un  Dieu.  Voyez  donc  en  Jésus-Christ,  si 
vous  l'osez,  l'imposteur,  l'impie,  le  fanatique,  le  scélérat  men- 
teur; car,  s'il  n'est  pas  Dieu,  vous  devez  le  voir  et  le  dire;  pas 
de  milieu.  —  Alors,  déchirez  toutes  les  pages  du  récit  évangé- 
lique,  dites  avec  le  Juif  déicide  :  Anathème  à  Jésus-Christ  !  A  la 
bonne  heure;  car,  en  le  crucifiant,  le  Juif  fut  conséquent.  Il  y 
aura  au  moins  alors  franchise  et  logique  dans  la  haine  et  dans 
la  guerre.  Mais  ne  venez  pas,  à  l'aide  de  vos  éloges,  profana- 
teurs téméraires  de  la  tradition  de  soixante  siècles ,  qui  tous  se 
réunissent  et  se  confondent  en  la  divinité  de  Jésus-Christ, 
comme  dans  un  foyer  commun  de  vérité  et  de  lumière,  ne  venez 
pas  outrager  indignement  le  Dieu  béni  des  chrétiens,  en  démen- 
tant par  vos  éloges,  ses  doctrines  les  plus  expresses,  ses  œuvres 
et  ses  plus  claires  paroles.  Vos  louanges  en  font  un  monstre; 
vous  lui  arrachez  la  probité  du  cœur  et  du  langage,  vous  abu- 
sez de  la  louange  pour  blasphémer  et  pour  maudire;  et,  quand 
on  maudit,  on  maudit ,  on  ne  loue  pas.  Il  n'y  a  qu'une  logiqut 
possible  ici  :  ou  Dieu,  ou  fourbe,  scélérat  et  monstre!  MalgBé 
vous-mêmes  ,  cette  conséquence  vous  fait  horreur.  Jésus-Christ, 
son  caractère,  son  honneur,  sa  vertu,  sa  sagesse,  sa  sainteté 


QUATRIÈME   SIÈCLE,  355 

sublime,  vous  les  proclamez;  donc  il  est  Dieu,  oui  Dieu!  Sa- 
gesse et  divinité  en  Jésus-Christ,  c'est  une  seule  et  même  vérité 
qu'unit  le  plus  indissoluble  lien.  Jésus- Christ  est  un  sage; 
donc  Dieu!  pas  de  milieu  (1).  » 

Après  la  mort  de  Constance,  l'empire  se  trouva  entre  les  ,Julien 
mains  de  Julien ,  surnommé  l'Apostat.  Ce  prince  était  fils  de  empereur. 
Jules  Constance,  frère  consanguin  du  grand  Constantin.  Les  ~ 
enfants  de  ce  dernier  ayant  fait  périr  leur  oncle  et  sa  famille, 
pour  se  débarrasser  de  tout  compétiteur  au  trône,  Julien,  âgé 
seulement  de  sept  ans ,  avait  échappé  non  sans  peine  au  mas- 
sacre. Il  fut  sauvé  par  Marc,  évèque  d'Aréthuse,  qui  le  cacha 
dans  le  sanctuaire  de  son  église ,  et  qui ,  plus  tard,  fut  horrible- 
ment tourmenté  par  les  ordres  de  l'Apostat  pour  la  cause  de  la 
foi.  Battu  de  verges,  la  barbe  arrachée,  le  corps  nu  et  frotté  de 
miel,  le  saint  vieillard,  suspendu  dans  un  filet,  fut  exposé, 
sous  un  soleil  ardent,  à  la  piqûre  des  mouches.  —  Par  sa 
mère,  Julien  était  parent  de  l'arien  Eusèbe  de  Nicomédie,  à 
qui  sa  jeunesse  fut  confiée.  A  vingt-quatre  ans,  il  alla  étu- 
dier à  Athènes,  en  même  temps  que  saint  Grégoire  de  Na- 
zianze  et  saint  Basile  le  Grand.  —  L'empereur  Constance, 
après  la  mort  de  ses  deux  frères ,  le  nomma  César,  en  355 ,  et 
lui  confia  le  commandement  des  Gaules.  Julien  y  remporta  de 
grands  avantages  contre  les  barbares  qui  envahissaient  les  fron- 
tières; et  il  se  concilia  tellement  l'affection  des  soldats,  que 
l'armée  le  proclama  Auguste  ,  en  360,  à  Paris,  malgré  sa  résis- 
tance feinte  ou  sincère.  Si  elle  fut  sérieuse ,  comme  Julien  l'af- 
firme ,  elle  ne  fut  pas  longue.  Constance  en  fut  indigné , 
et ,  comme  nous  l'avons  vu ,  il  périt  en  allant  lui  faire  la 
guerre. 

Julien  avait  de  rares  qualités.  Son  courage  est  incontestable. 
Son  application  au  travail  était  continuelle.  Il  fut  d'une  tempé- 
rance exemplaire.  Il  fit  plusieurs  ordonnances  très-sages,  ea 
particulier  contre  le  luxe  et  la  mollesse,  et  retrancha  beaucoup 
d'abus.  Mais,  ces  qualités  furent  ternies  par  de  très-grands 
vices  qu'il  s'efforçait  de  voiler,  dit  Feller,  sous  une  hypocrisie 
profonde.  Il  possédait  au  suprême  degré  l'art  de  dissimuler. 

(4)  Ami  de  la  religio*     *,  mars  1841* 


356  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

Son  principal  tort  fut  d'avoir  voulu  rétablir  l'idolâtrie  dans 
l'empire.  Pendant  sa  jeunesse,  il  s'était  montré  chrétien.  Il  était 
même  entré  dans  le  clergé  et  y  avait  rempli  l'office  de  lecteur. 
On  remarqua  néanmoins,  dès  son  enfance,  qu'il  avait  une  espèce 
de  penchant  pour  le  Paganisme.  Saint  Basile  et  saint  Grégoire 
de  Nazianze,  ses  condisciples,  le  pénétrèrent  à  Athènes,  malgré 
les  soins  qu'il  prenait  pour  se  cacher.  Grégoire ,  en  le  voyant, 
ne  pouvait  s'empêcher  de  dire  à  son  ami  :  «  Quel  dangereux 
serpent  l'empire  nourrit  dans  son  seinl  Dieu  fasse  que  je  sois 
mauvais  prophète  !  » 

Malheureusement,  le  saint  l'avait  bien  jugé.  Devenu  seul 
maître  de  l'empire,  par  la  mort  de  Constance,  Julien  se  livra 
en  toute  liberté  à  ses  goûts  païens  et  aux  pratiques  de  l'idolâ- 
trie. Il  pensait,  d'ailleurs,  venger  sa  famille  immolée  par  Cons- 
tance ,  en  se  déclarant  contre  la  religion  du  prince  qui  en 
avait  été  l'ennemi.  Gomme  pour  effacer  en  lui  le  caractère  de 
son  baptême,  il  se  fit  arroser,  couché  dans  une  fosse,  avec  le 
sang  d'un  taureau  immolé  aux  faux  dieux.  —  Sous  son  règne, 
l'apostasie  tint  lieu  de  tout  autre  mérite.  Elle  conduisait  à  toutes 
les  charges;  elle  couvrait  tous  les  crimes  passés,  et  donnait  le  droit 
d'en  commettre  impunément  de  nouveaux.  Il  publia  un  édit  gé- 
néral pour  faire  rouvrir  les  temples  païens.  Il  rétablit  toutes  le? 
observances  idolâtriques.  Il  se  constitua  lui-même  prêtre  et  sacri- 
ficateur, et  en  remplissait  les  fonctions  les  plus  viles.  Il  fendait 
le  bois  et  soufflait  le  feu  pour  les  sacrifices.  Les  souterrains  de? 
palais  impériaux,  remplis  de  squelettes  ou  de  restes  humains 
mutilés,  ont  révélé  les  plus  horribles  secrets.  La  nuit,  dans  l'in- 
térieur de  son  palais  ,  à  Lutèce,  à  Vienne  ,  à  Sirmium,  à  Cons- 
tantinople ,  à  Antioche  ,  il  s'enfermait  avec  un  sacrificateur 
égyptien,  nommé  Oronte,  et  là,  on  plongeait  le  couteau  sacré 
dans  le  sein  d'un  enfant ,  d'une  jeune  vierge,  ou  d'un  chrétien, 
et  on  se  servait  de  leurs  membres  palpitants  pour  les  pratiques 
de  l'art  divinatoire  et  pour  d'horribles  mystères.  Au  rapport  de 
Libanius,  d'Ammien-Marcellin ,  comme  de  saint  Grégoire,  l'a- 
postat eut  des  relations  sensibles  avec  les  dieux  ou  démons. 
N'en  déplaise  à  nos  rationalistes ,  Julien  fut  le  contraire  de  ce 
qu'ils  appellent  un  esprit  fort  :  il  fut  démoniaque  et  spirile.  Ce 
côté  du  caractère  de  Julien  a  été  trop  laissé  dans  l'ombre.  — 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


357 


Il  fit,  pour  les  sacrifices,  des  profusions  insensées,  au  point, 
que  la  dépense  en  devint  onéreuse  à  l'Etat.  Ammien-Marcellin 
dit  que,  s'il  était  revenu  vainqueur  de  son  expédition  contre  les 
Perses ,  l'empire  n'aurait  pu  fournir  assez  de  bœufs  pour  servir 
de  victimes.  Il  ranima  l'éclectisme,  s'entoura  des  philosophes 
de  cette  école,  leur  distribua  des  gouvernements  ou  des  charges 
à  sa  cour,  leur  donna  sa  confiance  et  suivit  toutes  leurs  inspira- 
tions. L'orgueil ,  l'insolence  et  les  vexations  de  ces  sophistes  in- 
dignaient tout  le  monde. 

Cependant,  Julien  affecta  d'abord  une  assez  grande  tolérance 
pour  le  Christianisme,  et  sembla  vouloir  laisser  aux  fidèles  une 
entière  liberté  de  suivre  leur  religion.  «  Par  les  dieux,  écrivit-il, 
je  ne  veux  pas  qu'on  fasse  mourir  les  galiléens ,  ni  qu'on  les 
maltraite  en  aucune  manière.  »  Il  tenait  à  paraître  libéral  et 
modéré,  et  enviait  aux  martyrs  les  honneurs  que  leur  attiraient 
les  luttes  ouvertes.  Il  était  convaincu,  d'ailleurs,  et  Libanius  en 
convient,  que  la  violence  n'avait  servi  qu'à  donner  à  l'Eglise  une 
plus  grande  fécondité  (1).  Cette  persuasion  l'engagea  à  employer 
contre  elle  le  ridicule ,  la  ruse  et  la  séduction.  Il  rappela  tous  les 
exilés,  tant  catholiques  qu'ariens  ou  semi-ariens,  dans  le  but, 
ainsi  que  l'avoue  Ammien-Marcellin ,  de  fomenter  les  querelles 
et  les  divisions  entre  ces  communions  diverses ,  de  les  détruire 
ainsi  les  unes  par  les  autres,  et  d'établir  ensuite  le  Paganisme 
sur  leurs  ruines  (2).  Malheureusement,  l'arianisme  favorisé  par 
l'empereur  Constance,  ayant  tout  divisé  et  subdivisé  dans  la  so- 
ciété chrétienne,  était  propre  à  inspirer  ces  espérances. 

Cette  mesure  insidieuse  n'eut  pas,  cependant,  l'effet  que  Julien 
en  attendait;  car  une  foule  de  savants  docteurs  :  saint  Euscbc 
de  Verceil,  Lucifer  de  Cagliari,  et  surtout  le  grand  Athanase, 
furent  rendus  au  libre  exercice  de  leur  zèle,  et  se  virent  en 
état  de  combattre  avec  avantage  l'influence  des  hérétiques ,  qui 
n'avaient  plus,  pour  soutenir  leurs  intrigues,  l'appui  du  pou- 
voir temporel.  —  Le  retour  du  saint  patriarche  d'Alexandrie^au 
milieu  de  son  troupeau,  fut,  comme  les  précédents,  un  véritable 
triomphe.  Le  peuple  alla  au-devant  de  lui  jusqu'à  une  journée 

(J)  Libanius,  Orat.  M. 
[i)  Ammien,  liv.  iï,  n.  5. 


f.onre  i'/j 


il,; 


Fin  (ta 
Iroisièroc  exil 

de 
S.  Atlianase. 

An  Mi. 


358 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


de  chemin,  et  en  si  grand  nombre  ,  que  toute  l'Egypte  y  parais- 
sait rassemblée.  On  montait  sur  les  toits  et  sur  les  arbres  pour 
le  voir,  et  on  regardait  comme  une  bénédiction  d'être  exposé  à 
l'ombre  de  son  corps.  On  semait  des  fleurs  et  on  brûlait  des 
parfums  sur  son  passage.  La  ville  entière  fut  illuminée.  — 
Quelque  temps  auparavant,  l'intrus  George  de  Cappadoce  avait 
été  brûlé  vif  dans  une  révolte ,  par  la  partie  de  la  populace  qui 
était  païenne,  et  qu'il  avait  exaspérée  par  son  avarice  et  ses 
exactions.  —  Saint  Athanase  profita  de  ce  calme  pour  assembler 
un  concile  à  Alexandrie,  auquel  assista  saint  Eusèbe  de  Verceil. 
On  s'y  occupa  des  évêques  trompés  à  Rimini ,  et  il  fut  décidé 
qu'ils  garderaient  leurs  sièges,  parce  qu'ils  n'avaient  pas  aban- 
donné la  vraie  foi ,  et  qu'ils  avaient  témoigné  leurs  regrets  de 
s'être  laissé  surprendre.  —  A  propos  d'une  discussion  sur  la 
manière  d'exprimer  les  mystères  de  la  sainte  Trinité,  le  concile 
reconnut  que  l'on  pouvait  également  admettre  en  Dieu  une  seule 
ou  trois  hypostases ,  selon  que  l'on  donnait  à  ce  mot  le  sens  de 
nature  ou  de  personne  (1). 

Après  avoir  essayé  de  fomenter  la  division  dans  l'Eglise ,  Ju- 
lien tenta  de  l'avilir.  Dans  cette  vue,  il  enleva  aux  ecclésias- 
tiques les  immunités  accordées  par  les  empereurs  précédents; 
il  supprima  les  pensions  destinées  à  la  subsistance  des  clercs  et 
des  vierges  consacrées  à  Dieu.  Toutes  les  faveurs  étaient  pro- 
diguées aux  païens.  Il  défendit  aux  chrétiens  de  plaider,  de  se 
défendre  en  justice,  et  d'exercer  les  charges  publiques,  «  afin, 
disait-il ,  de  leur  faire  pratiquer  la  pauvreté  et  l'humilité  évan- 
géliques.  »  Il  ne  voulut  pas  non  plus  qu'ils  enseignassent  les 
belles-lettres,  et  il  leur  fit  enlever  tous  les  modèles  de  l'antiquité 
profane  :  Homère ,  Platon ,  Gicéron ,  Démosthènes ,  etc.  «  Pour- 
quoi ,  disait-il ,  proposer  ces  auteurs  à  la  jeunesse ,  comme  des 
hommes  admirables ,  s'ils  se  sont  trompés  sur  le  point  le  plus 
important,  ainsi  que  le  prétendent  les  sectateurs  du  Galiléen? 
Qu'ils  se  bornent  à  expliquer  les  élégantes  productions  de  Luc, 
de  Matthieu  ou  du  bonhomme  Jeanl  »  Ammien-Marcellin  n'a 
pu  s'empêcher  de  blâmer  lui-même  une   si  odieuse   tyran- 

(*)  Hist.  dudogm.  cath.,  tom.  I,  p.  430.  —  Saint  Grég.  de  Naz., 
Panég .  de  saint  Athan. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  350 

nie  (1).  —  L'impiété  moderne  cherche  à  renouveler  cette  énormité 
tyrannique  par  le  système  des  écoles  laïques  obligatoires.  Des 
deux  côtés,  la  donnée  et  les  prétentions  sont  les  mêmes. 

Le  sophiste  couronné  fut  encore  trompé  dans  ce  calcul;  car  le  Travaux 
Seigneur,  en  cette  circonstance  comme  toujours,  tira  le  bien  du  '^Xux 
mal.  Les  docteurs  catholiques  se  mirent  à  étudier  le  fond  sacré  Apollinaire 
de  la  religion ,  et  en  tirèrent,  de  riches  trésors.  Pour  récréer  la  s  ^c^ 
jeunesse  en  l'instruisant,  Apollinaire  dit  l'Ancien,  prêtre  à 
Laodicée  et  le  plus  grand  littérateur  de  toute  la  Syrie ,  écrivit 
en  vers  héroïques,  calqués  sur  le  rythme  homérique,  l'histoire 
des  Israélites,  et  divisa  son  ouvrage  en  vingt-quatre  chants,  à 
l'imitation  d'Homère  (2).  Il  composa  aussi  sur  différents  sujets 
tirés  des  Livres  saints,  des  tragédies,  des  comédies,  des  odes, 
à  la  manière  de  Pindare,  de  Mônandre,  d'Euripide  et  de  So- 
phocle. —  Apollinaire  le  Jeune,  fils  du  précédent  et  plus  tard 
évèque  de  la  même  ville,  mit  l'Evangile  et  les  récits  des 
Apôtres  en  dialogues,  selon  la  méthode  de  Platon.  Saint  Basile 
a  porté  un  jugement  très-favorable  sur  les  ouvrages  des  deux 
Apollinaire.  Sozomène  les  égale  à  ceux  des  anciens  (3).  De 
toutes  leurs  productions,  il  ne  nous  reste  en  entier  qu'une  tra- 
duction des  psaumes  en  vers  par  Apollinaire  le  Jeune,  qui  fit 
ensuite,  comme  nous  le  verrons,  un  mauvais  usage  de  ses  ta- 
lents. —  Saint  Ephrem ,  diacre  de  l'église  de  Nisibe ,  composa 
un  nombre  prodigieux  d'instructions  et  d'hymnes  sur  des  sujets 
sacrés.  Elles  devinrent  si  célèbres,  que,  selon  saint  Jérôme,  on 
les  lisait  publiquement,  après  les  Livres  saints,  dans  plusieurs 
églises.  Aujourd'hui  encore,  on  les  admire  quoiqu'elles  aient 


(1)  Ammicn,  liv.  5,  c.  18.  —  Julien  fut  le  premier  des  législateurs 
qui  chercha  à  introduire  le  droit  absolu,  exclusif  et  souverain  de  l'Etat 
en  matière  d'enseignement.  A  propos  de  cette  tyrannie ,  saint  Gré- 
goire de  Nazianze  s'écriait  :  «  J'abandonne  volontiers  à  qui  les  voudra, 
la  fortune,  la  puissance,  tous  les  hochets  de  la  vanité  humaine.  Mais 
la  ><:icnce,  les  lettres,  jamais!  C'est  là  notre  domaine,  dont  on  n'ex- 
pulsera  jamais  les  chrétiens.  C'est  le  premier  des  biens,  après  le  bien 
supérieur  et  divin  de  la  foi  et  de  ses  espérances  immortelles.  » 

(2)  D'autres  attribuent  cet  ouvrage  à  Apollinaire  le  Jeune.  (Rohrba- 
cher,  tom.  IV.) 

(3)  Sozomène,  liv.  5,  c.  18. 


360 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Julien 
commence  à 
employer 
la  violence 

contre 
lài  cluélicns. 


subi  des  altérations  considérables ,  en  passant  de  l'original 
syriaque  dans  la  langue  grecque,  de  génie  si  différent;  et  du 
grec,  dans  les  autres  idiomes  où  nous  les  lisons.  —  Saint  Gré- 
goire de  Nazianze  écrivit  plus  de  trente  mille  vers  dans  le  môme 
but,  etc. 

Cependant,  à  mesure  que  la  Providence  déjouait  les  efforts 
du  persécuteur,  il  semblait  devenir  plus  opiniâtre  et  plus 
acharné.  Pour  mieux  verser  le  ridicule  sur  le  Christianisme ,  il  dé- 
fendit de  donner  aux  fidèles  un  autre  nom  que  celui  de  galiléens. 
—  L'ironie,  la  dérision ,  la  satire  et  le  sarcasme  furent  essayés  par 
l'apostat,  comme,  plus  tard,  par  Voltaire,  qui  ne  fit  que  le  copier 
sans  même  l'égaler,  dit  M.  Darras.  —  Il  fit  ensuite  enlever  le  laba- 
rum  aux  légions,  et  le  remplaça  par  l'image  de  Jupiter.  Bientôt 
il  fut  ordonné  de  ne  vendre  au  marché  et  sur  les  places,  que  des 
viandes  immolées  aux  dieux.  De  temps  en  temps,  il  faisait 
verser  de  l'eau  lustrale  à  la  source  des  fontaines  publiques. 
Suidas  rapporte  qu'il  fit  enterrer  une  croix  que  Constantin  avait 
élevée  dans  la  nouvelle  Rome ,  comme  un  trophée  de  la  victoire 
du  Christianisme.  —  Les  soldats  ne  purent  recevoir  leur  solde 
qu'en  jetant  de  l'encens  sur  un  brasier  environné  d'idoles.  Plu- 
sieurs n'aperçurent  pas  d'abord  l'artifice.  Sur  les  reproches 
qu'on  leur  en  fit  ensuite,  ils  donnèrent  les  plus  vifs  témoignages 
de  repentir.  Ils  parcouraient  les  rues  et  les  places  publiques  en 
criant  :  «  Nous  sommes  toujours  chrétiens,  que  tout  le  monde 
l'entende!  »  Il  y  en  eut  même  qui  allèrent  rendre  leur  solde  à 
l'empereur.  «  Réservez  vos  dons,  lui  dirent-ils,  pour  ceux  qui 
les  acceptent  à  des  conditions  si  honteuses;  pour  nous,  ils  nous 
sont  plus  odieux  que  la  mort.  »  Julien  irrité  ordonna  de  leur 
trancher  la  tète;  cependant,  il  n'osa  pas  encore  mettre  à  exécu- 
tion cette  sentence  barbare.  «  Hélas  !  s'écria  alors  un  de  ces 
généreux  guerriers,  nommé  Romain,  je  ne  suis  donc  pas  digne 
du  martyre  !  »  Ils  furent  exilés  à  l'extrémité  de  l'empire.  — 
Julien  força  le  peuple  à  assister  aux  cérémonies  païennes; 
ceux  qui  refusaient  d'obéir  étaient  battus  ou  emprisonnés.  Ainsi 
la  persécution  du  césar  philosophe  commençait  à  devenir  san- 
glante, comme  celle  des  premiers  ennemis  de  l'Eglise. 

Mais,  Jésus-Christ  eut  de  généreux  soldats  jusqu'à  la  cour  et 
près  de  la  personne  du  tyran.  Jovien ,  Valentinien  et  Valens ,  trois 


QUATRIEME    SIÈCLE. 


361 


des  principaux  officiers  de  ses  gardes ,  et  plus  tard  ses  succes- 
seurs, bravèrent  ses  menaces.  Valentinien ,  entrant  un  jour 
avec  lui  dans  un  temple  païen,  déchira  avec  indignation  un  bout 
de  son  manteau ,  sur  lequel  le  pontife  idolâtre  avait  jeté  de  l'eau 
lustrale.  Julien  les  épargna  parce  qu'ils  lui  étaient  nécessaires. 
—  Les  églises  étaient  pillées ,  démolies  ou  profanées.  A  cette 
occasion,  les  ecclésiastiques  eurent  beaucoup  à  souffrir.  On  les 
emprisonnait,  on  les  appliquait  à  la  torture,  pour  les  forcer  à 
découvrir  et  à  livrer  les  vases  sacrés.  On  les  insultait  publique- 
ment. —  Les  évèques  furent  chassés ,  et  le  grand  Athanase ,  sur 
la  tète  duquel  tombaient  toujours  les  premiers  coups  de  la  per- 
sécution, fut  obligé  de  quitter  son  troupeau  pour  la  quatrième 
fois.  L'empereur  menaça  même  le  préfet  d'Egypte  d'une  forte 
amende ,  s'il  n'exécutait  pas  ses  ordres  avec  promptitude.  Aussi- 
tôt, les  idolâtres  coururent  vers  la  basilique  où  était  le  saint 
évèque.  Les  fidèles  s'y  rendirent  aussi  pour  défendre  et  conser- 
ver leur  pasteur;  mais  le  saint,  craignant  l'effusion  du  sang, 
s'arracha  aux  uns  et  aux  autres ,  prit  un  bateau  et  s'enfuit  sur 
le  Nil  du  côté  des  déserts.  On  se  mit  à  sa  poursuite  et  on  allait 
l'atteindre,  quand  Athanase  s'en  étant  aperçu ,  ordonna  de  revi- 
rer de  bord  et  de  ramer  hardiment  à  la  rencontre  de  ses  enne- 
mis. Leur  chef  ne  pouvant  croire  que  le  saint  fût  sur  le  bateau 
qui  venait  à  lui ,  demanda  aux  gens  de  l'équipage  s'ils  n'avaient 
pas  vu  Athanase.  On  répondit  qu'il  venait  de  passer  et  qu'il 
n'était  pas  loin.  Les  idolâtres  continuèrent  leur  poursuite,  et  le 
patriarche  rentra  dans  Alexandrie ,  où  il  se  tint  caché  jusqu'à 
la  mort  du  tyran,  que  le  ciel  lui  avait  fait  connaître  comme  très- 
prochaine. 

A  travers  la  noire  malignité  et  la  haine  de  Julien  contre  le 
Christianisme,  on  ne  laissait  pas  d'apercevoir  l'estime  que  lui 
inspirait,  malgré  lui ,  le  vif  éclat  des  vertus  chrétiennes.  «  L'hos- 
pitalité, disait-il  aux  prêtres  de  ses  dieux,  le  soin  des  morts 
ainsi  que  des  vivants  et  le  règlement  des  mœurs  voilà  ce  qui  a 
si  fortement  accru  le  parti  des  galiléens.  Ces  gens-là  ont  eu 
le  talent  de  simuler  toutes  les  vertus.  Vous  devez  aussi  prati- 
quer tout  cela.  Un  sacrificateur  ne  doit  point  aller  au  théâtre, 
ni  boire  dans  une  taverne ,  ni  exercer  un  vil  métier.  Acceptez 
rarement  les  invitations  des  gouverneurs...  honorez  Cybèle,  la 


Quatrième 

exil  de 

S.  Alterna». 


L'empertW 

Julien  forcé 

rendre  liom- 


iCbri*! 

nisinc. 


362 


COURS    D  HISTOIRE   ECCLESIASTIQUE. 


Cruautés 

de 

l'empereur 

Julien 

contre 

les  chrétiens. 


mère  des  dieux,  dont  l'image  vénérée  est  trop  négligée...  Privez 
des  fonctions  du  sacerdoce  ceux  qui  refuseront  de  se  conformer 
à  cette  règle.  En  chaque  ville ,  établissez  des  hospices  pour  les 
pauvres  indistinctement  :  car  il  est  honteux  que  nous  laissions 
tant  d'indigents  sans  secours ,  tandis  que  les  impies  galiléens, 
outre  leurs  pauvres,  nourrissent  encore  les  nôtres.  »  —  Il 
voulut  même  bâtir  des  espèces  de  monastères,  c'est-à-dire,  des 
lieux  de  retraite  et  de  prières  pour  les  hommes  et  pour  les 
femmes,  et  il  fixa  des  jours  et  des  heures  réglés  pour  prier  en 
commun  et  à  deux  chœurs,  etc.  —  Julien  voulut  même  copier 
la  hiérarchie  ecclésiastique,  en  créant  des  pontifes  provinciaux 
supérieurs  à  ceux  des  villes  et  des  campagnes,  et  relevant  eux- 
mêmes  d'un  premier  hiérophante. 

Pendant  que  ce  prince  inconséquent  et  bizarre  était  ainsi 
forcé  de  rendre  hommage  aux  œuvres  et  à  l'excellence  du  Chris- 
tianisme, il  travaillait  à  sa  destruction  avec  plus  de  violence 
que  jamais.  Les  villes  chrétiennes  ne  pouvaient  obtenir  de  lui 
aucune  justice;  il  refusait  audience  à  leurs  députés,  et  rejetait 
leurs  requêtes.  —  Césarée  de  Cappadoce  était  une  des  plus 
célèbres  par  la  foi  de  ses  habitants.  On  venait  d'y  détruire  le 
dernier  temple  païen.  Julien  s'y  rendit  en  personne,  enleva  à 
cette  ville  ses  privilèges,  son  titre  de  cité  et  jusqu'à  son  nom. 
Les  églises  y  furent  toutes  dépouillées,  et  le  clergé  se  vit  en- 
rôlé dans  les  plus  viles  milices.  —  A  Pessinonte  en  Galatie,  il 
fit  souffrir  d'horribles  tortures  à  deux  jeunes  chrétiens,  qui 
avaient  victorieusement  réfuté  ses  sophismes.  —  A  Ancyre, 
dans  la  même  province,  un  prêtre,  nommé  Basile,  accusé 
d'avoir  détruit  un  autel  des  idoles  ,  fut  déchiré  avec  des  ongles 
de  fer  et  périt  dans  les  tourments.  —  A  Dorostore  en  Thrace, 
un  fidèle,  nommé  Emilien,  fut  jeté  au  feu  par  les  soldats,  pour 
avoir  aussi  renversé  des  autels  d'idolâtrie.  —  A  Myre  en  Phry- 
gie,  Macédonius,  Théodule  et  Tatien  furent  grillés  à  petit  feu, 
pour  avoir  brisé  des  statues  païennes.  —  A  Héliopolis  en  Phé- 
nicie ,  un  supplice ,  inconnu  même  au  temps  de  Néron  et  de 
Dioclétien,  épouvanta  l'humanité.  Des  vierges  consacrées  à  Dieu 
furent  exposées  nues  aux  insultes  du  peuple.  On  leur  ouvrit 
ensuite  le  ventre  et  on  y  offrit  de  l'orge  à  des  pourceaux,  qui 
dévoraient  en  même  temps  leurs  entrailles.  —  A  Gaza  en  Pales- 


QUATRIÈME   SIECLE.  363 

tine  ,  les  mêmes  horreurs  furent  commises  sur  des  vierges  et 
sur  des  prêtres.  —  A  Majume,  dans  la  même  province,  on  ar- 
rêta trois  frères  chrétiens ,  dont  l'un  était  évoque  de  la  ville.  La 
populace  leur  attacha  des  cordes  au  cou,  et  les  traîna  par  les 
rues,  où  ils  furent  déchirés  et  mis  en  pièces.  Le  gouverneur 
ayant  voulu  punir  les  coupables,  Julien  l'exila.  «  Serait-ce  un 
si  grand  crime,  dit-il,  quand  un  hellène  massacrerait  dix  ga- 
liléens  (1)?  » —  En  Gaule,  beaucoup  de  soldats  souffrirent  pour 
la  foi.  —  A  Rome,  il  y  eut  aussi  plusieurs  martyrs,  entre 
autres ,  saint  Jean  et  saint  Paul ,  qui  sont  nommés  au  canon  de 
la  messe.  —  A  Antioche ,  Maximilien  et  Bonose,  deux  officiers 
chargés  de  porter  l'étendard  de  leur  légion,  eurent  la  tète 
tranchée  pour  avoir  refusé  de  remplacer  le  labarum  par  l'image 
des  faux  dieux.  Deux  autres  officiers  de  la  garde  impériale, 
Maximin  et  Juventin ,  ayant  exprimé  quelques  plaintes  au  sujet 
de  la  persécution  exercée  contre  les  chrétiens ,  furent  soumis  à 
la  torture,  condamnés  à  mort  et  décapités  au  milieu  de  la 
nuit  (2).  —  Dans  la  même  ville,  «  Julien  se  rendit  ridicule  par  des 
extravagances  que  la  postérité  refusera  de  croire,  »  disait  vingt 
ans  après  saint  Chrysostome.  Il  paraissait  souvent  dans  les  rues 
avec  un  costume  burlesque,  entouré  de  devins,  d'aruspices  et 
de  bouffons.  Sorciers  ,  magiciens ,  histrions ,  charlatans ,  au- 
gures, ivrognes,  prêtresses  de  Vénus,  tout  ce  que  le  vice  a  de 
plus  hideux  et  de  plus  vil,  marchait,  dit  saint  Chrysostome,  à 
côté  de  l'empereur  avec  des  éclats  de  rire  et  des  paroles  dignes 
d'une  telle  société.  Le  cheval  impérial  et  les  prétoriens  suivaient 
par  derrière,  à  une  grande  distance,  cette  mascarade  infâme, 
comme  s'exprime  M.  de  Broglie.  Contre  un  prince  qui  s'avilis- 
sait ainsi,  on  composa  des  satires  mordantes.  Il  s'abaissa  jusqu'à 


(1)  Saint  Grégoire  de  Nazianze,  Orat.  3. 

(2)  Au  milieu  de  ces  actes  de  barbarie ,  Julien  craignait  plus  de  pa- 
raître tyran  que  de  l'être  en  effet.  Aussi ,  quand  il  les  faisait  exercer 
par  d'autres,  il  affectait  d'y  être  étranger.  S'il  les  commettait  lui- 
même,  il  cherchait  toujours  à  les  justifier  par  quelques  prétextes  spé- 
cieux et  à  les  faire  exécuter  sans  éclat  et  le  plus  possible  durant  la 
nuit.  Cette  hypocrisie,  jointe  à  la  cruauté,  a  fait  dire  à  Lebeau,  dan* 
son  Histoire  du  Bas-Empire,  «  que  Julien  n'épargna  la  vie  des  çh; 
tiens  que  dans  ses  paroles  et  dans  ses  édits.  » 


361 


COURS    D'HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


Sacrilège 
et  punition 

du 
comte  Julien 

oncle 
d»  l'empereur. 

An  362. 


Ecrits 

de  Julien 

contre 

les  chrétiens. 


ant 

I 

m. 


répondre  sur  le  même  Ion.  C'est  dans  une  de  ses  épigrammes, 
intitulée  Misopogon  ,  que  l'histrion  couronné  ,  comme  l'appelle 
ici  saint  Chrysostome ,  rend  un  témoignage  solennel  à  la  multi- 
tude innombrable  des  chrétiens.  Il  y  déclare  formellement  «  que 
la  population  entière  d'Antioche,  qui  était  alors  de  cinq  cent 
mille  habitants ,  selon  Gibbon ,  avait  abandonné  le  culte  des 
faux  dieux,  et  voyait  avec  la  plus  grande  peine  les  efforts  de 
l'empereur  pour  le  rétablir  (1).  » 

Le  feu  du  ciel,  selon  saint  Chrysostome  et  Théodoret,  ayant 
consumé  un  temple  d'Apollon ,  situé  au  bourg  de  Daphné  prè 
d'Antioche,  Julien  accusa  les  chrétiens  de  l'incendie,  malgré 
témoignage  des  prêtres  païens  et  des  voisins  qui  avaient 
tomber  la  foudre.  En  punition,  il  fit  fermer  toutes  les  égli 
de  la  ville,  et  livra  la  plus  grande  au  pillage.  Le  comte  Julien 
son  oncle,  et  le  gouverneur  Félix,  qui  avaient  tous  les  deux 
apostasie  pour  lui  plaire  ,  se  chargèrent  de  l'exécution  du  crime, 
et  enlevèrent  les  vases  sacrés  en  vomissant  toutes  sortes  de 
blasphèmes.  «  Voyez  ,  disait  Félix  au  comte,  en  quelle  vaisselle 
est  servi  le  Fils  du  charpentier?  »  Celui-ci ,  les  jetant  par  terre , 
s'assit  dessus  et  les  profana  de  la  manière  la  plus  infâme.  Les 
deux  impies  ne  tardèrent  pas  à  être  punis  de  leurs  sacrilèges. 
Peu  après ,  Félix  perdit  la  vie  en  rendant  des  flots  de  sang  par  la 
bouche.  Le  comte  Julien  fut  frappé  d'une  plaie  honteuse,  tur- 
pissimâ  et  fœdissimâ  plagâ;  il  s'y  forma  une  multitude  épou- 
vantable de  vers,  qui  le  dévoraient  tout,  vivant.  Il  mourut  au 
bout  de  quarante  jours  ,  au  milieu  des  souffrances  les  plus 
atroces.  Saint  Chrysostome,  Sozomène,  Théodoret  et  Ammien- 
Marcellin  s'accordent  tous  sur  les  détails  de  cet  événement. 

L'empereur  Julien  ne  se  contentait  pas  de  persécuter  les 
chrétiens ,  il  les  attaquait  encore  par  ses  écrits.  Il  composa 
contre  eux  un  grand  ouvrage ,  dont  il  ne  nous  reste  que  des 
extraits ,  rapportés  par  saint  Cyrille  d'Alexandrie ,  qui  en  a  fait 
la  réfutation.  Il  y  renouvelle  toutes  les  objections  de  Celse, 


(1)  Saint  Grégoire  de  Naz.,  Orat.  3,  Epist.  6,  7,  8,  17.  —  Saint 
Basile,  Epist.  14.  —  Saint  Chrysostome,  Orat.  2,  in  Babyl.  — 
Socrate,  liv.  3,  c.  13;  liv.  5,  c.  5.  —  Sozomène,  liv.  5,  c.  9,  10, 
17.  —  Théodoret,  liv.  3,  c.  16.  —  Ammien-Marcel.,  liv.  22,  23,  2o. 
—  Receveur,  tom.  II.  —  Rohrbacher,  tom.  VI. 


QUATRIEME    SIÈCLE. 


365 


déjà  mises  en  poudre  par  Origène,  et  celles  qu'Eusèbe  de  Césa- 
rée  avait  si  victorieusement  combattues  dans  sa  Démonstration 
évangélique.  Ces  extraits  suffisent ,  dit  M.  Darras ,  pour  démon- 
trer la  supériorité  de  l'attaque  de  Julien  sur  celle  du  scepticisme 
voltairien,  au  siècle  dernier.  «  Nos  modernes  antechrists,  dit-il, 
«  s'élèvent  à  peine  à  la  cheville  de  l'apostat.  »  —  On  y  trouve 
néanmoins  des  aveux  précieux  contre  les  hérétiques.  Ainsi ,  il 
reproche  aux  chrétiens  d'adorer  Jésus-Christ  comme  le  Fils  de 
Dieu  et  Dieu  lui-même;  d'appeler  sans  cesse  Marie  Theotocos  ou 
Mère  de  Dieu ,  d'adorer  la  croix ,  d'en  former  le  signe  sur  le 
front,  de  la  graver  sur  leurs  portes,  d'honorer  les  martyrs;  et  il 
témoigne  que  tout  cela  remontait  jusqu'au  temps  même  des 
Apôtres.  —  Il  s'efforce  de  tourner  en  ridicule  les  miracles  de 
Jésus-Christ;  mais  il  en  reconnaît  expressément  la  réalité.  Voilà 
un  témoin  non  suspect  de  la  croyance  primitive  et  invariable  de 
l'Eglise!  —  On  a  encore  de  Julien  plusieurs  lettres  et  plusieurs 
discours  sur  différents  sujets.  On  y  trouve  exposées  toutes  les 
rêveries  de  la  philosophie  néoplatonicienne.  —  Son  ouvrage  le 
mieux  écrit,  mais  indigne  d'un  homme  d'Etat,  est  son  Discours 
sur  les  Césars.  C'est  une  satire  des  empereurs  précédents  et  sur- 
tout de  Constantin.  On  y  rencontre  encore  une  foule  de  calom- 
nies contre  les  chrétiens ,  et  des  bouffonneries  bonnes  pour  amu- 
ser les  libertins.  Ainsi ,  sa  haine  contre  la  religion  perçait 
partout. 

La  tentative  qu'il  fit  alors  de  relever  le  temple  de  Jérusalem 
en  fournit  une  nouvelle  preuve.  Il  savait  que  Jésus-Christ  avait 
prédit  qu'il  n'en  resterait  pas  pierre  sur  pierre.  Il  voulut  lui 
donner  un  démenti.  Quoiqu'il  n'aimât  pas  les  Juifs,  il  les  invita 
à  concourir  à  l'entreprise ,  et  leur  prodigua  l'argent  et  les  pro- 
messes. Il  envoya  sur  les  lieux  Alypius,  comte  d'Antioche,  un 
de  ses  officiers  les  plus  affidés ,  pour  presser  les  travaux.  On 
arracha  les  anciens  fondements.  La  multitude  des  ouvriers  était 
innombrable.  Leur  ardeur  semblait  devoir  triompher  de  tous 
les  obstacles.  Cependant  saint  Cyrille,  évoque  de  Jérusalem  ,  se 
moquait  de  leurs  efforts,  et  disait  hautement  que  le  temps  était 
venu  où  l'oracle  du  Sauveur  allait  s'accomplir  à  la  lettre,  a  Ils 
»  ne  mettront  pas  seulement  une  pierre  sur  une  autre  ,  »  répé- 
tait sans  s'émouvoir  le  saint  prélat.  En  effet,  quand  les  anciens 


l.fmpcroar 
Julien 
essai*  Ù3 

reliàtir 

Ift  temple 

île  Jérusalem 

An3U3. 


366  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

fondements  eurent  été  enlevés ,  il  survint  un  horrible  tremble- 
ment de  terre  qui  combla  les  fouilles ,  dispersa  les  matériaux 
amassés,  renversa  les  édifices  voisins,  tua  ou  blessa  une  partie 
des  travailleurs.  — Revenus  de  leur  frayeur,  les  Juifs,  remet- 
tent la  main  à  l'œuvre.  Alors  des  globes  de  feu  sortant  du  sein 
de  la  terre  entr'ouverte,  repoussent  les  matériaux  sur  les  ou- 
vriers qu'ils  enveloppent  d'un  tourbillon  de  flamme  et  de  fumée, 
et  consument  leurs  outils,  même  le  fer.  La  flamme  électrique  a 
cette  puissance.  Ce  terrible  phénomène  se  renouvela  à  plusieurs 
reprises.  Le  feu  reparut  autant  de  fois  que  le  travail  recommen- 
ça, et  il  ne  cessa  que  lorsqu'on  l'eut  abandonné.  —  Ce  fait  est 
incontestable;  il  est  attesté  par  saint  Cyrille,  témoin  oculaire; 
par  saint  Jérôme ,  saint  Ambroise ,  saint  Chrysostome  et  saint 
Grégoire  de  Nazianze ,  tous  contemporains  du  prodige  ;  par  les 
historiens  du  temps  :  Rufln,  Socrate,  Sozomène,  Théodoret, 
Zonoras,  Epiphane,  le  diacre  Nicéphore,  Calliste  ,  Philostorge 
arien,  David  Ganzi  juif,  le  rabbin  Gédaliah,  et  par  Ammien- 
Marcellin  lui-même,  païen,  ami  intime  et  zélé  défenseur  de 
Julien.  Voici  ses  propres  paroles  :  t  Pendant  que  Alypius,  aidé 
du  gouverneur  de  la  province ,  avançait  l'ouvrage  autant  qu'il 
pouvait,  de  terribles  globes  de  feu  sortirent  des  fondements 
qu'ils  avaient  ébranlés  auparavant  par  des  secousses  violentes, 
les  ouvriers  qui  recommencèrent  souvent  l'ouvrage  furent  brûlés 
à  diverses  reprises;  le  lieu  devint  inaccessible  et  l'entreprise 
cessa.  »  Un  incrédule  du  xvme  siècle,  Gibbon,  a  recueilli  tous 
ces  témoignages,  et  les  déclare  authentiques.  Amis  et  ennemis 
affirment  la  même  chose;  il  faut  l'admettre  ou  rejeter  toute  cer- 
titude historique. 

Quatorze  siècles  après  cet  événement,  nos  philosophes  ont 
prétendu  en  donner  une  explication  naturelle.  C'est  tout  simple- 
ment selon  eux,  un  phénomène  de  Vair  inflammable.  «  Heu- 
reuse invention,  dit  M.  Poujoulat,  commentant  les  paroles  d'Am- 
mien-Marcellin,  pour  expliquer  ces  globes  de  feu,  ces  globes  in- 
telligents qui  poursuivent  les  ouvriers  juifs ,  qui  s'arrêtent 
quand  les  ouvriers  s'en  vont ,  qui  s'allument  de  nouveau  quand 
ceux-ci  reparaissent ,  et  qui ,  messagers  d'une  volonté  éternelle, 
ne  quittent  les  lieux  qu'après  une  entière  défaite  et  le  désespoir 
des  travailleurs  déicides  !  »  —  A  ce  sujet,  saint  Chrysostome 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  367 

s'écrie  :  «  Le  Christ  a  bâti  son  Eglise  sur  la  pierre,  rien  n'a  pu 
la  renverser;  il  a  renversé  le  temple,  rien  n'a  pu  le  relever.  Nul 
ne  peut  abattre  ce  que  Dieu  élève,  et  nul  ne  peut  relever  ce  que 
Dieu  abat.  »  —  Selon  la  plupart  des  auteurs  ecclésiastiques,  un 
feu  venant  du  ciel  s'unit  aux  flammes  sorties  de  la  terre,  et  l'on 
vit  des  croix  de  lumière  dans  les  airs ,  et  même  sur  les  habits 
des  travailleurs.  —  Une  merveille  si  frappante  étonna  tous  les 
spectateurs.  Beaucoup  de  juifs,  et  encore  plus  d'idolâtres,  con- 
fessèrent la  divinité  de  Jésus-Christ  et  demandèrent  le  bap- 
tême. 

Ainsi ,  au  lieu  d'anéantir  la  prophétie  du  Sauveur,  Julien 
acheva  de  l'accomplir,  en  enlevant  jusqu'à  la  dernière  pierre 
du  temple  de  Jérusalem.  Ce  prince  fut  déconcerté,  mais  il  de-         Mon 
meura  aveugle  au  milieu  d'une  si  grande  lumière.  Il  s'occupait  *j? 

alors  d'une  expédition  contre  les  Perses.  Au  commencement ,  l'Apostat. 
à  Charres,  l'antique  cité  d'Abraham,  il  immola  lui-même,  avec  An~363. 
Procope  son  parent  et  favori,  une  femme,  pour  lire  dans  ses 
entrailles  le  succès  de  cette  guerre.  En  marche,  il  fit  murer  la 
grotte  d'un  solitaire,  et  l'y  laissa  périr  de  faim,  jaloux  de  la  con- 
fiance que  lui  attiraient  sa  vertu  et  ses  miracles.  A  son  retour, 
il  devait  exterminer  le  Christianisme.  La  guerre  de  Perse  prenait 
ainsi  le  caractère  d'une  lutte  armée  contre  la  foi  de  Jésus- 
Christ  (1).  —  Mais  la  divine  Providence  abrégea  un  règne  si 
dangereux.  A  l'approche  des  Romains,  les  Perses  reculèrent  en 
dévastant  leur  propre  territoire,  et  en  mettant  le  feu  à  leurs 
villes.  L'imprudent  empereur  s'avança  inconsidérément,  et  fit 
brûler  sa  flotte  qui  remontait  lentement  le  Tigre  ,  soit  pour 
hâter  la  marche  de  son  armée,  soit  pour  ne  lui  laisser  d'espoir 
que  dans  la  victoire.  Bientôt  la  famine  se  fit  sentir,  et,  les 
Perses  l'assaillant  de  toutes  parts,  il  fut  obligé  de  reculer.  Placé 
à  l'arrière-garde ,  pour  soutenir  et  protéger  la  retraite ,  Julien 

(4)  Les  païens  étaient  si  convaincus  de  la  ruine  prochaine  de  la  re- 
ligion de  Jésus-Christ,  que  le  philosophe  Libanius  demanda,  un  jour, 
jrvec  OU  air  de  triomphe,  à  un  grammairien  chrétien,  avec  qui  il  était 
lié  :  lié  bien!  que  fait  maintenant  le  Fils  du  charpentier?  —  Il  fait 
un  cercueil  pour  son  plus  grand  ennemi,  répondit  le  grammairien. 
—  A  quelques  jours  de  là,  en  effet,  un  cercueil  recevait  l'empereur 
Julien. 


368  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

fut  atteint  d'une  flèche  qui  lui  perça  le  foie.  Ammien-Marcellin 
etLibanius,  ses  panégyristes,  racontent  qu'il  mourut  tranquil- 
lement de  sa  blessure ,  en  s'entretenant  avec  ses  amis  de  la 
noblesse  de  l'âme,  et  les  consolant  par  l'espérance  qu'il  avait 
d'être  réuni  aux  astres.  —  Saint  Grégoire  de  Nazianze  rapporte, 
au  contraire ,  que  Julien ,  étant  blessé ,  fut  porté  sur  le  bord  du 
fleuve,  et  qu'il  voulut  s'y  jeter,  afin  de  se  dérober  aux  yeux  des 
hommes,  et  de  passer  pour  un  dieu ,  comme  Romulus;  mais  on 
le  retint.  Théodoret  ajoute  :  On  dit  que,  prenant  son  sang  avec 
la  main,  il  le  lança  contre  le  ciel,  en  s'écriant  :  f  Tu  as  vaincu, 
Galiléen.  »  Sozomène  raconte  la  même  circonstance,  mais  comme 
un  propos  de  quelques  personnes.  D'autres  disent  qu'il  avait 
jeté  son  sang  contre  le  soleil ,  en  lui  reprochant  de  favoriser  les 
Perses.  —  Sa  mort,  qui  arriva  en  363,  fut  révélée  à  plusieurs 
saints,  entre  autres,  à  saint  Sabas,  solitaire  ,  et  au  célèbre  Di- 
dyme.  —  Elle  passa  pour  une  punition  de  Dieu ,  même  aux 
yeux  des  païens ,  et  saint  Jérôme  assure  avoir  entendu  de  leur 
bouche,  à  Rome,  ces  paroles  :  «  Comment  les  chrétiens  peu- 
vent-ils vanter  la  patience  et  la  miséricorde  de  leur  Dieu  ?  Rien 
n'est  plus  terrible  et  si  prompt  que  sa  colère.  »  —  Julien  avait 
régné  une  année  et  huit  mois  depuis  la  mort  de  Constance  ;  il 
était  âgé  de  trente  et  un  ans. 
jovien.  L'armée  lui  donna  pour  successeur  Jovien,  capitaine  de  ses 

empereur,  gardes,  soldat  intrépide  et  chrétien  éprouvé.  Le  nouvel  empe- 
An  363.  reur  assembla  aussitôt  les  légions  et  leur  dit  avec  franchise  : 
t  Soldats,  je  suis  chrétien,  et  je  ne  puis  commander  aux 
troupes  de  Julien,  si  elles  demeurent  attachées  à  ses  erreurs. 
Une  armée  abandonnée  du  Dieu  véritable  ne  pourrait  être  que  la 
proie  des  barbares.  »  —  «  Ne  craignez  rien ,  seigneur,  s'écria- 
t-on  de  tous  les  rangs,  vous  commandez  à  des  chrétiens;  Julien 
a  régné  trop  peu  de  temps  pour  affermir  l'impiété  dans  ceux 
mêmes  qu'il  a  séduits.  »  —  Jovien  traita  avec  les  Perses  et 
ramena  l'armée  sur  les  terres  de  l'empire.  L'état  de  la  religion 
fut  un  des  premiers  objets  de  sa  sollicitude.  Il  révoqua  les 
édits  que  Julien  avait  publiés  contre  les  chrétiens;  et  remit  en 
vigueur  toutes  les  lois  de  Constantin  en  faveur  de  la  religion.  Il 
rappela  les  évoques  bannis,  rétablit  sur  le  labarum  le  mono- 
gramme du  Christ,  et  ordonna  aux  gouverneurs  des  provinces 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  369 

de  faire  rouvrir  les  églises  partout  où  elles  avaient  été  fermées. 
—  Le  grand  Athanase  reprit,  pour  la  quatrième  fois,  possession     s-  Atiiana* 
de  son  siège.  Comme  il  était  l'oracle  de  l'Eglise,  l'empereur  lui      dans  son 
écrivit  pour  avoir  des  instructions  précises  et  exactes,  sur  l'objet       B*^c- 
des  disputes  sans  cesse  renouvelées  par  les  hérétiques.  Le  saint      An 3133. 
patriarche,  après  avoir  réuni  et  consulté  les  principaux  évèques 
d'Egypte,  répondit  par  une  lettre   synodale  et   d'actions   de 
grâces ,  dans  laquelle  il  exposa  les  dogmes  de  la  vraie  foi ,  et 
démontra  l'erreur  des  ariens  sur  Jésus-Christ,  et  celle  que  les 
macédoniens  commençaient  à  répandre  sur   le   Saint-Esprit. 
Jovien,  frappé  de  la  solidité  de  cet  écrit,  en  voulut  voir  l'au- 
teur. Athanase  se  rendit  à  Antioche  où  se  trouvait  alors  la 
cour.  L'empereur  fut  ravi  d'admiration  pour  le  saint,  qui  re- 
tourna peu  après  à  Alexandrie.  —  Jovien  donnait  ainsi  les 
plus  belles  espérances,  quand  il  fut  trouvé  mort  dans  son  lit 
a  l'âge  de  trente-deux  ans.  On  croit  qu'il  fut  étouffé  par  la 
vapeur  du  charbon  qu'on  avait  allumé  pour  chauffer  son  appar- 
tement. La  pensée  d'un  crime  vint  à  quelques  personnes;  mais 
les  soupçons  ne  furent  jamais  éclaircis.  Jovien  n'avait  pas  régné 
huit  mois. 

Dix  jours  après  sa  mort,  on  lui  donna  pour  successeur  Valen-     vataKWa 
tinien  Ier.  Ce  prince,  administrateur  habile,  capitaine  heureux,       .  et 

......  .  .  Vatau. 

était  religieux,  plein  de  courage,  et  avait  un  esprit  juste  et  empereur*, 
pénétrant,  mais  le  caractère  entier,  violent  et  dur.  Soit  que  les  An^i 
discussions  dogmatiques  ne  fussent  pas  de  son  goût,  il  savait  à 
peine  le  grec;  soit  qu'il  en  appréhendât  trop  les  inconvénients, 
d'après  ce  qui  était  arrivé  à  Constance ,  il  se  fit  une  règle  de  ne 
point  intervenir  dans  les  affaires  religieuses.  «  Me  prenez-vous 
pour  un  autre  Constance?  »  répoDdait-il,  quand  on  lui  parlait 
des  controverses.  Selon  Receveur,  il  poussa  même  cette  réserve 
jusqu'à  l'indifférence.  —  Plusieurs  membres  de  sa  famille 
étaient  ariens,  entre  autres,  sa  femme  Justine  et  Valens  son 
frère.  —  Il  eut  le  tort  d'associer  ce  dernier  à  l'empire ,  malgré 
le  conseil  d'un  de  ses  capitaines,  un  comte  gaulois,  qui  lui  dit  : 
«  Prince,  si  vous  préférez  votre  famille  à  l'Etat,  vous  avez  un 
frère;  si  vous  aimez  l'Etat,  jetez  les  yeux  sur  un  autre.  »  — 
Vaientinien  garda  l'Occident  et  fixa  sa  cour  à  Milan.  Valens  »ut 
pour  lui  l'Orient  et  résida  à  Constantinople. 

u  d'histoire.  24 


370 


COURS  D'HISTOIRE   ECCLÉSIASTIQUE. 


L'empereur 
Valens 
protège 

l'arianisme. 

De  365  à  378. 


Valens,  cœur  bas,  esprit  étroit,  caractère  à  la  fois  timide  et 
violent,  avare,  cruel,  était  surtout  arien  fanatique.  Entièrement 
dominé  par  la  secte  et  par  Albia  Dominica,  sa  femme,  qui  détes- 
tait les  catholiques,  il  exerça  contre  eux  une  violente  persécu- 
tion, et  renouvela,  pendant  un  règne  de  quatorze  ans,  tous  les 
maux  de  celui  de  Constance.  Il  commença  par  bannir  saint  Atha- 
nase ,  qui  se  tint  caché  durant  quatre  mois  dans  le  tombeau  de 
son  père.  A  la  fin  cependant,  craignant  de  pousser  à  bout  les 
Egyptiens  irrités  et  de  déplaire  à  son  frère  Valentinien,  qui 
vénérait  le  saint  patriarche ,  il  lui  permit  de  rentrer  à  Alexan- 
drie. Mais  il  ne  changea  pas  de  disposition  à  l'égard  des  catho- 
liques. Ils  eurent  au  contraire  à  souffrir  toutes  sortes  de  mauvais 
traitements.  Les  outrages,  les  confiscations ,  la  prison,  les  sup- 
plices, tout  fut  employé  contre  eux.  On  se  crut  un  instant  aux 
jours  de  Dioclétien  et  de  Galère;  on  regretta  Julien.  Saint  Basile 
dit  que  «  la  cruauté,  les  instincts  féroces  de  la  bète  fauve,  &<) 
trouvaient  unis,  en  Valens,  à  l'incapacité  la  plus  notoire.  »  — 
C'était  un  crime  de  se  plaindre.  En  voici  un  exemple  :  Le» 
fidèles  de  Constantinople ,  ne  pouvant  se  persuader  que  l'empe- 
reur autorisât  les  vexations  qu'ils  enduraient,  lui  députèrent  à 
Nicomédie,  où  il  s'était  arrêté,  quatre-vingts  ecclésiastiques  ver- 
tueux, pour  demander  justice.  Valens  ordonna  à  Modeste, 
préfet  du  prétoire,  de  les  faire  périr.  On  les  embarqua  dans  un 
navire  auquel  on  mit  le  feu  en  pleine  mer,  et  ils  périrent  tous 
dans  les  flammes  ou  dans  les  eaux.  Deux  jours  après,  la  vague 
jeta  sur  la  grève,  au  fond  du  havre  de  Docidize,  quatre-vingts 
cadavres,  noircis,  mutilés,  conservant  à  peine  la  forme  hu- 
maine. —  Plusieurs  solitaires  quittèrent  leurs  retraites  pour  venir 
encourager  les  fidèles ,  au  milieu  des  nouveaux  dangers  de  l'E- 
glise. Un  d'entre  eux,  nommé  Aphraate,  persan  de  naissance  et 
d'une  famille  illustre,  vénérable  par  son  âge  et  par  sa  grande 
sainteté,  fut  aperçu  par  l'empereur.  «  Où  vas-tu?  lui  dit  le 
prince  ;  que  ne  restes-tu  dans  ta  cellule ,  plutôt  que  de  courir 
ainsi  par  les  villes  et  d'exciter  le  peuple  à  la  révolte?  »  — 
«  Prince,  lui  répondit  avee  fermeté  le  saint  vieillard,  je  suis 
resté  dans  ma  solitude  tant  que  les  brebis  du  céleste  Pasteur  ont 
été  en  paix;  mais  maintenant  que  je  les  vois  près  d'être  dévo- 
rées ,  conviendrait-il  de  demeurer  tranquille  dans  ma  retraite  ? 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  371 

Si  une  jeune  vierge ,  retirée  dans  la  maison  de  son  père  ,  voyait 
quelqu'un  y  mettre  le  feu,  devrait-elle  se  tenir  en  repos?  Ne 
faudrait-il  pas  plutôt  qu'elle  fit  tous  ses  efforts  pour  éteindre 
l'incendie?  C'est  ce  que  je  fais  aujourd'hui  :  vous  avez  mis  le 
feu  à  la  maison  du  Seigneur;  de  ma  cellule  j'ai  aperçu  l'incen- 
die et  je  lâche  de  l'éteindre.  »  Valens  n'eut  rien  à  répliquer  à 
une  réponse  si  sensée  et  si  courageuse;  mais  il  allait  en  bannir 
l'auteur,  quand  un  de  ses  eunuques ,  qui  avait  accablé  le  saint 
d'injures,  étant  allé  voir  si  le  bain  de  l'empereur  était  prêt, 
tomba  dans  l'eau  bouillante  et  y  périt.  L'empereur  épouvanté 
n'osa  exécuter  son  projet. 
Ce  fut  dans  ces  circonstances  critiques,  que  l'Eglise  perdit        Mort 

.       „.,  ,     t»     «•  1  ■  •    •  i»     •      •  j  deS.  Hilairê. 

saint  Hilaire  de  Poitiers.  Après  avoir  poursuivi  1  ananisme  dans     Ses  écritSt 
toutes  les  Gaules,  ce  saint  docteur  était  allé  le  combattre  en       .  — 

An  367. 

Italie.  Il  eut  à  Milan,  en  365,  une  conférence  publique  avec 
Auxence ,  évèque  arien ,  qui  avait  usurpé  le  siège  de  cette  ville 
après  l'exil  de  saint  Denys.  Hilaire  le  força  de  reconnaître  que 
Jésus-Christ  est  vrai  Dieu  et  consubstantiel  au  Père.  Le  prélat 
hérétique  trouva ,  cependant ,  le  moyen  d'éluder  la  précision  de 
cet  aveu  par  un  artifice  de  langage,  dans  un  écrit  qu'il  adressa  à 
l'empereur  Valentinien,  et  qui  parut  orthodoxe  à  ce  prince.  Mais 
Hilaire  dévoila  l'équivoque  et  fit  sentir  l'insuffisance  de  la  pro- 
fession de  foi  d' Auxence.  —  Fatigué  de  ses  continuelles  remon- 
trances, et  prévenu  d'ailleurs  par  les  intrigues  de  l'évèque 
arien,  qui  dissimulait  son  hérésie,  devant  un  prince  catholique, 
Valentinien  ordonna  au  saint  docteur  de  quitter  la  ville  de  Milan 
Il  revint  donc  à  Poitiers,  d'où  il  écrivit  encore  à  l'empereur  pour 
l'éclairer,  et  où  il  mourut  deux  ans  après,  épuisé  de  fatigues  et 
de  travaux.  —  Nous  avons  de  ce  Père  douze  livres  sur  la  Tri- 
nité. Il  y  prouve  de  la  manière  la  plus  solide  la  consubstantialitô 
du  Père,  du  Fils  et  du  Saint-Esprit.  Il  enseigne  que  l'Eglise  est 
une,  et  que  tous  les  hérétiques  sont  hors  de  son  sein.  Il  fait 
voir  ensuite  que  l'arianisme  ne  peut  être  la  vraie  doctrine, 
«  puisqu'il  n'a  point  été  révélé  à  saint  Pierre,  choisi  pour  être 
le  fondement  inébranlable  de  l'Eglise  jusqu'à  la  consommation 
des  siècles;  à  saint  Pierre,  dont  la  foi  est  indéfectible;  à  saint 
Pierre ,  qui  a  reçu  les  clefs  du  royaume  des  cieux ,  et  dont  Dieu 
ratifie  les  jugements,  quoique  portés  sur  la  terre.  »  L'article 


372  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

de  la  divinité  de  Jésus-Christ  est  traité  avec  une  supériorité  de 
lumière  qui  ne  laisse  aucune  ressource  aux  ariens.  Le  saint 
docteur  la  démontre,  entre  autres,  par  les  miracles  opérés  aux 
tombeaux  des  Apôtres  et  des  martyrs ,  ainsi  que  par  la  vertu  de 
leurs  reliques,  etc.  (1).  —  Le  Traité  sur  les  Synodes  ou  sur  la 
foi  des  Orientaux  parut  quelque  temps  après,  en  358.  Le  but 
de  l'auteur  était  d'expliquer  les  termes  dont  les  ariens  se  ser- 
vaient ,  et  de  signaler  toutes  leurs  variations  dans  la  doctrine. 
Saint  Jérôme  faisait  tant  de  cas  de  cet  ouvrage ,  qu'il  le  copia 
de  sa  main.  —  Les  Livres  à  Constance  sont  une  espèce  de  re- 
quête apologétique,  tendant  à  demander  pour  les  catholiques  la 
liberté  de  traiter  de  la  religion  avec  leurs  seuls  évoques.  — 
Dans  le  Livre  contre  Constance ,  le  docteur  se  plaint  de  la  per- 
sécution exercée  par  ce  prince  contre  les  orthodoxes.  Ces  deux 
ouvrages  contiennent  des  expressions  qui  paraissent  dures; 
mais  on  doit  moins  les  attribuer,  dit  Godescard,  à  un  zèle  amer 
qu'à  un  ardent  amour  pour  la  vérité.  Il  faut  comprendre,  dit 
Darras,  que  la  douceur  et  la  mansuétude  évangéliques  n'ex- 
cluent ni  la  force  ni  la  vigueur  de  la  répression.  Malheur  aux 
époques  assez  perverties,  pour  demeurer  insensibles  aux  cris 
de  l'innocence  et  de  la  vérité  opprimées!  —  Les  autres  écrits  de 
saint  Hilaire  sont  le  Livre  contre  Auxence;  une  Lettre  à  sa  fille 
Apra  ou  Abra,  sur  la  virginité;  un  Commentaire  sur  les  Psau- 
mes; un  autre  de  l'Evangile  de  saint  Matthieu,  où  l'on  trouve 
d'excellentes  instructions  sur  toutes  les  vertus  chrétiennes,  prin- 
cipalement sur  la  charité ,  le  jeune  et  la  prière.  —  On  lui 
attribue  aussi  le  Gloria  in  excelsis,  qui  est  en  effet,  dit  un 
auteur,  bien  digne  de  son  génie.  D'autres,  donnant  à  cette 
hymne  une  plus  haute  antiquité,  disent  que  le  pape  saint 
Télesphore  (128-138)  voulut  qu'on  la  chantât  avant  le  saint 
sacrifice  (2).  Le  Gloria  in  excelsis,  dit  M.  Darras,  se  trouve 
presque  tout  entier  dans  le  texte  des  Constitutions  aposto- 
liques. Jusqu'au  commencement  du  xie  siècle ,  les  évèques 
seuls  récitaient,  à  la  messe,  le  Gloria  in  excelsis.  —  Le  style 


(4)  Saint  Hilaire,  De  la  Trinité,  liv.  6,  7,  M.  —  (2)  Plusieurs  disent 
que  c'est  le  pape  saint  Symmaque  (498-oU)  qui  ordonna  de  chanter,  à 
la  messe,  aux  dimanches  et  aux  fêtes,  le  Gloria  in  excelsis. 


QUATRIÈME  SfÊCLE.  373 

de  saint  Hilaire  est  sublime,  plein  d'Ame  et  de  chaleur,  et  si 
véhément ,  que  saint  Jérôme  l'appelle  le  Rhône  de  l'éloquence 
latine  :  Hilarius  latinœ  eloquentiœ  Rhodanus.  —  Saint  Au- 
gustin l'appelle  «  le  Docteur  illustre  des  églises.  » 

Qualifié  depuis  longtemps  du  titre  de  docteur,  et  honoré 
comme  tel,  depuis  deux  siècles  environ,  par  différentes  églises 
particulières,  saint  Hilaire  n'avait  pas  cependant,  dans  le  Missel 
et  le  Bréviaire  romains ,  les  hommages  solennels  qui  appar- 
tiennent aux  docteurs  de  l'Eglise  universelle.  En  1850,  le 
concile  de  Bordeaux  et  MF  Pie,  évoque  de  Poitiers,  résolurent 
de  demander  au  Saint-Siège  qu'il  daignât,  non-seulement  con- 
firmer le  titre  dont  jouissait  saint  Hilaire  auprès  de  quelques 
églises  particulières,  mais  encore  étendre  ce  titre  à  l'Eglise 
universelle.  Le  souverain  pontife  Pie  IX  accueillit  cette  propo- 
sition avec  joie.  Par  suite,  un  décret  de  la  Congrégation  des 
rites,  daté  du  29  mars  1851,  et  un  bref  apostolique,  donné 
sous  l'anneau  du  Pêcheur,  le  13  mai  suivant,  étendirent  à 
l'univers  entier  le  titre  de  docteur,  désormais  assuré  à  saint 
Hilaire,  et  prescrivirent  à  toutes  les  églises  du  rit  latin  les 
diverses  modifications  liturgiques  qui  sont  la  conséquence 
nécessaire  de  ce  titre  (1). 


[\)  L'Eglise  reconnaissante  a  décerné  des  honneurs  particuliers  à 
ces  hommes  d'élite,  lesquels,  ou  par  leur  parole  ou  par  leurs  écrits, 
ont  été  en  quelque  sorte  ,  dit  Benoît  XIV,  les  docteurs  de  l'Eglise  en- 
seignante elle-même,  doctores  ipsins  Ecclesiœ,  qui  reconnaissait  en  eux 
les  échos  sûrs  et  fidèles  de  la  parole  divine,  et  qui  sanctionnait  en  eux, 
par  son  autorité  infaillible  ,  l'autorité  de  leur  enseignement  puisé  aux 
sources  authentiques  de  la  Révélation.  —  Le  titre  de  Père  de  l'Eglise, 
est  commun  à  un  plus  grand  nombre.  —  Le  titre  de  Docteur  de  l'E- 
glise est  plus  rare  et  réservé  à  quelques-uns.  —  Dans  le  principe  et 
de  temps  immémorial ,  saint  Ambroise,  saint  Augustin,  saint  Jérôme 
et  saint  Grégoire  pape,  chez  les  Latins;  et,  parmi  les  Grecs,  saint 
Athanase,  saint  Basile,  saint  Grégoire  de  Nazianze  et  saint  Chrysos- 
tomo,  furent  appelés  Docteurs  de  l'Eglise  universelle.  —  Plus  tard, 
saint  Thomas  d'Aquin  reçut  ce  beau  titre  du  pape  saint  Pie  V;  saint 
Bonaventurede  Sixte-Quint;  saint  Anselme  de  Clément  XI;  saint  Isi- 
dore de  Séville  d'Innocent  XIII  ;  saint  Pierre  Chrysologue  de  Benoît 
XIII;  saint  Léon  le  Grand  de  Benoît  XIV;  saint  Pierre  d'Amiens  de 
Léon  XII;  saint  Bernard  de  Pie  VIII  ;  saint  Hilaire,  comme  nous 
venons  de  le  voir,  de  Pie  IX,  et  saint  Liguori  du  môme  Pape ,  par  un 


374  COtJRS  d'histoirk  ecclésiastiqub. 

Hwtde  Six  ans  après  la  mort  de  saint  Hilaire,  l'Eglise  eut  à  pleurer 

%'&lniT'    celle  du  ^rand  Athanase.  Cinq  fois  banni  et  cinq  fois  rappelé, 

-         il  eut  enfin  la  consolation  de  passer  tranquillement,  au  milieu 

As  3i3.  (je  goQ  tr0Upeau  ies  (iernières  années  de  sa  vie.  «  Une  heureuse 
vieillesse,  dit  saint  Grégoire  de  Nazianze,  clôt  sa  vie;  il  alla 
rejoindre  ses  pères,  les  patriarches  et  les  prophètes,  les  Apôtres 
et  les  martyrs ,  et  tous  ceux  qui  souffrirent  pour  la  vérité ,  »  le 
2  mai  de  l'an  373,  après  quarante-sept  ans  d'épiscopat.  L'his- 
toire ecclésiastique  de  son  temps,  qui  n'est,  pour  ainsi  dire,  que 
l'histoire  de  sa  vie  et  de  ses  travaux,  fait  amplement  connaître 
le  mérite  de  cet  incomparable  défenseur  de  la  foi.  —  On  a  rare- 
ment vu  de  héros  comme  Athanase!  s'écrie  le  P.  de  Ravignan. 

—  Il  a  laissé  un  grand  nombre  d'ouvrages.  —  Le  premier  est  le 
Discours  contre  les  païens,  composé  en  318.  Il  y  fait  voir  l'ori- 
gine, les  progrès  et  l'extravagance  du  Paganisme.  —  Le  Dis- 
cours sur  l'Incarnation,  écrit  à  la  même  époque,  n'est  qu'une 
suite  du  précédent.  Le  saint  docteur  y  prouve  que  le  monde  a 
été  créé,  et  que  le  Fils  de  Dieu  seul  a  pu  le  racheter  par  son 
incarnation.  —  L'Exposition  de  la  foi  est  une  explication  des 
mystères  de  la  Trinité  et  de  l'Incarnation.  —  Le  traité  des  Dé- 
crets de  Nicée  renferme  l'histoire  de  ce  qui  s'est  passé  au  concile 
de  cette  ville.  —  Les  Quatre  Discours  contre  les  ariens  con- 
tiennent une  vigoureuse  réfutation  de  leurs  erreurs.  L'auteur 
insiste  principalement  sur  l'autorité  de  l'Ecriture.  Photius  y 
admire  une  force  et  une  solidité  de  raisonnement  qui  écrasent 
l'arianisme.  C'est  là,  selon  lui,  que  saint  Grégoire  de  Nazianze 
et  saint  Basile  ont  puisé  cette  éloquence  mâle  et  rapide,  avec 

décret  du  41  mars  4871.  —  Le  pape  Boniface  VIII,  dans  sa  célèbre 
Constitution  Gloriosus,  parlant  des  quatre  grands  Docteurs  latins  de 
l'Eglise  universelle,  les  place,  quant  au  culte  extérieur,  sur  le  môme 
rang  que  les  Apôtres  et  les  Evangélistes ,  ordonnant  que  leur  fête  soit 
du  même  degré  et  du  même  rit  à  perpétuité  dans  toutes  les  églises  de 
l'univers.  Conformément  à  l'esprit  de  ce  décret,  l'Eglise  Romaine, 
dans  la  messe  des  saints  Docteurs  reconnus  par  elle ,  comme  dans 
celle  des  Apôtres  et  des  écrivains  inspirés,  récite  le  Symbole  de  Nicée. 
--  Ce  qui  constitue,  dans  la  liturgie,  le  signe  propre  et  distinctif  d'un 
Docteur  de  l'Eglise,  c'est  :  4o  le  rit  double  ;  —  2o  le  Credo  à  la  messe; 

—  3°  l'oraison  0  doctor  optime,  après  le  Magnificat.  —  (M«r  de  Poi- 
tiers ,  t.  I,  p.  459-474  et  475-484 .) 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  375 

laquelle  Us  ont  si  glorieusement  défendu  la  foi  catholique.  — 
Le  Livre  de  l'Incarnation  a  trois  parties  :  dans  la  première  et 
dans  la  troisième,  on  trouve  les  preuves  de  la  consubstantialité 
du  Verbe  et  la  réponse  aux  objections  des  ariens.  La  seconde 
est  consacrée  à  établir  la  divinité  du  Saint-Esprit.  —  Le  Traité 
des  Synodes  est  l'histoire  des  conciles  de  Séleucie  et  de  Rimini. 
—  Nous  avons  encore  du  saint  docteur  le  Livre  de  la  Trinité  et 
du  Saint-Esprit,  un  Commentaire  sur  les  Psaumes,  la  Vie  de 
saint  Antoine,  plusieurs  Lettres  aux  solitaires,  quatre  Lettres 
à  Sérapion  de  Thmuis,  écrites  vers  l'an  360,  sur  la  divinité  du 
Saint-Esprit;  un  Livre  de  la  virginité,  etc.  —  Le  symbole 
Quicumque,  connu  sous  le  nom  de  saint  Athanase,  ne  lui 
appartient  pas,  selon  plusieurs  savants,  qui  prétendent  que  si  le 
saint  docteur  en  était  l'auteur,  il  n'y  eût  pas  omis  le  terme  de 
consubstantiel  si  important  contre  les  ariens.  On  a  dit  que  ce 
symbole  était  de  Vigile,  évoque  deTapse,  en  Afrique,  au  vie 
siècle.  Il  ne  fut  connu  qu'à  cette  époque,  et  Théodulfe  d'Orléans 
est  le  premier  qui  l'attribua  à  saint  Athanase.  Cependant, 
M.  Darras  affirme  que  si  saint  Athanase  ne  l'a  pas  composé, 
il  l'a  du  moins  adopté  et  couvert  de  l'autorité  de  son  nom , 
auquel  il  doit  son  crédit. 

Photius  trouve  dans  les  écrits  de  saint  Athanase  une  diction 
nette,  facile,  abondante,  une  force  et  une  finesse  inimitables. 
Il  le  juge  digne  d'èlre  placé ,  pour  le  mérite  de  l'éloquence, 
après  saint  Basile,  saint  Grégoire  de  Nazianze  et  saint  Chrysos- 
tome.  —  Erasme  était  un  grand  admirateur  du  style  de  ce  Père, 
et  il  le  préférait  à  celui  de  tous  les  autres.  —  On  trouve  dans 
ses  ouvrages  plusieurs  invocations  à  la  sainte  Vierge ,  entre 
autres,  celle-ci  :  «  Intercédez  pour  nous,  Mère  de  Dieu,  notre 
Reine,  notre  Souveraine  et  notre  Maîtresse  :  Intercède,  Hera  et 
Domina  et  Regina  et  Mater  Dei,  pro  nobis  (1).  »  Ce  grand 
homme  invoquait  donc  Marie  comme  nous  l'invoquons  aujour- 
d'hui. —  Il  eut  pour  successeur  un  saint  vieillard,  nommé  Pierre, 
qui  avait  été  le  fidèle  compagnon  de  ses  voyages  et  de  ses  tra- 
vaux. Le  pape  saint  Damase  envoya  au  nouveau  patriarche  ses 
lettres  de  communion ,  avec  un  diacre  chargé  de  le  consoler  de 

(*)  Saint  Athanase,  Serm.  in  Annuntiat. 


S.  Grégoire 
V»  :iifi  à  370 


376  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

la  perte  qu'il  venait  de  faire.  Quelque  temps  après,  Pierre  étant 
obligé  de  fuir  devant  les  hérétiques,  se  rendit  à  Rome,  centre 
sacré  de  l'Eglise  et  refuge  des  évoques  persécutés  (1). 
Commence-  Au  moment  où  saint  Hilaire  et  saint  Athanase  disparaissaient, 
les^Basiie  samt  Basile,  saint  Grégoire  de  Nazianze,  saint  Ambroise,  saint 
et  de  Jérôme,  saint  Augustin  et  plusieurs  autres  brillantes  lumières 
se  levaient  ou  étincelaient  déjà  dans  le  ciel  de  l'Eglise.  Jamais 
l'efflorescence  chrétienne  du  génie  et  de  la  vertu  ne  fut  plus 
brillante.  —  Grégoire  et  Basile  étaient  tous  les  deux  de  la  Cap- 
padoce.  Le  premier  naquit,  en  316,  dans  la  petite  ville  de  Na- 
zianze, dont  son  père  fut  évèque  (2).  Le  second  était  de  Gésarée, 
métropole  de  la  province,  et  vint  au  monde  en  317.  Leurs  fa- 
milles, très-distinguées  par  le  rang  et  la  noblesse,  l'étaient  plus 
encore  par  une  piété  héréditaire.  Outre  les  deux  saints  dont  nous 
parlons,  chacune  compte  quatre  de  ses  membres  honorés  par 
l'Eglise  :  le  père  de  saint  Grégoire;  sa  mère,  sainte  Nonne;  son 
frère  et  sa  sœur,  saint  Gésaire  et  sainte  Gorgonie;  sainte  Em- 
mélie,  mère  de  saint  Basile;  saint  Grégoire,  d'abord  avocat  dis- 
tingué, puis,  évèque  de  Nysse,  saint  Pierre  évoque  de  Sébaste, 
ses  frères,  et  sainte  Macrine ,  sa  sœur. 

Basile  et  Grégoire  furent  liés,  dès  leur  enfance,  d'une  étroite 
amitié,  et  possédaient  l'un  et  l'autre  les  plus  rares  talents.  — 
Basile  eut ,  avant  l'âge ,  la  gravité  d'un  vieillard.  Il  était  maigre 
et  d'une  taille  élevée.  Il  parlait  très-lentement.  Son  silence 
presque  habituel  donnait  à  sa  physionomie  quelque  chose  de  sé- 
vère. Mais  saint  Grégoire ,  qui  le  connaissait  mieux  que  per- 
sonne, assure  qu'on  ne  pouvait  être  plus  agréable  en  société, 
plus  gai  dans  les  entretiens,  plus  fin  et  plus  délicat  dans  les 
plaisanteries,  et  plus  doux  dans  les  corrections.  Il  travaillait 

(1)  Rohrbacher,  tom.  VII,  p.  80. 

(2)  Baronius  place  la  naissance  de  saint  Grégoire  entre  les  années 
342  et  348,  non-seulement  avant  l'épiscopat,  mais  même  avant  le 
baptême  de  son  père,  qui  était  d'abord  païen.  —  D'autres,  comme 
Chardon  et  Tillemont,  disent  qu'il  vint  au  monde  pendant  l'épiscopat 
de  son  père.  Ils  appuient  leur  opinion  sur  deux  vers  de  saint  Grégoire  ; 
mais  ces  vers  sont  susceptibles  de  différentes  interprétations.  —  On 
ne  peut  pas  douter,  disent  les  Bollandistes  et  Godescard ,  que  saint 
Grégoire  ne  soit  né  avant  l'ordination  de  l'évêque  de  Nazianze. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  377 

avec  une  grande  application,  bien  qu'il  eût  une  telle  vivacité 
d'esprit,  qu'il  semblait  pouvoir  tout  apprendre  sans  effort. 
Aussi  se  distingua-t-il  dans  presque  toutes  les  branches  de  la 
science.  Il  connaissait  parfaitement  sa  langue,  l'histoire  et  les 
poètes.  Il  possédait  à  fond  toutes  les  parties  de  la  philosophie. 
Sa  logique  était  si  serrée,  qu'il  était  difficile  d'échapper  à  ses 
raisonnements.  Il  étudia  l'astronomie  ,  la  géométrie  et  les  autres 
sciences  exactes ,  autant  qu'il  était  nécessaire  pour  n'être  pas 
embarrassé  par  ceux  qui  se  piquaient  d'y  exceller,  rejetant  le 
reste  comme  superflu.  Ses  fréquentes  maladies  l'engagèrent 
à  apprendre  la  médecine.  Quant  à  l'éloquence  ,  il  était  exact 
et  méthodique,  plein  de  force  et  de  noblesse;  il  avait  une  diction 
si  pure,  si  précise  et  si  belle,  que  ses  écrits  étaient  recherchés 
de  tout  le  monde,  même  des  païens.  Les  meilleurs  juges  l'éga- 
lent aux  orateurs  les  plus  vantés  de  l'ancienne  Grèce ,  sans 
en  excepter  Démosthènes.  Libanius,  qui  avait  été  son  maître 
d'éloquence ,  dit  dans  ses  Epîtres  «  qu'il  se  sentait  comme  ravi 
hors  de  lui-même,  toutes  les  fois  qu'il  entendait  Basile  parler  en 
public.  Son  génie,  ajoutait-il ,  était  capable  de  ressusciter  les 
merveilles  des  siècles  de  Platon  et  de  Démosthènes  (1).  »  —  Il 
lui  adressait  ses  ouvrages;  et  quand  il  apprit  que  celui  dont 
il  goûtait  si  fort  le  talent  avait  renoncé  au  monde,  il  lui  écrivit  : 
c  Tu  n'étais  encore  qu'un  jeune  homme,  que  déjà  je  te  vénérais 
»  à  cause  de  la  gravité  de  tes  mœurs ,  digne  de  la  sagesse  des 
»  vieillards,  et  cela  dans  une  ville  où  tant  de  pièges  sont  tendus 
»  à  la  vertu!  Et  maintenant  qu'on  m'annonce  que  tu  as  pris  une 
»  route  meilleure,  et  que  tu  cherches  plutôt  à  devenir  l'ami  de 
»  Dieu ,  qu'à  gagner  de  l'argent,  je  félicite  les  Cappadociens  et 
»  toi;  toi ,  d'avoir  pris  un  parti  si  beau;  eux,  d'avoir  pour  com- 
»  patriote  un  si  grand  homme.  » 

On  remarquait  entre  les  deux  amis,  des  différences  profondes 
de  caractère,  de  tendances  et  d'aptitudes.  Basile  était  par  excel- 
lence l'homme  de  l'action  sage  et  ferme;  et,  sous  ce  rapport, 
Grégoire  nous  apparaît  comme  subjugué  par  l'influence  supé- 
rieure et  dominante  de  son  ami.  Mais  Grégoire,  bien  inférieur 


(4)  Godescard,  Vie  de  saint  Jean  Chrysostome.  Vie  de  saint  Basile. 
Hôte. 


378  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

par  la  fermeté  ,  la  trempe  du  caractère ,  l'esprit  d'organisation , 
et  la  connaissance  des  hommes,  ne  se  distingua  pas  moins  que 
lui  par  sa  profonde  doctrine ,  et  par  son  éloquence  pleine  d'élé- 
vation et  de  chaleur.  Philostorge  dit  même  qu'il  l'emportait  sur 
Basile;  et  Ellies  Dupin  n'a  pas  craint  de  le  mettre  au-dessus  de 
tous  les  orateurs  de  la  Grèce.  Il  eut  à  un  tel  point  le  don  d'intel- 
ligence des  saintes  Ecritures  et  des  plus  hauts  mystères,  qu'on 
le  regarde,  entre  les  Pères  de  l'Eglise,  comme  saint  Jean  parmi 
les  Evangélistes.  On  assure  que,  de  tous  les  anciens  docteurs, 
lui  seul  n'avança  aucune  proposition  qui  ait  eu  quelque  confor- 
mité apparente  avec  l'erreur.  Ces  lumières  et  cette  heureuse 
justesse  lui  ont  acquis  le  surnom  de  Théologien  par  excel- 
lence. 

Après  avoir  fréquenté  la  célèbre  école  d'Alexandrie ,  où  il  fut 
disciple  de  l'illustre  aveugle,  Didyme,  Grégoire  alla  étudiera 
Athènes.  Basile  vint  l'y  rejoindre,  en  352,  après  avoir  suivi 
les  plus  habiles  maîtres  de  Gésarée  et  de  Gonstantinople. 
Athènes  était  toujours  le  centre  des  sciences  et  des  beaux-arts. 
Ses  écoles  de  philosophie  et  d'éloquence  étaient  si  célèbres,  et 
sa  réputation  d'urbanité  et  de  bon  goût  si  grande ,  que  l'élite  de 
la  jeunesse  s'y  rendait  de  toutes  les  parties  de  l'empire,  et  rem- 
plissait cette  cité  d'agitation,  de  fêtes,  de  plaisirs  et  de  dan- 
gers. Les  deux  saints  trouvèrent,  dans  leur  amitié  réciproque, 
la  force  et  tous  les  secours  dont  ils  avaient  besoin  pour  conser- 
ver leur  innocence ,  au  milieu  des  écueils  qui  les  environnaient 
de  toute  part.  «  Nous  n'avions,  dit  saint  Grégoire,  qu'un  seul 
logis,  qu'une  seule  table,  et  comme  une  seule  âme  en  deux 
corps.  Nous  cherchions  le  même  trésor,  la  vertu;  nous  songions 
à  rendre  notre  union  éternelle,  en  nous  préparant  à  la  bienheu- 
reuse immortalité;  nous  nous  servions  à  nous-mêmes  de  maîtres 
et  de  surveillants,  en  nous  exhortant  mutuellement  à  la  piété; 
nous  n'avions  aucun  commerce  avec  ceux  de  nos  compagnons 
qui  étaient  déréglés  dans  leurs  mœurs,  et  nous  ne  fréquentions 
que  ceux  qui ,  par  leur  modestie,  leur  retenue  et  leur  sagesse, 
pouvaient  nous  soutenir  dans  la  pratique  du  bien,  sachant  qu'il 
en  est  des  mauvais  exemples  comme  des  maladies  contagieuses, 
qui  se  communiquent  aisément.  Nous  ne  connaissions  à  Athènes 
que  deux  chemins,  celui  de  l'église  et  celui  des  écoles;  pour 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  379 

ceux  qui  conduisent  aux  fêtes  mondaines,  aux  spectacles,  aux 
assemblées,  nous  les  ignorions  absolument.  » 

Malgré  cet  isolement  volontaire ,  qui  condamnait  la  vie  mon- 
daine et  dissipée  de  leurs  compagnons ,  l'empire  naturel  et 
irrésistible  de  la  vertu  leur  avait  conquis  tous  les  cœurs.  Aussi, 
quand  ils  voulurent  quitter  Athènes,  la  foule  des  étudiants,  et 
même  leurs  maîtres ,  les  conjurèrent-ils  avec  larmes  de  pro- 
longer leur  séjour.  Leurs  instances  furent  si  pressantes  et  si 
vives,  que  Grégoire  consentit  à  y  rester  encore  quelque  temps. 
Basile  retourna  dans  sa  patrie,  y  embrassa  la  carrière  du  bar- 
reau ,  et  plaida  plusieurs  causes  avec  le  plus  grand  succès.  — 
Renonçant  ensuite  à  toutes  les  espérances  du  monde ,  il  alla 
étudier  la  vie  ascétique  auprès  des  grands  solitaires  d'Egypte, 
de  Mésopotamie  et  de  la  Palestine.  Après ,  il  se  retira,  en  358, 
dans  les  solitudes  du  Pont,  sur  les  bords  de  la  petite  rivière 
d'Iris,  où  sa  sœur  Macrine  avait  fondé  un  monastère  qu'elle 
gouvernait  avec  sa  mère,  dans  une  propriété  faisant  partie  du 
patrimoine  de  sa  famille.  Grégoire,  se  rendant  aux  instances 
de  son  ami ,  vint  l'y  rejoindre.  Ils  s'appliquèrent  avec  une 
sainte  émulation  à  la  prière,  à  l'étude  des  divines  Ecritures  et 
à  la  lecture  des  ouvrages  des  premiers  Pères ,  surtout  d'Origène. 
Ils  s'adonnaient  aussi  ensemble  aux  innocents  travaux  de  la 
campagne.  Julien  fit  de  vains  efforts  pour  les  attirer  à  sa  cour, 
où  se  trouvait,  alors,  en  qualité  de  médecin,  Césaire  frère  de 
Grégoire.  Césaire,  plus  tard,  se  réunit  à  eux.  L'éclat  de  leurs 
vertus  leur  attira  bientôt  une  foule  de  disciples;  et  saint  Basile, 
au  rapport  de  Rufin  et  de  Sozomène,  fonda  un  grand  nombre 
de  monastères  pour  les  recevoir.  —  Il  écrivit  pour  leur  ins-  s.  Basile 
truction  plusieurs  ouvrages  ascétiques,  entre  autres,  ses  Grandes  des  ^^.re, 
et  ses  Petites  règles.  Les  premières,  dit  Fleury,  contiennent  cin-  et  la» 
quante-cinq  articles,  où  les  principes  généraux  de  la  vie  spiri- 
tuelle sont  expliqués  à  fond.  Les  secondes  en  renferment  trois 
cent  treize  destinés  à  régler  le  détail  des  actions.  Toutes  les 
deux  portent  l'empreinte  du  grand  sens  et  de  la  modération  qui 
caractérisaient  leur  auteur.  —  Les  deux  amis  revinrent  ensuite 
dans  leurs  villes  natales,  saint  Grégoire,  pour  voir  son  père  qui 
le  demandait,  et  saint  Basile,  pour  assister  aux  derniers  mo- 
ments de  Dianée,  évêque  de  Césarée.  Ils  y  furent  ordonnés 


380  cours  d'histoire  ecclésiastique, 

prêtres,  vers  l'an  362,  malgré  la  résistance  de  leur  humilité.  — 
L'année  suivante ,  ils  regagnèrent  leur  solitude.  —  Bientôt 
après,  Grégoire  la  quitta  de  nouveau,  pour  seconder  son  vieux 
père  dans  les  difficultés  qui  lui  étaient  survenues.  —  Basile  de- 
meura trois  ans  dans  sa  retraite.  Apprenant  ensuite  que  l'em- 
pereur Valens  persécutait  violemment  les  catholiques,  et  que  la 
foi  était  en  danger  dans  la  Gappadoce,  il  retourna  à  Césarée 
pour  soutenir  et  encourager  les  fidèles.  Eusèbe,  évêque  de  cette 
métropole,  étant  mort  en  370 ,  après  s'être  déchargé  sur  Basile 
des  sollicitudes  de  sa  charge,  devenue  trop  pesante  pour  sa  vieil- 
lesse, le  saint  docteur,  fut,  malgré  mille  intrigues  des  créatures 
de  Valens,  choisi  pour  lui  succéder. 
p.Basiie,  Placé  à  la  tète  de  cette  grande  église,  au  milieu  même  de 
archevêque  i«orage  j  Basile  en  saisit  le  gouvernail  d'une  main  ferme  et 
«sarée.  sure.  Il  écrivit  au  pape  Damase  à  qui  il  donne  le  titre  de  Père 
•37iTà379.  vénéré  au-dessus  de  tous  les  pères,  pour  réclamer  l'appui  de 
son  pouvoir  suprême.  Il  recourut  aussi  à  saint  Athanase,  que 
ses  lumières  et  son  expérience  avaient  rendu  l'oracle  de  l'O- 
rient. Dans  une  de  ses  lettres  à  cet  illustre  docteur,  on  trouve 
un  témoignage  authentique  de  la  foi  des  Orientaux,  relativement 
à  l'autorité  du  souverain  Pontife.  «  Il  nous  a  paru  convenable, 
dit-il ,  d'écrire  à  l'évèque  de  Borne ,  pour  l'engager  à  prendre 
connaissance  de  ce  qui  se  passe  dans  nos  provinces,  et  à  donner 
sa  décision.  Gomme  des  régions  éloignées  qu'il  habite,  il  lui 
serait  difficile  d'envoyer  assez  promptement  des  députés,  s'il 
avait  à  prendre  auparavant  l'avis  d'un  concile ,  il  doit  agir  de 
sa  propre  autorité,  et  commettre  des  hommes  de  son  choix  pour 
corriger  avec  douceur,  mais  avec  fermeté,  ceux  d'entre  nous 
qui  ne  marchent  pas  dans  la  voie  droite  (1).  » 

Basile,  qui  jusque-là  avait  surpassé  les  autres,  dit  Godes- 
card,  sembla  se  surpasser  lui-même,  après  son  élévation  à 
l'épiscopat.  Tour  à  tour  rhéteur,  évoque  et  anachorète,  il  devint  le 
premier  type  de  ces  moines-évèques ,  qui  furent  plus  tard ,  dit 
M.  de  Montalembert ,  les  protecteurs ,  les  bienfaiteurs  de  toute 
l'Europe,  et  les  créateurs  de  la  civilisation  chrétienne  en  Occi- 
dent. Il  n'oublia  rien  pour  augmenter  la  piété  de  son  troupeau.  Il 

(4)  Saint  Basile,  Epitre  52. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  381 

prêchait  soir  et  matin,  môme  les  jours  où  les  fidèles  vaquaient  à 
leurs  travaux  ordinaires.  Son  auditoire  était  si  nombreux,  qu'il 
lui  donne  le  nom  de  mer.  Gomme  on  passait  souvent  à  l'église 
une  grande  partie  de  la  nuit,  il  introduisit  l'usage  de  réciter 
ou  de  chanter  les  psaumes  à  deux  chœurs,  afin  de  soulager  les 
fidèles  (1).  Plein  d'une  charité  tendre  et  active,  il  consolait 
les  affligés,  visitait  les  pauvres,  s'occupait  avec  sollicitude  de 
leurs  affaires  et  de  leurs  besoins ,  les  protégeait  auprès  des  per- 
sonnes puissantes,  et  avait  grand  soin  que  les  biens  donnés  à 
l'Eglise  pour  leur  entretien  ne  fussent  jamais  détournés  de  cet 
emploi.  Il  fit  bâtir  près  de  Césarée  un  vaste  hôpital,  appelé  la  Ba- 
siliade,  pour  loger  ceux  qui  n'avaient  point  d'asile  et  pour  rece- 
voir les  étrangers.  Les  reins  ceints  d'un  linge,  à  l'exemple  de  Jé- 
sus-Christ, il  s'agenouillait  devant  eux  pour  leur  laver  les  pieds. 
De  ses  mains,  il  servait  aux  affamés,  dans  de  vastes  marmites, 
un  potage,  dont  il  avait  lui-même  surveillé  la  confection  (2).  Il  y 
joignit  un  monastère  destiné  à  servir  de  retraite  aux  moines  qui 
vivaient  auprès  de  lui  et  sous  sa  conduite.  —  Une  de  ses  nièces 
gouvernait  une  communauté  de  vierges  qu'il  dirigeait  par  ses 
istructions.  — Il  prenait  toutes  les  précautions  pour  n'admettre 


(1)  L'usage  de  la  psalmodie  alternative  parait  remonter  à  l'origine 
même  du  Christianisme  ;  mais  toutes  les  églises  ne  l'avaient  pas  d'a- 
bord adopté.  Quand  saint  Basile  l'introduisit  à  Césarée,  il  existait 
déjà  dans  toute  l'Egypte  et  dans  une  partie  de  l'Orient.  Saint  Am- 
broise  l'établit  plus  tard  à  Milan,  d'où  il  se  répandit  ensuite  dans  tout 
l'Occident.  Théodoret  prétend  que  Flavien  et  Diodore ,  amis  de  saint 
Mélèce,  l'inaugurèrent  à  Antioche.  Socrate  la  fait  remonter  à  saint 
Ignace.  —  (Bérault-Bercastel ,  tom.  IL  —  Receveur,  tom.  IL  —  Vie 
de  S.  Chrysost.,  p.  26.) 

(2)  Au  commencement ,  gênée  dans  ses  mouvements ,  l'Eglise  soi- 
gnait ses  pauvres  à  domicile ,  par  le  moyen  des  diacres  région- 
naires  et  des  veuves  consacrées  à  Dieu.  —  Les  vastes  hôpitaux,  noso- 
comia,  qu'elle  commençait  à  élever,  n'étaient  pas  comme  ceux  de  nos 
jours,  de  grandes  maisons  présentant  un  caractère  d'unité ,  mais  un 
assemblage  de  petites  cases  indépendantes,  domunculas,  de  telle  sorte 
que  chaque  malade  avait  sa  cellule  séparée.  Nos  grandes  cités  et  le 
génie  moderne  ont  des  nécropoles  communes;  mais  ils  n'ont  pas  et 
n'auront  peut-être  jamais,  en  un  même  local ,  cet  ensemble  de  créa- 
tions charitables  onf'antées  par  la  foi  et  l'immense  crédit  de  Basile. 
(fiid.  des  Ant.  chret.  —  Hist.  ecclcs.,  Darras,  t.  X.) 


389  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

dans  son  clergé  que  les  sujets  les  plus  dignes.  Un  seigneur, 
nommé  Nectaire,  lui  ayant  recommandé  un  ecclésiastique  pour 
une  paroisse,  il  lui  fit  sentir  que,  malgré  tout  son  désir  de  le 
contenter,  il  ne  pouvait  rien  accorder  à  ses  sollicitations. 
s.Basiie  Mais  rien  n'égala  sa  fermeté,  et  son  courage  à  repousser 
ie  préfet  toutes  les  tentatives  de  l'hérésie.  L'empereur  Valens,  toujours 
occupé  du  soin  d'établir  l'arianisme  dans  ses  États ,  parcourait  les 
provinces  pour  en  chasser  les  évoques  catholiques.  Arrivé  dans  la 
Gappadoce,  il  voulut  attaquer  l'archevêque  de  Gésarée.  Il  envoya 
devant  lui  le  préfet  Modeste,  avec  ordre  de  forcer  le  prélat  à 
recevoir  les  ariens  dans  sa  communion.  Modeste  était  un  homme 
sans  foi  et  sans  principes.  Idolâtre  sous  Julien ,  arien  sous  Va- 
lens, comme  il  l'avait  été  sous  Constance,  il  fut  toujours 
superbe  et  cruel.  En  arrivant  à  Césarée,  après  différentes  tenta- 
tives qui  échouèrent,  il  fit  amener  Basile  devant  son  tribunal. 
«  Pourquoi,  lui  dit-il,  n'ètes-vous  pas  de  la  religion  de  l'empe- 
reur? —  Un  plus  grand  Maître  me  le  défend,  répondit  l'évèque. 
—  Nous  méprisez-vous  donc,  reprit  Modeste,  et  seriez-vous 
déshonoré  d'être  en  communion  avec  nous?  —  J'honore  votre 
dignité ,  répliqua  Basile;  mais  le  respect  dû  aux  puissances  de 
la  terre  ne  doit  pas  l'emporter  sur  celui  qu'on  doit  à  Dieu. 
Quant  à  votre  communion ,  elle  n'a  pas  plus  de  prix  à  mes  yeux 
que  celle  du  dernier  de  vos  serviteurs;  car  ce  ne  sont  pas  les 
grandeurs  du  siècle ,  c'est  la  foi  qui  distingue  les  chrétiens.  — 
Hé  quoil  s'écria  le  préfet  en  colère,  ne  craignez-vous  pas  de 
m'irriter  et  de  ressentir  les  effets  de  ma  puissance?  —  Que  vou- 
lez-vous dire,  reprit  Basile,  et  quels  sont  ces  effets?  —  Il  s'agit, 
dit  Modeste ,  de  la  confiscation  des  biens ,  de  l'exil ,  des  tortures 
et  même  de  la  mort.  —  Faites-moi  d'autres  menaces,  si  vous 
pouvez,  répondit  le  saint,  car  rien  de  tout  cela  n'est  capable  de 
m'effrayer.  La  confiscation  des  biens,  dites-vous?  mais  qui  ne 
possède  rien ,  n'a  rien  à  perdre ,  à  moins  que  vous  ne  pensiez 
enrichir  le  fisc  de  ces  misérables  vêtements  qui  me  couvrent, 
ou  d'un  petit  nombre  de  livres  qui  font  tout  mon  trésor.  Quant 
à  l'exil ,  impossible  à  vous  de  m'en  faire  subir  la  peine;  c'est  le 
ciel  et  non  la  terre  que  je  regarde  comme  ma  patrie.  La  rigueur 
et  la  durée  des  tourments?  je  les  crains  peu  ;  mon  corps  est 
dans  un  tel  état  de  maigreur  et  de  faiblesse ,  qu'il  ne  pourra  les 


QUATRIÈME  SIECLE. 


3R3 


souffrir  longtemps.  La  mort?  c'est  pour  moi  le  plus  grand  des 
biens;  elle  me  réunira  à  mon  Créateur,  pour  qui  seul  je  vis.  » 
Ce  discours,  si  nouveau  pour  un  homme  de  cour,  étonna  le 
préfet.  «  Jamais,  dit-il,  on  ne  m'a  parlé  avec  tant  de  har- 
diesse. »  —  «  C'est  qu'apparemment  vous  n'avez  jamais  eu 
affaire  à  un  évèque ,  »  lui  répondit  le  saint  prélat. 

Modeste  alla  rendre  compte  à  l'empereur  du  mauvais  succès 
de  sa  mission.  «  Prince,  lui  dit-il,  nous  sommes  vaincus  par  un 
seul  homme  :  n'espérez  ni  l'effrayer  par  des  menaces,  ni  le 
gagner  par  des  caresses ,  il  ne  vous  reste  que  la  violence.  » 
L'empereur  ne  jugea  pas  à  propos  d'employer  ce  moyen.  Il 
craignait  le  peuple  de  Césarée ,  et  il  se  sentait  malgré  lui  péné- 
tré de  respect  pour  le  saint  archevêque.  Toutefois,  pour  ne  pas 
paraître  céder  entièrement,  et  pour  obliger  le  saint  à  l'admettre 
au  moins  extérieurement  à  sa  communion,  il  se  rendit  à  l'église 
le  jour  de  l'Epiphanie,  entouré  de  ses  gardes  et  de  tous  les 
ariens  qui  composaient  sa  cour.  Mais,  quand  il  entendit  le  chant 
majestueux  des  psaumes,  quand  il  vit  le  bel  ordre  et  la  modestie 
d'un  peuple  immense,  les  ministres  sacrés  plus  semblables  à 
des  anges  qu'à  des  hommes,  et  l'évèque,  au  profil  d'aigle,  à  la 
taille  élevée,  debout  devant  l'autel,  le  corps  immobile  et  l'esprit 
uni  à  Dieu,  ce  spectacle  religieux  fit  sur  le  prince  une  impres- 
sion si  vive,  qu'il  demeura  comme  ébloui  et  glacé  de  crainle. 
S'élant  un  peu  remis,  il  voulut  présenter  son  offrande;  mais, 
comme  aucun  des  ministres  sacrés  ne  s'avançait  pour  la  rece- 
voir, selon  l'usage,  parce  qu'on  ne  savait  pas  si  l'archevêque 
voudrait  l'accepter,  Valens  fut  saisi  d'un  tremblement  soudain, 
ses  genoux  chancelaient  sous  lui ,  et  il  serait  tombé  si  un  prêtre 
ne  l'eût  soutenu.  Alors,  Basile  voulant  honorer  la  puissance 
suprême,  même  dans  un  prince  hérétique,  crut  devoir  accepter 
son  offrande  et  lui  permettre  d'assister  aux  prières  avec  le 
peuple  catholique;  mais  il  ne  l'admit  pas  à  la  participation  des 
saints  mystères. 

L'empereur  s'adoucit  et  voulut  avoir  avec  le  saint,  dans  la  dia' 

eonie  ou  sacristie,  une  conférence  sur  la  religion.  Grégoire  de  Na" 

zianze,  qui  assista  à  cet  entretien,  rapporte  que  son  ami  parla 

comme  eût  fait  un  ange  de  Dieu.  Valens  en  sortit  vivement 

et  pénétré  d'admiration  pour  Basile;  il  lui  donna  memo 


L'empereur 

Valens 

tremble 

devant 

S.  Basile. 


384 


couks  d'histoire  ecclésiastique. 


Contestation 

entre 

S.  Basile 

et  Anthime 

au  sujet 

de  la  juridiction 

ecclésiastique. 


des  terres  appartenant  à  l'Etat  pour  son  hôpital  de  Césarée.  — 
Cependant,  les  ariens  qui  obsédaient  ce  prince  le  firent  bientôt 
changer  de  disposition.  Il  voulut,  à  deux  reprises  différentes, 
exiler  le  saint  archevêque;  mais  au  moment  où  l'un  de  ces 
ordres  allait  s'exécuter,  son  fils  Galatès,  âgé  de  six  ans,  fut  saisi 
d'une  fièvre  violente  qui  le  mit  subitement  à  la  dernière  extré- 
mité. L'empereur  effrayé  fit  venir  saint  Basile,  qui  lui  promit 
la  guérison  du  jeune  prince,  à  condition  qu'on  l'instruirait  dans 
la  foi  catholique.  Selon  saint  Ephrem,  Valens  y  consentit  et 
l'enfant  fut  guéri  par  les  prières  de  l'archevêque;  mais  il  mou- 
rut plus  tard,  son  père  l'ayant  fait  baptiser  par  les  ariens,  con- 
trairement à  sa  promesse.  Selon  d'autres,  l'empereur  aurait 
rejeté  la  condition  exigée  par  saint  Basile,  et  l'enfant  serait 
mort  dans  la  nuit  même.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'ordre  d'exil  fut 
révoqué.  — Toutefois,  l'impression  produite  par  cet  événement 
sur  l'esprit  de  Valens,  dura  peu.  Un  autre  bannissement  fut 
résolu.  L'arrêt  était  déjà  dressé;  mais  quand  l'empereur  voulut 
le  signer,  sa  main  fut  saisie  d'un  mouvement  convulsif,  dit 
Théodoret,  et  sa  plume  se  rompit  trois  fois.  Saisi  de  frayeur, 
il  déchira  le  papier  et  laissa  le  saint  en  paix.  —  Quelque  temps 
après,  le  préfet  Modeste  lui-même  étant  tombé  malade,  se  re- 
commanda aux  prières  de  Basile  ,  qui  obtint  sa  guérison.  Dès  ce 
moment,  le  préfet  fut  plein  de  respect  pour  lui  et  se  fit  gloire 
d'être  du  nombre  de  ses  amis. 

Les  attaques  des  ariens  ne  furent  pas  les  seules  épreuves  qui 
vinrent  troubler  le  repos  et  traverser  l'épiscopat  de  saint  Basile. 
Il  fut  plusieurs  fois  obligé  de  défendre  sa  doctrine  et  sa  conduite 
contre  les  accusations  de  l'ignorance  et  de  l'envie.  La  calomnie , 
qui  le  poursuivit  jusqu'à  Rome  même,  lui  arracha  quelques 
paroles  pleines  d'aigreur,  dont  on  n'a  pas  manqué  d'abuser, 
Mais,  le  pape  Damase  rendit  entière  justice  aux  efforts,  au  cou*; 
rage  et  à  la  foi  de  Basile.  Et  celui-ci ,.  plein  de  reconnaissance 
et  de  respect,  répondit  au  Pape  :  «  Dirigez-nous,  instruisez^ 
»  nous ,  guidez-nous.  Votre  communion  est  la  nôtre;  nous 
»  admettons  ce  que  vous  admettez;  nous  rejetons  ce  que  vous 
»  répudiez;  nous  attendons  de  vous  seul  la  paix  et  l'unité  de 
»  l'Eglise.  »  —  Le  métropolitain  de  Césarée  eut  aussi  à  main- 
tenir les  droits  de  son  siège  contre  les  entreprises  ambitieuse» 


QUAxnjiMiJ  siècle*  385 

d'un  de  ses  suffragants.  En  371,  la  Cappadoce  ayant  été  par- 
tagée en  deux  provinces,  Césarée  demeura  capitale  de  la  pre- 
mière,  et  Tyane  devint  chef- lieu  de  la  seconde.  Anthime, 
évoque  de  cette  dernière  ville ,   soutenu   par  le  gouverneur, 
prétendit  que  les  circonscriptions  ecclésiastiques  devaient  subir 
un  changement  analogue.  Il  prit,  en  conséquence,  le  titre  de 
métropolitain  de  la  seconde  Cappadoce,  et  se  mit  en  devoir  d'en 
exercer  les  fonctions.  Basile  voulut  maintenir  les  règles  cano- 
niques et  défendre  ses  droits;  mais  Anthime  gagna  un  certain 
nombre  d'évèques,  qui  refusèrent  dès  lors  d'assister  aux  con- 
ciles de  Césarée,  et  il  déplaça  les  prêtres  et  les  autres  ecclésias- 
tiques qu'il  ne  put  attirer  à  lui.  Afin  de  réparer  ces  pertes  et 
de  maintenir  son  autorité ,   Basile   créa   plusieurs    nouveaux 
évèchés,  entre  autres,  celui  de  Sasime,  situé  sur  la  limite  des 
deux   provinces.   Comme  Anthime    le    revendiquait,   le    saint 
archevêque  voulut  y  placer  un  homme  sûr  et  capable  de  tenir 
tète  à  son  adversaire.  Il  choisit  pour  cela  son  ami  Grégoire,  qui 
était  toujours  auprès  de  son  père.  Le  vieil  évèque  de  Nazianze 
se  prêta  volontiers  aux  vues  de  Basile.  Quant  à  Grégoire,  après 
avoir   opposé   une  vive  résistance,  il  consentit  à   se   laisser 
ordonner;  mais   ayant  appris  qu'Anthime   s'était  emparé  de 
l'église  de  Sasime  au  moyen  de  la  force  armée,  il  renonça  à  la 
possession  de  ce  siège  disputé.  Anthime  offrit  de  le  lui  aban- 
donner, s'il  voulait  consentir  à  le  reconnaître  pour  métropoli- 
tain; il  se  rendit  même  à  Nazianze  afin  de  le  gagner,  et  le 
convoqua  plus  tard  à  son  synode,  mais  ce  fut  en  vain.  Basile, 
de  son  côté,  ne  réussit  pas  davantage  à  l'engager  dans  la  lutte. 
Des  lettres  assez  vives  furent  échangées ,  à  ce  sujet,  entre  les 
deux  amis.  Pour  mettre  fin  à  toutes  les  discussions,  Grégoire 
se  retira  dans  la  solitude,  où  il  s'appliqua  au  service  et  à  l'ins- 
truction des  malades  dans  un  hôpital.  —  Il  en  sortit,  en  374, 
pour  prendre  soin  de  l'église  de  Nazianze ,  devenue  veuve  par 
la  mort  de  son  père;  puis,  en  379,  il  fut  élevé  malgré  lui  sur  le 
siège  de  Constantinople,  à  la  demande  des  évoques  d'Orient. 
—  Basile  s'opposa  encore  quelque  temps  aux  prétentions  d'An- 
thime,  qui  se  compromit  par  ses  excès;  mais  ensuite  le  métro- 
politain crut  devoir  se  relâcher  de  ses  droits  pour  le  bien  de  la 

Cocm  D'nrroiM.  25 


4e  S.  Basile. 


la  tradition. 


386  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

paix,  et  il  céda  à  l'évêque  de  Tyane,  revenu  à  plus  de  modération, 
le  titre  et  l'autorité  de  métropolitain  de  la  seconde  Cappadoce. 

Ecrits^  Malgré  le  poids  des  affaires  dont  il  était  surchargé,  malgré 
de  graves  et  continuelles  infirmités ,  le  grand  archevêque  de  Cé- 
sarée  vaquait  sans  cesse  à  l'étude  ;  aussi  a-t-il  enrichi  l'Eglise 
d'une  foule  d'écrits  précieux.  -—  Les  cinq  Livres  contre  Euno- 
mius  et  le  Traité  du  Saint-Esprit  furent  composés  contre  les 
ariens  et  les  macédoniens.  Le  premier  établit  la  divinité  de 
Jésus-Christ;  le  second  prouve  celle  du  Saint-Esprit.  L'illustre 
docteur  dit,  dans  ce  dernier  ouvrage,  que,  parmi  les  dogmes 
conservés  dans  l'Eglise,  les  uns  viennent  de  l'Ecriture,  et  les 
autres  de  la  tradition  apostolique,  et  que  ces  deux  sources  ont 
la  même  autorité  dans  la  religion.  «  Personne,  ajoute-t-il,  ne 
conteste  ce  principe ,  pour  peu  qu'il  soit  versé  dans  la  science 

Autorité  sacrée.  Si  nous  entreprenions  de  rejeter  les  coutumes  non 
écrites,  nous  porterions  de  mortelles  atteintes  à  l'Evangile 
même ,  ou  plutôt  nous  en  réduirions  la  prédication  à  des  termes 
très-souvent  inintelligibles.  Qui  nous  a  enseigné  par  écrit  de 
marquer  du  signe  de  la  croix  les  catéchumènes ,  ou  de  nous 
tourner  à  l'orient  pendant  la  prière?  En  quel  endroit  de  l'Ecri- 
ture trouvons-nous  les  prières  qui  accompagnent  la  consécra- 
tion du  pain  eucharistique  et  du  calice?  Car,  nous  ne  nous  con- 
tentons pas  de  ce  qu'on  lit  dans  saint  Paul  ou  dans  l'Evangile, 
mais  avant  et  après  ces  paroles,  nous  en  ajoutons  d'autres  que 
nous  avons  reçues  par  tradition.  Nous  bénissons  l'eau  du  bap- 
tême, l'huile  de  l'onction;  et  celui  qu'on  doit  baptiser,  nous  le 
plongeons  dans  l'eau,  nous  l'obligeons  de  renoncer  au  démon 
et  à  ses  anges.  Où  l'Ecriture  nous  enseigne-t-elle  ces  cérémo- 
nies et  d'autres  semblables?  Ne  sont-ce  pas  des  traditions  se- 
crètes ,  que  nos  pères  ont  conservées  dans  un  religieux  silence 
pour  les  dérober  à  la  curiosité  profane?  »  —  Il  nous  apprend 
aussi  que,  de  son  temps  comme  aujourd'hui,  en  Orient  et  en 
Occident,  on  chantait  la  doxologie  ;  Gloria  Patri,  et  Filio,  et 
Spiritui  Sancto;  et  il  cite,  en  faveur  de  cette  pratique,  les  pre- 
miers Pères  de  l'Eglise  :  saint  Grégoire  le  Thaumaturge ,  saint 
Denys  d'Alexandrie,  saint  Irénée,  Athénagore,  et  le  pape  saint 
Clément.  —  Baronius  dit  que  l'usage  en  était  devenu  universel , 
surtout  depuis  l'apparition  de  l'arianisme,  et  que  le  Sicut  erat 


SIÊCLB.  387 

in  principio  fut  ajouté  par  le  concile  de  Nicée  (1).  —  C'est  le 
pape  saint  Damase,  comme  nous  le  verrons,  qui  fit  chanter  le 
Gloria,  etc.,  à  la  fin  de  chaque  psaume. 

Saint  Basile  a  encore  laissé  trois  cent  trente-six  lettres,  que  Divers degrés 
Photius  propose  pour  modèles  à  ceux  qui  veulent  exceller  dans  et  durée 
le  genre  épistolaire.  Trois  sont  appelées  canoniques.  Elles  con-  u  pénitence 
tiennent  quatre-vingt-cinq  canons  de  discipline,  en  réponse  à  Fubl"F«' 
autant  de  questions  sur  la  pénitence  publique,  proposées  à 
Basile  par  saint  Amphiloque,  évêque  d'Icône.  Le  saint  docteur 
en  marque  les  différents  degrés.  Le  premier  était  celui  des 
humiliés  ou  pleurants,  qui  demeuraient  à  la  porte  de  l'église 
sans  pouvoir  y  entrer  pendant  les  offices.  Le  second  était  celui 
des  auditeurs,  qui  étaient  admis  à  l'instruction,  mais  non  aux 
prières.  Dans  le  troisième,  étaient  les  prosternés  ou  pénitents, 
qu'on  admettait  à  l'instruction  et  à  quelques  prières  ;  ils  se  te- 
naient à  genoux.  Enfin,  le  quatrième  degré  était  celui  des  con- 
sistants, à  qui  on  permettait  de  prier  debout;  mais  ils  ne  pou- 
vaient ni  présenter  leur  offrande  ni  recevoir  l'eucharistie.  —  La 
durée  de  la  pénitence  publique  était  de  vingt  ans ,  pour  l'homi- 
cide volontaire;  de  quinze,  pour  l'adultère;  et  de  quatre,  pour 
la  simple  fornication.  —  Les  mariages  incestueux  étaient  sou- 
mis à  la  même  peine  que  l'adultère.  —  C'est  un  inceste ,  aux 
yeux  de  saint  Basile ,  d'épouser  deux  sœurs  l'une  après  l'autre. 
«  La  coutume,  dit-il,  qui  a  force  de  loi,  est  de  les  séparer  et 
de  ne  pas  les  recevoir  à  l'église.  »  On  voit  ici  l'ancienneté  de  la 
puissance  ecclésiastique,  par  rapport  aux  empêchements  du 
mariage.  —  Pour  les  secondes  noces ,  il  y  avait  une  espèce  de 
pénitence  qui  variait  selon  les  églises;  mais  c'était  plutôt  une 
humiliation  qu'une  pénitence  proprement  dite.  —  Les  ecclé- 
siastiques, qui  oubliaient  la  sainteté  de  leur  état,  étaient  privés 
de  leurs  fonctions  et  réduits  au  rang  des  laïques.  —  Quant  aux 
vierges  tombées  depuis  leur  profession ,  l'ancien  usage  permet- 
tait de  les  recevoir  au  bout  d'un  an;  mais  saint  Basile  est  d'avis 
qu'on  les  traite  comme  les  adultères.  Cependant,  pour  que 
celle  sévérité  soit  employée,  il  veut  que  les  vierges  aient  fait 


[\)  Saint  Basile,  Liv.  du  Saint-Esprit.  —  Barooius,  Annales.  — 
Eist.  du  dogm.,  tom.  I,  p.  34o. 


Témoignage 

de 

S.  Basile 

în  faveur  de 

la  présence 

réelle 

et 

permanente 

de 
Jésus-Christ 

dans 
l'Eucharistie. 


Témoignage 

de 

S.  Basile 

eu  faveur 

de 

ta  confestiou. 


388  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

profession  de  leur  plein  gré ,  sans  l'impulsion  de  leurs  parents , 
et  en  âge  mùr,  c'est-à-dire,  après  seize  ou  dix-sept  ans  accom- 
plis; ce  qui  montre,  dit  Bérault-Bercastel,  l'antiquité  des  règles 
suivies  par  le  saint  concile  de  Trente,  touchant  la  consécration 
des  vierges  (1). 

Dans  la  deux  cent  septième  lettre  de  saint  Basile,  on  trouve 
une  belle  apologie  de  la  vie  monastique.  —  La  quatre-vingt- 
treizième,  adressée  à  Césarie,  nous  fournit  un  monument  pré- 
cieux de  la  tradition  et  de  la  discipline  de  l'Eglise,  concernant 
la  pratique  si  justement  maintenue  contre  les  sacramentaires, 
de  réserver  le  corps  de  Jésus-Christ ,  après  le  saint  sacrifice , 
pour  l'usage  des  fidèles.  «  Il  est  bon,  dit  le  saint  docteur,  de 
participer  tous  les  jours  au  corps  et  au  sang  de  Jésus-Christ. 
Quant  à  nous,  notre  coutume  est  de  communier  quatre  fois  la 
semaine,  le  dimanche,  le  mercredi,  le  vendredi,  le  samedi, 
outre  le  jour  où  tombe  la  fête  de  quelque  martyr.  Mais  que , 
dans  le  temps  de  persécution,  on  doive  communier  de  sa  propre 
main ,  faute  de  prêtre  ou  de  diacre ,  il  n'est  pas  besoin  de  le 
prouver,  puisque  c'est  une  pratique  ancienne  et  constante;  on 
sait  que  tous  les  solitaires,  dans  le  fond  de  leurs  déserts,  quand 
il  n'y  a  pas  de  prêtres ,  gardent  la  communion  chez  eux  et  se 
communient  eux-mêmes.  A  Alexandrie  et  dans  le  reste  de  l'E- 
gypte, la  plupart  des  laïques  gardent  aussi  l'Eucharistie  dans 
leur  maison.  Car,  le  prêtre  ayant  une  fois  célébré  le  sacrifice  et 
distribué  l'hostie,  le  fidèle. qui  l'a  reçue  toute  à  la  fois,  et  qui 
s'en  communie  ensuite  de  sa  propre  main  à  plusieurs  reprises , 
doit  croire  qu'il  communie  de  la  main  du  prêtre  qui  la  lui  a 
remise;  puisque ,  dans  le  temple  même  où  le  ministre  donne 
l'hostie,  le  fidèle  qui  la  reçoit  dans  sa  propre  main,  la  tient  en 
son  pouvoir  avant  de  la  porter  à  la  bouche.  C'est  donc  la  même 
chose  de  recevoir  du  prêtre  une  ou  plusieurs  hosties  à  la  fois.  » 

Dans  plusieurs  autres  endroits  de  ses  écrits,  il  s'exprime 
ainsi  sur  la  confession  :  «  Si  ceux  qui  sont  tombés  dans  le  péché 


(i)  L'âge  requis  pour  la  profession  religieuse  a  cependant  un  peu 
varié  selon  les  temps  et  les  lieux ,  comme  on  le  voit  dans  différents 
conciles,  notamment  dans  un  concile  d'Agde  et  dans  le  troisième  de 
Cartilage. 


QUATRIEME  SIECLE.  d«y 

donnent  des  marques  d'une  grande  ferveur  après  leur  confes- 
sion ,  celui  à  qui  Dieu  dans  sa  bonté  a  donné  le  pouvoir  de  lier 
et  de  délier,  ne  sera  point  blâmable  s'il  se  montre  plus  indulgent 
à  l'égard  de  ces  pénitents.  »  —  Suivant  le  même  docteur,  «  on 
doit,  pour  la  confession  de  ses  péchés,  se  conduire  de  la  même 
manière  qu'en  déclarant  les  maladies  du  corps.  Ainsi,  comme 
nous  ne  découvrons  pas  nos  maladies  corporelles  à  tout  le 
monde,  mais  uniquement  à  ceux  qui  savent  les  guérir,  de  même 
la  confession  des  péchés  ne  doit  se  faire  qu'à  ceux  qui  peuvent 
y  apporter  remède.  Les  desseins  de  la  miséricorde  de  Dieu  sur 
celui  qui  pèche  paraissent  en  ce  qu'il  est  écrit  :  Je  ne  veux  pas 
la  mort  du  pécheur,  mais  plutôt  qu'il  se  convertisse  et  qu'il 
vive.  Mais,  comme  la  mesure  de  la  conversion  et  de  la  pénitence 
doit  être  proportionnée  à  la  qualité  du  péché  et  à  l'état  du  péni- 
tent, et  que  le  pécheur,  de  son  côté,  doit  donner  les  preuves  de 
ce  changement ,  selon  ces  paroles  :  Faites  de  dignes  fruits  de 
pénitence;  il  faut  nécessairement  confesser  ses  péchés  à  ceux 
qui  sont  chargés  de  la  dispensation  des  mystères  de  Dieu  (1).  » 
Nous  avons  encore  du  savant  archevêque  de  Gésarée ,  l'Exa- 
meron  ou  neuf  homélies  sur  l'ouvrage  des  six  jours;  une 
Liturgie  suivie  par  la  plupart  des  églises  grecques,  au  moins 
depuis  le  sixième  siècle;  un  commentaire  sur  Isaïe;  treize 
homélies  sur  les  Psaumes  ;  vingt-quatre  sur  divers  sujets  de  mo- 
rale; et  les  Ascétiques.  —  Dans  ses  homélies,  Basile  témoigne 
une  grande  vénération  pour  les  reliques  des  saints,  devant  les- 
quelles il  dit  «  que  les  chrétiens  prient  dans  leurs  besoins;  et 
ce  n'est  point  inutilement,  ajoute-t-il,  qu'ils  réclament  l'inter- 
cession de  ces  amis  de  Dieu.  »  Basile,  dit  M.  Villemain ,  fut 
surtout  «  le  prédicateur  de  l'aumône.  »  Il  lui  reproche  même  sur 
ce  point,  un  peu  d'exagération;  mais  cela  tient  à  ce  que  le  cri- 
tique n'a  pas  une  notion  exacte  de  l'enseignement  chrétien  sur 
cet  important  devoir.  —  Les  homélies  de  saint  Basile,  prèchées 
non  dans  une  capitale  mais  dans  la  province  reculée  de  la  Cap- 
padoce,  supposent,  dans  ses  auditeurs,  une  moyenne  intellec- 
tuelle bien  supérieure  à  la  nôtre.  —  Sous  le  titre  d'Ascétiques , 
on  comprend  trois  discours  détachés,  les  traités  du  Jugement  de 

[i)  Saint  Basile    Lett.  3e  à  Amph.  —  Règles ,  quest.  229»  et  288», 


390 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Mort 
de  S.  Basile. 


An  379. 


Commence- 
ments 
de 
S.  Ambroise. 

De  340  à  374. 


Dieu  et  delà  foi,  les  Morales,  les  Grandes  et  les  Petites  Règles 
dont  nous  avons  parlé,  et  les  Constitutions  monastiques  (1).  — 
Les  Ascétiques  ont  fait  placer  le  saint  docteur  au  nombre  des 
quatre  grands  patriarches  de  la  vie  monastique.  —  «  Dans  ces 
différents  ouvrages,  dit  Photius,  saint  Basile  réunit  tout  ce  qu'il 
faut  pour  convaincre  et  persuader;  et  quiconque  le  prendra 
pour  modèle  n'aura  besoin  ni  de  Platon  ni  de  Démosthènes  pour 
devenir  un  orateur  accompli.  »  Erasme  et  Rollin  pensent  comme 
Photius.  —  Malheureusement  une  partie  des  écrits  de  cet 
illustre  docteur  s'est  perdue.  —  Saint  Basile  termina  sa  glo- 
rieuse carrière,  en  379.  L'influence  de  ce  grand  homme  sur 
son  siècle  eut  quelque  chose  de  prodigieux.  Sa  mort  fut  glo- 
rieuse comme  sa  vie.  Il  y  eut  à  ses  funérailles  une  telle 
affiuence,  que  plusieurs  personnes  furent  étouffées.  Au  lieu 
de  les  plaindre,  on  criait  :  Heureux  ceux  qui  meurent  avec 
Basile!  Chacun  s'efforçait  de  toucher  ses  vêtements  ou  le  lit 
sur  lequel  on  le  portait ,  et  d'en  arracher  quelques  parties  pour 
les  conserver  religieusement.  Ses  contemporains  lui  ont  donné 
le  surnom  de  Grand,  et  la  postérité  l'a  confirmé.  Aux  yeux  des 
Grecs  actuels,  saint  Basile  jouit  encore  de  la  plus  grande  auto- 
rité; il  est  comme  leur  oracle,  et  son  sentiment  fait  loi  parmi 
eux.  De  son  vivant,  l'enthousiasme  excité  par  son  génie  et  ses 
vertus  fut  porté  si  loin,  qu'on  voulut  tout  imiter  dans  Basile, 
jusqu'à  ses  défauts  même  :  sa  démarche  posée,  la  lenteur  de 
son  parler,  la  forme  de  son  vêtement,  celle  de  son  lit,  sa  ma- 
nière de  manger,  etc. 

Pendant  que  saint  Basile  et  saint  Grégoire  jetaient  un  si  vif 
éclat  sur  les  églises  confiées  à  leurs  soins ,  saint  Ambroise  com- 
mençait à  illustrer  celle  de  Milan.  Cette  église  avait  été  gou- 
vernée, pendant  près  de  vingt  ans,  par  l'évoque  Auxence,  arien 
d'autant  plus  dangereux  qu'il  affectait  de  paraître  orthodoxe. 
A  la  mort  de  ce  faux  pasteur,  qui  était  arrivée  en  374,  les 
ariens  avaient  voulu  lui  donner  un  successeur  de  leur  secte  : 
mais  les  catholiques,  si  longtemps  vexés,  ne  pouvaient  plus 
supporter  l'oppression  et  demandèrent  un  évèque  de  leur  com- 


(1  )  Beaucoup  d'auteurs  nient  que  les  Constitutions  monastiques  soient 
de  saint  Basile. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  391 

munion.  Les  deux  partis  réunis  à  l'église  pour  l'élection  étaient 
sur  le  point  d'en  venir  aux  mains ,  lorsque  le  gouverneur  de  la 
province  accourut  pour  empêcher  le  désordre.  Ce  magistrat  se 
nommait  Ambroise.  En  l'envoyant  à  son  gouvernement,  le 
préfet  d'Italie,  Probus,  lui  avait  dit  :  «  Allez,  Ambroise,  et 
agissez  en  évoque  plutôt  qu'en  juge.  »  Arrivé  au  milieu  de  la 
tumultueuse  assemblée ,  le  gouverneur  fit  un  discours  rempli 
de  sagesse  et  de  modération  qui  calma  les  esprits.  Pendant  qu'il 
parlait,  un  enfant  se  mit  à  crier  trois  fois  :  Ambroise  évêque! 
Aussitôt  tous  les  assistants,  catholiques  et  ariens,  répétant  cette 
acclamation  de  l'innocence,  qui  leur  parut  venir  du  ciel,  élurent 
le  gouverneur  d'un  consentement  unanime.  —  On  écrivit  ce  qui 
s'était  passé  à  l'empereur  Valentinien,  et  ce  prince,  flatté  de 
voir  choisir  les  pasteurs  de  l'Eglise  parmi  les  officiers  qu'il 
établissait  sur  les  peuples,  chargea  le  vicaire  d'Italie  de  sur- 
monter toutes  les  résistances  d'Ambroise.  Le  saint  tenta  vaine- 
ment de  se  soustraire  à  l'épiscopat  par  mille  stratagèmes  que 
lui  suggéra  son  humilité.  îl  affecta  de  paraître  dur  et  sévère, 
il  essaya  de  tromper  le  peuple  sur  sa  vertu  (1);  mais  il  ne  put 
en  venir  à  bout.  Il  voulut  s'enfuir  à  Pavie;  mais  il  s'égara,  et 
après  avoir  marché  toute  la  nuit,  il  se  trouva  le  lendemain  aux 
portes  de  Milan.  Craignant  alors  de  résister  à  la  volonté  divine, 
il  se  résigna.  Son  éminente  vertu  et  les  pressants  besoins  de 
l'église  de  Milan  le  firent  dispenser  des  règles  ordinaires. 
Comme  il  n'était  que  simple  catéchumène,  on  le  baptisa  et  on 
l'ordonna  prêtre  et  évèque  en  huit  jours.  Il  exerça  durant  ce 
court  intervalle  toutes  les  fonctions  des  ordres  inférieurs.  — 
Ambroise  avait  alors  trente-quatre  ans.  Il  était  né  en  Gaule 
vers  l'an  340,  d'une  famille  illustre.  Trois  villes,  Arles, 
Lyon  et  Trêves  se  disputent  l'honneur  de  lui  avoir  donné  le 
jour.  Il  avait  fait  ses  études  à  Rome  avec  les  succès  les  plus 
brillants,  et  il  avait  paru  avec  éclat  au  barreau,  dans  la  magis- 
trature et  dans  l'administration.  Les  premières  personnes  de 
l'empire  ambitionnaient  son  amitié. 

(1)  Un  concile  tenu  à  Valence,  dans  les  Gaules,  en  374,  fut  obligé 
do  réprimer  ces  excès  d'humilité.  On  y  blâma  les  diacres  et  les  prêtres 
qui ,  pour  ne  pas  se  laisser  ordonner,  sfl  donnaient  comme  coupables 
de  fautes  qu'ils  n'avaient  point  commises. 


392  cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Ambroisc 


Aussitôt  qu'il  fut  élevé  sur  le  siège  de  Milan,  le  pape  saint 
de  Milan.  Damase  lui  envoya  pour  le  seconder  et  achever  de  l'instruire, 
ASZIA  un  prêtre  nommé  Simplicien,  d'une  grande  vertu  et  d'une 
science  remarquable.  Le  nouvel  archevêque  écrivit  lui-même  à 
saint  Basile  pour  lui  demander  le  secours  de  ses  lumières,  et 
le  prier  de  lui  envoyer  ses  ouvrages.  Les  écrits  de  cet  illustre 
docteur  avec  ceux  d'Origène  étaient,  après  les  saintes  Ecritures, 
les  livres  favoris  d'Ambroise.  Il  les  lisait  jour  et  nuit.  L'ima- 
gination d'Ambroise  est  moins  riche  que  celle  de  Basile,  il  a 
moins  de  grâce  littéraire,  mais  son  jugement  est  plus  sévère. 
Son  application  au  travail  était  si  grande,  que  saint  Augustin 
nous  assure  avoir  plusieurs  fois  lui-même  pénétré  jusque  dans 
sa  chambre,  sans  en  être  aperçu  et  sans  oser  l'interrompre.  Son 
ardeur  pour  l'étude  ne  l'empêchait  pas  cependant  d'être  tout 
entier  à  son  troupeau.  Il  semblait  se  multiplier.  La  plus  grande 
partie  de  la  journée,  dit  encore  saint  Augustin,  son  apparte- 
ment était  rempli  de  personnes  qui  venaient  le  consulter.  Il 
célébrait  chaque  jour  le  saint  sacrifice  après  une  très-grande 
préparation.  Il  prêchait  tous  les  dimanches  à  son  peuple.  Il  se 
livrait  avec  beaucoup  de  zèle  à  l'administration  du  sacrement  de 
pénitence.  Possidius,  et  Paulin,  diacre  de  Milan,  qui  a  écrit  sa 
vie,  rapportent  que  «  toutes  les  fois  qu'un  pécheur  lui  con- 
fessait ses  fautes  pour  en  recevoir  la  pénitence,  Ambroise 
versait  une  telle  abondance  de  larmes ,  qu'il  l'obligeait  à  pleurer 
avec  lui ,  et  il  ne  parlait  des  crimes  qu'on  lui  avait  confessés 
qu'à  Dieu  seul,  dont  il  implorait  la  clémence.  »  —  Il  préparait 
lui-même  les  nouveaux  convertis  au  baptême  avec  le  plus  grand 
soin.  Il  jeûnait  chaque  jour,  excepté  le  samedi,  le  dimanche  et 
les  fêtes  des  martyrs.  Ses  aumônes  étaient  immenses;  il  dis- 
tribua tout  son  patrimoine  à  l'église  et  aux  pauvres ,  ne  réser- 
vant que  ce  qui  était  nécessaire  pour  la  subsistance  de  sa  sœur 
Marcelline,  qui  avait  fait  vœu  de  virginité  entre  les  mains  du 
pape  Libère.  Dans  une  circonstance  extraordinaire,  il  vendit  les 
vases  sacrés  pour  secourir  les  indigents  et  racheter  les  captifs. 
On  recourait  souvent  à  lui,  même  des  contrées  éloignées,  pour 
terminer  des  différends.  —  Il  était  très-attentif  à  n'admettre  dans 
son  clergé  que  des  hommes  capables  de  servir  l'Eglise  et  d'édi- 
fier les  fidèles.  Ambroise  combattit  une  foule  de  superstitions 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  393 

et  d'abus,  entre  autres,  l'usage  de  renvoyer  le  baptême  à  un 
âge  avancé.  Il  détruisit  les  agapes,  comme  fit  plus  lard  saint 
Augustin  en  Afrique  ,  à  cause  des  désordres  qui  s'y  étaient 
introduits.  Tant  de  zèle  et  de  vertus  parvinrent  à  délivrer 
presque  entièrement  son  diocèse  de  l'arianisme.  Il  nous  ap- 
prend lui-même  que,  en  385,  personne  n'était  plus  infeclé 
de  cette  hérésie  à  Milan ,  excepté  un  petit  nombre  de  Goths  et 
quelques  courtisans  atlachés  à  l'impératrice  Justine. 

Saint  Ambroise  eut  un  contemporain  célèbre  dans  la  personne  Commence- 
de  saint  Jérôme.  Selon  plusieurs  auteurs,  la  même  année  les  desTjÈrtme 
avait  vus  naître.  D'autres  mettent  la  naissance  de  Jérôme  vers 
l'an  346  (1).  Il  eut  pour  patrie  S^ridon,  ville  autrefois  située  +~  a385, 
sur  les  confins  de  la  Dalmatie  et  de  la  Pannonie ,  et  effacée  du 
monde  aujourd'hui.  Son  père,  nommé  Eusèbe,  homme  opulent, 
lui  fit  donner  une  éducation  distinguée.  Les  premiers  éléments 
des  sciences  lui  furent  enseignés  dans  la  maison  paternelle.  On 
l'envoya  ensuite  à  Rome,  où  il  fit  de  rapides  progrès  dans  les 
belles-lettres  et  dans  l'éloquence,  sous  les  plus  fameux  rhé- 
teurs de  l'époque,  en  compagnie  des  jeunes  patriciens,  dont 
plusieurs  lui  reslèrent  des  amis  fidèles.  Il  parut  au  barreau 
avec  distinction.  Mais  la  corruption  de  la  capitale  l'entraîna 
dans  quelques  écarts  de  jeunesse,  auxquels  il  était  difficile  à 
cette  âme  de  feu  de  se  soustraire,  dans  une  ville  telle  que  Rome. 
Il  confesse  humblement  «  qu'il  ne  vécut  pas  à  Rome  sans  avoir 
des  heures  de  vertige,  et  sans  se  blesser  les  pieds  aux  ronces 
du  chemin.  »  Il  n'y  a  rien  de  désespéré  avec  des  intelligences 
qui  ont  ainsi  le  sentiment  profond  des  faiblesses  du  cœur.  Aussi 
Jérôme  se  releva-t-il  noblement.  Jeune  encore,  il  reçut  le 
baptême  sous  le  pontificat  du  pape  Libère;  et,  depuis  ce  mo- 
ment, cette  âme  forte  ne  se  démentit  jamais.  Afin  de  se  perfec- 
tionner dans  les  sciences,  il  se  procura  une  riche  bibliothèque, 
et  voulut  entendre  les  plus  habiles  maîtres  des  diverses  contrées 
où  fiorissaient  les  études.  Jérôme  se  rendit  d'abord  dans  les 


(1)  Baronias  et  Tillemont  placent  la  naissance  de  saint  Jérôme  en 
342.  Saint  Prosper,  dans  sa  Chronique,  D.  Martianay,  D.  Ceillier, 
les  Rollandistes,  le  récent  historien  de  sainte  Paule,  la  rapportent  à 
l'année  334. 


394  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Gaules,  où  les  lettres  brillaient  alors  d'un  grand  éclat  :  à  Mar- 
eeille,  à  Toulouse,  à  Bordeaux,  à  Autun ,  à  Lyon  et  à  Trêves.  Il 
visita  la  plupart  de  ces  écoles  fondées  par  les  Romains ,  «  re- 
cueillant, dit-il  lui-même,  comme  une  abeille  infatigable,  le 
suc  de  toutes  les  plantes  qui  se  rencontraient  sur  sa  route.  > 
Il  copia  à  Trêves  le  Traité  des  Synodes  et  les  Commentaires  sur 
les  Psaumes,  composés  par  saint  Hilaire.  Il  se  rendit  ensuite 
et  se  fixa  quelque  temps  à  Aquilée,  où  il  y  avait  des  hommes 
d'un  rare  mérite.  Ses  rapports  avec  le  clergé  de  cette  ville  le 
firent  avancer  à  grands  pas  dans  la  vertu.  Rome  avait  fait  le 
jeune  rhéteur  chrétien;  Aquilée  le  fit  moine,  ou  du  moins 
l'éprit  de  l'idéal  monastique  ;  le  désert  acheva  tout.  Ce  fut  à 
Aquilée  que  Jérôme  connut,  entre  autres  amis,  avec  lesquels 
il  se  lia  tendrement,  Rufin,  Héliodore,  futur  évoque,  oncle  de 
Népotien,  et  Evagre,  prêtre  d'Antioche,  voyageur  en  Occident 
et  traducteur  pour  les  Occidentaux  de  la  Vie  de  saint  Antoine 
par  saint  Athanase.  D'Aquilée  il  retourna  à  Rome,  et  de  Rome 
il  passa  en  Orient.  Il  parcourut  la  Thrace ,  la  Bithynie ,  la  Cap- 
padoce ,  et  arriva  à  Antioche  vers  l'an  373. 
Division  L'Église  de  cette  ville  était  alors  divisée  entre  trois  partis  : 

dans rEgiise    celui  de  jiélèce ,  celui  d'Eustathe  et  de  Paulin,  et  celui  de 

d'Antioche.  '  ' 

Vital.  Ce  schisme  était  une  suite  de  l'arianisme.  En  voici  l'ori- 
gine ^En  360,  vingt-trois  ans  après  la  mort  de  saint  Eustathe , 
que  nous  avons  vu  chassé  et  remplacé  par  les  ariens,  saint 
Mélèce,  né  à  Mélitine  dans  la  petite  Arménie  et  évèque  de  Sé- 
baste,  avait  été  élevé  sur  le  siège  d'Antioche.  Les  catholiques, 
en  grand  nombre,  et  les  ariens  lui  avaient  également  accordé 
leurs  suffrages.  Les  premiers  étaient  convaincus  de  la  pureté 
de  sa  foi,  et  édifiés  de  la  sainteté  et  de  l'austérité  de  ses  mœurs. 
Les  seconds,  qui  le  remplacèrent  bientôt  par  Euzolus ,  l'avaient 
d'abord  cru  favorable  à  leur  secte ,  parce  qu'il  avait  auparavant 
consenti  à  remplacer  sur  le  siège  de  Sébaste  un  évèque  déposé 
par  leurs  partisans.  Les  uns  et  les  autres  admiraient  ses  talents  et 
étaient  charmés  de  la  douceur  et  de  l'aménité  de  son  caractère. 
La  sainteté ,  dit  saint  Jean  Ghrysostome ,  respirait  sur  son  vi- 
sage; son  seul  regard  était  une  prédication.  Il  était  si  aimé  que 
les  mères  donnaient  son  nom  à  leurs  enfants.  —  Plusieurs  ca- 
tholiques refusèrent  cependant  de  le  reconnaître,  à  cause  de  la 


QUATRIÈME   SIÈCLE. 


395 


participation  des  ariens  à  son  élection.  Ils  s'appelaient  eusta- 
thiens,  parce  que,  depuis  la  mort  de  saint  Eustathe,  ils  avaient 
toujours  tenu  leurs  assemblées  à  part.  En  361 ,  Lucifer  de  Ca- 
gliari,  revenant  de  l'exil,  passa  par  Antioche  et  essaya  de  réunir 
les  eustathiens  et  les  méléciens.  Mais  n'ayant  pu  engager  les 
premiers  à  reconnaître  Mélèce ,  il  leur  donna  pour  évoque  un 
prêtre  de  leur  parti,  nommé  Paulin,  qui  s'était  illustré  dans  les 
luttes  contre  l'arianisme ,  où  il  avait  toujours  combattu  à  côté  de 
saint  Athanase,  sans  que  la  fermeté  de  son  caractère  et  de  sa 
foi  eût  jamais  fléchi  au  milieu  des  orages  (1).  La  division  de- 
vint ainsi  plus  irrémédiable  qu'auparavant.  —  Pour  ne  pas 
l'augmenter  encore,  saint  Eusèbe  de  Verceil,  qui  était  venu  d'A- 
lexandrie à  Antioche,  refusa  de  prononcer  en  faveur  d'aucun 
parti.  Lucifer  mécontent  de  sa  réserve,  se  sépara  de  sa  commu- 
nion et  commença  lui-même  un  autre  schisme.  Un  peu  plus 
tard,  Apollinaire  le  Jeune,  qui  s'était  fixé  à  Antioche  et  attaché 
à  saint  Mélèce,  abandonna  ce  prélat  et  prétendit  former  un 
troisième  parti  catholique,  auquel  il  donna  pour  évèque  un 
prêtre,  nommé  Vital,  de  la  communion  de  Mélèce  aussi,  honoré 
pour  la  pureté  de  ses  mœurs,  mais  vain ,  jaloux  et  rancunier. 
Gomme  on  le  voit,  le  mal  empirait  toujours.  —  Aux  questions 
de  personnes  se  joignirent  ensuite  des  dissidences  d'opinions 
bien  prononcées.  Apollinaire  enseigna  des  erreurs  formelles 
dont  nous  parlerons  bientôt.  —  Les  eustathiens  et  les  mélé- 
ciens, ne  s'entendant  pas  sur  le  sens  du  mot  hypostase  (2),  s'ac- 
cusèrent réciproquement  d'erreur  contre  la  Trinité.  —  Saint 
Athanase,  saint  Basile,  saint  Grégoire  de  Nysse,  saint  Grégoire 
de  Nazianze  et  les  Orientaux  en  général  prirent  la  défense  de 
Mélèce  ;  les  Occidentaux ,  au  contraire ,  étaient  favorables  à 
Paulin.  Saint  Epiphane  partagait  leur  sentiment. 

Les  choses  en  étaient  là,  quand  saint  Jérôme  arriva  à  An- 
tioche. Aussitôt  qu'il  fut  connu,  chacun  des  trois  partis  voulut 


(*)  Saint  Jérôme,  Nicétas  et  Baronius  disent  que  Lucifer  était  alors 
légat  du  Saint-Siège.  —  Eusèbe  et  Lucifer,  dit  l'historien  de  saint 
Jean  Chrysostome,  avaient  la  mission  de  représenter  le  chef  de  l'Église 
dans  les  mesures  à  prendre  pour  la  pacification  religieuse  de  l'Orient. 

[i)  Par  hypostase  les  uns  entendaient  nature,  essence,  et  les  autres 


P.  Jérôme 
consulte 

- 
au  Bojct 

de  la  fli\i..w;i 
île 

d' Antioche. 

Vers  l'a  T" 


'  396  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

avoir  pour  lui  un  si  grand  homme.  Alors,  du  fond  de  l'Orient, 
le  docteur  tourna  ses  regards  du  côté  de  Rome ,  comme  vers 
le  phare  lumineux  qui  éclaire  toute  l'Eglise,  et  il  écrivit  plu- 
sieurs fois  au  pape  saint  Damase,  pour  le  consulter  sur  ce  qu'il 
avait  à  faire  en  cette  circonstance.  «  Voulant  ra'assurer,  lui 
dit-il,  d'avoir  Jésus-Christ  pour  chef,  je  m'attache  à  la  commu- 
nion de  Votre  Sainteté,  c'est-à-dire,  à  la  chaire  de  Pierre.  Je 
sais  que  l'Eglise  a  été  bâtie  sur  ce  fondement;  quiconque 
mange  l'Agneau  hors  de  cette  maison,  ne  fait  qu'un  sacrifice 
profane;  quiconque  n'est  pas  dans  l'arche  périt  par  le  déluge. 
Je  ne  connais  point  Vital;  je  rejette  la  communion  de  Mélèce;  je 
ne  sais  que  faire  à  l'égard  de  Paulin.  Egalement  sollicité  par 
les  trois  partis  qui  divisent  ici  l'Eglise,  je  m'écrie  :  Si  quel- 
qu'un est  uni  à  la  chaire  de  Pierre,  je  suis  pour  lui.  Mélèce, 
Vital  et  Paulin  se  vantent  d'avoir  votre  communion,  mais  il  y 
en  a  deux  qui  se  trompent,  et  peut-être  tous  les  trois.  Je  conjure 
donc  Votre  Sainteté  de  me  marquer  par  ses  lettres  avec  qui  je 
dois  communiquer  en  Syrie  (1).  »  —  Il  parait  que  Rome,  sans 
se  prononcer  d'une  manière  absolue ,  inclina  pour  Paulin. 
Aussi ,  les  Orientaux ,  qui  étaient  fortement  attachés  à  Mélèce, 
ne  rompirent  point  avec  son  concurrent,  par  l'unique  raison  que 
le  Pontife  romain  lui  était  favorable.  Mais  les  droits  de  l'un  et 
de  l'autre  ne  leur  paraissant  pas  suffisamment  éclaircis ,  ils  ne 
crurent  pas  non  plus  devoir  abandonner  Mélèce,  jusqu'à  ce 
qu'un  jugement  ultérieur  du  Saint-Siège  eût  mis  fin  à  cette  con- 
testation (2). 

personne.  —  Une  vide  et  creuse  dispute  de  mots,  dit  saint  Grégoire 
de  Nazianze,  semblait  recouvrir  une  différence  dans  la  foi,  et  le  monde 
se  vit  sur  le  point  d'être  troublé ,  avec  de  malheureuses  syllabes  [Pa- 
négyr.  de  saint  Athan.  —  Vie  de  S.  Jean  Chrys.,  p.  25.) 

(1)  Saint  Jérôme,  Epist.  57,  58. 

(2)  Rome,  pour  se  prononcer  définitivement,  attendit  l'apaisement 
des  esprits  et  de  plus  amples  renseignements.  Flavien,  qui  succéda  à 
Mélèce,  fut  reconnu  du  pape  Sirice,  en  398,  par  l'entremise  de  saint 
Jean  Ghrysostome  et  de  Théophile ,  patriarche  d'Alexandrie.  Le 
schisme  s'éteignit  en  partie  sous  Flavien ,  par  le  zèle  de  saint  Chry- 
sostome,  et  finit  par  tomber  complètement  pendant  l'épiscopat  de  son 
deuxième  successeur.  (Trad.  inst.  év.,  t.  III.  —  Alzog,  t.  I.  —  Vie  de 
S.  Chrysost.,  c.  48,  p.  242;  c.  84,  p.  268-269;  c.  46,  p.  503.) 


QUATRIÈME    SIÈCLE. 


89' 


Saint  Jérôme  tourmenté  du  désir  de  la  solitude  alla  s'enfoncer 
dans  le  désert  sauvage  de  Ghalcis.  C'est  là  qu'il  mit  le  sceau  à 
toutes  les  préparations  par  lesquelles  la  Providence  le  formait 
pour  ses  desseins,  et  qu'il  dompta  son  impétueuse  nature  par  la 
pénitence ,  le  travail  et  les  larmes.  Il  parcourut  ensuite  la  Judée 
et  l'Orient  pour  entendre  les  maîtres  de  la  science  sacrée,  et 
revint  à  Antioche ,  où  Paulin  l'ordonna  prêtre ,  en  377.  Il  n'y 
consentit  qu'à  la  condition  de  rester  moine  et  de  n'être  attacha 
à  aucune  église.  On  a  même  dit  que,  par  une  humilité  hors  des 
règles  communes,  il  n'avait  jamais  offert  le  saint  sacrifice;  mais 
le  savant  pape  Benoit  XIV  a  montré  que  cette  conduite  n'avait 
eu  lieu  que  pendant  le  séjour  du  saint  à  Bethléem.  Peu  de  temps 
après  son  ordination,  il  alla  à  Constantinople,  vers  l'an  380, 
pour  entendre  saint  Grégoire  de  Nazianze. 

L'année  suivante,  il  se  rendit  à  Borne,  en  compagnie  de 
l'évèque  Paulin  et  de  saint  Epiphane.  Le  pape  saint  Damase , 
qui,  depuis  longtemps  connaissait  son  mérite,  le  retint  auprès 
de  lui  pour  s'en  servir  dans  les  grandes  affaires  de  l'Eglise,  et 
s'aider  de  son  vaste  savoir  dans  les  réponses  aux  questions 
dogmatiques  et  disciplinaires,  qui  arrivaient  de  tous  les  points 
du  monde  chrétien  au  centre  de  l'unité.  C'est  à  Borne  que  saint 
Jérôme  mit  au  jour  la  correction  du  Psautier,  selon  les  Septante. 
Par  le  conseil  du  souverain  Pontife,  il  corrigea  aussi  l'ancienne 
version  latine  de  la  sainte  Ecriture,  où  la  négligence  des  co- 
pistes avait  laissé  glisser  beaucoup  de  fautes.  La  sainteté  de  sa 
vie,  son  éloquence  et  son  savoir  lui  attirèrent  bientôt  l'estime  et 
l'admiration  de  la  ville  entière.  La  noblesse  et  le  clergé  s'em- 
pressaient de  profiter  de  ses  lumières,  pour  se  perfectionner 
dans  la  connaissance  de  l'Ecriture  et  dans  les  maximes  de  la 
piété.  —  Il  dirigeait  en  même  temps,  dans  les  voies  de  la  per- 
fection, un  grand  nombre  de  dames  de  la  plus  haute  naissance. 
C'est  de  cette  famille  spirituelle  de  saint  Jérôme ,  que  sortirent 
sainte  Marcelle,  Albine  sa  mère,  Aselle,  Marcelline ,  sœur  de 
saint  Ambroise ,  Sophronie,  Félicité,  Lée,  Fabiole,  Laeta,  l'il- 
lustre Paule  avec  ses  filles  Blésilla,  Pauline  et  Eustochie  ,  et 
une  foule  d'autres,  qui  firent  tant  d'honneur  à  l'Eglise  par  leurs 
hérolqne?  vertus,  et  tant  de  bien  aux  pauvres  par  leurs  im- 
menses aumônes.  La  pente-fille  de  Fabius,  Fabiole,  apièa  deux 


P.  Jérôme 
au  dc'sert 

de 
Chalcii. 


S  Jérôme 

à  lîome  par 

le  pape 
S.  D.imasc. 


398  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

mariages,  vendit  son  opulent  patrimoine,  et  du  produit  de  cette 
vente,  bâtit  sur  les  bords  du  Tibre,  un  vaste  hôtel  appelé  la 
Villa  des  convalescents,  où  elle  rassembla  une  famille  nombreuse 
d'infirmes  et  d'incurables,  dont  elle  lavait  les  plaies  et  préparait 
les  aliments  de  sa  propre  main  (1).  De  ces  saintes  femmes,  les 
unes  continuèrent  à  rester  dans  leurs  maisons  comme  les 
vierges  et  les  veuves  des  premiers  siècles.  D'autres  formèrent , 
au  mont  Avenlin ,  dans  le  palais  de  Marcelle ,  une  petite  com- 
munauté dont  Marcelle  était  la  mère  et  Albine  comme  l'aïeule 
respectée.  — La  célèbre  Mélanie  s'était  retirée  en  Palestine,  et 
habitait  un  monastère  qu'elle  avait  bâti  au  mont  des  Oliviers. 
Plus  tard ,  elle  y  fut  imitée  et  remplacée  par  sa  011e ,  Mélanie 
la  jeune.  —  L'illustre  Paule  se  fixa  à  Bethléem,  où  elle  fonda 
plusieurs  monastères.  Elle  y  vécut  vingt  ans,  avec  sa  fille  Eusto- 
chie,  dans  la  pratique  des  plus  héroïques  vertus. 

Mais  si  le  saint  docteur,  qui  dirigeait  ces  âmes  généreuses,  en 
reçut  de  grandes  consolations,  il  ne  fut  pas  sans  épreuves.  Ses 
succès ,  la  vigueur  de  son  zèle  et  la  désespérante  supériorité  de 
ses  talents  lui  attirèrent  de  nombreux  ennemis.  Malgré  l'austérité 
de  sa  vertu  et  le  soin  extrême  qu'il  avait  toujours  apporté  à  écar- 
ter le  moindre  soupçon ,  on  le  calomnia  de  la  manière  la  plus 
horrible.  «  Avant  que  je  connusse  la  maison  de  Paule,  dit-il 
lui-même,  tout  l'univers  retentissait  en  ma  faveur  d'un  concert 
de  louanges;  il  semblait  que  le  souverain  pontificat  fût  pour  moi 
un  trop  mince  honneur.  On  m'appelait  saint,  un  prodige  d'hu- 
milité et  de  prudence.  Mais  dès  que  j'ai  commencé  à  diriger, 
pour  la  maintenir  dans  la  chasteté ,  l'humble  servante  du  Sei- 
gneur, toutes  mes  vertus  m'ont  abandonné;  il  n'y  a  plus  eu 
assez  de  langues  pour  me  déprécier,  ni  assez  de  termes  pour 
nommer  tous  mes  crimes.  »  — A  la  mort  du  pape  Damase,  saint 
s. Jérôme  Jérôme  crut  devoir  céder  à  l'orage.  Il  quitta  Rome,  en  385,  se 
iBBUdéem.  rendit  en  Palestine  et  se  fixa  à  Bethléem.  Là,  retiré  dans  le 
fond  d'une  cellule,  il  passait  les  jours  et  les  nuits  à  lire  et  à 


An  386. 


[\)  M.  A.  Thierry  a  calomnié  Fabiole,  en  lui  supposant  deux  maris 
vivants,  au  moment  même  où  elle  s'était  donnée  à  Dieu.  Fabiole  avait 
fait  pénitence  et  était  régulièrement  libre.  11  ne  faut  pas  arranger 
l'histoire  pour  ridiculiser  la  vertu.  (Hist.  de  sainte  Paule,  p.  48.) 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


399 


écrire,  composant  ses  nombreux  ouvrages,  ou  répondant  aux 
consultations  que  lui  adressaient  de  toutes  parts  les  savants, 
les  âmes  pieuses  et  les  églises  attaquées  par  l'hérésie.  Son 
ardeur  pour  l'étude  n'était  égalée  que  par  l'austérité  de  sa  vie. 
H  était  grossièrement  vêtu ,  ne  mangeaitjiUe  du  pain  et  quel- 
ques herbes,  méditait  sans  cesse  les'1[m¥é&'îéternelles,  et  s'exer- 
çait ,  par  de  saintes  et  salutaires  terreurs ,  à  entendre  un  jour 
sans  crainte  le  son  formidable  de  la  trompette  du  dernier  juge- 
ment. Jean,  patriarche  de  Jérusalem,  finit  par  lui  donner  le  titre 
officiel  de  Parochus  de  Bethléem. 

Pendant  que ,  retiré  à  Bethléem ,  saint  Jérôme  s'élevait  au 
plus  sublime  degré  de  la  science  et  de  la  sainteté ,  un  autre 
génie  encore  plus  célèbre  recevait  le  baptême  et  devenait 
l'humble  enfant  de  l'Eglise.  C'est  saint  Augustin ,  «  l'astre  le 
plus  brillant  de  la  philosophie ,  et  le  roi  des  Pères ,  comme  l'ap- 
pellent les  protestants  Forester  et  Brucker;  l'homme  qui,  pour 
les  sciences  divines  et  humaines,  l'a  emporté,  selon  le  docteur 
Gouel,  sur  tous  ceux  qui  l'ont  précédé  ou  qui  le  suivront,  si  l'on 
en  excepte  les  Auteurs  inspirés.  »  —  L'Eglise,  au  jugement  de 
Luther,  n'a  point  eu,  depuis  les  Apôtres,  de  docteur  plus  esti- 
mable que  saint  Augustin.  —  Erasme  partage  à  cet  égard  le 
sentiment  de  Luther.  —  «  Saint  Augustin,  dit  M.  Villemain, 
est  l'homme  le  plus  étonnant  de  l'Eglise  latine,  celui  qui  porte 
le  plus  d'imagination  dans  la  théologie ,  le  plus  d'éloquence  et 
même  de  sensibilité  dans  la  scholastique.  Métaphysique,  histoire, 
antiquité,  science  des  mœurs,  connaissance  des  arts,  Augustin 
avait  tout  embrassé;  il  écrit  sur  la  musique  comme  sur  le  libre 
arbitre;  il  explique  le  phénomène  intellectuel  de  la  mémoire, 
comme  il  raisonne  sur  la  décadence  de  l'empire  romain.  »  — 
Cet  illustre  docteur  était  né,  en  354,  d'une  famille  honorable, 
mais  peu  fortunée ,  dans  la  petite  ville  de  Tagaste,  près  d'Hip- 
pone,  appartenant  à  l'ancienne  Numidie,  aujourd'hui  le  village 
de  Souk-Arras ,  situé  dans  l'Algérie  actuelle ,  sur  la  route  qui 
va  des  ruines  de  Carthage  à  celles  d'Hippone ,  à  peu  de  distance 
du  fameux  champ  de  bataille  de  Zama.  Patrice ,  son  père ,  était 
païen,  et  ne  se  convertit  que  peu  de  temps  avant  sa  mort.  Mais 
sa  mère,  sainte  Monique,  fut  l'honneur  de  son  sexe,  et  la 
modèle  le  plus  accompli  des  mères  et  des  épouses  chrétiennes. 


Commence- 
ments 
de 
S.  Augustin. 

De  354  à  387. 


400 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Conversion 

et 

baptême 

de 

S.  Augustin 

à  Milan. 


Augustin,  à  peine  né ,  Monique  le  fit  porter  à  l'église,  et  ins- 
crire au  nombre  des  catéchumènes.  Elle  lui  apprit  de  très-bonne 
heure  à  prier,  et  l'instruisit  des  mystères  de  la  religion  chré- 
tienne. Le  cœur  sensible  de  l'enfant  goûta  d'abord  avec  délices 
les  saintes  leçons  de  sa  mère.  Aussi ,  nous  apprend-il  lui-même 
que  «  bien  jeune  encore  il  recourait  à  Dieu  comme  à  son  refuge 
favori  dans  toutes  ses  peines  d'enfant.  »  Mais,  quand  il  eut 
grandi,  la  dissipation  du  jeu  et  des  études  même,  les  compa- 
gnies ,  les  occasions  et  l'effervescence  de  la  jeunesse  ,  le  précipi- 
tèrent dans  de  grands  désordres.  —  Il  ne  laissa  pas  de  s'appli- 
quer avec  ardeur  à  l'étude.  Il  y  remporta  les  plus  brillants 
succès,  et  enseigna  la  rhétorique  avec  éclat,  à  Tagaste  d'abord, 
et  ensuite  dans  la  capitale  de  l'Afrique.  Garthage  ne  lui  offrant 
pas  un  théâtre  assez  vaste  pour  son  génie,  il  se  rendit  à  Rome, 
vers  l'an  383.  Dans  ces  conjonctures,  ménagées  sans  doute  par 
la  divine  Providence ,  la  ville  de  Milan  envoya  demander  au 
préfet  de  Rome  un  maître  d'éloquence  qui  fût  digne  de  la  cité 
où  résidait  la  cour.  Augustin  obtint  ce  poste  éminent,  après 
avoir  fait  preuve  de  capacité. 

Mais  partout  il  traînait  avec  lui  les  mômes  faiblesses,  et 
partout  il  les  augmentait  au  lieu  de  les  guérir.  «  Ses  iniquités, 
dit-il  lui-même,  faisaient  comme  la  boule  de  neige,  qui  grossit 
à  mesure  qu'on  la  fait  rouler.  »  Pour  comble  de  malheur,  les 
manichéens  l'avaient  séduit  à  Carthage,  en  lui  promettant  des 
démonstrations  évidentes  sur  toute  chose  ,  et  en  se  moquant  des 
catholiques,  qu'ils  accusaient  de  tenir  la  raison  humaine  dans 
des  entraves  humiliantes  ,  par  la  soumission  à  l'autorité  de 
l'Eglise.  Leurs  paroles  avaient  singulièrement  flatté  la  vanité 
d'Augustin,  qui  se  piquait  alors  de  n'admettre  que  ce  qu'il 
comprenait  clairement.  Il  avait  donc  donné  dans  le  piège,  et  il 
y  demeura  engagé  environ  dix  ans. 

Plus  affligée  que  si  elle  l'avait  vu  mort,  sa  pieuse  mère 
séchait  de  douleur  et  pleurait  continuellement  sur  lui.  Un  saint 
évèque  d'Afrique,  à  qui  elle  le  recommandait  sans  cesse,  lui 
avait  dit  un  jour  :  t  Allez,  il  est  impossible  qu'un  enfant  de  tant 
de  larmes  périsse  jamais.  »  Pour  hâter  l'accomplissement  de 
ce  consolant  oracle,  Monique  s'attacha  aux  pas  de  son  fils,  et 
l'accompagna  dans   toutes  les  villes  où  il  se  transportait.  — 


QUATRIEME  SIÈCLE.  401 

Quand  il  arriva  à  Milan,  saint  Ambroise  accueillit  le  noim 
orateur  avec  une  bonté  qui  commença  à  diminuer  ses  préven- 
tions. Augustin  fut  assidu  à  aller  entendre  le  saint  prélat;  et, 
quoiqu'il  ne  fit  pas  d'abord  grande  attention  au  fond  des  choses, 
il  y  puisa  insensiblement  la  solution  de  ses  doutes  et  le  premier 
remède  des  maladies  de  son  âme.  —  Il  lut  ensuite  les  Epltres 
de  saint  Paul,  et  eut  de  fréquents  entretiens  avec  le  prêtre 
Simplicien.  — La  vie  de  saint  Antoine  que  lui  raconta  un  sei- 
gneur de  ses  amis,  nommé  Pontinien,  militaire  d'un  grade 
élevé,  à  la  cour  de  l'empereur,  lui  fit  aussi  une  vive  impression. 
«  Quoi!  s'écria-t-il  après  avoir  entendu  ce  récit,  des  simples 
et  des  ignorants  ravissent  le  ciel  sous  nos  yeux,  et  nous,  avec 
toute  notre  science,  nous  croupissons  dans  la  corruption  de 
vice?  Quelle  honte  pour  nous  de  n'avoir  pas  le  courage  de  K 
imiter!  »  —  Livré  à  ces  réflexions  et  en  proie  à  une  agitation 
profonde,  il  quitta  son  fidèle  Alypius  qui  était  avec  lui,  et  alla 
s'asseoir  tout  seul  sous  un  figuier.  Là  il  versa  un  torrent  de 
larmes.  «  Jusqu'à  quand,  Seigneur,  disait-il,  balancerai-je  à 
me  donner  à  vous?  Pourquoi  demain?  Pourquoi  non  aujour- 
d'hui? Pourquoi  non  à  ce  moment?  »  Alors  une  voix  du  ciel, 
semblable  à  celle  d'un  jeune  enfant,  lui  fit  entendre  ces  paroles  : 
«  Toile  et  lege  :  Prenez  et  lisez.  »  Sainte  Monique  priait  et  fon- 
dait en  larmes  devant  Dieu  ,  dans  une  maison  voisine  du  jardin 
où  le  cœur  de  son  fils  se  débattait  pour  la  dernière  fois  contre  la 
grâce.  Augustin  rejoint  aussitôt  son  ami,  porte  la  main  sur  les 
Epitres  de  saint  Paul ,  et  lit  à  l'ouverture  du  livre  :  «  Ne  crou- 
pissez pas  dans  la  débauche  et  l'impureté;  mais  revêtez-vous  de 
Notre  Seigneur  Jésus-Christ.  »  Au  même  instant,  ses  irrésolu- 
tions cessèrent,  la  grâce  triompha  de  son  cœur,  il  courut  se 
précipiter  dans  les  bras  de  sa  mère ,  et  il  se  convertit  à  l'âge  de 
trente-deux  ans,  avec  son  ami  Alypius.  —  Peu  de  temps  après, 
il  se  fit  inscrire  au  nombre  des  catéchumènes  de  Milan ,  et  saint 
Ambroise  eut  la  consolation  de  le  baptiser,  la  veille  de  Pâques  , 
24  avril  de  l'année  387.  —  On  rapporte  qu'à  ce  moment 
solennel,  les  deux  saints,  dans  l'enthousiasme  de  la  joie  et  de 
la  reconnaissance,  composèrent  alternativement  les  versets  du 
Te  Deum.  «  Ce  groupe  d'idées  vastes,  profondes,  sublimes,  qui 
composent  le  fond  de  ce  majestueux  cantique ,  a  dit  un  critique 

Coi  m  n'Hi^roiRii.  2G 


402 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


S.  Augustin 
perd  sa  mère. 


An  387. 


t'..  Augustin 
est  ordonna 

prêtre, 
puis  évèquo 
d'Hippono. 

Au  191-391. 


éclairé,  la  manière  dont  elles  sont  jetées  avec  une  négligence 
de  génie  infiniment  supérieure  aux  efforts  de  l'art;  ce  passage 
rapide  du  ciel  à  la  terre  et  de  la  terre  au  ciel  :  adoration , 
amour,  espérance,  affections  vives  et  tendres,  langage  animé  et 
en  désordre,  tout  semblerait  vérifier  la  manière  subite  et 
comme  inspirée,  dont  une  ancienne  tradition  nous  apprend  que 
cette  hymne  inimitable ,  respectée  et  maintenue  par  les  protes- 
tants mêmes ,  fut  composée  par  ces  deux  immortels  docteurs.  » 

—  Cependant,  selon  Tillemont,  D.  Ceillier,  Mabillon,  cette 
tradition  ne  paraît  pas  avoir  une  autorité  suffisante  ;  et  différents 
manuscrits  renvoient  l'origine  du  Te  Deum  à  une  époque  moins 
reculée.  Généralement  aujourd'hui,  le  Te  Deum  est  attribué 
à  saint  Nicet,  évèque  de  Trêves,  en  527.  —  D'autres  l'attribuent 
exclusivement  à  saint  Ambroise;  mais  les  éditeurs  bénédictins 
de  saint  Ambroise  lui  refusent  absolument  cet  honneur.  M.  Dar- 
ras,  cependant,  trouve  qu'il  n'y  a  pas  d'arguments  assez  sérieux 
pour  faire  abandonner  l'ancienne  tradition. 

Sept  mois  environ  après  son  baptême,  Augustin  eut  la  dou- 
leur de  perdre  sa  mère,  à  Ostie ,  où  il  s'était  rendu,  dans  l'in- 
tention de  s'embarquer  pour  l'Afrique.  De  son  lit  de  mort ,  cette 
sainte  femme  adressa  les  paroles  suivantes  à  son  fils  :  «  Enter- 
rez mon  corps  où  vous  voudrez,  sans  vous  en  mettre  en  peine; 
la  seule  chose  que  je  vous  demande,  c'est  de  vous  souvenir  de 
moi  à  l'autel  du  Seigneur,  en  quelque  lieu  que  vous  soyez.  » 

—  Fidèle  à  cette  pieuse  recommandation,  Augustin  fit  porter 
le  corps  de  sa  mère  à  l'église  où  l'on  offrit  pour  elle  le  sacrifice 
de  notre  rédemption,  ut  offeretur  pro  ea  sacrificium  pretii 
nostri.  Il  ne  cessa  jamais  de  prier  pour  elle  :  c  Seigneur, 
disait-il  souvent,  ayez  pitié  de  ma  mère;  elle  était  bonne,  elle 
pardonnait  facilement,  pardonnez-lui  aussi  ses  fautes  si  elle 
en  a.  »  Non-seulement  ce  bon  fils  priait  pour  sa  mère,  mais 
il  conjurait  encore  le  Seigneur  d'inspirer  à  ceux  qui  liraient  ses 
Confessions ,  de  se  souvenir  devant  lui  de  Monique ,  sa  mère , 
et  de  son  père  Patrice  (1). 

Après  avoir  rendu  les  derniers  devoirs  à  sa  mère,  Augustin 
s'embarqua  pour  l'Afrique,  en  388,  et  se  retira  à  la  campagne 

(1)  Saint  Augustin,  Confess.,  liv.  9,  c.  43. 


QUATRIÈME   SIÈCLE. 


403 


près  de  Tagaste,  avec  une  société  de  pieux  compagnons,  dans  un 
petit  domaine  patrimonial,  dont  il  fit  un  monastère.  Il  y  était 
depuis  trois  ans,  quand  un  de  ses  amis  l'attira  à  Hippone,  ville 
voisine  située  sur  le  bord  de  la  mer,  d'accord  avec  l'évèque  de 
celte  cité.  Se  trouvant  à  l'assemblée  des  fidèles ,  un  jour  que 
l'évèque  Valère  leur  parlait  de  la  nécessité  d'ordonner  un  prêtre 
pour  son  église,  Augustin  se  vit  tout  à  coup  entouré  par  le 
peuple  et  proposé  au  prélat  par  une  acclamation  unanime.  Va- 
lère lui  imposa  les  mains,  malgré  sa  résistance  et  ses  larmes, 
et  lui  confia  le  ministère  de  la  prédication,  dont  il  avait  de  la 
peine  à  s'acquitter  lui-même,  parce  qu'étant  grec  de  nais- 
sance, il  ne  connaissait  qu'imparfaitement  la  langue  latine.  — 
Le  saint  docteur  commença  à  prêcher  avec  le  plus  brillant 
succès.  Son  triomphe  oratoire  fut  prodigieux.  Valère  craignant 
bientôt  qu'un  si  rare  trésor  ne  fût  ravi  à  son  église,  et  se  sen- 
tant lui-même  accablé  par  l'âge  et  par  les  infirmités,  pria  l'ar- 
chevêque de  Carthage,  Aurélius,  de  le  lui  donner  pour  coad- 
juteur.  Le  primat  ayant  acquiescé  à  sa  demande,  Augustin  fut 
sacré  évèque  du  consentement  et  en  présence  des  prélats  de 
Numédie ,  en  395 ,  à  l'âge  de  quarante  et  un  ans.  —  Sous  son 
épiscopat ,  le  siège  d'Hippone  fut  le  point  le  plus  lumineux  de 
l'univers  catholique,  et  les  brillantes  clartés  qui  en  jaillirent 
pendant  trente-cinq  ans  illuminèrent  l'Eglise  et  le  monde  entier. 

Cependant ,  ces  génies  supérieurs  que  nous  avons  contem- 
plés un  instant,  et  qui  ont  élevé  leur  siècle  au-dessus  de  tous 
les  siècles,  n'étaient  pas  seuls  à  défendre  la  foi  catholique.  A 
leur  exemple  ou  sous  leurs  ordres ,  une  foule  d'autres  person- 
nages illustres  combattirent  pour  la  même  cause,  sinon  avec 
une  égale  puissance  de  génie ,  du  moins  avec  beaucoup  de  zèle 
et  de  gloire.  L'histoire  cite,  entre  autres  :  saint  Martin  de  Tours, 
saint  Pacien  de  Barcelone,  Didyme  d'Alexandrie,  saint  Cyrille 
de  Jérusalem,  saint  Grégoire  de  Nysse,  saint  Pierre  de  Sébaste, 
saint  Eusèbe  de  Verceil,  saint  Ephrem,  saint  Optât,  saint  Am- 
philoque  d'Icône,  saint  Epiphane  de  Salamine,  saint  Paulin  de 
Noie,  saint  Gaudence  et  saint  Philastre  de  Bresce,  Sulpice- 
Sévôre,  Rufin,  Lucifer  de  Cagliari,  Apollinaire  le  Jeune,  le 
pape  saint  Damase,  etc. 

Saint  Martin,  disciple  de  saint  Hilaire  et  la  gloire  des  Gaules, 


Multitude 
de  docteurs 

du 

second  ordre, 

au 

iv«  siècle. 


8.  Martin 

de  Tours. 


i)':;!0ou31d 
a  394. 


40i  COURS  d'htstotrf  ecclésiastique. 

était  né,  en  310  ou  316,  àiSabarie,  ville  de  la  Pannonie  ou 
basse  Hongrie.  Les  grands  docteurs  qui  vivaient  de  son  temps,  ou 
brillèrent  quelques  années  après  sa  mort,  ne  jetèrent  pas  sur  le 
monde  plus  d'éclat  que  cet  évèque  d'une  petite  cité  des  Gaules, 
située  aux  limites  extrêmes  des  régions  civilisées.  De  son  vi- 
vant, la  terre  fut  remplie  du  bruit  des  merveilles  dont  Dieu 
comblait  l'humilité  de  son  serviteur.  L'Orient  était  insatiable 
des  récits  qu'on  en  faisait  :  Heureuse  Gaule ,  répétaient  les  con- 
trées illustrées  par  saint  Ambroise ,  saint  Jérôme  et  saint  Au- 
gustin, de  posséder  un  homme  comme  saint  Martin!  —  Fils 
d'un  tribun  militaire  des  armées  de  Galère ,  et  mis  par  lui  sous 
le  patronage  du  dieu  Mars,  Martin  embrassa  d'abord  la  car- 
rière des  armes,  entra  dans  la  cavalerie,  franchit  avec  succès 
les  premières  épreuves  et  fut  envoyé  comme  officier  dans  les 
Gaules.  Cette  profession ,  qui  est  pour  tant  d'autres  une  école 
de  licence,  fut  pour  lui  l'apprentissage  des  vertus  les  plus  hé- 
roïques et  comme  le  noviciat  de  la  vie  monastique.  Ayant 
rencontré,  un  jour,  à  la  porte  d'Amiens  un  mendiant  nu  et 
transi  de  froid,  il  tire  son  sabre,  coupe  la  moitié  de  son  man- 
teau ,  et  en  revêt  le  malheureux.  Une  si  belle  action  ne  resta 
pas  sans  récompense.  La  nuit  suivante,  il  vit  en  songe  Jésus- 
Christ  ,  revêtu  de  cette  moitié  de  manteau ,  et  disant  aux  anges 
qui  l'environnaient:  «  Martin,  encore  catéchumène,  m'a  cou- 
vert de  ce  vêtement.  »  —  Cette  vision  consolante  le  détermina 
à  demander  le  baptême.  Dès  qu'il  l'eut  reçu ,  il  songea  à  quitter 
le  service ,  malgré  le  césar  Julien  qui  voulait  le  retenir  à  cause 
de  son  mérite.  Attiré  auprès  de  saint  Hilaire  de  Poitiers  par  la 
haute  réputation  de  cet  évèque ,  il  fit  bâtir,  à  deux  lieues  de 
cette  ville,  à  Ligugey,  le  premier  monastère  des  Gaules,  où  il 
se  retira  avec  quelques  disciples.  Saint  Hilaire  voulut  lui  conférer 
le  diaconat,  mais  l'humble  solitaire  refusa  cet  honneur;  il  con- 
sentit seulement  à  se  laisser  ordonner  exorciste.  Il  sortait  de  temps 
en  temps  de  sa  retraite  pour  aller  prêcher  la  foi  aux  idolâtres, 
qui  étaient  encore  en  assez  grand  nombre  dans  les  campagnes. 
Dieu  autorisa  son  zèle  par  des  miracles  éclatants.  —  Martin  na 
tarda  pas  à  être  connu  de  toute  la  Gaule,  et,  en  371  ou  374,  on 
l'arracha  à  sa  solitude  pour  l'élever  sur  le  siège  de  Tours.  Afin 
de  vivre  moins  avec  le  monde ,  il  fonda,  près  de  sa  ville  épisco- 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  405 

pale  ,  la  célèbre  abbaye  de  Marmoutier,  Martini  monasterium , 
ou  majus  monasterium,  que  l'on  croit  être  la  plus  ancienne  de 
France.  Le  saint  y  habitait  une  cellule  de  bois,  entouré  de 
quatre-vingts  moines,  qui  retraçaient  dans  leur  vie  celle  des 
solitaires  de  la  Thébaïde.  —  La  destruction  de  l'idolâtrie  fut 
l'objet  principal  de  son  zèle  et  de  ses  travaux.  Il  parcourut  plu- 
sieurs fois  la  Touraine  dans  ce  but  avec  un  zèle  infatigable. 
Dans  un  bourg  voisin  de  Tours  et  rempli  de  païens,  il  voulut 
faire  abattre  un  vieux  pin  qui  ombrageait  un  temple  des  faux 
dieux,  et  était  un  objet  d'idolâtrie.  Les  infidèles  n'y  consentirent 
qu'à  condition  qu'il  se  tiendrait  du  côté  où  l'arbre  devait  tomber. 
Le  saint  se  rendit  à  leurs  désirs.  On  coupa  l'arbre;  mais  au 
moment  où  il  allait  l'écraser,  Martin  fit  un  signe  de  croix,  et 
le  pin,  se  redressant  aussitôt,  tomba  du  côté  opposé.  Les  païens, 
frappés  de  ce  prodige,  demandèrent  le  baptême.  —  Après  avoir 
converti  son  diocèse,  le  saint  évèque  de  Tours  devint  l'apôtre  de 
toutes  les  Gaules.  Il  dissipa  partout  les  ténèbres  de  l'infidélité,  dé- 
truisit les  temples  des  idoles,  éleva  sur  leurs  ruines  des  églises 
ou  des  monastères,  et  confirma  ses  prédications  par  des  mi- 
racles sans  nombre.  A  Trêves,  il  guérit  un  paralytique  qui  était 
à  l'agonie,  en  mettant  dans  sa  bouche  quelques  gouttes  d'huile 
bénite.  A  Paris ,  il  rendit  la  santé  à  un  lépreux  en  l'embrassant 
et  en  lui  donnant  sa  bénédiction.  Dans  un  village  idolâtre  du 
diocèse  de  Chartres,  il  ressuscita  un  enfant  mort,  en  présence 
de  tout  le  peuple,  qui  se  convertit.  Au  nom  sacré  de  Jésus-Christ 
qu'il  avait  sans  cesse  à  la  bouche  et  dans  le  cœur,  dit  Sulpice- 
Sévère,  tous  les  éléments  lui  obéissaient.  Il  eut  aussi  le  don  des 
prophéties,  et  fut  favorisé  d'un  grand  nombre  de  visions  et  de 
révélations.  Ces  faits  extraordinaires,  et  une  foule  d'autres, 
sont  rapportés  par  Sulpice-Sévère ,  qui  écrivit  la  Vie  de  saint 
Martin.  —  Quiconque  ne  croira  pas  un  historien  aussi  hono- 
rable, qui  a  écrit  du  vivant  même  de  son  héros,  selon  Tillemont 
etPagi,  et  en  présence  d'innombrables  témoins  qui  pouvaient 
le  contredire,  et  qui  ne  l'ont  pas  fait,  doit  rejeter  tous  les  témoi- 
gnages historiques  et  s'ensevelir  dans  un  scepticisme  absolu. 

Le  saint  évèque  de  Tours  n'interrompait  ses  missions  que 
pour  d'autres  œuvres  de  charité.  Il  allait  intercéder  auprès  des 
princes  en  faveur  des  malheureux.  Il  fit,  dans  ce  but,  deux 


406  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

voyages  à  Trêves  auprès  des  empereurs  Valentinien  Ier  et 
Maxime.  Ennemi  de  l'erreur,  mais  ami  des  hommes,  il  profita 
de  son  crédit  sur  ce  dernier  prince  pour  l'adoucir,  comme  nous 
le  verrons,  dans  l'affaire  des  priscillianistes.  —  Le  célèbre  thau* 
maturge  des  Gaules  vécut  ainsi  plus  de  quatre-vingts  ans,  tout 
occupé  de  la  gloire  de  Dieu  et  du  bonheur  des  hommes.  Il  mou- 
rut, vers  l'an  396  ou  397,  selon  l'opinion  la  plus  probable. 
Ceux  qui  assistaient  à  sa  mort  virent,  au  rapport  de  Sulpice- 
Sévère,  son  visage  et  son  corps  tout  rayonnants  de  gloire.  — 
Son  tombeau  a  été  illustré  par  une  multitude  innombrable  de 
miracles,  et  les  peuples  y  accouraient  de  toute  part  et  dans 
toutes  leurs  calamités  (1).  Dans  chaque  diocèse  de  France,  une 
foule  de  paroisses  l'ont  choisi  pour  patron  et  ont  élevé  des 
églises  en  son  honneur.  Dans  le  seul  diocèse  d'Amiens,  on 
comptait  cent  quarante  églises  sous  le  vocable  de  saint  Martin. 
Des  communautés,  des  villes,  la  France  entière,  se  mirent  sous 
son  patronage.  Aucun  autre  saint  n'eut,  dans  notre  pays,  un 
plus  grand  nombre  d'autels.  Quatre  mille  églises  en  France  lui 
sont  dédiées.  Une  foule  de  villes  et  de  villages  portent  son  nom. 
Sa  fête  est  restée  dans  l'année  une  époque  mémorable,  qui  sert 
de  date  même  pour  les  transactions  et  les  affaires  temporelles. 
Les  origines  de  la  nation  française  sont  liées  à  la  basilique 
élevée  sur  son  sépulcre.  La  chape  de  saint  Martin  était  l'éten- 
dard national,  et  Glovis,  qui  avait  la  coutume  de  faire  toucher 
son  épée  aux  reliques  du  thaumaturge,  exprimait  le  sentiment 
général  des  Francs ,  lorsqu'il  demandait  «  où  serait  l'espérance 
de  la  victoire  si  l'on  méconnaissait  saint  Martin?  »  Ubi  spes  vic- 
toriœ,  si  beatus  Martinus  offenditur?  —  «  Le  saint  évèque  de 
Tours ,  dit  Bossuet,  remplit  tout  l'univers  du  bruit  de  ses  ver- 
tus et  de  ses  miracles,  durant  sa  vie  et  après  sa  mort.  »  —  Sa 
basilique,  à  Tours,  fut  vénérée  de  toute  la  terre,  et  le  monde 
entier  y  vint  en  pèlerinage.  Après  Saint-Pierre  de  Rome  ,  Jéru- 
salem et  Saint-Jacques  de  Compostelle,  l'Eglise  ne  comptait  pas 
d<;  sanctuaire  plus  fréquenté. 
Fondation  Plusieurs  autres  missionnaires  travaillaient ,  en  même  temps 
de  nouvelles    que  saint  Martin,  à  l'extirpation  de  l'idolâtrie  dans  les  Gaules. 

Eglises 
dans 

les  Gauiei.         ^  Sulpice-Sévère,  Vie  de  saint  Martin.  —  Epist.  3  ad  Bas. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  407 

—  Saint  Marcellin ,  originaire  d'Afrique ,  prêcha  la  foi  avec  le 
plus  grand  succès  dans  les  provinces  voisines  des  Alpes  et  par- 
ticulièrement à  Embrun,  dont  il  fut  le  premier  évèque.  —  Deux 
de  ses  disciples,  saint  Domnin  et  saint  Vincent,  opérèrent  de 
nombreuses  conversions  à  Digne,  où  l'on  érigea  aussi  un  siège 
épiscopal  qu'ils  occupèrent  l'un  après  l'autre.  —  Les  saints 
évoques Exu père,  Défenseur,  Ereptiole,  Sigilbode ,  Léonce  ,  etc., 
établirent  les  églises  de  Bayeux,  d'Angers,  de  Goutances,  de 
Séez,  d'Avranches  et  de  Lisieux.  —  Celle  de  Rennes  naquit 
aussi  alors,  si  l'on  s'en  tient  au  catalogue  de  ses  évèques  donné 
par  de  Sainte-Marthe.  —  Toutes  ces  églises  nouvelles  furent 
fondées ,  vers  l'an  370,  c'est-à-dire ,  à  l'époque  où  saint  Martin 
était  élevé  sur  le  siège  de  Tours. 

Saint  Pacien ,  d'une  naissance  illustre  et  l'un  des  plus  grands  s.  Pacien 
hommes  que  l'Espagne  ait  donnés  à  l'Eglise,  florissait  sous  le  deBarçe'onC' 
règne  de  l'empereur  Valens.  Marié  d'abord,  et  recommandable  De3i0à390. 
par  la  sainteté  de  sa  vie,  il  entra  ensuite  dans  le  clergé  et  fut 
fait  évèque  de  Barcelone,  en  373.  S'il  fut  digne  par  ses  vertus 
d'être  mis  au  rang  des  saints,  il  mérita  aussi,  par  son  éloquence 
et  par  la  beauté  de  son  style,  d'occuper  une  place  distinguée 
parmi  les  savants.  Il  mourut  fort  âgé,  vers  l'an  390.  —  Nous 
avons  de  lui  trois  Lettres  à  un  donatiste  des  environs  de  Barce- 
lone, nommé  Sympronien;  une  Exhortation  à  la  pénitence  et  un 
Traité  du  baptême.  —  Dans  ses  Lettres,  il  réfute  les  erreurs  des 
novatiens  sur  la  pénitence.  Il  dit  que  le  nom  de  catholique 
donné  à  l'Eglise  lui  vient  de  Dieu,  et  que  c'est  par  là  qu'elle  a 
toujours  été  distinguée  des  sectes  hérétiques  :  c  Chrétien, 
ajoute-t-il ,  est  mon  nom ,  et  Catholique  est  mon  surnom.  »  — 
Dans  l'Exhortation  à  la  pénitence,  saint  Pacien  traite  :  1°  de  la 
différence  des  péchés;  2°  des  pécheurs  qui,  retenus  par  une 
mauvaise  honte,  n'osent  appliquer  à  leurs  plaies  le  remède  d'une 
confession  salutaire;  3°  de  l'obligation  de  faire  pénitence  de 
ses  péchés  après  les  avoir  confessés;  4°  des  peines  réservées  à 
ceux  qui  refusent  d'accomplir  ce  devoir.  —  Dans  la  seconde 
partie  de  l'Exhortation  à  la  pénitence,  on  trouve  la  recomman- 
dation suivante,  au  sujet  de  l'intégrité  de  la  confession  :  «  Je 
vous  en  conjure,  mes  frères,  par  le  Seigneur,  à  qui  les  choses 
les  plus  cachées  sont  connues,  cessez  de  cacher  et  de  voiler 


408 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Didyme 
■l'Alexandrie 


votre  conscience  ulcérée.  Les  malades  qui  sont  prudents  ne 
rougissent  pas  de  se  montrer  au  médecin,  lors  même  qu'il  doit 
porter  le  fer  ou  le  feu  aux  parties  du  corps  les  plus  secrètes;  et 
le  pécheur  rougirait  d'acheter,  par  la  honte  du  passé,  la  vie 
éternelle!...  Vaut-il  mieux  pour  lui  périr?  »  —  Le  style  de 
saint  Pacien,  dit  Godescard,  est  poli  et  châtié,  et  ses  raisonne- 
ments sont  justes  et  solides. 

Didyme  était  d'Alexandrie.  Né  vers  l'an  311,  il  mourut  en 
396.  Quoique  aveugle  dès  l'âge  de  cinq  ans,  il  ne  laissa  pas 
Dj3iià396.  d'acquérir  de  vastes  connaissances.  A  l'aide  de  lecteurs  et  de 
copistes ,  il  se  rendit  familiers  presque  tous  les  auteurs  sacrés 
et  profanes.  Sa  science  sur  les  saintes  Ecritures  surtout  fut 
prodigieuse.  Il  sanctifiait  l'étude  par  la  prière.  On  avait  une 
telle  idée  de  son  savoir  et  de  sa  piété,  qu'on  lui  confia  le  soin 
de  l'école  d'Alexandrie.  Saint  Antoine  et  saint  Athanase  avaient 
pour  lui  la  plus  haute  estime.  Saint  Jérôme,  qui  était  venu  avec 
sainte  Paule  à  Alexandrie  pour  le  voir  et  pour  l'entendre,  en 
fait  aussi  le  plus  grand  éloge,  et  disait  que  nul  n'était  plus 
voyant  que  cet  aveugle.  Il  lui  reproche,  cependant,  son  atta- 
chement à  quelques  opinions  erronées  d'Origène.  Didyme  fut 
même  condamné  avec  les  origénistes  par  le  cinquième  concile 
général.  Mais,  comme  il  n'avait  mis  personnellement  aucune 
opiniâtreté  à  soutenir  l'erreur,  cette  condamnation ,  dit  Feller, 
regarde  seulement  ses  écrits.  Ce  docteur  a  composé  plusieurs 
ouvrages,  parmi  lesquels  on  compte  un  traité  contre  les  mani- 
chéens, et  un  autre  contre  les  macédoniens,  en  faveur  de  la 
divinité  du  Saint-Esprit. 

Saint  Cyrille,  né  à  Jérusalem,  vers  l'an  315,  fut  ordonné 
diacre  par  saint  Macaire,  en  344,  et  prêtre  l'année  suivante, 
par  saint  Maxime ,  qui  le  chargea  de  l'instruction  des  catéchu- 
mènes. Cyrille  exerça  plusieurs  années  l'importante  fonction 
de  catéchiste  avec  beaucoup  de  zèle  et  de  réputation ,  et  succéda 
à  Maxime,  sur  le  siège  de  Jérusalem,  vers  la  fin  de  l'an  350. 
—  Le  commencement  de  son  épiscopat  est  célèbre ,  dans  l'his- 
toire, par  un  miracle  que  Dieu  opéra  pour  honorer  l'instrument 
de  notre  salut.  Témoin  oculaire  du  prodige,  le  nouvel  évèque 
eu  écrivit  en  ces  termes  à  l'empereur  Constance  :  «  Le  7  mai , 
vers  ies  neuf  heures  du  malin,  il  parut  dans  le  ciel  une  grande 


S.  Cvrille 

de 
Jérusalem. 
Ses  écrits. 

Oe;H5  à  881 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  409 

lumière  en  forme  de  croix,  qui  s'étendait  depuis  la  montagne  du 
Calvaire  jusqu'à  celle  des  Oliviers.  Elle  fut  aperçue,  non  par 
une  ou  deux  personnes,  mais  par  toute  la  ville.  Ce  n'était  pas 
un  de  ces  phénomènes  passagers  qui  se  dissipent  sur-le-champ; 
cette  lumière  brilla  à  nos  yeux  durant  plusieurs  heures  et  avec 
tant  d'éclat ,  que  le  soleil  même  ne  pouvait  l'effacer.  Les  specta- 
teurs, pénétrés  en  même  temps  de  crainte  et  de  joie,  coururent 
en  foule  à  l'église;  les  vieillards  et  les  jeunes  gens,  les  fidèles 
et  les  idolâtres,  les  citoyens  et  les  étrangers,  tous  n'eurent 
qu'une  voix  pour  louer  Notre  Seigneur,  le  Fils  unique  de  Dieu  , 
dont  la  puissance  opérait  ce  prodige,  et  ils  reconnurent  tous 
ensemble  la  divinité  d'une  religion  à  laquelle  les  cieux  rendaient 
témoignage.  »  Ce  fait  est  aussi  rapporté  par  Socrate,  Philos- 
torge,  et  par  l'auteur  de  la  Chronique  d'Alexandrie  (1).  —  L'at- 
tachement inviolable  de  saint  Cyrille  au  dogme  de  la  divinité  de 
Jésus-Christ,  le  fit  chasser  trois  fois  de  son  siège  par  les  ariens, 
et  lui  attira  la  haine  particulière  de  Julien  l'Apostat,  qui  avait 
résolu,  dit  Orose,  de  le  faire  périr  à  son  retour  de  la  guerre 
contre  les  Perses.  —  Le  saint  confesseur  mourut  en  386.  — 
Nous  avons  de  lui,  sous  le  nom  de  Catéchèses,  vingt-trois  ins- 
tructions adressées  aux  catéchumènes  (2).  Elles  contiennent  une 
explication  nette  et  précise  de  la  plupart  de  nos  dogmes  et  sur- 
tout des  sacrements  du  Baptême,  de  la  Confirmation  et  de  l'Eu- 
charistie. Dans  les  dix-huit  premières,  saint  Cyrille  traite  de 
la  nécessité  et  des  effets  du  baptême ,  de  la  pénitence  et  de  la 
rémission  des  péchés,  de  l'excellence  de  la  virginité,  des  avan- 
tages du  jeûne  et  de  l'abstinence,  de  la  divinité  de  Jésus-Christ 
et  du  Saint-Esprit,  des  mystères  de  l'Incarnation  et  de  la  Rédemp- 
tion, de  la  résurrection  de  la  chair,  du  jugement  dernier,  etc.  Il 
y  fait  le  dénombrement  des  Livres  canoniques ,  et  dit  que  c'est 
de  l'Eglise  qu'on  doit  apprendre  quels  sont  les  livres  de  l'An- 

(1)  Saint  Cyrille,  Lett.  à  Const.  —  Socrate,  liv.  2,  c.  28.  —  Phi- 
lostorge,  liv.  3,  c.  2,  6.  —  Tillemont,  Hisl.  eccl,  tom.  VIII. 

(2)  Le  catéchumënat  était  comme  le  noviciat  du  Christianisme.  Pri- 
mitivement, sa  durée  était  de  deux  ans,  selon  le  42e  canon  du  con- 
cile d'Elvire,  qui  ajoute  :  Si  bonx  fuerint  conversationis.  Dans  le  cas 
contraire,  on  prolongeait  l'épreuve.  —  Au  IVo  siècle,  on  abrégea  le 
temps  du  catéchumënat. 


■410  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

cien  et  du  Nouveau  Testament.  Il  y  montre  une  tendre  dévotion 
à  la  croix;  il  veut  qu'on  en  fasse  le  signe  avant  les  repas,  en 
se  levant  et  en  se  couchant;  en  un  mot,  au  commencement  de 
chaque  action.  On  y  voit  que  de  son  temps  on  avait  déjà  distri- 
bué par  tout  l'univers  des  parties  du  bois  de  la  vraie  croix,  etc. 
—  Dans  les  cinq  dernières  Catéchèses,  adressées  aux  nouveaux 
baptisés  et  appelées  pour  cette  raison,  Mystagogiques ,  saint 
Cyrille  parle  de  la  vertu  des  exorcismes  et  de  l'huile  bénite ,  de 
la  confirmation  et  de  l'onction  du  saint  chrême,  etc.  —  Il  y 
appelle  l'Eucharistie  t  un  sacrifice  non  sanglant ,  une  victime  de 
propitiation ,  un  culte  suprême.  »  —  Il  dit  t  qu'on  y  prie  pour 
les  morts,  l'Eglise  étant  persuadée  que  les  prières  offertes  en 
présence  de  la  sainte  et  redoutable  Victime,  sont  d'une  grande 
utilité  aux  âmes  des  défunts.  »  Il  s'exprime  en  ces  termes,  sur 
la  présence  réelle  :  «  Puisque  Jésus-Christ,  en  parlant  du  pain 
qu'il  tenait,  a  déclaré  que  c'était  son  corps,  et  puisqu'en  parlant 
du  vin,  il  a  si  positivement  assuré  que  c'était  son  sang,  qui 
pourra  jamais  révoquer  en  doute  cette  vérité?  Autrefois ,  à  Cana 
de  Galilée,  il  changea  de  l'eau  en  vin  par  sa  seule  volonté,  et 
nous  estimerions  qu'il  n'est  pas  assez  digne  pour  nous  faire 
croire  sur  sa  parole,  qu'il  ait  changé  du  vin  en  son  sang?  Si, 
ayant  été  invité  à  des  noces  humaines  et  terrestres ,  il  opéra  ce 
miracle  sans  qu'on  s'y  attendit ,  ne  devons-nous  pas  reconnaître 
encore  mieux  qu'il  a  donné  aux  enfants  de  l'Epoux  céleste  son 
corps  à  manger  et  son  sang  à  boire,  afin  que  nous  le  recevions 
comme  étant  indubitablement  son  corps  et  son  sang?  Car,  sous 
l'espèce  du  pain,  il  vous  donne  son  corps,  et  sous  l'espèce  du  vin, 
il  vous  donne  son  sang,  afin  qu'étant  faits  participants  de  ce 
corps  et  de  ce  sang,  vous  deveniez  un  même  corps  et  un  même 
sang  avec  lui...  C'est  pourquoi  je  vous  conjure,  mes  frères,  de 
ne  les  plus  considérer  comme  un  pain  commun  et  comme  un 
vin  commun,  puisqu'ils  sont  le  corps  et  le  sang  de  Jésus- 
Clhrist,  selon  sa  parole.  Car,  encore  que  les  sens  nous  rap- 
portent que  cela  n'est  pas,  la  foi  doit  nous  persuader  que  cela 
;3t.  Ne  jugez  donc  pas  de  cette  vérité  par  le  goût;  mais  que  la 
»oi  vous  fasse  croire,  avec  une  entière  certitude,  que  vous  avez 
Ué  rendus  dignes  de  participer  au  corps  et  au  sang  de  Jésus- 
Ihrist...  Que  votre  âme  se  réjouisse  au  Seigneur,  étant  per- 


de  Nysse. 

Ses  écrits. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  il  1 

suadée,  comme  d'une  chose  très-certaine,  que  ce  qui  parait  du 
pain  à  nos  yeux  n'est  pas  du  pain,  quoique  le  goût  le  juge  tel, 
mais  que  c'est  le  corps  de  Jésus-Christ,  et  que  ce  qui  parait  du 
vin  à  nos  yeux  n'est  pas  du  vin,  quoique  le  goût  ne  le  prenne 
que  pour  du  vin,  mais  que  c'est  le  sang  de  Jésus-Christ.  »  —  Ce 
passage  ne  demande  pas  de  commentaire.  Saint  Cyrille  ne  pou- 
vait exprimer  plus  clairement  le  dogme  catholique.  Aussi,  les 
calvinistes  ont-ils  fait  tous  leurs  efforts  pour  prouver  que  les 
Catéchèses  n'étaient  pas  de  saint  Cyrille  ;  mais  saint  Jérôme,  Théo- 
doret,  Léon  de  Bysance  et  le  septième  concile  œcuménique  les 
donnent  comme  étant  sûrement  de  ce  Père.  —  Les  protestants 
d'Angleterre  conviennent  qu'il  en  est  incontestablement  l'auteur. 
—  Plusieurs  manuscrits  anciens  attribuent  au  même  docteur  un 
sermon  sur  la  Purification,  dans  lequel  il  est  fait  mention  des 
cierges  allumés  en  cette  fête  (1). 

Saint  Grégoire  de  Nysse,  frère  de  saint  Basile,  et  digne  de  s. Grégoire 
lui  par  ses  talents  et  ses  vertus ,  naquit  vers  l'an  331.  Il  s'appli- 
qua de  bonne  heure  aux  belles-lettres ,  et  acquit  une  profonde 
érudition.  Il  resta  d'abord  dans  le  monde  et  se  maria.  Quelque 
temps  après ,  il  se  consacra  au  service  de  l'Eglise  et  fut  ordonné 
lecteur.  Son  frère  l'appela  auprès  de  lui  à  Césarée;  et,  en  372, 
Grégoire  fut  jugé  digne  de  l'épiscopat  et  chargé  de  l'église  de 
Nysse  dans  la  Cappadoce.  Il  se  sépara  alors  de  sa  femme  Théo- 
sébie,  à  qui  saint  Grégoire  de  Nazianze  donne  le  titre  de  personne 
sacrée ,  probablement  parce  qu'elle  fut  mise  au  rang  des  diaco- 
nesses, à  l'époque  du  sacre  de  son  époux.  L'attachement  de  saint 
Grégoire  de  Nysse  à  la  foi  de  Nicée  lui  attira  de  rudes  persécutions 
de  la  part  des  ariens.  Ils  le  firent  exiler  par  l'empereur  Valens. 
Mais  il  ne  cessa  toute  sa  vie  de  combattre  leurs  erreurs,  et  il  s'ex- 
posa aux  plus  grands  dangers  pour  la  défense  des  dogmes  catholi- 
ques. Il  était  si  considéré,  qu'au  concile  œcuménique  de  Constan- 
tinople,  en  381,  les  Pères  le  choisirent  pour  rédiger  l'addition  qui 
fut  faite  au  Symbole  de  Nicée.  Ce  saint  docteur  mourut,  vers  l'an 
400.  — Il  a  laissé  une  foule  d'ouvrages  précieux,  entre  autres,  un 
discours  sur  la  divinité  de  Jésus-Christ  et  du  Saint-Esprit,  un 


{{)  Saint  Cyrille,  Catéch.  —  D.  Ceillier,  tom.  VI.  —  Godescard,  Vie 
des  Saints,  18  mars. 


412  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

autre  contre  ceux  qui  diffèrent  de  recevoir  le  baptême,  un  grand 
nombre  d'homélies,  plusieurs  Vies  de  Saints,  douze  livres 
contre  l'arien  Eunomius,  un  livre  de  la  Virginité,  des  Lettres, 
des  Sermons  sur  les  mystères  et  sur  les  fêtes  de  Jésus-Christ  et 
des  martyrs,  des  Panégyriques,  et  une  grande  Catéchèse  divi- 
sée en  quarante  chapitres.  — Dans  le  trente-septième,  on  trouve 
le  passage  suivant,  sur  l'Eucharistie  :  t  Je  crois  avec  raison  que 
le  pain  sanctifié  par  la  parole  de  Dieu  est  changé  au  corps  du 
Verbe;  car  ce  pain  est  sanctifié,  comme  le  dit  l'Apôtre,  par  la 
parole  de  Dieu  et  par  la  prière ,  non  pas  de  telle  sorte  qu'il  de- 
vienne le  corps  du  Verbe,  tandis  qu'on  le  mange,  mais  il  est 
changé  dans  l'instant  par  la  parole  au  corps  de  Jésus-Christ , 
ainsi  qu'il  l'a  dit  lui-même  :  Ceci  est  mon  corps.  »  Le  saint  doc- 
teur termine  en  disant  «  que  c'est  par  la  vertu  de  la  bénédic- 
tion que  la  nature  des  choses  apparentes  est  changée  (transélé- 
mentée)  au  corps  de  Jésus-Christ.  —  Dans  une  de  ses  lettres  et 
dans  un  de  ses  sermons,  il  parle  ainsi  de  la  confession  :  «  Que 
celui  qui  a  volé  secrètement  quelque  chose  déclare  ensuite  son 
péché  au  prêtre  ;  et  s'il  quitte  l'inclination  au,  vice  pour  em- 
brasser la  vertu  ,  il  guérira  de  sa  maladie.  »  Exhortant  à  la  con- 
fiance que  nous  devons  avoir  aux  prêtres  à  qui  nous  nous  con- 
fessons, et  qu'il  appelle  nos  pères  spirituels,  il  dit  :  «  Ayez 
plus  de  confiance  en  celui  qui  vous  a  engendrés  à  Dieu ,  qu'en 
ceux  qui  vous  ont  donné  la  vie  du  corps;  découvrez  sans  crainte 
à  ce  père  spirituel  tout  ce  que  vous  avez  de  plus  caché;  faites- 
lui  connaître  le  fond  de  votre  cœur,  comme  vous  montreriez  à 
un  médecin  les  plaies  les  plus  secrètes  de  votre  corps,  et  il  vous 
guérira.  Vous,  dont  l'âme  est  malade,  pourquoi  ne  vous  em- 
pressez-vous pas  d'aller  au  médecin?  Pourquoi  ne  lui  faites-vous 
pas  connaître  votre  maladie  par  la  confession?  »  —  Saint  Gré- 
goire de  Nysse  est  aussi  un  témoin  vénérable  de  l'antiquité  du 
culte  des  reliques  et  de  celui  des  Saints.  Ayant  assisté  aux  der- 
niers moments  de  sa  sœur  Macrine,  il  en  reçut  un  reliquaire  de 
fer  contenant  une  parcelle  du  bois  de  la  vraie  croix,  que  la  sainte 
avait  toujours  porté  sur  son  cœur.  Le  reste  de  sa  vie,  il  le  porta 
lui-même  avec  un  égal  respect.  Son  frère  saint  Pierre  de  Sébaste 
étant  mort,  en  387,  il  nous  assure  que  les  fidèles  de  celle  viiie 
l'honorèrent  d'un  culte  public,  avec  plusieurs  martyrs.  —  L'his- 


Voir 


QUATRIÈME  SICÈLE.  M  3 

toire  ne  nous  a  pas  conservé  les  détails  de  la  vie  de  ce  dernier 
frère  de  saint  Basile,  ordonné  prêtre  par  lui,  en  370;  mais 
toute  l'antiquité  nous  apprend  qu'il  fut  élevé  sur  le  siège  de 
Sébaste,  en  380,  comme  un  adversaire  redoutable  aux  ariens, 
et  qu'il  s'y  rendit  illustre  par  sa  sainteté ,  son  zèle  et  sa  pru- 
dence. 

Saint  Eusèbe  de  Verceil,  originaire  de  l'île  de  Sardaigne,  et  ?•„?•"*>* 
issu  d'une  famille  noble,  fut  élevé  dans  la  pratique  de  la  vertu 
et  dans  l'étude  des  sciences  ecclésiastiques.  Le  pape  Sylvestre 
l'ordonna  lecteur.  On  ne  sait  pour  quelle  raison  il  fut  appelé 
à  Verceil,  dans  le  Piémont.  Mais,  il  se  distingua  tellement 
dans  le  clergé  de  cette  ville,  que,  le  siège  épiscopal  étant 
devenu  vacant,  il  fut  élu  d'une  voix  unanime  pour  le  remplir. 
Il  unit  la  vie  monastique  à  la  vie  cléricale.  Ses  clercs  habi- 
taient la  même  maison  que  lui,  et  ils  suivaient  tous  ensemble 
les  exercices  des  moines  d'Orient.  Une  vie  si  sainte  lui  attira  la 
confiance  du  chef  de  l'Eglise;  aussi  fut-il  légat  du  Saint-Siège 
et  chargé  des  missions  les  plus  importantes.  Nous  avons  vu  son 
courage  inébranlable  au  conciliabule  de  Milan,  sa  constance 
dans  l'exil,  son  zèle  conciliant  dans  l'affaire  des  évêques  qui 
avaient  adopté  la  formule  de  Rimini ,  et  sa  prudence  dans  l'épi- 
neuse question  du  schisme  d'Antioche.  Il  fut  uni  d'amitié  avec 
saint  Athanase  et  saint  Hilaire  ,  et,  de  concert  avec  ces  deux 
grands  hommes,  il  travailla  de  toutes  ses  forces  à  la  ruine  de 
l'arianisme.  Il  mourut  vers  l'an  370. 

Saint  Ephrem  était  fils  d'un  laboureur  de  Nisibe.  Après  quel-  F.  i 
ques  égarements  de  jeunesse ,  il  se  retira  dans  la  solitude  aux 
environs  de  sa  ville  natale.  Ayant  ensuite  perdu  saint  Jacques, 
évèque  de  Nisibe ,  qui  dirigeait  sa  conscience ,  il  se  lia  avec 
saint  Basile,  et  résolut  de  s'éloigner  de  sa  patrie.  Il  se  rendit  à 
Edesse  pour  y  vénérer  des  reliques  que  l'on  croit  être  celles  de 
saint  Thomas.  Ayant  été  ordonné  diacre  dans  cette  ville,  Ephrem 
s'adonna  à  la  prédication  évangélique.  La  nature  lui  avait  donné 
un  rare  talent  pour  la  parole,  et  il  l'avait  perfectionné  par  l'é- 
tude et  par  l'exercice  de  la  contemplation.  Il  était  poète,  comme 
nous  l'avons  vu,  et  versé  dans  la  dialectique.  Il  avait  une  grande 
connaissance  des  saintes  Ecritures.  Il  savait  supérieurement  la 
langue  syriaque  dans  laquelle  il  prêchait,  <n  ses  expressions 


Sa  m,.it. 
Au  378. 


414  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

coulaient  avec  la  rapidité  d'un  torrent.  Ses  sermons  produisirent 
les  fruits  les  plus  heureux.  «  Quel  est  l'orgueilleux,  dit  saint 
Grégoire  de  Nysse,  qui  ne  deviendrait  le  plus  humble  des 
hommes  en  lisant  ses  discours  sur  l'humilité?  Qui  ne  serait 
enflammé  d'un  feu  divin,  en  lisant  son  Traité  de  la  charité?  Qui 
ne  désirerait  d'être  chaste  de  cœur  et  d'esprit ,  en  lisant  les 
éloges  qu'il  donne  à  la  chasteté?  11  convertit  un  grand  nombre 
d'hérétiques,  et  amena  plusieurs  idolâtres  à  la  connaissance  de 
la  vérité.  —  Outre  ses  Sermons,  saint  Ephrem  a  composé  une 
foule  d'autres  ouvrages,  des  Commentaires  sur  l'Ecriture  sainte, 
et  des  Traités  de  controverse.  Saint  Jérôme  fait  un  grand  éloge 
d'un  livre  qu'il  écrivit  contre  les  macédoniens,  pour  prouver  la 
divinité  du  Saint-Esprit.  —  Il  établit  victorieusement  l'efficacité 
de  la  pénitence  contre  les  novatiens.  —  Il  combattit  aussi  avec 
beaucoup  de  gloire ,  au  rapport  de  saint  Grégoire  de  Nysse ,  les 
millénaires,  les  manichéens,  les  disciples  de  Bardesane  et  les 
erreurs  d'Apollinaire.  —  D.  Geillier  a  recueilli,  des  divers  écrits 
du  saint  docteur,  une  suite  de  passages  qui  démontrent  invinci- 
blement la  présence  réelle.  La  réception  fréquente  de  l'Eucha- 
ristie soutenait  son  espérance  et  enflammait  son  amour.  «  0 
mon  Sauveur,  disait-il  quelque  temps  avant  sa  mort ,  je  vous  ai 
pour  viatique  dans  le  voyage  long  et  dangereux  que  je  vais  faire. 
Dans  la  faim  spirituelle  qui  me  dévore,  je  me  nourrirai  de  vous, 
ô  divin  Rédempteur  des  hommes  I  il  n'y  aura  plus  de  feu  qui  ose 
approcher  de  moi;  il  ne  pourrait  supporter  l'odeur  vivifiante  de 
votre  corps  et  de  votre  sang.  »  —  Il  enseigne  aussi  dans  plu- 
sieurs endroits  :  «  que  les  âmes ,  aussitôt  après  leur  sortie  du 
corps,  subissent  un  jugement  particulier;  que  les  justes  sont 
admis  immédiatement  à  la  possession  de  Dieu;  que  ceux  qui 
sont  morts  coupables  de  péchés  véniels ,  ou  qui  n'ont  point  suf- 
fisamment expié  leurs  fautes  par  la  pénitence,  souffrent  dans 
les  flammes  du  purgatoire,  mais  que  les  fidèles  qui  sont  sur  la 
terre  peuvent  les  soulager  par  leurs  prières,  leurs  bonnes 
œuvres  et  par  des  sacrifices.  «  Il  y  a,  dit-il,  communication  de 
mérites  entre  les  deux  mondes.  C'est  un  phénomène  analogue  à 
celui  que  vous  voyez  en  automne  :  quand  le  raisin  mûrit  sur 
le  cep;  de  son  côté,  le  vin  fermente  dans  les  tonneaux  (1).  > 

(4) Saint  Ephrem,  Nécros.,  can.  45,  47,  48. 


An  384. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  -M  5 

Saint  Ephrem  mourut  vers  l'an  378,  et  saint  Grégoire  de  Nysse 
fit  son  panégyrique.  Il  le  termina  par  cette  prière ,  adressée  au 
saint  ami  qu'il  venait  de  perdre  :  «  0  vous  qui  êtes  présente- 
ment au  pied  de  l'autel  et  devant  le  Prince  de  la  vie,  où  vous 
adorez,  avec  les  anges,  l'auguste  Trinité,  souvenez-vous  de 
nous  tous,  et  obtenez-nous  le  pardon  de  nos  péchés.  » 

Saint  Optât,  originaire  d'Afrique  et  évèque  de  Milève,  ville  s.  Optât, 
de  Numidie,  était  né  dans  le  Paganisme.  On  ignore  l'époque  de  si  mon' 
sa  naissance,  de  sa  conversion,  et  les  détails  de  sa  vie;  mais 
saint  Augustin ,  saint  Jérôme  et  saint  Fulgence  lui  donnent  les 
plus  grands  éloges.  Il  mourut,  vers  l'an  384.  Ce  saint  docteur  a 
beaucoup  écrit  contre  les  donatistes,  et  en  particulier  contre 
leur  chef  Parménien ,  successeur  de  Donat.  —  Il  enseigne  dans 
ses  différents  ouvrages,  que  nous  naissons  tous  dans  le  péché, 
et  que  le  baptême  est  nécessaire  pour  en  obtenir  la  rémission. 
—  Il  parle  de  l'exorcisme  comme  d'une  cérémonie  prescrite 
dans  l'administration  de  ce  sacrement.  —  Il  fait  mention  du 
chrême  comme  d'une  chose  sainte ,  ainsi  que  de  l'onction  qui 
s'en  faisait  au  baptême.  —  Il  donne  à  l'Eucharistie  le  nom  de 
sacrifice.  —  Il  dit  que  l'Eglise  a  des  juges;  qu'elle  punit  tous 
les  crimes ,  et  qu'elle  impose  la  pénitence  à  ceux  qui  ont  con- 
fessé leurs  péchés,  ou  qui  en  sont  convaincus.  —  Il  observe 
que,  pour  se  consacrer  entièrement  à  Dieu,  beaucoup  de  per- 
sonnes faisaient  solennellement  vœu  de  virginité.  —  En  pariant 
des  tombeaux  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul ,  il  témoigne  le 
respect  profond  que  l'on  avait  de  son  temps  pour  les  reliques 
des  saints.  —  Il  prouve  aux  donatistes  que  leur  secte  ne  pouvait 
être  la  vraie  Eglise,  parce  qu'elle  n'était  ni  catholique  ni  unie 
à  la  chaire  de  Pierre.  «  Il  n'en  est  pas  de  même  de, l'Eglise 
catholique,  dit-il,  elle  est  répandue  par  toute  la  terre;  elle  est 
aussi  unie  de  communion  avec  la  chaire  de  Pierre.  Vous  ne 
pouvez  nier  que  la  chaire  épiscopale  fut  premièrement  donnée 
à  Pierre  dans  la  ville  de  Rome;  qu'il  y  siégea  le  premier 
comme  chef  des  Apôtres;  qu'on  n'a  l'unité  qu'en  étant  uni 
avec  elle,  et  qu'on  est  schismatique  lorsque,  contre  cette 
chaire,  on  a  l'audace  d'en  élever  une  autre,  etc.  »  —  Sur  la 
présence  réelle  du  corps  et  du  sang  de  Jésus-Christ  dans 
l'Eucharistie,  le  saint  docteur  s'exprime  en  termes  si  clairs, 


4Î6  COURS  D*HISTOIKE  ECCLÉSIASTIQUE. 

qu'on  ne  peut  rien  désirer  de  plus  formel,  au  jugement  d'Ellics 
Dupin.  Gomme  les  donatistes  renversaient  les  autels  catholi- 
ques, il  les  apostrophe  en  ces  termes  :  Que  vous  a  donc  fait 
Jésus-Christ,  pour  que  vous  détruisiez  les  autels  sur  lesquels 
il  repose?  Car,  qu'est-ce  que  l'autel ,  sinon  le  siège  du  corps 
et  du  sang  de  Jésus-Christ?  Et  pour  aggraver  encore  cet 
exécrable  forfait,  vous  avez  brisé  les  calices  qui  contiennent  le 
sang  de  Jésus-Christ!  Calices  sanguinis  Christi  portitores. 
0  crime  abominable!  ô  scélératesse  inouïe!  vous  avez  imité 
les  Juifs;  il*  percèrent  le  corps  du  Sauveur  sur  la  croix,  et 
vous,  vous  l'avez  frappé  sur  ses  autels  (1).  » 
Amphiioqne  Saint  Amphiloque  était  un  ami  intime  de  saint  Basile  et  de 
sa'morT  samt  Gréo°ire  de  Nazianze,  quoiqu'il  fut  plus  jeune  qu'eux. 
Il  sortait  d'une  famille  noble  de  la  Cappadoce.  Dans  sa  jeunesse, 
*" 394'  il  étudia  la  rhétorique  et  le  droit.  Il  plaida  avec  un  grand 
succès  et  se  fit  singulièrement  estimer  par  sa  probité.  Saint 
Grégoire  de  Nazianze  lui  recommanda  les  affaires  de  plusieurs 
de  ses  amis.  Saint  Amphiloque  renonça  au  monde,  vers  l'an 
373,  et  fut  élevé  l'année  suivante  sur  le  siège  d'Icône,  en 
Lycaonie.  —  En  376,  il  tint  dans  sa  ville  épiscopale  un  concile 
contre  les  macédoniens.  —  Il  combattit  aussi  les  ariens  avec 
beaucoup  de  zèle.  —  Il  composa  plusieurs  savants  ouvrages, 
pour  réfuter  d'autres  hérétiques,  appelés  messaliens,  qui 
rejetaient  toutes  les  pratiques  de  piété,  même  l'usage  des 
sacrements,  et  faisaient  consister  l'essence  de  la  religion  dans 
la  prière  seule.  Ils  prétendirent  que,  par  cet  unique  moyen, 
l'homme  pouvait  devenir  impeccable  et  parfait  comme  Dieu. 
Ils  se  vantaient  d'avoir  des  visions  et  des  lumières  extraordi- 
naires, et  menaient  une  vie  oisive  et  vagabonde.  —  Dans  une 
loi  portée  par  l'empereur  Théodose,  saint  Amphiloque  est 
représenté  comme  un  des  centres  de  la  foi  catholique  en  Orient. 
—  Saint  Grégoire  de  Nazianze  l'appelle  un  pontife  irrépro- 
chable, un  ange,  un  héros  de  la  vérité.  Nous  savons,  par  le 
témoignage  du  même  Père ,  que  le  saint  évèque  d'Icône  obtint 
la  guérison  de  plusieurs  malades,  par  ses  prières,  par  l'invo- 
cation de  la  sainte  Trinité,  et  par  l'oblation  du  sacrifice  de  nos 
autels.  Il  mourut  vers  l'an  394. 

(4)  Saint  Optât,  liv.  i,  î,  3,  6  *>t  schisme  des  donatistes. 


De  310  on  Sifl 
à  403. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  il'r 

Né  dans  la  Palestine  ,  à  Éleuthéropolis,  ville  épiscopale  et  de    s.  Epiphaie, 
fondation  romaine,  d'une  famille  Israélite,  vers  l'an  310,  ou     .  i;vft,ue 

de  SalaiWM 

320,  saint  Epiphane  renonça  au  Judaïsme ,  embrassa  avec  Ses 
amour  la  foi  chrétienne,  et  se  retira  de  bonne  heure  dans  la  so- 
litude ,  où  il  vécut  sous  la  direction  du  grand  saint  Hilarion.  A 
vingt  ans,  il  fonda  à  Éleuthéropolis  même,  un  monastère  qui 
devint  bientôt  célèbre,  et  eut  un  grand  nombre  de  moines 
dont  il  garda  toujours  la  direction.  Sa  réputation  se  répandit 
bientôt  dans  les  contrées  les  plus  éloignées,  et  on  venait  le 
consulter  de  toute  part.  —  En  366,  il  fut  élu  évêque  de  Sala- 
mine,  métropole  de  l'île  de  Chypre,  où  il  s'était  retiré  pour 
fuir  l'épiscopat,  et  y  rejoindre  saint  Hilarion  son  maître.  Cetlu 
dignité  n'apporta  aucun  changement  dans  sa  manière  de  vivre; 
il  continua  de  porter  l'habit  monastique  et  de  gouverner  ses 
religieux  ,  qu'il  visitait  de  temps  en  temps.  Une  fois  évê- 
que, on  le  vit  se  mêler  avec  ardeur  à  toutes  les  grandes  luttes 
de  l'Eglise,  combattre  les  hérésies  et  paraître  avec  éclat  dans 
les  conciles.  Les  peuples  le  révéraient  comme  un  docteur  et 
comme  un  saint,  et  se  pressaient  à  flots  sur  son  passage.  — 
Après  sa  mort,  qui  arriva  en  403,  ses  disciples,  remplis  de 
vénération  pour  sa  vertu,  bâtirent,  en  Chypre,  une  église 
sous  son  invocation.  Ils  y  placèrent  son  image  avec  celles  de 
plusieurs  autres  saints.  Dieu  honora  son  tombeau  par  un  grand 
nombre  de  miracles.  Saint  Augustin,  saint  Ephrem,  saint  Jean 
Dainascène  et  Photius  l'appellent  un  docteur  catholique,  un 
homme  admirable  et  rempli  de  l'Esprit  de  Dieu.  On  lui  re- 
proche, cependant,  saint  Chrysostome ,  entre  autres,  d'être 
tombé  dans  quelques  méprises,  notamment  au  sujet  de  la  juri- 
diction ecclésiastique;  mais  on  doit,  selon  Socrate  et  le  pape 
Urbain  II,  les  attribuer  à  l'ardeur  de  son  zèle,  à  la  bonne  foi  et 
à  la  simplicité  de  son  cœur.  Il  est  néanmoins  difficile,  dit  le 
récent  et  grave  historien  de  saint  Chrysostome,  de  ne  pas  con- 
venir que  la  sainte  loyauté  d'Epiphane  ne  fut  pas  toujours 
accompagnée  de  discernement,  et  que  son  zèle,  si  pur  qu'il 
fût,  troubla  quelquefois  sa  charité.  —  Il  a  été  aussi  accusé 
d'avoir  méconnu  la  simplicité  de  la  nature  divine,  par  les  disci- 
ples d'Origène,  dont  il  était  un  des  principaux  adversaires; 
mais  il  s'est  défendu  lui-môme,  au  rapport  de  saint  Jérôme, 


418  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

par  une  déclaration  expresse,  et  il  enseigne,  formellement, 
en  réfutant  Aérius ,  que  Dieu  est  incorporel ,  invisible ,  et  un 
esprit  qui  est  au-dessus  de  tous  les  esprits  (1).  —  Saint  Epi- 
phane  avait  étudié  profondément  l'hébreu,  l'égyptien,  le  sy- 
riaque; il  parlait  suffisamment  le  latin,  et  écrivait  très-pure- 
ment le  grec.  Il  a  laissé  plusieurs  ouvrages.  —  Le  plus  im- 
portant est  son  Panarium  ou  Livre  des  antidotes  contre  toutes 
les  hérésies.  Il  les  réfute  par  l'Ecriture  et  par  la  tradition,  t  On 
doit ,  dit-il ,  admettre ,  nécessairement  la  tradition  ;  on  ne  peut 
tout  apprendre  par  l'Ecriture;  c'est  pourquoi  les  Apôtres  nous 
ont  transmis  quelques  vérités  par  écrit ,  et  d'autres  par  la  voie 
de  la  tradition.  »  C'est  par  elle  qu'il  justifie  la  pratique  et 
prouve  l'obligation  de  prier  pour  les  morts.  —  Il  parle  aussi  du 
jeûne  du  mercredi  et  du  vendredi,  comme  venant  des  Apôtres. 

—  Il  dit  de  Marie  «  qu'elle  a  donné  la  vie  au  monde ,  en  sorte 
qu'elle  est  tout  à  la  fois  la  Mère  de  la  vie  et  la  Mère  des  vivants. 

—  Secourez-moi  donc ,  s'écrie-t-il ,  ô  Mère  de  Dieu  !  ô  Mère  des  mi- 
séricordes !  durant  tout  le  cours  de  ma  vie  ;  éloignez  de  moi  les 
attaques  de  mes  ennemis  ;  à  mon  dernier  soupir,  conservez  ma 
pauvre  âme,  et  repoussez  le  sombre  aspect  des  démons;  au  jour 
terrible  du  jugement ,  préservez-moi  de  l'éternelle  damnation  ; 
enfin,  mettez-moi  au  nombre  des  saints,  et  faites-moi  partager 
la  gloire  de  votre  divin  Fils.  »  —  Selon  Godeau ,  le  style  du 
Panarium  est  peu  poli  ;  mais  la  doctrine  qu'il  contient  est  pure 
et  excellente.  Il  renferme  cependant,  dit  Godescard,  quelques 
inexactitudes  au  sujet  de  l'arianisme. 

s.  Paniin  Saint  Paulin  naquit  à  Bordeaux,  en  353,  d'une  famille  illus- 
tre. Doué  des  plus  heureuses  dispositions,  il  s'adonna  sérieuse- 
ment à  l'étude  dès  son  enfance,  sous  la  direction  d'Ausone, 
De  303a  400.  poète  et  orateur  célèbre,  avec  qui  il  s'était  lié  d'une  étroite 
amitié.  Ausone  n'eût  fait  de  Paulin  qu'un  poète  agréable;  le 
Christianisme  agrandit  son  horizon  et  éleva  son  génie.  Ausone, 
cependant,  était  chrétien  et  non  indifférent  et  épicurien, 
comme  le  représente  M.  Guizot.  Sous  ce  maître  renommé, 
Paulin    acquit  des    connaissances   aussi  variées  qu'étendues. 


H)  Panarium,  70e  hérésie.  —  Sur  S.  Epiphane,  voir  la  Vis  de  S. 
Chnjsostome ,  c.  31,  p.  395,  etc. 


de  Noie. 
Ses  toits. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  419 

«  Chacun ,  dit  saint  Jérôme  ,  admirait  la  pureté  et  l'élégance  de 
sa  diction,  la  noblesse  et  la  délicatesse  de  ses  pensées  ,  la  dou- 
ceur et  l'énergie  de  son  style,  la  richesse  et  la  vivacité  de  son 
imagination.  »  Ses  talents,  ses  richesses  et  ses  vertus  réle- 
vèrent en  peu  de  temps  aux  plus  hautes  dignités  de  l'empire. 
Il  fut  consul  sous  Gratien.  Vers  l'an  379,  il  épousa  une  riche 
Espagnole,  nommée  Thérasie,  d'une  rare  vertu.  —  Au  milieu 
des  honneurs  et  de  la  gloire,  Paulin  reconnut  le  néant  des 
choses  terrestres.  De  concert  avec  sa  femme,  il  se  retira  loin 
du  monde,  dans  une  solitude  près  de  Barcelone.  Après  y  avoir 
passé  quatre  ans  dans  l'étude  et  la  méditation,  ils  se  dépouil- 
lèrent de  leurs  biens  en  faveur  des  pauvres  et  des  églises ,  et 
vécurent  dans  la  continence.  Le  monde  les  blâma  amèrement 
et  leurs  anciens  amis  les  abandonnèrent.  Le  peuple  et  le  clergé 
de  Barcelone,  ravis  du  spectacle  des  vertus  de  Paulin ,  le  firent 
ordonner  prêtre,  en  393.  Trop  connu  et  trop  admiré  en  Espa- 
gne, il  passa  en  Italie  et  se  fixa  à  Noie  où  il  forma,  dans  sa 
maison,  une  communauté  de  religieux  (1).  —  Mais  sa  vertu 
le  fit  arracher  de  sa  solitude  et  élever  à  l'épiscopat,  en  409. 
L'année  suivante,  la  ville  de  Noie  ayant  été  prise  et  ravagée  par 
les  Goths,  le  saint  évèque  se  dévoua  tout  entier  au  soulagement 
de  son  troupeau.  Il  nourrit  les  indigents,  racheta  les  captifs, 
consola  les  malheureux,  encouragea  les  faibles,"  soutint  les 
forts,  et  fut  la  providence  de  tous.  Il  vécut  jusqu'à  l'an  431,  et 
son  épiscopat  ne  fut  qu'une  longue  suite  d'actes  de  vertus 
héroïques.  —  Il  a  laissé  un  grand  nombre  de  lettres  et  de 
pièces  de  poésie  sur  des  sujets  religieux.  Ses  poèmes  sont 
pleins  de  feu  et  de  douceur.  Les  pensées  en  sont  belles ,  les 
comparaisons  justes  et  nobles.  Saint  Augustin  dit  que  ses 
lettres  ont  la  douceur  du  lait  et  du  miel,  que  les  fidèles,  en 
les  lisant ,  sont  épris  de  leurs  charmes ,  et  qu'elles  leur 
communiquent  une  ferveur  de  dévotion  qu'il  est  impossible 
d'exprimer.  —  Dans  ses  divers  écrits,  Paulin  montre  une  grande 
dévotion  envers  les  saints.  Il  assure  qu'on  se  servait  de  leurs 


(4)  On  voit ,  par  les  poèmes  de  saint  Paulin ,  qu'il  eut,  dès  sa  jeu- 
nesse ,  une  tendre  dévotion  pour  saint  Félix  de  Noie.  Il  attribua  à 
son  intercession  plusieurs  grâce*  au'il  avait  reçues  du  ciel. 


420  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

reliques  dans  la  consécration  des  autels  et  des  églises,  et  que 
les  tidèles  les  regardaient  comme  un  préservatif  et  un  remède. 
Il  dit  «  que  leurs  châsses  étaient  ornées  de  fleurs,  et  qu'il  s'y 
faisait  un  grand  concours  de  peuples,  et  que  ce  concours  avait 
pour  principe  les  miracles  qui  s'y  opéraient.  »  Il  invoque  sou- 
vent saint  Félix  et  le  conjure  de  «  s'intéresser  pour  lui  auprès 
de  Dieu ,  et  d'être  son  protecteur  devant  le  trône  de  la  majesté 
divine,  surtout  au  jour  du  jugement.  »  —  Il  parle,  comme 
témoin  oculaire,  d'un  violent  incendie  «  qui,  n'ayant  pu  être 
éteint  par  tous  les  secours  humains ,  le  fut  par  un  petit  mor- 
ceau de  la  vraie  croix.  »  Il  en  envoya  une  parcelle  enchâssée 
dans  l'or  à  Sulpice-Sévère,  son  ami.  «  Je  vous  fais,  lui  dit-il, 
un  grand  présent  dans  un  petit  atome;  c'est  un  préservatif 
c»ntre  les  maux  de  cette  vie,  et  un  gage  de  la  vie  éternelle.  » 
Chaque  année  ,  il  allait  à  Rome  pour  visiter  les  tombeaux  et 
célébrer  la  fête  des  saints  Apôtres  Pierre  et  Paul.  —  Souvent  il 
parle  des  saintes  images;  il  les  appelle  «  le  livre  des  igno- 
rants, >  et  il  fait  la  description  de  celles  qui  ornaient  l'église  de 
Noie.  —  Il  exhorte  ses  amis  à  prier  pour  l'âme  de  son  frère» 
dans  la  persuasion  «  que  ces  prières  lui  procureront  du  rafraî- 
chissement et  de  la  consolation,  s'il  en  a  besoin.  »  —  Il  déclare 
qu'en  recevant  l'Eucharistie,  «  nous  mangeons  la  chair  de 
Jésus-Christ,  cette  même  chair  qui  fut  attachée  à  la  croix, 
etc.  (1).  » 
s.  Gainience  Saint  Gaudence,  sacré,  en  387,  évèque  de  Bresce  en  Italie, 
évftpe  par  saint  Ambroise ,  fut  un  des  plus  saints  prélats  de  son 
temps.  Rufin  l'appelle  a  la  gloire  de  son  siècle.  »  Peu  de  temps 
après  son  sacre ,  ayant  élevé  une  basilique  nouvelle  dans  sa 
ville  épiscopale ,  il  en  fît  la  dédicace  avec  les  évèques  de  la  pro- 
vince. Dans  le  discours  qu'il  prononça  à  cette  occasion ,  en  pré- 
sence des  prélats  assemblés,  il  déclare  «  qu'il  a  déposé  dans  la 
nouvelle  église  les  reliques  de  quarante  martyrs.  Il  assure  qu'il 
y  a  autant  de  vertu  dans  une  portion  que  dans  la  totalité  des 
reliques  d'un  saint.  »  «  Ayons  donc  recours ,  ajoute-t-il ,  à  la 
protection  de  ces  martyrs,  invoquons-les  avec  contiance,  afin 
d'obtenir  l'effet  de  nos  prières,  et  bénissons  Jésus-Christ  Notre 

(1)  Saint  Paulin  ,  Epist.  38,  43.  —  Poèm.  4  3,  44,  24. 


àe  i 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  421 

Seigneur  qui  a  daigné  nous  procurer  une  telle  faveur.  »  — 
Nous  avons  encore  plusieurs  autres  discours  de  saint  Gaudence. 
Dans  celui  qui  fut  composé  pour  l'instruction  des  nouveaux 
baptisés,  il  parle  de  l'Eucharistie  en  ces  termes  :  «  Le  Créateur 
et  le  Seigneur  de  la  nature,  qui  a  fait  produire  le  pain  à  la 
terre,  fait  du  pain  son  propre  corps,  parce  qu'il  l'a  promis,  et 
qu'il  peut  accomplira  promesse;  et  celui  qui  a  changé  l'eau  en 
vin,  change  le  vin  en  son  propre  sang  (1).  »  —  Le  saint  évoque 
de  Bresce  mourut  vers  l'an  420.  —  Il  avait  eu  pour  prédéces- 
seur, sur  le  siège  de  celte  ville  ,  saint  Philastre,  qui  fut  aussi 
son  maître  et  qu'il  appelle  son  père.  Nous  avons  de  Philastre 
un  Livre  des  hérésies,  dans  lequel,  selon  Bellarmin,  l'auteur 
prend  quelquefois  pour  une  erreur  ce  qui  ne  l'est  pas. 

Sulpice-Sévère  reçut  le  jour  dans  l'Aquitaine,  aux  environs  Suipiee-Sévè 
d'Agen.  Il  étudia  sous  le  célèbre  Ausone,  et  fut  l'ami  intime  de  ^amôn 
saint  Paulin.  Engagé  d'abord,  comme  lui,  dans  le  mariage,  il 
entra  ensuite  dans  les  ordres  sacrés  après  la  mort  de  sa  femme. 
Feller  dit  qu'il  ne  fut  jamais  prêtre;  mais  Bérault-Bercastel  et 
Receveur  assurent  le  contraire.  Saint  Paulin  de  Noie  et  Venance 
Fortunat  font  le  plus  magnifique  éloge  de  Sulpice-Sévère.  Il  est 
honoré  de  temps  immémorial  par  l'Eglise  de  Tours,  qui  lui  a 
donné  un  office  dans  son  nouveau  Bréviaire.  —  Il  a  composé 
plusieurs  écrits,  entre  autres,  la  Vie  de  saint  Martin.  Cet 
ouvrage  honore  son  auteur;  «  c'est,  dit  un  historien,  la  vie 
d'un  saint  écrite  par  un  saint.  »  —  On  lui  est  aussi  redevable 
d'un  excellent  abrégé  d'histoire  ecclésiastique,  intitulé  Histoire 
sacrée.  Ce  livre  renferme,  siècle  par  siècle  et  d'une  manière 
fort  concise,  ce  qui  s'est  passé  depuis  la  création  du  monde 
jusqu'à  l'an  400  de  Jésus-Christ.  Il  a  fait  donner  à  Sulpice  le 
nom  de  Salluste  chrétien.  Salluste  était  en  effet  son  modèle,  et 
Feller  dit  qu'il  l'égale  pour  la  pureté  et  l'élégance  du  style. 

Rufin  était  de  Concorde,  petite  ville  d'Italie,  voisine  d'A-        Rats. 
quilée,  et  naquit  vers  le  milieu  du  ive  siècle  de  parents  pauvres.      Ses^nls- 
Étant  venu  à  Aquilée  pour  y  étudier,  il  se  lia  avec  saint  Jérôme    Dea:.o  nu 
d'une  amitié  si  étroite,  que,  ne  pouvant  supporter  son  éloigne- 
ment,  il  alla  le  rejoindre  en  Orient.  Il  y  combattit  les  ariens, 

(4)  Saint  Gaudence,  Disc,  i,  17. 


42Î  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

fut  emprisonné  pour  la  foi,  visita  les  solitaires  des  déserts, 
et  se  retira  lui-même,  avec  plusieurs  disciples,  sur  la  mon- 
tagne des  Oliviers,  où  il  fit  bâtir  un  monastère,  aidé  de  sainte 
Mélanie  l'ancienne.  L'évèque  de  Jérusalem  l'éleva  au  sacerdoce, 
en  388.  —  Ayant  appris  le  grec,  il  traduisit  plusieurs  ouvrages 
d'Origène,  entre  autres,  le  Livre  des  Principes,  dont  il  fut 
accusé  de  suivre  les  erreurs,  ainsi  que  Jean,  évèque  de  Jérusa- 
lem, son  ami.  Sur  un  aussi  grave  soupçon,  saint  Jérôme, 
attaqué  d'ailleurs  par  Rufin,  rompit  avec  lui,  et  le  pape  Anas- 
tase  cita  ce  dernier  à  Rome.  Il  y  eut  alors,  entre  les  deux  anciens 
amis,  un  fâcheux  échange  de  lettres  pleines  de  vivacité.  Ils  se 
réconcilièrent  ensuite  publiquement  par  l'entremise  de  sainte  Mé- 
lanie; mais  Jérôme  eut  encore  beaucoup  à  souffrir  de  Rufin,  et 
son  émotion  survécut  à  la  mort  même  de  ce  dernier.  Son  grand 
cœur,  qui  n'aurait  jamais  trahi  un  ami ,  se  disait  avec  amer- 
tume :  c  Une  amitié  qui  peut  ainsi  périr  a-t-elle  été  sincère?  »  — 
Quant  à  la  citation  du  souverain  Pontife,  Rufin  y  répondit  par 
une  apologie ,  où  il  s'expliquait  d'une  manière  orthodoxe  sur  les 
erreurs  reprochées  à  Origène.  Raronius,  le  cardinal  Noris,  le 
cardinal  Duperron  et  Tillemont  disent  cependant  qu'il  fut  ex- 
communié; mais  ces  auteurs  se  sont  trompés,  selon  D.  Ceil- 
lier,  Goustant  et  Fontanini.  Il  est  certain,  dit  Godescard,  que 
Rufin  fut  toujours  traité  avec  estime ,  et  regardé  comme  catho- 
lique par  saint  Gaudence  de  Rresce,  saint  Augustin  et  saint 
Paulin  de  Noie.  Il  mourut  en  410.  —  Son  plus  célèbre  ouvrage 
est  l'Explication  du  Symbole.  Il  assure  que ,  selon  la  tradition 
de  son  temps ,  cet  abrégé  de  notre  foi  avait  été  rédigé  par  les 
Apôtres  eux-mêmes.  —  Nous  avons  aussi  de  Rufin  une  traduc- 
tion de  l'Histoire  ecclésiastique  d'Eusèbe  et  sa  continuation  jus- 
qu'à la  mort  de  Théodose  le  Grand.  On  y  trouve  quelques  pas- 
sages écrits  avec  peu  de  soin ,  et  des  faits  rapportés  simplement 
sur  des  bruits  populaires.  Cet  ouvrage  ne  laisse  pas ,  dit  Feller, 

;  d'être  un  monument  précieux  de  l'antiquité  ecclésiastique. 

Génie  des  Pères      Ainsi,  partout  le  souffle  de  l'Esprit  de  Dieu  faisait  éclore  des 

•     du  IV"  siecleï    génies  et  des  saints.  C'est  un  admirable  spectacle  de  voir  tous 

lotir  soumission    °  ,  .  ,  *  . 

ài'EgiUe.  ces  docteurs  du  premier  et  du  second  ordre ,  encourages  et  diri- 
gés par  l'Eglise ,  explorer  l'immense  océan  de  la  doctrine  révé- 
lée. Dépassant  toutes  les  limites  de  la  raison  naturelle  et  fran- 


QUATRIEME  SIÈCLE.  423 

chissant  les  bornes  les  plus  reculées  de  la  philosophie,  ils 
s'élevèrent  jusqu'aux  clartés  inaccessibles  de  la  nature  divine  et 
pénétrèrent  ses  secrets  les  plus  profonds.  Jamais  le  monde  n'a- 
vait vu  une  école  de  philosophes  et  de  sages  aussi  nombreuse  et 
aussi  unie,  aussi  humble  et  aussi  hardie,  aussi  sublime  et 
aussi  modeste,  aussi  savante  et  aussi  sainte.  Ne  s'écartant 
jamais  de  la  saine  morale  et  suivant  toujours  la  ligne  droite  de 
la  vérité,  ces  grands  hommes  éclairèrent,  sanctifièrent  les  peu- 
ples confiés  à  leurs  soins ,  et ,  par  là ,  les  maintinrent  constam- 
ment dans  les  conditions  du  vrai  progrès.  —  Cette  expansion 
religieuse,  au  ive  siècle ,  était  aussi  ménagée ,  dans  les  plans  de 
la  Providence,  afin  de  préparer  la  conversion  des  barbares  au 
cinquième.  Les  grands  génies,  les  grands  saints  étaient  postés 
comme  à  l'avant-garde  du  monde  romain,  pour  attendre  les 
sauvages  envahisseurs  qui  allaient  venir,  et  les  convertir  à  l'É- 
vangile. —  Ce  qui  imprima  à  leur  enseignement  ce  caractère  de 
force,  d'unité,  de  sagesse  et  d'élévation,  qui  opéra  ces  pro- 
diges, caractère  que  n'eut  et  n'aura  jamais  aucun  enseignement 
humain,  c'est  qu'ils  s'avancèrent  toujours  appuyés  sur  l'au- 
torité de  l'Église  et  les  yeux  fixés  sur  sa  boussole  infaillible.  — 
En  dehors  de  cette  direction ,  le  naufrage  dans  la  foi  est  inévi- 
table. —  Chaque  époque  en  a  donné  des  exemples  déplorables , 
et  deux  docteurs  de  cette  brillante  école  du  ive  siècle,  Lucifer 
de  Cagliari  et  Apollinaire  le  Jeune,  en  fournirent  eux-mêmes 
une  nouvelle  et  triste  preuve. 

Lucifer,  évoque  de  Cagliari,  métropole  de  la  Sardaigne,  se       Lncjfef 
distingua  par  son  détachement  du  monde  et  par  son  zèle  contre    de  Cagliari. 
l'arianisme.  Légat  du  Saint-Siège  avec   Eusèbe  de  Verceil,    s«J*sSn», 
il  soutint  avec  intrépidité ,  au  conciliabule  de  Milan ,  comme      Sa  ■»*• 
nous  l'avons  vu,  la  cause  de  la  foi  et  de  saint  Athanase.  Exilé      au7îi. 
d'abord  en  Syrie,  ensuite  dans  la  Thébaïde,  il  poursuivit  par- 
tout les  ariens  avec  une  ardeur  que  rien  ne  pouvait  ralentir. 
Il  composa  contre  eux  plusieurs  ouvrages  pleins  de  véhémence 
et  même  d'aigreur,  dont  le  style  rappelle  celui  de  Tertullien  : 
deux  Litres  contre  Constance,  un  Livre  contre  les  rois  apostats, 
et  trois  autres  avec  ces  titres  divers  :  Il  ne  faut  point  épargner 
les  pécheurs;  On  ne  doit  point  communiquer  avec  les  hérétiques; 
Nous  devons  mourir  pour  le  Fils  de  Dieu.  —  Lucifer  ternit  l'é- 


424  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

clat  de  ses  triomphes  sur  l'arianisme ,; et  s'égara  lui-même,  en 
s'écartant  de  l'esprit  pacifique  et  de  la  direction  infaillible  de 
l'Eglise.  Nous  l'avons  vu  à  Antioche,  en  361,  prendre  avec  cha- 
leur le  parti  des  eustalhiens  et  se  séparer  brusquement  de  son 
collègue,  Eusèbe  de  Verceil,  qui  voulait  remédier  avec  plus  de 
ménagement  aux  maux  de  cette  Eglise  divisée.  Cette  rupture  ne 
fut  chez  lui  que  la  suite  d'une  autre  encore  plus  funeste.  Il  ne 
pouvait  souffrir  l'indulgence  dont  Eusèbe,  saint  Athanase,  le 
concile  d'Alexandrie  et  le  pape  Libère  avaient  usé  à  l'égard  des 
évèques  de  Rimini.  Il  en  vint  jusqu'à  refuser  opiniâtrement  de 
communiquer,  non-seulement  avec  ces  derniers,  qui,  après  leur 
repentir  public,  avaient  été  maintenus  sur  leurs  sièges,  mais 
encore  avec  tous  ceux  qui  les  recevaient  à  la  communion,  c'est- 
à-dire,  avec  le  Pape  et  toute  l'Eglise.  —  Baronius  dit  que  Luci- 
fer mourut  en  371,  hors  de  la  communion  de  l'Eglise.  Les  Bol- 
landistes,  au  contraire,  pensent  que,  malgré  les  taches  qui 
déparent  sa  vie,  il  ne  fut  point  schismatique.  Les  Pères  de 
l'Eglise  sont  aussi  partagés  sur  cette  question.  Mabillon  la  re- 
garde comme  douteuse.  Enfin,  Benoît  XIV,  après  avoir  résumé 
le  débat,  ne  se  prononce  ni  pour  ni  contre.  —  On  n'a  jamais  im- 
puté à  Lucifer  aucune  erreur  sur  le  dogme;  mais  ses  disciples 
et  ses  partisans,  appelés  lucifériens,  furent  moins  réservés.  Ils 
soutinrent  que  les  ariens,  ainsi  que  tous  les  autres  hérétiques 
et  schismatiques,  devaient  être  rebaptisés,  lorsqu'ils  revenaient 
à  la  foi  catholique.  Ils  refusaient  d'admettre  à  la  pénitence  et  à 
la  réhabilitation  les  évèques  ou  les  clercs,  compromis  à  un  titre 
quelconque,  durant  les  troubles  de  l'arianisme.  Saint  Jérôme 
les  réfuta  dans  son  Dialogue  contre  les  lucifériens.  Il  y  prouve 
aussi  que  les  Pères  du  concile  de  Rimini  n'avaient  péché  que  par 
surprise,  et  que  leur  cœur  n'avait  point  été  complice  de  leur 
faiblesse. 
Apollinaire  Apollinaire  le  Jeune  commit  la  môme  faute  que  Lucifer.  Plein 
le  Jeune.      Q>e  confiance  en  lui-même ,  trop  dédaigneux  de  la  tradition  et  de 

les  erreurs.  r  •» 

Sa  mort.       l'autorité ,  voulant  défendre  le  dogme  à  sa  guise,  il  finit  par 
An  m       refuser  d'écouter  l'Eglise ,  après  l'avoir  servie  avec  beaucoup  de 
gloire,  comme  nous  l'avons  vu  ,  sous  le  règne  de  Julien  l'Apos- 
tat (1),  et  il  s'égara  plus  profondément  que  l'évèque  de  Cagliari. 

(<)  Apollinaire ,  outre  les  ouvrages  dont  nous  avons  parlé,  avait 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  428 

Voici  ses  principales  erreurs.  Il  enseigna  «  que  Jésus-Christ 
n'avait  pas  pris  une  âme  humaine,  mais  seulement  la  chair, 
sans  âme  ou  avec  une  âme  purement  sensitive,  et  que  la  divinité 
lui  avait  tenu  lieu  de  l'âme  humaine.  »  Il  prétendait  le  prouver 
par  ces  paroles  :  Le  Verbe  a  été  fait  chair.  Il  disait  encore  a  que 
l'âme  humaine  étant  un  principe  de  péché ,  on  ne  pouvait  croire 
que  Jésus-Christ  l'eût  prise.  »  En  accordant  au  Sauveur  une 
âme  proprement  dite ,  il  croyait  qu'on  ne  pouvait  admettre  en 
lui  ni  l'impeccahilité,  ni  l'unité  de  personne,  ni  la  divinité  de 
ses  actes  humains ,  ni  enfin  la  valeur  infinie  et  rédemptrice  de 
sa  mort.  —  Mais  en  rejetant  l'âme  humaine  du  Sauveur,  il  en 
résultait  que  le  Fils  de  Dieu  ne  s'était  point  fait  véritablement 
homme,  puisqu'il  n'avait  pris  qu'un  corps  qui  est  la  partie  la 
moins  noble  de  la  nature  humaine.  —  Apollinaire  enseigna  de 
plus,  «  que  le  corps  de  Jésus-Christ  était  impassible,  qu'il  était 
venu  du  ciel  et  descendu  dans  le  sein  de  la  Vierge  Marie;  qu'il 
n'était  point  né  d'elle;  qu'il  n'avait  souffert  et  n'était  mort  qu'en 
apparence.  »  Il  fit  aussi  revivre  les  rêves  des  millénaires,  et 
avança  quelques  erreurs  sur  la  Trinité.  —  Apollinaire  mourut 
vers  l'an  380,  dans  l'impénitence.  Saint  Athanase,  saint  Ephrem 
et  plusieurs  autres  réfutèrent  ses  erreurs,  et  le  souverain  pon- 
tife saint  Damase ,  les  condamna  dans  un  concile  tenu  à  Rome, 
en  377. 

Ce  Pape,  espagnol  ou  romain  de  naissance,  selon  les  diffé-       Lepap* 
rents  critiques ,  est  aussi  compté  au  nombre  des  docteurs  du    s-  Dp»»"- 
ive  siècle.  Après  avoir  été  successivement  lecteur,  diacre  et    De3o7i384. 
prêtre  de  l'église  paroissiale  de  Saint-Laurent  à  Rome,  et  après 
avoir  courageusement  secondé  le  pape  Libère  avant  et  après  son 
exil,  il  succéda  à  ce  pontife,  en  366,  à  l'âge  de  soixante-deux 
ans.  —  Un  diacre ,  nommé  Urcin  ou  Ursicin,  homme  ambitieux 
et  intrigant,  s'opposa  à  cette  élection  et  voulut  se  faire  nommer 
lui-même.  Il  y  eut  à  cette  occasion  des  troubles  assez  graves, 
l'incendie  d'une  basilique,  et  même  du  sang  répandu.  Le  préfet 

écrit  contre  les  ariens,  les  manichéens  et  les  origénistes.  II  avait  aussi 
composé  un  grand  traité  en  trente  livres  contre  Porphyre.  —  Abu- 
sant de  son  talent  et  de  sa  facilité  ,  dit  saint  Athanase ,  il  ne  s'est  pas 
souvenu  du  mot  de  l'Ecclésiaste  :  Faciendi  libros  multos  nullus  est 
finis.  Ses  interminables  traités  sont  remplis  d'erreurs. 


-i^()  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

de  Rome  intervint  avec  des  troupes.  Mais  Rufin  assure  que  Da- 
mase  fut  entièrement  étranger  à  tout  acte  de  répression  vio- 
lente. II  blâma  môme  la  sévérité  de  plusieurs  magistrats  ro- 
mains, et  réussit,  à  leur  défaut,  à  calmer  les  esprits.  Saint 
Ambroise,  saint  Jérôme  et  saint  Augustin  rendent  également 
témoignage  à  la  conduite  modérée  de  ce  Pape,  et  à  la  canonicilé 
de  son  élection.  —  Il  était  fort  instruit  et  très-versé  dans  la 
connaissance  des  saintes  Ecritures.  C'est  lui,  comme  nous  l'a- 
caiomnies  vons  dit ,  qui  encouragea  saint  Jérôme  à  cette  étude.  Les  an- 
"iiuSimtfêr  ciens  ont  beaucoup  exalté  sa  fermeté  et  sa  constance  à  répri- 
mer les  abus  et  à  maintenir  la  pureté  de  la  foi.  —  Des  païens 
et  des  schismatiques  n'ont  vu  que  du  luxe ,  dans  la  splendeur 
qui,  depuis  Constantin,  environnait  le  souverain  Pontiûcat.  Puis- 
sance sociale,  universellement  reconnue  dès  le  ive  siècle,  l'Eglise 
avait  et  devait  avoir  l'éclat  qui  entoure  toutes  les  grandes  ins- 
titutions; mais,  au  milieu  de  cette  splendeur  officielle,  le  pape 
Damase,  dit  saint  Jérôme,  était  personnellement  le  plus  simple, 
le  plus  frugal,  le  plus  mortiûé  de  tous  les  hommes.  Saint  Jé- 
rôme lui-même,  son  secrétaire  et  son  ami,  vivait  à  côté  de  lui 
en  moine  austère,  et  sévère  envers  les  clercs  qui  s'écartaient  de 
la  modestie  ecclésiastique.  — A  la  même  époque,  saint  Basile  ne 
mangeait  que  quelques  légumes  et  ne  buvait  que  de  l'eau,  ou, 
très-rarement  une  goutte  de  vin,  tout  en  tenant,  comme  métro- 
litain  de  la  Cappadoce,  une  table  bien  servie  pour  ses  nombreux 
et  illustres  visiteurs.  —  Un  concile  d'Aquilée ,  une  enquête  im- 
périale suivie  d'un  décret  de  Gratien ,  des  miracles  dont  Rome 
entière  fut  témoin ,  firent  resplendir  la  sainteté  et  élevèrent  la 
mémoire  du  pape  Damase  au-dessus  de  toutes  les  calomnies.  — 
En  370,  l'empereur  Valentinien  ayant  porté  une  ordonnance  pour 
déjouer  les  intrigues  de  quelques  clercs  trop  intéressés ,  saint 
Damase  la  fit  publier  dans  toutes  les  églises  de  Rome,  et  prit 
les  mesures  les  plus  efficaces  pour  qu'elle  fût  exécutée.  —  Il 
combattit  l'arianisme  avec  vigueur.  Ursace  et  Valens ,  les  deux 
plus  ardents  coryphées  de  la  secte,  en  Pannonie,  furent  solen- 
nellement anathématisés  par  ce  pontife,  dans  un  concile  as- 
semblé à  Rome,  en  368.  —  Il  condamna  aussi  l'apollinarisme, 
et  le  millénarisme ,  selon  quelques  auteurs.  —  Il  fit  réparer 
l'église  de  Saint-Laurent  qu'il  avait  autrefois  desservie  avec  son 


QUATRIÈME   SIÈCLE.  427 

père  qui  en  était  prêtre;  il  l'embellit  de  peintures  qui  représen- 
taient des  traits  de  l'Ancien  Testament,  et  l'enrichit  de  divers 
dons ,  comme  :  patènes ,  calices ,  lampes  ,  chandeliers ,  etc.  — 
Il  introduisit  l'usage  de  chanter  le  Gloria  Patri  à  la  fin  de 
chaque  psaume.  —  Il  décora  les  tombeaux  d'un  grand  nombre 
de  martyrs,  et  les  orna  d'épitaphes  en  vers.  Il  nous  reste  encore 
un  recueil  de  ses  poésies.  —  Nous  avons  aussi  un  catalogue 
des  Livres  saints  publié  par  ce  Pape.  On  y  voit  que  les  Livres 
deutéro-canoniques  étaient  reçus  de  l'Eglise  romaine ,  quoique 
des  églises  particulières  eussent  encore  des  doutes  à  l'égard  de 
quelques-uns.  —  Sur  la  fin  de  son  pontificat,  saint  Damase 
reçut  une  lettre  de  Hymérius,  métropolitain  de  Tarragone  en  Es- 
pagne, qui  le  consultait  sur  divers  points  de  discipline.  Sa 
mort  arrivée  en  384 ,  l'ayant  empêché  d'y  répondre ,  ce  soin  fut 
laissé  à  son  successeur,  nommé  Sirice. 

La  lettre  du  nouveau  Pape  au  métropolitain  espagnol  est  la  Décrétaie 
première  qui  soit  bien  authentique ,  parmi  celles  qu'on  nomme  s.Vkke. 
décr étales ,  parce   qu'elles  contiennent    des   décisions  qui   ont  — 

force  de  loi  canonique.  Elle  est  de  l'année  385.  —  Sirice  y 
défend  de  rebaptiser  les  ariens  (1).  —  Il  y  proclame  l'indissolu- 
bilité du  mariage  bénit  par  le  prêtre,  sans  qu'il  ait  été  selon 
l'expression  théologique,  consummatum.  —  Il  ordonne  qu'on 
s'en  tienne  à  la  coutume  de  ne  donner  le  baptême  aux  adultes 
que  dans  le  temps  pascal  (2),  sauf  le  cas  de  danger  de  mort  ; 
mais  il  recommande  de  baptiser  les  enfants  en  tout  temps  et 
sans  aucun  délai.  —  Il  fixe  l'âge  requis  et  les  interstices  à 
garder  pour  la  réception  des  ordres.  Il  veut  qu'on  ail  trente  ans 
pour  devenir  acolyte  et  sous-diacre.  On  doit  ensuite  passer 
cinq  ans  dans  le  diaconat,  avant  de  recevoir  la  prêtrise,  et  dix 
ans  dans  la  prêtrise  avant  d'être  élevé  à  l'épiscopat.  Quant  à 

(4)  Le  baptême  donné  par  un  arien  est  valide  si,  extérieurement, 
l'hérétique  n'ajoute  et  ne  retranche  rien  qui  change  substantiellement 
la  forme,  et  si,  intérieurement,  il  a  l'intention  générale  défaire  ce 
que  fait  l'Eglise.  Mais,  le  sacrement  serait  invalide  s'il  était  conféré 
dans  une  intention  hérétique,  mente  hseretica,  dit  saint  Liguori. 

(2)  Le  baptême  se  donnait  alors  par  immersion.  Il  y  avait  deux 
baptistères  séparés  :  l'un  pour  les  hommes  et  l'autre  pour  les  femmes. 
Des  diaconesses  étaient  chargées  de  celui  de  ces  dernières. 


428  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

l'intervalle  du  sous-diaconat  au  diaconat ,  il  est  simplement 
statué,  sans  spécifier  de  temps  fixe,  que  le  sous-diacre  pourra 
être  ordonné  diacre,  s'il  en  est  jugé  digne,  après  avoir  promis 
la  continence.  «  Car  nous  tous ,  dit  le  pontife ,  évèques ,  prêtres 
ou  diacres,  nous  sommes  liés  par  une  loi  indissoluble;  et,  du 
jour  de  notre  ordination ,  nous  avons  consacré  nos  corps  et  nos 
cœurs  à  la  chasteté.  »  —  Cet  article  montre,  dit  Receveur,  que 
les  sous-diacres  n'étaient  pas  encore  universellement  astreints  à 
celte  obligation.  —  «  Que  les  chefs  du  sacerdoce,  dans  toutes 
les  provinces,  ajoute  le  Pape,  sachent  que  désormais,  s'ils 
osent  encore  donner  les  ordres  sacrés  contre  nos  défenses,  une 
juste  sentence  sera  prononcée  par  le  Siège  apostolique  contre 
eux  et  contre  ceux  qu'ils  y  auront  élevés  au  mépris  de  nos 
canons.  »  —  Sirice ,  en  finissant ,  ordonne  à  Hymérius  de  com* 
muniquer  ses  réponses ,  non-seulement  aux  évèques  de  sa  pro- 
vince ,  mais  encore  à  ceux  des  provinces  de  Garthagène ,  de 
Bétique,  de  Lucitanie,  de  Galice;  car,  c  quoiqu'il  ne  soit  permis 
à  aucun  prêtre  du  Seigneur  d'ignorer  les  anciens  statuts  du 
Siège  apostolique,  ce  que  nous  avons  décrété  sera  fort  utile- 
ment présenté  par  la  sollicitude  de  votre  unanimité.  »  —  La  tra- 
dition attribue  au  pape  saint  Sirice  l'introduction  du  communi- 
cantes au  canon  de  la  messe,  et  l'usage  du  titre  de  Pape 
exclusivement  réservé  au  souverain  Pontife. 
Graticni",  Illustrée  et  soutenue  par  cette  multitude  de  saints  et  de  doc- 
mpenor.  leurs,  ses  enfants,  qui,  pour  nous  servir  d'une  comparaison  de 
De  ^75  à  383.  l'Esprit-Saint ,  l'entouraient  «  comme  une  vigoureuse  planta- 
tion d'oliviers,  »  l'Eglise  eut  encore  la  consolation  de  voir  mon- 
ter sur  le  trône  impérial  deux  princes  pleins  de  respect  et  d'af- 
fection pour  elle.  C'était  Gratien  Ier  et  Théodose  le  Grand.  — 
Gratien,  fils  aîné  de  Valentinien  Ier,  avait,  en  375,  succédé  à 
son  père ,  frappé ,  dit-on ,  d'apoplexie ,  dans  un  accès  de  colère 
contre  des  ennemis  de  l'empire ,  après  être  devenu  sanguinaire 
et  presque  fou  à  la  suite  d'une  fièvre  violente.  Agé  de  seize  ans 
seulement,  déjà  brave  capitaine  et  sage  empereur,  il  battit  les 
barbares,  fit,  sous  la  direction  de  saint  Ambroise,  des  lois  re- 
marquables ,  protégea  les  belles-lettres  r  et  sauva  l'Etat.  —  Son 
'  zèle  pour  le  Christianisme  égala  son  courage.  Il  fit  effacer  de 
ses  titres  celui  de  Pontifex  maximus,  que  les  empereurs  ido- 


î.oi* 


QUATRIEME  SIÈCLE.  A £'9 

lâtres  s'étaient  arrogé,  et  que  les  empereurs  chrétiens  avaient 
laissé  subsister  sans  y  faire  attention.  Sur  les  représentations 
de  saint  Ambroise,  il  fit  enlever  l'autel  de  la  Victoire  de  la  salle 
du  sénat.  Il  priva  les  vestales  des  pensions  et  des  honneurs  dont 
elles  jouissaient  à  Rome.  Il  dépouilla  les  temples  païens  des  re- 
venus  destinés  à  entretenir  les  sacrifices  et  les  prêtres  des  idoles, 
a  il  attribua  ces  fonds  au  trésor  public.  Après  la  mort  de  son 
oncle  Valens,  il  rappela  les  exilés  et  ordonna  aux  ariens  de 
rendre  les  églises  aux  catholiques.  —  Il  publia  une  loi  pour  dé- 
fendre les  assemblées  des  donatistes,  et  pour  leur  enlever  les  deivuip. 
églises  dont  ils  s'étaient  emparés  en  Afrique.  Afin  de  détruire  enGf^'u"(li, 
l'abus  introduit  par  les  coupables  empiétements  de  ses  prédé-  la  religion. 
cesseurs  ,  il  régla  que  les  causes  ecclésiastiques ,  en  matière  re- 
ligieuse, seraient  jugées  par  les  conciles  de  chaque  province  ou 
par  d'autres  plus  nombreux ,  selon  l'importance  des  questions  , 
et  que  les  causes  criminelles  seules  seraient  portées  devant  les 
tribunaux  laïques.  Il  décida  que  les  églises,  dont  la  propriété 
était  contestée,  seraient  conservées  ou  rendues  à  ceux  qui  étaient 
en  communion  avec  le  souverain  Pontife.  Sous  lui,  la  supré- 
matie du  Pape  devint  une  loi  de  l'empire.  Aus?i  tolérant  que 
zélé,  il  laissa  ses  sujets  libres  de  suivre  la  religion  qu'ils  vou- 
draient, excepté  cependant  les  doctrines  des  manichéens,  des 
eunomiens  et  de  Photin,  qu'il  jugeait  plus  contraires  que  les 
autres  à  la  tranquillité  publique. 

Mais,  le  plus  grand  service  que  Gratien  rendit  à  l'Eglise  et  à  ivodose 
l'Etat ,  fut  d'associer  à  l'empire  le  célèbre  Théodose  ,  après  la 
mort  de  l'empereur  Valens ,  tué  par  les  Goths  dans  une  bataille 
livrée  près  d'Andrinople,  en  378.  Il  donna  à  Valentinien  II,  son 
frère,  l'Italie,  l'Afrique,  et  une  partie  de  l'Illyrie;  il  retint  pour 
lui  les  Gaules,  l'Espagne  avec  la  Grande-Bretagne ,  et  confia 
tout  l'Orient  à  Théodose.  — Ce  héros,  issu  d'une  des  plus  il- 
lustres familles  de  l'Espagne,  qui  prétendait  descendre  de  Tra- 
jan,  porta  au  rang  suprême,  avec  le  sang  impétueux  de  sa 
race,  une  intelligence  vaste  et  cultivée,  un  cœur  intrépide  et 
ferme,  l'héroïsme  et  les  talents  d'un  grand  capitaine,  les  mœurs 
et  le  caractère  d'un  sage,  l'âme  d'un  grand  homme  et  la  foi 
pure  d'un  chrétien.  Son  père,  après  avoir  sauvé  l'Afrique,  avait 
été  sacrifié  sur  la  fin  du  règne  de  Valentinien  Ier.  Gratien  fut 


le  (Irand, 
empereur. 


Vertus 


430  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

heureux  de  réparer  cette  injustice,  commise  envers  Fun  des 
plus  grands  généraux  de  l'empire.  —  Théodose  surpassa  encore 
de  le  héros  son  père,  t  II  appuya,  dit  Bossuet,  la  religion  de  tout 
tSûs"1"  son  crédit,  fit  taire  l'hérésie,  rendit  les  peuples  heureux,  et  fut 
la  joie  et  l'admiration  de  tout  l'univers.  »  —  Deux  traits  de  la 
vie  de  ce  grand  homme  montrent  combien  il  était  profondément 
chrétien.  En  385,  il  y  eut  une  grande  sédition  dans  la  ville 
d'Antioche,  à  l'occasion  d'un  impôt  que  l'on  venait  d'établir.  Le 
peuple,  dans  son  emportement,  abattit  et  traîna  dans  les  rues 
les  statues  de  l'empereur  et  de  l'impératrice.  A  la  nouvelle  de 
cet  attentat,  Théodose,  qui  était  naturellement  vif  et  prorapt  à 
s'enflammer,  entra  dans  une  violente  colère.  Il  voulait,  dans  le 
premier  mouvement,  détruire  la  ville  et  ensevelir  les  habitants 
sous  ses  ruines.  Il  nomma  ensuite,  pour  informer  contre  les 
coupables,  deux  commissaires,  avec  pouvoir  de  vie  et  de  mort. 
Cependant,  le  peuple  d'Antioche  rentré  en  lui-même  sentit  la 
grandeur  de  sa  faute  et  tremblait  dans  l'attente  du  châtiment. 
Tous  les  habitants  consternés  n'osaient  sortir  de  leurs  maisons  , 
et  y  attendaient  la  mort  dans  des  alarmes  continuelles.  Le  pa- 
triarche Flavien,  touché  du  désespoir  de  son  troupeau,  alla  de- 
mander grâce  pour  lui,  et  adressa  à  l'empereur  un  discours  qui 
est  un  chef-d'œuvre  d'éloquence  ,  et  qu'on  ne  peut  lire  encore 
sans  en  être  attendri  (1).  «  Prince,  lui  dit,  entre  autres  choses, 
le  vénérable  évêque,  nous  méritons  tous  les  supplices;  détruisez 
Antioche  jusqu'aux  fondements,  réduisez-la  en  cendres,  nous 
ne  serons  pas  encore  assez  punis.  Il  reste  cependant  un  remède 
à  nos  maux;  vous  pouvez  imiter  la  bonté  de  Dieu.  Outragé  par 
ses  créatures ,  il  leur  accorde  le  pardon ,  il  leur  a  ouvert  les 
deux.  Si  vous  nous  pardonnez ,  nous  vous  devrons  notre  salut. 
Votre  clémence  ajoutera  un  nouvel  éclat  à  votre  gloire.  Les  infi- 
dèles s'écrieront  :  Qu'il  est  grand  le  Dieu  des  chrétiens  !  Il  élève 
les  hommes  au-dessus  de  la  nature;  il  sait  en  faire  des  anges. 
Ne  craignez  pas  que  l'impunité  encourage  d'autres  villes  à  la 
révolte.  Hélas!  notre  sort  ne  peut  que  les  effrayer  :  la  conster- 
nation où  nous  sommes  plongés  est  le  plus  cruel  des  supplices. 

(1)  Ce  discours,  dit  Godescard,  fut  principalement  composé  par 
••int  Ghrysostome ,  qui  le  lut  au  peuple  d'Antioche  pour  le  consoler. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  431 

Ne  rougissez  pas  de  céder  à  un  faible  vieillard;  ce  sera  céder  à 
Dieu  même.  C'est  lui  qui  m'envoie  vous  dire  de  sa  part  :  Si  vous 
ne  remettez  les  offenses  commises  contre  vous,  le  Père  céleste 
ne  vous  remettra  pas  les  vôtres.  Représentez-vous  ce  jour  terrible 
où  les  princes  et  les  sujets  comparaîtront  au  tribunal  de  la  jus- 
tice suprême,  et  faites  réflexion  que  toutes  vos  fautes  seront 
alors  effacées  par  le  pardon  que  vous  aurez  accordé.  »  —  Théo- 
dosé  s'attendrit,  versa  des  larmes  et  répondit  :  «  Pourrai-je  re- 
fuser le  pardon  à  des  hommes  semblables  à  moi,  après  que  le 
Maître  du  monde ,  s'étant  réduit  pour  nous  à  la  condition  d'es- 
clave ,  a  bien  voulu  demander  grâce  à  son  Père  pour  les  auteurs 
de  son  supplice  qu'il  avait  comblés  de  ses  bienfaits?  »  —  Il 
renvoya  ensuite  le  saint  évèqueàson  peuple  :  «  Allez,  lui  dit-il, 
allez  ,  mon  père ,  hâtez-vous  de  vous  montrer  à  votre  troupeau  : 
rendez  le  calme  à  la  ville  d'Antioche ,  elle  ne  sera  parfaitement 
rassurée,  après  une  si  violente  tempête,  que  lorsqu'elle  reverra 
son  pilote.  » 
Quatre  ans  après,  Thèodose  se  départit  de  la  modération 


Massacre 


qu'il  avait  montrée  dans  l'affaire  d'Antioche,  La  ville  de  Thés-         d,! 
salonique  se  révolta  contre  son  gouverneur,  qui  périt  dans  la  SainteSSi' 
sédition.  L'empereur  irrité  ordonna  sur-le-champ  le  massacre    „     de 

,...,.  S.  AmbrnNp. 

des  habitants,  sans  distinction  des  innocents  et  des  coupables.     Admirable 
Sept  mille  hommes  y  périrent.  Théodose  était  alors  à  Milan.    ,  r^,(,nlil 

J    *  de  rheodose. 

Saint  Ambroise  lui  écrivit  pour  lui  représenter  la  grandeur  de 
sa  faute  et  pour  le  faire  rentrer  en  lui-même.  Il  l'avertit ,  en 
finissant,  qu'il  ne  pouvait  assister  aux  saints  mystères,  avant 
d'avoir  expié  son  crime.  Théodose  ne  laissa  pas  de  se  rendre  à 
l'église;  mais  le  saint  évoque  alla  au-devant  de  lui  :  «  Arrêtez, 
prince,  lui  dit-il,  vous  ne  sentez  point  encore  l'énormité  de 
votre  péché;  faites-y  réflexion  :  de  quels  yeux  verrez-vous  le 
temple  saint?  Comment  entrerez-vous  dans  le  sanctuaire  du 
Dieu  terrible?  Vos  mains  fument  encore  du  sang  innocent; 
oserez-vous  recevoir  le  corps  du  Seigneur?  Retirez-vous,  prince, 
et  n'ajoutez  pas  le  sacrilège  à  tant  d'homicides.  »  —  L'empereur 
ayant  voulu  excuser  sa  faute  par  l'exemple  de  David  ,  qui  s'était 
rendu  coupable  d'adultère  et  d'homicide  :  «  Vous  l'avez  imité 
dans  son  péché,  répondit  saint  Ambroise,  imitez-le  dans  sa 
pénitence.  »  —  Théodose  reçut  cet  arrêt  comme  de  la  bouche  de 


432  COURS  d'histoire  ecclésiastiqux. 

Dicn  même.  Il  rentra  dans  son  palais  en  soupirant,  et  y  de- 
meura renfermé  pendant  huit  mois.  Aux  approches  de  la  fête  de 
Noël,  il  sentit  redoubler  sa  douleur  :  «  Quoi  I  disait-il,  le  temple 
du  Seigneur  est  ouvert  aux  derniers  de  mes  sujets,  et  l'entrée 
m'en  est  interdite  1  »  Il  se  rendit,  non  à  l'église  ,  mais  dans  une 
6alle  voisine,  où  il  pria  le  saint  évèque  de  l'absoudre.  Am- 
broise  lui  représenta  qu'il  ne  pourrait  assister  aux  saints  mys- 
tères, qu'après  s'être  soumis  à  la  pénitence  publique.  Théodose 
accepta  la  condition.  Le  saint  exigea  encore  qu'il  fit  une  loi  pour 
suspendre,  pendant  trente  jours,  l'exécution  des  sentences  de 
mort.  Le  prince,  à  l'instant,  fit  écrire  la  loi,  la  signa  et  promit 
de  l'observer.  Alors  saint  Ambroise,  touché  de  sa  docilité  et  de 
l'ardeur  de  sa  foi ,  leva  i'excommunication ,  et  lui  permit  l'entrée 
de  l'église.  L'empereur  prosterné,  arrosant  la  terre  de  ses  larmes 
et  se  frappant  la  poitrine,  prononça  à  haute  voix  ces  paroles  de 
David  :  «  Mon  âme  est  demeurée  attachée  contre  la  terre  :  rendez- 
moi  la  vie,  Seigneur,  selon  votre  promesse.  »  — Tous  les  assis- 
tants fondaient  en  larmes.  Cette  majesté  souveraine,  dont  l'impé- 
tueuse colère  avait  fait  trembler  tout  l'empire,  n'inspirait  plus 
alors  que  des  sentiments  de  compassion.  Saint  Ambroise  en  fut 
plus  attendri  que  personne;  aussi  crut-il  pouvoir,  dans  cette 
conjoncture,  se  relâcher  des  règles  ordinaires  qui  différaient  jus- 
qu'à la  mort  la  grâce  de  la  réconciliation  pour  le  crime  d'homi- 
cide. L'illustre  pénitent  n'en  eut  qu'une  douleur  plus  vive,  et 
il  la  conserva  tout  le  reste  de  sa  vie.  —  L'empereur,  en  cette 
mémorable  circonstance,  fut  digne  de  I'évèque,  et  leurs  deux 
actes,  aussi  beaux  l'un  que  l'autre,  traverseront  éternellement 
les  âges ,  également  admirés  et  environnés  d'honneur  et  de 
gloire. 

La  législation  d'un  prince  aussi  profondément  religieux  ne 
4e  rê»pen«  pouvait  être  que  favorable  à  la  saine  doctrine.  En  montant  sur 
u  faveur  de  'e  trône  impérial,  il  avait  témoigné  le  désir  que  tout  l'empire 
ta  rd«iou.  eût  la  même  foi ,  la  foi  romaine.  —  En  380 ,  de  concert  avec 
Gratien  et  Valentinien,  il  porta  la  célèbre  loi  Cunctos  populos  : 
«  Nous  voulons,  y  disait-il,  que  tous  les  peuples  de  notre  obéis- 
sance s'attachent  à  la  doctrine  que  l'Apôtre  saint  Pierre  a  prè- 
chée  aux  Romains,  et  qui  est  encore  enseignée  par  le  pape 
Damase,  en  sorte  que  tous  reconnaissent  une  seule  divinité  et 


Lois 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  433 

une  même  puissance  dans  la  Trinité  des  personnes  divines. 
Nous  ordonnons  que  ceux  qui  professent  cette  foi  portent  seuls 
le  nom  de  chrétiens  catholiques ,  et  que  les  autres  soient  dési- 
gnés sous  le  nom  infâme  d'hérétiques;  leur  défendant,  en  outre, 
de  donner  à  leurs  assemblées  le  nom  d'églises  (1).  »  L'empereur 
posait  ainsi  la  règle  catholique  par  excellence  de  la  communion 
avec  le  Pape.  Il  voulait  l'unité  religieuse  dans  l'Eglise.  Il  ne 
tuait  pas  les  héritiques.,  mais  il  exigeait  qu'ils  portassent  leur 
nom,  sans  usurper  celui  des  catholiques.  —  Il  interdit  toute 
procédure  criminelle  durant  le  carême.  —  Il  ordonna  qu'on 
délivrât  à  Pâques  tous  les  prisonniers,  dont  le  délit  était  suscep- 
tible de  grâce.  «  Plût  à  Dieu,  dit-il  en  faisant  cette  ordonnance, 
qu'il  fût  aussi  en  mon  pouvoir  de  ressusciter  les  morts  1  »  —  En 
381,  il  défendit  les  sacrifices  païens,  sans  interdire  toutefois 
l'entrée  des  temples  ni  les  autres  cérémonies  du  culte  idolâtri- 
que.  Il  renouvela  cette  défense  au  commencement  de  l'an  385 
par  une  loi  qui  interdisait,  en  outre,  toutes  les  superstitions  de 
la  magie.  Enfin,  une  ordonnance,  datée  de  l'an  392,  supprima, 
non-seulement  l'immolation  des,  victimes ,  mais  encore  toute 
espèce  d'actes  d'idolâtrie.  —  Les  chrétiens  qui  apostasiaient  et 
retournaient  au  paganisne,  avaient  été  privés  du  droit  de  tester 
et  déclarés  infâmes,  en  391.  —  Les  manichéens  ne  pouvaient  ni 
s'assembler,  ni  rien  recevoir  par  testament  ou  par  donation. 
L'empereur  ordonna  au  préfet  du  prétoire  d'Orient  d'établir  des 
inquisiteurs  pour  les  rechercher.  C'est  la  première  ordonnance 
dans  laquelle  on  trouve  le  nom  d'inquisiteurs  contre  les  héréti- 
ques. —  Une  loi,  adressée  au  comte  d'Orient,  défendit  aux 
ariens,  aux  eunomiens  et  aux  aétiens  de  bâtir  des  églises,  soit 
dans  les  villes ,  soit  dans  les  campagnes.  Il  leur  fut  aussi  or- 
donné de  rendre  sans  délai  toutes  celles  qu'ils  avaient,  aux 
évèques  «  qui ,  faisant  profession  d'admettre  une  seule  divinité 
en  trois  personnes  égales,  seraient  unis  de  communion  avec 
Grégoire  de  Nysse,  Amphiloque  d'Icône,  et  quelques  autres 
prélats  distingués  par  la  pureté  de  leur  foi.  »  — -  Le  concours 
de  l'autorité  séculière,  joint  à  la  puissante  influence  du  génie  et 


(4)  Les  catholiques,  dit  Newman,  furent  désignés  par  le  titre  addi- 
tionnel de  Romains,  du  ive  au  ve  siècle.  [Hist.  du  développement.) 

Cours  d'histoirs.  28 


434 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


!*•</- 


N^f 


des  vertus  des  Pères  de  l'Eglise ,  acheva  de  ruiner  la  cause  do 
l'arianisme  dans  tout  l'empire  romain.  «  Les  nombreuses  divi- 
sions nées  dans  le  parti  arien,  dit  Alzog,  en  préparèrent  la 
ruine.  Elle  fut  accomplie  par  la  victorieuse  milice  des  docteurs 
de  l'Eglise  et  par  l'autorité  de  Théodose.  »  —  L'arianisme,  banni 
de  la  domination  des  Césars,  se  réfugia  parmi  les  barbares, 
Goths ,  Gépides ,  Vandales ,  Lombards ,  qui  environnaient  l'em- 
pire de  tous  côtés  (1). 

Mais  de  l'arianisme  était  née  une  autre  erreur,  qui  n'en  était 
qu'une  conséquence  rigoureuse.  C'est  l'hérésie  des  macédoniens 
contre  la  divinité  du  Saint-Esprit.  «  Quand  même  Arius,  dit 
saint   Liguori,  n'aurait  pas  nié  formellement  la  divinité  du 
Saint-Esprit,  ses  principes  seuls  la  détruisaient.  Il  est  évident 
en  effet  que,  si  le  Fils  n'était  pas  Dieu,  le  Saint-Esprit,  qui 
procède  du  Père  et  du  Fils ,  ne  pouvait  pas  l'être.  —  «  Le  sys- 
tème d' Arius  sur  le  Saint-Esprit  était,  dit  un  autre  auteur 
grave,  moins  étendu  et  moins  arrêté  que  sa  doctrine  sur  le 
Fils ,  mais  il  lui  était  analogue.  Le  Saint-Esprit,  selon  Arius, 
itait  le  plus  bel  ouvrage  du  Fils.  —  Eunomius  baptisait  au  nom 
^u  Père  incréé,  du  Fils  qui  a  été  créé,  et  de  l'Esprit  sanctifiant 
utéé  par  le  Fils  créé.  —  Macédonius,  chef  des  nouveaux  sec- 
oures, était  semi-arien,  et  avait  succédé,  en  342,  à  Eusèbe  de 
remédie,  sur  le  siège  de  Constantinople.  Son  esprit  remuant 
^"obstiné,  qui  aurait,  disent  les  historiens,  sacrifié  l'empire 
Ivexir  soutenir  une  première  démarche ,  même  dans  les  plus  pe- 
5  choses,  remplit  la  capitale  de  troubles,  de  divisions  et 
tes  d'horrible  cruauté,  et  finit  par  indisposer  contre  lui 
i  empereur  Constance  (2).  Son  usurpation  sacrilège  avait  coûté 
e  à  plus  de  trois  mille  catholiques.  Il  fut  déposé,  en  360, 
a  faction  des  ariens  purs,  qui  mit  Eudoxe  à  sa  place ,  en  la 
férant  arbitrairement  du  siège  d'Antioche  qu'il  occupait 
légalement.  Macédonius,  irrité  de  cet  affront,  conçut  une 
violente  contre  ses  ennemis,  sans  rien  perdre  de  celle 
vait  vouée  depuis  longtemps  aux  catholiques.  Alors,  pour 
'treen  opposition  avec  les  uns  et  les  autres,  il  reconnut 


;st.  univers,  de  l'Eglise,  t.  I. 
î  de  saint  Chrys.,  c.  20,  p.  260. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  435 

la  divinité  du  Verbe  que  les  ariens  rejetaient ,  et  nia  la  divinité 
du  Saint-Esprit  que  les  catholiques  reconnaissaient.  Abusant  du 
passage  de  l'Evangile  de  saint  Jean,  où  il  est  dit  de  Jésus- 
Christ  :  «  Que  tout  a  été  fait  par  lui,  et  que  sans  lui  rien  n'a 
été  fait,  »  Macédonius  prétendit  que  le  Saint-Esprit  n'était 
qu'une  simple  créature  du  Fils.  —  Le  macédonianisme,  comme 
on  le  voit,  sortit  d'une  boutade. 

Il  fut  condamné  au  second  concile  général ,  assemblé  à  Cons-  Second  concile 
tantinople,  en  381,  par  les  soins  de  l'empereur  Théodose,  ^SiT 
conformément  aux  vœux  du  pape  Damase ,  et  dans  l'intention  -\ 

de  remédier  aux  différents  maux  de  l'Eglise.  Il  s'y  trouva  cent  °D° a— "°p  e* 
cinquante  évèques  orthodoxes,  dont  les  plus  célèbres  sont  :  An381« 
saint  Mélèce  d'Antioche;  saint  Grégoire  de  Nazianze,  nommé 
ou  confirmé  par  le  concile  même  archevêque  de  Constanti- 
nople  (1);  saint  Cyrille  de  Jérusalem;  saint  Amphiloque  d'Icône; 
saint  Grégoire  de  Nysse  et  saint  Pierre  de  Sébaste.  —  On  y  vit 
trente-six  évoques  macédoniens.  —  Les  premières  séances 
furent  présidées  par  Mélèce  d'Antioche.  Cet  évoque  étant  mort 
au  concile,  la  présidence  fut  déférée  à  saint  Grégoire  de  Na- 
zianze. Grégoire  proposa  de  ne  point  donner  de  successeur  à 
Mélèce ,  afin  que  les  deux  partis  qui  divisaient  l'Eglise  d'An- 
tioche se  réunissent  dans  la  paix  et  l'unité,  sous  la  houlette  de 
Paulin;  mais  la  plupart  des  évoques  furent  d'un  avis  opposé, 
et  élurent  pour  patriarche  d'Antioche  Flavien ,  qui  s'était  cons- 
tamment distingué  par  son  zèle  pour  la  foi.  L'élu  aurait  dû 
refuser,  dit  le  récent  historien  de  saint  Chrysostome.  Un  nuage, 
sans  doute,  obscurcit  sa  vue  et  mit  en  défaut  sa  bonne  foi.  Dans 
sa  proposition ,  saint  Grégoire  avait  mis  une  ardeur  excessive 
et  déployé  plus  d'éloquence  que  d'habileté.  D'autre  part,  le 
parti  de  Paulig,  par  quelques  succès,  avait  froissé  plusieurs 
prélats.  Le  soutenir  de  Mélèce  était  aussi  en  grande  vénération. 
Voilà  ce  qui  amena  le  choix  de  Flavien...  —  Affligé  de  voir  la 
division  de  l'Eglise  d'Antioche  se  perpétuer  par  cette  élection , 

(4)  Jusque-là ,  saint  Grégoire  avait  prêché  et  exercé  le  saint  minis- 
tère à  Constantinoplo ,  dans  une  église  retirée  qu'il  appelait  sa  chère 
Anastasie,  ou  résurrection ,  et  dans  laquelle  il  déploya,  pendant  deux 
ans,  tous  les  riches  trésors  de  son  éloquence.  Il  n'avait  pas  consenti 
jusque-là  à  prendre  le  titre  officiel  d'évèque  de  la  eapitale. 


436  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Grégoire  ne  put  se  résoudre  à  l'approuver.  Ce  désagrément  el 
d'autres  encore  incidemment  survenus,  à  propos  de  sa  propre 
élévation  sur  le  siège  de  Gonstantinople ,  engagèrent  le  saint 
docteur,  qui  avait  toujours  eu  une  répugnance  naturelle  eî 
invincible  pour  toute  espèce  de  discussion ,  à  se  retirer.  Il  pria 
l'empereur  d'approuver  sa  résolution,  et,  avant  de  quitter  son 
siège,  il  fit  dans  l'église  épiscopale,  en  présence  des  Pères,  un 
discours  d'adieu ,  où  il  rendit  compte  de  son  administration  et 
de  sa  doctrine ,  de  la  manière  la  plus  touchante  et  avec  une 
admirable  éloquence. 
Election  Après  la  retraite  de  saint  Grégoire ,  on  s'occupa  de  lui  donner 

de  Nectaire.  ,     .  ,  . 

Recours  un  successeur,  et  le  choix  tomba  sur  un  laïque,  nommé 
a  Rome.  Nectaire ,  vénérable  par  son  âge ,  et  chéri  de  tout  le  monde  à 
cause  de  sa  bienfaisance  et  de  sa  douceur;  mais,  selon  plu- 
sieurs, sans  énergie,  sans  doctrine  et  d'une  nullité  absolue. 
Nectaire  n'était  même  que  catéchumène.  Il  fut  donc  baptisé, 
ordonné  et  élevé  sur  le  siège  de  Constantinople  en  quelques 
jours.  Par  sa  sainteté,  dit  Darras,  Nectaire  se  montra  digne 
d'une  si  rapide  élévation.  —  L'empereur  envoya  une  ambas- 
sade au  pape  Damase  pour  demander  la  confirmation  du  nouvel 
archevêque.  Voici" comme  le  pape  Boniface  Ier  rappelle  ce  fait, 
dans  une  lettre  aux  évoques  d'Illyrie  :  «  Le  prince  Théodose, 
pensant  que  l'ordination  de  Nectaire  était  sans  solidité,  parce 
que  le  Pontife  romain  n'en  avait  point  connaissance,  envoya 
ici  des  officiers  de  sa  cour,  pour  solliciter,  conformément  aux 
règles,  une  lettre  formée  qui  affermit  le  sacerdoce  de  Nectaire, 
quœ  œjus  sacerdolium  roboraret.  »  On  ne  saurait  mieux  prouver 
que  l'institution  des  grands  prélats  d'Orient  avait  lieu,  par 
un  acte  direct  parti  du  Siège  apostolique,  acte  qui  conférait  la 
force,  la  validité,  robur,  à  la  juridiction  du  prélat  élu  (1).  — 

(1)  Il  n'est  pas  besoin  de  dire  que,  dans  l'antiquité,  le  mot  sacerdos 
signifiait  l'évèque,  et  le  mot  sacerdotium  l'épiscopat.  —  Les  lettres 
formées  avaient  pour  but  de  faire  connaître  la  parfaite  orthodoxie  de 
ceux  en  faveur  de  qui  elles  étaient  écrites.  Elles  étaient  revêtues  de 
certains  signes  de  convention,  propres  à  en  garantir  l'authenticité.  Le 
principal  signe  d'authenticité  était  la  tessère,  ou  sceau,  c'est-à-dire, 
l'image  du  poisson ,  emblème  convenu  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ. 
—  Sur  Nectaire,  voir  la  Vie  de  saint  Chrysostome ,  c.  20,  p.  261 .  — 
I).  Guéranger,  Monarchie  pnnt . ,  p.  85.  —  Darras,  t.  Vif,  p.  48. 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  437 

Les  Pères  du  concile  annoncèrent  aussi  au  souverain  Ponlife 
la  promotion  de  Flavien  au  siège  d'Antioche  (l).  II  parait  que 
le  Pape,  sans  l'approuver  directement,  toléra  la  mesure.  On 
aurait  voulu,  à  cause  du  schisme,  que  Flavien  ne  se  fût  pas 
laissé  élire  sans  l'avis  de  Rome.  Saint  Ambroise  dit  à  ce  sujet, 
dans  une  lettre  écrite  en  392  :  «  Tandis  que  nous  recourons  tous 
à  Rome,  le  seul  Flavien,  se  croyant  au-dessus  de  la  loi,  n'y  est 
point  venu.  »  Après  quoi,  il  déclare  que,  pour  lui,  il  n'approu- 
vera «  que  ce  qui  aura  été  ratifié  par  le  Saint-Siège  :  Quod 
Ecclesia  Romana  haud  dubiè  comprobaverit.  »  Saint  Ambroise, 
mieux  informé,  fut  ensuite  moins  sévère  envers  Flavien  (2). 

Le  concile  de  Constantinople  acheva  ses  séances,  et  rendit 
ses  décisions  sous  la  présidence  de  Nectaire.  Le  décret  sur  la 
foi  condamnait  toutes  les  hérésies,  nommément  celles  des  ariens, 
des  eunomiens,  des  semi-ariens,  des  sabelliens,  des  photiniens 
et  des  apollinaristes.  —  On  confirma  expressément  le  Symbole 
deNicée;  mais  on  crut  devoir  y  ajouter  quelques  explications 
et  quelques  développements,  empruntés  textuellement  à  saint 
Epiphane,  à  cause  des  hérésies  qui  s'étaient  élevées  depuis. 
Ainsi ,  au  sujet  de  l'Incarnation  du  Fils  de  Dieu ,  ce  Symbole 
disait  simplement  :  «  Il  est  descendu  des  cieux,  s'est  incarné 
et  fait  homme,  a  souffert,  est  ressuscité  le  troisième  jour,  est 
monté  aux  cieux,  et  viendra  juger  les  vivants  et  les  morts.  » 
Dans  le  Symbole  de  Constantinople,  on  dit  :  «  Il  est  descendu 
des  cieux,  s'est  incarné  par  le  Saint-Esprit  et  de  la  Vierge 
Marie,  et  s'est  fait  homme.  Il  a  été  crucifié  pour  nous  sous 
Ponce-Pilate,  il  a  souffert  et  a  été  enseveli.  Il  est  ressuscité  lo 
troisième  jour,  suivant  les  Ecritures.  Il  est  monté  aux  cieux, 
est  assis  à  la  droite  du  Père,  et  viendra  de  nouveau  dans  sa 
gloire  juger  les  vivants  et  les  morts,  et  son  royaume  n'aura  pas 
de  fin.  »  —  Touchant  la  troisième  personne  de  la  sainte  Trinité. 

(4)  Après  Flavien,  Porphyre,  qui  aspirait  au  siège  d'Antioche  ,  re- 
courut également  à  Rome.  (Trad.  inst.  év.,  tora.  I.) 

(2)  On  voit  par-là  que  M.  Amédée  Thierry  a  écrit  trop  légèrement 
cette  assertion  :  «  Un  décret  synodique  confirma  Paulin  dans  la  pos- 
session du  siège  d'Antioche  et  excommunia  Flavien.  »  (Trad.  inst. 
év.,  tom.  I.  —  Vie  de  saint  Chrys.,  c.  21,  p.  269.  —  Darras,  tom.  X, 
p.  503.) 


438  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

le  Symbole  de  Nicée  portait  seulement  :  «  Nous  croyons  au 
Saint-Esprit.  »  A  Constantinople,  on  ajouta  :  a  Nous  croyons 
au  Saint-Esprit,  qui  est  aussi  Seigneur  et  source  de  vie,  qui 
procède  du  Père,  qui  est  adoré  et  glorifié  conjointement  avec  le 
Père  et  le  Fils ,  et  qui  a  parlé  par  les  Prophètes.  »  —  On  finit 
ainsi  :  «  Nous  croyons  en  une  seule  Eglise,  sainte,  catholique 
et  apostolique.  Nous  confessons  un  seul  baptême  pour  la  rémis- 
sion des  péchés.  Nous  attendons  la  résurrection  des  morts  et  la 
vie  du  siècle  à  venir.  »  —  Le  reste  est  absolument  conforme  au 
Symbole  de  Nicée  (1). 
Canons  Après  les  décrets  dogmatiques ,  le  concile  fit  plusieurs  canons 

disciplinaires    ^e  discipline  dont  il  est  difficile  de  marquer  la  suite,  et  dont 

du  concile  - 

de  quelques-uns  même  sont  attribués  par  certains  auteurs  à  un 

Conitantmopie.  aulre  conciie  qUj  se  tint  l'année  suivante.  —  Le  troisième  de  ces 
canons,  qui  est  le  plus  célèbre,  portait  «  que  l'évèque  de  la  nou- 
velle Rome,  relevant,  dans  le  principe,  de  l'eiarque  d'Héracléo' 
de  Thrace,  aurait  les  honneurs  de  la  primauté  après  celui  de 
l'ancienne  (2).  »  Quoiqu'il  ne  fût  pas  question,  ici,  de  ju  ri  diction] 
proprement  dite,  mais  de  la  simple  primauté  d'honneur,  comme 
le  disent  tous  les  auteurs  (3),  les  évoques  de  Constantinople 
profitèrent,  depuis,  de  cette  attribution,  pour  étendre  leur 
autorité  sur  les  diocèses  du  Pont,  de  l'Asie  Mineure  et  de  la 
Thrace,  qui  relevaient  d'Antioche,  et  même  sur  l'Illyrie  orien- 
tale qui  dépendait  du  patriarcat  d'Occident  (4). 
Ce  décret,  dit  Rohrbacher,  fut  le  commencement  de  la  préten- 


{\)  L'usage  de  réciter  ce  Symbole  à  la  messe  fut  établi  en  Orient  au 
commencement  du  vie  siècle.  —  L'Eglise  d'Espagne  suivit  cet  exemple 
peu  de  temps  après.  —  La  France ,  l'Allemagne  et  le  reste  de  l'Occi- 
dent l'imitèrent  deux  siècles  plus  tard. 

(2)  Ce  rang  appartenait  au  patriarche  d'Alexandrie ,  et ,  après  lui ,  à 
celui  d'Antioche.  Il  est  probable ,  dit  Receveur,  que  ce  canon  fut  fait 
avant  l'arrivée  de  l'évoque  d'Alexandrie ,  et  après  la  mort  de  celui 
d'Antioche. 

(3)  Receveur,  tom.  II.  —  Rohrb.,  tom.  VI.  —  L'Original  grec.  — 
Université  cathol.,  nov.  4842.  —  Tract,  de  l'Egl.  instit.  év.,  tom.  I. 

(4)  L'Eglise  d'Ephèse,  métropole  de  l'Asie  Mineure;  l'Eglise  do 
Césarée  en  Gappadoce ,  métropole  du  Pont  ;  celle  d'Héraclée ,  métro- 
pole de  la  Thrace,  firent  d'abord  partie  du  patriarcat  d'Antioche,  qui, 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  439 

tion  orgueilleuse,  avec  laquelle  les  évoques  de  Constantinople  en- 
treprirent de  faire  la  guerre  à  toutes  les  églises  orientales,  de  les 
soumettre  à  leur  juridiction,  et  d'en  venir  môme  au  point,  plus 
tard,  de  s'arroger  le  titre  superbe  de  patriarches  œcuméniques. 
Aussi,  les  souverains  Pontifes  protestèrent-ils  longtemps  contre 
l'innovation  de  ce  canon,  qui  resta  nul  et  sans  valeur,  et  ne 
reçut  l'approbation  du  Saint-Siège  qu'au  quatrième  concile 
général  de  Latran,  en  1215.  Constantinople  étant  alors  au  pou- 
voir des  Latins,  l'Eglise  n'avait  plus  à  redouter  les  prétentions 
schismatiques  de  l'Orient  (1).  —  Saint  Léon,  saint  Gélase  et 
saint  Grégoire  le  'Grand  assurent  que ,  non-seulement  le  troi- 
sième canon  de  Constantinople  ne  fut  pas  approuvé  d'abord  par 
le  Saint-Siège,  mais  qu'il  ne  fut  pas  même  envoyé  et  commu- 
niqué au  Pape  avec  les  autres;  ce  qui  a  fait  croire  à  plusieurs 
auteurs ,  dit  M.  Jager,  que  ce  décret  n'est  pas  authentique  et 
qu'il  a  été  ajouté  après  le  concile. 

En  général ,  les  canons  disciplinaires  du  concile  de  Constan- 
tinople ne  furent  reçus  dans  l'Eglise  romaine  que  plusieurs 
siècles  après;  mais,  le  décret  dogmatique  fut  aussitôt  confirmé 
par  le  consentement  de  l'Occident  et  du  Saint-Siège  :  ce  qui  fit 
que  ce  concile,  jusque-là  particulier,  devint  œcuménique.  Les 
Occidentaux,  selon  la  remarque  de  la  plupart  des  auteurs,  n'y 
avaient  pas  été  invités,  et  il  n'y  parut  personne  au  nom  du  pape 
Damase  (2).  —  Ecclesia  romana,  dit  saint  Grégoire  le  Grand, 
eosdem  canones  vel  gesta  illius  synodi  hactenus  non  habet  nec 

dans  l'origine,  comprenait  tout  l'Orient.  Peu  à  peu  ces  Eglises  ac- 
quirent, sans  qu'on  sache  exactement  à  quelle  époque,  le  privilège  de 
se  gouverner  elles-mêmes.  Les  difficultés  au  sujet  de  l'élection  des 
évèques  étaient  soumises  au  jugement  du  Siège  apostolique.  {Trad,  1. 

—  Receveur,  tom.  II.) 

(1)  Depuis  lors,  Constantinople  fut  le  premier  patriarcat,  après 
Rome;  mais,  avant  le  xme  siècle,  ce  siège  était  déjà  devenu  patriarcal. 

—  Nectaire,  dit  M.  Jager,  en  avait  comme  projeté  la  construction  au 
concile  de  Constantinople.  — Anatole,  au  concile  de  Chalcédoine,  en 
posa  ia  première  pierre  ;  et  peu  à  peu  les  autres  achevèrent.  Rome 
toléra.  {Concile  de  Capoue,  en  389.  —  Univ.  cath.,  décembre  1842, 
tom.  XIV.  —  Hist.  de  saint  Chrys.,  c.  41,  p.  460;  c.  46,  p.  503.) 

(2)  Ce  concile  nombreux,  dit  Alzog,  fut  élevé  au  rang  de  concile 
œcuménique  par  le  consentement  du  Pape  et  des  évoques  d'Occident. 


440 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Multitude 

de 

«meilM 

jtnrticuliers 

au  ive  siècle. 


accipit.  In  hoc  autem  eamdem  synodum  accepit ,  quod  est  per 
eam  contra  Macedonium  definitum.  —  «  Les  actes  de  Constan- 
tinople  furent  envoyés  au  Pape ,  dit  Photius ,  et  le  bienheureux 
Damase  confirma  de  son  autorité  le  second  concile  œcuménique.  » 
Ce  fut  cette  confirmation,  dit  D.  Guéranger,  qui  le  rendit 
œcuménique.  —  Baronius ,  s'appuyant  sur  des  manuscrits  du 
Vatican  et  de  Sainte-Marie-Majeure,  pense  que  le  concile  de 
Gonstantinople  avait  même  été  convoqué  de  concert  avec  le  pape 
Damase  (1). 

Outre  les  conciles  généraux  de  Nicée  et  de  Gonstantinople,  on 
compte ,  dans  le  ive  siècle ,  près  de  deux  cents  conciles  particu- 
liers. —  Tous  ne  furent  pas  également  utiles.  Plusieurs  même 
furent  assemblés  dans  l'intérêt  de  l'erreur,  par  les  divers  héré- 
tiques :  ils  portent,  à  juste  titre,  le  nom  de  conciliabules.  — 
Quelques-uns  furent  convoqués  sans  nécessité,  ou  despotique- 
ment  dominés  par  la  puissance  séculière.  Ceux-là  augmentaient 
le  mal  au  lieu  de  le  guérir.  Tout  le  monde  sait  que  la  multipli- 
cité des  révisions ,  et  trop  de  condescendance  pour  les  exigences 
des  sectaires  ne  font  que  les  rendre  plus  indociles  et  plus  auda- 
cieux. Aussi  saint  Amphiloque  disait-il,  en  parlant  de  cet  abus, 
qu'au  lieu  de  rassembler  si  souvent  les  évèques,  on  aurait  dû 
faire  exécuter  leurs  décrets  plus  promptement;  et  saint  Grégoire 
de  Nazianze  en  était  si  affligé ,  qu'il  avait  pris  la  résolution  de 
ne  plus  assister  à  aucune  assemblée  d'évèques.  Saint  Martin  s'en 
abstint  les  seize  dernières  années  de  sa  vie.  Saint  Ambroise  par- 
tageait, dans  une  certaine  mesure,  les  idées  de  saint  Martin  et 
de  saint  Grégoire.  —  Mais  en  dehors  de  ces  abus,  les  conciles 
sont  le  nerf  de  la  discipline,  la  sauvegarde  de  la  foi  et  des 
mœurs ,  le  stimulant  de  la  science ,  la  règle  et  le  soutien  de  la 
vertu.  Autant  la  pression  du  pouvoir  temporel  sur  la  tenue  des 
conciles  produit  de  maux ,  autant  les  conciles  assemblés  libre- 
ment, sous  le  souffle  de  l'Esprit  de  Dieu,  amènent  d'heureux 
résultats  pour  la  paix  de  l'Eglise,  l'unité  de  direction  dans  le 
gouvernement  et  l'avantage  spirituel  des  diocèses.  Il  n'est  donc 
pas  étonnant  que  le  siècle  des  saints  docteurs  par  excellence  ait 


(<)  Baronius,  Annal.  —  Univers,  cathol,  décemb.  4842,  tom.  XIV. 
•v  Recev.,  tom.  II.  —  Rohrb,,  tom.  VI.  —  Alzog.,  U  I,  p.  386. 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


4U 


été  aussi  le  siècle  des  conciles.  —  Leur  objet  fut  de  remédier 
aux  maux  des  différentes  églises  désolées  par  l'arianisme,  de 
justifier  et  de  rétablir  les  évèques  injustement  attaqués  et  dépo- 
sés, de  faire  restituer  les  églises  enlevées,  de  réprimer  les  abus, 
d'éteindre  des  schismes  et  des  divisions  locales ,  de  condamner 
des  hérésies  particulières ,  et  de  rappeler  ou  de  fixer  partout  les 
lois  qui  doivent  diriger  la  conduite  des  ministres  de  l'Eglise  et 
régler  tout  son  culte.  —  Nous  avons  déjà  vu  les  règlements  dis- 
ciplinaires de  plusieurs  de  ces  saintes  assemblées.  Voici  les 
principaux  décrets  de  quelques  autres. 

Un  concile,  tenu  à  Laodicée  en  368,  fit  soixante  canons  de 
discipline  célèbres  dans  l'antiquité.  —  On  défendit  d'élever  au 
sacerdoce  les  nouveaux  baptisés,  de  laisser  au  peuple  le  choix 
des  évoques ,  et  d'en  établir  dans  les  bourgs  et  les  villages.  — 
On  défendit  aussi  aux  sous-diacres  et  aux  clercs  inférieurs  de 
toucher  les  vases  sacrés  et  de  porter  l'étole.  —  Il  fut  interdit 
aux  évèques  et  aux  prêtres  de  célébrer  le  saint  sacrifice  dans 
leurs  maisons.  —  D'autres  dispositions  concernent  les  divers 
offices  des  chantres ,  des  exorcistes ,  des  lecteurs  et  des  portiers. 

—  Dans  les  assemblées  de  l'église,  après  le  sermon  de  l'évêque, 
on  devait  faire  les  prières  des  catéchumènes,  puis  celles  des 
pénitents ,  et,  après  la  sortie  de  ces  derniers ,  celles  des  fidèles , 
qui  étaient  suivies  du  baiser  de  paix,  du  saint  sacrifice  et  de  la 
communion.  —  Pendant  le  carême,  on  ne  devait  offrir  le  saint 
sacrifice  et  célébrer  la  mémoire  des  martyrs ,  que  le  samedi  et 
le  dimanche.  —  Il  fut  défendu  à  tous  les  clercs  de  prêter  à  usure 
(avec  intérêt),  d'entrer  dans  les  hôtelleries  et  d'assister  aux 
danses  et  aux  spectacles.  —  On  interdit  aussi  la  danse  à  tous 
les  fidèles.  Ils  ne  devaient  pas  non  plus  communiquer  avec  les 
hérétiques  dans  la  prière,  ni  contracter  des  mariages  avec  eux. 

—  Le  dernier  canon  de  Laodicée  contient  un  catalogue  des 
Livres  saints,  tel  que  nous  l'avons  aujourd'hui,  sauf  les  Livres 
de  Judith,  de  Tobie,  de  la  Sagesse,  de  l'Ecclésiastique,  des 
Machabées  et  de  l'Apocalypse,  dont  l'autorité  était  encore  regar- 
dée comme  douteuse  par  quelques  églises  particulières. 

Un  concile  assemblé  à  Turin,  vers  l'an  397,  fut  chargé  d'exa- 
miner une  difficulté  survenue  entre  les  évèques  de  Vienne  et 
d'Arles ,  qui  se  disputaient  la  primauté.  Mais  les  Pères  s'abs-   De 


Canons 

disciplinaires 

du  eonri!.'1 

de  Laodicée. 


Concile» 

de  Turin 

et  de  Tolède. 


412 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Canon* 
disciplinaires 

de 

trois  conciles 

de 

Carlhage. 

Ans  390.  397, 


tinrent  de  juger  le  fond  de  la  question;  ils  décidèrent  seulement 
que  celui  des  deux  prélats  dont  la  ville  avait  le  rang  de  métro- 
pole civile,  jouirait  des  droits  de  métropolitain  ecclésiastique. 
On  leur  laissa  toutefois  la  liberté  de  partager  le  différend,  et 
d'exercer  d'un  consentement  mutuel  la  juridiction  métropolitaine 
sur  les  églises  les  plus  voisines  de  leur  siège. 

Un  concile  de  Tolède,  tenu  à  la  fin  du  ive  siècle,  excommunia 
le  fidèle ,  qui,  avec  une  femme  légitime,  aurait  une  concubine; 
mais  il  ajoute  que  si  la  concubine  lui  tient  lieu  d'épouse  ,  en 
sorte  qu'il  n'ait  pas  d'autre  femme ,  il  ne  sera  point  exclu  de  la 
communion.  Pour  bien  saisir  cette  décision,  il  faut  savoir  que, 
d'après  les  lois  romaines ,  on  ne  donnait  point  le  titre  d'épouse 
à  la  femme  qui  ne  réunissait  pas  certaines  conditions  de  fortune 
ou  de  naissance.  Elle  était  désignée  sous  le  nom  de  concubine , 
mais  le  défaut  de  ces  conditions  n'empêchait  pas  que  l'union  ne 
fût  approuvée,  et  l'Eglise  la  bénissait,  pourvu  qu'elle  fût 
unique  et  perpétuelle.  —  Dans  le  concile  de  Tolède,  l'évêque  de 
Rome  est  nommé  simplement  et  comme  par  excellence  le  Pape. 
C'est  la  première  fois  qu'on  le  trouve  ainsi  désigné  dans  l'his- 
toire; car  le  nom  de  pape,  qui  signifie  père,  était  alors  commun 
à  tous  les  évoques  et  se  donne  encore  aujourd'hui  aux  prêtres 
dans  l'église  grecque.  —  Saint  Sirice,  nous  l'avons  vu,  com- 
mença la  tradition  universellement  adoptée  parmi  nous,  de 
réserver  ce  nom  aux  seuls  pontifes  de  Rome. 

En  390,  397  et  398,  il  se  tint  trois  conciles  dans  la  ville  de 
Carthage.  —  Le  dernier,  composé  de  deux  cent  quatorze  évo- 
ques, régla  certains  détails  du  cérémonial  des  ordinations.  On  y 
voit  que  les  paroles  prescrites  pour  les  ordres  mineurs  sont 
encore  celles  que  l'évêque  prononce  de  nos  jours.  Un  canon 
enjoint  aux  diacres  de  porter  l'aube  pendant  l'oblation.  C'est  le 
plus  ancien  règlement  où  il  soit  ordonné  d'avoir  des  vêtements 
spécialement  destinés  au  service  divin.  —  Le  second  concile  de 
Carthage  fit  défense  aux  clercs  d'entrer  dans  les  hôtelleries  pour 
boire  ou  manger;  si  ce  n'est  par  nécessité  en  voyageant.  On  y 
dressa  aussi  un  catalogue  des  Livres  saints ,  semblable  en  tout 
point  à  celui  qui  est  aujourd'hui  reçu  dans  l'Eglise.  —  Dans  le 
premier  concile  de  Carthage ,  les  Pères  confirmèrent  selon  l'or- 
donnance des  conciles  précédents,  t  et  comme  étant  d'institu- 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  443 

tion  apostolique,  »  la  loi  de  la  continence  imposée  aux  évoques, 
aux  prêtres  et  aux  diacres.  Ils  défendirent  aux  simples  prêtres, 
«  de  réconcilier  publiquement  les  pénitents,  »  si  ce  n'est  en  dan- 
ger de  mort  et  en  l'absence  de  l'évèque.  Cette  dernière  prescrip- 
tion montre  que  les  évèques  seuls  étaient  ordinairement  chargés 
de  ce  qui  regardait  la  confession  et  la  pénitence  publiques.  Cette 
discipline  était  universelle  en  Occident  (1). 
Il  n'en  était  pas  de  même  en  Orient  :  car  il  y  avait  dans  chaque    Suppression 

.«..'*•«.  ,.  du  Prêtre 

église  un,  et  même  ,  selon  Baronius,  plusieurs  prêtres  peniten-     pénitencier 
ciers  (2),  dont  les  fonctions  étaient  de  recevoir  les  confessions  de  a 

ceux  qui,  après  leur  baptême,  étaient  tombés  dans  des  fautes  êun Orient.6 
considérables,  et  de  décider  quand  il  était  opportun  de  leur  per- 
mettre ou  de  leur  prescrire  un  aveu  public  (3).  —  A  Constan- 
tinople,  une  femme  de  qualité,  ayant  péché  avec  un  diacre,  con- 
fessa d'abord  son  crime  au  pénitencier;  mais  ensuite,  soit  par  un 
ordre  imprudent  de  ce  dernier,  soit  par  un  excès  de  ferveur  qu'il 
n'eut  pas  la  sagesse  d'arrêter,  elle  le  déclara  en  public,  au 
grand  scandale  des  fidèles.  Pour  prévenir  tout  inconvénient  de 
ce  genre ,  le  patriarche  Nectaire  supprima  l'office  de  péniten- 
cier, «  laissant  à  chacun,  dit  Socrate,  la  liberté  de  participer  aux 
saints  mystères ,  selon  le  mouvement  de  sa  conscience.  »  —  La 
plupart  des  Églises  d'Orient  suivirent  l'exemple  de  Constanti- 
nople. 

La  prétendue  Réforme ,  s'emparant  de  ce  fait  et  des  paroles 
de  l'historien  Socrate,  en  a  conclu  que  Nectaire  avait  aboli  toute 
espèce  de  confession;  d'où  il  suit,  selon  elle,  que  cette  pratique 
n'est  pas  d'institution  divine;  car,  si  elle  eût  été  divinement  ins- 
tituée ,  Nectaire  n'aurait  pu  l'abolir,  et  la  mesure  prise  par  ce 
patriarche  n'aurait  pas  été  adoptée  en  Orient  sans  réclamation. 
Mais  la  Réforme  se  trompe  ou  en  impose ,  lorsqu'elle  affirme 
qu'en  supprimant  le  prêtre  pénitencier,  Nectaire  avait  aboli 

(1)  Fleury,  tom.  VI.  —  Bérault,  tom.  II.  —  Receveur,  tom.  II. 

;2)  L'établissement  du  prêtre  pénitencier  avait  commencé  après  la 
persécution  de  Dèce,  vers  l'an  250.  —  Recev.,  tom.  II.  —  Bergier, 
Confession. 

(3)  La  confession  publique  avait  lieu  pour  toutes  les  fautes  publiques 
spécifiées  par  les  canons,  et  quelquefois  môme  pour  les  fautes  secrètes 
dont  on  jugeait  la  manifestation  utile  au  pénitent  et  aux  fidèles. 


AU  cours  d'histoire  eccijèsiastique. 

toute  espèce  de  confession  :  car  le  but  unique  du  prélat  était  de 
prévenir  un  scandale  semblable  à  celui  qui  venait  d'arriver  : 
or,  pour  l'atteindre ,  la  suppression  de  la  seule  confession  pu- 
blique était  nécessaire.  —  D'un  autre  côté,  l'historien  Socrate 
lui-même,  parlant  au  prêtre  Eudémon,  qui  avait  été  dans  cette 
mesure  le  conseiller  de  Nectaire ,  lui  dit  à  ce  sujet  :  «  Si  votre 
conseil  a  été  utile  à  l'Eglise  ou  non  ,  Dieu  le  sait;  mais  je  vois 
que  vous  avez  donné  occasion  aux  fidèles  de  ne  point  se  reprendre 
les  uns  les  autres.  »  Ces  paroles  de  Socrate  n'ont  de  sens  que 
dans  l'hypothèse  de  la  suppression  de  la  confession  publique.  — 
Sozomène,  qui  rapporte  le  même  fait,  affirme  expressément 
dans  son  récit  que  «  la  confession  est  nécessaire  pour  obtenir  le 
pardon  de  ses  fautes ,  et  cependant  il  ne  blâme  pas  Nectaire  de 
la  suppression  qu'il  a  faite;  donc,  selon  lui,  Nectaire  n'avait  pas 
supprimé  toute  espèce  de  confession.  —  Il  faut  remarquer  en- 
core que  cette  suppression  ne  fut  jamais  reprochée  aux  Orien- 
taux par  le  Pape  ni  par  les  évoques  d'Occident.  Plus  tard ,  saint 
Léon  le  Grand  abolit  aussi  l'usage  qui  s'était  établi  en  Cam- 
panie,  de  faire  lire  en  public  les  péchés  qu'on  accusait  en 
secret.  —  Au  reste ,  l'histoire  nous  fournit  une  foule  de  mo- 
numents et  de  faits  qui  attestent  la  vérité  de  l'interprétation 
donnée  ici  à  la  mesure  de  Nectaire.  —  Ainsi ,  les  rituels  des 
Grecs,  et  les  liturgies,  que  Bossuet  appelle  le  principal  ins- 
trument delà  tradition  de  l'Eglise,  ne  parient  plus  dès  lors 
de  confession  publique;  mais  ils  entrent  dans  de  grands  détails 
sur  la  confession  auriculaire  et  secrète,  qui  continuait  de  se 
pratiquer.  Tel  est,  entre  autres,  le  livre  pénitentiel  de  Jean  le 
Jeûneur,  un  des  successeurs  de  Nectaire  sur  !e  siège  de  Cons- 
tantinople,  dans  lequel  on  trouve  tout  le  détail  obligatoire  de  la 
confession ,  de  l'absolution  et  de  la  pénitence  secrètes  (1  ).  —  Saint 
Chrysostome,  successeur  immédiat  de  Nectaire,  parle  aussi, 
nous  le  verrons  bientôt ,  de  la  confession  secrète  et  sacramen- 
telle, comme  étant  toujours  en  vigueur  dans  son  église.  —  Les 
docteurs  du  ve  siècle  affirment  également  que  l'on  continua 
d'exiger  la  confession  des  fidèles.  —  Les  nestoriens  et  les  euthy- 
chiens  qui  se  séparèrent  de  l'Eglise  au  ve  siècle,  emportèrent 

(4)  Rohrb.,  tom.  VU. 


QtJAÎRIÈME  SIÈCLE. 


Uo 


avec  eux,  et  pratiquent  encore  aujourd'hui,  comme  nous,  l'usage 
de  la  confession.  —  Donc ,  puisqu'immédiatement  après  la  sup- 
pression du  pénitencier,  on  trouve  l'usage  de  la  confession  uni- 
versellement répandu  et  pratiqué  dans  l'Eglise ,  ce  n'est  pas 
toute  espèce  de  confession,  mais  seulement  la  confession  pu- 
blique qui  fut  supprimée  par  le  patriarche  de  Constantinople  et 
par  les  évèques  d'Orient  qui  l'imitèrent.  —  «  En  laissant  aux 
fidèles,  selon  la  parole  de  Socrate  (1),  la  liberté  de  participer 
aux  saints  mystères,  d'après  le  mouvement  de  leur  conscience,  » 
on  ne  fit  que  leur  permettre  de  recevoir  l'Eucharistie,  sans  ja- 
mais les  obliger  à  aucune  confession  publique,  ni  même  à  la 
confession  auriculaire  et  secrète,  toutes  les  fois  qu'ils  croyaient 
n'en  avoir  pas  besoin,  comme  on  le  fait  encore  aujourd'hui, 
surtout  pour  la  communion  fréquente.  —  Dans  le  cas  où  la  con- 
fession était  nécessaire,  les  fidèles  durent,  comme  on  le  faisait 
en  Occident,  recourir  aux  évoques  ou  aux  prêtres  désignés  par 
eux  (2). 

Deux  ans  après  le  concile  œcuménique  de  Constantinople, 
l'empereur  Gratien  perdit  la  vie  de  la  manière  la  plus  triste.  Un 
espagnol ,  nommé  Maxime ,  qui  commandait  ses  armées  en  An- 
gleterre, se  révolta  contre  lui  et  passa  dans  les  Gaules.  Gratien 
marcha  contre  le  rebelle  et  le  joignit  à  Paris;  mais,  abandonné 
de  ses  troupes ,  toutes  composées  d'étrangers ,  il  tourna  ses  pas 
vers  l'Italie.  En  arrivant  à  Lyon ,  il  fut  arrêté  et  tué  au  milieu 
d'un  repas,  en  383.  L'Eglise  et  l'Empire,  dit  Bossuet,  pleurè- 
rent ce  bon  prince.  —  L'usurpateur  régna  cinq  ans  dans  les 
Gaules. 

Ce  fut  sous  son  règne,  et  même  principalement  à  sa  cour, 
que  se  vida  la  question  du  priscillianisme.  —  Apportée  d'E- 
gypte en  Espagne  par  un  certain  Marc,  originaire  de  Mem- 
phis,  cette  erreur  n'était,  à  peu  de  chose  près,  que  le  mani- 
chéisme oriental  réchauffé;  car  les  priscillianistes  niaient  la 


Assassinat 

de  l'empereur 

Gratien. 

Maxime , 

usurpateur. 

An  383. 


Erreurs 

des 

priscilliauislei. 


(1)  L'historien  Socrate,  étant  entaché  de  novatianisme ,  est  loin, 
6elon  Baronius  et  Suarez ,  de  mériter  une  confiance  entière  sur  tous 
les  points  qui  touchent  à  la  confession  et  à  la  pénitence. 

(2)  Baronius  ,  Ann.  —  Suarez,  Desacram.  pœ?iit.  —  Fleury,  tora. 
IV.  —  Receveur,  totn.  II.  —  Rohrb.,  tom.  VII. 


416  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Trinité  et  admettaient  deux  principes,  l'un  bon  et  l'autre  mau- 
vais. Le  mauvais  principe  était  l'auteur  du  monde  et  des  corps. 
Partant  de  là,  ces  sectaires  condamnaient  le  mariage,  niaient  la 
réalité  du  corps  de  Jésus-Christ  dans  l'incarnation,  et  mépri- 
saient toutes  les  fêtes  de  l'Eglise  qui  se  rapportent  à  ce  mystère. 
—  Ils  enseignaient  que  les  âmes  étaient  émanées  de  Dieu  et  de 
même  substance  que  lui.  —  Quant  aux  mœurs,  les  priscillia- 
nistes  affectaient  une  grande  austérité ,  s' abstenant  du  mariage , 
de  la  viande  et  du  vin.  Mais  sous  ces  dehors  sévères,  ils  ca- 
chaient les  dérèglements  les  plus  infâmes  que  les  adeptes  ne 
devaient  jamais  révéler,  quelques  mensonges  et  quelques  par- 
jures qu'il  en  dût  coûter.  Voici  leur  devise  à  ce  sujet,  et  dont 
saint  Augustin  nous  a  conservé  la  formule  :  Jure,  parjure-toi, 
mais  garde  le  secret.  —  «  Le  priscillianisme ,  dit  un  historien, 
n'était  que  l'hérésie  des  gnostiques,  moins  toutefois  les  absurdes 
systèmes  de  Valentin;  sous  le  rapport  dogmatique,  il  se  rappro- 
chait davantage  de  la  doctrine  des  manichéens;  pour  la  mora- 
lité, les  priscillianistes  valaient  les  uns  et  les  autres.  »  — 
Mélange  impur  de  manichéisme ,  de  gnosticisme ,  des  plus 
mauvais  éléments,  des  plus  mauvaises  hérésies,  le  priscillia- 
nisme, dit  l'historien  de  saint  Jean  Ghrysostome,  nia  la  Trinité, 
l'Incarnation,  le  libre  arbitre,  autorisa  le  parjure,  condamna  le 
mariage  et  poussa  aux  excès  les  plus  immoraux. 

Priscillien,  espagnol  riche  et  puissant,  disciple  de  Marc  de 
Memphis,  parlant  avec  grâce  et  facilité,  appuya  la  nouvelle  secte 
de  tout  son  crédit,  et  lui  donna  son  nom.  Mais  il  rencontra  dans 
Idace,  évêque  de  Mérida,  et  dans  Ithace,  évèque  de  Sossube, 
deux  adversaires  terribles  qui  le  poursuivirent  à  toute  outrance. 
Ils  se  rendirent,  pour  l'accuser,  à  la  cour  de  Maxime,  et  ils  ne 
cessèrent  leurs  poursuites  qu'après  l'avoir  fait  condamner  à 
mort.  Priscillien  fut  convaincu  de  divers  crimes ,  et  avoua  d'hor- 
ribles obscénités  commises  dans  sa  secte.  —  Saint  Ambroise , 
saint  Augustin,  et  le  pape  saint  Léon  le  Grand  ont  condamné  le 
zèle  outré  des  deux  prélats  espagnols.  —  Saint  Martin,  qui  se 
trouvait  à  la  cour  de  Maxime,  conjura  Idace  et  Ithace  de  se 
désister  de  leurs  poursuites ,  et  supplia  le  prince  de  laisser  la 
vie  aux  accusés;  il  ne  consentit  même  à  communiquer  avec  les 
accusateurs  qu'à  cette  condition.  Ce  qu'il  soutenait  surtout, 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


447 


c'était  l'incompétence  du  juge  séculier  en  matière  de  foi.  On  lui 
promit  tout  ;  mais  à  peine  fut-il  parti  de  Trêves  qu'on  ne  tint 
aucun  compte  de  la  parole  qu'on  lui  avait  donnée.  Le  saint 
thaumaturge  des  Gaules  se  reprocha  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie 
d'avoir  communiqué  avec  Ithace,  et  il  attribuait  à  cette  condes- 
cendance le  moins  de  facilité  qu'il  eut  depuis  à  faire  des  mi- 
racles. —  Saint  Ambroise,  qui  arriva  à  Trêves  quelques  jours 
après  le  départ  de  saint  Martin ,  ne  voulut  avoir  aucun  rapport 
avec  les  évêques  de  la  faction  d'Ithace.  —  Le  concile  de  Turin, 
en  397,  condamna  aussi  la  conduite  des  ithaciens.  —  Les 
erreurs  de  leurs  malheureuses  victimes  furent  anathématisées 
dans  plusieurs  conciles  :  à  Saragosse,  en  381;  à  Bordeaux,  en 
384;  à  Tolède,  vers  l'an  400 ,  etc.  —  On  voit  ici  avec  combien 
de  raison  saint  Augustin  disait  :  «  Dans  l'Eglise  catholique, 
nous  détestons  les  crimes,  mais  nous  avons  pitié  des  hom- 
mes (1).  » 

L'Eglise  eut  encore  à  poursuivre  et  à  condamner,  au  ive  siècle, 
plusieurs  autres  hérésies  particulières  ,  telles  que  celles  de 
Photin,  des  origénistes,  des  anthropomorphites,  des  messa- 
liens,  d'Aérius,  de  Helvidius,  de  Jovinien  et  de  Vigilance.  — 
Photin,  diacre  et  disciple  de  Marcel  d'Ancyre,  et  plus  tard 
évèque  de  Sirmium,  renouvela  l'hérésie  de  Sabellius.  Il  préten- 
dait que  le  Verbe  ou  Logos  n'était  point  une  personne,  mais 
une  vertu  divine  qui  se  manifesta  dans  Jésus.  Jésus  n'était 
qu'un  homme;  Dieu  l'adopta  comme  son  fils  à  cause  de  ses 
vertus  ;  et ,  sa  mission  une  fois  accomplie ,  le  Logos  se  sépara 
de  lui.  —  Les  semi-ariens  condamnèrent  Photin  à  Antioche,  en 
345,  et  les  orthodoxes  à  Milan ,  en  347  ou  349.  —  Il  fut  déposé 
au  premier  synode  de  Sirmium,  en  351.  —  Cette  condamnation 
fut  renouvelée  par  plusieurs  autres  conciles  ,  et  notamment, 
comme  nous  l'avons  vu ,  par  le  concile  général  de  Gonstanti- 
nople. 

On  a  nommé  origénistes  les  hérétiques  qui  s'autorisaient  des 
écrits  d'Origène ,  pour  soutenir  que  Jésus-Christ  n'est  fils  de 
Dieu  que  par  adoption,  que  les  âmes  humaines  ont  existé  avant 
d'être  unies  à  des  corps,  que  les  corps  ne  devaient  pas  ressusci- 


Erreori 
de  Photin"; 


Erreur» 

des 

origOuiste». 


(4)  Saint  Augustin  ,  Epist.  139. 


448 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


d'Aérius , 

4e  Helvidins , 

et  de 

Jovinien. 


ter  et  se  réunir  aux  âmes ,  que  les  tourments  des  damnés  ne 
seront  point  éternels,  et  que  les  démons  mêmes  seront  un  jour 
délivrés  de  leurs  supplices.  Il  faut  encore  compter  au  nombre 
des  erreurs  prêtées  à  Origène  le  symbolisme  absolu  de  l'Ancien 
Testament,  dont  la  parole  devait  toujours  être  interprêtée  dans 
un  sens  allégorique  et  jamais  dans  le  sens  littéral.  —  Quelques 
moines  de  l'Egypte  et  de  la  Palestine  donnèrent  dans  ces 
erreurs ,  les  soutinrent  avec  opiniâtreté ,  et  causèrent  plus  tard , 
comme  nous  le  verrons ,  de  grands  troubles  dans  l'Eglise.  —  Il 
y  eut  des  origénistes  qui  se  contentèrent  de  justifier  Origène, 
en  soutenant  que  les  erreurs  répandues  sous  le  nom  de  ce 
grand  homme  n'étaient  pas  de  lui.  Considéré  sous  ce  dernier 
point  de  vue,  l'origénisme  eut  pour  et  contre  lui  de  grands 
saints  et  d'illustres  docteurs.  Il  fut  combattu  par  saint  Méthode, 
évèque  de  Tyr,  par  saint  Jérôme ,  saint  Epiphane  et  une  foule 
d'autres;  saint  Pamphile,  Jean,  évèque  de  Jérusalem,  et  Rufln, 
le  défendirent.  Saint  Jérôme  et  saint  Epiphane  regardaient  Rufin 
et  Jean  de  Jérusalem  comme  partageant  réellement  les  erreurs 
attribuées  à  Origène.  —  Ce  fut  vers  la  fin  du  rve  siècle  surtout, 
à  la  chute  de  l'arianisme ,  que  la  controverse  sur  l'origénisme 
commença  à  agiter  vivement  les  esprits  avec  plus  ou  moins  de 
confusion. 

Les  anthropomorphites  étaient  en  grande  partie  des  moines 
égyptiens ,  qui  niaient  que  Dieu  fût  un  pur  Esprit.  A  part  ces 
hérétiques  et  les  manichéens ,  tous  les  chrétiens ,  dit  le  savant 
auteur  de  l'Histoire  du  dogw*  catholique  ,  ont  toujours  ouverte- 
ment professé  le  dogme  de  la  simplicité  divine. 

La  secte  impure  des  messaliens  ou  massaliens  professait 
une  espèce  d'illuminisme  grossier  qui  condamnait  le  travail, 
interdisait  toute  autre  occupation  que  la  prière  et  la  mendicité , 
et  prétendait  conduire  à  une  vertu  assez  consommée  pour 
qu'on  pût ,  en  se  livrant  à  tous  les  désordres ,  ne  commettre 
aucun  péché.  —  Nous  avons  vu  ces  grossiers  excès  flétris  par 
saint  Amphiloque. 

Aérius,  prêtre  obscur,  arien  et  d'Arménie,  «  est  noté,  dit 
Bossuet,  dans  les  écrits  des  Pères  pour  avoir  égalé  la  prêtrise  à 
l'épiscopat,  et  avoir  jugé  inutiles  le  jeûne,  les  prières  et  les 
oblations  que  toute  l'Eglise  fait  pour  les  morts.  »  Il  vivait  du 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  449 

temps  de  saint  Epiphane,  qui  le  réfuta.  Ses  sectateurs  ,  n'étant 
admis  dans  aucune  église ,  s'assemblaient  dans  les  bois,  dans 
les  cavernes  ou  en  pleine  campagne. 

Helvidius ,  disciple  de  l'arien  Auxence  et  contemporain  de 
saint  Jérôme  ,  niait  la  perpétuelle  virginité  de  Marie,  et  soute- 
nait qu'elle  avait  eu  plusieurs  enfants  de  saint  Joseph,  après  la 
naissance  de  Jésus-Christ  (1).  Selon  lui,  la  virginité  n'avait 
aucun  avantage  sur  le  mariage. 

Jovinien  ,  moine  de  Milan ,  quitta  son  monastère  et  alla  dog- 
matiser à  Rome.  Ses  sentiments  sur  la  sainte  Vierge  et  sur  la 
virginité  étaient  les  mômes  que  ceux  de  Helvidius.  Il  disait  de 
plus  que  le  corps  du  Sauveur  n'était  pas  réel,  mais  fantastique. 
Il  enseignait  que  le  jeûne  et  les  autres  œuvres  de  pénitence 
n'ont  aucun  mérite.  Une  fois  régénérée  par  le  baptême,  l'âme 
est  sauvée  pour  jamais.  Aussi  saint  Jérôme  et  saint  Augustin , 
qui  combattirent  ses  impiétés,  lui  reprochent-ils  son  luxe,  sa 
mollesse  et  son  goût  pour  le  faste  et  le  plaisir.  Jovinien  fut  con- 
damné à  Rome  par  le  pape  saint  Sirice ,  et  à  Milan  par  saint 
Ambroise,  dans  un  concile  tenu  en  390.  —  Depuis  la  condam- 
nation de  ces  hérétiques,  la  perpétuelle  virginité  de  Marie  est 
de  foi. 

Vigilance,  gaulois  de  naissance  et  d'abord  cabaretier,  aban-  Erreurs 
donna  sa  profession,  fut  élevé  au  sacerdoce,  et  devint  curé  deVi£ilan« 
d'une  petite  paroisse  dans  le  diocèse  de  Barcelone.  «  Mais,  dit 
saint  Jérôme ,  comme  par  un  reste  d'habitude  de  son  ancien  mé- 
tier, où  il  mêlait  l'eau  avec  le  vin,  ce  cabaretier  parvenu  essaya 
d'altérer  la  pureté  de  la  foi  et  d'y  insinuer  la  lie  de  l'hérésie.  » 
Il  combattit  la  virginité  et  la  continence  des  clercs.  Il  voulait  un 
sacerdoce  marié,  un  Christianisme  sans  mortifications,  sans  pra- 
tiques religieuses.  Il  blâmait  l'état  monastique ,  traitait  d'idolâ- 
trie le  culte  rendu  aux  reliques  des  martyrs ,  appelait  pour  cela 
les  catholiques  cendriers  ou  adorateurs  de  cendres,  condamnait 

(\)  Des  sectateurs  d'Apollinaire ,  nommés  antidicomarianites ,  ensei- 
gnèrent la  même  erreur.  —  Il  y  eut,  dans  le  môme  temps,  des  héré- 
tiques tout  opposés,  qui  firent  de  la  sainte  Vierge  une  divinité.  Ils 
s'appelaient  colyridiens.  Saint  Epiphane  les  a  réfutés.  (Hxreses.,  89. > 
.Qu'on  honore  Marie,  dit  le  saint  docteur,  à  la  bonne  heure I  mais 
que  le  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit  «  soient  seuls  adorés  1  » 

Çpb'HS  d'histoïke. 


450  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

l'invocation  des  saints,  et  n'approuvait  pas  l'usage  d'allumer  de» 
cierges  en  plein  jour,  pour  honorer  et  fêter  les  martyrs. 

L'Eglise  entière  condamna  ces  divers  sectaires.  Ses  plus  il- 
lustres docteurs ,  saint  Epiphane ,  saint  Ambroise ,  saint  Augus- 
tin, et  surtout  saint  Jérôme ,  travaillèrent  à  les  réfuter  et  à  les 
confondre.  Ce  dernier  a  pour  jamais  stigmatisé,  dans  l'Eglise  et 
dans  l'histoire ,  les  trois'noms  flétris  de  Helvidius ,  de  Jovinien  et 
de  Vigilance,  et  il  s'est  attiré,  par  là,  toute  la  haine  de  la  pré- 
tendue Réforme.  —  Rosen  Muller  appelle  saint  Jérôme  «  le  plus 
superstitieux  de  tous  les  moines.  »  —  «  Il  n'est  pas  un  seul  doc- 
teur, disait  Luther,  dont  je  sois  plus  l'ennemi  que  de  Jérôme, 
parce  qu'il  ne  parle  que  de  jeûne  et  de  virginité.  »  —  Cette 
haine  a  sa  raison  :  c'est  que ,  obligée ,  sous  peine  de  mort ,  de 
faire  voir  que  sa  doctrine  contre  le  célibat,  le  jeûne,  le  culte  et 
l'invocation  des  saints,  n'est  pas  une  nouveauté,  «  la  Réforme, 
dit  l'auteur  de  l'Essai  sur  l'indifférence ,  s'est  mise  à  fouiller 
avec  une  inquiète  ardeur  les  annales  de  l'hérésie,  et,  ramassant 
dans  cette  fange  des  lambeaux  épars  d'erreur,  elle  s'en  est  cou- 
verte comme  d'un  vêtement  de  gloire.  »  De  là,  son  affection 
pour  les  anciens  hérétiques,  dont  elle  porte  les  haillons,  et  sa 
haine  contre  les  saints  docteurs  qui  les  combattirent.  Mais,  la 
Réforme  ne  fait  pas  attention  que  les  impures  dépouilles  de  quel- 
ques sectaires  oubliés  ne  peuvent  être  la  robe  sans  tache  de 
l'épouse  de  Jésus-Christ ,  et  que ,  en  6'associant  avec  eux  contre 
les  Augustin,  les  Ambroise,  les  Jérôme,  etc.,  elle  attire  sur  elle 
le  double  anathème  de  la  vertu  et  du  génie. 
Mon  Vers  la  fin  du  rve  siècle,  l'Eglise  et  l'Empire  firent  des  pertes 

de  o    bien  douloureuses.   Saint  Grégoire  de  Nazianze  et  saint  Am- 

S.  Gféftoifl       .      ,    "  ° 

*  Naziame.  broise  furent  enlevés  à  l'Eglise ,  et  l'Etat  perdit  les  empereurs 
ses  toits.  Valentinien  II  et  le  grand  Théodose.  —  Saint  Grégoire  de  Na- 
Ai390.  zianze  mourut,  en  391 ,  à  l'âge  de  soixante-deux  ans  environ. 
En  quittant  le  siège  de  Constantinople ,  ce  grand  homme  s'était 
retiré  à  Arianze ,  petite  cité  près  de  sa  ville  natale ,  dans  une 
solitude ,  faisant  partie  du  domaine  paternel ,  où  un  jardin ,  une 
fontaine  et  un  petit  bois  lui  faisaient  goûter  les  plaisirs  inno- 
cents de  la  campagne,  les  seuls  qu'il  se  permit  II  y  passa  les 
dernières  années  de  sa  vie  dans  la  pénitence ,  le  travail ,  les 
veilles,  le  jeune  et  la  prière.  <  Je  vis,  écrivait-il  lui-même,  au 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  451 

milieu  des  rochers  et  des  bêtes  sauvages.  Je  ne  vois  jamais  de  fen 
et  je  ne  me  sers  point  de  chaussure.  Une  simple  tunique  fait  tout 
mon  vêtement.  Je  couche  sur  la  paille  et  je  n'ai  qu'un  sac  pour 
couverture.  Mon  plancher  est  toujours  arrosé  des  larmes  que  je 
répands.  »  Les  dernières  paroles  tracées  par  sa  main  défaillante 
furent  celles-ci  :  «  Pleure,  misérable  pécheur,  c'est  là  ton  seul 
allégement.  »  —  Cet  astre  lumineux  s'était  couché  et  s'éteignit 
dans  des  nuages  d'épreuves  intérieures  et  de  saintes  tristesses. 
Les  principaux  ouvrages  de  cet  illustre  docteur  sont  :  cin- 
quante Discours,  qui  roulent  tantôt  sur  la  morale  et  la  contro- 
verse avec  les  hérétiques ,  tantôt  sur  l'honneur  et  le  culte  que 
nous  devons  aux  saints;  deux  cent  trente-sept  Lettres;  des  Pièces 
de  poésie  au  nombre  de  cent  cinquante-huit,  pièces  qu'on  a  in- 
titulées :  Carmina  cycnea,  soit  à  cause  de  la  douceur  du  style, 
soit  parce  que  le  saint  les  composa  en  grande  partie  sur  la  fin  de 
ses  jours.  On  a  appelé  saint  Grégoire  le  théologien  de  l'Orient, 
dit  M.  Villemain,  il  faudrait  l'appeler  encore  le  poète  du  Chris- 
tianisme oriental.  — De  toutes  les  pratiques  de  l'Eglise,  le  culte 
des  saints  est  celle  qui  brille  le  plus  dans  les  divers  écrits  de 
saint  Grégoire.  Il  rapporte  que  sainte  Justine  demanda  et  ob- 
tint, par  l'intercession  de  la  Mère  de  Dieu,  d'être  délivrée  d'un 
danger  imminent  auquel  sa  pureté  était  exposée.  —  Le  Regina 
cœli,  et  la  prière  qui  le  termine  :  Orapro  nobis  Deum,  ne  sont 
qu'un  abrégé  extrait  du  Christus  patiens,  en  vers,  de  saint  Gré- 
goire. —  Selon  lui ,  les  âmes  des  bienheureux  connaissent  dans 
le  sein  de  la  gloire  ce  qui  nous  concerne.  Il  dit ,  en  parlant  de 
saint  Alhanase,  qu'il  voit  nos  besoins  du  haut  du  ciel,  qu'il 
tend  les  bras  à  ceux  qui  combattent  encore  pour  la  vertu,  et 
qu'il  s'intéresse  d'autant  plus  en  leur  faveur,  qu'il  est  affranchi 
des  liens  du  corps.  Il  conjure  saint  Basile  d'intercéder  dans  le 
ciel  pour  ceux  qu'il  avait  gouvernés  et  aimés  sur  la  terre.  Il 
prie  saint  Cyprien  de  l'assister.  Il  reproche  à  Julien  son  aversion 
pour  les  martyrs  dont  on  célébrait  les  fêtes,  et  le  refus  qu'il 
faisait  d'honorer  leurs  corps ,  qui  chassaient  les  démons  et  gué- 
rissaient  les  malades.  On  voit  que,  de  son  temps,  il  s'opérait 
plusieurs  miracles  par  la  vertu  des  cendres  de  saint  Cyprien  : 
«  Ceux,  dit-il,  qui  l'ont  éprouvé,  l'attestent  hautement  (!).  » 

(4)  Saint  Grégoire  do  Naz.,  Orat.  18,  21.  •    iïpwi  201. 


452  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

—  Tous  ces  passages  et  mille  autres  aussi  incontestables  et 
aussi  clairs  ont  fait  dire  au  protestant  Daillé,  que  saint  Grégoire 
de  Nazianze  avait  beaucoup  contribué,  par  ses  paroles  et  par  ses 
exemples,  à  étendre  et  à  accréditer  le  culte  des  saints.  —  Le 
Enseignement   ministre  Claude,  à  qui  Bossuet  fit  remarquer  que  Daillé  nous 
'et  des"*     accordait,  en  faveur  de  ce  culte,   saint  Grégoire  et  tous  les 
docteurs      Pères  du  ive  siècle,  admit  le  fait  historique  avoué  par  son  con- 
tai ie  cuite     frère ,  et  se  contenta  de  faire  observer  à  l'évèque  de  Meaux  que 
ée» saints.     sajnt  Basile,  saint  Grégoire,  saint  Jérôme,  saint  Ambroise, 
saint  Augustin,  etc.,  n'étaient  que  des  hommes.  —  Kemnilius 
dit  que  «  ce  sont  ces  Pères  qui  ont  introduit  dans  l'Eglise  la 
paille,  la  crasse  et  l'ordure  de  l'invocation  des  saints,  entraînées 
par  le  courant  des  fleuves  d'or  sortis  de  leur  bouche.  »  —  Jurieu 
affirme  que  «  ce  fut  un  esprit  trompeur  qui  abusa  saint  Am- 
broise, et  qui  lui  découvrit  les  reliques  de  saint  Gervais  et  de 
saint  Protais  pour  en  faire  des  idoles;  »  et  saint  Augustin,  selon 
lui ,  «  participe  à  ce  crime ,  puisqu'il  le  rapporte ,  qu'il  le  loue 
et  le  consacre  (1).  » 

Voilà  donc,  de  l'aveu  des  coryphées  du  protestantisme,  l'ido- 
lâtrie du  culte  des  saints  inondant  tout  le  ive  siècle  :  le  siècle  de 
saint  Athanase,  de  saint  Basile,  de  saint  Grégoire,  de  saint 
Ambroise,  de  saint  Augustin,  de  saint  Jérôme,  de  saint  Chry- 
sostome,  etc. !  De  là,  que  de  conséquences  absurdes  à  dévorer  1 
1°  Cette  idolâtrie  si  grossière  et  si  palpable,  ou  ces  hommes 
illustres  ne  la  reconnurent  pas,  et  alors  ils  furent  des  ignorants 
et  des  aveugles;  ou  ils  la  reconnurent  et  néanmoins  la  répandi- 
rent, et  alors  ils  furent  des  imposteurs  et  des  fourbes  :  igno- 
rants ou  fourbes  !  pas  de  milieu.  2°  Ces  immortels  génies  ne 
furent  pas  seulement  les  dépositaires  de  la  foi  des  immenses 
diocèses  qu'ils  gouvernèrent  presque  tous,  mais  ils  étaient  en- 
core les  oracles  de  l'Eglise  entière  ;  on  se  glorifiait  d'avoir  leur 
foi,  et  de  toute  part  on  leur  écrivait  pour  les  consulter.  Dès 
lors,  leur  doctrine  était  conforme  à  la  foi  universelle,  et  par 
conséquent  toute  l'Eglise  aurait  participé  à  leur  idolâtrie.  Jurieu 
l'admet  et  dit  :  «  Nous  ne  sommes  point  étonnés  de  voir  une  si 


(1)  Daillé,  De  Cuit,  relig.  —  Bossuet,  Conf.  avec  Cl.  —  Avert.  aux 
Prof.  —  Scheffmaeher. 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


453 


vieille  idolâtrie  dans  l'Eglise,  cela  a  été  prédit,  il  faut  que  l'ido- 
lâtrie règne  dans  l'Eglise  chrétienne  1260  ans.  »  Mais  le  règne 
de  l'idolâtrie,  c'est  le  règne  de  l'erreur  et  de  l'enfer,  et  faire 
prévaloir  l'enfer  contre  l'Eglise,  c'est  faire  mentir  Jésus-Christ, 
c'est  renverser  sa  divinité.  3°  Enseignée  par  les  Pères  et  par  l'E- 
glise du  iv°  siècle,  l'idolâtrie  du  culte  des  saints  aurait  encore 
pour  elle  l'autorité  des  miracles;  car  saint  Ambroise,  saint  Au- 
gustin, saint  Grégoire  de  Nazianze,  saint  Paulin,  etc.,  en  racon- 
tent d'incontestables,  et  Luther  lui-même  convient  des  effets 
miraculeux  de  l'intercession  des  saints  (1).  —  De  tout  cela  il 
résulte  qu'en  traitant  le  culte  des  saints  d'erreur  et  d'idolâtrie, 
la  prétendue  Réforme  couvre  d'infamie  les  plus  beaux  et  les 
plus  saints  génies  de  la  terre,  renverse  l'E  glise  de  Jésus-Christ, 
détruit  la  divinité  du  Sauveur  et  attaque  la  sainteté  de  Dieu 
même,  qui  aurait  mis,  par  le  miracle,  sa  toute-puissance  au 
service  de  l'erreur  et  de  l'imposture,  etc. 

L'empereur  Valentinien  II  perdit  la  vie,  en  392,  à  l'âge  de 
vingt  ans.  Formé  par  les  avis,  les  instructions  et  les  exemples 
du  grand  Théodose,  ce  jeune  prince  s'efforçait  de  marcher  sur 
ses  traces  et  donnait  les  plus  belles  espérances.  Aussi  le  héros 
le  protégeait-il  comme  son  fils.  En  388,  il  battit  en  Pannonie  et 
fit  périr  le  tyran  Maxime,  qui  l'avait  dépouillé  de  ses  Etats.  Plein 
de  reconnaissance,  Valentinien  redoublait  de  zèle  pour  imiter 
les  vertus  et  la  foi  de  son  bienfaiteur.  —  Profitant  de  sa  jeunesse 
et  des  troubles  de  l'empire,  les  païens  de  Rome  firent  tous  leurs 
efforts  pour  rétablir  les  superstitions  de  l'idolâtrie.  En  384,  Sym- 
maque,  préfet  de  la  ville,  homme  d'une  haute  considéra: ion  n 
d'une  grande  capacité  dans  les  affaires,  mais  profondément  atta- 
ché aux  institutions  païennes,  lui  adressa  une  requête  pour  lui 
demander  le  rétablissement  de  l'autel  de  la  Victoire,  et  pour  lo 
prier  de  rendre  aux  vestales  et  aux  prêtres  des  idoles  leurs 
anciens  revenus.  Tout  fut  inutile.  Soutenu  et  dirigé  par  saint 
Ambroise,  qui  réfuta  les  raisons  de  Symmaque,  Valentinien 
répondit  avec  fermeté  aux  païens  qu'il  ne  pouvait  leur  accorder 
ce  qu'ils  demandaient;  qu'il  aimait  Rome  comme  sa  mère,  mais 
qu'il  devait  obéir  à  Dieu  comme  à  l'auteur  de  son  salut.  —  Ce 


Mort  des 

empereurs 

Valentinien  et 

Théodose. 

Ans  392-395. 


(l)Scheffm.,  9«  Lettre. 


COURS  d'histoire  ecclésïasti 

jeune  prince  fonda  à  Rome  des  écoles  publiques,  avec  des  règle- 
ments pleins  de  sagesse ,  pour  préserver  les  étudiants  de  la  cor- 
ruption à  laquelle  ils  se  livrent  ordinairement.  Sous  la  direction 
de  saint  Ambroise  et  du  grand  Théodose,  Valenlinien  devenait 
chaque  jour  un  prince  plus  accompli ,  quand  il  fut  assassiné,  en 
392,  à  Vienne  dans  les  Gaules,  par  un  de  ses  généraux  nommé 
Arbogaste.  Saint  Ambroise ,  qui  chérissait  tendrement  ce  jeune 
empereur  et  qui  se  rendait  alors  dans  les  Gaules ,  pour  lui  con- 
férer le  baptême,  apprit  en  chemin  la  triste  nouvelle  de  sa  mort. 
Il  en  fut  inconsolable.  —  L'empereur  Théodose  partagea  la 
douleur  du  saint  archevêque ,  et  marcha  contre  le  meurtrier  de 
leur  ami  commun.  Arbogaste  avait  élevé  sur  le  trône  impérial 
un  ancien  professeur  de  belles-lettres,  nommé  Eugène,  qui  ne 
savait  que  discourir.  Il  voulait  régner  lui-même  à  l'ombre  de  ce 
vain  fantôme.  Théodose  les  atteignit  près  d'Aquilée.  Un  miracle 
visible,  ditBossuet,  lui  donna  la  victoire  sur  ces  tyrans  et  sur 
les  faux  dieux  dont  ils  avaient  rétabli  le  culte.  En  effet,  le  comr 
bat  avait  déjà  duré  plusieurs  heures  et  la  victoire  était  incer- 
taine, lorsqu'il  s'éleva  tout  à  coup,  du  sommet  des  Alpes,  un 
vent  impétueux  qui,  soufflant  en  plein  dans  le  visage  des  soldats 
d'Eugène,  les  aveuglait  pardes  tourbillons  de  poussière,  enlevait 
dit  M.  de  Broglie,  les  armes  de  leurs  mains,  et  repoussait  leurs 
traits,  tandis  qu'il  augmentait  la  force  de  ceux  qui  étaient 
lancés  par  les  troupes  de  Théodose.  Cet  incident  décida  du  sort 
de  la  bataille.  Le  poète  Glaudien,  tout  païen  qu'il  était,  avoue 
lui-même  que  le  ciel  combattit  en  faveur  de  l'empereur  chré- 
tien. Eugène  fut  pris  et  eut  la  tète  tranchée,  en  394,  et  Arbo- 
gaste se  tua  de  désespoir. 

Théodose  s'était  préparé  à  cette  guerre  par  le  jeûne ,  la  prière 
et  la  pratique  des  bonnes  œuvres.  Il  s'était  aussi  recommandé 
aux  prières  d'un  pieux  solitaire  de  l'Egypte,  nommé  Jean, 
célèbre  par  sa  sainteté  et  par  ses  miracles.  Le  héros  avait  pris 
les  mêmes  précautions  dans  la  guerre  contre  Maxime.  Chaque 
fois,  le  saint  solitaire  lui  promit  la  victoire.  Il  lui  prédit  aussi 
qu'il  ne  survivrait  pas  longtemps  à  la  dernière.  L'empereur  fut, 
en  effet,  atteint  d'une  hydropisie  de  poitrine  l'année  suivante, 
et  il  expira  à  Milan,  le  17  janvier  395,  âgé  de  cinquante  ans 
seulement,  en  répétant  plusieurs  fois  le  nom  de  saint  Ambroise. 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


455 


Le  saint  prononça  son  oraison  funèbre  au  service  du  quarantième 
jour.  — A  cette  occasion,  il  nous  apprend  que  c'était  la  coutume 
de  célébrer  ainsi  des  offices  pour  les  défunts ,  le  septième  et  le 
quarantième,  ou  bien  le  troisième  et  le  trentième  jour  après  leur 
mort.  —  Chrétiens  et  païens,  tous  se  sont  réunis  pour  faire 
l'éloge  de  l'empereur  Théodose  (1).  Sa  mémoire  a  toujours  été 
en  vénération  dans  l'Eglise.  Les  auteurs  ecclésiastiques  et  les 
conciles  même  le  proposent  comme  le  modèle  des  princes  chré- 
tiens. —  C'est  le  dernier  empereur  qui  ait  possédé  l'empire 
romain  en  entier.  Il  laissa  deux  fils,  Arcade  et  Honorius.  Le 
premier  gouverna  l'Orient  et  le  second  l'Occident,  avec  Milan  ou 
Ravenne  pour  résidence;  mais  ils  furent  loin  de  combler  le  vide 
fait  par  la  mort  de  leur  illustre  père.  Jamais,  au  contraire,  on  ne 
vit  autant  d'impuissance  et  d'incapacité,  quand  il  aurait  fallu 
tant  de  force  et  d'habileté.  Ce  fut  le  règne  du  semi-idiotisme, 
de  l'intrigue,  des  eunuques  inaugurant  le  bas-empire. 

La  perte  de  trois  empereurs,  Gratien  Ier,  Valentinien  II  et 
Théodose,  avait  fait  une  plaie  profonde  au  cœur  de  saint  Ara- 
broise.  Encore  à  la  vigueur  de  l'âge,  mais  épuisé  de  veilles,  de 
mortifications  et  de  travaux,  il  survécut  peu  de  temps  au  dernier 
de  ces  princes.  Saint  Honorât,  évoque  de  Verceil  qui  était  venu 
l'assister  dans  ses  derniers  moments,  lui  donna  le  corps  de 
Jésus-Christ,  la  veille  de  Pâques  de  l'année  395,  et  le  saint 
docteur  expira  aussitôt  après  l'avoir  reçu ,  à  l'âge  de  cinquante- 
sept  ans,  «  emportant  avec  lui ,  dit  Paulin  son  secrétaire,  le  via- 
tique du  salut.  »  —  Le  jour  de  Pâques,  quand  les  saints  mys- 
tères eurent  été  célébrés,  on  transporta  son  corps  à  la  basilique, 
appelée  depuis  Ambrosienne,  où  il  fut  enterré.  Il  y  eut  à  cette 
cérémonie  un  concours  immense,  et  de  tous  côtés  on  jetait  des 
linges  pour  les  faire  toucher  à  ses  restes  précieux. 

Cette  vénération  universelle  pour  ses  reliques  semblait  être 
la  récompense  de  l'honneur  que  lui-même  avait  toujours  rendu 

(i) Le  poète  Claudien,  Symmaque,  Théraistius,  Aurélius  Victor,  etc., 
malgré  leur  attachement  au  paganisme,  exaltent  les  vertus  et  les  bril- 
lantes qualités  de  Théodose.  Zozime  est  le  seul ,  dit  Receveur,  qui  ait 
osé  l'attaquer,  mais  on  voit,  dans  l'invraisemblance  des  reproches 
qu'il  lui  adresse,  les  indices  évidents  d'une  haine  aveugle  et  fanatique 
contre  le  destructeur  des  idoles. 


de 
Amhroise. 


Au  395. 


Dévotion 

de 

S.  Ambroise 

pour 
les  reliques 
des  saints. 


456  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

aux  restes  des  autres  saints;  car,  ayant  découvert  les  tom- 
beaux de  saint  Nazaire  et  de  saint  Gelse,  qui  avaient  souf- 
fert sous  Néron,  et  leurs  corps  se  trouvant  dans  un  état  de 
conservation  si  parfaite,  que  le  sang  paraissait  avoir  été  versé 
le  jour  môme,  saint  Ambroise  le  fit  recueillir  pour  le  distribuer 
dans  tout  son  diocèse.  Il  en  envoya  aussi  à  saint  Paulin ,  évoque 
de  Noie,  et  à  saint  Gaudence,  évèque  de  Bresce.  —  Neuf  ans 
plus  tôt,  il  avait  appris  par  révélation  l'endroit  où  reposaient 
les  reliques  de  saint  Gervais  et  de  saint  Protais.  Dans  la  trans- 
lation solennelle  qu'il  en  fit,  il  s'opéra  un  grand  nombre  de 
miracles.  Le  plus  célèbre  fut  la  guérison  d'un  aveugle,  nommé 
Sévère  ,  connu  de  toute  la  ville.  Cet  infortuné  ayant  fait  toucher 
son  mouchoir  aux  reliques,  l'appliqua  ensuite  sur  ses  yeux  et  se 
trouva  subitement  guéri.  Ce  miracle  eut  lieu  en  présence  d'une 
multitude  innombrable  de  personnes.  Il  est  attesté  par  Paulin, 
dans  la  Vie  de  saint  Ambroise,  et  par  saint  Augustin,  qui  était 
alors  à  Milan.  Saint  Ambroise  le  raconte  lui-même  dans  une 
lettre  à  sainte  Marcelline ,  sa  sœur,  à  qui  il  envoya  aussi  deux 
sermons  qu'il  avait  faits  à  cette  occasion.  Il  parle  dans  ces  dis- 
cours de  plusieurs  autres  miracles  opérés  par  les  mêmes  reli- 
ques. Il  assure  que  des  malades  furent  guéris,  et  des  possédés 
délivrés  du  démon.  Les  ariens ,  ayant  voulu  se  moquer  de  ces 
prodiges,  le  saint  évèque  leur  répondit  par  l'évidence  des  faits, 
et  en  appela  au  témoignage  de  toute  la  ville.  Aussi  l'impératrice 
Justine ,  qui  le  persécutait  alors,  fut-elle  couverte  de  confusion 
et  obligée  de  le  laisser  en  paix.  —  Cave ,  savant  docteur  protes- 
tant, s'exprime  ainsi  sur  ce  sujet  :  «  La  vérité  de  ces  prodiges 
est  suffisamment  prouvée  par  les  témoignages  de  saint  Am- 
broise, de  saint  Augustin  et  de  Paulin,  qui  étaient  tous  sur  les 
lieux.  Ils  s'opérèrent  à  la  face  de  tonte  la  ville.  Je  ne  doute 
point  que  Dieu  ne  les  ait  faits  pour  confondre  l'impiété 
arienne  (1).  » 
caractère  Peu  d'hommes  ont  su,  comme  saint  Ambroise,  allier  en- 
semble l'affection  la  plus  tendre  et  la  fermeté  la  plus  coura- 
geuse, même  à  l'égard  de  leurs  amis.  Il  résista  avec  vigueur  à 
l'impératrice  Justine,  mère  de  Valentinien  II.  Elle  avait  fait 

(i)  Cave,  Vie  de  saint  Ambroise. 


de 
S.  Ambroise 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  457 

nommer,  en  385,  un  évêque  arien  à  Milan,  et  voulait  que  saint 
Ambroise  lui  cédât  une  église.  Le  saint  la  refusa.  Justine 
envoya  des  troupes  pour  le  forcer.  On  tenta  plusieurs  fois  de 
l'enlever  et  même  de  l'assassiner.  Mais  tout  fut  inutile.  Le 
peuple  s'empara  de  toutes  les  églises  et  garda  longtemps  jour 
et  nuit  son  évêque  dans  la  cathédrale,  de  peur  qu'on  ne  le  lui 
ravît  (1).  Enfermé  ainsi  avec  son  troupeau,  le  saint  le  consolait 
par  ses  discours.  Ce  fut  alors  que,  pour  donner  aux  fidèles  une 
sainte  occupation,  il  introduisit  dans  son  église  l'usage  de  la 
psalmodie  alternative,  telle  que  saint  Basile  l'avait  pratiquée  en 
Orient.  Il  se  fit  poète,  et  composa  des  hymnes  pour  la  circons- 
tance. Après  un  an  de  persécution  et  de  vaines  tentatives ,  l'im- 
pératrice fut  obligée  de  céder.  —  Nous  avons  vu  le  saint  et 
intrépide  archevêque  de  Milan  faire  plier  le  grand  Théodose,  et 
le  soumettre  à  la  pénitence  publique  comme  un  simple  fidèle.  — 
D'un  autre  côté,  il  était  le  confident  intime  et  le  directeur  des  trois 
empereurs  Gratien  Ier,  Valentinien  II  et  Théodose.  Il  les  aimait 
comme  ses  enfants  et  il  les  pleura  comme  un  père.  Aussi  ces 
trois  princes  l'appelaient-ils  de  ce  doux  nom.  Valentinien,  avant 
de  mourir,  s'était  écrié  plusieurs  fois,  en  parlant  d'Ambroise  : 
«  Ne  verrai-je  pas  mon  père?  Aurai-je  le  malheur,  ô  mon  père, 
de  ne  plus  vous  revoir?  »  Ambroise  promit  d'offrir  le  saint 
sacrifice  toute  sa  vie  pour  le  repos  de  son  âme.  —  Honoré  de 
tous  les  partis  à  cause  de  ses  belles  et  rares  qualités,  l'affec- 
tueux et  impartial  évêque  exerça  une  sorte  de  tutelle  auprès  des 
trois  empereurs,  et  une  espèce  de  dictature  morale  sur  toute 
l'Italie.  «  Si  nous  perdons  Ambroise,  disait  Stilicon,  c'en  est 
fait  de  l'Italie  f  » 

Le  saint  docteur  a  composé  plusieurs  hymnes  célèbres,  entre 
autres,  Urbs  Jérusalem  beata,  Jam  lucis  orte  sidère,  0  gloriosa 
domina,  et  même  le  Veni,  Creator  Spiritus,  selon  quelques  au- 
teurs. Douze  de  ces  hymnes  ont  pris  place  dans  la  liturgie  Ro- 
maine. —  Il  a  laissé  un  grand  nombre  d'autres  ouvrages  pleins 
de  force ,  de  vivacité  et  d'onction.  Les  uns  sont  des  Gommen- 


(1)  Autour  des  églises  d'alors,  il  y  avait  des  bâtiments  appelés 
sacerdotium,  diaconium,  où  l'on  pouvait  se  procurer  les  choses  né- 
cessaires à  la  vie,  et  môme  des  appartements  pour  la  nuit. 


458  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

taires  ou  des  Traités  sur  l'Ecriture  sainte,  comme  VHexameron 
ou  Traité  sur  les  six  jours  de  la  création ,  et  les  livres  sur  le 
Paradis  terrestre,  sur  Abel,  Gaïn,  Noé  et  l'arche,  Abraham, 
Isaac,  Jacob,  Joseph,  Tobie,  David  et  les  Psaumes,  sur  saint 
Luc,  etc.  Les  autres  roulent  sur  le  dogme  et  la  morale,  comme 
les  traités  de  la  Foi,  du  Saint-Esprit ,  de  V Incarnation  ;  les 
livres  des  Veuves,  des  Vierges,  de  la  Virginité,  des  Sacrements , 
de  la  Pénitence.  — Nous  avons  aussi  du  même  Père  quatre-vingt- 
onze  Lettres.  —  Dans  ses  deux  livres  sur  la  Pénitence,  saint 
Ambroise  montre  qu'on  ne  doit  pas  refuser  l'absolution  aux  pé- 
nitents pour  les  péchés  les  plus  énormes;  mais  il  faut  que  la 
pénitence  soit  sincère.  «  Si  quelqu'un  ,  dit-il  ailleurs,  est  cou- 
pable de  péchés  secrets  (1),  et  qu'il  les  déteste  de  tout  son 
cœur,  je  veux  qu'il  en  espère  le  pardon;  mais  il  doit  le  deman- 
der avec  larmes  et  gémissements;  il  doit  prier  pour  obtenir  l'ab- 
solution. »  —  Dans  un  autre  endroit  du  traité  de  la  Pénitence,  il 
dit  :  «  Voulez-vous  être  justifié,  confessez  votre  crime;  une 
humble  confession  délivre  des  liens  du  péché.  »  Dans  le  Com- 
mentaire sur  le  psaume  cent  dix-huitième,  on  lit  encore  :  «  Celui 
qui  fait  pénitence  de  ses  péchés  n'a  pas  honte  de  les  confesser, 
parce  qu'il  trouve  dans  la  confession  l'espérance  du  salut.  »  — 
Le  saint  docteur  appelait  le  Pape,  le  recteur  de  l'Eglise  univer- 
selle :  totius  Ecclesiœ  Christi  rectorem  (2).  C'est  dans  ses  écrits 
qu'on  trouve  pour  la  première  fois,  chez  les  Latins,  le  nom  de 
Messe  donné  à  la  célébration  des  saints  mystères.  Appelé  primi- 
tivement fraction  du  pain,  —  cène  dominicale,  —  commu- 
nion ,  —  liturgie ,  —  eulogie ,  —  oblation ,  —  mystère ,  le  sa- 
crifice eucharistique  ne  prit  le  nom  de  messe  qu'à  partir  de  la 
fin  du  me  siècle.  Il  se  lit  quatre  fois  déjà  dans  une  Epître  du 
pape  saint  Thélesphore  au  ne  siècle,  —  Missam  facere  cœpi, 
pour  :  Je  commençai  la  messe,  disait  saint  Ambroise. 

Saint  Ambroise  fit  bâtir  plusieurs  églises  à  Milan,  entrb 
autres,  celle  de  la  bienheureuse  Vierge  Marie,  aujourd'hui  de 

(1)  Si  guis  occulta  habens  crimina;  Daillé  prétend  qu'il  faut  lire  : 
Si  quis  multa  habens  crimina;  mais  cette  correction  est  contraire  à 
tous  les  manuscrits.  (Godescard,  Saint  Amb.,  note.) 

(I)  Grotius,  Consult.,  tom.  IV. 


QUATRIÈME   SléCLE.  459 

Saint-Simplicien  ;  celle  de  Saint-Pierre ,  aujourd'hui  de  Saint- 
Nazaire ,  et  celle  de  tous  les  Saints ,  dite  depuis  de  Saint- 
Denys.  —  La  liturgie  appelée  Ambrosienne  reçut  un  nouveau 
lustre  du  saint  archevêque  ;  mais  il  est  prouvé  par  ses  écrits 
mêmes  qu'elle  était  plus  ancienne  que  lui.  —  La  douceur  et  les 
grâces  de  son  style  lui  ont  fait  donner  le  surnom  de  Mellifluus 
doctor  ;  et  l'amabilité  de  son  caractère  le  fit  tendrement  chérir 
de  tous  ceux  qui  l'approchaient.  Aussi  saint  Augustin  s'atta- 
cha-t-il  à  lui  la  première  fois  qu'il  le  vit  :  «  Pouvais-je  faire 
autrement,  dit-il  lui-même,  à  la  vue  d'un  homme  qui  avait  une 
âme  si  belle  et  le  cœur  si  bon?  » 

Deux  choses   contribuèrent  alors    puissamment  à  consoler   Etat  florissant 
l'Eglise  des  grandes  pertes  qu'elle  venait  de  faire  :  les  vertus    .    dela.. 

D  °  r  ^  vie  monastique. 

angéliques  de  ses  enfants  du  désert,  et  les  glorieux  travaux 
d'un  nouveau  et  célèbre  docteur,  saint  Jean  Ghrysostome.  — 
Les  institutions  monastiques  brillaient  en  effet,  à  cette  époque, 
du  plus  vif  éclat.  Des  personnages  illustres,  comme  saint 
Arsène ,  précepteur  de  l'empereur  Arcade ,  et  une  foule  d'au- 
tres, renonçaient  chaque  jour  aux  grandeurs  et  aux  joies  du 
siècle ,  pour  revêtir  la  haire  et  le  cilice.  —  L'Egypte  était  rem- 
plie de  monastères.  Le  désert  de  Nitrie  renfermait  cinq  mille 
moines,  distribués  en  cinquante  maisons,  sous  la  conduite  de 
huit  prêtres.  A  quelques  lieues  de  distance,  le  monastère  de 
Celles  et  celui  du  mont  Phermê  en  contenait  cinq  cents.  Plus 
loin  était  celui  de  Scété,  où  vivait  saint  Arsène.  Quelques-uns 
étaient  près  d'Alexandrie ,  d'autres ,  près  de  Ganope  ;  un  à  Pé- 
luse;  enfin,  près  d'Arsinoé,  l'abbé  Sérapion  gouvernait  environ 
dix  mille  moines.  —  Dans  la  haute  Thébaïde ,  les  communautés 
de  la  congrégation  de  Tabenne  étaient  si  florissantes,  que, 
selon  le  témoignage  de  saint  Jérôme,  on  comptait  quelquefois 
cinquante  mille  moines  réunis  pour  célébrer  la  Pâque.  —  Le 
monastère  fondé  par  la  sœur  de  saint  Pacôme  renfermait  quatre 
tenta  religieuses.  Il  y  avait  plusieurs  autres  monastères  de 
femmes ,  et  on  en  comptait  jusqu'à  douze  près  de  la  ville  d'An- 
tinous. —  La  basse  Thébaïde  était  plus  riche  encore.  Dans  les 
environs  d'Hermopolis ,  était  un  monastère  de  cinq  cents  reli- 
gieux qui  communiaient  tous  les  jours.  Un  saint,  nommé  Isi- 
dore, gouvernait  une  communauté  de  mille  moines,  qui  obser- 


travaux 
et  aumônes 


460  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

vaient  une  clôture  rigoureuse.  Non  loin  d'Antinopolis,  il  y  en 
avait  deux  mille  dont  plusieurs  vivaient  retirés  dans  des  ca- 
vernes. Mais  la  grande  merveille  de  la  basse  Thébaïde  était  la 
ville  d'Oxyrhynque,  aujourd'hui  Behnésé,  où  l'on  comptait  vingt 
mille  religieuses  et  dix  mille  moines ,  ce  qui  formait  plus  de  la 
moitié  de  la  population.  Tous  les  habitants  de  cette  cité  étaient 
des  catholiques  pleins  de  ferveur.  Il  y  avait ,  par  ordre  des  ma- 
gistrats ,  des  hommes  placés  aux  portes  pour  découvrir  les  pau- 
vres et  les  étrangers,  et  on  se  disputait  à  qui  les  logerait  le 
premier  et  les  garderait  le  plus  longtemps. 
Prières ,  Voici  quelques  nouveaux  détails  sur  la  manière  de  vivre  de  tous 

ces  solitaires.  Ils  n'avaient  d'autres  meubles  dans  leurs  cellules 
qu'une  natte  étendue  à  terre  pour  se  coucher,  et  un  paquet  de 
grandes  feuilles  qui  leur  servait  d'oreiller  pendant  la  nuit  et  de 
siège  pendant  le  jour.  Leurs  vêtements  étaient  des  feuilles  de  pal- 
mier cousues,  ou  des  peaux  de  chèvres  et  de  moutons.  Ils  faisaient 
deux  légers  repas,  l'un  vers  les  trois  heures  et  l'autre  le  soir.  Le 
tien  et  le  mien ,  «  cette  froide  parole ,  »  dit  saint  Chrysostome , 
leur  était  inconnue.  Leur  nourriture  ordinaire  était  du  pain,  des 
racines,  des  plantes  sauvages;  l'eau  des  sources  ou  des  fissures  du 
rocher  était  leur  rafraîchissement.  En  certaines  solennités ,  ou  à 
la  réception  des  hôtes,  on  y  ajoutait  ce  qu'ils  appelaient  des  dou- 
ceurs, un  peu  d'huile  et  quelques  fruits.  Gassien,  qui  fut  plu- 
sieurs fois  l'objet  de  ces  petites  fêtes  du  désert ,  dit  que  l'abbé 
Sérène,  un  dimanche,  leur  donna  à  chacun  trois  olives,  cinq 
pois  chiches,  deux  prunes  et  une  figue.  Il  observe  toutefois 
qu'on  ne  prescrivait  pas  les  mêmes  austérités  à  tout  le  monde; 
mais  qu'on  avait  sagement  égard  à  l'âge  et  à  la  force  de  chacun. 
Aux  infirmes,  aux  vieillards,  aux  hommes  trop  jeunes,  aux  tem- 
péraments délicats,  on  concédait  l'usage  des  légumes  frais  et 
d'un  peu  de  vin.  —  Les  solitaires,  en  général ,  n'avaient  pas  de 
prière  en  commun  dans  le  cours  de  la  journée,  si  ce  n'est  le 
samedi  et  le  dimanche,  où  ils  se  réunissaient  à  neuf  heures  pour 
la  célébration  des  saints  mystères  et  la  communion;  les  autres 
jours,  ils  demeuraient  dans  leurs  cellules,  ou  dans  les  cavernes 
des  rochers ,  travaillant  et  priant  continuellement.  Mais  ils  s'as- 
semblaient le  soir  et  pendant  la  nuit,  et  chaque  fois  ils  réci- 
taient douze  psaumes,  auxquels  ils  ajoutaient  deux  leçons  de  ia 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  461 

sainte  Ecriture ,  une  de  l'Ancien ,  et  l'autre  du  Nouveau  Testa- 
ment. Après  l'office,  ils  étudiaient  les  saintes  Ecritures  que  beau- 
coup savaient  par  cœur,  et  plusieurs  copiaient  des  livres  (1).  La 
plus  grande  partie  du  temps  était  employée  au  travail  des  mains, 
qui  consistait  principalement  à  faire  des  nattes  et  des  paniers , 
à  labourer  et  à  cultiver  la  terre.  —  On  mesurait  à  l'amour  du 
travail  le  progrès  dans  la  vertu.  Le  mot  de  saint  Hilarion  à  son 
corps  était  proverbial  au  désert  :  «  Si  tu  ne  veux  pas  travailler, 
»  tu  ne  mangeras  pas,  et  si  tu  manges  présentement,  ce  n'est 
»  que  pour  mieux  travailler.  »  —  Par  ce  moyen,  non-seulement 
ces  moines  subvenaient  à  tous  leurs  besoins,  mais  ils  se  met- 
taient en  état  d'exercer  l'hospitalité  et  de  faire  d'abondantes  au- 
mônes. On  ne  travaillait  pas  seulement  pour  subjuguer  le  corps, 
mais  pour  exercer  la  charité.  Les  solitaires  d'Arsinoé  envoyaient 
des  bateaux  remplis  de  blé  pour  les  pauvres  d'Alexandrie.  Saint 
Augustin  assure  que,  de  son  temps,  partout  où  il  y  avait  des 
indigents ,  les  moines  faisaient  parvenir  des  vaisseaux  chargés 
des  choses  nécessaires  pour  les  secourir.  On  eût  dit  qu'ils  se 
regardaient  comme  les  formiers  des  pauvres;  admirables  fer- 
miers, qui  se  refusaient  tout  à  eux-mêmes,  et,  avec  une  persé- 
vérance héroïque ,  défrichaient  les  déserts ,  fécondaient  les  ro- 
chers pour  créer  des  revenus  à  des  hommes  qui  n'avaient  rien. 
Le  pauvre  était  accueilli  chez  eux  comme  un  ami,  presque 
comme  un  maître,  on  l'entourait  de  soins  affectueux;  on  se  dis- 
putait l'honneur  de  le  servir,  de  préparer  sa  couche,  de  veiller 
près  de  lui  s'il  était  malade.  Les  monastères  étaient  aussi  des 
asiles  pour  l'orphelin,   c  Nous  approuvons,  dit  saint  Basile, 

(4)  Nous  lisons  dans  Pallade  que  les  moines  d'Egypte  ne  se  conten- 
taient pas  de  travailler  à  des  objets  simples  et  grossiers ,  ils  s'adon- 
naient à  toute  espèce  de  travaux.  «  Ces  milliers  d'hommes,  qui,  sortis 
de  toutes  les  classes  et  venus  de  tous  les  pays ,  embrassèrent  la  vie 
solitaire,  durent,  dit  Balmès,  apporter  au  désert  un  trésor  considé- 
rable de  connaissances.  Aussi  y  a-t-il  quelque  fondement  à  conjectu- 
rer qu'une  grande  partie  des  notions  rares  qui  formaient  le  riche  pa- 
trimoine des  Arabes,  au  moment  de  leur  apparition  en  Europe,  n'é- 
ïaiciil  pas  autre  chose  que  des  débris  d'antique  science  recueillis  par 
eux ,  dans  des  pays  autrefois  inondés  d'hommes  venus  de  toutes  les 
régions  et  de  toutes  les  classes  de  la  so^--  »  [Protest,  comp.,  tom. 
II.  —  Vie  de  saint  Chrys.,  c.  5.) 


462  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

»  qu'on  y  reçoive  les  enfants  qui  ont  perdu  leurs  parents...  Il 
»  faut  les  élever  avec  toute  sorte  de  charité ,  comme  les  enfants 
»  de  la  famille  religieuse.  » 
solitaires         Outre  ces  nombreuses  et  saintes  phalanges,  dont  la  vie,  tout 

extraordinaires.  ° 

angéhque  quelle  était,  se  conformait  néanmoins  aux  règles 
ordinaires  de  l'Eglise ,  apparaissaient  de  temps  en  temps  des 
personnages  exceptionnels,  vrai  phénomène  de  la  vie  érémi- 
tique,  âmes  d'élite  que  Dieu  conduisait  par  des  voies  extraordi- 
naires. Ainsi ,  nous  avons  vu  Paul  l'Ermite  qui ,  seul  avec  Dieu 
seul,  vécut  près  de  cent  ans  sans  aucun  rapport  avec  les 
hommes.  —  Au  commencement  du  ve  siècle  parut  sainte  Marie 
d'Egypte,  à  qui  le  Seigneur  fit  expier,  au  fond  des  déserts, 
dix-huit  ans  de  désordres  publics  par  dix-huit  ans  de  pénitence 
et  de  macérations  inconnues  à  tout  autre  qu'à  lui.  Au  bout  de 
ce  temps,  Dieu  lui  envoya,  deux  années  de  suite,  un  saint 
vieillard,  nommé  Zozime,  qui  lui  administra  l'Eucharistie  à 
Pâques.  L'histoire  remarque  que,  durant  sa  longue  épreuve, 
cette  célèbre  pénitente  fut  soutenue  surtout  par  sa  dévotion  à  la 
sainte  Vierge.  —  Vers  le  milieu  du  même  siècle,  on  admira 
saint  Siméon  Stylite,  qui  passa  trente-neuf  ans  en  plein  air,; 
debout  sur  une  haute  colonne,  dans  le  voisinage  d'Antioche, 
et  saint  Daniel  le  Stylite  qui  demeurait  près  de  Constanti- 
nople,  etc.  —  Fruit  d'une  inspiration  particulière,  la  vie  de 
ces  rares  et  illustres  pénitents  était  un  miracle  continuel.  C'était 
aussi  une  grande  leçon  donnée  au  monde,  qui  apprenait  par 
là  à  connaître  la  puissance  de  la  grâce,  avec  le  secours  de 
laquelle  il  n'y  a  pas  de  vertu  que  l'homme  ne  puisse  pratiquer,  ; 
et  pas  de  victoire  qu'il  ne  parvienne  à  remporter  sur  lui-mème.j 
Effets  salutaires  —  «  Rome  païenne,  dit  M.  Aimé  Martin  lui-même,  avait  fait 
dmonasrtiquT  le  monde  matérialiste,  il  fallait  le  dématérialiser,  détruire  l'em- 
sur  la  société ,  pire  du  corps  par  la  mort  des  sens,  spiritualiser  les  âmes  par 
w  iv  siècle.  je  mépr  js  ^  ja  matière ,  arriver  à  la  connaissance  de  Dieu  par 
le  détachement  complet  de  soi-même,  et  à  la  nécessité  d'une  vie 
immortelle  par  les  dégoûts  d'une  vie  terrestre.  Sous  ce  rapport, 
la  vie  d'austérité  et  de  pénitence  fut  favorable  au  genre  hu- 
main  Dès  lors,  il  y  eut  comme  une  révélation  de  nos  véri- 
tables destinées.  L'invisible  fut  plus  puissant  que  le  visible,  et 
le  monde  passa  du  néant  à  l'immortalité.  » 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


463 


L'Eglise,  d'ailleurs,  au  quatrième  siècle,  échappée  aux  per- 
sécutions, qui,  au  moins,  trempaient  les  caractères  et  tenaient 
lésâmes  en  éveil,  traversait  un  grand  péril,  celui  de  voir  s'in- 
troduire dans  son  sein,  à  la  faveur  de  la  paix,  du  repos  et  des  ri- 
chesses, le  plus  redoutable  peut-être  de  ses  ennemis,  la  mollesse 
des  mœurs,  fléau  de  l'esprit  chrétien.  Pour  mesurer  la  grandeur 
de  ce  péril ,  il  faut  regarder  la  décomposition  effrayante  de  la 
société  au  milieu  de  laquelle  vivaient  les  chrétiens.  Cette  décom- 
position atteignait,  au  quatrième  siècle,  en  Orient  et  en  Occi- 
dent, les  dernières  limites.  Le  paganisme,  vaincu  sur  le  ter- 
rain politique,  mais  profondément  enraciné  dans  la  société 
par  les  institutions,  les  lois,  les  mœurs,  semblait  vouloir 
prendre  sa  revanche  contre  le  Christianisme ,  en  lui  infusant 
6a  corruption.  L'empire  s'affaissait  lentement  dans  la  honte  et 
le  mépris,  et  les  Romains  dégénérés  ne  savaient  se  consoler  de 
leur  avilissement  et  de  leur  servitude,  que  par  les  tristes  jouis- 
sances d'un  luxe  effréné  :  luxe  de  décadence,  fatal  aux  arts  non 
moins  qu'aux  mœurs.  Mêlés  aux  païens  par  tous  les  détails 
de  la  vie  publique  et  privée,  les  chrétiens  désormais  en  paix 
se  laissaient  peu  à  peu  envahir  par  les  influences  délétères 
qui  les  enveloppaient.  Il  fallait  un  remède  égal  au  péril.  Dieu 
ne  manqua  pas  à  son  Eglise;  et  les  grandes  créations  monas- 
tiques vinrent  opposer  à  la  corruption  où  s'abîmait  le  vieux 
monde,  les  prodiges  d'austérité  et  de  force  morale  de  la  vie 
et  de  la  perfection  chrétiennes. 

Pendant  que  les  solitaires  poursuivaient  ainsi  l'œuvre  des 
Antoine  et  des  Hilarion ,  celle  des  Athanase ,  des  Basile  et  des 
Grégoire  était  continuée  par  saint  Jean ,  surnommé  Chrysostome 
ou  bouche  d'or.  Au  rapport  de  Baronius  et  de  plusieurs  autres, 
Jean  fut  ainsi  baptisé  dans  une  acclamation  populaire.  Ce  grand 
homme ,  que  l'on  regarde  communément  comme  la  plus  belle 
personnification  ou  le  roi  de  l'éloquence  sacrée,  et  que  le  pape 
saint  Léon,  le  pape  saint  Célestin,  saint  Nil,  saint  Isidore  de 
Péluse ,  saint  Augustin  appellent  à  l'envi  «  un  docteur  éminent , 
l'honneur  du  sacerdoce,  la  colonne  de  l'Eglise,  le  sage  inter- 
prète des  secrets  de  Dieu,  le  flambeau  de  la  vérité,  la  lumière 
du  monde,  »  etc.,  était  né  à  Antioche,  vers  l'an  344.  C'est  la 
date  adoptée  et  préférée  par  le  P.  Stilting.  —  Second,  son  père, 


Commente. 

menls 
deS.  Jean 
Chrysostome.- 


464  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

était  chrétien  et  général  des  troupes,  en  Syrie.  Sa  mère,  An- 
thuse,  demeurée  veuve  à  vingt  ans,  était  si  remarquable  par 
sa  vertu,  que  les  païens  eux-mêmes  ne  pouvaient  se  hisser  de 
l'admirer;  et  l'on  entendit  un  jour  un  célèbre  philosophe 
s'écrier  en  parlant  d'elle  :  «  Quelles  merveilleuses  femmes  il 
y  a  parmi  les  chrétiens  (1)!  »  Jamais  femme,  dit  un  auteur, 
ne  fut  plus  digne  de  porter  le  nom  de  mère.  Chez  elle,  la  piété 
douce  de  la  chrétienne  attendrissait ,  sans  l'affaiblir,  la  virilité 
d'une  âme  romaine.  —  Jean  étudia  l'éloquence,  qui  frayait 
alors  la  route  aux  premières  dignités  de  l'Etat,  sous  Libanius, 
le  plus  illustre  orateur  de  son  siècle.  Ses  progrès  furent  si 
rapides  et  si  surprenants,  qu'il  se  trouva  bientôt  en  état 
d'égaler  et  même  de  surpasser  son  maître.  Aussi  Libanius , 
voulant  donner  une  idée  de  la  merveilleuse  capacité  de  son 
disciple,  lut,  un  jour,  dans  une  assemblée  d'hommes  distin- 
gués, un  discours  que  Jean  avait  composé  à  la  louange  des  em- 
pereurs. Cette  lecture  fut  écoutée  avec  les  plus  grands  applau- 
dissements. Quand  elle  fut  finie,  Libanius  s'écria  :  «  Heureux 
le  panégyriste  d'avoir  eu  de  tels  empereurs  à  louer?  mais  aussi, 
heureux  les  empereurs  d'avoir  régné  dans  un  temps  où  le  monde 
possédait  un  si  rare  trésor!  »  Avant  de  mourir,  comme  ses 
amis  lui  demandaient  lequel  de  ses  disciples  il  voudrait  avoir 
pour  successeur  :  «  Je  nommerais  Jean,  répondit  Libanius, 
si  les  chrétiens  ne  nous  l'eussent  enlevé.  »  Ce  sophiste,  épris 
d'admiration  pour  son  élève,  dit  M.  Villemain,  avait  toujours 
vu  avec  inquiétude  s'élever  près  de  lui  ce  dangereux  adversaire 
de  son  culte  favori.  Mais  il  ne  cessa  jamais  de  louer  et  d'ad- 
mirer son  génie.  »  —  Jean  étudia  la  philosophie  sous  Andra- 
gathius,  personnage  alors  célèbre,  et  il  fournit  cette  carrière 
avec  autant  de  gloire  qu'il  avait  fourni  celle  de  l'éloquence.  A 
vingt  ans ,  il  parut  au  barreau  et  y  plaida  avec  le  plus  extraor- 

(4)  George  d'Alexandrie  a  écrit  que  le  père  et  la  mère  de  saint  Jean 
Chrysostome  étaient  idolâtres,  et  furent  convertis  au  Christianisme 
par  leur  fils,  à  l'époque  de  son  baptême.  C'est  une  erreur.  Chrysos- 
tome était  au  berceau  quand  son  père  mourut.  Lui-même  nous  apprend 
que  sa  mère  était  chrétienne.  Une  sœur  de  son  père ,  Sabinienne ,  fut 
diaconesse  de  l'Eglise  d'Antioche,  et  quant  à  son  père,  Stilting  établit 
suffisamment  qu'il  était  chrétien.  [Vie  de  S.  Jean  Chrys.,  c.  2,  p.  48.) 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  165 

dinaire  succès.  En  un  mot,  si  Jean  Chrysostome  avait  eu  de 
l'ambition,  il  aurait  pu  prétendre  aux  plus  hautes  places  de 
l'empire.  —  Il  eut  bien  un  moment  de  tentation  et  d'écart  : 
avec  les  traditions  de  l'antique  éloquence,  il  avait  puisé  dans 
l'école  païenne  de  Libanius  quelque  chose  des  mœurs  mon- 
daines. Son  imagination  jeune  et  ardente  se  tourna  vers  la 
frivolité;  il  prit  goût  à  la  parure,  à  la  dissipation  et  aux  vanités 
du  siècle.  Il  jouit  de  ses  succès,  se  passionna  pour  le  forum, 
fréquenta  le  théâtre.  Mais,  il  avait  l'esprit  trop  solide  et  le  cœur 
trop  élevé  pour  que  la  séduction  pût  durer  longtemps;  aussi 
revint-il  bientôt,  et  il  ne  chercha  plus  qu'à  se  nourrir  et  à  se 
pénétrer  des  maximes  de  l'Evangile.  La  doctrine  forte  et  sublime 
de  saint  Paul  eut  un  attrait  particulier  pour  lui.  On  assure 
même  qu'en  écrivant,  il  avait  toujours  son  portrait  sous  les 
yeux ,  comme  pour  inspirer  son  génie  de  celui  du  grand  Apôtre. 
Le  peuple  se  plaisait  à  dire  que  saint  Paul  lui-même  visitait 
quelquefois  son  disciple  et  lui  révélait  le  sens  de  ses  écrits. 
Proclus,  son  secrétaire  et  plus  tard  son  successeur,  prétendait 
avoir  vu  le  grand  Apôtre  en  personne,  dans  le  cabinet  du  pon- 
tife. Le  fait  est  que  le  nom  seul  de  Paul  excitait  l'enthousiasme 
de  Chrysostome.  —  Une  chose  que  l'on  admirait  surtout  en  lui, 
était  son  amour  pour  la  vie  retirée  et  le  silence.  Son  extérieur, 
sa  conversation  avaient  quelque  chose  de  grave  et  d'austère. 
Il  poussa  la  défiance  de  lui-même  et  la  modestie  jusqu'à  l'excès. 
On  sentira,  dit  Godescard ,  combien  cette  vertu  dut  lui  coûter 
d'efforts,  si  on  fait  attention  qu'il  alliait  un  grand  sens,  une 
rare  amabilité,  un  caractère  ouvert  et  un  jugement  exquis  à  un 
riche  fonds  de  connaissances,  et  qu'il  possédait  au  suprême 
degré  l'art  de  bien  parler.  —  Il  travaillait  sans  cesse,  jeûnait 
tous  les  jours,  oubliait  souvent  et  rougissait  de  manger,  et 
prenait,  sur  le  plancher  de  sa  chambre,  le  peu  de  sommeil 
qu'il  accordait  à  son  corps  après  de  longues  veilles.  D'autres 
étaient  obligés  de  se  souvenir  pour  lui  qu'il  avait  un  corps. 
Enfin ,  il  embrassa  tous  les  exercices  propres  à  détruire  l'empire 
des  passions. 

Saint  Mélèce,  évèque  d'Antioche,  n'eut  pas  plus  tôt  connu  I 
ïnérilc  de  Chrysostome,  qu'il  résolut  de  l'attacher  à  son  église 
Il  l'allira  donc  auprès  de  lui,  le  garda  trois  ans  dans  sa  maison 

COORfl  bHlSTOlRB.  30 


466  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

avec  deux  prêtres  distingués,  ses  amis,  Plavien  et  Théodore 
de  Tarse,  l'instruisit  lui-même,  et  l'ordonna  lecteur,  puis 
diacre,  à  l'âge  de  trente  ans.  —  Flavien,  successeur  de  Mélèce, 
l'éleva  ensuite  au  sacerdoce ,  en  386 ,  lui  donna  toute  sa  con- 
fiance, et  le  charga  du  soin  d'instruire  son  troupeau.  Jean  fut, 
durant  l'espace  de  douze  ans,  la  main,  l'œil  et  la  bouche  de 
son  évêque.  Il  prêchait  plusieurs  fois  la  semaine,  et  souvent 
plusieurs  fois  le  même  jour.  Le  peuple  d'Antioche,  subjugué 
par  son  éloquence,  ne  se  rassasiait  jamais  de  l'entendre.  Le 
fruit  de  ses  prédications  fut  si  grand,  qu'il  vint  à  bout  de 
déraciner  les  abus  les  plus  invétérés,  et  de  changer  toute  la 
face  d'Antioche.  —  Il  fut  l'ange  consolateur  de  cette  grande 
cité,  au  milieu  de  la  désolation  et  de  la  terreur  qui  suivirent 
la  révolte  de  ses  habitants  contre  l'empereur  Théodose.  Le 
peuple  consterné  n'éprouvait  de  soulagement  qu'à  écouter  son 
illustre  et  saint  prédicateur.  La  maison  de  Dieu  ne  désem- 
plissait pas ,  tandis  que  le  reste  de  la  ville  était  désert.  C'est 
alors  que  Jean  composa  ces  beaux  sermons  que  nous  avons 
encore  au  nombre  de  vingt ,  et  qui  sont  comme  le  chef-d'œuvre 
de  ce  Père, 
s.jean  Jean   était  l'ornement  et  les  délices  d'Antioche  et  de  tout 

r.hrysostomft,    l'Oient,  car  sa  réputation  avait  pénétré  jusqu'aux  extrémités 

archevêque  **'-'••«•  ,         i    •        j  i        , 

de  de  lempire.  Mais  Dieu ,  pour  la  gloire  de  son  nom ,  le  plaça 
constantinopie  gur  un  nouveau  théâtre,  où  il  préparait  à  sa  vertu  d'autres 
An  398.  couronnes  avec  de  grandes  épreuves.  Le  siège  de  Constanti- 
nopie étant  devenu  vacant  par  la  mort  de  Nectaire,  en  397, 
l'empereur  Arcade  résolut  d'y  élever  l'illustre  prédicateur  d'An- 
tioche, à  l'instigation  de  son  chambellan  et  favori  Eutrope, 
dont  la  politique  et  l'ambition  étaient  fières  d'un  pareil  choix. 
Mais,  craignant  tout  à  la  fois  l'opposition  de  cette  ville  et  les 
résistances  de  l'humilité  du  saint,  il  manda  au  comte  d'Orient 
de  l'enlever  par  stratagème.  Le  comte  envoya  prier  saint  Cliry- 
sostome  de  se  rendre  à  son  palais ,  et  lui  exprima  le  désir  de 
visiier  avec  lui  les  tombeaux  des  martyrs,  qui  étaient  hors  de 
l'encèintè  d'Antioche.  On  avait  préparé  et  aposté  des  chariots. 
Jean ,  qui  ne  se  doutait  de  rien ,  consentit  à  la  pieuse  visite.  On 
-'empara  de  sa  personne  et  on  le  conduisit  sans  désemparer  à 
fàfitinople.  La  capitale  fut  ravie  de  posséder  un  si  rare 


QUATRIÈME  SIÈCLE.  467 

trésor,  et  Jean  en  fut  sacré  évèque,  en  398,  par  le  patriarche 
d'Alexandrie,  Théophile,  qui  n'osa  déplaire  au  tout-puissant 
Eutrope ,  quoique  le  choix  de  Chrysostome  contrariât  ses  vues 
ambitieuses.  A  part  le  seul  Théophile,  le  peuple  et  le  clergé  de 
Constantinople  furent  unanimes  dans  leur  vote  comme  dans  leur 
allégresse.  —  Aussitôt  après  son  ordination,  il  envoya  une 
députation  à  Rome  pour  y  porter  ses  lettres  de  communion ,  et 
recevoir  celles  du  souverain  Pontife. 

Inauguré  avec  l'incomparable  Athanase,  le  ive  siècle,  le 
grand  siècle  des  Pères,  vit  ainsi  ses  dernières  années  couron- 
nées de  tout  l'éclat  du  génie  de  saint  Jean  Chrysostome.  —  Nulle 
époque  n'a  commencé,  duré  et  fini  au  milieu  d'autant  de  splen- 
deur et  de  gloire  chrétiennes.  Jamais  le  diadème  de  l'Eglise  ne 
resplendit  de  plus  de  lumière  et  de  sainteté. 


CINQUIÈME    SIÈCLE, 


Zèle  Élevé  sur  le  siège  de  la  capitale  de  l'Orient ,  saint  Jean  Cnry- 

ttmwiom     sostome  trouva  devant  lui  un  vaste  champ  ouvert  à  son  zèle. 

pour  Cette  grande  Eglise  ,  comme  nous  l'avons  vu,  avait  eu  pendant 
Ls^b™!  quarante  ans  des  pasteurs  ariens.  Saint  Grégoire  de  Nazianze , 
ne  l'ayant  gouvernée  que  trois  ans,  n'avait  pas  eu  le  temps  d.- 
remédier  au  mal;  et  Nectaire,  son  successeur,  prélat  faible  et 
âgé,  n'eut  ni  le  temps,  non  plus,  ni  la  vigueur  nécessaire  pour 
lutter  contre  les  abus.  Jean  les  attaqua  de  ^suite  avec  force.  Il 
commença  par  réformer  le  clergé;  il  exigea  la  science,  et  plus 
encore  la  vertu  et  le  dévouement.  Il  donna  lui-même  l'exemple, 
en  menant  une  vie  laborieuse,  pauvre  et  mortifiée.  —  De  la  ré- 
forme du  clergé,  il  passa  à  celle  du  peuple.  La  guerre  qu'il  fit 
aux  abus  et  aux  vices  fut  une  guerre  sans  relâche.  Il  prêchait 
régulièrement  trois  fois  par  semaine ,  et  de  temps  en  temps  les 
sept  jours  de  suite.  Il  exhortait  les  hommes,  occupés  pendant  le 
jour,  à  assister  aux  offices  de  la  nuit;  et  les  femmes,  pendant  ce 
temps-là,  devaient  prier  dans  leurs  maisons  et  faire  prier  leurs 
enfants.  La  vivacité  du  zèle,  dans  saint  Jean  Chrysostome,  s'al- 
liait à  toute  la  tendresse  de  la  charité,  t  Ce  n'est  point  par  la 
contrainte  et  la  violence,  disait-il,  que  l'on  doit  détruire  le  mal 
et  l'erreur,  c'est  par  la  persuasion,  l'instruction  et  la  charité, 
que  l'on  peut  sauver  tous  les  hommes.  »  —  Il  n'épargnait  ni 
soin»  ni  travaux  pour  soulager  toutes  les  misères  de  son  peuple. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  469 

Ses  revenus  étaient  employés  aux  besoins  des  pauvres.  Dans  une 
grande  disette,  il  vendit  une  partie  des  vases  sacrés.  Il  fit  bâtir  plu- 
sieurs hôpitaux,  dont  l'un  était  auprès  de  son  église.  Enfin,  ses 
aumônes  furent,  si  abondantes,  qu'elles  lui  méritèrent  le  surnom 
de  Jean  l'Aumônier.  Son  nom  est  ainsi  synonyme  de  la  charité 
aussi  bien  que  de  l'éloquence.  Ces  deux  sublimes  dons  lui  va- 
lurent les  plus  beaux  triomphes.  Tout  infatigable  qu'il  se  mon- 
trait à  instruire  ,  ses  auditeurs  se  lassaient  encore  moins  de  l'en- 
tendre. Dans  la  ville  la  plus  passionnée  pour  les  spectacles ,  on 
abandonnait  le  théâtre  et  le  cirque  pour  accourir  à  l'église.  La 
foule,  soit  des  fidèles,  soit  des  hérétiques  et  des  païens,  était  si 
nombreuse,  que  le  saint  fut  obligé  de  quitter  le  fond  du  sanc- 
tuaire et  de  se  placer  au  centre  de  l'église  pour  être  entendu  de 
tous.  Les  acclamations  et  l'enthousiasme  des  auditeurs  écla- 
taient souvent  malgré  lui.  Il  se  fit  une  multitude  innombrable 
de  conversions;  les  jurements  furent  bannis  de  Gonstantinople , 
et  cette  grande  cité  reprit  une  face  nouvelle. 

Le  zèle  de  saint  Jean  Ghrysostome  ne  se  borna  point  à  son 
diocèse.  De  concert  avec  Théophile,  patriarche  d'Alexandrie,  il 
travailla  à  éteindre  le  schisme  d'Antioche,  et  ils  y  réussirent , 
en  obtenant  du  Pape  des  lettres  de  communion  pour  Flavien.  — 
Ayant  appris  que  des  Scythes  nomades,  alors  établis  sur  les 
bords  du  Danube,  désiraient  s'instruire  de  la  religion,  il  leur 
envoya  des  hommes  apostoliques,  dont  la  mission  eut  le  plus 
grand  succès.  —  En  400,  il  fut  appelé  comme  médiateur  par  les 
évoques  de  l'Asie  Mineure,  pour  remédier  aux  maux  de  leurs 
églises  et  terminer  de  graves  difficultés  survenues  entre  eux. 
Il  se  transporta  sur  les  lieux,  tint  plusieurs  synodes,  déposa 
quelques  évèques  simoniaques,  et  mit  à  leur  place  des  hommes 
d'une  renommée  sans  tache,  pieux,  savants,  dévoués  et  dignes 
d'être  ses  disciples  et  ses  amis.  Mais  rien  ne  fut  fait  qu'avec  le 
concile  de  la  province,  composé  de  plus  de  soixante-dix  évèques, 
et  selon  les  prescriptions  canoniques  (1). 

(1)  Ici,  la  critique  moderne  a  prêté  à  saint  Jean  Chrysostome  un 
véritable  délire  d'omnipotence  et  de  despotisme  épiscopal.  Selon  M. 
A.  Thierry,  Jean  aurait  traversé  les  diocèses  comme  une  tempête, 
jugeant,  cassant,  remplaçant  les  évèques,  sans  mandat,  sans  pou- 
voir, par  pur  caprice,  à  tort  et  à  travers...  mais  l'histoire  véri- 


470 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Persécution 

contre 

S.  Jean 

Chrysostoroe. 

An  400. 


Cependant,  comme  on  n'attaque  jamais  impunément  les  vices 
et  les  passions,  saint  Jean  Chrysostome  eut  de  nombreux  enne- 
mis, à  la  cour  surtout  et  même  dans  le  clergé.  A  la  cour,  il  eut 
contre  lui  l'eunuque  Eutrope,  favori  de  l'empereur,  *  dominant 
ce  prince,  dit  Zozime,  comme  on  domine  une  bête,  »  et  Gainas, 
commandant  des  Goths  attachés  au  service  de  l'empire.  —  Le 
premier,  esclave  parvenu ,  monstre  de  bassesse ,  d'une  ambition 
démesurée  et  d'une  avarice  insatiable,  couvert  de  crimes,  ne 
pouvait  supporter  les  remontrances  de  Chrysostome;  mais  son 
orgueil  l'ayant  perdu ,  il  fut  obligé ,  pour  échapper  à  ses  enne- 
mis, de  se  réfugier  dans  la  cathédrale  du  saint  archevêque,  qui 
le  consola  et  le  protégea  dans  son  malheur,  sans  le  rendre  re- 
connaissant. —  Le  second,  barbare  insolent  et  hérétique,  voulut 
enlever  une  église  aux  catholiques  pour  la  donner  aux  ariens. 
Le  saint  fut  inébranlable,  et  Gainas  échoua.  Les  ariens,  qui  ne 
pouvaient  tenir  leurs  assemblées  dans  l'intérieur  de  la  ville,  en 
furent  vivement  irrités.  —  L'impératrice  Eudoxie,  dont  l'ava- 
rice, les  injustices  et  les  rapines  ne  connaissaient  point  de 
bornes,  au  rapport  de  l'historien  Zozime,  se  déclara  aussi  contre 
saint  Chrysostome,  et  fut,  dit  Godescard,  le  mobile  secret  de 
tous  les  complots  qui  se  tramèrent  contre  lui.  —  Elle  était  tille 
d'un  barbare  parvenu ,  et  vendue  à  l'eunuque  Eutrope  à  qui 
elle  devait  son  élévation  et  sa  fortune.  On  reconnaissait  le  maître 
dans  l'élève.  Elle  mêlait  la  ruse  à  la  violence;  chacun  de  ses 
sourires  cachait  une  trahison.  Légère,  hautaine,  voluptueuse, 


table  et  consciencieuse  renverse  tout  cet  échafaudage  de  mensonges , 
entassés  comme  à  plaisir,  et  dans  l'espoir,  sans  doute ,  qu'il  en  reste 
toujours  quelque  chose.  Au  lieu  d'un  tyran  promenant  les  injustices, 
les  violences  et  la  terreur  dans  les  églises ,  elle  nous  montre  un  saint 
plein  de  sagesse  et  de  mansuétude,  appelé  partout  par  le  peuple,  les 
magistrats  et  les  églises  en  souffrance,  se  conformant  scrupuleusement 
aux  règles  canoniques ,  ne  faisant  rien  qu'avec  le  concile  de  toute  la 
province,  et  remplissant  tout  du  parfum  de  la  plus  haute  sainteté. 
Parlant  de  cette  mission  du  saint  archevêque,  Théodoret,  témoin 
oculaire,  dit  :  «  L'antique  Ephèse  vit  ce  nouveau  Jean,  et  elle  crut 
que  le  disciple  bien-aimé  du  Sauveur  était  ressuscité  pour  entrer  une 
seconde  fois  dans  ses  murs.  »  {Hist.  de  saint  Jean  Chrys&st.,  c.  30,  p. 
354-358;  c.  35,  p.  411.  —  Hist.  de  VEgl.,  par  Darras,  t.  II,  p.  400- 
4*4.) 


CINQUIÈME   SIÈCLE.  471 

sans  probité,  sans  cœur  et  sans  portée  d'esprit,  elle  n'aimait 
dans  le  pouvoir,  que  l'instrument  de  ses  convoitises,  l'argent,  le 
plaisir  et  la  vengeance.  «  C'était,  dit  l'historien  de  saint  Chry- 
»  sostome,  la  concussion  en  diadème;  elle  eût,  pour  de  l'argent, 
»  vendu  l'empereur,  et  elle  vendit  plusieurs  fois  son  nom.  » 
Une  femme  de  cette  espèce  devait  haïr  Chrysostome ,  l'incorrup- 
tible ennemi  des  vices  qu'elle  adorait. 

Dans  le  clergé ,  les  principaux  ennemis  de  Jean  fureHt  An-     condiiabnie 
tiochus  de  Ptolémaïs,  Sévérien  évèque  de  Gabales  en  Syrie,    condamnation 
Acace  de  Bérée,  etc.,  pontifes  sans  foi,  sans  conscience,  vils      eti-œdi 
courtisans,  complètement  vendus  à  l'impératrice  Eudoxie,  et       s.  Jean 
surtout  Théophile,  patriarche  d'Alexandrie.  Ce  dernier,  que  les    Chrysostome. 
anciens  auteurs  nous  peignent  comme  un  homme  vain,  jaloux  ,       An403. 
dissimulé,  impérieux,  avide  de  domination  et  d'argent,  coupable 
d'attentats  aussi  cruels  que  scandaleux,  vrai   scélérat  durant 
une  partie  de  sa  vie,  aurait  voulu,  sur  le  siège  de  Constanti- 
nople,  un  évèque  dévoué  à  ses  intérêts,  ou  du  moins  incapable 
de  contre-balancer  son  influence.  L'élection  et  le  mérite  de  saint 
Chrysostome  avaient  vivement  excité  sa  jalousie.  —  Ce  qui 
acheva  de  l'irriter,  c'est  que  le  saint  refusa  de  condamner 
quatre  religieux  de  Nitrie,  Dioscore,  Ammonius,  Eusèbe,  et 
Eutyme,    vieillards  vénérables,  frères  selon  la  nature  et  la 
grâce,  tous  quatre  d'une  taille  majestueuse,  et  connus  pour  cela, 
dans  l'histoire  sous  le  nom  de  grands  frères,  que  Théophile 
avait  indignement  maltraités  ,  en  les  frappant  au  cou  et  au 
visage  jusqu'au  sang,  et  qu'il  accusait  d'origénisme  (1).  Selon 
Pallade,  ils  n'en  étaient  que  légèrement  soupçonnés;  selon  saint 
Jérôme,  au  contraire,  ils  en  étaient  véritablement  coupables.  — 
Quoi  qu'il  en  soit,  saint  Chrysostome  ne  communiqua  avec  ces 
religieux  qu'après  une  information  juridique  et  une  condamna- 


ur  1rs  ennemis  de  saint  Chrysostome,  voir  sa  Vie,  par  M.  Mar- 
tin d'Agde,  c.  33.  —  La  critique  moderne ,  encore  en  la  personne  de 
M.  A.  Thierry,  a  voulu  tracer  un  odieux  portrait  du  caractère  de  saint 
Jean  Chrysostome  ;  mais  elle  n'a  réussi  qu'à  entasser  des  erreurs,  que 
68  dates  les  plus  authentiques  et  les  faits  les  mieux  constatés  ren- 
versent toutes  de  la  manière  la  plus  humiliante  pour  le  faussaire 
historique.  Il  y  a,  de  sa  part,  une  ignorance  honteuse  ou  une  insigne 
mauvaise  foi,  pas  de  milieu,  à  vouloir  ûétrir  la  plus  grande  mé- 


47Î  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE.' 

tion  signée  par  eux  des  erreurs  qu'on  leur  imputait.  Théophile, 
vivement  piqué,  se  plaignit  de  tous  côtés  de  l'archevêque  de 
Constantinople.  Il  prévint  fortement  contre  lui  saint  Epiphane, 
et  finit  par  lier  partie  avec  l'impératrice  Eudoxie,  qui  avait 
résolu  de  le  faire  déposer.  Entre  eux  deux,  ils  firent  échouer 
la  tenue  d'un  concile  que  le  pape  Innocent  avait  réclamé  pour 
juger  canoniquement  la  conduite  criminelle  de  Théophile,  qui 
lui  avait  été  déférée  par  des  évêques  d'Egypte.  —  Après  ce 
nouvel  attentat,  Théophile,  qui  n'était  pas  fourbe  à  demi,  vint 
à  Constantinople ,  accompagné  de  trente  prélats  égyptiens  qui 
lui  étaient  dévoués.  Il  refusa  de  voir  saint  Ghrysostome,  con- 
voqua au  faubourg  de  Ghalcédoine,  dans  le  quartier  dit  du  Chêne, 
les  évêques,  les  prêtres  et  les  diacres  mécontents,  somma  le 
saint  de  comparaître,  et,  sur  son  refus,  lança  contre  lui  une 
excommunication  nulle  de  plein  droit,  dérision  impie  de  la 
justice  et  des  canons;  car,  sur  trente-six  prélats  qui  compo- 
saient le  conciliabule  du  Chêne ,  vingt-neuf  ou  trente  étaient 
d'Egypte.  Chrysostome  en  avait  plus  de  quarante  de  sa  pro- 
vince autour  de  lui.  — Parlant  de  ce  conciliabule  du  Chêne,  qui 
réunit  en  tout  quarante-cinq  suffrages ,  tant  d' évoques  que  de 
prêtres,  saint  Nil  dit  :  «  On  ne  verra  jamais  une  pareille  réu- 
»  nion  de  pasteurs  dépravés,  d'artisans  de  mensonges,  d'hommes 
»  de  pestilence,  mus  par  une  jalousie  infernale,  dominés  par 
»  l'esprit  de  Satan,  foulant  aux  pieds  la  crainte  de  Dieu,  le 
»  respect  des  saints  canons  et  le  droit  sacré  de  l'innocence.  »  — 
Trompé  par  l'infernale  diplomatie  de  Théophile,  le  faible  em- 
pereur Arcade  crut  à  la  calomnie  et  exila  le  saint  archevêque; 
mais,  la  nuit  suivante,  un  violent  tremblement  de  terre,  dont  les 
secousses  ébranlèrent  le  palais  Impérial,  jeta  la  terreur  dans 
l'âme  de  ses  ennemis.  Eudoxie,  pleine  d'effroi ,  demanda  elle- 


moire  de  l'antiquité  ecclésiastique,  où  le  génie  et  la  vertu  brillent  de 
leur  plus  magnifique  éclat.  Ce  ne  sont  pas  quelques  locutions  em- 
pruntées au  vocabulaire  moderne  comme  :  prêtre  de  province,  moine 
exalté,  à  peine  sorti  des  bancs  de  l'école,  etc.,  qui  peuvent  jeter  des 
ombres  sur  cette  radieuse  et  immortelle  figure ,  dont  la  devise  était  : 
Souffrir  et  ne  faire  souffrir  personne.  —  Après  de  pareils  écarts,  on  a 
droit,  conclut  M.  Darras,  de  mépriser  la  critique  moderne.  (Hist.,  de 
VEgl.,  t.  II,  p.  293-356.) 


Jren 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  473 

même  le  rappel  du  saint,  et  lui  écrivit  une  lettre  de  repenlir. 
i  Nous  n'avons  plus  d'empire,  s'écria-t-elle,  si  Jean  n'est  rap- 
pelé. »  Le  retour  du  pasteur  fut  un  véritable  triomphe  pour  le 
troupeau.  On  alla  au-devant  de  lui  avec  des  flambeaux,  et  le 
peuple  le  porta  sur  son  siège,  au  chant  des  cantiques  et  au  milieu 
des  transports  de  la  plus  vive  allégresse.  — Plus  de  soixante  pré- 
lats, accourus  du  Pont,  de  laThrace,  de  l'Arabie,  déclarèrent  l'as- 
semblée du  Chêne,  ©omposée  de  prélats  étrangers  à  la  province, 
illégale,  sans  autorité ,  cassèrent  et  annulèrent  tout  Ce  qu'elle 
avait  fait. 

Le  calme  cependant  ne  fut  pas  de  longue  durée.  Ce  ne  fut 
qu'une  halte  entre  deux  tempêtes.  Deux  mois  après  la  rentrée 
du  saint  archevêque,  on  érigea,  devant  l'église  de  Sainte-Sophie,  etaïMsiome. 
une  statue  d'argent  en  l'honneur  de  l'impératrice.  Il  y  eut  à  Ans  m -wi. 
cette  occasion  des  réjouissances  publiques,  des  danses  païennes, 
des  cérémonies  aussi  impies  qu'extravagantes,  qui  troublèrent 
le  service  divin.  Jean  ,  craignant  qu'on  ne  prit  son  silence  pour 
une  approbation,  se  plaignit  d'abord  respectueusement  et  adressa 
de  sages  remontrances  ;  mais  n'ayant  pas  été  écouté ,  il  s'éleva 
avec  force  contre  de  tels  abus  (1).  L'impératrice  se  crut  ou- 
tragée ,  et  ne  pensa  plus  qu'aux  moyens  de  satisfaire  sa  ven- 
geance. Elle  fit  assembler  contre  le  saint  un  nouveau  concilia- 
bule, continuation  de  celui  du  Chêne.  Chrysostome  fut  condamné, 
chassé  brutalement  de  son  église,  et  envoyé  en  exil ,  en  404,  à 
Cucuse,  dans  une  gorge  du  Mont  Taurus.  —  L'exil  n'inter- 
rompit point  ses  travaux  apostoliques.  Il  instruisit  les  peuples 
des  pays  où  il  était;  il  s'occupait  de  la  conversion  des  barbares, 
assistait  les  pauvres  et  rachetait  les   captifs.  —  Pendant   ce 

(\)  On  lit  dans  Socrate  et  dans  Sozomène  que  saint  Chrysostome 
prêcha  en  cette  circonstance,  contre  l'impératrice,  un  sermon  qui  com- 
mençait par  ces  mots  :  Hérodiade  est  encore  furieuse  et  demande  une 
seconde  fois  la  tète  de  Jean...  Le  P.  de  Montfaucon  soutient  que  c'est 
une  calomnie  publiée  par  les  ennemis  du  saint,  et  il  prouve  que  le  dis- 
cours en  question  est  manifestement  supposé.  Nous  n'avon3  aucune 
homélie  de  saint  Jean  Chrysostome  contenant  cette  allusion.  La  ma- 
lignité des  ennemis  de  Jean,  dit  Darras,  était  bien  capable  de  cette 
calomnie  après  tant  d'autres.  L'infernale  tactique  de  Théophile  était 
de  faire  du  saint  archevêque ,  comme  les  Juifs  de  Notre-Soigneur,  un 
séditieux,  un  rebelle... 


m 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Jugement 
du  pape 

Innocent  l" 
en  faveur 
de  S.  Jean 

Curysostome. 


temps-là,  ceux  qui  défendaient  son  innocence  furent  l'objet 
d'une  cruelle  persécution,  où  on  alla  jusqu'à  verser  le  sang 
comme  sous  les  empereurs  païens.  Mais  la  colère  du  ciel  sembla 
une  seconde  fois  frapper  les  persécuteurs  du  saint;  car  plu- 
sieurs d'entre  eux  périrent  de  la  manière  la  plus  triste,  ou 
éprouvèrent  des  malheurs  que  l'on  regarda  comme  des  punitions 
divines.  —  Des  grêles  et  des  tremblements  de  terre  se  répétè- 
rent avec  les  circonstances  les  plus  sinistres.  La  nuit  du  1er  avril 
406  ,  la  moitié  de  la  ville  impériale  s'écroula,  les  vaisseaux  fu- 
rent brisés  dans  le  port,  et  le  lendemain  le  rivage  se  trouva  cou- 
vert de  cadavres,  etc. 

Cependant,  avant  de  quitter  Gonstantinople,  le  saint  arche- 
vêque avait  écrit  au  pape  Innocent  Ier  pour  réclamer  sa  protec- 
tion. La  protestation  qu'il  lui  adressa,  contre  sa  condamnation 
par  Théophile ,  commençait  ainsi  :  A  mon  Seigneur  le  vénérable 
et  très-saint  évêque  Innocent  Ier  :  «  venez-nous  en  aide.  A  vous 
il  appartient  de  déployer  l'énergie  et  l'autorité  nécessaires  pour 
mettre  un  frein  à  l'impiété  triomphante,  et  déclarer  solennelle- 
ment que  tout  ce  qui  a  été  fait  est  de  nul  effet,  »  etc.  —  Théo- 
phile, de  son  côté,  avait  envoyé  à  Rome  les  actes  du  concilia- 
bule du  Chêne.  A  la  seule  inspection  de  ces  pièces ,  Innocent 
découvrit  qu'elles  étaient  l'ouvrage  de  la  cabale.  Il  écrivit  à 
saint  Ghrysostome,  au  clergé  et  au  peuple  de  Constantinople 
pour  les  consoler  et  les  encourager.  Il  blâma  sévèrement  Théo- 
phile ,  et  lui  ordonna  de  venir  rendre  compte  de  sa  conduite 
dans  un  concile  qu'il  allait  convoquer;  mais  Arcade,  Eudoxie  et 
Théophile  trouvèrent  le  moyen  d'en  éluder  la  tenue.  Pendant  ce 
temps-là,  saint  Ghrysostome,  traîné  d'exil  en  exil  et  accablé 
de  mauvais  traitements,  mourut  à  Gomane,  aujourd'hui  Tokat, 
dans  le  Pont,  en  407.  —  Profondément  affligé  de  cette  nouvelle, 
le  pape  Innocent,  selon  Baronius  et  plusieurs  autres,  excommu- 
nia l'empereur  Arcade  et  tous  les  persécuteurs  du  saint.  Le 
prince  s'excusa  avec  humilité ,  et  assura  qu'il  avait  fait  de  vifs 
reproches  à  sa  femme  Eudoxie,  qui  venait  de  mourir  en  couches. 
Il  sollicita  son  pardon,  qui  fut  accordé.  D'autres  croient,  au  con- 
traire, que  le  malheureux  empereur  persévéra  dans  son  aveugle- 
ment jusqu'à  sa  mort.  Les  prélats  persécuteurs  du  saint  eurent 
presque  tous  une  fin  tragique.  — En  414,  le  môme  Pape  félicita 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  475 

saint  Alexandre  qui  venait  de  monter  sur  le  siège  d'Antioche, 
d'avoir  rétabli  le  nom  de  Chrysostome  dans  les  diptyques  de  son 
église.  —  Acace  de  Bérée  et  Atticus  de  Constantinople,  ne 
l'ayant  pas  fait,  Innocent  leur  écrivit  en  ces  termes  :  «  Vous  n'ob- 
tiendrez de  moi  vos  lettres  de  communion,  qu'après  que  vous 
aurez  réhabilité  la  mémoire  de  Chrysostome  par  l'insertion  de 
son  nom  dans  les  sacrés  diptyques.  »  Malgré  leur  répugnance  et 
leurs  préventions,  ces  prélats  obéirent  (1).  Un  peu  plus  tard, 
Atticus  se  convertit  et  mourut  en  saint.  —  On  voit  ici  avec  quel 
éclat  brille  le  dogme  de  la  suprématie  du  Pape.  Chrysostome 
exilé  et  persécuté  recourt  à  Rome  du  fond  de  l'Orient.  —  Son 
ennemi  acharné ,  son  bourreau  ,  le  patriarche  d'Alexandrie  ,  en 
fait  tout  autant  de  son  côté.  —  L'empereur  Arcade  est  excom- 
munié, et,  au  lieu  de  décliner  la  juridiction  romaine,  il 
s'excuse,  il  s'humilie,  et  demande  l'absolution.  —  Ainsi,  le 
pouvoir  du  Pape  est  reconnu  par  les  évoques,  par  les  pa- 
triarches, par  les  accusés,  par  les  accusateurs,  et  par  l'empe- 
reur d'Orient,  lors  même  que  ce  pouvoir  le  frappe  :  nouvelle 
preuve  que  Rome  jugeait  en  souveraine  toutes  les  grandes  ques- 
tions religieuses.  On  ne  la  voit  pas,  il  est  vrai,  intervenir  conti- 
nuellement; cela  n'est  pas  nécessaire.  Tant  que  la  barque  vogue 
en  paix,  le  pilote  la  laisse  aller;  m:;is  aux  passages  difficiles, 
au  milieu  des  écueils,  dans  la  teffij  Ole,  lorsqu'il  y  a  péril  ou 
obstacle,  il  se  montre  à  son  poste  et  saisit  le  gouvernail.  C'est  la 
pensée  même  de  saint  Chrysostome  :  »  Vous  imitez,  écrivait-il 
au  pape  Innocent,  vous  imitez  les  excellents  pilotes  qui  s'é- 
veillent surtout  quand  ils  voient  les  flots  soulevés.  »  —  Telle  a 
été  dans  tous  les  temps  la  conduite  des  Pontifes  romains.  —  Le 
27  janvier  438,  le  corps  de  saint  Chrysostome  fut  rapporté  en 
biomphe  dans  sa  ville  épiscopale. 

Saint  Jean  Chrysostome  avait  le  visage  maigre,  décharné  et        Ecrits 
la  taille  petite;  mais  le  noble  port  de  sa  tôte  semblait  le  grandir.     r.','^;.^no 
Il  avait  l'œil  grand,  le  regard  profond,  le  nez  bien  fait,  le  sou- 
rire triste,  mais  plein  de  charme.  Ses  austérités,  ses  longues 
veilles ,  son  travail  assidu  et  ses  prédications  continuelles  avaient 


(1    Receveur,  tom.  II.  —  Université  cath.,  tom.  XIII.  —  llist.  de 
S.  Chrysost.,  c.  46,  p.  503,  504,  505. 


Clirysotlouie. 


476  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

profondément  altéré  sa  santé  et  comme  raréfié  sa  chair,  dit  l'au- 
teur de  sa  vie.  —  Quelques-uns  ont  prétendu  qu'il  avait  un 
caractère  fier  et  emporté.  Rien  n'est  moins  vrai.  La  modération 
et  la  charité  dominent  toute  la  vie  de  Jean.  S'il  naquit  avec  un 
caractère  hautain  et  violent,  il  le  dompta  si  bien  par  une  vic- 
toire complète  sur  lui-même,  que  la  douceur,  la  sérénité  sem- 
blaient plutôt,  dit  encore  l'auteur  de  sa  vie,  le  facile  épanouis- 
sement et  la  physionomie  native  de  son  être,  qu'une  vertu 
acquise  par  de  laborieux  efforts.  La  paix  céleste  qui  remplissait 
son  cœur  se  reflétait  sur  son  visage.  Il  fut  aussi  délicieux  ami 
qu'austère  chrétien.  —  Malgré  ses  infirmités  et  les  travaux  im- 
menses du  saint  ministère ,  saint  Chrysostome  a  composé  un 
grand  nombre  d'ouvrages  très-remarquables.  Les  principaux 
sont  :  1°  un  Traité  du  Sacerdoce  :  l'excellence  du  sacerdoce 
chrétien,  la  sublimité  de  ses  fonctions,  la  sainteté  requise  dans 
ceux  qui  l'exercent,  la  dignité  de  l'épjscopat,  la  grandeur  et  la 
multiplicité  des  devoirs  qu'il  impose ,  le  zèle ,  la  prudence ,  la 
capacité,  enfin  toutes  les  qualités  qu'il  exige  de  ceux  qui  y  sont 
élevés ,  tels  sont  les  objets  qui  occupent  le  saint  docteur  dans 
cet  ouvrage  ,  chef-d'œuvre  remarquable  entre  tant  d'autres 
chefs-d'œuvre  du  même  Père;  2°  un  Traité  de  la  Providence, 
où  il  montre  que  Dieu  gouverne  tout ,  que  les  afflictions  entrent 
dans  l'économie  de  sa  miséricorde  ,  et  que  les  plus  rudes 
épreuves  sont  des  moyens  de  salut,  pourvu  que  l'on  en  fasse  un 
bon  usage;  3°  un  Traité  de  la  divinité  de  Jésus-Christ  ;  4°  des 
Commentaires  accompagnés  d'instructions  morales,  sur  la  Ge- 
nèse ,  les  Psaumes  et  les  Prophètes,  sur  saint  Matthieu  et  saint 
Jean ,  sur  les  Actes  des  Apôtres  et  les  Epltres  de  saint  Paul  ; 
5°  un  grand  nombre  de  Sermons  sur  divers  endroits  détachés  tant 
le  l'Ancien  que  du  Nouveau  Testament;  plusieurs  sur  les  prin- 
cipales fêtes  de  l'année ,  sur  la  Naissance ,  la  Passion ,  la  Résur- 
rection, l'Ascension  de  Jésus-Christ,  la  Pentecôte,  etc.;  6°  une 
infinité  d'Homélies;  les  Panégyriques  de  beaucoup  de  martyrs  et 
d'autres  saints;  7°  une  foule  de  Lettres  écrites  pendant  son 
exil,  entre  autres,  dix-sept  adressées  à  sainte  Olympias,  dame 
illustre  de  la  ville  de  Gonstantinople ,  dirigée  par  le  saint  arche- 
vêque et  associée  à  toutes  ses  bonnes  œuvres;  8°  un  Traité  de 
la  Virginité,  etc.  —  Les  œuvres  de  saint  Jean  Chrysostome , 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  477 

ses  Sermons  en  particulier,  contiennent  une  infinité  de  pas- 
sages  en  faveur  de  la  plupart  des  dogmes  de  l'Eglise,  surtout 
de  la  présence  réelle  de  Jésus-Christ  dans  l'Eucharistie.  «  Qui 
racontera  les  merveilles  du  Seigneur!  dit-il,  dans  Y  Homélie 
quatre-vingt-deuxième  sur  saint  Matthieu.  Qui  fera  digne- 
ment entendre  ses  louanges?  Quel  pasteur  a  jamais  nourri  ses 
brebis  de  son  propre  corps?  Et  que  parlé-je  de  pasteur?  Les 
mères  elles-mêmes  livrent  quelquefois  leurs  enfants  à  des  nour- 
rices étrangères;  mais  le  Sauveur  ne  souffre  point  que  les  siens 
soient  traités  ainsi  :  il  les  nourrit  lui-même  de  son  propre  sang, 

et  se  les  attache  entièrement Jésus-Christ,  qui  autrefois 

opéra  ces  merveilles  dans  la  dernière  Cène  avec  ses  Apôtres,  est 
le  même  qui  les  opère  aujourd'hui.  Nous  sommes  ici  ses  mi- 
nistres; mais  c'est  Lui  qui  sanctifie  les  choses  offertes,  et  les 
change  en  son  corps  et  en  son  sang.  »  Chrysostome,  dit  l'au- 
teur de  la  Perpétuité  de  la  foi,  a  établi  la  grandeur  et  la  vérité 
du  mystère  de  l'Eucharistie  sur  des  fondements  inébranlables  et 
par  des  raisonnements  si  solides  et  si  convaincants,  qu'il  peut 
être  nommé  le  docteur  de  l'Eucharistie,  comme  saint  Augustin 
a  été  appelé  le  docteur  de  la  Grâce  (1). 

Chrysostome  parle  aussi  en  plusieurs  endroits  de  la  confes- 
sion. €  Des  hommes  qui  habitent  la  terre,  dit-il,  ont  reçu  le 
pouvoir  d'administrer  les  choses  du  ciel,  pouvoir  que  Dieu  n'a 
point  accordé  aux  anges  ni  aux  archanges;  car  jamais  il  ne 
leur  a  dit  :  «  Tout  ce  que  vous  lierez  sur  la  terre  sera  lié  dans 
le  ciel;  et  tout  ce  que  vous  aurez  délié  sur  la  terre  le  sera  dans 
le  ciel.  *  «  Les  princes  de  la  terre  ont,  à  la  vérité,  la  puissance 
de  lier,  mais  les  corps  seulement;  tandis  que  les  liens  que  les 
prêtres  ont  en  leur  pouvoir  tiennent  l'âme  captive,  et  ce  pouvoir 
même  s'étend  jusque  dans  le  ciel.  Que  faut-il  dire  après  cela  , 
sinon  qu'une  pleine  autorité,  même  sur  les  choses  célestes ,  a 
été  confiée  aux  prêtres "!  «  Les  péchés  seront  remis  à  ceux  à  qui 

(1)  Voir  plusieurs  passages  remarquables  cités  dans  la  Diseuse, 
amicale,  tom.  II.  —  Avec  les  j tassa ges  de.-  œuvres  de  saint  Cbrysos- 
tome,  qui  ont  trait  à  l'Eucharistie,  on  a  composa  un  [)?:it  liwe  sous 
ce  titre  :  Marteau  des  Calvinistes.  C'est  une  excellente  réponse  à  cent 
qui  accusent  l'Eglise  Romaine  d'avoir  innové  sur  un  point  qui  est  lu 
centre  même  du  Catholicisme. 


478  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

■cous  les  remettrez,  et  ils  seront  retenus  à  ceux  à  qui  vous  les 
retiendrez.  »  «  Le  Père  éternel  a  donné  à  son  Fils  toute  puis- 
sance de  juger,  et  le  Fils  a  cédé  aux  prêtres  la  même  puissance 
dans  toute  son  étendue  (1).  »  —  C'est  bien  en  vainque  saint 
Jean  Chrysostome  eût  reconnu  dans  les  prêtres  le  pouvoir  de 
lier  et  de  délier,  de  retenir  et  de  remettre  les  péchés  par  voie  de 
jugement,  s'il  n'eût  reconnu  en  même  temps,  pour  tous  les 
pécheurs,  la  nécessité  de  recourir  à  eux  pour  leur  faire  con- 
naître l'état  de  leur  âme  par  la  confession  et  en  recevoir  l'abso- 
lution. Aussi,  dans  son  Homélie  sur  la  Samaritaine,  il  se  sert 
de  l'exemple  de  cette  femme  pour  exhorter  les  fidèles  à  ne  point 
rougir  de  confesser  leurs  péchés.  «  Cependant ,  dit-il ,  je  vois  le 
contraire;  nous  ne  respectons  pas  celui  qui  doit  être  un  jour 
notre  juge,  et  nous  tremblons  devant  ceux  qui  ne  peuvent  nous 
faire  du  mal ,  craignant  de  recevoir  quelque  confusion  de  leur 
part.  Mais  nous  serons  punis  pour  cela  même  qui  fait  le  sujet 
de  notre  Crainte ,  parce  que  celui  qui  a  honte  de  révéler  ses 
péchés  à  un  homme,  et  qui  ne  rougit  pas  de  les  commettre  à 
la  vue  de  Dieu,  celui  qui  ne  veut  point  se  confesser  et  faire 
pénitence,  sera  couvert  d'ignominie  au  jour  du  jugement,  non-, 
seulement  en  présence  d'une  ou  de  deux  personnes,  mais  à  la 
face  de  l'univers  (2).  »  Et  ailleurs  :  «  Si  le  pécheur  veut  se  hâ- 
ter de  faire  la  confession  de  ses  crimes,  s'il  veut  découvrir 
l'ulcère  à  un  médecin  qui  le  traite  avec  bonté ,  s'il  veut  en 
accepter  les  remèdes ,  ne  parler  qu'à  lui  seul,  à  l'insu  de  tout 
autre,  mais  lui  avouer  exactement  tous  ses  péchés,  il  en  obtien- 
dra facilement  la  guérison;  car  la  confession  des  péchés  qu'on  a 
commis  en  est  l'abolition  (3).  »  —  Quand  donc  saint  Chrysos- 
tome parle  quelquefois  de  la  confession  qui  se  fait  à  Dieu ,  il 
n'exclut  point  la  confession  qui  se  fait  par  le  ministère  du 
prêtre,  qui  est  le  représentant  de  Dieu.  C'est  vraiment  à  Dieu, 
au  reste,  que  le  pénitent  se  confesse,  lorsqu'il  se  prosterne  aux 
pieds  du  prêtre,  en  disant  :  Conjiteor  Deo  omnipotenti,  et  c'est 

(<)  Du  Sacerd.,  liv.  3,  c.  5.— Vie  de  saint  Jean  Chrysostome,  c.  47, 
p.  224,  225.... 

(2)  Homélie  sur  la  Samaritaine. 

(3)  Homélie  20e  sur  le  chap.  4  de  la  Genès«. 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


479 


Dieu  lui-même  qui  l'absout  par  son  ministre  :  Per  sacer dotes 
suos  facit  (1). 

L'éloquence  de  saint  Chrysostome  est  au-dessus  de  tout  éloge, 
et  il  n'y  eut  peut-être  jamais ,  dit  un  critique ,  d'orateur  aussi 
accompli.  On  peut  le  regarder  comme  le  Gicéron  de  l'Eglise 
grecque  :  son  éloquence  ressemble  beaucoup  à  celle  de  ce 
prince  des  orateurs  latins.  «  C'est  la  même  facilité ,  la  même 
clarté,  la  même  abondance,  la  même  richesse  d'expressions,  la 
même  hardiesse  dans  les  figures,  la  même  force  dans  les  rai- 
sonnements, la  même  élévation  dans  les  pensées.  Tout  porte 
l'empreinte  ,  chez  l'un  et  chez  l'autre,  de  ce  génie  heureux,  hé 
pour  convaincre  l'esprit  et  toucher  le  cœur.  »  —  Bossuet ,  qui 
l'appelle  le  Démosthènes  chrétien,  le  déclare  «  l'un  des  plus 
illustres  prédicateurs,  et  sans  contredit  le  plus  éloquent  qui  ait 
enseigné  l'Eglise.  » 

L'empereur  Arcade  ne  survécut  pas  longtemps  à  saint  Jean 
Chrysostome.  Il  mourut  en  408 ,  après  un  règne  de  treize  ans , 
durant  lequel  il  fut  constamment  gouverné  par  sa  femme  et  par 
ses  eunuques ,  qui  abusèrent  de  son  nom  et  lui  firent  commettre 
les  plus  grandes  fautes.  Ce  prince  religieux  et  bon  au  fond, 
mais  d'un  caractère  inconstant,  faible  et  d'un  esprit  borné, 
laissa  le  trône  à  son  fils,  Théodose  le  Jeune,  âgé  de  huit  ans. 
Le  récent  historien  de  saint  Chrysostome  termine  ainsi  le  por- 
trait de  l'empereur  Arcade  :  «  Il  n'eut  ni  une  étincelle  du  sang 
de  son  père ,  ni  un  reflet  de  ses  vertus.  En  lui  la  bêtise  égala  la 
laideur;  et  il  a  laissé  la  mémoire  d'un  tyran  niais  ,  persécuteur, 
à  son  insu,  d'une  religion  qu'il  professait  et  aimait.  »  —  Théo- 
dose ,  son  fils  et  son  successeur,  comme  homme  privé ,  eût  été 
estimable,  mais  il  fut  un  monarque  méprisé.  Heureusement,  sa 
sœur  Pulchérie,  qui,  à  une  rare  beauté,  unissait  une  intelli- 
gence supérieure  ,  un  jugement  sur,  une  volonté  ferme,  la  no- 
blesse de  caractère ,  la  grandeur  d'âme  et  les  vertus  d'une 
sainte,  se  trouva  capable  des  grandes  affaires,  dit  Bossuet,  et 
sa  prudence  et  sa  piété  soutinrent  la  gloire  de  l'empire  d'Orient. 

Celui  d'Occident,  au  contraire,  semblait  pencher  vers  sa 
ruine.  Les  barbares  l'assaillaient  de  toutes  paris,  et  lui  arra- 


Mort 
d'Arcado. 
Théodoso 
le  Jeune, 
empereur 
d'Orient. 

An  408. 


Prise  de  Rome 

par  Alaiïe. 
Affaiblissement 

de  l'empire 
d'Occident. 


(4)  Saint  Pacien  ,  Lett.  à  Sympronien 


'^410. 


480  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

chaient  une  à  une  ses  pius  belles  provinces.  «  L'univers  romain 
»  s'écroule  1  »  s'écriait  saint  Jérôme.  —  En  406,  Radagaise, 
goth  (1)  et  païen,  avait  ravagé  l'Italie,  à  la  tète  de  deux  cent 
mille  soldats.  —  Les  Vandales,  venus  des  bords  de  la  mer  Bal- 
tique, avaient  occupé  une  partie  de  la  Gaule,  et  s'étaient  répan- 
dus dans  l'Espagne.  —  Alaric,  roi  des  Visigoths,  disait  à  un 
saint  solitaire  :  «  J'entends  sans  cesse  à  mes  oreilles  une  voix 
qui  me  dit  :  Marche,  marche!  Va  saccager  Rome!  »  En  410,  le 
24  août,  après  s'être  joué  pour  ainsi  dire  de  la  reine  du 
monde,  et  lui  avoir  fait  payer  sa  rançon  au  poids  de  l'or,  le  bar- 
bare l'avait  prise  d'assaut,  et  livrée  pendant  trois  jours  à  l'in- 
cendie et  au  pillage.  Les  coups  du  vainqueur  frappèrent  surtout 
les  grands  de  Rome,  et  l'on  vit  alors,  par  un  renversement 
étrange,  ces  fiers  enfants  de  l'ancienne  maîtresse  du  monde, 
chassés  de  leurs  palais ,  porter  de  province  en  province  le  spec- 
tacle de  leur  misère.  Saint  Jérôme,  retiré  à  Bethléem,  recueillit 
plusieurs  de  ces  fugitifs,  et  suspendit  même  l'interprétation  des 
grands  Prophètes  à  laquelle  il  travaillait,  pour  consoler  et  soula- 
ger leur  infortune.  Les  admirables  accents,  que  proférèrent  alors 
le  génie  et  le  cœur  de  l'illustre  solitaire,  sont  tout  remplis, 


[i)  L'origine  des  Goths,  la  suite  de  leurs  migrations,  l'étendue  de 
leur  puissance,  ont  soulevé  de  savantes  discussions;  et,  parmi  les  opi- 
nions contradictoires  des  écrivains,  il  serait  difficile  d'en  choisir  une 
qui  pût  éclaircir  toutes  les  obscurités.  Suivant  toute  vraisemblance , 
les  Goths  en  arrivant  d'Orient  en  Occident,  vers  l'an  2*5,  se  seraient 
divisés  en  deux  tribus.  L'une,  se  dirigeant  vers  le  Nord,  aurait  occupé 
une  partie  de  la  Scandinavie  et  les  bords  de  la  mer  Baltique  jusqu'à  la 
Vistule;  l'autre  se  serait  établie  près  de  la  mer  Noire,  dans  le  pays 
désigné  sous  le  nom  de  Gétie  et  de  petite  Scythie.  Plus  tard,  les  tribus 
du  Nord  descendirent  vers  le  Midi  et  se  rapprochèrent  de  leurs  frères. 
C'est  peut-être  dès  cette  époque  que  les  Goths ,  qui  s'étaient  fixés  sur 
\es  deux  rives  du  Dnieper,  se  divisèrent  en  Visigoths  ou  Goths  occi- 
dentaux ,  et  Ostrogoths  ou  Goths  orientaux ,  selon  qu'ils  se  trouvaient 
â  l'est  ou  à  l'ouest  du  fleuve.  —  Des  prisonniers  qu'ils  avaient  ramenés 
de  leurs  excursions  dévastatrices  en  Grèce  et  en  Asie  Mineure ,  im- 
plantèrent chez  eux  l'Evangile ,  vers  le  milieu  du  troisième  siècle  ;  et 
au  concile  de  Nicée ,  on  vit  un  évèque  des  Goths ,  nommé  Théophile, 
qui  eut  pour  successeur  Ulphilas  son  disciple.  —  Sur  la  fin  du  qua- 
trième siècle,  ces  peuples  fv«nt,  comme  nous  le  verrons,  infectés  de 
l'arianisme. 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


4^ 


selon  l'expression  d'un  célèbre  écrivain,  de  la  tristesse  et  des 
larmes  de  son  temps.  On  eût  dit  Jérémie  faisant  de  nouveau 
entendre  ses  lamentations  sur  ces  ruines  immenses  :  «  La  voilà 
donc  éteinte  la  lumière  du  monde,  la  voilà  coupée  la  tète  de 
l'empire  romain;  dans  la  chute  d'une  seule  ville,  l'univers  tout 
entier  s'écroule!  »  etc.  —  Au  milieu  de  cet  envahissement 
universel  qui  faisait  dire  à  saint  Augustin  que  *  c'était  le 
temps  de  la  barbarie,  »  les  Francs,  dit  Bossuet,  ne  s'oublièrent 
pas.  Venant  des  marais  du  Bas-Rhin  et  du  Weser,  et  résolus  de 
s'ouvrir  les  Gaules,  ces  barbares  élevèrent  à  la  royauté  Phara- 
mond,  fils  de  Marcomir.  Avec  ce  prince,  l'ancienne  et  noble 
monarchie  de  France  commença  à  Trêves,  vers  l'an  420  (1).  — 
Les  Bourguignons,  qui  occupaient  d'abord  la  Germanie  septen- 
trionale, entre  l'Oder  et  la  Vistule,  s'approchèrent  du  Rhin, 
d'où  ils  gagnèrent  peu  à  peu  le  pays  qui  porte  encore  leur  nom. 
—  Conduits  par  la  divine  Providence,  tous  ces  barbares  ve- 
naient jeter  les  fondements  des  royaumes  modernes  sur  les 
ruines  de  l'empire  romain.  Alaric,  Attila,  etc.,  s'attribuaient  tous 
une  mission  divine  contre  Rome. 

Mais  à  la  vue  de  ce  vaste  colosse  qui  s'en  allait  pièce  à  pièce, 
le  paganisme,  qui  en  avait  reçu  si  longtemps  le  sacrilège  hom- 
mage ,  sembla  se  réveiller  de  dépit ,  et  tenta  une  dernière  ca- 
lomnie contre  la  religion  chrétienne.  «  Rome  a  péri  dans  les 
temps  chrétiens!  »  entendait-on  dire  de  toutes  parts,  et  ce  cri 
était  mêlé  de  malédictions  et  de  blasphèmes.  Tous  les  malheurs 
du  vieil  empire  furent  donc  attribués  au  Christianisme  par  ceux 
qui  étaient  restés  païens.  Ils  prétendirent  expliquer  l'affaiblisse- 
ment graduel  de  la  puissance  romaine  par  l'abandon  du  culte 
des  faux  dieux.  Ces  derniers,  selon  eux,  avaient  retiré  leurs 
secours  à  mesure  qu'on  avait  négligé  de  les  servir,  et  ils  avaient 
enfin  livré  Rome  aux  barbares ,  lorsque  les  temples  avaient  été 
fermés  et  les  sacrifices  défendus  par  les  lois,  o  Les  chrétiens , 
ajoutaient-ils,  sont  enveloppés  comme  nous  dans  ces  calamités, 


Plaintes 
et  calomnies 

ic-ntre 
le  Cliristia- 

au  sujet  de 
la  d^jcailenre 
de  l'empire 

rojiam. 


(4)  Pharamond,  disent  Feller  et  Darras  contre  Duruy,  régna  à  Trêves 
et  sur  une  partie  de  la  France.  C'est  le  premier  roi ,  dont  le  nom  ait 
été  régulièrement  inscrit  à  la  tête  de  nos  chroniques  nationales. 


Traltë 
delà 


488  COURS  D'mSTOERE  ECCLÉSIASTIQUE, 

parce  que  le  prétendu  Dieu  qu'ils  adorent,  à  l'exclusion  de  tous 
les  autres ,  n'a  pu  les  en  préserver.  » 
Ce  fut  pour  réfuter  ces  absurdes  blasphèmes ,  que  saint  Au- 
até le  heu,  gustin  composa  le  traité  de  la  Cité  de  Dieu ,  qui  est  son  chef- 
s  An"  an  d'œuvre  e*  Ie  monument  le  plus  complet  de  sa  vaste  érudition  et 
—  de  son  génie.  Il  est  divisé  en  vingt-deux  livres.  Dans  les  dix  pre- 
1**131486.  miers,  il  détruit  les  sophismes  et  les  préjugés  des  païens,  et 
leur  réapprend  leur  histoire  nationale.  Le  savant  docteur  com- 
bine, présente  et  manie  en  maître  les  événements  et  les  révolu- 
tions de  tous  les  âges.  En  parcourant  l'histoire,  depuis  les  temps 
obscurs  de  la  guerre  de  Troie  jusqu'aux  derniers  empereurs 
païens,  il  fait  voir  que  les  dieux  n'avaient  ni  préservé  ni  délivré 
leurs  adorateurs  des  calamités  inséparables  de  la  condition  et 
des  passions  humaines.  C'est  le  bilan  d'ignominie  sanglante  du 
règne  païen.  Le  génie  d'Augustin  y  roule  sur  le  sépulcre  du  pa- 
ganisme une  pierre  qui  ne  sera  jamais  soulevée.  D'un  autre 
côté,  le  peuple  juif,  qui  méprisait  les  divinités  païennes,  avait 
eu  ses  époques  de  prospérité  et  de  gloire.  Son  bonheur  même 
avait  été  en  proportion  de  sa  fidélité  au  seul  vrai  Dieu.  —  En- 
trant ensuite  dans  les  plans  de  la  divine  Providence,  qu'il  repré- 
sente tenant  les  rênes  du  monde,  il  nous  révèle  quelques-uns 
des  secrets  de  son  magnifique  gouvernement,  et  il  trace  d'une 
main  triomphante  le  tableau  des  deux  cités  rivales,  le  bien  et  le 
mal,  qui  poursuivent  leur  marche  parallèle  à  travers  les  âges, 
dans  l'humanité  déchue.  Comme  on  rencontre  des  vertus  mo- 
rales au  milieu  des  peuples  les  plus  pervers,  et  qu'il  se  commet 
des  crimes  chez  les  nations  les  plus  sages ,  il  y  a  donc ,  pour  les 
uns  comme  pour  les  autres ,  lieu  à  récompense  et  à  châtiment. 
De  là,  quelquefois,  la  prospérité  accordée  aux  méchants,  et  les 
maux  sous  lesquels  les  bons  gémissent.  Economie  sage,  dit  saint 
Augustin;  car,  si  le  Seigneur  ne  punissait  ici-bas  aucun  péché 
d'une  manière  sensible,  on  pourrait  imaginer  qu'il  n'y  a  point 
de  Providence;  et  si  tout  péché  y  était  puni,  on  se  persuaderait 
que  rien  n'est  réservé  au  dernier  jugement.  Il  en  est  de  même 
des  biens  apparents  de  cette  vie  :  si  Dieu  n'en  faisait  part  à  au- 
cun de  ses  serviteurs ,  il  semblerait  que  ces  biens  ne  dépendent 
pas  de  lui;  et  s'il  les  donnait  &  tous  ses  adorateurs  fidèles,  ou 
croirait  ne  devoir  le  servir  que  pour  ces  terrestres  récom- 


CINQUIEME  SIÈCLE. 


488 


penses....  Il  y  a  donc  justice  et  sagesse  à  les  partager  quelque- 
fois. —  Il  y  a  de  plus,  une  grande  leçon  pour  l'homme;  car 
l'indignité  de  ceux  à  qui  le  Seigneur  accorde  de  temps  en 
temps  les  prospérités  temporelles,  nous  instruit  du  mépris  qu'il 
en  a  et  du  peu  de  cas  que  nous  devons  en  faire.  —  Le  perfec- 
tionnement de  la  vertu  par  l'épreuve  entre  aussi,  selon  le  saint 
docteur,  dans  le  plan  de  la  divine  Providence,  et  il  assure  expres- 
sément que  telle  fut  la  raison  des  malheurs  et  des  souffrances 
du  saint  homme  Job.  —  Dans  les  douze  derniers  livres  de 
la  Cité  de  Dieu,  saint  Augustin  développe  les  principales 
preuves  de  la  divinité  du  Christianisme ,  telles  que  la  sublimité 
de  ses  dogmes ,  la  beauté  de  sa  morale ,  le  prodige  de  son  éta- 
blissement, les  prophéties,  la  résurrection  de  Jésus-Christ,  les 
autres  miracles  du  Sauveur,  ceux  des  saints;  et  il  en  cite  jus- 
qu'à vingt-deux  qu'il  assure  avoir  vus  lui-même.  —  Dans  le 
huitième  livre  de  la  Cité  de  Dieu,  le  saint  docteur  rend  un  beau 
témoignage,  tant  au  culte  des  saints  qu'au  sacrifice  adorable  de 
nos  autels.  «  Jamais  aucun  fidèle,  dit-il,  n'a  entendu  le  prêtre, 
même  à  un  autel  érigé  en  l'honneur  de  Dieu  sur  le  corps  d'un 
martyr,  dire  dans  les  prières  :  Pierre,  Paul  ou  Cyprien,  je  vous 
offre  ce  sacrifice  ;  au  lieu  d'offrir  à  Dieu  seul ,  ce  grand ,  ce  vé- 
ritable, cet  unique  sacrifice  des  chrétiens,  auquel  tous  les  au- 
tres ont  cédé.  »  —  Ailleurs,  il  atteste  l'antiquité  de  plusieurs 
observances  de  notre  liturgie,  telles  que  les  préfaces  avant  la 
célébration  des  saints  mystères. 

Le  paganisme  n'était  pas  le  seul  ennemi  que  saint  Augustin 
eût  à  combattre.  Il  travaillait  aussi  de  toutes  ses  forces  à  rame- 
ner les  donatistes-circoncellions,  qui  désolaient  alors  toute  l'A- 
frique. Sa  vaste  capacité  suffisait  à  tout  :  lettres ,  traités  de  tout 
genre,  conférences  publiques,  conférences  particulières,  il  ne 
négligeait  rien.  Au  milieu  de  toutes  ces  luttes,  sa  charité  et  sa 
douceur  brillaient  encore  plus  que  son  zèle,  à  moins  toutefois 
que  le  bien  public  ne  demandât  évidemment  une  répression 
énergique  de  ces  farouches  sectaires.  On  le  vit  souvent  deman- 
der grAce  pour  des  donatistes,  dont  les  crimes  étaient  poursuivis 
par  la  justice  humaine.  «  Les  œuvres  de  saint  Augustin,  dit 
M.  Aimé  Martin  lui-même,  témoignent  de  l'horreur  du  sang; 
].,  n'£n>«"<*e  y  est  de  droit  ecclésiastique.        -  Dans  une  célèbre 


Célèbre 

conférence 

i  Carthage 

contre  les 

donatistes. 

Générosité  de 

S.  Augustin 

et  des  évêquei 

d'Afrique. 

An  411. 


484  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

conférence  tenue  à  Carthage,  en  411,  trois  cents  évoques  d'A- 
frique firent,  à  la  persuasion  du  saint  docteur,  la  déclaration 
suivante  en  faveur  des  donatistes  :  «  Si  nos  adversaires  ont 
l'avantage  dans  la  conférence ,  nous  consentons  à  leur  céder  nos 
sièges  et  à  nous  mettre  sous  leur  conduite;  si,  au  contraire  .  ils 
se  réunissent  à  l'Eglise  après  avoir  été  convaincus ,  nous  parta- 
gerons avec  eux  l'honneur  de  l'épiscopat.  »  —  Leur  générosité 
alla  encore  plus  loin  :  «  Si  les  fidèles,  ajoutèrent-ils,  ne  veulent 
pas  avoir  deux  évèques  ensemble  dans  la  même  église ,  contre 
l'usage  ordinaire ,  nous  nous  retirerons  et  nous  abandonnerons 
nos  sièges.  Pourquoi  hésiterions-nous,  s'écrièrent  ces  admirables 
prélats,  à  offrir  à  notre  Rédempteur  ce  sacrifice  d'humilité?  Il 
est  descendu  du  ciel  dans  notre  chair,  afin  que  nous  fussions 
tous  ses  membres;  et  nous,  qui  pouvons  empêcher  qu'une 
cruelle  division  ne  déchire  son  corps  mystique,  c'est-à-dire,  son 
Eglise,  nous  redouterions  de  descendre  de  nos  sièges?  Il  nous 
suffit,  pour  notre  salut,  d'être  chrétiens;  c'est  pour  les  peuples 
que  nous  avons  été  ordonnés  évèques.  »  —  Tout  se  passa  ensuite 
avec  beaucoup  d'ordre  et  de  charité  dans  la  conférence,  qui  dura 
trois  jours.  —  Chargé  par  ses  collègues  de  soutenir  la  cause 
catholique,  saint  Augustin  prouva  avec  évidence  aux  donatistes 
qu'il  ne  peut  y  avoir  aucune  cause  légitime  de  se  séparer  de 
l'Eglise,  et  que  c'est  un  grand  crime  de  rompre  son  unité;  qu'il 
faut  être  dans  le  sein  de  l'Eglise  pour  être  sauvé ,  parce  que , 
hors  de  cette  Eglise  unique ,  il  ne  peut  y  avoir  ni  véritable  sain- 
teté ni  véritable  justice;  que  la  vraie  Eglise,  qui  est  la  seule 
épouse  de  Jésus-Christ,  est*  selon  les  promesses,  répandue  par 
toute  la  terre,  et  non  pas  renfermée  dans  un  coin  de  l'Afrique; 
qu'elle  est  ici- bas  mêlée  de  bons  et  de  méchants;  qu'à  la  vérité, 
il  ne  faut  pas  communiquer  avec  les  méchants  dans  leur  ini- 
quité, mais  qu'on  ne  doit  pas  se  séparer  d'eux  extérieurement 
—  Dieu  bénit  le  zèle  du  saint  docteur.  Les  schismatiques  qui 
conservaient  quelque  amour  pour  la  vérité,  et  les  peuples  qui 
furent  informés  de  ce  qui  s'était  passé  à  la  conférence,  ouvrirent 
enfin  les  yeux  et  vinrent  en  foule  se  réunir  à  l'Eglise.  Ceux  qui 
demeurèrent  opiniâtrement  endurcis  furent  réprimés  et  ne  pu- 
rent renouveler  les  anciens  désordres. 
Le  schisme  des  donatistes  s'éteignait  insensiblement,  lorsque 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  485 

l'Eglise  se  vn  attaquée  par  de  nouveaux  ennemis.  Après  avoir  Héré«ie 
vainement  tenté,  par  l'arianisme,  de  ruiner  la  vérité  de  l'In-  péiag'Ls. 
carnation  et  de  la  Rédemption,  l'enfer  essaya,  au  moyen  du  pé-  — 
lagianisme,  de  détruire  la  nécessité  et  les  effets  de  ces  conso- 
lants mystères ,  en  niant  la  nécessité  de  la  grâce  qui  en  est  le 
fruit.  Le  pélagianisme  fut  donc  comme  une  conséquence  des 
principes  de  l'arianisme.  Partant  de  points  de  vue  différents, 
les  deux  erreurs  arrivaient  au  même  terme.  La  première  sépa- 
rait Dieu  de  l'homme  dans  les  mystères  de  l'Incarnation  et  de 
la  Rédemption;  la  seconde  tendait  à  séparer  les  hommes  de 
Dieu  dans  l'œuvre  de  la  sanctification.  —  Pelage ,  en  langue 
celtique,  Morgan,  ou  homme  de  mer,  auteur  de  cette  nouvelle 
hérésie,  était  né  dans  la  Grande-Bretagne,  en  Ecosse  ou  en 
Irlande,  d'une  famille  obscure  qui  ne  put  le  faire  instruire  dans 
les  lettres.  Mais  ses  talents  naturels,  et  surtout  sa  dissimulation 
et  sa  souplesse,  qui  lui  ont  fait  donner,  par  saint  Prosper,  le 
surnom  de  serpent  breton,  suppléèrent  à  ce  défaut.  Paul  Orose 
assure  que,  sous  un  extérieur  grotesque,  il  cachait  un  véritable 
génie  de  subtilité.  Il  embrassa  d'abord  la  profession  monastique, 
sans  recevoir  aucun  ordre,  ensuite  il  vint  à  Rome,  vers  l'an  380, 
accompagné  d'un  moine  écossais,  ou  italien,  selon  d'autres, 
nommé  Gélestius,  d'une  naissance  illustre  et  autrefois  avocat. 

La  composition  de  quelques  ouvrages  utiles,  et  une  grande 
réputation  de  vertu  valurent  à  Pelage  d'honorables  relations;  il 
obtint  même  l'estime  de  saint  Paulin  de  Noie  et  de  saint  Jé- 
rôme. C'est  à  tort,  toutefois,  que  M.  A.  Thierry  en  fait  leur 
ami  intime  (1).  Mais  il  eut  le  malheur  de  se  lier  avec  un 
nommé  Rufin ,  disciple  de  Théodore ,  évêque  de  Mopsueste 
en  Gilicie,  et  imbu  d'erreurs  que  ce  prélat  son  maître  avait 
tirées,  dit-on,  des  principes  d'Origène  (2).  Pelage  emprunta  les 

(1)  Orose  et  plusieurs  Pères  de  l'Eglise,  ont  soutenu  que  la  vertu 
do  Pelage  n'était  qu'hypocrisie.  Selon  eux,  il  aimait  la  bonne  chère, 
et  vivait  dans  la  mollesse ,  «  les  délices  et  l'oisiveté  d'un  sybarite.  » 

(2)  Théodore  de  Mopsueste ,  élève  de  Libanius,  condisciple  et  ami 
de  saint  Chrysostome,  qui  l'avait  ramené  à  l'Eglise  après  de  graves 
écarts  de  jeunesse,  s'était  rendu  célèbre  en  Orient  par  de  nombreux 
écrits  publiés  contre  les  hérétiques,  ou  pour  l'interprétation  des  saintes 
Ecritures.  Il  avait  surtout  combattu  avec  beaucoup  de  zèle  les  ariens 


*o6  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 

fausses  doctrines  de  son  ami,  qui  n'osait  pas  les  enseigner;  et 
il  commença  à  les  répandre  lui-même  sourdement ,  vers  l'an 
405.  M.  A.  Thierry,  enthousiaste  de  Pelage,  en  fait  un  philo- 
sophe hardi  et  profond,  inventeur  de  son  système.  La  vérité  est 
que  Pelage  ne  songeait  pas  au  pélagianisme ,  et  qu'il  reçut  sa 
doctrine  toute  faite  par  l'intermédiaire  du  prêtre  de  Syrie,  Rufin. 
—  Voici  en  quoi  elle  consistait  :  le  péché  originel,  ce  mystère, 
«  sans  lequel,  dit  Pascal,  toute  l'humanité  est  elle-même  un 
inextricable  mystère  (1),  »  et  dont  la  croyance  devient  par  là 
même  si  raisonnable;  ce  mystère,  que  les  sages  de  l'antiquité 
païenne  ont  entrevu  et  qu'ils  ont  plus  ou  moins  clairement 
énoncé,  Pelage  le  méconnut  et  le  rejeta  avec  toutes  ses  consé- 
quences. Il  enseigna  donc  que  Adam  n'avait  pas  été  créé  dans 
un  état  différent  de  notre  condition  présente;  qu'il  était  destiné 
à  mourir,  quand  même  il  n'aurait  pas  péché;  que  la  faute  du 
premier  homme  ne  se  transmet  pas  à  ses  descendants  ;  qu'ainsi 
les  enfants  naissent  exempts  de  souillures;  et  que,  s'ils  ont  be- 
soin d'être  baptisés  pour  entrer  dans  le  royaume  des  deux  (2), 
ceux  qui  meurent  sans  l'avoir  été,  ne  laissent  pas  d'obtenir  la 
vie  éternelle ,  différente ,  selon  lui ,  du  royaume  céleste.  Le  bap- 


et  les  apollinarisles  ;  mais  il  tomba  lui-même  dans  d'autres  erreurs,  en 
particulier,  sur  la  grâce  et  sur  le  mystère  de  l'Incarnation.  —  Il  est, 
dit  l'auteur  de  la  Vie  de  saint  Chrysostome ,  le  véritable  auteur,  le 
père  du  pélagianisme  et  du  nestorianisme.  Doué  d'une  imagination 
aventureuse  et  inquiète,  de  plus  de  facilité  que  de  jugement,  hardi, 
trop  confiant  en  lui-même,  il  s'abandonna  à  ses  propres  idées  et  tomba 
dans  le  rationalisme.  Mais  faible  de  caractère,  il  masquait  ses  er- 
reurs, et  les  rétractait  au  besoin.  Grâce  à  sa  dissimulation,  il  mourut 
dans  la  paix  de  l'Eglise  et  en  possession  de  son  siège.  A  la  fin  de  sa 
vie,  il  avait  offert  son  hospitalité  à  Pelage  et  écrit  une  violente  diatribe 
contre  saint  Jérôme. 

(4)  a  Chose  étonnante,  continue  Pascal,  que  le  mystère  le  plus  éloigne 
de  notre  connaissance ,  qui  est  celui  de  la  transmission  du  péché  ori- 
ginel ,  soit  une  chose  sans  laquelle  nous  ne  pouvons  avoir  aucune  con- 
naissance de  nous-mêmes!  Le  nœud  de  notre  condition  prend  ses  re- 
tours et  ses  plis  dans  Cet  abime  ,  de  sorte  que  l'homme  est  plus  in- 
concevable sans  ce  mystère,  que  ce  mystère  n'est  inconcevable  à 
l'homme.  » 

(2)  Pelage  admit  toujours  la  nécessité  du  baptême  pour  les  enfants. 
Receveur,  toni.  II.) 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  487 

tènie,  ordoané  par  Jésus-Christ,  n'était  qu'un  symbole  de  notre 
agrégation  dans  la  famille  choisie  du  Sauveur.  —  Enfin ,  il  en- 
seigna que  la  volonté  humaine  n'était  pas  affaiblie;  que  l'homme 
pouvait,  par  les  seules  forces  de  la  nature  et  sans  le  secours  de 
la  grâce,  surmonter  les  tentations,  accomplir  les  commande- 
ments et  éviter  absolument  tout  péché.  C'était,  sous  une  pre- 
mière forme  et  dans  une  première  apparition ,  ce  naturalisme 
si  difficile  aujourd'hui  à  déraciner  des  esprits,  et  qui  est  le  point 
de  départ  de  ce  qu'on  appelle  la  civilisation  moderne.  —  Toute- 
fois, pour  ne  pas  heurter  trop  visiblement  la  doctrine  catho- 
lique, Pelage  admettait  une  sorte  de  péché  originel,  qu'il  faisait 
consister  dans  le  mauvais  exemple  donné  par  Adam.  Ces  paroles 
de  saint  Paul,  «  tous  ont  péché  en  Adam,  »  signifiaient,  d'a- 
près le  nouvel  hérésiarque ,  que  tous  ont  imité  Adam  dans  son 
péché.  —  Il  prétendait  aussi  ne  point  rejeter  la  grâce;  mais  il 
donna  successivement  ce  nom  au  libre  arbitre,  aux  lumières  de 
l'Evangile,  et  aux  exemples  de  Jésus-Christ.  Il  la  fit  plus  tard 
consister  dans  la  rémission  des  péchés  obtenue  par  la  mort  du 
Sauveur.  Enfin,  pressé  par  les  argumeuts  des  catholiques,  il 
admit,  selon  plusieurs  auteurs,  une  grâce  intérieure  d'entende- 
ment et  môme  de  volonté  (1).  Mais  il  persista  à  en  nier  la  gra- 
tuité et  l'absolue  nécessité,  ce  qui  laissa  toujours  une  distance 
infinie  entre  sa  doctrine  et  la  foi  catholique. 

M.  Darras  remarque  qu'il  en  fut  de  l'hérésie  pélagienne  situation 
comme  de  toutes  celles  qui  se  sont  produites  aux  différenls  ^maE* 
siècles  de  l'Eglise.  Elle  entrait  dans  les  instincts  et  les  mœurs 
de  l'époque;  car,  selon  un  grave  docteur  allemand,  un  besoin 
d'énergique  réaction  se  faisait  sentir  dans  les  âmes,  en  présence 
des  lâchetés  et  des  apostasies  d'une  époque  de  décadence,  où 
le  monde  romain  ouvert  aux  barbares  tendait  les  bras  à  ses 
futurs  vainqueurs.  Ce  besoin  rencontra  une  alliance  toute  natu- 
relle dans  les  efforts  du  cénobitisme  et  du  monachisme  contem- 
porains, lesquels  élevaient  l'âme  au-dessus  d'elle-même  par 
une  discipline  héroïque,  et  faisaient,  si  l'on  peut  parler  ainsi, 
descendre  l'ordre  surnaturel  dans  l'ordre  de  la  nature.  Le  stoï- 

(<)  Selon  saint  Liguori,  c'est  Julien  d'Eclane  qui  admit  la  grâce 
intérieure  pour  la  volonté.  [Théol.  dogmat.,  tom.  I.) 

r 


pélag 


488 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


Conciles 
rie  Carihagc , 
de  Diospolis 
et  de  Milève 
contre 
les  erreurs 
de  Pelage. 

Ans  412,  415, 
41(j. 


Sentence 

du  pape 

Innocent  I" 

contre 
les  pélagiens. 

An  417. 


cisme  devint  alors  le  refuge  des  païens ,  en  môme  temps  que  le 
pélagianisme  était  l'écueil  de  certains  chrétiens. 

Pelage  fut,  dès  le  commencement  de  sa  propagande  hérétique, 
vivement  secondé  par  Gélestius  son  compagnon,  plus  hardi  que 
lui,  et  avec  qui  il  partagea  les  honneurs  de  chef  de  la  secte.  — - 
Plus  tard,  Julien,  évèque  d'Eclane  en  Campanie,  ancien  dis- 
ciple de  saint  Augustin,  homme  de  talent,  écrivain  instruit  et 
élégant,  se  joignit  à  eux  et  travailla  aussi  beaucoup  en  faveur 
du  parti.  —  Pelage  et  Célestius  sortirent  de  Rome  peu  de  temps 
avant  le  sac  de  cette  ville  par  Alaric.  Après  avoir  dogmatisé 
quelque  temps  en  Sicile,  ils  se  rendirent  en  Afrique,  et  arri- 
vèrent, vers  l'an  410,  à  Hippone,  où  ils  n'osèrent  enseigner 
leurs  erreurs.  De  là  ils  passèrent  à  Carlhage.  Célestius  demeura 
dans  cette  capitale  pour  y  répandre  le  venin  de  sa  doctrine , 
tandis  que  Pelage  alla  le  porter  en  Orient.  Mais  ils  n'obtinrent 
pas  de  grands  succès.  —  En  412,  Célestius  fut  condamné  à 
Carlhage  dans  un  concile  assemblé  par  Aurélius,  évèque  de 
cette  ville.  —  En  415,  Pelage  comparut  dans  un  concile  tenu- 
contre  lui  à  Diospolis,  l'ancienne  Lydda,  en  Palestine.  Le 
fourbe  y  dissimula  une  partie  de  sa  doctrine ,  nia  l'autre  formel- 
lement, et  dit  anathème  à  quiconque  la  soutiendrait.  —  Les 
Pères,  trompés  par  ses  déclarations,  le  maintinrent  dans  la  com- 
munion de  l'Eglise.  —  L'hérésiarque  enseigna  l'erreur  comme 
auparavant,  fit  tous  ses  efforts  pour  empêcher  ou  retarder  la 
publication  des  actes  du  concile,  et  eut  l'audace  de  publier  que 
sa  doctrine  y  avait  été  approuvée.  Il  envoya  même  son  apologie 
à  saint  Augustin;  mais  le  docteur  fut  instruit  de  tout  par  un 
prêtre  espagnol ,  nommé  Paul  Orose,  son  disciple  et  son  ami, 
qui  était  alors  en  Palestine.  —  Augustin  écrivit  au  pape  Inno- 
cent Ier  pour  l'informer  des  artifices  de  Pelage,  et  le  prier  de 
mander  cet  hérésiarque  à  Rome,  afin  de  le  faire  expliquer 
nettement.  — Deux  conciles  assemblés,  en  416,  l'un  à  Car- 
thage,  l'autre  à  Milève,  s'étaient  aussi  adressés  au  souverain 
Pontife ,  pour  le  prier  de  confirmer  l'anathème  qu'ils  avaient 
porté  contre  les  auteurs  de  l'hérésie,  s'ils  ne  rétractaient  leurs 
erreurs  d'une  manière  expresse.  —  Le  pape  Innocent  répondit 
aux  Pères  de  Carlhage,  à  ceux  de  Milève  et  à  saint  Augustin. 
Il  loue  le  zèle  de  tous  ces  évèques  à  maintenir  la  pureté  de  la 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  489 

foi  :  «  Vous  avez,  leur  dit-il,  observé,  comme  il  convient  à 
l'épiscopat,  les  institutions  de  nos  pères.  Ils  tiennent,  en  effet, 
par  une  tradition  divine,  que  rien  ne  peut  être  réglé,  dans  les 
contrées  les  plus  lointaines,  sans  avoir  été  porté  à  la  connais- 
sance du  Siège  apostolique.  C'est  de  laque  découlent,  comme 
de  leur  source  primitive,  dans  toutes  les  régions  de  l'univers, 
les  eaux  vives  et  pures  de  la  vérité.  C'est  surtout  lorsque  la 
question  de  la  foi  est  agitée  que  tous  nos  frères  et  co-évèques 
n'ont  qu'à  en  référer  à  Pierre  qui  est  l'auteur  de  leur  nom  et 
de  leur  dignité,  en  sorte  qu'il  en  puisse  résulter  une  utilité 
commune  pour  les  églises  du  monde  entier.  *>  —  Saint  Inno- 
cent établit  ensuite  solidement  la  doctrine  ancienne  sur  le  péché 
originel,  et  sur  la  nécessité  de  la  grâce  pour  toutes  les  actions 
de  la  vie  chrétienne;  il  condamne  solennellement  Pelage,  Céles- 
tius  et  leurs  sectateurs,  et  il  les  déclare  séparés  de  la  commu- 
nion de  l'Eglise,  à  moins  qu'ils  ne  renoncent  à  leurs  erreurs  (1).  Puissance 
—  Après  la  sentence  apostolique ,  personne  ne  pensa  à  s'en-  ^ÎJïS8!». 
quérir  auprès  des  patriarches ,  pour  savoir  si  eux  et  les  arche- 
vêques et  évoques  de  leur  ressort  étaient  disposés  à  donner  au 
jugement  du  Pape  l'à-point  de  leur  consentement.  Rien  de  cela  : 
aux  yeux  de  tous,  la  doctrine  était  fixée,  et  les  pélagiens  étaient 
purement  et  simplement  hérétiques.  Ce  fut  après  la  décision 
du  pape  Innocent  Ier,  que  saint  Augustin,  sans  plus  rien 
attendre,  prononça,  dans  un  de  ses  sermons,  le  131e,  ces 
paroles  remarquables  :  «  Deux  conciles  ont  envoyé  leurs  décrets 
au  Siège  apostolique;  ils  y  ont  été  confirmés;  la  cause  est  finie; 
plaise  à  Dieu  que  l'erreur  le  soit  aussi  l  »  —  «  II  est  venu  des 
rescrits  de  Rome,  la  cause  est  finie,  »  en  répétant  ces  belles 
paroles  à  ses  diocésains,  dans  un  mandement,  Fénelon  ajoute  : 
«  Rien  n'est  plus  clair,  mes  très-chers  frères;  loin  de  vous 
»  toutes  les  vaines  subtilités.  Avant  les  rescrits  qui  vinrent  de 
»  Rome ,  les  deux  conciles  d'Afrique  ne  finissaient  pas  la  cause; 
»  mais  elle  fut  finie  dès  le  moment  que  les  rescrits  de  Rome 
»  furent  venus.  Dès  ce  moment  le  jugement  devient  infaillible, 


(\)  Quelques  auteurs  ont  accusé  le  pape  Innocent  le'  d'avoir  dissi- 
mulé avec  les  pélagiens;  on  voit  ici  combien  l'accusation  est  peu 
fondée. 


490 


COURJS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


Lettres  du  pape 
Innocent  I« 
à  Décentius , 
évêque 
d'Ombrie , 
au  clergé 
d'Espagne , 
«i  l'évèque 
de  Rouen , 


»  final,  suprême,  irrévocable.  Voilà  une  date  précise  :  la  cause 
»  est  finie  ni  plus  tôt  ni  plus  tard.  »  —  C'est  donc  bien  la 
sentence  du  Pape  et  du  Pape  seul ,  et  non  l'accord  de  tous 
les  évêques  de  l'univers  adhérant  à  cette  sentence,  que  l'il- 
lustre évoque  d'Hippone  alléguait  comme  un  jugement  irré- 
fragable dans  la  question.  Les  conciles  de  Milève  et  de  Car- 
thage  n'étaient  que  des  conciles  provinciaux  ;  en  les  réunissant 
on  ne  saurait  faire  une  assemblée  œcuménique.  Si  donc  la 
décision  du  Pape  n'est  pas  infaillible,  saint  Augustin  n'au- 
rait pas  pu  assurer  que  la  cause  était  finie.  Car,  si  à  deux 
autorités  qui  peuvent  faillir  on  ajoute  une  troisième  qui  peut 
également  se  tromper,  on  augmente,  il  est  vrai,  les  proba- 
bilités, mais  on  n'arrive  point  à  la  certitude  absolue,  requise 
pour  imposer  une  croyance  et  pour  rejeter  les  récalcitrants  hors 
de  la  communion  des  fidèles,  hors  de  la  voie  du  salut. 

Quelques  mois  auparavant,  le  pape  Innocent  avait  aussi 
adressé  à  Décentius,  évêque  d'Eugube  dans  l'Ombrie,  une  dé- 
crétale  célèbre,  dans  laquelle  on  trouve  les  paroles  suivantes  sur 
les  sacrements  de  Confirmation,  d'Extrème-Onction  et  de  Péni- 
tence :  «  Il  n'y  a  que  l'évèque,  dit  le  pontife,  qui  puisse  donner 
aux  enfants  le  sceau  sacré  de  la  Confirmation.  Nous  l'apprenons, 
non-seulement  par  la  coutume  uniforme  des  églises,  mais  par 
ce  qui  est  dit  de  saint  Pierre  et  de  saint  Jean  aux  Actes  des 
Apôtres.  —  Quant  à  l'onction  des  malades;  elle  peut  être  faite 
par  les  prêtres ,  suivant  l'Epître  de  saint  Jacques  ;  mais  l'huile 
de  cette  onction  doit  être  consacrée  par  l'évèque.  —  Parlant  de 
la  confession ,  il  dit  :  t  Le  prêtre  doit  faire  attention  à  la  gravité 
des  péchés  et  aux  dispositions  du  pénitent  qui  se  confesse, 
considérant  ses  larmes  et  ses  gémissements,  et  le  renvoyer 
absout"  lorsqu'il  voit  une  satisfaction  convenable.  »  —  Le  pape 
Innocent  s'exprime  ainsi  sur  les  églises  d'Occident  en  général  :  " 
t  II  est  manifeste  que  dans  toute  l'Italie,  dans  les  Gaules, 
l'Espagne  ,  l'Afrique ,  la  Sicile  et  les  îles  adjacentes ,  personne 
n'a  établi  d'églises ,  excepté  ceux  que  le  vénérable  Pierre  et  ses 
successeurs  ont  constitués  prêtres.  »  —  En  403,  des  membres 
du  clergé  d'Espagne  étant  venus  se  plaindre  à  Rome  d'un 
schisme  et  de  la  violation  des  canons  trop  fréquente  dans  leur 
pays ,  le  même  pontife  ordonna  de  déposer  les  prélats  consacrés 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  491 

contre  les  canons  de  Nicée ,  et  désigna  les  personnes  à  exclure 
du  sacerdoce  et  de  la  cléricature.  c  C'est  à  nous,  dit-il,  de  tra- 
vailler à  la  guérison,  de  peur  que  le  mal  déguisé  ne  s'étende  et 
n'empire  d'une  manière  plus  funeste  et  que  la  coutume  ne 
passe  en  règle.  »  Relativement  aux  violations  moins  criantes ,  il 
dit  :  «  Si  nous  ordonnions  de  discuter  chaque  chose  en  particu- 
lier, nous  exciterions  trop  de  troubles  dans  les  provinces  espa- 
gnoles que  nous  voulons  pacifier,  c'est  pourquoi  nous  pensons 
qu'il  vaut  mieux  accorder  un  pardon  général.  »  —  En  404, 
Innocent  Ier,  consulté  par  Viclrice  de  Rouen,  lui  répondit  : 

Qu'il  ne  soit  permis  à  personne  de  décliner  le  jugement  des 
prêtres,  qui,  par  la  volonté  de  Dieu,  gouvernent  l'Eglise  dans 
la  même  province,  pour  se  faire  juger  dans  d'autres  provinces, 

sans  préjudice  toutefois  de  l'Eglise  de  Rome S'il  se  présente 

des  causes  majeures,  on  les  portera  au  Siège  apostolique,  mais 
►après  le  jugement  des  évêques.  »  —  Après  ces  faits  et  mille 
autres,  comment  faut-il  qualifier  l'assertion  suivante  de  M.  Gui- 
zot  :  «  L'Italie,  l'Espagne  et  les  Gaules  sont  devenues  chré- 
tiennes sans  le  secours  de  la  Papauté;  leurs  églises  ne  tenaient 
à  celle  de  Rome  par  aucune  puissante  filiation  ;  elles  étaient  ses 
sœurs,  non  ses  filles.  »  —  Dans  une  lettre  à  Exupère,  évèque 
de  Toulouse,  Innocent  Ier,  parlant  du  célibat  ecclésiastique, 
dit  :  t  L'obligation  du  célibat  est  telle,  d'après  la  discipline 
bien  connue  des  lois  divines,  divinarum  legum  manifesta  disci- 
plina ,  et  les  rescrits  de  Siricius  d'heureuse  mémoire ,  que  les 
■arcs  incontinents  doivent  être  exclus  de  tout  honneur  ecclé- 
siastique, et  ne  sauraient  être  admis  à  un  ministère  qui  n'est 
Hervé  qu'à  la  vertu  de  continence.  » 

Après  la  mort  du  pape  Innocent  Ier  arrivée  en  417,  Pelage     Mensonges 
écrivit  d'une  manière  fort  respectueuse  à  son  successeur  Zo-         de. 
zime  (1),  pour  se  justifier.  Il  protestait  de  sa  soumission  à  l'E-    et  dePéîage 
glise,  et  se  plaignait  amèrement  d'être  calomnié  par  ses  enne-         ". 

_  .       ,  pape  Zozime. 

mis.  —  Celeslius  alla  lui-même  à  Rome  et  présenta  au  souve-         - 

An  417. 

(i)  On  croit  quo  c'est  ce  Pape  qui  ordonna  aux  diacres  de  porter  sur 
le  bras  gauche ,  à  l'auto! ,  des  serviettes  de  lin,  devenues  plus  tard  le 
manipule.  —  Il  permit  aussi  de  bénir  le  cierge  pascal  dans  toutes  les 
iglises  ;  ce  qui  ne  s'était  fait  jusque-là  que  dans  les  principales. 


-492  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

rain  Pontife  une  profession  de  foi,  où,  bien  loin  de  nier  la 
nécessité  de  la  grâce ,  il  la  reconnaissait  à  chaque  page.  «  Ce- 
pendant, ajoutait-il,  je  suis  homme,  j'ai  pu  me  tromper;  je 
soumets  tout  à  votre  jugement  apostolique  :  s'il  m'est  échappé 
quelque  erreur  par  ignorance,  que  votre  sentence  me  cor- 
rige (1).  »  —  «  Le  pontife  compatissant  du  Siège  apostolique, 
dit  saint  Augustin,  comme  un  médecin  habile  et  charitable, 
accueillit  Gélestius  avec  bonté,  se  réservant  toutefois  de  ne 
l'absoudre  qu'après  une  épreuve  de  quelques  mois,  et  après 
avoir  pris,  sur  sa  personne  et  ses  erreurs,  des  informations 
précises  auprès  des  évèques  d'Afrique.  »  La  lettre  que  ce  pon- 
tife écrivit  aux  prélats  d'Afrique,  à  ce  sujet,  était  pleine  d'un 
bienveillant  intérêt  pour  Gélestius.  —  Zozime  avait  même 
poussé  cette  bienveillance  jusqu'à  déposer  deux  évèques  des 
Gaules,  Eros  d'Arles  et  Lazare  d'Aix,  qui  étaient  en  Palestine 
et  déployaient  un  grand  zèle  contre  Pelage.  Gélestius  lui  avait 
représenté  ces  deux  prélats  comme  deux  brouillons,  qui  en  sé- 
duisant leurs  collègues  et  en  imputant  à  son  ami  une  doctrine 
qu'il  n'avait  pas,  avaient  suscité  la  fâcheuse  querelle  dont  l'E- 
glise était  troublée  (2). 

sentence  En  apprenant  ces  nouvelles ,  et  après  avoir  reçu  la  lettre  du 
•Lu  .       Pape,  les  évèques  d'Afrique  se  réunirent  en  concile  à  Garlhage, 

contre  au  nombre  de  deux  cent  quatorze ,  et  adressèrent  à  Zozime  une 
les  péiagiens.    lettre  Syno(|ale,  où  ils  développaient  les  fortes  et  nombreuses 

An 418.  raisons  qu'ils  avaient  de  croire  Pelage  et  Gélestius,  hérétiques 
opiniâtres,  fourbes  et  habiles  à  contrefaire  l'orthodoxie  tout  en  res- 
tant attachés  à  leurs  erreurs.  —  Le  Pape  dut  alors  faire  subir  un 


(<)  C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  saint  Augustin  :  Et  propterea  libellus 
ejus  catholicus  dictus  est,  quia  et  hoc  catholicx  mentis  est,  si  qua 
forte  aliter  sapit  quam  veritas  exigit,  non  ea  certissimé  definire,  sed 
délecta  ac  detnonstrata  respuere.  —  Et  encore  :  Voluntas  emenda- 
tionis,  non  falsitas  dogmatis  approbata  est.  (L.  44,  adBonif.,  n.  5.) 

(2)  Ce  qui  contribua  à  donner  un  air  de  vraisemblance  aux  men- 
songes de  Gélestius,  c'est  que  Lazare  avait  déjà  été  condamné  dans 
un  concile  de  Turin,  pour  avoir  calomnié  saint  Brice,  évéque  de 
Tours.  Eros  et  Lazare  s'étaient  aussi  trouvés  mêlés  à  des  révolutions 
politiques  diversement  appréciées  :  elles  étaient  légitimes  aux  yeux  des 
Gaulois,  et  sacrilèges  aux  yeux  des  Italiens.  (Darras,  t.  XII,  p.  403.) 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  493 

interrogatoire  plus  sévère  à  Célestius;  et,  après  s'être  convaincu 
lui-môme,  par  la  découverte  et  la  lecture  d'un  livre  de  Pelage, 
que  cet  hérésiarque  avait  été  bien  jugé  par  les  évèques  d'A- 
frique, il  rendit,  en  418,  une  sentence  qui  confirmait  tout  ce 
qui  avait  été  fait  contre  les  pélagiens.  —  Elle  fut  reçue  avec  res- 
pect de  l'univers  catholique.  —  On  vit  alors  combien  sont  peu 
sincères  toutes  les  protestations  de  docilité  faites  par  les  héré- 
tiques avant  leur  condamnation.  Les  pélagiens  appelèrent  de  la 
sentence  du  Pape  à  un  concile  général.  Mais  saint  Augustin 
leur  répondit  :  1°  que  l'Eglise  leur  avait  donné  un  jugement 
canonique,  et  tel  qu'elle  l'avait  dû  :  Quamvis  dederit  vobis 
Ecclesia  catholica  judicium ,  quale  debuit,  ubi  causa  vestra 
finita  est.  2°  Que,  leur  erreur  étant  clairement  condamnée  par 
le  consentement  universel  des  évoques  et  par  la  foi  des  peuples , 
il  n'y  avait  pas  lieu  d'assembler  un  concile  général  :  Haud  verd 
congregatione  synodi  opus  erat ,  ut  aperta  pernicies  damnare- 
tur?  3°  Gomme  ils  en  appelaient  sans  cesse  aux  Orientaux,  saint 
Augustin  ajoutait  que  les  Orientaux  étaient  chrétiens,  et  que 
n'y  ayant  qu'une  foi  par  toute  la  terre ,  ils  avaient  sans  doute 
la  même  foi  que  l'Occident;  d'ailleurs,  la  foi  de  cette  partie  du 
monde  devait  d'autant  plus  suffire  pour  les  convaincre ,  que 
c'est  là  que  Dieu  avait  voulu  couronner  par  le  martyre  le  pre- 
mier de  ses  Apôtres,  et  qu'était  établie,  pour  parler  comme  il  le 
faisait  ailleurs,  cette  Eglise  in  quâ  semper  apostolicœ  cathedrœ 
viguit  principatus  (1).  Ces  raisonnements  de  saint  Augustin 
contre  les  pélagiens  appelants  atteignent  et  confondent  les  appe- 
lants de  tous  les  âges.  —  L'empereur  Honorius,  de  son  côté, 
appuya  le  jugement  du  Pape  contre  les  pélagiens,  et  il  pro- 
nonça la  peine  de  l'exil  contre  ceux  qui  s'obstineraient  à 
troubler  l'Eglise  et  l'empire,  en  soutenant  les  erreurs  con- 
damnées. 

Après  le  récit  véridique  des  procédés  du  pape  saint  Zozime  LepapeZoztnu 
envers  l'hérésiarque  Célestius,  on  comprend  que  l'esprit  de     ''"'^j1'!'"' 
parti,  de  secte  et  de  mensonge  a  pu ,  seul,  avancer  que  ce  Pape 


liélagiauUme. 


(1)  C.  Jul,  1.  3,  c.  2 ,  n.  5.  —  Ad  Bonif.,  1.  4,  n.  34.  —  C.  Ju- 
îian.,  1.  1 ,  n.  13-14.  —  Ep.  43,  n.  7.  —  Conférences  du  dioc, 
Gren.,  rapport,  18  avril  1861. 


494  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

se  mettant  en  contradiction  avec  son  prédécesseur,  Innocent  V*, 
embrassa  les  erreurs  de  Pelage,  et  déclara  catholique  un  libelle 
renfermant  des  hérésies  palpables,  ce  qui  prouve  que,  bien  loin 
d'être  infaillible,  un  Pape  peut  devenir  hérétique....  —  «  Ja- 
mais, dit  saint  Augustin,  d'accord  avec  toute  l'histoire,  jamais 
et  nulle  part  saint  Zozime,  de  vénérable  mémoire,  n'a  dit  ni 
écrit  nusquàm  conscripsit  quelque  chose  de  favorable  au  péla- 
gianisme.  »  —  Bien  loin  de  contredire  son  prédécesseur,  Inno- 
cent Ier,  Zozime  n'a  fait  qu'exécuter  une  sage  et  paternelle 
recommandation  de  ce  pontife ,  dont  le  rescrit  condamnant  les 
pélagiens  se  terminait  par  ces  mots  :  «  Nous  ordonnons  que,  si , 
revenant  à  de  meilleurs  sentiments ,  ils  renoncent  à  leurs  er- 
reurs,ils  soient  reçus  à  la  communion  de  l'Eglise.  »  — Au  lieu 
de  blâmer,  ne  devrait-on  pas  louer  et  bénir  le  pape  Zozime, 
d'avoir  voulu  s'assurer  si  le  moment  était  venu  d'exécuter  ces 
ordres  de  miséricorde?  S'il  eût  agi  autrement,  on  n'aurait  cer- 
tainement pas  manqué  de  l'accuser  d'orgueil ,  de  dureté ,  d'into- 
lérance et  de  despotisme,  etc.  Voilà  l'équité  des  ennemis  de 
l'Eglise  (1). 
Erreurs  Cependant  le  pélagianisme  n'eut  pas  de  grandes  suites.  Dès 

•emi-péia-iens  ^'an  ^»  ^  ^zo£>  on  n'entendait  déjà  presque  plus  parler  de 
Pelage,  qui  mourut  obscurément  en  421.  Quant  à  Célestius, 
l'année  même  de  sa  mort  est  restée  inconnue.  Julien  d'Eclane, 
à  la  tête  de  dix-sept  évêques  indociles,  fît,  il  est  vrai,  tous  ses 
efforts,  jusque  vers  le  milieu  du  ve  siècle,  pour  soutenir  et  pro- 
pager la  secte;  mais  il  ne  put  en  venir  à  bout.  —  Il  fut  con- 
damné avec  Nestorius  au  concile  général  d'Ephèse,  et  mourut 
vers  l'an  453,  proscrit,  malheureux,  d'évèque  devenu  simple 
maître  d'école  dans  un  obscur  village.  —  Ainsi  foudroyée  par^ 
''Eglise,  l'hérésie  pélagienne  s'éteignait  peu  à  peu,  quand  il 
sortit  de  ses  cendres  une  autre  erreur,  qui ,  adoucissant  ce  que1 
Ja  première  avait  de  plus  révoltant,  prit  le  milieu  entre  la  doc- 
trine de  Pelage  et  la  foi  orthodoxe.  Les  nouveaux  sectaires 
furent  en  conséquence  appelés  semi-pélagiens.  —  Ils  admet- 
taient avec  les  catholiques  le  péché  originel,  et  la  nécessité; 
rf'une  grâce  intérieure  pour  le  salut.  Mais  ils  croyaient  que  le 

T  Hht-  de  VinfiiiU.  des  Papes,  t.  II,  p.  M  7. 


CINQUIÈME  SIÈCLB.  49» 

désir  de  la  conversion ,  les  premiers  mouvements  de  la  volonté 
humaine  vers  le  bien,  ce  qu'ils  appelaient  le  commencement  de 
la  foi,  devaient  être  attribués  uniquement  aux  forces  de  la 
nature  et  du  libre  arbitre.  Selon  eux,  Dieu,  en  conséquence  de 
ces  premiers  efforts ,  et  pour  récompenser  leur  mérite  de  con- 
gruo ,  donne  l'accroissement  de  la  foi  et  la  grâce  des  bonnes 
œuvres.  La  nécessité  de  la  grâce  était  ainsi  admise  pour  le  cou- 
ronnement de  l'édifice  spirituel  et  rejetée  à  sa  base.  —  De  plus, 
ex  parle  sud,  Dieu  veut  indifféremment  et  également  le  salut  de 
tous  les  hommes,  à  tous  il  offre  également  la  grâce  et  la  gloire. 
La  différence  vient  des  dispositions  naturelles  de  l'homme.  — 
Ainsi,  l'homme  commence  par  lui-même  l'œuvre  de  son  salut, 
et  mérite  la  première  grâce  par  un  mouvement  de  vertu,  par  un 
commencement  de  foi,  dont  Dieu  n'est  pas  l'auteur.  Durant  le 
reste  de  sa  vie,  les  autres  grâces,  du  moins  les  grâces  spéciales, 
ne  lui  sont  données  qu'en  vue  du  bon  usage  qu'il  doit  en  faire; 
les  semi-pélagiens  allèrent  môme  jusqu'à  dire  que,  si,  parmi 
les  enfants,  les  uns  parviennent  au  baptême  et  les  autres 
meurent  avant  de  l'avoir  reçu ,  c'est  à  cause  des  œuvres  bonnes 
ou  mauvaises  qu'ils  auraient  faites  s'ils  avaient  vécu.  —  Toutes 
ces  assertions  sont  opposées  aux  dogmes  catholiques;  car, 
l'homme  ne  peut  agir  que  conformément  à  sa  nature ,  et ,  pour 
qu'il  produise  un  acte  surnaturel  quelconque,  il  a  besoin  d'un 
principe  d'action  surnaturel,  c'est-à-dire,  de  la  grâce.  D'un 
autre  côté ,  Dieu  ne  l'accorde  pas  ou  ne  la  refuse  pas ,  en  consé- 
quence de  l'obéissance  ou  de  la  désobéissance  qu'il  prévoit  de  la 
part  de  l'homme.  Varié  dans  ses  degrés,  le  don  de  la  grâce  ou 
la  prédestination  à  la  grâce  est  l'effet  d'un  décret  divin,  libre, 
gratuit ,  antécédent ,  et  indépendant  du  mérite  ou  du  démérite 
de  la  créature.  —  Quant  à  la  prédestination  à  la  gloire,  il  en  est 
autrement;  saint  François  de  Sales,  écrivant  au  jésuite  Lessius, 
lui  dit  :  «  J'ai  lu  votre  Traité  de  la  Prédestination ,  où  vous 
enseignez  que  Dieu  ne  prédestine  les  hommes  à  la  gloire  que 
conséquemment  à  la  prévision  de  leurs  mérites;  doctrine  sur 
laquelle  j'ai  été  bien  aise  de  vous  trouver  de  mon  avis,  et  qui 
m'a  toujours  semblé  la  plus  conforme  à  la  miséricorde  et  à  la 
grâce  de  Dieu,  la  plus  vraisemblable  et  la  plus  propre  à  allumer 
dans  nos  cœurs  )r,  feu  de  l'amour  divin,  ainsi  que  je  l'ai  ensei- 


■496  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

gné  dans  mon  petit  livre  de  YAmour  de  Dieu  (1).  »  —  La 
conciliation  de  la  prédestination  avec  le  libre  arbitre  est,  dit 
M.  Darras,  un  problème  très-complexe ,  dont  la  solution  ne  sera 
peut-être  jamais  donnée  sur  cette  terre, 
condamnation  Comme  tous  les  hérétiques,  les  semi-pélagiens  se  divisèrent 
.i.isemi-      bientôt.  Les  uns  nièrent  la  nécessité  absolue  de  la  grâce,  soit 

pélagiauisme.  ' 

pour  le  commencement  de  la  foi,  soit  pour  le  commencement 
des  bonnes  œuvres;  les  autres,  se  rapprochant  de  la  doctrine 
catholique,  admirent  la  nécessité  de  la  grâce,  pour  le  commen- 
cement des  bonnes  œuvres.  Quelques-uns  allèrent  même  jusqu'à 
reconnaître  cette  nécessité  de  la  grâce  pour  les  deux  choses; 
mais  par  grâce  ils  entendaient,  dit  saint  Augustin,  quelque  occa- 
sion favorable,  comme  une  prédication  touchante,  un  miracle 
éclatant  ou  une  affliction  sensible;  et  ils  persistèrent  à  nier  la 
nécessité  d'une  grâce  intérieure. 

Le  semi-pélagianisme  s'établit  surtout  à  Marseille;  et  c'est 
pour  cela  qu'il  a  été  appelé  :  l'erreur  des  Marseillais.  Il  dut  ce 
succès  à  Fauste ,  évèque  de  Riez ,  à  Gennade ,  prêtre  de  Mar- 
seille (2),  et  surtout  au  célèbre  abbé  Gassien ,  qui  gouvernait  à 
Marseille  deux  vastes  monastères,  l'un  d'hommes,  l'autre  de 
femmes.  Il  avait  composé,  pour  l'instruction  de  ses  disciples, 
des  Conférences  spirituelles  au  nombre  de  vingt-quatre.  On  trouve 
dans  la  treizième  plusieurs  propositions  qui  contiennent  le  semi- 
pélagianisme,  entre  autres  celles-ci  :  «  les  premières  lueurs 
de  la  foi  peuvent  être  le  produit  spontané  du  libre  arbitre,  des 
forces  de  la  nature...  c'est  en  vertu  de  ces  aspirations  primor- 
diales ,  que  Dieu  accorde  le  secours  de  sa  grâce ,  afin  d'achever, 
par  un  principe  surnaturel ,  le  bien  commencé  naturellement  en 


(1)  Voyez  Bergier,  art.  Prédest.,  et  Semi-Pélag.  —  Recev.,  tom.  II. 
—  Montagne,  Traité  de  la  Grâce.  —  Bouvier,  id.  —  Vie  de  saint 
François  de  Sales,  tom.  II,  p.  492.  —  Théol.  Tuul.,  8**  édit.,  Introd., 
p.  40. 

(2)  Tous  les  auteurs  ne  s'accordent  pas  à  attribuer  cette  erreur  à 
Gennade.  Fauste  est  aussi  justifié  par  quelques-uns.  Il  eut  cependant 
la  faiblesse  d'accueillir  Julien  d'Eclane  auprès  de  lui.  Nous  verrons 
plus  bas  que  saint  Hilaire  d'Arles  et  saint  Vincent  de  Lérins  ne 
doivent  pas  être  comptés  parmi  les  semi-pélagiens ,  comme  l'ont  fait 
quelques  auteurs.  (D.  Ceillier,  t.  XIII,  p.  537-583.) 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  497 

nous.  »  Mais  le  saint  abbé  les  avait  émises  de  bonne  foi,  et 
avant  que  l'Eglise  eût  prononcé  sur  ces  questions  épineuses  et 
obscures.  Toutefois,  quand  ces  propositions  furent  attaquées, 
les  moines  de  Marseille ,  qui  aimaient  beaucoup  les  ouvrages  de 
leur  abbé  ,  prirent  chaudement  &>n  parti. 

Le  semi-pélagianisme  fut  vigoureusement  combattu ,  surtout 
par  saint  Augustin  et  par  saint  Prosper,  son  disciple.  —  En 
431,  le  pape  saint  Célestin  Ier,  condamna  cette  erreur,  et  définit 
que  Dieu  opère  tellement  dans  le  cœur  de  l'homme,  que  «  la 
sainte  pensée,  le  pieux  dessein,  enfin  tout  mouvement  de  la 
bonne  volonté  dans  l'ordre  du  salut,  vient  de  Dieu.  »  —  La 
vérité  fut  aussi  proclamée  par  deux  conciles  assemblés,  l'un  à 
Orange ,  en  529,  sous  la  présidence  de  saint  Césaire  d'Arles ,  et 
l'autre  à  Valence  dans  les  Oaules,  l'année  suivante.  Voici  le 
canon  du  concile  d'Orange  qui  exprime  la  foi  de  l'Eglise  univer- 
selle :  €  Si  quelqu'un  dit  que,  soit  l'accroissement,  soit  le  com- 
mencement môme  de  la  foi ,  et  le  premier  mouvement  du  cœur, 
par  lequel  nous  croyons  en  celui  qui  justifie  le  pécheur,  n'est 
point  l'effet  du  don  de  la  grâce ,  mais  que  cette  disposition  se 
forme  naturellement  en  nous,  il  contredit  les  dogmes  aposto- 
liques, puisque  saint  Paul  dit  :  Nous  avons  cette  confiance,  que 
celui  qui  a  commencé  en  vous  la  bonne  œuvre ,  la  perfectionnera 
jusqu'au  jour  de  Notre  Seigneur.  *  —  Le  pape  saint  Boniface  II 
confirma  en  ces  termes  le  décret  du  concile  d'Orange,  qui  lui 
avait  été  adressé  par  saint  Césaire  :  «  Vous  souhaitez  que  nous 
confirmions  par  l'autorité  du  Siège  apostolique  la  profession  de 
foi  que  vous  avez  opposée  aux  semi-pélagiens nous  approu- 
vons donc  la  décision  de  votre  concile,  conforme  en  tout  à  la 
tradition  apostolique.  »  —  L'approbation  du  Saint-Siège  a  donné 
tant  d'autorité  aux  actes  du  deuxième  concile  d'Orange,  que  ses 
décisions  sont  devenues  des  règles  de  foi,  contre  lesquelles  il 
n'est  pas  permis  de  s'élever  sans  devenir  hérétique. 

Dans  la  lutte  contre  les  pélagiens  et  les  semi-pélagiens ,  après       Ecrits 
les  conciles  et  les  pontifes  romains,  dont  la  voix  puissante  do-   des.  Jérôme. 
mina  tous  les  débats,  saint  Jérôme  et  saint  Augustin  furent  les        '_ 
deux  plus  fermes  soutiens  de  la  foi  catholique.  —  Saint  Jérôme,       An 420. 
t  ce  vieux  lion  de  la  polémique  chrétienne ,  »  comme  l'a  appelé 
M.  deMontalembert,  mourut  en  420,  le  30  septembre,  à  l'âge  de 

Cours  d'histoire.  83 


498  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

quatre-vingts  ans.  Il  avait  écrit ,  en  414,  contre  le  pélagianisme , 
une  lettre  adressée  à  un  nommé  Ctésiphon ,  qui  l'avait  consulté 
sur  cette  matière.  Il  y  fait  voir  l'analogie  de  cette  erreur  avec 
la  doctrine  des  stoïciens.  Deux  ans  après,  il  la  combattit  de  nou- 
veau dans  un  Dialogue  divisé  en  trois  livres.  Il  écrivit  aussi 
à  une  jeune  Romaine  de  la  plus  haute  distinction,  nommée  Dé- 
métriade,  qui  voulait  embrasser  la  vie  religieuse  et  à  qui  Pelage 
cherchait  à  communiquer  ses  erreurs.  Dans  sa  lettre,  saint 
Jérôme  lui  recommande  surtout  de  suivre  invariablement  la  foi 
du  pape  Innocent.  —  Les  autres  écrits  polémiques  de  ce  Père 
furent  principalement  dirigés  contre  Jovinien,  Vigilance,  Rufln, 
les  montanistes,  les  lucifériens  et  les  origénistes.  —  Il  a  aussi 
composé  beaucoup  d'ouvrages  ascétiques,  entre  autres,  un 
grand  nombre  de  Lettres  dont  plusieurs  sont  de  véritables 
traités.  On  cite,  par-dessus  tout,  sa  magnifique  lettre  sur  les  de- 
voirs de  la  vie  cléricale ,  adressée  à  Népotien,  prêtre  italien,  son 
intime  ami.  L'antiquité  chrétienne  l'a  surnommée  le  «  Gode  des 
clercs  :  »  Clericorum  codex. 

Mais,  les  plus  remarquables  travaux  du  saint  docteur  ont 
pour  objet  l'Ecriture  sainte;  et  c'est  sur  eux  spécialement 
que  l'Eglise  a  fondé  le  titre  de  Doctorem  maximum  qu'elle 
lui  a  donné.  Connaissant  parfaitement  l'hébreu  et  le  grec, 
il  fut  de  tous  les  Pères  latins  le  plus  versé  dans  cette 
divine  science.  Aussi,  sa  plume  savante  et  infatigable  en- 
fanta-t-elle  successivement  :  le  livre  des  Noms  hébreux  avec 
leurs  étymologies;  le  dictionnaire  des  Lieux  hébreux  ou  Géo- 
graphie sacrée  pour  l'intelligence  de  l'Ecriture;  le  livre  des 
Questions  hébraïques  sur  la  Genèse;  seize  Lettres  sur  quelques 
endroits  difficiles  de  l'Ancien  Testament;  des  Commentaires  sur 
l'Ecclésiaste  et  les  Prophètes,  sur  l'Evangile  de  saint  Matthieu 
et  les  Epîtres  de  saint  Paul.  —  Dans  le  Commentaire  sur  le 
dixième  chapitre  de  l'Ecclésiaste,  on  trouve  le  passage  suivant, 
qui  se  rapporte  évidemment  à  la  confession  secrète  :  «  Si  le 
serpent  infernal  avait  fait  à  quelqu'un  une  morsure  cachée  ;  si , 
à  l'écart  et  sans  témoin,  il  lui  avait  insinué  le  venin  du  péché, 
et  que  le  malheureux  qui  est  infecté  s'obstine  à  n'en  point 
parler,  à  ne  point  faire  pénitence,  à  ne  pas  découvrir  sa  bles- 
sure à  celui  qui  est  son  frère  et  son  maître;  le  maître,  qui 


CINQUIÈME  SIBCLB.  499 

peut  guérir  par  la  parole,  ne  pourra  pas  facilement  lui  être 
utile.  Quand  le  malade  rougit  de  confesser  ses  plaies  au  méde- 
cin, la  médecine  n'y  peut  rien;  elle  ne  guérit  pas  ce  qu'elle 
ignore.  » 

L'ouvrage  le  plus  utile  de  saint  Jérôme  sur  l'Ecriture  sainte, 
est  la  version  connue  sous  le  nom  de  Vulgate.  La  traduction  de 
la  Bible  (1)  dont  on  se  servait  de  son  temps  dans  l'Eglise  latine, 
et  que  l'on  désignait  indifféremment  sous  le  nom  de  Vulgate , 
parce  qu'elle  était  en  usage  dans  tout  l'Occident,  et  sous  le 
nom  d'Italique,  parce  que  probablement  elle  avait  vu  le  jour 
en  Italie ,  avait  été  faite  non  sur  l'hébreu ,  mais  sur  le  grec  des 
Septante  (2).  Quoiqu'elle  fût  la  moins  imparfaite  de  toutes,  au 
rapport  de  saint  Augustin  ,  c'était  la  version  d'une  version,  un 
texte  de  troisième  main;  à  cause  de  cela  et  de  la  multiplicilé 
des  exemplaires,  il  s'y  était  glissé  plusieurs  fautes.  Saint  Jé- 
rôme, par  l'ordre  formel  du  pape  Damase,  entreprit  d'abord 
de  refaire  ou  de  corriger  cette  version ,  non  d'après  l'édition 
commune  des  Septante,  mais  d'après  celle  qui  se  trouvait  dans 
les  Hexaples  d'Origène.  Il  corrigea  aussi ,  d'après  le  texte  grec 
original,  la  version  latine  du  Nouveau  Testament.  Cette  double 
version  fut  aussitôt  admise  dans  l'Eglise  romaine,  et  devint 
bientôt  la  seule  en  usage  dans  tout  l'Occident.  —  Nous  l'avons  LaVuiSate. 
encore  tout  entière  pour  le  Nouveau  Testament.  —  Encouragé  -Son  ^"•«n'i* 
par  ces  premiers  succès  et  convaincu  d'ailleurs  que,  quelque 
respectable  que  fût  une  version,  l'original  mérite  toujours  la 
préférence,  saint  Jérôme  traduisit,  d'après  l'hébreu,  l'Ancien 
Testament,  excepté  la  Sagesse,  l'Ecclésiaste,  les  deux  livres  des 
Machabées ,  Baruch ,  la  lettre  de  Jérémie ,  les  additions  au  livre 
d'Esther,  le  treizième  et  le  quatorzième  chapitre  de  Daniel,  le 
cantique  des  trois  enfants  dans  la  fournaise ,  qui  sont  de  l'an- 
cienne Vulgate.  Le  saint  docteur  n'avait  pas  le  texte  hébreu  ou 


(4)  Dès  le  temps  des  Apôtres,  la  Bible  avait  été  traduite  en  latin 
d'après  le  grec.  (Godescard.) 

(2)  D'après  Godescard ,  Y  Italique  et  l'ancienne  Vulgate  paraîtraient 
deux  versions  différentes.  —  Quoiqu'il  en  soit,  on  fait  remonter  l'Ita- 
lique au  temps  des  Apôtres.  Il  parait  môme  qu'elle  avait  été  approuvée 
par  l'un  d'eux,  saint  Pierre,  selon  Ruûn.  (Godescard.) 


500  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

chaldaïque  de  ces  parties  de  la  Bible  (1).  —  Cette  version  sou- 
leva d'abord  de  nombreuses  critiques;  mais  elle  fut  adoptée 
presque  aussitôt  dans  plusieurs  églises  de  l'Espagne,  des  Gaules 
et  de  l'Afrique.  Elle  s'introduisit  ensuite  peu  à  peu  dans  les 
autres  églises  de  l'Occident.  Enfin,  modifiée  par  quelques  pas- 
sages de  l'ancienne  Vulgate,  elle  finit  par  remplacer  complète- 
ment cette  dernière,  comme  étant  plus  exacte  et  plus  claire. 
Elle  a  été  seule  usitée,  sous  le  nom  de  Vulgate,  depuis  le  vme 
ou  le  ixe  siècle.  On  a  néanmoins  retenu  le  psautier  de  l'ancienne 
Italique,  à  cause  de  l'habitude  où  l'on  était  de  s'en  servir  dans 
toutes  les  prières  soit  publiques  soit  particulières;  mais  il  a  été 
corrigé  deux  fois  par  saint  Jérôme.  —  Le  concile  de  Trente  a 
déclaré  la  Vulgate  authentique,  pro  authentica  habeatur;  et  il 
a  dit  anathème  à  celui  qui  ne  recevrait  pas  comme  sacrés  et 
canoniques,  tous  les  livres  avec  toutes  leurs  parties,  qui  sont 
contenus  dans  cette  version  :  Libros  ipsos  integros,  cum  omni- 
bus suis  partibus  (2)  prout  in  veteri  Vulgatâ  latinâ  édition» 
habentur. 

Grotius,  Wels  et  d'autres  critiques  protestants  ont  eu  sou- 
vent recours  à  cette  version ,  pour  déterminer  le  sens  de  l'ori- 
ginal. —  Cependant,  selon  Pallavicin  et  Bellarmin ,  le  décret  de 
Trente  ne  doit  pas  s'entendre  en  ce  sens ,  qu'on  ait  donné  à  la 
Vulgate  la  préférence  sur  les  textes  primitifs.  Les  originaux 
sont  toujours  la  source ,  et  souvent  ils  ajoutent  beaucoup  de 
force  et  de  clarté  au  sens  des  meilleures  traductions.  —  Il  n'est 

(1)  Une  traduction  latine  de  la  Bible  faite  directement  sur  l'hébreu, 
rien,  dit  M.  Ozanam,  n'était  plus  hardi,  mais  rien  aussi  n'importait 
plus  à  l'Eglise  d'Occident.  L'Orient  était  plus  heureux;  car,  outre  la 
version  des  Septante,  restituée  par  Origène,  il  possédait  trois  autres 
versions  grecques  de  la  Bible,  faites  directement  sur  l'hébreu,  les 
versions  d'Aquila,  de  Symmaque  et  de  Théodotion;  et,  de  plus,  les 
deux  paraphrases  syriaque  et  chaldaïque. 

(2)  Cum  omnibus  suis  partibus  :  de  là  quelques-uns  concluent  que 
récuser  «  un  verset,  une  phrase,  un  membre,  un  terme,  une  parole, 
une  syllabe,  ou  même  un  iota,  »  c'est  contredire  le  concile.  On  cite 
môme  à  l'appui  de  ce  sentiment,  une  déclaration  formelle  de  la  Con- 
grégation du  concile  de  Trente  du  17  janvier  1576  ;  mais  l'authenticité 
de  cette  déclaration  est  révoquée  en  doute  par  des  autorités  impo- 
santes. —  D'autres  disent  que  cum  suis  partibus  doit  s'entendre  seu- 
lement des  fragments  de  livres  de  l'Ancien  Testament  qui  n'étaient 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  501 

donc  pas  vrai,  comme  l'ont  avancé  les  auteurs  protestants,  que 
le  concile  ait  déclaré  «  que  la  Vulgate  était  préférable  aux  autres 
textes  inspirés,  hébreux  ou  grecs.  »  Les  textes  primitifs  conser- 
vent toute  leur  autorité ,  et  ils  ne  sont  pas  même  mentionnés 
dans  le  décret  du  concile,  dont  le  but  était  uniquement  d'indi- 
quer quelle  version,  parmi  les  latines,  devait  être  regardée 
comme  authentique ,  ferait  autorité  en  matière  de  foi ,  et  serait 
citée  de  préférence  à  toute  autre  dans  les  sermons ,  dans  les 
conférences,  dans  les  discussions  publiques  (1). 

On  remarque  dans  les  écrits  de  saint  Jérôme  beaucoup  de 
noblesse  et  d'énergie.  Son  style  est  vif,  plein  d'éclat  et  de  feu , 
mais  on  y  trouve  quelquefois  des  figures  un  peu  forcées.  Dans 
ses  ouvrages  polémiques,  on  rencontre  de  temps  en  temps  des 
expressions  trop  dures  contre  ses  adversaires.  —  Nous  avons 
parlé  de  son  démêlé  avec  Rufin.  —  Il  eut  aussi  un  différend 
avec  saint  Augustin,  au  sujet  de  quelques  lettres  renfermant 
des  observations  que  ce  dernier  lui  avait  adressées,  et  dont  le 
contenu  transpira  par  hasard ,  et  arriva  tout  dénaturé  à  saint 
Jérôme,  longtemps  avant  les  lettres  elles-mêmes.  Mais  ,  ces 
taches  sont  généralement  regardées  comme  un  effet  de  son  zèle 
ardent,  ou  sont,  tout  au  plus,  du  nombre  de  ces  imperfections 
naturelles  que  Dieu  ne  détruit  pas  toujours  dans  ses  élus,  afin 
de  les  tenir  dans  l'humilité.  Aussi,  dès  que  la  vérité  fut  parve- 
nue à  se  faire  jour,  au  sujet  des  observations  de  saint  Augustin, 
toute  discussion  cessa ,  et  on  fut  édifié  de  la  modestie  et  de  la 

pas  dans  l'ancien  canon  des  Hébreux,  et  que  les  protestants  rejettent  ; 
et  aussi  de  quelques  passages  du  Nouveau  Testament ,  qui  manquent 
dans  une  foule  de  manuscrits  grecs,  comme  les  versets  9-20  du  cha- 
pitre 46  de  saint  Marc,  et,  dans  saint  Jean,  depuis  le  verset  53  du 
chapitre  7,  jusqu'au  verset  2  du  chapitre  8.  —  La  qualification  d'au- 
thentique est  empruntée  au  droit  et  s'applique  à  l'original  d'un  acte, 
ou  aune  copie  de  cet  acte  suffisamment  fidèle  pour  faire  foi.  —  La 
Vulgate,  disent  les  docteurs,  contient  la  parole  révélée  pure,  complète 
et  intacte  quant  au  fond.  —  Elle  n'est  entachée  d'aucune  erreur  de 
laquelle  on  puisse  déduire  quelque  dogme  pernicieux  dans  la  loi  et 
dans  les  mœurs.  —  Elle  est  reconnue  comme  l'expression  exacte  de  la 
volonté  du  divin  Législateur,  etc.  —  (Vence,  1. 1.  —  HistHe  l'infaill. 
des  Papes,  t.  II,  p.  292-297.) 
(1)  Godescard  ,  Vie  de  saint  Jérôme ,  notes. 


502 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Ecrits 

de 

S.  Augustin. 

Sa  mort. 

An  430. 


Traités 

de 

S.  Augustiu 

en  faveur 

de  la  grâce 

et  du 
libre  arbitre. 


charité  réciproque  des  deux  saints.  Jérôme  prenait  le  plus  vif 
intérêt  à  la  gloire  et  aux  triomphes  d'Augustin.  «  Je  prends 
Dieu  à  témoin ,  lui  écrivait-il  quelque  temps  avant  de  mourir, 
des  transports  de  joie  que  me  cause  votre  victoire  sur  l'hérésie  de 
Célestius.  Ahl  qui  me  donnera  des  ailes  comme  à  la  colombe 
pour  aller  vous  embrasser  !  » 

Saint  Augustin  survécut  dix  ans  à  son  illustre  ami ,  et  mou- 
rut, en  430,  âgé  de  soixante-seize  ans.  Sa  ville  épiscopale  étant 
assiégée  par  les  Vandales,  pour  encourager  et  soutenir  son  trou- 
peau, il  avait,  dit  M.  A.  Thierry,  fixé  son  poste  à  l'église 
comme  un  général  sur  les  remparts.  Il  ne  fit  point  de  testament, 
dit  Possidius  :  «  pauvre  de  Dieu,  il  n'avait  rien  à  léguer.  »  Durant 
sa  dernière  maladie,  il  rendit  la  santé  à  un  malade  en  lui  impo- 
sant les  mains.  Il  avait  fait  écrire  les  sept  psaumes  de  la  péni- 
tence survies  murailles  de  sa  chambre,  en  sorte  qu'il  pouvait 
les  lire  de  son  lit;  et  il  ne  le  faisait  jamais  sans  verser 
des  torrents  de  larmes.  —  L'armée  catholique,  dit  saint 
Prosper,  avait  combattu  plus  de  vingt-sept  ans  contre  les  enne- 
mis de  la  grâce  de  Dieu,  sous  les  ordres  de  ce  héros  de  la  foi; 
aussi  lui  a-t-on  donné  le  glorieux  surnom  de  docteur  de  la  grâce. 
Cette  lutte  ne  convenait  à  personne  mieux  qu'à  Augustin,  pour 
qui  la  grâce  de  Dieu  avait  tant  fait.  —  Le  saint  docteur  a  com- 
posé plus  de  trente  livres  contre  les  pélagiens  et  les  semi-pôla- 
giens.  L'existence  et  les  suites  du  péché  originel ,  la  gratuité  et 
l'absolue  nécessité  de  la  grâce,  même  pour  le  commencement  de 
la  foi  et  des  bonnes  œuvres  surnaturelles,  y  sont  démon- 
trées avec  tant  de  force  et  de  succès,  que  la  liberté  de 
l'homme  parait  anéantie.  Aussi,  du  vivant  même  du  saint,  les 
semi-pélagiens  et  quelques  moines  du  monastère  d'Adrumète, 
aujourd'hui  Hamamet,  dans  le  royaume  de  Tunis;  peu  de  temps 
après  sa  mort,  quelques  prêtres  des  Gaules;  plus  tard,  les 
protestants,  les  jansénistes  et  les  philosophes  fatalistes,  ont-ils 
prétendu  que  la  doctrine  du  saint  docteur  faisait  périr  le  libre 
arbitre,  sous  l'empire  de  la  grâce  et  de  la  prescience  éternelle 
de  Dieu.  Les  uns  ont  été  poussés  à  cette  calomnie  par  la  haine, 
les  autres  par.  l'ignorance,  et  les  derniers  par  le  désir  d'étayer 
du  beau  nom  d'Augustin  leur  fatalisme  absurde.  Mais,  tous  ces 
calomniateurs  divers  se  trouvent  réfutés  et  confondus  par  saint 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


503 


Prosper,  qui  mit  le  plus  grand  zèle  à  venger  son  maître;  par  le 
pape  saint  Gélestin ,  dans  une  lettre  adressée,  en  431,  aux 
évèques  des  Gaules;  enfin,  par  saint  Augustin  lui-même,  dans 
trois  remarquables  traités  intitulés  :  De  l'esprit  et  de  la  lettre,  Du 
libre  arbitre  et  de  la  grâce,  De  la  correction  et  de  la  grâce.  Le 
saint  docteur  y  établit,  en  effet,  le  libre  arbitre  avec  des  preuves 
si  frappantes,  qu'il  craint  d'exciter  cbez  les  fidèles  une  confiance 
semblable  à  celle  des  pélagiens.  Le  libre  arbitre  y  paraît  évidem- 
ment un  pouvoir  véritable,  exempt,  non-seulement  de  contrainte 
mais  encore  de  toute  nécessité ,  et  capable  de  se  déterminer  par 
son  propre  choix.  Loin  de  le  détruire,  la  grâce  le  fortifie  en  lui 
communiquant  la  vertu  d'agir  d'une  manière  surnaturelle;  et  ils 
opèrent  ensemble  selon  cette  parole  de  saint  Paul  :  «  Ce  n'est 
pas  moi  qui  agis,  mais  la  grâce  de  Dieu  avec  moi  :  Non  ego  autem, 
sed  gratia  Dei  mecum.  Le  libre  arbitre ,  don  de  Dieu ,  grâce 
naturelle,  départie  avec  la  vie  à  toute  créature  humaine, 
forme  comme  le  substratum  de  la  grâce  surnaturelle ,  ou  grâce 
proprement  dite.  Quant  à  la  conciliation  de  la  grâce  avec  la  liberté, 
et  à  la  règle  qui  préside  à  la  répartition  de  cette  grâce,  saint  Au- 
gustin reconnaît  que  c'est  un  mystère,  et  il  répond  souvent  aux 
difficultés  faites  à  ce  sujet,  par  ces  autres  paroles  de  saint 
Paul  :  «  0  profondeur  de  la  sagesse  et  de  la  science  de  Dieu  !  » 
—  Il  est  à  remarquer  que,  dans  ces  divers  traités,  quand  il  s'a- 
git du  péché,  le  saint  docteur  ne  veut  pas  qu'on  mette  en  doute 
si  la  sainte  Vierge  en  a  été  exempte.  Il  assure,  en  son  sermon  22e 
in  Ps.  118,  qu'elle  a  triomphé  de  la  tyrannie  du  péché,  sans 
nulle  exception  :  »  Incorrupta  virgo  per  gratiam  ab  omni  inté- 
gra labe  peccati. 

Le  savant  évèque  d'Hippone  composa  vingt-cinq  traités  contre 
les  donatistes  et  trente  et  un  contre  les  manichéens.  Contre  les 
premiers,  il  défend  la  notion  même  de  l'Eglise ,  ses  principes 
constitutifs  et  l'obligation  de  vivre  en  communion  avec  elle.  Ace 
sujet,  il  avait  l'habitude  dédire  :  «  Nous  sommes  en  communion 
avec  l'Eglise  romaine,  et,  par  elle,  avec  tout  l'univers  catho- 
lique. »  —  Contre  les  seconds,  il  défend  l'autorité  de  l'enseigne- 
ment catholique.  Il  réfuta  les  écrits  et  ruina  tout  le  crédit  de 
Fauste  de  Milève,  qui  était  l'oracle  de  la  secte.  Dans  des  confé- 
rences publiques,  en  présence  de  tout  son  peuple,  il  triompha 


Traités 

de 

S.  Augustin 

contre 
les  donatistes 

et  les 
manichéens. 


504  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

de  deux  autres  manichéens  célèbres ,  Fortunat  et  Félix.  Le  pre- 
mier fut  couvert  de  confusion  et  se  sauva  d'Hippone ,  le  second 
anathémalisa  Manès  et  embrassa  la  doctrine  catholique.  Augus- 
tin expose.,  dans  un  de  ses  traités  contre  les  erreurs  de  ces  sec- 
taires, les  principales  raisons  de  sa  soumission  entière  à  l'au- 
torité de  l'Eglise.  Ce  sont  :  le  consentement  des  peuples, 
l'autorité  des  miracles,  la  succession  non  interrompue  du 
Siège  apostolique,  et  cette  éclatante  notoriété  qui  fait  que, 
lorsqu'on  demande  l'Eglise  catholique,  nul  hérétique  n'ose  indi- 
quer la  secte  à  laquelle  il  appartient. 
Lettres  Nous  avons  de  saint  Augustin  deux  cent  soixante  et  dix  lettres, 

et  semons  dont  ja  piUpart  SOnt  aussi  de  véritables  traités  sur  le  dogme  et 
8.  Augustin,  la  morale;  et  plus  de  quatre  cents  sermons,  dont  soixante-neuf  sur 
les  fêtes  et  le  culte  des  saints.  —  Dans  ses  deux  lettres  adres- 
sées à  Janvier,  on  voit  qu'en  certains  endroits  on  offrait  le  saint 
sacrifice,  le  jeudi-saint,  matin  et  soir.  C'était  le  seul  cas  où  il 
fût  dès  lors  permis  de  communier  sans  être  à  jeun.  Dans 
quelques  églises  on  communiait  tous  les  jours;  dans  d'autres  à 
certains  jours  seulement.  Il  y  avait  des  lieux  où  l'on  offrait  aussi 
tous  les  jours  le  saint  sacrifice,  tandis  qu'ailleurs  on  ne  l'offrait 
que  le  samedi  et  le  dimanche.  —  Parmi  les  pratiques  universel- 
lement suivies,  le  saint  docteur  cite  la  célébration  annuelle  de 
la  Passion  de  Jésus-Christ ,  de  la  Résurrection,  de  l'Ascension  et 
de  la  Pentecôte,  qu'il  fait  remonter  aux  temps  apostoliques;  le 
jeûne  du  Carême,  suivi  de  cinquante  jours  de  réjouissance  jus- 
qu'à la  Pentecôte,  et  le  chant  de  Y  Alléluia  durant  le  temps 
pascal.  Dans  sa  trente-sixième  lettre,  il  mentionne  encore  un 
jeûne  observé  en  plusieurs  lieux,  le  mercredi,  le  vendredi,  et  le 
samedi.  —  Sur  tous  ces  points  de  discipline,  le  saint  évèque  éta- 
blit pour  règle  qu'un  chrétien  sage  doit  se  conformer  à  l'usage 
de  l'Eglise  où  il  se  trouve. 

Dans  un  de  ses  sermons  prêché  à  Ca#thage,  saint  Augustin 
avait  avancé  que  les  enfants  morts  sans  baptême  sont  véritable- 
ment condamnés  aux  peines  de  l'enfer  et  aux  feux  éternels; 
mais  il  se  rétracta  ensuite  dans  un  de  ses  livres  contre  Julien 
d'Eclane,  ouvrages  des  plus  réfléchis  et  des  mieux  travaillés 
entre  tous  ceux  du  saint  docteur.  Voici  ses  propres  expressions  : 
«  Non,  je  ne  dis  pas  que  les  enfants  morts  sans  baptême  doivent 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  505 

subir  une  si  grande  peine,  qu'il  leur  eût  été  plus  avantageux  de 
n'être  pas  nés  :  je  n'oserais  dire  qu'il  leur  fût  plus  expédient  de 
n'être  point  du  tout,  que  d'être  là  où  ils  sont.  »  Il  ne  les  con- 
damnait donc  plus,  dit  Bérault-Bercastel ,  aux  flammes  éter- 
nelles, comme  les  adultes  réprouvés,  pour  qui,  selon  la  parole 
du  Sauveur,  il  serait  plus  avantageux  de  n'avoir  jamais  existé. 
—  Dans  un  autre  sermon,  le  cent  soixante-douzième,  il  recom- 
mande l'aumône,  les  prières,  la  célébration  du  sacrifice  des 
autels  pour  le  soulagement  des  défunts,  affirmant  que  c'est  l'en- 
seignement des  Pères  et  la  pratique  de  l'Eglise  universelle ,  et 
qu'il  est  indubitable  que  les  peines  des  morts  sont  adoucies  par 
ces  bonnes  œuvres.  —  Il  parle  de  la  confession  en  ces  termes , 
dans  plusieurs  passages  de  ses  sermons  :  «  Soyez  tristes  avant 
la  confession ,  mais  réjouissez-vous  après,  car  vous  serez  gué- 
ris. Le  venin  s'était  amassé  dans  votre  conscience,  l'apostume 
s'était  gonflé,  vous  tourmentait  et  ne  vous  laissait  aucun  repos. 
Le  médecin  y  appose  le  baume  des  paroles  saintes,  ou  quelque- 
fois y  porte  un  fer  salutaire;  il  ouvre,  il  ampute;  reconnaissez 
sa  main  bienfaisante.  Confessez-vous,  et  que  votre  confession 
fasse  sortir  de  votre  conscience  tout  ce  qui  s'y  était  accumulé  de 
pourriture.  Alors  vous  serez  joyeux  et  contents.  —  Pourquoi 
rougiriez-vous  de  confesser  ce  que  vous  n'avez  pas  eu  honte  de 
faire  ?  Ne  craignez  pas  d'avouer  à  un  homme  seul ,  ce  que  vous 
avez  commis  peut-être  devant  plusieurs.  Au  reste,  pensez  que 
votre  confesseur  sera  du  nombre  de  ceux  qui  assisteront  un  jour 
à  votre  jugement.  Faites  pénitence,  conformément  à  ce  qui  se 
pratique  dans  l'Eglise,  et  l'Eglise  priera  pour  vous.  Que  per- 
sonne ne  dise  :  Je  fais  pénitence  en  secret  aux  yeux  de  Dieu; 
c'est  assez  que  le  Seigneur,  qui  doit  m'accorder  le  pardon ,  con- 
naisse la  pénitence  que  je  fais  au  fond  de  mon  cœur.  S'il  en 
était  ainsi,  ce  serait  en  vain  que  Jésus-Christ  aurait  dit  :  Ce 
que  vous  délierez  sur  la  terre  sera  délié  dans  le  ciel  ;  ce 
serait  en  vain  qu'il  aurait  confié  les  clefs  à  son  Eglise.  »  — 
Ce  n'est  donc  pas  assez  de  se  confesser  à  Dieu,  il  faut  en- 
core se  confesser  à  ceux  qui  ont  reçu  de  lui  pouvoir  de  lier  et 
de  délier  (1). 

/4)  S.  Aug.,  sur  le  Ps.  66.  —  Serm.  391. 


COURS  D  HIS. 

[Caractère,         Les  autres  ouvrages  de  saint  Augustin  sont  presque  innom- 
pmssance      arables.  Aucun  Père  de  l'Eglise,  excepté  Origène,  n'a  autant 
l'éloquence     écrit  que  lui ,  et  sur  des  matières  aussi  diverses.  Une  grande 
g. Augustin,    netteté  d'expressions  et  d'idées,  une  dialectique  pressante  et 
vigoureuse,  une  inépuisable  fécondité  de  pensées,  des  vues 
sublimes  et  étendues,  une  onction  touchante,  une  vaste  érudi- 
tion, et  surtout  une  parfaite  connaissance  de  la  religion  et  de 
l'Ecriture  sainte   :  tels   sont  les  principaux  caractères  de  ses 
écrits.  Son  style,  en  général,  clair,  noble,  vif  et  brillant,  offre, 
par  ses  antithèses  trop  fréquentes,  quelques  traces  du  mauvais 
goût  de  son  siècle;  mais  la  richesse  du  fonds  ne  permet  guère 
d'apercevoir  ces  légères  taches  de  la  forme.  —  Son  éloquence 
tirait  de  l'exquise  sensibilité  de  son  âme  un  caractère  si  saisis- 
sant, que  sa  parole  puissante,  dit  Godescard,  excita  beaucoup 
plus  les  cris  d'admiration  et  les  applaudissements  dans  l'église 
d'Hippone,  que  les  discours  de  Démosthènes  et  de  Cicéronn'en 
Livre        provoquèrent  jamais  au  barreau  d'Athènes  et  au  Forum.  —  Au 
Rétractations    milieu  de  ces  brillants  succès,  saint  Augustin  était  plein  de 
confessions     V^vnïïilk  la  plus  profonde.  Tous  ses  écrits  portent  l'empreinte 
de  cette  vertu,  mais  elle  ne  brille  nulle  part  avec  plus  d'éclat 
que  dans  le  livre  de  ses  Rétractations;  car,  dès  l'an  42G,  il 
voulut  revoir  ses  nombreux  écrits  et  en  corriger  les  fautes,  ce 
qu'il  fit  avec  une  sévérité  et  une  candeur  admirables.  De  tous 
les  ouvrages  de  saint  Augustin,  aucun,  dit  Godescard  ,  ne  lui  a 
fait  plus  d'honneur  que  le  livre  des  Rétractations.  —  Ce  fut 
aussi  sa  profonde  humilité  qui  l'avait  engagé  ,  en  397,  à  publier 
le  livre  de  ses  Confessions ,  où  il  fait  le  récit  de  ses  faiblesses 
avec  une  modestie  touchante,  et  avec  la  plus  vive  reconnaissance 
envers  la  miséricorde  de  Dieu. 

Cet  incomparable  docteur  était  simple  et  modeste  en  tout. 
Ses  vêtements  ,  sa  chaussure ,  son  mobilier,  dit  Possidius , 
n'étaient  ni  trop  éclatants  ni  trop  négligés.  Sa  table  était  fru- 
gale. Il  se  servait  de  cuillers  et  de  fourchettes  d'argent ,  mais 
toute  la  vaisselle  était  de  terre  ou  de  bois.  Il  ne  mangeait  que 
des  légumes.  La  viande  était  réservée  pour  les  malades  et  les 
étrangers.  On  lisait  pendant  les  repas.  Aucune  femme  n'y  fut 
jamais  invitée.  Il  avait  fait  graver  au-dessus  de  la  table  une 
maxime  qui  bannissait  rigoureusement  la  médisance  de  chez 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  507 

lui  (i).  Il  vivait  en  commun  avec  ses  clercs.  La  vie  religieuse 
avait  toujours  eu,  depuis  sa  conversion,  un  attrait  particulier 
pour  lui.  Ainsi  nous  l'avons  vu,  après  son  baptême,  se  retirer 
dans  une  solitude  aux  environs  de  Tagaste,  avec  une  société  de 
pieux  amis.  Il  y  passa  près  de  trois  ans  dans  un  entier  détache- 
ment des  choses  de  la  terre,  dans  la  pratique  de  l'oraison,  du 
jeûne  et  des  autres  exercices  de  la  pénitence.  Tout  était  commun 
parmi  ces  nouveaux  religieux;  ils  ne  possédaient  rien  en  pro- 
pre, et  ils  avaient  aliéné  jusqu'à  la  maison  dans  laquelle  ils 
demeuraient.  —  L'Ordre  des  Ermites  dits  de  Saint-Augustin      Régie  de 

S.  Augustin. 

date  de  là  son  origine.  —  Lorsque  le  saint  eut  été  ordonné 
prêtre,  plusieurs  de  ses  religieux  le  suivirent  à  Hippone.  Il 
fonda  dans  cette  ville,  avec  le  secours  de  Val  ère,  une  nouvelle 
communauté,  qui  fournit  à  l'Eglise  d'Afrique  une  foule  d'évèques 
remarquables  par  leur  sainteté  et  par  leur  savoir  :  tels  furent, 
entre  autres,  Alypius  de  Tagaste;  Evode  d'Uzale;  Possidius  de 
Calame,  qui  a  écrit  la  Vie  de  saint  Augustin;  Sévère  de  Milève; 
Fortunat  de  Cirthe,  etc.  Toutes  les  églises  d'Afrique  désiraient 
posséder  quelques-uns  de  ses  disciples.  Il  fonda  aussi  un  mo- 
nastère de  religieuses  dont  sa  sœur  fut  la  première  supérieure, 
et  auxquelles  il  écrivit  une  lettre  qui  contient  un  corps  de  règles 
monastiques.  Cette  lettre  est  ce  qu'on  appelle  communément  la 
Règle  de  saint  Augustin,  divisée  en  vingt-quatre  articles,  laquelle 
devint  le  code  fondamental  d'une  branche  immense  de  l'ordre 
monastique.  Elle  fut  adoptée  par  une  foule  de  religieux  qui  re- 
gardent le  célèbre  évèque  d'Hippone  comme  le  fondateur  de  leur 
ordre,  et  principalement  par  les  Ermites  et  les  Chanoines  régu- 
liers de  son  nom.  Les  uns  et  les  autres  y  ont  cependant  ajouté 
quelques  Constitutions  particulières.  —  La  loi  du  renoncement 
était,  aux  yeux  d'Augustin ,  le  premier  fondement  de  la  vie  reli- 
gieuse. Le  second  était  l'obligation  du  travail  soit  intellectuel 
soit  manuel.  Il  redoutait  également,  pour  les  cénobites,  la 
richesse  et  l'oisiveté.  Pour  l'a  grande  majorité  des  religieux,  il 


(1)  C'était  un  distique  latin  dont  le  sens  est  exactement  rendu  par 
ces  deux  vers  français  : 

Quiconque  des  absents  déchire  la  conduite , 
Doit  regarder  pour  lui  cette  table  interdite. 


508 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


Vénération 

de  tous 
les  siècles 

pour 
les  reliques 

de 
S.  Augustin. 


préférait  le  travail  manuel  à  celui  de  l'étude  et  des  sciences.  Le 
milieu  dans  lequel  il  vivait  explique  et  justifie  cette  prédilection. 
L'institut  monastique  peut  donc  revendiquer  la  gloire  de  celui 
qui  a  été  déclaré  le  plus  grand  des  théologiens,  et  qui,  par  le 
génie  et  la  vertu,  se  place  au  premier  rang  de  ces  rares  esprits 
qui  planent  sur  les  siècles. 

Une  des  dévotions  favorites  d'Augustin  était  le  culte  des 
saints.  Aussi  se  procura-t-il  avec  empressement  des  reliques 
de  saint  Etienne  ,  premier  diacre,  dont  le  corps  avait  été  mira- 
culeusement trouvé,  vers  l'an  415,  avec  ceux  de  Nicodème  et  de 
Gamaliel,  non  loin  de  Jérusalem.  Il  raconte  avec  complaisance, 
dans  ses  écrits ,  de  nombreux  miracles  opérés  par  l'intercession 
de  ce  martyr,  et  dont  il  fut  lui-même  plusieurs  fois  le  témoin. 
Ainsi,  en  424,  à  Hippone,  sous  ses  yeux  et  à  la  vue  de  tout  son 
peuple,  un  jeune  homme,  nommé  Paul,  et  sa  sœur,  nommée 
Paladie,  de  Gésarée  en  Gappadoce,  tous  les  deux  maudits  par 
leur  mère  irritée  de  leurs  mauvais  traitements,  et  tous  les  deux 
atteints  depuis  lors  d'un  tremblement  convulsif  et  continuel 
dans  tous  leurs  membres ,  furent  subitement  guéris  sur  le  tom- 
beau de  saint  Etienne.  Transporté  de  reconnaissance  et  de  joie, 
saint  Augustin,  après  quelques  réflexions  sur  ce  miracle,  dit  à 
son  peuple  :  t  Je  vous  abandonne  aux  impressions  que  doit 
produire  en  vous  cette  éloquence  muette  du  Tout-Puissant, 
plus  persuasive  que  tous  les  discours.  »  —  Le  respect  d'Au- 
gustin pour  les  saints  a  été  récompensé  par  celui  que  lui  ont 
rendu  tous  les  siècles.  Son  corps  fut  vénéré  même  par  les  Van- 
dales ariens  qui  s'emparèrent  d'Hippone  onze  mois  après  sa 
mort.  En  484,  les  évèques  d'Afrique,  exilés  en  Sardaigne  par 
le  roi  Hunéric,  l'emportèrent  avec  eux,  comme  leur  plus  riche 
trésor;  d'autres  rapportent  ce  fait  à  la  persécution  de  Thra- 
samon ,  en  496.  —  Quoi  qu'il  en  soit,  Luitprand ,  roi  des 
Lombards,  le  racheta  ensuite,  au  moyen  d'une  somme  con- 
sidérable, des  Sarrasins  qui  s'en  étaient  emparés.  En  722,  on 
le  déposa  dans  l'église  de  Saint-Pierre  à  Pavie,  qui  a  pris 
son  nom.  Mais  ,  en  1842,  la  France,  maîtresse  de  l'Algérie,  a 
demandé  le  retour  du  noble  exilé ,  pour  protéger  sa  conquête. 
Un  os  du  bras  droit  de  saint  Augustin,  le  cubitus,  a  été  donné 
par  le  pape  Grégoire  XVI  à  l'évèque  français  d'Alger,  pour  être 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


509 


déposé  dans  une  église  élevée  à  Hippone  sur  les  ruines  de  l'an- 
cienne. 

Sous  saint  Augustin ,  le  soleil  de  la  foi  avait  atteint  son  midi 
dans  la  belle  Eglise  d'Afrique.  Après  sa  mort,  il  commença  à 
décliner.  —  Les  églises  d'Orient,  désolées  par  les  hérésies  sans 
cesse  renaissantes,  avaient  aussi  vu  finir  leurs  plus  beaux  jours 
avec  les  Basile,  les  Grégoire  et  les  Ghrysostome.  —  Dans  l'Occi- 
dent, au  contraire,  la  foi  conservait  toute  sa  pureté  et  produisait 
toujours  les  fruits  les  plus  abondants.  L'Eglise  des  Gaules  en 
particulier  étincelait  d'un  vif  éclat.  Au  ive  et  ve  siècle,  en  effet, 
presque  chacun  de  nos  diocèses  avait  un  saint  et  un  thauma- 
turge pour  évoque.  Leur  sainteté  fut  un  rempart  contre  la  bar- 
barie qui,  en  dépit  d'elle-même,  éprouvait  un  sentiment  inexpri- 
mable de  vénération  et  de  respect  pour  les  disciples  de  Jésus- 
Christ.  «  La  religion,  dit  M.  Am.  Thierry  lui-même,  était  ainsi 
aux  avant-postes  de  la  barbarie.  »  On  comptait  saint  Domnin  de 
Grenoble,  saint  Brice  de  Tours,  saint  Honorât  et  saint  Hilaire 
d'Arles,  saint  Eucher  de  Lyon,  saint  Rusticus  de  Narbonne, 
saint  Euphronius  d'Autun,  saint  Auctor  de  Metz,  saint  Nicaise 
de  Reims,  saint  Didier  de  Langres,  saint  Victrice  de  Rouen, 
saint  Exupère  de  Toulouse ,  saint  Delphin  et  saint  Amand  de 
Bordeaux,  saint  Florent  et  saint  Alethius  de  Cahors ,  saint 
Aper  de  Toul,  saint  Simplicien  et  saint  Mamert  de  Vienne,  saint 
Diogénien  d'Alby,  saint  Dynamius  d'Angoulème ,  saint  Véné- 
rand  de  Clermont,  saint  Marcel  de  Paris,  saint  Euverte  et  saint 
Aignan  d'Orléans  (1),  saint  Germain  d'Auxerre  et  saint  Loup 
de  Troyes,  etc. 

Ces  deux  derniers  furent  choisis,  en  429,  par  le  pape  saint 
Célestin  et  par  les  évêques  des  Gaules,  pour  aller  combattre  le 
pélagianisme  dans  la  Grande-Bretagne.  Leurs  instructions  affer- 
mirent les  catholiques  dans  la  foi,  et  convertirent  un  grand 
nombre  d'hérétiques.  Les  chefs  du  parti,  après  avoir  évité 
quelque  temps  de  se  montrer,  consentirent  enfin  à  assister  à  un 
concile  où  ils  essayèrent  de  défendre  leurs  erreurs.  Mais,  les 
saints  missionnaires  établirent  la  doctrine  catholique  avec  tant  de 


Multitude 

dp.  saints 

Evoques  dans 

les  Gaules. 


Missio» 

de 

S.  Germain 

et  de  S.  Loup 

en 
Angleterre. 


{\)  Saint  Aignan  ét<«ft  d'une  noble  famille  de  Vienne  et  frère  de 
saint  Léonien. 


510 


codrs  d'histoire  ecclésiastique. 


S1*  Geneviève 
de  Paris. 


Multitude 

de 
monastères 

dans 
les  Gaules. 


force  et  de  netteté,  qu'ils  les  mirent  dans  l'impossibilité  de 
répondre.  A  la  On  de  la  conférence ,  saint  Germain  guérit  subi- 
tement un  aveugle,  en  appliquant  sur  ses  yeux  un  reliquaire 
qu'il  portait  toujours  avec  lui,  et  en  invoquant  la  Saint-Trinité. 
Quelque  temps  après,  s'étant  mis  à  la  tète  des  Bretons,  avec  un 
corps  de  cavalerie  légère,  il  dispersa,  au  chant  de  V Alléluia, 
une  armée  de  barbares  qui  étaient  venus  les  attaquer.  Les  pré- 
dications et  les  miracles  des  deux  saints  évèques  des  Gaules 
ramenèrent  les  pélagiens  les  plus  obstinés. 

En  447,  saint  Germain  fut  appelé  une  seconde  fois  dans  la 
Grande-Bretagne ,  pour  remédier  à  de  nouveaux  ravages  causés 
par  l'hérésie.  Cette  seconde  mission  n'eut  pas  moins  de  succès 
que  la  première.  —  Dans  ses  deux  voyages,  l'évèque  d'Auxerre 
vit  sainte  Geneviève  de  Paris.  La  première  fois,  au  village  de 
Nunterre,  frappé  de  son  extérieur  angélique,  il  la  discerna  au 
milieu  d'une  foule  immense  qui  l'environnait;  il  la  fit  approcher, 
lui  donna  la  bénédiction  solennelle  des  vierges,  quoiqu'elle  n'eût 
que  dix  ou  douze  ans,  et  prédit  à  ses  parents  qu'elle  parvien- 
drait à  la  plus  haute  sainteté.  C'était  alors  la  plus  pauvre  ber- 
gère de  son  hameau.  —  La  seconde  fois,  à  Paris,  le  saint  prélat 
la  trouva  en  butte  à  la  calomnie,  et  il  la  défendit  contre  ses 
ennemis.  —  Geneviève,  selon  la  prédiction  de  son  saint  protec- 
teur, devint  si  célèbre  par  ses  vertus  et  par  ses  miracles ,  que 
saint  Siméon  Stylite,  du  fond  de  l'Orient,  se  faisait  recomman- 
der à  ses  prières  par  tous  les  Gaulois  qui  venaient  le  visiter. 
Elle  prédit  que  Paris  serait  respecté  par  Attila,  et  l'événement 
justifia  la  prédiction.  Aussi  les  Parisiens  attribuèrent-ils  leur 
6alut  aux  prières  de  la  sainte  ;  et  ils  l'ont  choisie  depuis  pour 
leur  patronne.  Elle  mourut  à  89  ans. 

Le  culte  du  grand  évèque  d'Auxerre,  comme  celui  de  sa  fille 
spirituelle,  a  survécu  à  toutes  nos  révolutions,  et  la  France  ne 
compte  pas  moins  de  cent  soixante-douze  localités  qui  portent 
le  nom  de  saint  Germain. 

Avec  la  pratique  des  vertus  chrétiennes  et  le  désir  de  la  per- 
fection, inspirés  par  un  si  grand  nombre  de  saints  évoques,  le 
goût  de  la  vie  monastique  se  répandait  de  toutes  parts  dans  les 
Gaules.  Aussi  vit-on  s'y  élever  une  foule  de  monastères.  Les 
plus  célèbres  étaient  celui  de  Tours ,  fondé  par  saint  Martin  ;  les 


CINQUIÈME  S1ËCLK  511 

monastères  de  Lérins  (1)  et  de  Saint-Victor  de  Marseille,  fon- 
dés en  410,  le  premier  par  saint  Honorât,  né  à  Toul  et  évoque 
d'Arles;  le  second,  par  Cassien,  savant  pèlerin  de  la  Thébaïde  ; 
le  monastère  de  l'Ile-Barbe,  près  de  Lyon,  et  plusieurs  com- 
munautés de  solitaires  établies  dans  le  Jura  par  saint  Romain 
et  par  saint  Lupicin  son  frère ,  etc.  —  On  admirait  en  même 
temps  une  foule  de  saints  abbés,  tels  que  saint  Domitien,  enfant 
de  Lérins,  qui  fut  le  premier  abbé  du  monastère  de  Bebron, 
nommé  depuis  Saint-Rambert  ;  saint  Sévère  fondateur  d'un 
monastère  à  Agde;  Sévère  de  Vienne,  ami  de  saint  Germain 
d'Auxerre ,  et  venu  d'Orient  dans  les  Gaules  comme  Sévère 
d'Agde  ;  saint  Léonien ,  célèbre  dans  la  province  viennoise ,  où 
il  vécut  entièrement  reclus  pendant  plus  de  quarante  ans.  — 
Une  foule  de  solitaires  se  bâtirent  des  cellules  auprès  de  la 
sienne;  ce  fut  le  berceau  du  monastère  de  Saint-Pierre  de 
Vienne.  Léonien  leur  donnait  des  conseils  sans  sortir  de  sa  cel- 
lule ,  et  il  dirigeait  de  la  même  manière  un  monastère  de  reli- 
gieuses, fondé  aussi  à  Vienne.  Il  y  avait  encore  dans  cette  ville 
plusieurs  autres  monastères,  entre  autres,  celui  où  se  sanctifia 
saint  Clair  (2). 

Cependant,  après  son  triomphe  sur  les  ennemis  de  la  grâce,       H&tte 
l'Eglise  fut  attaquée  par  une  nouvelle  hérésie,  qui  avait  une    deNe^riag« 
liaison  intime  et  fondamentale  avec  le  pélagianisme,  quoiqu'elle    De428à43i. 


(1)  Lérins,  dit  M.  de  Montalembert,  fut  le  Climy  du  v<>  siècle,  ou 
plutôt  Cluny  devait  être  le  Lérins  du  xie.  En  foule ,  de  cette  île  bien- 
heureuse sortirent  les  évoques,  les  saints,  les  docteurs  :  saint  Hono- 
rât, fondateur  et  père  de  la  communauté  des  religieux ,  ainsi  que  d'un 
monastère  de  femmes  dirigé  par  sa  sœur  sainte  Marguerite  ;  saint 
Vincent  de  Lérins,  son  plus  célèbre  écrivain  ;  Salvien,  rival  de  saint 
Augustin  dans  le  traité  De  gubernatione  Dei  ;  saint  Agricol,  ;le  pasteur 
populaire  d'Avignon  ;  le  grand  Eucher,  comme  l'appelle  Bossuet ,  qui 
fut  métropolitain  de  Lyon;  saint  Césaire,  archevêque  d'Arles,  qui 
présida  quatre  conciles  et  mérita  le  titre  de  prince  des  évêques  des 
Gaules;  saint  Loup,  évoque  de  Troyes,  qui  fit,  comme  le  pape  saint 
Léon,  reculer  Attila;  et  tant  d'autres  prélats  qui  illustrèrent  les 

de  Riez,  Fréjus,  Valence,  Metz,  Nice,  Vence,  Apt,  Carpen- 
tras ,  Saintes ,  etc.  :  tels  sont  les  noms  qui  forment  comme  une  céleste 
auréole  autour  du  roc  oublié  de  Lérins. 

(2)  Hist.  de  l'Eglise  gallicane. 


512  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

parût  toute  différente  au  premier  aspect.  Pelage,  en  niant  le 
péché  originel ,  la  dégradation  de  notre  nature  et  la  nécessité  de 
la  grâce,  tendait,  comme  nous  l'avons  dit,  à  établir  l'inutilité 
de  la  Rédemption.  La  nouvelle  erreur,  divisant  le  Rédempteur 
en  deux  personnes,  réduisait  le  prix  des  satisfactions  de  la  per- 
sonne humaine  à  sa  valeur  naturelle,  et  par  conséquent  les  ren- 
dait insuffisantes  pour  expier  le  péché.  Ainsi ,  des  deux  côtés ,  le 
mystère  de  la  Rédemption  se  trouvait  anéanti  (1).  Les  deux  hé- 
résies étaient  donc  sœurs  :  ou  plutôt,  selon  l'expression  de  saint 
Prosper,  «  l'hérésie  de  Nestorius  était  réellement  la  mère  de  celle 
de  Pelage,  »  et,  pour  cette  fois,  la  fille  était  née  avant  la  mère. 
—  Nestorius,  archevêque  de  Gonstantinople,  fut  l'auteur  de 
cette  hérésie ,  parallèle ,  dit  Darras ,  à  celle  des  pélagiens  et  sor- 
tie de  la  même  source  (2).  Né  à  Germanicie ,  dans  la  Syrie , 
d'abord  moine  dans  un  monastère  près  d'Antioche,  puis,  agrégé 

(<)  Aussi  Nestorius,  qui  déploya  un  zèle  excessif  contre  tous  les 
autres  hérétiques,  favorisa-t-il  toujours  les  pélagiens.  Il  affectait  môme 
de  les  avoir  près  de  lui  à  l'église. 

(2)  Saint  Cyrille  atteste  en  plusieurs  endroits  que  Nestorius  avait 
puisé  son  erreur  dans  les  écrits  de  Diodore,  évêque  de  Tarse,  maître 
de  saint  Jean  Ghrysostome ,  et  surtout  dans  ceux  de  Théodore,  évêque 
de  Mopsueste,  qu'il  voulut  même  visiter,  en  allant  prendre  possession 
de  son  siège.  C'était  la  source  où  avait  aussi  puisé  Pelage,  comme  nous 
l'avons  vu,  par  l'entremise  de  Rufin  son  ami  et  disciple  de  Théodore 
de  Mopsueste.  —  Quand  on  étudie  les  ouvrages  de  Théodore  de  Mop- 
sueste, dit  un  critique,  on  y  trouve  le  principe  qu'ont  eu  depuis  les 
sociniens  :  qu'il  faut  déférer  tout  au  tribunal  de  la  raison,  et  n'ad- 
mettre que  ce  qu'elle  approuve  :  principe  qui  détruit  par  la  ba?e  l'édi- 
fice de  la  foi  et  a  produit  toutes  les  sectes  qui  ont  désolé  l'Eglise.  — 
Théodore  exagéra ,  dit  l'auteur  de  la  Vie  de  saint  Chrysostome,  la  mé- 
thode de  t)iodore  jusqu'au  rationalisme  le  plus  hardi,  et,  repoussant  le 
flambeau  de  la  tradition  pour  le  libre  examen,  il  se  jeta  dans  les  plus 
grands  écarts.  Les  sociniens  et  les  rationalistes  modernes  peuvent  sa- 
luer en  lui  leur  plus  ancien  précurseur.  —  Diodore,  ami  de  saint  Mé- 
lèce ,  et  en  général  ce  que  l'on  appelle  Yécole  d'Antioche,  s'attachait 
trop  exclusivement  au  sens  littéral,  par  opposition  aux  interprétations 
trop  allégoriques  que  l'on  reprochait  à  l'école  d'Alexandrie.  —  La  fort© 
trempe  d'esprit  et  la  foi  vive  de  saint  Jean  Chrysostome  le  préservè- 
rent des  dangers  de  cette  méthode  trop  himiaine.  —  Sur  le  systèrne  et 
la  méthode  trop  réaliste  de  l'école  d'Antioche ,  voir  Vie  de  saint  Chry- 
tostome,  c.  3  et  9;  c.  49,  p.  245. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  513 

àu  clergé  de  cette  cité,  ensuite  élevé  au  sacerdoce  et  chargé  de 
l'instruction  des  catéchumènes  de  l'église  patriarcale,  Nestorius 
s'y  acquit  une  grande  réputation.  Sa  vénération  affectée  pour  la 
mémoire  de  saint  Chrysostome,  des  mœurs  graves  ou  plutôt 
sombres  et  sauvages ,  sa  vie  retirée ,  la  simplicité  affectée  aussi 
ou  plutôt  la  malpropreté  de  ses  vêtements,  son  visage  pâle  et 
décharné,  un  goût  passionné  pour  l'étude,  une  teinture  super- 
ficielle des  sciences  et  des  arts,  une  grande  et  belle  voix,  qui 
prenait  facilement  le  ton  de  la  componction,  une  parole  imagée, 
sympathique  et  éloquente,  un  zèle  outré  contre  les  hérétiques, 
tout  avait  contribué  à  répandre,  parmi  le  peuple,  les  préventions 
les  plus  avantageuses  en  sa  faveur.  On  en  parlait  comme  d'un 
génie  et  d'un  saint.  — Il  fut  élevé  sur  le  siège  de  Constantinople, 
en  428,  et  accueilli  avec  faveur  par  l'empereur,  le  Pape  et  le 
patriarche  d'Alexandrie.  Dans  le  premier  sermon  qu'il  prêcha, 
le  nouvel  archevêque  fit  entendre  ces  paroles  si  opposées  à  l'es- 
prit de  l'Eglise  :  «  Donnez-moi ,  Seigneur,  dit-il  en  s'adressant 
à  l'empereur,  donnez-moi  la  terre  purgée  d'hérétiques,  et  je 
vous  donnerai  le  ciel  en  récompense;  exterminez  avec  moi  les 
hérétiques  et  je  combattrai  avec  vous  les  Perses.  »  —  La  foule 
aveugle  et  passionnée  ne  vit  dans  ce  langage  que  le  zèle  brûlant 
d'un  autre  Chrysostome;  mais  les  hommes  sensés  en  jugèrent 
autrement  et  conçurent  de  vives  appréhensions.  Elles  n'étaient 
que  trop  fondées,  car  Nestorius  déclara  la  guerre  aux  hérétiques, 
mais  une  guerre  à  outrance ,  dans  laquelle  on  eut  plusieurs  fois 
recours,  contre  eux,  au  meurtre  et  à  l'incendie,  au  point  qu'on 
lui  donna  le  surnom  d'incendiaire. 

Etait-ce  égarement  de  zèle  de  la  part  de  Nestorius?  était-ce, 
comme  le  pense  saint  Vincent  de  Lérins ,  une  tactique  pour  ins- 
pirer de  la  confiance  en  son  orthodoxie ,  et  pour  préparer  les 
voies  à  l'erreur  qu'il  allait  prêcher?  On  l'ignore.  Quoi  qu'il  en 
soit,  il  fut  bientôt  lui-même  du  nombre  des  hérétiques.  —  Son 
erreur  attaqua  le  dogme  de  l'Incarnation.  —  Concernant  ce  mys- 
tère, l'Eglise  avait  toujours  cru  et  enseigné  que  la  divinité  et 
l'humanité  en  Jésus-Chrst  se  trouvaient  unies  hypostatique- 
ment,  c'est-à-dire,  de  manière  à  ne  former  qu'une  seule  et  même 
personne.  Ainsi  dans  l'homme ,  l'Ame  et  le  corps ,  deux  subs- 
tances bien   distinctes,  ne   forment,  par  leur   étroite  union, 

Çouas  d'histoire.  33 


514  cours  d'histoire  ECCLÉSIASTIQUE. 

qu'une  seule  personne  et  un  seul  moi  humain.  De  ce  principe 
découlent  les  conséquences  suivantes  admises  par  l'Eglise  catho- 
lique :  1°  Le  Verbe  incarné  ou  Jésus- Christ,  réunissant  en  lui 
deux  natures  distinctes,  les  propriétés  et  les  opérations  de  l'une 
et  de  l'autre  doivent  lui  être  également  attribuées;  en  sorte  qu'il 
est  vrai  de  dire  que  Jésus-Christ  est  éternel  et  Dieu ,  qu'il  est 
homme  et  né  dans  le  temps  ;  et  par  conséquent  qu'un  Dieu  a 
souffert,  qu'il  est  mort,  qu'il  est  ressuscité,  etc.  Ces  change- 
ments divers ,  il  est  vrai ,  ne  se  sont  point  opérés  dans  la  nature 
divine,  qui  est  impassible  et  immortelle;  mais,  parce  qu'ils  ont 
affecté  la  nature  humaine  unie  à  Dieu  hypostatiquement,  on  dit 
que  Dieu  lui-même  a  souffert,  etc.  —  Il  en  est  de  même  dans 
l'homme  ou  le  moi  humain  :  on  attribue  toujours  au  seul  et 
même  moi  les  qualités  et  les  opérations  diverses  des  deux  subs- 
tances distinctes  qui  le  composent.  C'est  pourquoi  on  dit  : 
L'homme  ou  le  moi  humain  est  spirituel  et  corporel,  il  est  visible 
et  invisible,  mortel  et  immortel,  etc.  2°  Si,  en  vertu  de  l'union 
hypostatique,  on  doit  dire  que  Jésus-Christ  est  Dieu,  et  par 
conséquent  qu'un  Dieu  a  souffert,  est  mort,  etc.,  il  faut  dire 
aussi  qu'un  Dieu  est  né  de  Marie,  non  sans  doute  que  Marie  ait 
donné  naissance  à  la  divinité ,  mais  parce  qu'elle  a  enfanté  l'hu- 
manité sainte  unie  à  Dieu  hypostatiquement.  «  Ainsi,  dans 
l'ofdre  naturel,  dit  saint  Cyrille  d'Alexandrie,  bien  que  les 
mères  n'aient  aucune  part  à  la  création  de  l'âme  humaine,  on 
ne  laisse  pas  de  dire  d'une  manière  absolue  qu'elles  sont  mères 
de  l'homme,  à  cause  de  l'union  hypostatique  qui  existe  entre 
l'âme  et  le  corps;  et  ce  serait  une  impertinente  subtilité  de  les 
nommer  seulement  mères  du  corps,  Camipares.  Aussi,  con- 
tinue le  même  Père  ^que  Marie  soit  bien  appelée  Mère  de  Dieu, 
c'est  la  foi  que  les  Apôtres  nous  ont  enseignée,  quoiqu'ils 
n'aient  pas  employé  ce  mot  dans  leurs  écrits.  C'est  la  doctrine 
de  nos  Pères,  entre  autres,  de  saint  Alhanase,  de  glorieuse 
mémoire.  »  —  Le  saint  docteur  cite,  à  ce  sujet,  deux  passages 
de  son  illustre  prédécesseur.  —  On  trouve  aussi  dans  Origène, 
saint  Méthode  de  Patare,  saint  Denys  d'Alexandrie,  Eusèbe, 
saint  Basile,  saint  Grégoire  de  Nazianze,  etc.,  le  nom  de  Mère 
de  Dieu,  en  grec  Théotokos.  Origène  développe  longuement,  dans 
son  Traité  sur  l'Epître  aux  Romains,  les  raisons  qui  ont  fait 
donner  ce  glorieux  titre  à  la  sainte  Vierge. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  515 

Contrairement  à  la  foi  catholique,  Nestorius  rejeta  l'union 
hypostatique  de  la  divinité  et  de  l'humanité  en  Jésus-Christ. 
Selon  lui ,  le  Verbe  s'était  uni  au  Fils  de  Marie,  comme  il  s'unit 
aux  saints,  mais  seulement  à  un  degré  plus  parfait.  Aussi  l'hé- 
résiarque appela-t-il  cette  union,  tantôt  une  union  d'habitation, 
le  Verbe  habitant  dans  l'humanité  du  Christ  comme  dans  son 
temple;  tantôt  une  union  d'affection,  semblable  à  celle  qui 
existe  entre  deux  amis;  tantôt  une  union  d'opération,  le  Verbe 
se  servant  de  l'humanité  comme  d'un  instrument  pour  opérer 
ses  miracles;  tantôt  une  union  de  grâce,  parce  qu'elle  s'était 
opérée  au  moyen  de  la  grâce  sanctifiante.  Ces  expressions, 
comme  on  le  voit,  désignent  une  union  morale  et  nullement 
l'union  hypostatique.  —  Nestorius  confondait  les  natures  avec 
les  personnes  :  de  la  dualité  des  premières ,  il  concluait  à  celle 
des  secondes.  —  Cependant,  l'hérésiarque  n'osa  pas  d'abord 
attaquer  de  front  le  principe  révélé;  il  prit  un  détour  et  com- 
mença par  saper  une  de  ses  conséquences  :  la  maternité  divine 
de  Marie.  D'après  lui,  c'était  une  absurdité  et  un  blasphème  do 
dire  que  le  Fils  de  Dieu  est  fils  de  Marie.  C'était  ressusciter  les 
rêves  du  paganisme ,  qui  donnait  des  mères  à  la  divinité.  —  Un 
prêtre  qu'il  avait  amené  d'Anlioche,  son  secrétaire  et  son  ami, 
nommé  Anastase ,  fut  chargé  d'émettre  ces  propositions.  Quand 
il  les  articula  dans  la  chaire,  en  présence  de  Nestorius,  la 
surprise  des  auditeurs  fut  extrême.  Habitués ,  comme  nous  le 
sommes  aujourd'hui,  à  l'ancien  langage  de  l'Eglise,  ils  se  re- 
gardèrent avec  stupéfaction ,  et  ils  s'attendaient  à  voir  l'évèque 
interrompre  le  téméraire  prédicateur.  Nestorius,  au  contraire, 
forcé  de  prendre  la  parole,  le  jour  de  Noël,  428,  s'exprima 
comme  Anastase,  et  il  revint  plusieurs  fois  sur  la  même  idée. 
L'auditoire  ne  se  contenait  plus.  Alors  un  avocat,  nommé  Eu- 
sèbe,  depuis  êvèque  de  Dorylée,  prit  la  parole  en  pleine  assem- 
blée et  rétablit  la  doctrine  do  l'Eglise.  Le  peuple  applaudit 
vivement  à  son  courage  et  à  son  exposition  du  dogme  catho- 
lique, qu'il  afficha,  le  soir  même  de  Noël,  à  la  porte  de  la 
basilique. 

Nestorius  irrité  employa  dès  lors  toutes  les  ressources  de  son 
éloquence  et  de  son  crédit  pour  défendre  et  protéger  ses  erreurs, 
en  même  temps  qu'il  ne  reculait  devant  aucune  violence  pour 


816 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


p.  Cyrille, 

patriarche 
d'Alexandrie , 

ilénonce 

le  Nestoria- 

nisme 

au  pape 

8.  Célcstin. 


Jogcment 

du  pape 

S.  COIoslin 

contre 
Ncslorius. 


écraser  ses  adversaires.  Ses  serinons,  recueillis  avec  soin,  mais 
sans  nom  d'auteur,  furent  envoyés  dans  tout  l'Orient,  et  en  Oc- 
cident jusqu'à  Rome.  On  les  répandit  même  chez  les  solitaires 
de  la  Thébaïde.  —  Le  patriarche  d'Alexandrie,  saint  Cyrille, 
neveu  et  successeur  de  Théophile,  en  fut  alarmé,  et  travailla  à 
prémunir  les  moines  contre  l'erreur,  par  une  instruction  pasto- 
rale, qui  servit  de  base  à  toute  la  discussion  catholique,  con- 
cernant le  dogme  attaqué  par  Nestorius.  Il  écrivit  plusieurs  fois 
avec  bonté  et  ménagement  à  Nestorius  lui-même.  Mais  ses  lettres 
ne  produisirent  aucun  effet.  —  La  conversion  d'un  chef  de  parti 
est  bien  rare.  —  Nestorius,  au  contraire,  s'irrita  davantage  et  en 
vint  aux  injures.  —  «  C'est  bien,  disait-il,  le  neveu  de  cet  inique 
et  violent  Théophile,  l'héritier  des  vices  du  persécuteur  ou 
plutôt  du  bourreau  de  notre  père  Chrysostome!  race  perverse  et 
gangrenée  dans  toutes  ses  parties,  plus  elle  avance,  plus  elle  se 
déclare  ennemie  de  toute  vraie  piété.  »  —  A  demi  caché  derrière 
de  vils  scélérats ,  il  répandit  partout  un  libelle  diffamatoire  contre 
son  saint  adversaire. 

Saint  Cyrille ,  voyant  qu'il  n'y  avait  rien  à  espérer  de  Nesto- 
rius, s'adressa  au  pape  saint  Célestin.  «  Je  vous  écris,  lui  dit-il, 
forcé  par  la  nécessité;  mais  l'ancienne  coutume  de  l'Eglise 
demande  que  cette  affaire  soit  déférée  à  votre  tribunal;  daignez 
me  donner  vos  instructions,  et  déclarer  si  l'on  peut  encore  com- 
muniquer avec  Nestorius,  ou  s'il  faut  lui  signifier  nettement 
qu'on  se  sépare  de  lui.  Nous  n'avons  pas  voulu  abandonner 
publiquement  sa  communion,  avant  d'avoir  fait  connaître  ces 
choses  à  Votre  Sainteté.  Daignez  donc  nous  déclarer  vos  senti- 
ments, afin  que  nous  sachions  avec  certitude  si  nous  devons 
dénoncer  que  personne  ne  communique  avec  l'auteur  de  cette 
doctrine  erronée  (1).  »  —  Nestorius  écrivit  aussi  de  son  côté  au 
souverain  Pontife,  pluslej?s  iellres  pleines  de  vanité,  d'illusion 
et  de  ressentiment  contre  le  patriarche  d'Alexandrie. 

Le  Pape  tint  à  Rome  une  assemblée  d'évèques,  où  les  écrits 
de  l'hérésiarque  furent  examinés.  Sa  doctrine  fut  trouvée  con- 
traire à  celle  des  Pères  et  unanimement  condamnée.  La  décision 
fut  envoyée  aux  principaux  sièges  do  l'Orient,  et  le  souverain 


v1)  S.  Cyrille.  Epist.  adCœlest.  papam. 


analliùmes 
de  S.  Cyrille. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  517 

Pontife  chargea  saint  Cyrille  de  la  faire  exécuter.  «  Parce  qu'il 
nous  a  paru,  dit  le  Pape  écrivant  au  clergé  et  au  peuple  de 
Constantinople,  que,  dans  une  affaire  aussi  importante,  il  est 
nécessaire  que  nous  soyons  en  quelque  sorte  présent,  nous 
avons  délégué,  pour  nous  remplacer,  notre  frère  Cyrille,  à  cause 
des  longs  espaces  de  terre  et  de  mer  qui  nous  séparent,  et  de 
peur  que  le  mal  ne  fit  des  progrès  à  la  faveur  de  ce  grand  éloi- 
gnement.  »  —  «  Vous  exécuterez,  dit  le  même  pontife,  dans  une 
lettre  à  saint  Cyrille,  vous  exécuterez  cette  sentence,  par  notre 
autorité,  agissant  en  notre  place  et  en  vertu  de  notre  pouvoir, 
en  sorte  que,  si,  dans  dix  jours  à  compter  de  l'admonition  qui 
lui  sera  faite,  Nestorius  n'a  pas  anathématisé  sa  doctrine  impie, 
vous  le  déclarerez  séparé  de  notre  communion ,  et  vous  vous 
occuperez  immédiatement  de  pourvoir  aux  besoins  de  l'Eglise  de 
Constantinople  (1).  » 

Le  patriarche  d'Alexandrie  procéda  avec  une  extrême  pru-  Doute 
dence  à  l'exécution  de  la  sentence  pontificale.  Il  attendit  le  temps 
de  la  réunion  du  concile  de  sa  province;  et,  de  l'avis  des 
évèques,  il  écrivit  à  Nestorius  une  lettre  synodale,  dans  laquelle 
il  lui  signifiait  la  condamnation  conditionnellement  portée  contre 
lui.  —  Il  y  joignit  douze  propositions,  célèbres  dans  l'histoire 
sous  le  nom  des  Douze  anathèmes  de  saint  Cyrille.  Ces  proposi- 
tions avaient  été  rédigées  dans  l'intention  de  prévenir  toutes  les 
tergiversations  et  les  subtilités  de  l'hérésiarque.  Elles  condam- 
naient d'avance  douze  équivoques  différentes ,  sous  lesquelles  il 
aurait  pu  déguiser  son  erreur.  Toute  la  substance  du  dogme 
catholique  sur  le  mystère  de  l'Incarnation  se  trouvait  merveilleu- 
sement condensée  dans  ces  anathèmes,  qui  furent  solennelle- 
ment approuvés  par  les  conciles  d'Ephèse  et  de  Chalcédoine.  — 
Mais,  contre  toute  attente,  ils  fournirent  à  Nestorius  l'occasion 
de  déplacer  la  question.  Il  examina  les  douze  anathèmes  de  son 
rival,  et,  détournant  malicieusement  le  sens  de  quelques  expres- 
sions fortes  sur  l'union  hypostatique,  il  accusa  saint  Cyrille 
d'enseigner  que  les  deux  natures  s'étaient  mélangées  et  confon- 
dues, et  que  le  Verbe  divin  n'avait  pris  qu'un  corps  sans  âme, 

(1)  S.  Cœlestinus,  Epist.  ad  cler.  et  pop.  Cons.  —  Epist.  ad  Cyril- 
htm. 


518  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

ce  qui  aurait  ramené  l'erreur  d'ApolliDaire.  Il  composa  ensuite, 
de  son  côté,  douze  anathèmes  qu'il  opposa  à  ceux  de  son  adver- 
saire. Le  piège  fut  si  habilement  tendu,  que  Jean,  évèque  d'An- 
tioche, Théodoret,  évoque  de  Gyr,  liés  tous  les  deux  d'une 
incienne  et  étroite  amitié  avec  Nestorius,  et  plusieurs  autres 
pélats,  crurent  Cyrille  coupable  d'erreur  et  l'attaquèrent  de 
?ive  voix  et  par  écrit.  —  Ces  prélats,  toutefois,  en  commettant 
une  erreur  de  fait  sur  l'innocence  de  Nestorius,  étaient  bien 
éloignés  de  ses  coupables  errements  quant  à  la  doctrine.  Avant 
le  concile  d'Ephèse,  Jean  d'Antioche  avait  écrit  au  novateur  une 
lettre  d'une  exacte  orthodoxie  sur  la  question  présente.  — Théo- 
doret ,  de  son  côté ,  ne  faisait  nulle  difficulté  de  proclamer  très- 
haut  sa  croyance  orthodoxe. 
Troisième  Quoi  qu'il  en  soit,  la  controverse  devint  alors  si  difficile  et 
œcuménîmie  s*  tumultueuse  à  la  cour  et  dans'le  clergé,  que  de  tous  les  côtés 
à  Ephèse.  on  réclama  un  concile  universel.  Il  s'assembla  à  Ephèse  au  mois 
A3Ï31.  de  juin  de  l'an  431,  du  consentement  du  Pape,  et  par  les  soins 
de  l'empereur  Théodcse  le  Jeune  et  de  sa  sœur  Pulchérie.  Il 
s'y  trouva  plus  de  deux  cents  évoques.  Saint  Cyrille,  délégué 
du  Saint-Siège  dans  toute  cette  affaire,  les  présida.  Après  la 
première  session,  s'adjoignirent  ensuite  à  lui  trois  autres  légats, 
envoyés  directement  de  Rome  et  de  l'Occident,  et  empêchés  par 
une  tempête  d'arriver  au  début  du  concile.  C'étaient  les  évoques 
Arcadius  et  Projectus,  et  le  prêtre  Philippe. 

Pour  faire  parade  de  confiance  et  de  sécurité,  Nestorius  s'é- 
tait rendu  lui-même  de  fort  bonne  heure  à  Ephèse,  où  il  arriva 
le  premier  avec  dix  évoques  de  son  parti.  Il  était  escorté  des 
comtes  Candidien  et  Irénée  :  Candidien  envoyé  par  l'empereur 
pour  maintenir  le  bon  ordre,  Irénée  conduit  par  son  seul  atta- 
chement pour  le  novateur.  Mais,  arrivé  au  lieu  du  concile, 
l'hérésiarque  refusa  d'y  comparaître,  s'enferma  dans  sa  maison 
et  la  fit  garder  par  des  soldats.  — Jean  d'Antioche,  son  ami, 
accompagné  des  évoques  de  sa  province ,  ne  vint  que  fort  tard 
et  à  dessein ,  dit  Legrand.  Puis,  au  lieu  de  se  rendre  au  concile 
qui,  depuis  cinq  jours,  avait  jugé  et  condamné  Nestorius  dans 
sa  première  session,  le  patriarche  d'Antioche  irrité  fit  mal- 
traiter par  ses  gens  ceux  qui  étaient  venus  l'inviter  de  la  part 
des  Pères.  —  Bien  plus,  il  Unt  lui-même,  à  son  hôtel,  un 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


519 


conciliabule  où ,  de  concert  avec  quarante  autres  évèques ,  il 
excommunia  et  déposa  le  patriarche  d'Alexandrie  ainsi  que 
Memnon,  évèque  d'Ephèse.  Il  se  hâta  ensuite  d'envoyer  les 
actes  à  Constantinople,  comme  étant  ceux  de  l'assemblée  cano- 
nique d'Ephèse,  avec  des  lettres  pleines  de  choses  inexactes 
adressées  à  l'empereur  et  à  Pulchérie.  Théodoret  fit  parlie 
de  ce  conciliabule,  tant  il  est  vrai  que  la  passion  égare  les  plus 
nobles  intelligences  1 

Le  véritable  concile,  de  son  côté,  s'était  assemblé  dans  la 
cathédrale  d'Ephèse,  dédiée  à  la  Mère  de  Dieu,  et  y  avait  déjà 
tenu  sa  première  session  solennelle,  comme  nous  l'avons  dit. 
On  avait  commencé  par  l'examen  des  douze  anatlièmes  de  saint 
Cyrille  ,  qui  furent  trouvés  conformes  à  la  foi  catholique.  —  Les 
écrits  anciens  et  nouveaux  de  Nestorius  furent  aussi  examinés 
avec  soin.  —  Après  ce  double  examen,  les  Pères  avaient  porté 
d'une  voix  unanime  la  sentence  suivante  :  «  Forcés  par  les 
sacrés  canons,  et  par  la  lettre  de  notre  saint  père  Gélestin, 
évèque  de  l'Eglise  de  Rome,  nous  sommes  dans  la  triste  néces- 
sité d'excommunier,  de  déposer  Nestorius  et  de  lui  dire  ana- 
thème  :  analhème  donc  à  Nestorius!  »  —  «  On  voit,  dit  Bos- 
suet  commentant  celte  sentence,  de  quelle  importance  sont  ces 
paroles  pour  montrer  l'autorité  de  la  lettre  du  Pape,  que  le 
concile  fait  aller  de  même  rang  avec  les  canons.  Car,  l'expres- 
sion du  concile  reconnaît  dans  la  lettre  du  Pape  la  force  d'une 
sentence  juridique  qu'on  ne  pouvait  pas  ne  pas  confirmer,  parce 
qu'elle  était  juste  dans  son  fond  et  valable  dans  sa  forme, 
comme  étant  émanée  d'une  puissance  légitime.  Pour  ceux  qui 
ont  peine  à  croire,  ajoute  ce  savant  prélat,  que  l'autorité  du 
Saint-Siège  ait  dès  lors  été  si  grande  et  si  révérée ,  même  dans 
les  conciles  généraux,  ils  doivent  apprendre  par  cet  exemple 
à  se  défier  de  certaines  gens  trop  hardis  et  trop  prévenus, 
puisque  enfin  voilà  les  actes  dans  leur  pureté  (1).  » 

Le  peuple  d'Ephèse  attendait  avec  impatience  la  décision  du 
concile.  Il  demeura  sur  pied,  sans  prendre  de  repos,  durant 
toutes  les  heures  d'une  des  plus  longues  journées  de  juin, 
Enfin,  sur  le  soir,  les  portes  de  l'église  où  le  concile  était  en 


Décret 

du  concile 
d'Ephèse 

contre 
Nestorius. 


(1)  Bossuot .  Remarques  sur  l'Histoire  des  conciles. 


520  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

séance,  s'ouvrirent,  et  l'on  sut  que  la  doctrine  et  la  personne 
de  l'ennemi  de  la  dignité  de  Marie  venaient  d'être  condamnées. 
A  cette  nouvelle,  la  multitude  éclata  en  transports  de  joie.  On 
combla  les  Pères  de  bénédictions,  on  les  reconduisit  jusqu'à 
leurs  demeures,  aux  flambeaux,  en  les  couvrant  de  fleurs,  et 
en  brûlant  des  parfums  sous  leurs  pas.  Toute  la  ville  fut  illu- 
minée, au  rapport  de  saint  Cyrille,  et  retentit  des  louanges  et 
des  cantiques  en  l'honneur  de  la  Mère  de  Dieu  (1).  —  Les  évo- 
lues envoyèrent  leur  sentence  à  l'empereur,  avec  le  détail  de 
tout  ce  qui  s'était  passé  depuis  leur  arrivée  à  Ephèse. 
Led.vret  j,es  choses  en  étaient  là,  quand  les  légats  du  Pape  arrivèrent. 
iTEphèM  Ils  lurent  au  concile  les  lettres  et  les  instructions  du  chef  de 
tttet^L.  l'Eglise.  Le  lendemain,  les  Pères  leur  communiquèrent  tout  ce 
qu'ils  avaient  fait,  en  les  priant  de  le  confirmer.  Alors  le  prêtre 
Philippe,  un  des  légats,  éleva  la  voix  au  milieu  des  évèques  et 
dit  :  «  Il  est  reconnu  depuis  des  siècles,  a  sœculis  notum  est, 
que  saint  Pierre,  le  prince  et  le  chef  des  Apôtres,  la  colonne  de 
la  foi,  le  fondement  de  l'Eglise,  vit  dans  ses  successeurs  et 
exerce  le  droit  de  juger,  Petrus  semper  in  suis  successoraux 
vivit,  et  judicia  exercet.  »  —  Ce  qui  revient  à  dire  :  Pierre  juge 
et  parle  par  Célestin;  comme  les  conciles  suivants  diront  :  Pierre 
a  parlé  par  Léon ,  Pierre  a  parlé  par  Agathon.  —  «  Notre  saint 
pape,  l'évèque  Célestin,  continua  le  légat  Philippe,  nous  ayant 
envoyés  pour  le  suppléer,  nous  confirmons  par  son  autorité  la 
sentence  de  déposition  et  d'excommunication  portée  contre 
Nestorius.  »  —  «  Si  l'on  en  vient  à  la  discussion ,  avait  dit  saint 
*  Célestin  à  ses  légats  ,  vous  jugerez  des  sentiments  des  autres, 
»  mais  vous  ne  subirez  pas  vous-mêmes  le  combat  (2).  »  —  Le 
concile  continua  ensuite  ses  sessions ,  qui  sont  au  nombre  de 
sept.  —  On  y  régla  différentes  affaires  particulières.  Les  évèques 
écrivirent  de  nouveau  à  l'empereur,  et  au  souverain  Pontife  qui 

(4)  On  croit  que  ce  fut  à  cette  époque,  que,  pour  faire  amende 
honorable  à  la  sainte  Vierge,  l'Eglise  ajouta  à  la  Salutation  angolique 
la  prière  qui  commence  par  ces  mots  :  Sainte  Marie,  Mère  de  Dieu, 
priez  pour  nous,  etc.  —  La  tradition  attribue  cette  addition  au  pape 
saint  Célestin  lui-même. 

(2)  Concil.  Ephes.,  part.  4*  ,  c.  22.  Hard.,  t.  I,  col.  1347,  4348.  — 
Etud.  relig.,  etc..  décembre  18(19,  p.  834. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  521 

ratifia  lout.  —  Les  Pères  d'Ephèse  condamnèrent  aussi  l'hérésie 
des  messaliens ,  et  les  pélagiens  qui  appelaient  de  la  sentence 
pontificale  dont  ils  avaient  été  frappés. 

Cependant  rien  ne  parvenait  à  Constantinople ,  si  ce  n'est  les  Ti;istc  fl" 
mensonges  des  hérétiques.  Le  comte  Candidien,  gagné  par  les 
nestoriens,  faisait  intercepter  toute  la  correspondance  des  Pères; 
et,  pendant  ce  temps-là,  il  les  tenait  comme  en  prison  et  les 
accablait  de  mauvais  traitements.  Etonnés  de  ne  recevoir  aucune 
réponse,  les  évèques  soupçonnèrent  d'abord,  et  finirent  par 
connaître  clairement  la  fourberie  de  leurs  adversaires.  Usant 
alors  d'industrie,  ils  choisirent  un  messager  d'une  discrétion 
reconnue,  un  moine  qu'ils  travestirent  en  mendiant,  et  mirent 
leurs  lettres  dans  le  creux  de  son  bâton.  L'expédient  réussit. 

L'indignation  fut  universelle  et  à  son  comble  quand  on  sut  les 
fourberies  et  les  violences  du  parti  de  Nestorius.  Théodose  irrité 
exila  le  comte  Gandidien.  Nestorius,  demeurant  opiniâtre,  fut 
aussi  banni  par  l'empereur,  en  434  ou  435.  —  Ses  plus  chauds 
partisans  ,  Jean  d'Antioche  et  Théodoret ,  revenus  de  leur  éga- 
rement, après  un  trop  long  entêtement,  l'avaient  enfin  aban- 
donné. Théodoret  finit  par  reconnaître  que  la  vertu  n'était  pour 
lui  qu'un  moyen  d'ostentation  :  «  il  eût,  dit-il,  sacrifié  la  gloire 
de  Jésus-Christ  lui-même  à  la  sienne  propre.  »  —  Le  patriarche 
d'Antioche,  son  plus  intime  ami,  après  avoir  vainement  essayé, 
dans  des  entretiens  particuliers,  de  ramener  le  coupable,  crai- 
gnit que  son  opiniâtreté  ne  fût  un  danger  pour  les  fidèles,  et  se 
montra  un  des  plus  ardents  promoteurs  de  son  exil.  —  L'héré- 
siarque obstiné  devint  un  objet  de  malédiction  que  tout  le 
monde  redoutait.  Marqué  pour  ainsi  dire,  dès  ici-bas,  du  sceau 
de  la  réprobation,  il  vit,  dit-on,  son  corps  pourrir  tout  vivant, 
et  sa  langue,  qui  avait  osé  blasphémer  contre  Marie,  fut  rongée 
par  les  vers  et  tomba  en  lambeaux.  Contraint  de  fuir  en  cet 
horrible  état,  devant  une  invasion  de  barbares,  il  se  tua  en 
tombant  de  cheval,  vers  l'an  439.  —  Mais  sa  secte  ne  mourut 
pas  avec  lui;  elle  vit  encore  aujourd'hui  dans  plusieurs  parages 
de  l'Orient,  en  Syrie,  dans  la  Chaldée  turque,  pour  le  malheur 
des  chrétientés  d'Orient.  Elle  a  même  fait  des  missions  en  Chine 
et  sur  la  côte  de  Malabar,  où  les  Portugais,  en  1500,  trouvèrent 
ses  prosélytes  sous  le  nom  de  chrétiens  de  saint  Thomas.  Ail- 


522  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

leurs  ils  s'appellent  nestoriens,  chaldéens,  etc.  —  Avec  le 
temps,  cependant,  et  sous  l'influence  de  différentes  causes,  ils 
paraissent,  en  grande  partie,  avoir  abandonné  les  erreurs  de 
Nestorius,  ainsi  que  le  prouvent  diverses  professions  de  foi 
émises  par  eux,  en  1247,  1445,  1550,  1610,  etc.  (1). 
s.  Cyrille.  Saint  Cyrille  mourut  treize  ans  après  le  concile  d'Ephèse.  Il 
d'Alexandrie.  avail  gouverné  trente-deux  ans  l'Eglise  d'Alexandrie,  et,  pen- 
^samort.  ^ani  ce  jong  épiscopat ,  il  avait  déployé  le  plus  grand  zèle  pour 
_  '  maintenir  la  pureté  de  la  foi.  Le  pape  saint  Célestin  lui  donne 
De  412  à  m.  ]es  tjtres  fe  généreux  défenseur  de  l'Eglise,  de  docteur  ca- 
tholique et  d'homme  vraiment  apostolique.  Il  était  si  attaché  à 
la  doctrine  des  anciens  Pères,  qu'il  n'enseignait  rien  que  d'a- 
près eux,  comme  il  nous  l'apprend  lui-même.  —  Il  a  composé 
plusieurs  ouvrages,  entre  autres  ,  cinq  Livres  contre  Nestorius, 
dix  sur  Julien  l'Apostat,  les  traités  de  la  Trinité,  de  la. Foi  et 
de  l'Adoration  en  esprit  et  en  vérité,  des  Commentaires  sur 
Isaïe,  sur  les  douze  petits  Prophètes  et  l'Evangile  de  saint  Jean, 
ainsi  que  diverses  Lettres.  —  On  voit,  par  ces  différents  écrits, 
que  saint  Cyrille  avait  une  grande  dévotion  envers  le  mystère  de 
l'Incarnation.  Son  zèle  à  le  défendre  lui  a  mérité,  dit  Thomas- 
sin,  le  titre  de  docteur  de  l'Incarnation.  —  Il  n'en  avait  pas 
moins  pour  la  divine  Eucharistie.  Aussi  insiste-t-il  souvent  sur 
les  effets  de  cet  auguste  sacrement.  «  Il  guérit,  dit-il,  les  ma- 
ladies spirituelles  de  nos  âmes;  il  nous  fortifie  contre  les  ten- 
tations; il  amortit  les  ardeurs  de  la  concupiscence,  et  il  nous 
incorpore  à  Jésus-Christ.  »  —  t  Nous  sommes  sanctifiés,  dit-il 
encore,  en  participant  à  la  chair  sacrée  et  au  précieux  sang  de 
Jésus-Christ,  et  nous  ne  la  recevons  pas  comme  une  chair  com- 
mune, à  Dieu  ne  plaise!  ni  comme  la  chair  d'un  homme  en 
qui  la  divinité  aurait  seulement  fait  sa  demeure;  mais  comme 
la  chair  propre  et  vivifiante  du  Verbe,  qui  seul  peut  être  par  sa 
nature  un  principe  de  vie.  »  —  Dans  un  autre  endroit,  il  traite 
d'extravagance  l'opinion  de  quelques-uns  qui  disaient  que  l'Eu- 
charistie ne  servait  plus  à  la  sanctification,  quand  elle  était 
gardée  jusqu'au  lendemain.  »  Le  corps  de  Jésus-Christ ,  dit 

(1)  Bergier,  art.  Nest.  —  Receveur,  tom.  III.  —  Legrand,  De  Tn- 
carn.,  t.  II,  p.  53-55. 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


123 


saint  Cyrille,  ne  change  point  et  ne  perd  rien  de  sa  vertu  vivi- 
fiante. »  —  Le  docteur  de  l'Incarnation  honorait  aussi  la  sainte 
Vierge  d'une  manière  toute  particulière.  Rien  de  plus  énergique 
que  ce  qu'il  dit  de  ses  glorieuses  prérogatives,  dans  un  dis- 
cours qu'il  prononça  au  concile  d'Ephèse.  «  Je  vous  salue,  Mère 
de  Dieu,  trésor  vénérable  de  tout  l'univers.  Je  vous  salue,  vous 
qui,  dans  votre  sein  virginal,  avez  renfermé  l'Immense,  l'In- 
compréhensible; vous  par  qui  le  ciel  triomphe,  les  anges  se 
réjouissent,  les  démons  sont  mis  en  fuite,  le  tentateur  est 
vaincu,  la  créature  coupable  élevée  jusqu'au  ciel,  la  connais- 
sance de  cette  vérité  établie  sur  les  ruines  de  l'idolâtrie;  vous 
par  qui  toutes  les  églises  du  monde  ont  été  fondées  et  les  na- 
tions amenées  à  la  pénitence;  vous,  enfin  par  qui  le  Fils  unique 
de  Dieu,  qui  est  la  lumière  du  monde,  a  éclairé  ceux  qui 
étaient  assis  dans  les  ombres  de  la  mort.  Est-il  un  homme  qui 
puisse  bénir  et  louer  dignement  l'incomparable  Marie?  »  — 
Saint  Cyrille  s'était  laissé  prévenir  par  son  oncle  Théophile 
contre  saint  Jean  Chrysostome;  mais  il  reconnut  la  vérité,  et, 
en  419,  il  mit  dans  les  diptyques  le  nom  de  l'illustre  arche- 
vêque. —  On  a  aussi  fait  peser  sur  lui  une  part  de  l'odieux 
assassinat  de  la  célèbre  Hipatia  d'Alexandrie;  mais  le  rescrit 
de  l'empereur  Honorius  au  sujet  de  ce  crime  l'en  décharge  com- 
plètement. —  Saint  Cyrille  eut  le  malheur  d'avoir  pour  prédéces- 
seur Théophile,  son  oncle,  et  pour  successeur  Dioscore,  son  ami, 
et  d'être  indignement  trompé  par  ces  deux  infâmes  prélats. 

L'Eglise  possédait  encore  plusieurs  autres  docteurs  remar- 
quables, tels  que  saint  Hilaire  d'Arles,  saint  Prosper,  saint 
Vincent  de  Lérins,  saint  Sidoine  Apollinaire,  Cassien,  Paul 
Orose,  Prudence,  saint  Pierre  Chrysologue,  saint  Isidore  de  De*01**4& 
Péluse,  saint  Eucher,  Théodoret,  Claudien  Mamert,  Salvien,  etc. 

Saint  Hilaire  d'Arles  naquit  dans  les  Gaules,  vers  l'an  401. 
Su  famille  était  fort  distinguée,  selon  le  monde.  Il  fut  élevé 
d'une  manière  conforme  à  son  illustre  naissance.  On  lui  donna 
des  maîtres  habiles  pour  l'instruire  dans  la  connaissance  des 
beaux-arts  ,  et  il  fit  de  grands  progrès  dans  les  différentes  bran- 
ches de  la  littérature,  surtout  dans  la  philosophie  et  l'éloquence. 
Hilaire  aima  d'abord  le  monde  et  en  chercha  les  honneurs;  mais 
ramené  à  Dieu  par  saint  Honorât ,  son  parent,  fondateur  du  mo- 


S.  Hilaire 
d'Arles. 
Ses  écrits. 


524  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

nastère  de  Lérins ,  il  alla  s'enfermer  avec  lui  dans  cette  sainte 
maison.  Il  y  montra  tant  de  zèle  et  de  ferveur,  qu'il  devint  en 
peu  de  temps  le  modèle  de  ceux  parmi  lesquels  il  était  venu 
étudier  les  maximes  de  la  perfection  monastique.  Il  se  distin- 
guait surtout  par  son  amour  pour  la  prière  et  pour  la  mortifica- 
tion. Saint  Honorât  ayant  été  élu  évèque  d'Arles,  en  426,  le 
disciple  suivit  son  maître  dans  cette  ville,  et  lui  succéda,  en 
429.  La  dignité  de  l'épiscopat  ne  fit  que  donner  un  nouveau 
lustre  aux  vertus  de  saint  Hilaire.  Il  se  consacra  tout  entier  à  la 
sanctification  de  son  troupeau.  Il  le  nourrissait  assidûment  du 
pain  de  la  parole  divine.  Son  talent  pour  la  prédication  était 
singulièrement  remarquable.  Il  parlait  aux  savants  avec  cette 
grâce ,  cette  élégance  et  ce  ton  de  noblesse  qui  caractérisent  les 
grands  orateurs.  Devant  les  gens  sans  lettres,  il  savait  allier  un 
style  simple  et  naïf  avec  la  majesté  de  l'Evangile.  Son  amour 
pour  les  pauvres  ne  connaissait  point  de  bornes.  Il  travaillait 
des  mains  et  se  privait  de  tout,  afin  de  leur  procurer  des  secours 
plus  abondants.  Il  vendit,  pour  racheter  les  captifs,  jusqu'aux 
vases  sacrés  de  l'église,  et  se  servit,  dans  la  célébration  des 
divins  mystères,  de  calices  et  de  patènes  de  verre.  Il  fonda  des 
monastères ,  et  présida  plusieurs  conciles  :  tels  furent  celui  de 
Riez,  en  439;  le  premier  d'Orange,  en  441  ;  celui  de  Vaison, 
en  442;  et  probablement  le  second  d'Arles,  en  443.  C'est 
principalement  à  son  zèle  et  à  sa  prudence  que  l'on  doit  les 
canons  de  discipline  qui  furent  faits  dans  toutes  ces  assemblées. 
—  Cependant  la  fermeté  d'Hilaire  et  son  zèle  quelquefois  outré, 
dit  Godescard ,  lui  firent  des  ennemis.  On  parvint  même  à 
donner  de  lui  une  idée  peu  avantageuse  au  pape  saint  Léon.  Ce 
pontife  rétablit  sur  leurs  sièges  deux  évèques  que  le  métropoli- 
tain d'Arles  avait  irrégulièrement  et  injustement  déposés.  Il  lui 
défendit  en  outre  d'ordonner  aucun  évoque  à  l'avenir  dans  la 
province  Viennoise,  où  il  prétendait  avoir  juridiction.  Hilaire, 
qui  était  alors  à  Rome ,  commit  la  faute  d'en  partir  brusque- 
ment, comme  un  mécontent;  mais  sa  vertu  triompha  de  la  na- 
ture, et  il  supporta  cette  humiliation  avec  une  patience  admi- 
rable. Saint  Léon  lui-même ,  à  la  fin ,  conçut  une  grande  estime 
pour  l'humble  prélat,  et  dans  une  lettre  qu'il  écrivit  peu  de 
temps  après  la  mort  d'Hilaire,  arrivée  en  449,  il  l'appelait  Hi- 


Cinquième  siècle.  i>25 

laire  de  sainte  mémoire.  —  A  ce  sujet,  le  grand  Pape  écrivit  aux 
évoques  des  Gaules  une  décrétale  fameuse,  à  la  sagesse  et  à  la 
puissance  de  laquelle  le  jansénisme  et  l'école  gallicane  ont  vai- 
nement essayé  de  résister.  —  L'archevêque  d'Arles  avait  com- 
posé une  Explication  du  Symbole  extrêmement  louée  par  les 
anciens,  et  des  Homélies  sur  toutes  les  fêtes  de  l'année,  qui 
étaient  aussi  fort  estimées;  mais  ces  ouvrages  se  sont  perdus. 
On  a  de  lui  la  Vie  de  saint  Honorât,  des  Homélies  sous  le  nom 
d'Eusèbe  d'Emèse,  et  plusieurs  Opuscules.  —  D.  Geillier  et  Go- 
descard  disent  qu'on  a  faussement  accusé  saint  Hilaire  d'avoir 
partagé  les  sentiments  des  semi-pélagiens. 

Saint  Prosper  était  né  dans  l'Aquitaine,  en  403  (1).  Il  passa  s.  Prosper 
sa  jeunesse  dans  les  plaisirs  du  monde;  mais,  ayant  ouvert  ^"m'iT' 
les  yeux  à  la  grâce,  il  se  nourrit  des  livres  de  saint  Augustin, 
auquel  il  s'unit  pour  la  défense  de  la  saine  doctrine  contre  Dc403a4i* 
les  semi-pélagiens.  Après  la  mort  du  maître,  le  disciple  con- 
tinua à  poursuivre  tous  les  ennemis  de  la  grâce.  Il  écrivit  contre 
eux  en  vers  et  en  prose,  avec  beaucoup  de  force  et  une  rare 
élégance.  Ce  fut,  dit  Photius,  à  son  zèle,  à  son  savoir  et  à  ses 
travaux  infatigables ,  que  l'on  dut  l'extirpation  entière  du  péla- 
gianisme.  —  Les  principaux  ouvrages  qui  nous  restent  de  saint 
Prosper  sont  :  une  Lettre  à  saint  Augustin;  deuxEpigramm.es 
contre  un  censeur  de  cet  illustre  évèque;  un  Livre  sur  la  grâce 
et  le  libre  arbitre;  un  Commentaire  sur  les  psaumes,  et  un 
recueil  de  Sentences  tirées  des  ouvrages  de  saint  Augustin.  — 
On  lui  a  attribué  aussi  les  Livres  de  la  vocation  des  ge7itils; 
mais  ils  appartiennent  plus  propablement  au  pape  saint  Léon. 
—  Le  chef-d'œuvre  de  saint  Prosper  est  son  Poème  contre  les 
ingrats,  composé  vers  l'an  431,  pour  réfuter  les  pélagiens  et  les 
semi-pélagiens.  La  nécessité  et  la  gratuité  de  la  grâce  y  sont 
solidement  démontrées.  Le  saint  docteur  y  dit  en  passant  :  «  Que 
le  siège  de  saint  Pierre,  fixé  à  Rome,  préside  sur  tout  l'univers, 
et  qu'ainsi  Rome  possède  par  la  religion  ce  qu'elle  n'a  point 
soumis  par  la  force  des  armes.  » 


(I)  On  ignore  s'il  fut  évèque,  prêtre  ou  laïque;  selon  l'opinion  I 
lus  commune,  dit  Feller.  il  n'était  point  engagé  dan.-  le  miniitoi 


526  COURS  d'histoire  ecclésiastique. 

8.  Vincent  Saint  Vincent  de  Lérins,  originaire  de  Toul,  selon  l'opinion 
sesterîts.  *a  P'us  commune,  et,  d'après  quelques  auteurs,  frère  de  saint 
Samon.  Loup  de  Troyes,  embrassa  d'abord  la  profession  des  armes,  et 
An  450.  vécut  dans  le  monde  avec  éclat.  Il  dit  de  lui-même  que,  «  après 
avoir  été  battu  par  les  flots  de  la  mer  orageuse  du  siècle,  il 
réfléchit  sérieusement  sur  les  dangers  dont  il  était  environné, 
ainsi  que  sur  le  vide  des  choses  créées,  et,  pour  se  mettre  à 
l'abri  des  écueils,  il  se  jeta  dans  le  port  de  la  religion,  où  se 
trouve  le  refuge  le  plus  assuré.  »  La  petite  lie  de  Lérins,  peu 
éloignée  des  côtes  de  la  basse  Provence,  fut  le  lieu  qu'il  choisit 
pour  sa  retraite  (1).  11  s'y  consacra  tout  entier  à  l'étude,  à  la 
prière  et  aux  pratiques  de  la  pénitence.  Saint  Eucher  l'appelle 
«  la  perle  incomparable  de  Lérins.  »  —  Trois  ans  après  le  con- 
cile d'Ephèse,  il  écrivit,  avec  autant  de  clarté  et  de  précision 
que  de  force  et  d'élégance,  un  livre  qu'il  intitula  :  Commonitoire 
ou  avertissement  contre  les  hérésies.  Le  saint  docteur  avait  prin- 
cipalement en  vue  les  nestoriens  et  les  apollinaristes;  mais ,  il 
les  réfute  par  des  principes  généraux  et  lumineux  qui  sont 
propres  à  confondre  les  novateurs  de  tous  les  siècles.  Ainsi  il 
établit  cette  règle  fondamentale,  adoptée  par  tous  les  anciens 
Pères,  qu'on  doit  regarder  comme  dogme  catholique,  ce  qui  a 
été  cru  dans  tous  les  lieux ,  dans  tous  les  temps  et  par  tous  ; 
Quod  ubique,  quod  semper,  quod  ab  omnibus  creditum  est;  hoc 
est  etenim  vere proprieque  catholicum.  —  Nous  avons,  dit  saint 
Vincent  de  Lérins,  un  moyen  facile  de  nous  prémunir  contre 
les  explications  arbitraires  des  Livres  saints  que  donnent  les 
hérétiques;  c'est  «  d'interpréter  toujours  l'Ecriture  par  la  tra- 
dition de  l'Eglise,  qui,  comme  un  fil ,  nous  conduit  à  la  connais- 
sance de  la  vérité.  »  Il  s'étend  avec  beaucoup  de  solidité  et  une 
élégance  continue,  dit  Gorini,  sur  la  divine  mission  que  l'Eglise 
a  reçue  de  conserver  pur  et  sans  tache  le  sacré  dépôt  de  la  foi. 
—  Quant  à  la  manière  de  se  servir  du  témoignage  des  Pères,  il 
dit  «  que  nous  ne  devons  recevoir,  comme  entièrement  certain 


(1)  Gennade  assure  qu'il  se  retira  au  monastère  de  Lérins,  qui  se 
trouvait  dans  la  plus  petite  des  deux  îles  situées  près  d'Antibes  et 
connues  anciennement  sous  le  nom  de  Lérins,  de  Léro,  ancien  et 
fameux  corsaire,  au  rapport  de  Strabon. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  527 

et  indubitable,  que  ce  qui  a  èU  cru  par  tous  ou  par  presque 
tous,  et  alors  l'unanimité  de  leur  consentement  équivaut  à  l'au- 
torité d'un  concile  général.  Si  quelqu'un  d'entre  eux  a  tenu  une 
doctrine  contraire  à  celle  du  plus  grand  nombre,  quelque  saint, 
quelque  babile  qu'il  ait  été,  on  doit  regarder  son  sentiment 
comme  celui  d'un  particulier,  et  non  point  comme  la  croyance 
universelle  de  l'Eglise.  »  —  Parlant  des  hérétiques ,  qui ,  alors 
comme  aujourd'hui,  se  vantaient  d'avoir  la  Bible  pour  eux,  «  ils 
affectent,  dit-il,  de  citer  partout  l'Ecriture;  il  n'y  a  presque 
point  de  page  dans  leurs  écrits  où  l'on  n'en  trouve  des  textes. 
Mais  en  cela  ils  ressemblent  aux  empoisonneurs ,  qui  désignent 
sous  des  noms  imposants  leurs  breuvages  meurtriers,  et  ils 
imitent  le  père  du  mensonge,  qui,  en  tentant  le  Fils  de  Dieu, 
cita  l'Ecriture.  »  —  Il  n'y  a  pas  de  livre,  dit  Godescard,  qui 
renferme  tant  de  choses  en  si  peu  de  mots  que  le  Commonitoire 
de  saint  Vincent  de  Lérins.  —  Ce  saint  docteur  était  prêtre,  et 
mourut  vers  l'an  450.  Quelques  critiques  lui  ont  attribué  des 
objections  contre  la  doctrine  de  saint  Augustin  sur  la  grâce, 
auxquelles  saint  Prosper  a  répondu;  mais  Baronius  a  prouvé 
qu'elles  sont  d'un  autre  Vincent  qui  vivait  au  même  temps  dans 
les  Gaules.  D.  Geillier,  le  cardinal  Orsi ,  le  P.  Papebroch , 
pensent,  sur  ce  point,  comme  Baronius. 

Saint  Sidoine  Apollinaire,  qui  illustra  les  dernières  années  s.  Sidoine 
du  ve  siècle,  était  né  à  Lyon,  vers  l'an  431,  et  son  père  avait  Apollinaire, 
occupé  les  premières  charges  de  l'empire  dans  les  Gaules.  Il  ses  écri  ». 
étudia  les  belles-lettres  sous  des  maîtres  très-habiles  ,  et  devint  s*mn. 
un  des  poètes  et  des  orateurs  les  plus  célèbres  de  son  temps.  De43U48s 
Marié  à  Papianille,  fille  de  l'empereur  Avilus,  Sidoine,  fut  suc- 
cessivement commandant  des  armées,  préfet  de  la  ville  de  Rome, 
patrice  et  employé  dans  diverses  ambassades.  Mais  on  voit,  par 
ses  lettres,  qu'il  n'aima  jamais  le  monde  au  milieu  duquel  il 
était  obligé  de  vivre,  ou  qu'il  sut  courageusement  se  détacber 
des  ambitions,  des  illusions  et  des  sollicitudes  terrestres.  Au 
sein  des  grandeurs,  il  fut  toujours  humble,  pieux,  affable, 
obligeant,  libéral  et  compatissant  pour  les  malheureux.  Aussi, 
le  siège  de  la  ville  d'Auvergne,  aujourd'hui  Clermont ,  étant 
devenu  vacant,  en  471,  le  peuple  de  ce  diocèse  et  le  clergé  de  la 
province,  qui  connaissaient  le  mérite  et  les  vertus  de  Sidomo 


ou  401. 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Apollinaire,  le  demandèrent-ils  pour  évèque  d'une  voix  una- 
nime. Il  n'y  eut  aucune  ambition  de  sa  part,  quoi  qu'en  dise 
M.  Guizot.  Loin  de  là  :  son  humilité  en  fut  effrayée ,  mais  il  ne 
put  résister  aux  instances  qui  lui  furent  faites.  Saint  Sidoine, 
dit  Gorini,  preuves  en  main,  ne  convoita  pas  l'épiscopat.  Il  en 
fut  revêtu  par  cette  sorte  de  violence  que  le  peuple  employait 
quelquefois  pour  certains  personnages  d'élite  qu'il  souhaitait 
comme  chefs  spirituels.  Telle  fut,  en  particulier,  l'élection  d'Am- 
broise.  —  Sidoine  se  sépara  alors  de  sa  femme,  renonça  à  la 
poésie,  qui  jusque-là  avait  fait  ses  délices,  et  s'appliqua  tout 
entier  aux  études  convenables  à  son  nouvel  état.  Il  y  fit  de 
grands  progrès,  et  devint  en  peu  de  temps  l'oracle  et  le  modèle 
des  autres  évèques.  En  parcourant  sa  correspondance,  on  voit 
qu'il  fut  en  rapport  avec  les  plus  illustres  prélats  de  son  temps. — 
Sidoine  avait  l'âme  romaine,  et  il  voyait  avec  une  profonde  dou- 
leur les  barbares  accroître  leur  domination  au  sein  de  l'empire. 
Avec  son  beau-frère  Ecdicius,  il  les  repoussa  de  toutes  ses  forces 
de  sa  chère  Auvergne.  —  Mais  il  était  encore  plus  évèque  que 
romain,  et  il  regardait  comme  son  premier  devoir  d'instruire  les 
ignorants  et  de  soulager  les  pauvres,  de  quelque  Dation  qu'ils 
fussent.  Durant  une  grande  famine,  il  nourrit,  avec  le  secours 
de  son  beau-frère  Ecdicius,  plus  de  quatre  mille  Bourguignons, 
que  la  misère  avait  contraints  d'abandonner  leur  patrie.  Après 
la  cessation  du  fléau ,  il  les  fit  reconduire  chez  eux  à  ses  dépens. 
—  Il  faisait  souvent  la  visite  de  son  diocèse,  et  remplissait 
avec  autant  de  zèle  que  de  prudence  toutes  les  fonctions  du  mi- 
nistère pastoral.  Malgré  la  délicatesse  de  sa  complexion ,  sa  vie 
fut  une  pénitence  sévère  et  continuelle.  —  La  ville  de  Clermont 
ayant  été  assiégée  par  Evaric,  en  475,  Sidoine,  qui  redoutait 
pour  son  peuple  le  joug  arien  des  Visigoths ,  l'encouragea  à 
faire  une  vigoureuse  résistance.  Evaric  vainqueur  l'en  punit  par 
Vexil  et  le  fit  enfermer  dans  un  château.  Mais  il  lui  rendit  la 
liberté  quelque  temps  après.  Rétabli  sur  son  siège,  le  saint 
évèque  fut  l'appui  et  le  consolateur  des  catholiques  de  tout 
le  pays.  —  Il  mourut,  en  484,  selon  les  uns,  en  489  ou  491 , 
selon  d'autres.  Il  nous  reste  de  lui  neuf  livres  de  lettres ,  et  un 
recueil  de  poésies  sur  différents  sujets.  Ses  pensées  sont  ingé- 
nieuses et  délicates.  Son  style  est  serré,  vif  et  agréable,  mais  on 


Sa  mort 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 

y  remarque  quelquefois  de  l'affectation.  Ses  principaux  poèmes 
ount  des  Panégyriques  des  empereurs  de  son  temps.  On  lui 
reproche  d'être  trop  flatteur;  mais  il  faut  remarquer  que  toutes 
ses  poésies  ont  été  composées  avant  qu'il  fût  évoque.  La  simple 
vérité  des  dates,  rétablie  consciencieusement  par  Gorini,  réfute 
une  critique  frivole  ou  malicieuse,  qui  voudrait  jeter  une  tache 
de  légèreté  sur  le  caractère  épiscopal  de  Sidoine  Apollinaire. 

Jean  Gassien  était  né,  selon  plusieurs  auteurs,  dans  la  petite  Jean  cassien. 
Scythie,  qui  faisait  alors  partie  de  la  Thrace.  Il  s'accoutuma  dès 
sa  jeunesse  aux  exercices  de  la  vie  ascétique,  dans  le  monastère 
de  Bethléem,  sous  la  discipline  de  saint  Jérôme.  La  haute  répu- 
tation de  sainteté  qu'avaient  les  solitaires  de  l'Egypte  l'engagea 
à  les  visiter,  vers  l'an  390.  Il  passa  quelques  années  dans  la 
solitude  de  Scété  et  dans  la  Thébaïde.  En  403,  il  se  rendit  à 
Constantinople,  où  saint  Chrysostome  l'ordonna  diacre.  Après 
l'exil  du  saint  archevêque,  Cassien  alla  à  Rome,  portant,  au  rap- 
port de  Pallade,  des  lettres  dans  lesquelles  le  clergé  de  Constan- 
tinople prenait  la  défense  de  son  pasteur  persécuté.  Il  se  retira 
ensuite  à  Marseille,  et  fonda,  près  de  cette  ville,  au  milieu  des 
grandes  forêts  qui  descendaient  alors  jusqu'à  la  mer,  deux  mo- 
nastères, l'un  pour  les  hommes,  en  l'honneur  de  saint  Pierre  et 
de  saint  Victor;  l'autre  pour  les  femmes,  en  l'honneur  de  la 
sainte  Vierge,  c  C'était,  dit  M.  de  Montalembert,  comme  une 
vaste  métropole  monastique.  »  —  Cassien  fut  ordonné  prêtre  en 
Occident,  et  mourut  en  odeur  de  sainteté,  vers  l'an  433.  —  Les 
ouvrages  que  nous  avons  de  lui  sont  :  un  Livre  de  l'Incarnation, 
composé  à  la  prière  de  saint  Léon,  alors  archidiacre  de  Rome; 
les  Institutions  de  la  vis  monastique  en  douze  livres;  et  des 
Conférences  spirituelle»,  Collationes ,  où  il  raconte  à  ses  dis- 
ciples la  vie,  les  exemples  et  toutes  les  saintes  maximes  des 
solitaires  de  l'Orient.  —  Une  de  leurs  pratiques,  sur  laquelle  il 
insiste  le  plus,  est  l'usage  des  aspirations  fréquentes,  et  il 
recommande  surtout  celle  dont  l'Eglise  se  sert  habituellement, 
et  qui  commence  par  ces  mots  :  Deus  in  adjutorium  meum 
intende,  etc.  —  La  treizième  conférence  de  Cassien  favorise, 
comme  nous  l'avons  dit,  les  principes  condamnés  dans  les  semi- 
pélagiens.  —  Les  conférences  de  Cassien  eurent  un  grand  succès. 
On  les  lisait  aux  religieux  durant  le  repas  du  soir,  Qui  prit  ainsi 

Coi'Rs  D'wsTome.  ^ 


530  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

le  nom ,  encore  aujourd'hui  conservé  dans  notre  langue,  de  Col- 
lation. 
pani  Orose.  Paul  Orose ,  savant  prêtre  espagnol ,  était  de  Tarragone.  En 
s<*  écrits.  ^^  jj  ^  env0Yé  Yers  saint  Augustin  par  deux  évèques  d'Es- 
pagne. Il  demeura  un  an  auprès  du  saint  docteur,  et  fit  de 
grands  progrès  dans  la  science  des  Ecritures.  Il  alla  ensuite  de 
sa  part,  en  415,  à  Jérusalem,  pour  consulter  saint  Jérôme  sur 
des  questions  touchant  la  nature  et  l'origine  de  l'àme  humaine. 
A  son  retour,  il  composa,  par  le  conseil  de  l'illustre  évêque 
d'Hippone,  une  Histoire  en  sept  livres,  qui  comprend  depuis  le 
commencement  du  monde  jusqu'à  l'an  316  de  Jésus-Christ.  Ce 
livre  fournit  un  nouvel  appui  à  la  Cité  de  Dieu  de  saint  Augus- 
tin. L'historien  espagnol  s'étend  beaucoup  plus  sur  l'histoire 
romaine  que  sur  les  autres,  et  il  s'applique  surtout  à  prouver, 
contre  les  païens,  que  les  malheurs  qui  affligeaient  alors  le 
monde  ne  venaient  point  de  ce  que  l'on  méprisait  les  anciennes 
superstitions  de  l'idolâtrie.  On  a  encore  de  Paul  Orose  une  Apo- 
logie du  libre  arbitra  contre  Pelage ,  et  une  Lettre  à  saint  Au- 
gustin  sur  les  erreurs  des  priscillianistes  et  des  origénistes. 
Prudence.  L'Espagne  produisit  à  peu  près  dans  le  même  temps  un  autre 
sesécnu.  ecrjvain  célèbre.  C'est  Prudence,  né  dans  la  vieille  Castille,  en 
348.  Successivement  avocat,  magistrat,  homme  de  guerre  et 
gouverneur  de  Saragosse,  il  se  distingua  dans  toutes  ces  pro- 
fessions. Il  renonça  au  monde,  dans  la  vigueur  de  l'âge,  et  con- 
sacra tous  ses  talents  à  la  défense  de  la  religion,  qu'il  honora 
encore  plus  par  sa  piété  que  par  la  beauté  de  ses  écrits.  Il  com- 
posa deux  livres'  pleins  de  force,  de  noblesse  et  d'élégance 
contre  le  sénateur  Symmaque,  qui  demandait,  comme  nous 
l'avons  vu,  le  rétablissement  de  l'autel  de  la  Victoire.  —  La 
plupart  des  ouvrages  de  Prudence  sont  écrits  en  vers,  et  lui  ont 
mérité  un  rang  distingué  parmi  les  poètes  chrétiens.  C'est,  dit 
un  critique,  «  le  vrai  poète  chrétien  du  quatrième  siècle.  • 
Érasme  le  met  au  nombre  des  plus  grands  docteurs  de  l'Eglise. 
Ses  principaux  poèmes  sont  :  le  Combat  de  l'esprit  contre  le 
vice;  deux  recueils  d'Hymnes  sur  les  fêtes  et  sur  les  martyrs, 
dans  lesquelles  on  admire  celle  qui  est  en  l'honneur  des  saints 
Innocents  :  Salcete ,  flores  martyrutn  ;  un  abrégé  de  l'Histoire 
sainte;  YApotheosis;  des  poèmes  contre  diverses  hérésies,  et 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


531 


surtout  celui  de  l'Origine  des  péchés ,  etc.  «  Il  parait  clairement, 
par  plusieurs  endroits  de  ses  poésies ,  dit  le  célèbre  critique  pro- 
testant Leclerc,  que  l'on  invoquait  alors  les  martyrs,  et  qu'on 
croyait  qu'ils  avaient  été  établis  de  Dieu  patrons  de  certains 
lieux.  »  —  «  Saint  Bernard,  dans  ses  strophes  si  suaves  sur  le 
»  nom  de  Jésus,  n'a  fait  que  paraphraser  celte  invocation  de 
»  Prudence  qu'on  trouve  dans  YApotheosis  :  0  nom,  le  plus  doux 
»  des  noms,  ma  lumière,  ma  gloire,  mon  espoir,  mon  appui! 
»  ô  repos  assuré  de  toutes  mes  peines  I  Faveur  délicieuse , 
»  parfum  qui  embaume,  source  qui  désaltère,  chaste  amour, 
»  beauté  ravissante,  volupté  parfaite!  »  —  On  ignore  la  plupart 
des  détails  de  la  vie  de  Prudence,  ainsi  que  l'époque  de  sa  mort. 

Saint  Pierre  Ghrysologue,  né  à  Imola,  fut  miraculeusement 
élu  archevêque  de  Ravenne,  vers  l'an  433.  Il  s'était  préparé  aux 
vertus  épiscopales  par  la  vie  cénobitique.  Son  zèle  pour  l'ins- 
truction de  son  peuple  est  consigné  dans  ses  discours  que  nous 
avons  encore,  au  nombre  de  cent  soixante-seize.  La  solidité  et 
l'élégance  s'y  trouvent  jointes  à  la  brièveté,  car,  comme  saint 
Augustin,  il  avait  pour  maxime  de  ne  pas  rester  longtemps  en 
chaire.  Ils  ont  fait  donner  à  leur  auteur  le  nom  de  Chrysologue 
ou  homme  aux  paroles  d'or.  Le  saint  y  recommande  fortement 
la  communion  fréquente,  et  désire  que  l'Eucharistie,  dans  la- 
quelle «  nous  mangeons,  dit-il,  Jésus-Christ  lui-même,  puisse 
devenir  la  nourriture  journalière  de  nos  âmes.  »  —  Parlant  du 
jeune  du  carême  ,  il  dit  «  qu'il  ne  vient  point  des  hommes ,  mais 
qu'il  est  d'institution  divine.  »  Prêchant  contre  les  divertisse- 
ments profanes  ou  dangereux,  il  avertit  «  qu'on  ne  s'amuse  ja- 
mais impunément  avec  le  diable.  »  —  L'hérésiarque  Eutychès  lui 
ayant  écrit  au  sujet  de  son  erreur,  Pierre  Ghrysologue,  comme 
nous  le  dirons  bientôt,  le  renvoya  au  Saint-Siège,  juge  de 
toutes  les  controverses  religieuses.  —  Le  saint  archevôque  de 
Ravenne  mourut  vers  l'an  450  ou  452,  à  Imola  sa  patrie,  qu'il 
avait  voulu  revoir.  —  Le  pape  Benoit  XIII  l'a  honoré  du  titre  de 
docteur  de  L'Eglise  universelle. 

Saint  Isidore  de  Péluse,  ainsi  nommé  parce  qu'il  se  retira 
dans  une  solitude  auprès  de  cette  ville,  voisine  d'Alexandrie, 
ilorissait  du  temps  du  concile  d'Ephèse.  Saint  Ghrysostome  avait 
été  son  maître,  et  Isidore  fut  un  de  ses  plus  illustres  disciples. 


S.  Pierre 
Chrysologue, 
archevêque 

de 
Ravenne. 

De  433  à  450. 


S.  Isidore 

de 

Péluse. 

Sa  mort. 

Ven  l'as  450. 


532  cours  d'histoire  ecclésiastique.  , 

On  le  regardait  comme  une  règle  vivante  de  la  perfection  mo- 
nastique. Saint  Cyrille  et  les  autres  évoques  qui  vivaient  à  la 
même  époque,  l'honoraient  comme  leur  père.  Isidore  contribua 
beaucoup  à  éclairer  saint  Cyrille  sur  saint  Chrysostome ,  calom- 
nié et  persécuté  par  son  oncle  Théophile.  Il  mourut  vers  l'an 
450.  Nous  avons  de  lui  plus  de  deux  mille  lettres  et  quelques  au- 
tres ouvrages.  On  y  trouve  beaucoup  de  solidité  et  de  précision, 
s.  Encher,  Saint  Eucher  est  un  des  plus  célèbres  évèques  de  Lyon.  La 
^Lyon!6  beauté  et  la  pénétration  de  son  génie,  l'étendue  et  la  variété  de 
ses  écrits,  ses  connaissances,  la  force  et  la  majesté  de  son  éloquence  lui 
De 434~à 454.  attirèrent  l'admiration  de  tous  les  orateurs  de  son  temps,  et 
l'estime  de  tout  ce  qu'il  y  avait  de  grands  hommes  dans  l'em- 
pire. Né  d'une  famille  fort  illustre ,  il  se  maria  d'abord  et  eut 
deux  fils ,  Salonnius  et  Véran ,  qu'il  fit  élever  au  monastère  de 
Lérins,  et  qui  furent  promus  à  l'épiscopat,  du  vivant  de  leur 
père,  le  premier  à  Genève,  le  second  à  Vence.  Dégoûté  du 
monde  et  effrayé  des  dangers  qu'il  y  courait  pour  son  salut, 
Eucber  se  retira  lui-même  à  Lérins ,  en  422,  du  consentement 
de  sa  femme  Galla,  qui  se  consacra  aussi  dans  la  retraite  au 
service  de  Dieu.  —  Saint  Eucher,  dit  Cassien ,  brillait  dans  le 
monde  comme  un  astre  par  la  perfection  de  sa  vertu,  et  il  fut 
depuis  un  modèle  de  la  vie  monastique.  —  En  434,  il  fut  arra- 
ché de  sa  c  chère  Lérins,  »  comme  il  disait,  et  placé  sur  le 
siège  de  Lyon.  On  vit  en  lui  un  pasteur  fidèle,  soupirant  sans 
cesse  après  la  céleste  patrie,  humble  d'esprit,  riche  en  bonnes 
œuvres,  puissant  en  paroles,  accompli  en  tout  genre  de  sciences, 
et  supérieur  ou  du  moins  égal  aux  plus  grands  évèques  de  son 
temps.  Saint  Paulin  de  Noie,  saint  Honorât,  saint  Hilaire 
d'Arles,  Claudien  Mamert,  s'accordent  tous  à  faire  le  plus  ma- 
gnifique éloge  de  ses  vertus.  Saint  Eucher  se  montra  zélé  dé- 
fenseur de  la  doctrine  de  saint  Augustin  contre  les  semi-péla- 
giens.  Il  mourut,  selon  l'opinion  la  plus  probable,  vers  l'an 
454.  —  Les  principaux  ouvrages  du  saint  archevêque  de  Lyon 
sont  :  un  Eloge  du  désert  ou  de  la  vie  solitaire ,  l'Histoire  de 
saint  Maurice  et  des  martyrs  de  la  légion  Thébaine ,  un  Traité 
du  mépris  du  monde,  et  un  autre  qui  a  pour  titre  :  Formules 
spirituelles.  Ce  sont  des  explications  de  quelques  endroits  de 
l'Ecriture,  que  le  saint  écrivit  pour  l'usage  de  son  fils  Véran. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  533 

Théodoret  naquit  à  Antioche,  vers  l'an  393.  Ses  parents,  qui     tmoHn*, 
l'avaient  consacré  à  Dieu  avant  sa  naissance,  le  firent  élever  «é<iue -ie  r.yr. 

Ses  feriU. 

avec  soin  dans  la  connaissance  des  langues  grecque,  hébraïque  - 

et  syriaque.  Il  se  retira  encore  fort  jeune  dans  un  monastère  L>e  i23à  t0*' 
voisin  d'Apamée ,  après  avoir  distribué  aux  pauvres  ses  biens 
qui  étaient  considérables.  On  l'en  tirade  force,  en  423,  pour 
l'élever  sur  le  siège  épiscopal  de  Gyr,  dans  la  Palestine.  Son 
diocèse,  qui  comprenait  huit  cents  églises  ou  paroisses,  comme 
il  nous  l'apprend  lui-même,  était  rempli  d'hérétiques  (1).  Le 
nouvel  évèque  travailla  avec  tant  de  zèle  et  de  succès ,  qu'il  eut 
le  bonheur  de  les  ramener  tous  à  la  vérité.  Son  éloquence  et 
son  savoir  le  firent  souvent  appeler  à  Antioche  et  dans  les  villes 
voisines,  où  ses  prédications  convertirent  des  milliers  d'héré- 
tiques et  de  pécheurs.  — La  gloire  de  Théodoret  fut  obscurcie, 
pendant  quelque  temps,  par  ses  liaisons  aveugles  avec  Nesto- 
rius,  et  par  la  conduite  que  nous  lui  avons  vu  tenir  au  concile 
d'Ephèse.  Tillemont,  le  P.  Alexandre,  Graveson,  etc.,  ont 
démontré,  il  est  vrai,  que  ses  sentiments  furent  toujours  ortho- 
doxes; mais  son  opiniâtreté  à  défendre  la  personne  de  l'héré- 
siarque, son  ami  et  son  condisciple,  et  à  attaquer  saint  Cyrille, 
lui  fit  commettre  plusieurs  fautes  (2).  Il  les  effaça  ensuite, 
comme  nous  le  verrons,  par  un  retour  aussi  sincère  qu'édifiant. 
Le  Pape  en  fit  son  légat  pour  les  provinces  de  l'Euphrate  et  de 
l'Arménie.  —  Théodoret  mourut  vers  l'an  458.  Son  ardente 
polémique  contre  saint  Cyrille  et  les  écrits,  qu'il  eut  le  malheur 
de  publier  en  faveur  de  Théodore  de  Mopsueste  et  de  Nestorius, 
ont  écarté  de  son  front  l'auréole  que  l'Eglise  décerne  aux  saints, 
sans  nuire  à  la  sincérité  de  ses  derniers  sentiments,  dont  saint 

(4)  Théodoret,  lettre  Wv. 

(2)  Et  si  quintae  synodi  judicium,  adversùs  scripta  à  Theodoreto  in 
anathematismos  exarata ,  œquissimum  fuerit ,  attamen  fateri  non  co- 
gimur  Theodoretum  ipsum  ,  quem  ut  haereticum  non  damnavit,  fuisse 
Nestorii  dogmatibus  infectum...  Malè  interpretatus  est  S.  Gyrillum; 
multas  ejus  locutiones  catholicas  non  intellexit,  ideoque  proscripsit; 
saepe  usurpavit,  ipse,  phrases,  quae  si  urgeantur,  haeresim  Nestoria- 
nam  sapiunt  et  continent.  Illius  scripta,  quibus  Nestoriani  abuteban- 
tur,  juré  et  meritb  condemnata  fuerunt.  Attamen  ,  ille  celebris  praesul 
virginem  deiparam  semper  dixit;  eximiam  Joannis  ad  Nestorium  epis- 
tolam  approbavit,  etc.  —  (Legrand,  De  incarnat ione,  t.  II,  p.  449-4 20. ' 


534  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Grégoire  le  Grand  fait  le  plus  magnifique  éloge.  —  Théodoret 
a  laissé  un  grand  nombre  d'écrits ,  dont  voici  les  principaux  : 
des  Commentaires  sur  les  Psaumes,  sur  Jérémie,  Daniel, 
Ezéchiel,  les  douze  petits  Prophètes,  et  sur  les  Epîtres  de  saint 
Paul  ;  une  Explication  du  Cantique  des  cantiques ,  une  His- 
toire religieuse  ou  la  vie  de  trente  solitaires  qui  vivaient  de  son 
temps,  dix  Sermons  sur  la  Providence,  cent  quarante-sept 
Lettres,  et  une  Histoire  ecclésiastique  divisée  en  cinq  livres. 
Elle  commence  où  se  termine  celle  d'Eusèbe ,  c'est-à-dire,  à  l'an 
324  de  Jésus-Christ,  et  finit  à  l'an  429.  Elle  renferme,  dit  Fel- 
ler,  des  choses  importantes  qu'on  ne  trouve  pas  ailleurs,  et 
Photius  la  préfjre ,  pour  le  style ,  aux  histoires  d'Eusèbe ,  de 
Socrate  et  de  Sozomène. 
Socrate,  Ces  deux  derniers   historiens  ecclésiastiques  appartiennent 

sozomène,  aussi  au  Ve  siècle.  —  L'histoire  de  Socrate  est  divisée  en  sept 
historiens6'  livres  et  commence  en  306.  Celle  de  Sozomène  est  divisée  en 
ecclésiastiques.  neuf  livres  et  commence  en  324.  Toutes  les  deux  s'étendaient 
jusque  vers  l'an  440;  mais  la  fin  du  récit  de  Sozomène  s'est  per- 
due, et  ce  qui  nous  reste  se  termine  en  415.  —  Socrate  était  de 
Constantinople,  et  Sozomène,  de  Salamine.  —  Le  premier,  dit 
Feller,  était  peu  versé  dans  les  matières  ecclésiastiques  ;  Photius 
et  Tillemont  lui  reprochent  également  de  n'avoir  pas  assez 
connu  la  doctrine  et  les  coutumes  de  l'Eglise.  Son  impartialité 
à  l'égard  des  évêques  de  Rome  est  bien  connue;  c'est  plutôt  de 
la  sévérité  que  de  la  bienveillance  qu'il  montre  à  leur  égard.  — 
Le  second  a  beaucoup  plus  de  jugement;  d'autres,  au  con- 
traire, disent  moins  de  critique.  Son  histoire  est  plus  étendue 
et  mieux  écrite.  —  L'un  et  l'autre  favorisaient  l'erreur  des 
novatiens,  sorte  de  jansénistes  prématurés,  et  leurs  témoi- 
gnages sont  suspects  à  cet  égard.  Cependant,  il  est  de  graves 
auteurs  qui  le  nient.  Mais,  selon  Darras  ,  il  est  de  toute  impos- 
sibilité de  nier  le  novatianisme  de  Socrate.  On  ignore  l'époque 
de  sa  mort,  celle  de  Sozomène  arriva  vers  l'an  450  (1). 

Philostorge,  auteur  arien  de  la  Cappadoce,  a  aussi  composé 
une  histoire  ecclésiastique,  dont  on  n'a  que  des  fragments  con- 
servés par  Photius.  Elle  s'étend  de  320  à  425;  mais,  elle  est 

(1)  Hist.  de  ïinfuill.  des  Papes,  t.  I,  p.  -»o8-277. 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


535 


remplie  de  déclamations  et  de  calomnies  contre  les  catholiques. 
C'est  moins  une  histoire  de  l'Eglise  qu'une  apologie  de  l'aria- 
nisme  :  comme  le  dit  Pholius,  a  un  éloge  des  hérétiques,  une 
détraction  des  orthodoxes.  »  —  C'est,  au  jugement  d'un  auteur 
grave,  un  tissu  de  calomnies  et  de  faussetés;  «  Philostorge, 
dit-il  aussi,  y  prend  à  lâche  de  glorifier  les  hérétiques  et  de 
rabaisser  leurs  adversaires.  »  Aussi,  Photius  lui-même  ne 
peut-il  s'empêcher  de  le  qualifier  souvent  d'impie,  d'historien 
très-infidèle,  de  ministre  de  mensonges ,  etc.  (1). 

Claudien  Mamert,  prêtre  et  frère  de  saint  Mamert,  arche- 
vêque de  Vienne,  était  un  des  plas  savants  hommes  de  son 
temps.  Elevé  dans  la  solitude,  il  y  avait  puisé  des  trésors  d'éru- 
dition. Il  a  composé  un  Traité  sur  la  nature  de  l'âme.  Son  but 
était  de  réfuter  Fauste  de  Riez,  qui  soutenait  que  Dieu  seul  était 
incorporel,  et  que  les  anges,  ainsi  que  les  âmes  humaines,  étaient 
des  substances  matérielles,  quoique  d'une  nature  plus  relevée. 
On  admire  dans  cet  ouvrage  l'élégance  jointe  à  la  solidité  et  à 
l'esprit  de  méthode.  —  Saint  Sidoine  Apollinaire  regardait  Clau- 
dien Mamert  comme  le  plus  beau  génie  de  son  siècle.  Il  le 
loue  pour  avoir  composé  plusieurs  hymnes  à  l'usage  de  l'église 
de  Vienne.  Celle  de  la  croix,  Pange,  lingua,  gloriosi  prœmium 
certaminis ,  lui  est  attribuée  par  D.  Ceillier,  Godescard  et  plu- 
sieurs autres,  comme  nous  l'avons  vu.  Claudien  mourut,  vers 
l'an  474 ,  après  avoir  rendu  d'importants  services  à  son  frère 
dans  les  travaux  de  i'épiscopat. 

Le  saint  archevêque  de  Vienne  était  lui-même  une  des  plus 
brillantes  lumières  de  l'Eglise  gallicane.  Il  joignit  à  une  sainteté 
éminente  un  profond  savoir  et  le  don  des  miracles.  Il  délivra, 
par  ses  prières,  la  ville  de  Vienne  de  plusieurs  terribles  incen- 
dies qui  la  menaçaient  d'une  ruine  totale.  Ces  embrasements 
répétés,  de  fréquents  tremblements  de  terre,  des  volcans,  la 
guerre,  la  vue  des  bêtes  sauvages  qui  venaient  en  plein  jour 
jusque  sur  les  places  publiques,  et  divers  autres  fléaux,  sem- 
blaient annoncer  que  le  ciel  était  irrité  par  les  crimes  des  peuples. 
L'antique  cité  de  Vienne,  étant  particulièrement  le  théâtre  de  ces 
terribles  phénomènes,  semblait  être  aussi  l'objet  particulier  delà 


Claudien 
Mamert, 
Ses  écrits. 

Sa  morl. 

An  474. 


S.  Mamert, 
archevêque 
de  Vienne  ; 

il  institue 

les 
Rogations. 

Sa  mort. 

Ans  469-475. 


^4)  Ilist.  de  l'infaill.  des  Papes,  p-  îoi-853. 


536  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

colère  divine.  Pour  l'apaiser,  saint  Mamert  établit,  en  469,  des  sup- 
plications publiques  accompagnées  de  jeune ,  qui  devaient  durer 
trois  jours  chaque  année.  Cette  pieuse  institution,  connue  sous 
le  nom  de  Rogations,  se  répandit  peu  à  peu  dans  les  diocèses 
voisins  de  celui  de  Vienne,  et  devint  bientôt  une  pratique  uni- 
verselle de  l'Eglise  d'Occident.  —  Ce  fut  le  pape  Léon  III  qui 
l'établit  à  Rome.  On  l'appela  d'abord  la  Litanie  gallicane.  Le 
saint  prélat  qui  en  fut  l'auteur  mourut  en  475.  On  lui  attri- 
bue deux  sermons ,  l'un  sur  les  Rogations ,  l'autre  sur  la  pé- 
nitence des  Ninivites  (1). 

Sahicn.  Salvien,  prêtre  de  Marseille,  devait  le  jour  à  des  parents 

^sa^oiL  illustres  de  Cologne  ou  de  Trêves.  D'abord  marié,  il  garda  la 
continence  avec  sa  femme  Palladie ,  vint  se  fixer  à  Lérins  dont 
il  fut  l'une  des  gloires,  et  fut  élevé  au  sacerdoce,  vers  l'an  430. 
Quelques-uns  disent  qu'il  fut  évèque.  Il  déplora  avec  tant  de 
douleur  les  dérèglements  et  les  malheurs  de  son  temps,  qu'on 
l'appela  le  Urémie  du  ve  siècle.  Ses  vertus  et  ses  lumières  le 
firent  aussi  qualifier  par  Gennade  de  Maître  des  évoques.  Il 
mourut  à  Marseille  ,  vers  l'an  500 ,  à  110  ans.  Il  nous  reste  de 
lui  un  Traité  de  la  Providence,  plein  de  réflexions  solides, 
d'idées  vastes,  touchantes  et  vraies;  un  Livre  contre  l'avarice, 
et  quelques  Epîtres. 

Hérésie  L'orage  excité  par  Nestorius  n'était  pas  encore  calmé,  que 

4s1ntriChues     *e  vaisseau  de  l'Eglise  se  trouva  battu  par  une  tempête  encore 

plus  furieuse  :  c'était  l'hérésie  eutychienne  ou  monophysite. 

**  **8'  Le  nouvel  hérésiarque ,  Eutychès,  était  prêtre  et  archimandrite, 
ou  abbé  d'un  monastère  voisin  de  Constantinople,  composé  de 
trois  cents  moines.  Vieillard  ignorant,  Eutychès  ne  semblait  pas 
devoir  être  un  adversaire  bien  terrible  pour  l'Eglise;  mais  il 
était  rusé  et  entêté.  Ses  cheveux  blancs,  d'ailleurs,  sa  qualité 
d'abbé ,  sa  réputation  de  piété ,  et  ses  trois  cents  disciples  qu'il 
avait  endoctrinés,  lui  donnèrent  de  l'influence,  surtout  parmi 
les  moines.  Pour  comble  de  malheur,  il  avait  un  filleul,  tout- 


(1)  Il  paraît,  d'après  plusieurs  auteurs,  que  les  Rogations  étaient 
déjà  en  usage  dans  quelques  églises.  Saint  Mamert,  dans  ce  cas, 
n'aurait  fait  que  les  adopter  ou  les  rétablir  dans  leur  ferveur  primi- 
tive. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  537 

puissant  à  la  cour  de  l'empereur  Théodose,  dans  la  personne  de 
l'eunuque  Chrysaphe.  —  Ce  dernier,  d'une  ambition  démesu- 
rée et  d'une  avarice  sordide ,  s'inquiétait  sans  doute  fort  peu 
des  questions  de  doctrine;  mais  il  espérait  trouver,  dans  la 
querelle  ,  une  occasion  favorable  de  se  venger  de  saint  Flavien, 
archevêque  de  Constantinople ,  qui ,  le  jour  de  son  installation 
sur  le  siège  de  cette  capitale,  ne  lui  avait  envoyé  pour  tout 
présent  que  du  pain  bénit ,  au  lieu  de  l'or  qu'il  demandait.  — 
Flavien  avait  en  outre  favorisé  l'évasion  dePulchérie,  à  qui  l'em- 
pereur Théodose,  son  frère,  dans  un  moment  de  dépit,  avait 
voulu  faire  donner  le  voile  et  couper  les  cheveux;  et  Chrysaphe, 
qui  redoutait  cette  princesse,  tremblait  qu'elle  ne  revint  au 
pouvoir.  Ainsi,  ce  fut  la  convoitise  et  l'ambition  qui  allumè- 
rent le  zèle  ou  plutôt  le  fanatisme  de  l'eunuque  en  faveur  de 
l'eutychianisme. 

Cette  hérésie  était  directement  opposée  à  celle  de  Nest"- 
rius;  et  c'est  précisément  en  combattant  ce  dernier  que  Euty- 
chès  s'y  précipita.  Nestorius  avait  soutenu  qu'il  y  avait  dans 
Jésus-Christ,  non-seulement  deux  natures,  mais  encore  deux 
personnes.  Eutychès,  au  contraire,  admit,  non-seulement  l'u- 
nité de  personnes ,  mais  encore  l'unité  de  nature.  Son  système 
était  incompréhensible;  et  il  ne  put  jamais  se  décider  à  en  don- 
ner une  explication  nette.  —  L'une  des  deux  natures  avait-elle 
été  convertie  en  l'autre,  comme  l'eau  fut  changée  en  vin  aux 
noces  de  Cana?  Ou  toutes  les  deux  s'étaient-elles  mélangées  et 
confondues  au  point  de  n'en  former  qu'une,  à  la  manière  des 
liquides  qui  se  mêlent  ensemble?  Ou  bien,  sans  se  confondre, 
formaient-elles  une  troisième  nature  d'un  ordre  à  part?  Ou  enfin, 
la  nature  humaine  avait-elle  été  absorbée  par  la  nature  divine , 
comme  une  goutte  de  miel  serait  absorbée  par  la  mer?  On 
ignore  dans  lequel  de  ces  sens  divers  et  absurdes,  Eutychès  en- 
tendait l'unité  de  nature  en  Jésus-Christ.  On  croit  plus  proba- 
blement, dit  saint  Liguori ,  que  le  dernier  sens  était  celui  de 
l'hérésiarque.  Boèco  l'affirme  positivement.  —  Quoi  qu'il  en 
soit,  l'unité  de  nature  est  entièrement  opposée  au  dogme  catho- 
lique. Aussi,  Eutychès  fut-il  pressé  et  sollicité  d'y  renoncer 
par  tous  sos  amis.  Il  en  avait  d'honorables  et  de  nombreux  .  que 
lui  avait  valus  son  zèle  contre  la  précédente  hérésie ,  outre 


538 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


S.  Flavien, 
en  appelle 
tu  Pape. 


autres,  Eusèbe  de  Dorylée,  prélat  fort  distingué  par  son  savoir 
et  d'une  orthodoxie  éprouvée.  C'est  l'avocat  même  qui  avait 
interpellé  Nestorius  en  pleine  église.  —  L'hérésiarque  ne  fit 
aucun  cas  des  conseils  de  l'amitié.  Flavien ,  archevêque  de 
Constantinople,  personnage  d'une  rare  bonté,  lui  fit  les  mêmes 
représentations,  et  eut  toutes  sortes  d'égards  pour  les  cheveux 
blancs  de  l'archimandrite.  Mais  l'obstiné  vieillard  lui  résista, 
ainsi  qu'à  trente  évèques  assemblés  en  synode  à  Constantinople. 
Flavien  fut  donc  obligé  de  le  déposer  de  sa  dignité  d'archiman- 
Eutychès,  drite.  — Alors  Eutychès  contrefit  le  juste  persécuté;  il  adressa 
^-chev^ue0"  une  leltre  artificieuse  au  pape  saint  Léon,  dans  laquelle  il  se 
plaignait  de  n'avoir  pas  été  écouté  et  d'avoir  été  condamné  par 
cabale,  conjurant  «  le  Pontife  romain,  protecteur  des  op'primés, 
de  prononcer  sur  cette  affaire ,  de  ne  pas  souffrir  qu'on  maltrai- 
tât un  vieillard  de  soixante  et  dix  ans ,  à  qui  on  n'avait  jamais 
eu  rien  à  reprocher.  »  —  Le  Pape  fut  touché  de  ce  langage 
humble  et  soumis;  mais  il  écrivit  à  Flavien  et  lui  demanda  une 
relation  exacte  de  ce  qui  s'était  passé.  La  réponse  de  l'arche- 
vêque de  Constantinople  fit  échouer  auprès  du  Saint-Siège  l'in- 
trigue du  moine  hypocrite.  11  ne  se  rebuta  pas,  et  l'orgueil  lui 
donnant  de  l'activité,  le  vieil  archimandrite  se  tourna  de  tous 
côtés.  Il  écrivit  aux  prélats  les  plus  distingués  de  l'Eglise,  jus- 
qu'à saint  Pierre  Chrysologue ,  évèque  de  Ravenne.  Mais  le 
saint  l'exhorta  à  se  soumettre  à  la  décision  du  souverain  Pon- 
tife, t  Car,  lui  dit-il,  saint  Pierre,  qui  gouverne  le  Siège  apos- 
tolique, ne  cesse  point  de  communiquer  la  vraie  doctrine  à  ceux 
qui  la  cherchent.  Quant  à  nous,  notre  amour  pour  la  foi  ne  nous 
permet  pas  de  juger  les  causes  qui  la  concernent,  sans  le  con- 
sentement du  chef  de  l'Eglise.  » 

Ayant  échoué  du  côté  de  Rome  et  de  Ravenne ,  Eutychès 
exploita  plus  que  jamais  la  cour  impériale  par  Chrysaphe,  qui, 
en  l'absence  de  Pulchérie,  gouvernait  despotiquement  l'empe- 
reur et  l'empire  tout  à  la  fois.  L'eunuque,  pour  mieux  réussir, 
s'adjoignit  Dioscore,  successeur  de  saint  Cyrille  sur  le  siège 
d'Alexandrie,  fourbe  consommé,  qui  cachait  les  crimes  d'un 
scélérat  sous  les  apparences  de  la  vertu.  Sur  son  avis,  on  con- 
voqua un  concile  à  Ephèse.  —  Le  Pape ,  pénétrant  la  cabale,  fit 
tout  son  possible  pour  foire  changer  de  résolution  à  l'empereur, 


brigandage 
d  Ephèse. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  539 

n'y  ayant  pas  réussi,  il  envoya  trois  légats  à  Ephèsc,  afin  de 
défendre  la  foi.  Il  leur  donna,  pour  être  lue  au  concile,  une 
lettre  adressée  à  Flavien,  qui  est  un  exposé  parfait,  un  traité 
complet  du  dogme  de  l'Incarnation,  et  que  l'antiquité  ecclésias- 
tique a  entourée  d'une  auréole  d'admiration  et  de  respect.  —  On 
compta  cent  trente  évèques  d'Orient  à  Ephèse.  Dioscore  s'y  ren- 
dit escorté  de  soldats  et  d'une  bande  de  moines  fanatisés  et 
commandés  par  un  d'entre  eux,  nommé  Barsumas,  véritable 
scélérat.  Arrivé  à  Epbèse,  Dioscore  s'empare  de  la  présidence; 
il  ne  respecte  ni  les  lettres  du  Pape  ni  ses  légats;  il  absout  Eu- 
tychès ,  il  écarte  du  concile  Théodoret  de  Gyr  et  Eusèbe  de 
Dorylée,  ses  deux  plus  redoutables  accusateurs,  et  dépose  Fla- 
vien de  Constantincple.  Flavien  récuse  la  compétence  d'un  tel 
juge  et  en  appelle  à.  Rome;  les  légats  l'appuient,  et  les  autres 
évèques  se  jettent  aux  genoux  de  Dioscore ,  en  le  conjurant  d'é- 
pargner un  tel  scandale.  Le  prélat  égaré  n'écoute  rien ,  et , 
furieux  de  l'opposition  qu'il  rencontre,  il  s'écrie  :  «  Où  sont  les 
comtes?  »  A  ce  cri  de  guerre ,  on  vit  entrer  une  troupe  armée 
d'épées  et  de  bâtons,  et  portant  des  chaînes.  Flavien  est  accablé 
de  coups;  Barsumas,  une  pique  à  la  main,  et  Dioscore  le  foulent 
aux  pieds,  lui  déchirent  la  poitrine,  et  le  saint  meurt  trois  jours 
après,  par  suite  de  ces  mauvais  traitements  (1).  —  Alors  beau- 
coup d'évèques  apostasienl  et  livrent  leur  signature.  Le  tumulte 
est  effroyable;  les  légats  veulent  fuir  et  ont  de  la  peine  à  s'é- 
chapper. L'orgueil  et  la  colère  de  Dioscore  sont  à  leur  comble. 
Il  couronna  peu  de  temps  après  son  œuvre  d'iniquité  par  l'ex- 
communication du  Pape  lui-môme.  Les  évèques  reculent  épou- 
vantés devant  un  attentat  dont  l'histoire  de  l'Eglise  ne  fournissait 

(4)  A  la  place  de  Flavien,  Dioscore  fit  nommer  Anatole ,  qui  ne 
laissa  pas  d'envoyer  à  Rome  une  députation  pour  demander  sa  confir- 
mation. Saint  Léon  fut  d'abord  inflexible  et  refusa  pendant  deux  ans 
de  reconnaître  Anatole.  Enfin,  il  se  laissa  fléchir  par  amour  de  la 
paix,  et  pour  remédier  aux  troubles  qui  déchiraient  l'église  de  Cons- 
tantinople.  Il  fallut  néanmoins  avant  tout  qu'Anatole  signât  la  profes- 
sion de  foi  qui  lui  fut  présentée  par  les  légats  de  saint  Léon;  après 
quoi  cet  illustre  pontife,  «  voulant  se  montrer,  dit-il,  plutôt  indulgent 
que  rigoureusement  juste,  attmnit  de  sa  pleine  et  souveraine  autorité 
l'épiseopat  chancelant  du  successeur  de  Flavien.  »  (Tradit.  instit.  év., 
tom.  I.) 


540 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


8.  Léon 

le  Grand , 

pape. 


Recours 

au 

pape  S.  Léon , 

conlrc 

le 

brigandage 

d'Ephète. 


pas  encore  d'exemple;  mais,  à  force  de  menaces  et  de  coups  ,  le 
forcené  patriarche  fit  signer  cet  acte  par  dix  (le  ses  suffragants. 
Ceux  qui  lui  résistèrent  furent  maltraités  ou  déposés.  —  Telle 
fut  l'issue  de  ce  conciliabule,  ou  plutôt,  suivant  l'expression 
qui  est  restée  dans  l'histoire,  tel  fut  le  brigandage  d'Ephèse  : 
Latrocinium  Ephesi. 

Mais,  Dieu  avait  mis  à  la  tète  de  l'Eglise  un  homme  capable 
de  résister  aux  plus  furieuses  tempêtes.  C'était  le  pape  saint 
Léon,  proclamé  par  Benoit  XIV  docteur  de  l'Eglise  universelle. 
Il  était  né  à  Rome,  d'une  famille  originaire  de  Toscane.  N'étant 
encore  que  diacre,  il  avait  été  employé  dans  les  affaires  les  plus 
importantes  et  les  plus  épineuses  par  ses  deux  prédécesseurs, 
Célestin  Ier  et  Sixte  III.  Elevé  sur  la  chaire  de  saint  Pierre,  en 
440,  il  s'appliqua  avec  une  infatigable  sollicitude  à  maintenir 
la  pureté  de  la  foi  et  de  la  discipline.  —  Traçant  aux  évèques 
dans  ses  nombreuses  décrétales  des  règles  pleines  de  sagesse , 
étendant  partout,  avec  l'exercice  de  son  autorité,  l'influence  de 
ses  lumières,  il  sut  pourvoir  à  tous  les  besoins  de  l'Eglise,  et 
déploya  constamment,  au  milieu  des  circonstances  les  plus  diffi- 
ciles ,  la  fermeté  de  caractère,  le  vaste  génie ,  et  toutes  les  qua- 
lités supérieures  qui  lui  ont  mérité  le  surnom  de  Grand.  —  Cet 
illustre  et  vigilant  Pontife,  vivement  inquiet  sur  ce  qui  se  passait 
àEphèse,  en  attendait  la  nouvelle  avec  impatience,  quand  un 
de  ses  légats,  le  diacre  Hilarius,  parvint  à  gagner  Rome,  au 
milieu  de  nombreux  dangers,  et  l'instruisit  de  tout.  —  Il  reçut 
en  môme  temps  des  lettres  des  évèques  maltraités  et  déposés 
par  Dioscore.  Ces  prélats  en  appelaient  à  son  autorité  suprême, 
et  lui  demandaient  justice.  «  J'attends,  lui  disait  Théodoret, 
la  sentence  de  votre  Siège  apostolique,  et  je  conjure  Votre 
Sainteté  de  venir  au  secours  d'un  évoque  qui  invoque  l'équité 
de  votre  tribunal.  Ordonnez  que  je  me  rende  près  de  vous  ,  pour 

montrer  que  ma  doctrine  est  conforme  à  celle  des  Apôtres 

Ce  dont  je  vous  supplie  avant  tout,  c'est  de  m'apprendre  si  je 
dois  ou  non  acquiescer  à  mon  injuste  déposition.  J'attends^votre 
sentence  ,  si  vous  me  commandez  de  me  soumettre  à  ce  qui  a 
été  jugé,  je  m'y  soumettrai.  » 

Profondément  touché  de  ces  plaintes,  saint  Léon  écrivit  à 
l'empereur  les  lettres  les  plus  pressantes,  pour  le  conjurer  de 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


544 


ne  pas  donner  suite  aux  décrets  d'une  assemblée  où  la  violence 
la  plus  brutale  avait  fait  triompher  l'hérésie.  Il  lui  demanda  son 
concours  pour  la  célébration  d'un  concile  universel,  en  Italie, 
afin  de  réparer  le  scandale  d'Ephèse.  —  Mais  toujours  circon- 
venu par  Ghrysaphe  et  par  Dioscorc,  Théodose  ne  voulut  pas  y 
consentir.  —  Léon  insista,  et  lui  fit  écrire  par  l'empereur 
d'Occident,  Valentinien  III,  neveu  et  successeur  d'Honorius.  La 
lettre  du  prince  était  conçue  en  ces  termes  :  *  L'Evèque  de 
Constantinople  a  interjeté  à  Ephèse,  suivant  les  canons,  un 
appel  au  Siège  apostolique,  à  qui  sa  primauté,  reconnue  dans 
les  plus  célèbres  conciles  et  constatée  par  toute  la  tradition , 
donne  le  droit  de  décider  les  questions  concernant  la  foi  et  de 
juger  les  causes  des  évèques.  Je  vous  prie  donc  de  trouver  bon 
que  ceux  de  vos  provinces  viennent  en  Italie,  afin  que  le  Pape, 
prenant  connaissance  de  toute  l'affaire,  la  termine  par  un  juge- 
ment conforme  à  la  justice  et  à  la  foi.  »  —  Malgré  cette  auguste 
intervention ,  Théodose  retusait  de  se  rendre ,  quand  la  Provi- 
dence dépouilla  Ghrysaphe  tie  la  confiance  et  de  la  faveur  impé- 
riales dont  il  faisait  un  si  pernicieux  usage.  Accusé  et  convaincu 
de  concussions ,  il  fut  condamné  à  l'exil ,  et  bientôt  après  poi- 
gnardé par  le  fils  d'une  de  ses  anciennes  victimes.  Revenu  à 
lui-même,  l'empereur  rendit  son  amitié  à  Pulchérie,  et  prit 
avec  elle  de  sages  mesures  pour  la  convocation  du  concile  que 
le  Pape  désirait.  Mais  étant  mort  inopinément,  en  450,  à  la 
chasse,  d'une  chute  de  cheval,  il  ne  put  achever  son  œuvre; 
d'autres  disent  qu'il  n'avait  pas  même  pu  la  commencer. 

Pulchérie,  sa' sœur,  lui  succéda,  et  donnant  sa  main  à  Mar- 
cien,  capitaine  renommé,  elle  le  fit  monter  avec  elle  sur  le  trône 
impérial,  à  condition  qu'il  respecterait  le  vœu  de  virginité 
qu'elle  avait  fait  (1).  —  Alors  le  concile  fut  convoqué  pour  le 
8  octobre  451,  à  Ghalcédoine ,  dans  la  magnifique  église  de 
Sainte-Euphémie.  Il  s'y  trouva  d'abord  trois  cent  soixante  évè- 
ques. Leur  nombre  s'accrut  ensuite,  car  la  lettre  synodale  porte 
les  noms  de  cinq  cent  vingt;  à  certains  moments,  ils  furent 


Quatrième 

conrilo 
œcuménique 

à 
CualdMiiine. 

An  441. 


(1)  En  montant  sur  le  trône,  Pulchérie  reçut  en  présent  de  sa  belle- 
sœur  Eudoxie  une  image  de  la  sainte  Vierge,  qui  passait  pour  avoir 
été  peinte  par  saint  L**».  (Receveur,  tora.  III.) 


542  COURS  D'HISTOIRE  BCCUfeWASTIQUB. 

même  plus  de  six  cents.  C'est  le  plus  nombreux  des  conciles 
œcuméniques  d'Orient.  —  Cinq  légats  du  souverain  Pontife  les 
présidèrent,  et  le  concile  tint  seize  sessions. 

Dans  la  première,  sur  un  ordre  des  légats,  l'orgueilleux  Dios- 
core  fut  obligé  de  passer  au  banc  des  accusés.  On  lui  reprocha 
d'avoir  foulé  aux  pieds  toutes  les  règles,  et  en  particulier, 
«  d'ayoir  osé,  sans  l'autorité  du  Siège  apostolique,  tenir  et 
présider  un  concile  général,  chose  qui  n'est  pas  permise  et  qui 
ne  s'est  jamais  faite.  » 

A  la  deuxième  session,  on  lut  la  fameuse  lettre  dogmatique 
du  pape  saint  Léon  à  Flavien.  A  la  lecture  de  cette  pièce,  qui  a 
été  appelée  par  Bossuet  nobilis  ac  plané  cœlestis  epistola ,  et  qui 
a  fait  l'admiration  de  toute  la  terre,  les  Pères  s'écrièrent  avec 
enthousiasme  à  chaque  mot  :  «  Nous  croyons  tous  ainsi;  c'est 
la  foi  des  Pères  et  la  doctrine  des  Apôtres;  c'est  Pierre  lui-même 
qui  a  parlé  par  la  bouche  de  Léon;  il  faut  tenir  cette  doctrine 
pour  orthodoxe  :  anathème  à  quiconque  ne  croit  pas  ainsi  ! 
Petrusper  Leonem  ilà  locutusest!  » 

Dans  la  troisième  session,  à  laquelle  Dioscore  refusa  de  com- 
paraître, les  légats  portèrent  contre  lui  la  sentence  suivante  : 
«  Le  très-saint  archevêque  de  Rome,  Léon,  par  notre  organe 
et  par  l'intermédiaire  du  présent  concile  ,  conjointement  avec 
le  bienheureux  Apôtre  Pierre,  qui  est  le  soutien  de  l'Eglise  et 
le  fondement  de  la  vraie  foi ,  a  déclaré  Dioscore  dépouillé  de  la 
dignité  épiscopale  et  de  tout  ministère  sacerdotal  (1).  »  —  Tous 
les  évèques  appelés  nominativement  à  reconnaître  le  jugement, 
le  confirmèrent.  —  Le  lendemain,  Dioscore  fut  exilé  à  Gangres 
en  Paphlagonie.  Le  féroce  Barsumas  éclata  de  rage,  et  alla  en 
Perse  continuer  une  vie  de  brigand. 
Décret  L'empereur  Marcien  assista  à  la  sixième  session.  Le  dogme 

du  concile      catholique  y  fut  défini  contre  Eulychès ,  en  ces  termes  solennels 
Chaicédoine     et  précis  :  «  Nous  déclarons,  dirent  les  évèques,  conformément 
»ur  la  roi.      à  la  doctrine  des  Pères,  qu'on  doit  reconnaître  un  seul  et  même 
Jésus-Christ,  parfait  dans  son  humanité  et  dans  sa  divinité,  le 


(4)  A  son  élévation  au  patriarcat  d'Alexandrie,  le  souverain  Pontife 
l'avait  confirmé.  —  Comme  on  le  voit,  c'est  le  Pape  qui  fait  et  défait 
es  évèques.  —  {Trad.  I,  432.) 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  543 

même  vraiment  Dieu  et  vraiment  homme  ,  c'est-à-dire ,  ayant 
une  âme  et  un  corps;  le  même  tout  à  la  fois  consubstantiel  au 
Père,  selon  la  divinité;  et  à  nous,  selon  l'humanité;  semblable 
à  nous  en  toutes  choses,  excepté  le  péché;  engendré  du  Père 
avant  tous  les  siècles,  selon  la  divinité ,  et  né  dans  le  temps, 
selon  l'humanité,  de  la  Vierge  Marie,  Mère  de  Dieu;  enfin,  un 
seul  et  même  Jésus-Christ,  Fils  unique,  en  deux  natures  sans 
confusion,  sans  changement,  sans  division,  sans  séparation, 
chacune  d'elles  demeurant  distincte  et  conservant  ses  pro- 
priétés, quoique  par  leur  union  elles  ne  forment  qu'une  seule 
personne  ou  hypostase,  en  sorte  que  Jésus- Christ  n'est  pas 
divisé  ou  séparé  en  deux  personnes,  mais  il  est  un  sent  yt  même 
Fils  unique ,  Notre  Seigneur.  »  —  Ce  décret  fut  unanimement 
approuvé  et  signé ,  et  on  prononça  anathème  contre  tous  ceux 
qui  ne  l'admettraient  pas. 

Voilà  Je  concile  :  écoutons  le  pape  saint  Léon  sur  la  même     Foi  de 
matière.  «  Jésus-Christ,  c'est  un  enfant  dans  l'anéantissement 


du  berceau,  c'est  l'Eternel  célébré  au  plus  haut  des  cieux.     «ro-cfcmt 

Hérode  le   cherche   pour  le  mettre  à  mort,   mais  les  mages    Homaie-Dl,iu« 

viennent  l'adorer.  Il  reçoit  comme  un  pécheur  le  baptême  de 

Jean,  et  dans  le  même  moment  l'Eternel  le  proclame   son  Fils 

bien-aimé.  Comme  homme,  il  est  tenté  par  Satan;  comme. Dieu, 

il  est  servi  par  des  anges.  Il  est  de  l'homme  d'éprouver  la  faim, 

la  soif  et  la  lassitude;  mais  il  est  d'un  Dieu  de  rassasier  cinq 

mille  hommes  avec  cinq  pains  et  de  commander  aux  flots.  Il 

n'est  pas  de  la  même  nature  de  pleurer  la  mort  d'un  ami  et  de 

le  ressusciter,  d'expirer  sur  un  gibet  et  de  mettre  le  soleil  et 

toute  la  nature  en  deuil ,  etc.  (1).  » 

Telle  était  la  foi  catholique  sur  Jésus-Christ  au  v*  siècle.  La 
voici  maintenant  au  xvne  et  xixe.  «  Notre  Seigneur  Jésus-Christ , 
dit  Bossuet,  est  Dieu  et  homme;  c'est  pourquoi,  comme  l'ob- 
serve saint  Augustin ,  s'il  fait  de  grandes  choses ,  il  en  fait  de 
basses,  tempérant  les  grandes  par  les  petites  et  relevant  les 
petites  par  les  grandes.  Il  naît,  mais  il  naît  d'une  Vierge.  Il 
mange;  mais  quand  il  lui  plaît,  il  se  passe  des  nourritures 
mortelles  et  n'a  pour  aliment  que  la  volonté  de  son  Père;  il 

(4)  S    Léon.  Epist   ad  Flav. 


544  cours  d'histoire  f.cclésiastique. 

commande  aux  anges  de  servir  sa  table.  Il  don ,  mais  pendant 
son  sommeil,  il  empêche  la  barque  de  coulera  fond.  Il  inarche; 
mais  quand  il  l'ordonne,  l'eau  devient  ferme  sous  ses  pas.  Il 
meurt;  mais  en  mourant  il  met  toute  la  nature  en  crainte.  Vous 
voyez  qu'il  tient  partout  un  milieu  si  juste,  que,  s'il  parait  en 
homme ,  il  nous  sait  bien  montrer  qu'il  est  Dieu  ;  et  où  il  se  dé- 
clare Dieu,  il  fait  voir  aussi  qu'il  est  homme  (1).  » 

c  En  Jésus-Christ,  que  vois-je?  s'écrie  le  P.  de  Ravignan. 
L'enfant  qui  naît  et  qu'on  emporte  en  fuyant;  et  l'obscurité 
mystérieuse  de  trente  années ,  et  le  travail  des  mains ,  et  la 
sueur  du  front,  et  le  baptême  des  pécheurs,  et  la  tentation  de 
Satan;  le  jeûne,  la  faim  ,  la  soif,  la  fatigue  du  chemin  qui  force 
à  s'asseoir.  Jésus-Christ,  c'est  l'homme  repoussé,  méprisé,  l'é- 
gal du  pauvre,  le  pénitent  courbé  sous  l'outrage  et  la  peine, 
sous  les  ignominies  et  les  douleurs,  sous  la  crainte  et  l'ennui; 
réduit  à  l'agonie,  au  supplice  de  l'infamie,  à  la  mort.  Mais,  au 
plus  profond  de  l'humiliation  et  de  l'anéantissement,  je  vois 
briller  et  resplendir  au  front  de  Jésus-Christ  une  majesté  trois 
fois  sainte,  de  doctrine,  de  bonté,  de  paix,  de  force,  de  gran- 
deur, de  toute-puissance  souveraine  et  divine.  Enfant,  il  épou- 
vante les  rois,  il  instruit  les  docteurs;  fatigué,  assis,  il  révèle 
les  pensées  secrètes  et  les  chances  du  plus  lointain  avenir; 
indigent,  écrasé  d'infortune  et  d'outrages ,  mourant  abandonné , 
il  enseigne  pour  jamais  les  générations,  il  établit  pour  toujours 
le  règne  de  la  vérité,  il  ébranle  l'univers,  le  change,  le  remue 
et  le  gouverne  à  son  gré.  Contraste  étrange  !  infirmité ,  gran- 
deur suprême;  bassesse,  toute-puissance;  homme  de  douleurs, 
il  règne  sur  les  morts  et  les  douleurs  !  Mon  esprit  se  confond  ! 
Un  homme!  Oui,  c'est  un  homme!  Un  Dieu!  Oui,  c'est  un 
Dieu  aussi  !  Tout  est  étrange,  hors  nature,  tout  confond,  inter- 
dit la  pensée,  et  je  ne  trouve,  dans  ma  raison  et  ma  parole, 
qu'un  seul  mot  pour  sortir  d'angoisses,  un  mot  qui  abaisse  les 
montagnes  et  comble  les  vallées,  un  mot  qui  rend  la  paix  et 
la  lumière  à  mon  âme,  qui  me  dit  tout,  m'explique  tout,  m'ou- 
vre le  ciel  et  la  terre ,  et  ce  mot  c'est  l'Homme-Dieu  (2)  !  »  —  Il 

{i)  Bossuet,  Sei-m.  mr  la  Nativité. 
(t)  Ami  de  la  religion. 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


548 


y  a  quatorze  siècles  que  le  concile  de  Ghalcédoine  s'est  tenu ,  et 
c'est,  sans  nul  doute,  un  spectacle  sublime  devoir  l'une  après 
l'autre  arriver  les  générations  catholiques,  en  répétant  d'une 
manière  immuable  les  termes  du  même  Credo. 

La  sixième  session  de  Ghalcédoine  a  été  regardée  par  quel- 
ques-uns comme  la  dernière  du  concile ,  parce  qu'on  y  acheva  de 
traiter  ce  qui  regardait  la  foi  et  les  affaires  générales  de  l'E- 
glise. —  Dans  la  septième,  Jérusalem  fut  érigée  en  patriarcat. 
Au  premier  concile  œcuménique  de  Nicée,  son  évèque,  sur  la 
demande  du  grand  Constantin ,  avait  obtenu  pour  son  siège , 
comme  nous  l'avons  vu,  une  préséance  d'honneur.  Quant  à  la 
juridiction,  il  devait  rester  soumis  au  métropolitain  de  Gésarée 
de  Palestine,  qui  relevait  lui-même  du  patriarche  d'Antioche, 
comme  le  dit  saint  Jérôme.  Mais  le  canon  qui  accorda  cette  pré- 
séance se  prêtant  à  deux  sens,  les  évoques  de  Jérusalem  s'en 
prévalurent  et  déclinèrent  la  juridiction  de  Gésarée.  En  350, 
saint  Cyrille ,  non-seulement  déclina  la  juridiction  du  siège  de 
Gésarée,  mais  il  prétendit  le  soumettre  au  sien.  De  là,  entre  les 
deux  églises,  une  longue  et  vive  contestation  qui  se  termina 
enfin  à  Chalcédoine ,  par  une  transaction  proposée  par  Maxime , 
patriarche  d'Antioche ,  adoptée  par  le  concile ,  et  conçue  en  ces 
termes  :  «  Pour  rétablir  la  concorde  après  de  longues  discus- 
sions ,  dit  Maxime ,  il  a  plu  au  vénérable  Juvénal  de  Jérusalem 
et  à  nous,  que  le  siège  d'Antioche  qui  appartient  à  saint  Pierre , 
préside  aux  deux  Phénicies  et  à  l'Arabie,  et  le  siège  de  Jérusa- 
lem aux  trois  Palestines ,  si  toutefois  cette  disposition  est 
approuvée  par  notre  père,  l'archevêque  de  la  grande  Rome, 
Léon ,  qui  a  ordonné  que  les  canons  des  saints  Pères  demeuras- 
sent partout  inébranlables.  —  Les  légats  du  Saint-Siège  ratifiè- 
rent cette  transaction  pour  le  bien  de  la  paix  (1). 

Théodoret  de  Cyr  et  Ibas,  évèque  d'Edesse,  occupèrent  la 
huitième,  la  neuvième  et  la  dixième  sessions.  Théodoret,  ami 
de  Nestorius,  n'avait  pas  souscrit,  à  Ephèse,  l'anathème  pro- 
noncé contre  cet  hérésiarque ,  et  ne  s'était  séparé  de  lui  que 
quelque  temps  après  le  concile.  Les  Pères  de  Ghalcédoine,  bien 


L'Eglise 
de  Jérusalem 

est  érigiie 
en  patriarcal , 

m  eoncile 

tic 

CualciMoine. 


Théodoret 
de  Cyr 

et 
Ibas  d'Edesse 
condamnent 
Nestorius , 

leur 
ancien  ami. 


(4)  Hurter,  Instit.  rel.,  tora.  I.  —  Trad.  instit.  év.,  tom.  I.  — 
Univ.  --ath.,  tom.  XIV.  —  Rohrb.,  tom.  VIII. 


OURS  DHISTOinE. 


*5 


546  cours  d'histoire  ecclésiastiqub. 

que  convaincus  de  la  pureté  de  la  foi  de  ce  prélat,  voulurent 
néanmoins,  pour  l'édification  de  l'Eglise  universelle,  qu'en 
disant' anathème  aux  erreurs  d'Eutychès,  Théodoret  condamnât 
aussi  celles  de  son  ancien  ami.  L'évêque  de  Cyr,  croyant  d'abord 
qu'on  suspectait  sa  doctrine,  en  fut  affligé  et  voulut  la  justifier. 
Mais  les  Pères  persistant  à  exiger  de  lui ,  pour  lever  le  scandale 
passé,  un  anathème  net  et  précis  contre  Nestorius,  Théodoret 
les  comprit  et  se  rendit  à  leurs  désirs. 

L'évêque  d'Edesse,  Ibas,  avait  été  aussi  lié  d'amitié  avec  Nes- 
torius. C'est  pourquoi,  après  la  révision  de  deux  procédures 
faites  auparavant ,  l'une  à  Tyr  et  l'autre  à  Béryte,  en  449,  dans 
lesquelles  le  retour  d'Ibas  et  son  adhésion  à  la  foi  orthodoxe 
avaient  été  bien  constatés,  les  Pères  de  Chalcédoine  exigèrent 
qu'il  manifestât  de  nouveau,  en  présence  du  concile  œcumé- 
nique, son  horreur  pour  l'hérésie  nestorienne.  «  On  n'a  pas  de 
peine,  dit  Ibas,  à  professer  ce  que  l'on  croit  véritablement.  »  Il 
anathématisa  donc  Nestorius.  —  Après  celte  épreuve ,  les  deux 
prélats  furent  confirmés  sur  leurs  sièges  respectifs,  où  ils 
avaient  déjà  été  réintégrés.  —  Il  est  évident,  comme  on  le  voit, 
que  le  concile  de  Chalcédoine  ne  prononça  que  sur  les  personnes 
et  sur  la  foi  actuelle  de  Théodoret  et  d'Ibas.  Quant  à  leurs  pa- 
roles ou  à  leurs  écrits  précédents,  l'assemblée  ne  s'occupa  nulle- 
ment de  les  juger;  d'où  il  suit  qu'elle  ne  les  approuva  pas, 
comme  l'ont  prétendu  plusieurs  ennemis  de  l'infaillibilité  de  l'E- 
glise. Au  contraire ,  l'anathème  net  et  précis  que  les  Pères  exi- 
gèrent des  deux  évoques ,  malgré  leur  catholicité  actuelle ,  dé- 
montre clairement  que  leurs  paroles  et  leurs  écrits  précédents 
ne  leur  paraissaient  pas  irréprochables  (I). 
Dans  la  seizième  et  dernière  session  du  concile  de  Chalcé- 
âe  doine,  les  Orientaux,  poussés  par  Anatole  de  Constantinople, 
nsoHki?e°P  e  renouvelèrent  la  prétention  de  donner  à  l'évêque  de  cette  capi- 
son  érection  taie  je  premier  rang  d'honneur  après  celui  de  Rome ,  et  d'accor- 
der à  son  siège  la  juridiction  sur  les  diocèses  du  Pont,  de  l'Asie, 
de  la  Thrace,  relevant  d'Antioche ,  et  même  sur  ceux  de  I'Illyrie 
orientale,  qui,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  dépendait  du  pa- 


H)  Fleury,  tom.  VI.  —  Bérault,  tom.  III.  —  Rohrb.,  tom.  VIII.— 
Recev.,  tom.  III. 


L'Eglise 


CINQUIEME  SIÈCLE.  547 

triarcat  d'Occident.  Ils  rédigèrent  à  ce  sujet  une  pétition  qu'ils 
adressèrent  au  souverain  Pontife.  Sur  plus  de  cinq  cents  évo- 
ques, cent  quatre-vingt-quatre  seulement  la  signèrent.  Voici  en 
quels  termes  elle  était  conçue  :  «  Daignez  répandre  jusque  sur  l'é- 
glise de  Gonstantinople  un  rayon  de  votre  primauté  apostolique; 
car  vous  avez  coutume  d'enrichir  vos  serviteurs  par  la  commu- 
nication de  vos  biens.  Voilà  ce  que  nous  avons  jugé  convenable; 
nous  vous  prions  de  le  confirmer  par  vos  décrets.  »  —  ...  «  Vous 
nous  présidez  comme  le  chef,  la  tête,  préside  à  ses  membres  : 
Tu  autem  sicut  caput  rnembris  prœeras.  »  —  Ces  paroles  sont 
remarquables  et  significatives ,  dans  la  bouche  des  Pères  de 
Ghalcédoine,  et  dans  une  lettre,  où,  contrairement  aux  vues  de 
saint  Léon  et  aux  canons  de  Nicée,  ils  appuyaient  les  préten- 
tions des  patriarches  de  Gonstantinople. 

L'empereur  Marcien  joignit  ses  sollicitations  à  celles  des 
signataires ,  pour  obtenir  du  Pape  qu'il  approuvât  ce  qui  avait 
été  fait  en  faveur  de  l'église  de  sa  capitale.  «  Nous  avons  jugé 
nécessaire,  dit  le  prince,  que  tout  vous  fût  communiqué,  et 
nous  vous  prions  d'ordonner  qu'on  observe  à  perpétuité  ce  qu'a 
statué  le  saint  concile.  >  —  Anatole  écrivit  aussi  au  souverain 
Pontife  :  «  C'est  le  vénérable  clergé  de  Gonstantinople,  disait-il, 
qui  a  conçu  ce  projet  d'élévation.  Mais  la  confirmation  de  ce  qui 
a  été  fait  appartient  à  Votre  Sainteté,  et  rien  ne  peut  avoir  de 
force  que  par  son  autorité.  »  —  Les  légats  romains  refusèrent 
de  souscrire  à  ces  prétentions,  et  le  pape  saint  Léon  lui-même 
résista  avec  force  à  l'ambition  et  aux  envahissements  de  l'arche- 
vêque Anatole.  —  D'après  Rohrbacher  et  Receveur,  il  paraîtrait 
avoir  refusé  tout  ce  qu'on  lui  demandait.  Mais,  M.  Jager  dit 
qu'en  refusant  formellement  à  l'archevêque  de  Gonstantinople  le 
premier  rang  après  Rome,  le  souverain  Pontife  se  tut  à  l'égard 
de  ses  prétentions  sur  la  Thrace  et  sur  l'Asie.  Ce  qui  a  fait 
croire  que  le  Pape  toléra  la  juridiction  que  le  siège  de  Gonstan- 
tinople s'arrogeait  sur  ces  provinces  (1). 

Le  concile  de  Chalcédoine  fit  plusieurs  canons  de  discipline.        canow 
La  plupart  se  bornent  à  confirmer  d'anciennes  règles  établies    *JJ 

île 
Gkalcédoine. 
(4)  Trad.  instit.  év.t  tom.  I.  —  Rohrb.,  tom.  VIII.  —  Univ.  cath., 
tom.  XIV.  -  •»  Recav.,  tom.  III.  —  Conférences  de  Grenoble,  4867. 


548 


COURS  D'HISTOIRE  ECCLESIASTIQUE. 


Canons 
disciplinaires 
de  plusieurs 

conciles 
particuliers. 


relativement  à  la  conduite  et  aux  obligations  des  clercs,  des 
moines ,  des  vierges  et  des  veuves.  Nous  en  citerons  seulement 
quelques-uns.  —  Il  est  interdit  aux  moines  de  s'immiscer  dans 
les  affaires  ecclésiastiques  ou  civiles,  de  bâtir  des  monastères 
dans  les  villes  sans  la  permission  de  l'évèque,  et  de  recevoir  des 
esclaves  sans  le  consentement  des  maîtres.  —  Il  est  défendu 
aux  clercs  de  prendre  des  terres  à  ferme ,  de  se  charger  d'une 
intendance,  et  de  quitter  leur  diocèse  pour  s'attacher  à  un 
autre.  —  Il  n'est  pas  permis  d'ordonner  un  clerc  sans  titre 
ecclésiastique,  ou,  selon  les  termes  du  concile,  sans  qu'il  soit 
attaché  au  service  d'une  église  ou  d'un  monastère.  —  Les  ec- 
clésiastiques doivent  porter  leurs  contestations  devant  le  tri- 
bunal de  l'évèque.  Si  le  différend  est  avec  ce  dernier,  il  sera 
déféré  au  concile  de  la  province.  S'il  s'agit  d'un  métropolitain , 
on  aura  recours  à  l'exarque,  c'est-à-dire ,  au  primat  ou  au  pa- 
triarche. —  Il  est  défendu  aux  lecteurs  et  aux  chantres,  dans 
les  provinces  où  il  leur  est  permis  de  se  marier,  d'épouser  des 
femmes  non  catholiques.  Ce  règlement  montre  que  la  conti- 
nence imposée  partout  aux  évèques,  aux  prêtres  et  aux  diacres, 
s'étendait ,  dans  certaines  localités ,  jusqu'aux  ordres  mineurs. 
—  Il  est  dit  dans  un  canon  que  ,  si  l'empereur  établit  une  nou- 
velle cité ,  la  distribution  des  paroisses  se  fera  conformément  à 
l'ordre  suivi  par  le  gouvernement  civil ,  etc. 

Plus  de  cent  conciles  particuliers ,  assemblés  pendant  le 
ve  siècle,  firent  aussi  une  foule  de  règlements  disciplinaires. 
Un  d'entre  eux,  tenu  à  Ptolémaïde,  en  411,  excommunia  le 
préfet  Andronic ,  qui  se  conduisait  en  tyran  impie.  La  sentence 
énumère  les  principaux  effets  de  l'excommunication.  Il  est  dé- 
fendu d'admettre  Andronic  dans  l'église  et  dans  aucune  assem- 
blée religieuse,  et  môme  de  l'y  souffrir,  s'il  s'y  était  glissé 
secrètement.  On  ne  pouvait  non  plus  habiter  avec  le  coupable 
sous  le  même  toit,  ni  manger  à  la  même  table.  Les  prêtres  ne 
devaient  pas  s'entretenir  avec  lui ,  ni  assister  à  ses  funérailles. 
Il  y  avait  menace  d'excommunication  pour  quiconque  n'observe- 
rait pas  cette  sentence. 

Dans  deux  conciles  de  Garthage,  assemblés  en  419  et  424,  il 
fut  question  des  appels  au  Pape,  à  propos  d'un  évoque  excom- 
munié en  Afrique,  qui  était  allé  à  Rome  et  avait  trompé  le  sou- 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


541 


verain  Pontife.  Les  Pères  adressèrent  une  lettre  synodale  à  saint 
Gélestin,  le  conjurant  de  ne  plus  recevoir  dans  sa  communion 
ceux  qu'ils  avaient  eux-mêmes  excommuniés.  Ils  lui  firent  ob- 
server qu'il  était  contre  les  règles  que  Sa  Sainteté  rétablit  trop 
facilement,  prœmalurè,  ceux  qui  avaient  été  déposés  dans  leurs 
provinces. 

Le  premier  concile  d'Orange,  en  441,  fit  trente  canons.  D'a- 
près le  dixième,  un  évèque  qui  bâtit  une  église  dans  le  diocèse 
d'un  autre,  doit  obtenir  la  permission  de  l'ordinaire,  lui  laisser 
la  consécration  et  le  gouvernement  de  la  nouvelle  église,  et  lui 
faire  ordonner  les  clercs  qu'il  désire  y  avoir.  On  voit  ici  les 
commencements  du  droit  de  patronage ,  en  ce  que  le  fondateur 
peut  présenter  à  l'évèque  du  lieu  les  clercs  qui  doivent  régir 
l'église  qu'il  a  établie.  —  Le  douzième  canon  règle  qu'on  peut 
donner  le  baptême  ou  la  pénitence  à  celui  qui  perd  tout  à  coup 
l'usage  de  la  parole,  si  quelque  témoin  ou  quelque  signe  du 
malade  atteste  son  désir.  —  Un  concile  de  Garlhage,  et  une 
réponse  du  pape  saint  Léon  à  Théodore,  évèque  de  Fréjus, 
contiennent  la  même  prescription.  —  Il  est  ordonné  par  le 
treizième,  d'accorder  aux  malades  privés  de  l'usage  de  tous 
leurs  sens,  les  secours  spirituels  que  comporte  leur  état, 
comme  les  prières  de  l'Eglise ,  le  Baptême ,  l'Extrème-Onction 
et  même  l'Eucharistie.  On  exige  toutefois  que  le  malade  en  ait 
témoigné  le  désir  avant  d'être  réduit  à  cet  état. 

Un  concile  de  Vaison ,  tenu  la  même  année ,  dressa  plusieurs 
canons  concernant  les  enfants  trouvés  et  ceux  qui  les  avaient 
soignés  ou  adoptés,  etc. 

Après  le  concile  de  Ghalcédoine  dont  l'empereur  Marcien  ap- 
puya les  décrets,  l'histoire  ne  parle  plus  de  l'hérésiarque  Euly- 
chès  qui  mourut  en  exil.  Mais  sa  secte ,  comme  celle  de  Nesto- 
rius,  survécut  à  son  auteur,  et  il  existe  encore  de  nos  jours  des 
divisions  nombreuses  d'eutychiens,  connus  sous  le  nom  de  jaco- 
bites,  en  Orient,  de  Jacques  d'Edesse  un  de  leurs  chefs,  et  de 
cophtes  ou  coptes,  dans  l'Egypte  et  l'Abyssinie.  —  Les  débris  de 
ces  deux  sectes  ne  sont  pas  inutiles  dans  les  desseins  de  la  Pro- 
vidence. Séparés  et  ennemis  de  l'Eglise  romaine  depuis  leur 
berceau,  et  portant  avec  eux  des  professions  de  foi  où  l'on 
trouve  la  messe,  la  prière  pour  les  morts,  le  culte  des  saints, 


Témoifrnagxi 

rendu 
à  l'antiquité 

de 

nos  dogmes 

par  les  restej 

des 

uestoriens 

et  des 
eulycuieos. 


550  COURS  d 'histoire  ecclésiastique. 

la  présence  réelle ,  les  sept  sacrements ,  etc. ,  ces  sectaires  prou- 
vent invinciblement,  contre  les  hérétiques  modernes,  que  ces 
dogmes  divers  n'ont  pas  été  inventés  par  l'Eglise  romaine  de- 
puis leur  séparation;  mais  que  la  croyance  en  remonte  aux  jours 
de  leur  naissance,  c'est-à-dire,  au  temps  des  Pères.  —  Puis, 
comme  ces  hommes  illustres  et  saints  étaient  incapables  de  don- 
ner pour  divines  des  inventions  humaines,  et  comme  d'ailleurs 
ils  se  glorifient  tous  de  professer  une  foi  traditionnelle  et  venant 
des  Apôtres,  suivant  ces  adages  si  communs  parmi  eux  :  Nihil 
innovetur  nisi  quod  Iraditum  est  ;  —  Quod  ubique ,  quod  sem- 
per,  quod  ab  omnibus,  etc.;  —  Depositum  custodi ,  etc.,  il  s'en- 
suit que,  sur  ces  divers  points  [comme  sur  tous  les  autres, 
l'Eglise  romaine  possède  la  foi  enseignée  par  les  Apôtres  et  par 
Jésus-Christ  lui-même, 
zèie ,  travaux  Le  pape  saint  Léon  le  Grand  survécut  dix  ans  au  concile  de 
et  écrits      Ghalcédoine.  Jamais ,  dit  un  auteur,  le  siège  de  Rome  ne  fut 

du 

pape  s.  Léon,  plus  respecté  que  sous  cet  illustre  pontife,  qui  gouverna  l'Eglise 
pendant  vingt  et  un  ans.  Son  zèle  infatigable  et  son  vaste  génie 
s'étendirent  et  suffirent  à  tout.  Il  déclara  une  guerre  irréconci- 
liable au  vice  et  à  l'erreur.  Il  fut  le  fléau  des  hérétiques.  Nous 
avons  vu  sa  prudence  admirable ,  sa  vive  sollicitude  et  son  iné- 
branlable courage  au  milieu  du  violent  orage  soulevé  par  Euty- 
chès.  L'Eglise  en  sortit  glorieuse  et  triomphante.  —  Il  lui  fit 
aussi  remporter  des  victoires  signalées  sur  les  ariens ,  les  apol- 
linaristes,  les  nestoriens ,  les  novatiens  et  les  donatistes.  Il 
écrasa  le  pélagianisme  qui  commençait  à  reparaître  aux  envi- 
rons d'Aquilée ,  et  il  empêcha  cette  hérésie  de  s'introduire  dans 
Rome.  En  443,  ayant  découvert  dans  cette  ville  un  nombre 
infini  de  manichéens,  coupables  de  crimes  épouvantables,  il  en 
convertit  une  grande  partie  et  fit  bannir  les  plus  opiniâtres  (1). 
Il  s'arma  du  même  courage  contre  le  priscillianisme,  qui,  selon 

(4)  Les  manichéens  se  firent  connaître  par  leur  affectation  de  ne  ja- 
mais recevoir  l'eucharistie  sous  l'espèce  du  vin  qu'ils  avaient  en  hor- 
reur. A  cause  de  cet  abus,  le  pape  Gélase ,  plus  tard,  ordonna  à  tous 
les  fidèles  de  communier  sous  les  deux  espèces  ;  et  cette  loi  fut  obser- 
vée à  Rome  tant  que  l'hérésie  des  manichéens  la  rendit  nécessaire. 
Quand  le  danger  fut  passé  ,  on  revint  insensiblement  au  premier 
usage ,  qui  laissait  les  fidèles  libres  de  recevoir  une  ou  deux  espèces. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  551 

l'expression  du  Pontife,  ravageait  l'Espagne  comme  un  cancer. 
Il  ordonna  aux  évoques  de  cette  contrée  de  se  réunir  en  concile 
pour  exterminer  cette  hérésie.  —  Pendant  qu'il  commandait 
ainsi  aux  prélats  d'Espagne,  il  terminait  par  son  autorité  su- 
prême des  différends  survenus  entre  ceux  des  Gaules.  Il  remit 
sur  leurs  sièges  deux  évèques  que  saint  Hilaire  d'Arles  avait 
déposés  avec  trop  de  précipitation  et  sans  autorité  suffisante. 
Il  enleva  à  ce  dernier  la  juridiction  qu'il  tenait  du  Saint-Siège 
sur  la  province  de  Vienne  (1).  Après  la  mort  de  saint  Hilaire, 
et  sur  la  demande  respectueuse  des  évèques  de  sa  province , 
saint  Léon  rendit  à  l'église  d'Arles  une  partie  de  ses  anciens 
privilèges.  Les  quatre  sièges  les  plus  voisins  de  Vienne ,  c'est- 
à-dire,  ceux  de  Valence,  de  Tarentaise ,  de  Genève  et  de  Gre- 
noble, furent  laissés  sous  la  direction  du  métropolitain  de  cette 
ville,  et  les  autres,  la  Provence  et  la  Seplimanie  rentrèrent  sous 
la  juridiction  de  celui  d'Arles  (2).  —  Nous  avons  vu  la  supré- 
matie de  saint  Léon  également  reconnue  des  évèques  de  l'O- 
rient.—  Aussi,  son  pontificat  embarrasse-t-il  étrangement  les 
hérétiques ,  qui  veulent  fixer  plus  tard  l'origine  du  pouvoir  su- 
prême des  évèques  de  Rome.  —  La  chose  est  si  évidente,  que 
M.  Michelet  n'a  pu  s'empêcher  de  dire  :  «  Enfin  Léon  le  Grand 
prit  le  titre  de  chef  de  l'Eglise  universelle.  »  —  On  croit  que 
saint  Léon  fut  le  premier  Pape  qui  ait  accrédité  des  nonces  à 
poste  fixe  à  la  cour  des  princes. 

En  proclamant  sa  puissance  sur  toute  l'Eglise ,  les  décrétales 
de  saint  Léon  répandaient  partout ,  comme  nous  l'avons  dit ,  les 
plus  vives  lumières.  C'est  un  répertoire  immense  de  définitions 

(\)  Quelque  temps  auparavant,  en  confirmant  ce  droit  à  Patrocle, 
évêque  d'Arles  contre  Simplicius  de  Vienne,  le  pape  saint  Zozime  lui 
avait  dit  expressément  que  les  privilèges  antiques  et  traditionnels  de 
son  église  venaient  du  Saint-Siège.  Ce  droit,  accordé  à  la  métropole 
d'Arles,  s'étendait  sur  la  province  Viennoise,  la  Narbonnaise  pre- 
mière et  la  Narbonnaise  seconde,  dont  les  capitales  étaient  Vienne , 
Narbonne,  Aix.  (Trad.  inslit.  év.,  tom.  II.  —  Gorini,  tom.  II,  p.  435, 
487492.) 

{%)  En  513,  à  la  requête  de  saint  Gésaire  d'Arles,  le  pape  saint 
Symmaque  confirma  de  nouveau  le  jugement  de  saint  Léon,  et  ter- 
mina pour  toujours  le  différend  entre  l'église  d'Arles  et  celle  de 
Vienne.  [Hist.  de  l'Egl.  gallic,  tom.  II.  —Gorini,  tom.  II,  p.  501.) 


552  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

et  de  solutions  théologiques  et  canoniques.  Ses  lettres  sont  au 
nombre  de  cent  soixante-treize ,  et  traitent  aussi  des  points  les 
plus  importants  de  la  foi  et  de  la  discipline.  Nous  avons  parlé 
de  celle  qu'il  écrivit  à  saint  Flavien  de  Constantinople  sur  le 
dogme  de  l'Incarnation.  —  La  cent  huitième  et  la  cent  trente- 
sixième  contiennent  des  passages  remarquables  au  sujet  de  la 
confession.  —  Par  la  seconde  de  ces  deux  lettres ,  qui  est  adres- 
sée aux  évèques  de  la  Campanie,  le  pape  saint  Léon  abolit  l'u- 
sage de  la  confession  publique.  «  Je  défends,  dit-il,  de  faire 
réciter  en  public  la  déclaration  que  les  pécheurs  auraient  faite 
de  toutes  leurs  fautes  en  détail  et  par  écrit;  il  suffit  de  décou- 
vrir aux  prêtres,  par  une  confession  secrète,  les  péchés  dont  on 
se  sent  coupable.  Ils  sont  louables  sans  doute  ceux  qui ,  dans  la 
plénitude  de  leur  foi,  ne  craignent  pas  de  se  couvrir  de  confu- 
sion devant  les  hommes,  parce  qu'ils  sont  pénétrés  d'une 
crainte  salutaire  envers  le  Seigneur;  cependant,  comme,  parmi 
les  pénitents,  il  peut  s'en  trouver  qui  appréhendent  à  juste  titre 
de  publier  leurs  péchés ,  il  faut  abolir  cette  coutume ,  de  peur 
que  plusieurs  ne  se  privent  des  remèdes  de  la  pénitence,  soit 
par  honte ,  soit  par  crainte  de  découvrir  à  leurs  ennemis  des 
actions  dignes  d'êtres  punies  par  l'autorité  des  lois  ;  car  la  con- 
fession, faite  premièrement  à  Dieu,  et  ensuite  au  prêtre,  est 
suffisante.  »  —  Dans  la  première  de  ces  lettres  ,  le  pontife  parle 
ainsi  de  la  confession  auriculaire  :  «  Dieu  a  dispensé  ses  grâces 
et  les  secours  de  sa  bonté  avec  un  tel  ordre ,  que  nous  ne  pou- 
vons obtenir  de  lui  \n  ^ardon  de  nos  péchés,  si  ce  n'est  par  les 
prières  des  prêtres.  Car  Jésus-Christ,  médiateur  entre  Dieu  et 
les  hommes,  a  laissé  à  ses  ministres  le  pouvoir  d'ordonner  à 
ceux  qui  se  confessent  l'exercice  de  la  pénitence,  et  de  les 
admettre  à  la  participation  des  sacrements  par  la  porte  de  la 
réconciliation,  après  les  avoir  purifiés  par  une  satisfaction  salu- 
taire. Il  est  donc  fort  utile  et  même  nécessaire  que  nos  péchés 
nous  soient  remis  par  la  prière  du  prêtre,  c'est-à-dire,  par 
l'absolution.  » 

La  sollicitude  de  saint  Léon  pour  l'Eglise  universelle  ne  lui 
faisait  pas  oublier  le  troupeau  spécialement  confié  à  ses  soins. 
Il  était  fort  exact  à  prêcher  la  parole  de  Dieu  au  peuple  de 
Rome.  Nous  avons  encore  de  lui  cent  et  un  sermons  sur  les 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


553 


principales  fêtes  de  l'année.  Le  saint  leur  doit  une  partie  de 
la  gloire  dont  il  a  toujours  joui  dans  l'Eglise.  Son  génie,  son 
savoir  et  sa  piété  y  brillent  du  plus  vif  éclat.  —  Il  y  est  très- 
formel  sur  la  primauté  de  saint  Pierre  et  sur  celle  de  ses  suc- 
cesseurs. —  Souvent  il  se  recommande  aux  prières  des  saints 
qui  régnent  dans  le  ciel ,  et  surtout  à  celles  de  saint  Pierre.  Il 
exhorte  aussi  les  fidèles  a  réclamer  leur  intercession  avec  une 
ferme  espérance  d'être  exaucés.  Il  se  montre  fort  religieux 
envers  leurs  reliques  et  leurs  fêtes.  Il  nous  apprend  qu'on  en- 
tretenait des  lampes  dans  les  églises  dédiées  sous  leur  invoca- 
tion. Il  pense  comme  l'Eglise  d'aujourd'hui  sur  le  jeune  du 
Carême  et  des  Quatre-Temps,  etc. 

L'illustre  pontife,  en  veillant  au  bien  spirituel  de  son  peuple, 
n'en  négligea  point  les  intérêts  temporels.  Il  le  sauva  deux  fois 
des  ravages  des  barbares.  Car  tandis  que,  défendue  par  de  sim- 
ples vieillards  pacifiques  et  sans  armes,  l'Eglise  triomphait  de 
ses  nombreux  ennemis ,  l'empire  romain ,  malgré  sa  force  et  sa 
puissance,  ne  pouvait  plus  résister  aux  siens,  et  succombait  par- 
tout sous  leurs  coups  redoublés.  —  En  429,  Genséric,  roi  des 
Vandales,  fut  appelé  en  Afrique  par  le  comte  Boniface,  gouver- 
neur de  cette  province ,  et  lâchement  perdu  à  la  cour  de  Valen- 
tinien  III  par  le  crédit  d'Aétius  son  rival.  Cette  contrée  demeura 
au  pouvoir  de  ces  barbares  jusqu'au  règne  de  Gilimer,  à  qui 
Bélisaire  l'arracha,  en  533,  dans  les  plaines  de  Tricaméron , 
près  de  Carthage.  «  Le  genre  humain  tout  entier,  dit  Salvien , 
pleura  la  ruine  de  l'Afrique.  »  —  Genséric  redoutant  l'alliance 
des  Romains  d'Afrique  avec  les  Romains  d'Italie,  attaqua  avec 
violence  la  noblesse  et  le  clergé  qui  avaient  plus  de  rapports 
avec  Rome,  t  J'ai  juré  d'anéantir  deux  choses,  disait-il  :  le  nom 
romain  et  celui  de  catholique.  »  —  Pour  détruire  l'influence  du 
clergé  surtout,  il  travailla  à  fonder  l'arianisme  dans  sa  nouvelle 
conquête,  et  il  l'établit  par  le  fer  et  par  le  feu.  Il  incendia  les 
églises  et.  les  monastères,  et  les  catholiques  eurent  à  souffrir  une 
longue  et  violente  persécution  de  la  part  de  ce  corsaire  cou- 
ronné, qui,  à  défaut  d'autres  passions,  avait  celle  du  sang  à 
l'excès.  —  Son  fils  Hunéric,  qui  lui  succéda,  en  477,  fut  encore 
plus  cruel.  Il  bannit  près  de  cinq  mille  ecclésiastiques,  et  fit 
mourir  jusqu'à  quarante  mille  fidèles  au  milieu  de  tourments 


Morcellement 
de  l'empire 

romain 

par 

les  barbares. 


Les  Vndalej 

maitret 
de  l'Afrique , 
y  persécutent 

les 
catfcoliqaai, 

De  429  à  470. 


554  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

inouïs.  —  Selon  le  témoignage  irrécusable  de  six  auteurs  con- 
temporains, plusieurs  confesseurs  de  la  ville  de  Typase  en  Mau- 
ritanie, ayant  eu,  en  484,  la  langue  coupée  jusqu'à  la  racine, 
continuèrent  de  parler  durant  le  reste  de  leur  vie,  et  d'une  ma- 
nière mieux  articulée  qu'auparavant.  Ce  miracle  se  trouve  con- 
signé dans  le  code  de  Justinien,  et  Gibbon  lui-même  en  re- 
connaît la  vérité  (1).  L'Afrique  n'était  plus  qu'un  monceau  de 
ruines,  où  la  secte  arienne  triomphait  au  milieu  de  l'incendie, 
du  pillage  et  des  massacres.  La  persécution  fut  continuée  par 
Thrasamond,  et  ce  troisième  tyran  chassa,  en  496,  tous  les 
évoques  qui  restaient  en  Afrique.  —  A  la  tyrannie  des  Vandales 
succéda  plus  tard  celle  des  Maures  mahométans,  et  cette  église 
désolée  ne  devait  pas  se  relever  de  ses  ruines.  Puisse  notre  con- 
quête de  l'Algérie  être  la  résurrection  de  la  belle  Eglise  d'A- 
frique, qui  avait  sept  cents  évêques  au  temps  de  saint  Augustin! 
Les  provinces  des  Gaules,  comme  celles  de  l'Afrique,  étaient 
aussi  enlevées  une  à  une  à  l'empire.  Aétius,  grand  capitaine, 
la  ressource  des  Romains  dans  cet  envahissement  universel ,  et 
tour  à  tour  le  bon  et  le  mauvais  génie  de  l'empire,  les  avait 
d'abord  défendues  contre  Pharamond  et  contre  Glodion  le  Che- 
velu. Mais  Mérovée,  successeur  de  ce  dernier,  dont  la  valeur  a 
fait  donner  aux  rois  de  France  de  la  première  race  le  nom  de 
Mérovingiens,  et  Childéric,  son  fils,  furent  plus  heureux  et 
firent  de  solides  établissements.  —Dans  le  même  temps,  les 
Anglais,  peuples  saxons,  occupèrent  la  Grande-Bretagne  et  lui 
donnèrent  leur  nom. 
Attila,  fléau  Attila,  roi  des  Huns,  ces  loups  du  Septentrion,  comme  on  les 
de meu.      nommait,  venus  de  cette  partie  de  la  Scythie  qui  appartient  au- 

II  est  arrêté       .         ,„      .  ,,  .  ,.  ,.  . 

parie  jourd hui  aux  Moscovites,  répandit  sur  tout  1  empire  un  torrent 
pape SLLéon.  ,je  gept  cent  mjue  soldats ,  «  semblable ,  dit  un  historien ,  à  une 
An  «2.  avalanche  de  feu.  »  Il  se  faisait  appeler  le  Fléau  de  Dieu. 
Quelques-unes  de  ses  bandes  avaient  des  casaques  de  peau  hu- 
maine. Ce  qui  fondit  alors  de  calamités  sur  le  monde  ne  se  peut 
dire.  — Aétius,  uni  à  Mérovée,  battit  Attila  dans  les  plaines  de 
Chalon-sur-Saône  ;  mais  il  ne  put  l'arrêter.  Le  torrent  renversa 
en  passant  plus  de  soixante  et  dix  villes  florissantes.  Il  ravagea 

(4  )  Codex  Justin.,  lib.  4 ,  tit.  27,  de  Judicib.  civil.  —  Ce  miracle  seul, 
dit  un  auteur,  suffirait  pour  prouver  la  divinité  de  Jésus-Christ. 


CINQUIÈME  SIÈCLE,  555 

les  Gaules  et  l'Italie.  Les  habitants  de  cette  dernière  contrée  se 
sauvèrent  dans  les  îles  de  la  mer  Adriatique  et  y  fondèrent  la 
ville  de  Venise,  assise  sur  ses  soixante-douze  îles  comme  la  reine 
de  l'Adriatique.  —  Paris  fut  préservé  du  fléau,  comme  nous  l'a- 
vons dit,  par  les  prières,  de  sainte  Geneviève.  —  Saint  Aignan 
délivra  Orléans.  —Saint  Loup,  évêque  de  Troyes,  alla  à  la  ren- 
contre du  barbare  avec  ses  habits  pontificaux,  et  sauva  aussi  sa 
ville  épiscopale.  —  Le  pape  saint  Léon  opéra  le  môme  prodige  en 
faveur  de  Rome.  Il  se  présenta  à  Attila  et  lui  parla  avec  respect, 
mais  avec  force.  La  fermeté  du  Pontife  étonna  ce  conquérant 
féroce.  Il  dit  à  ceux  qui  l'environnaient  :  «  Je  ne  sais  pourquoi 
les  paroles  de  ce  prêtre  m'ont  touché.  »  Suivant  une  tradition, 
le  barbare  aurait  vu,  à  côté  de  Léon,  saint  Pierre  armé  d'une 
épée  nue  et  menaçante.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  fit  aussitôt  cesser 
les  hostilités,  repassa  les  Alpes,  et  se  retira  dans  la  Pannonie, 
où  il  mourut  d'un  vomissement  de  sang,  en  453.  —  On  place, 
au  milieu  de  cette  tempête  de  nations ,  le  martyre  de  sainte  Ur- 
sule et  de  ses  compagnes ,  à  Cologne  :  Passio  Ursula  et  undecim 
millium  Virginum.  Selon  les  nouveaux  Bollandistes,  la  tradition 
confondit  toutes  les  victimes  de  qualité  et  de  profession  diffé- 
rentes, sous  la  dénomination  des  plus  illustres,  et  désigna  ainsi 
la  boucherie  d'Attila,  à  Cologne,  sous  le  titre  que  nous  venons 
de  citer. 

Sauvée  des  mains  d'Attila  par  le  puissant  ascendant  de  la  Prise  de  Rome 
vertu  de  son  pontife,  Rome  fut  précipitée  quelque  temps  après      6é2L 
dans  celles  de  Genséric  par  les  crimes  de  Valentinien  III,  son         m  C' 
empereur.  Ce  prince  ayant  outragé  la  femme  de  Pétrone  Maxime,    des  v™dale* 
sénateur  illustre,   ce  dernier  dissimula  sa  douleur  et  donna  à      An 455. 
Valentinien  des  conseils  trompeurs  dont  Aétius  fut  la  victime. 
Après  la  mort  de  ce  grand  capitaine,  Maxime  fit  tuer  l'empereur, 
épousa  sa  veuve  Eudoxie  malgré  elle,  et  prit  la  pourpre.  L'im- 
pératrice ,  pour  se  délivrer  du  meurtrier  de  son  mari ,  appela  à 
son  secours  le  roi  des  Vandales.  Genséric  passa  en  Italie,  s'em- 
para de  Rome,  en  455,  et  la  ravagea  pendant  quatorze  jours.  Le 
pape  saint  Léon  se  présenta  à  ce  nouveau  barbare,  et  obtint  qu'il 

s'abstiendrait  du  meurtre  et  de  l'incendie.  CMut*  * fil1 

,  de  l'i 

Cependant,  les  efforts  de  l'illustre  et  saint  pontife  ne  purent 

que  retarder  la  chute  de  l'empire  romain  qui  penchait  de  plu?       v 


556 


cours  d'histoire  ecclésiastique. 


en  plus  vers  sa  ruine.  —  Bientôt  tout  se  brouille  en  Occident, 
dit  Bossuet;  on  voit  les  empereurs  s'élever  et  tomber  presque 
en  même  temps.  Maxime,  Avitus,  Majorien,  Sévère,  Arthé- 
mius,  Olybrius,  Glycérius,  Julius  Népos  et  Romulus-Augus- 
tule  passèrent  en  vingt  ans.  —  Sous  ce  dernier  et  faible  empe- 
reur, Odoacre,  roi  des  Hérules,  barbares  sortis  des  rivages 
septentrionaux  de  la  mer  Noire ,  se  rendit  maître  de  l'Italie  et 
de  Rome,  consomma  la  ruine  de  l'empire,  l'an  476,  et  en 
éteignit  jusqu'au  nom  dans  l'Occident,  en  prenant  le  titre  de 
roi  d'Italie.  —  C'est  ainsi  que  le  plus  puissant  empire  du  monde 
fut  détruit ,  environ  mille  deux  cent  vingt-huit  ans  après  que 
Romulus  en  eut  jeté  les  fondements  :  exemple  bien  éclatant  de 
la  vicissitude  des  puissances  humaines  les  mieux  affermies. 
Ce  ne  sont  pas  seulement  les  sujets  et  les  rois  qui  passent  et 
disparaissent;  les  royaumes,  les  empires  périssent  aussi.  Il 
n'y  a  que  celui  que  Jésus-Christ  a  établi  par  sa  croix,  qui 
subsistera  toujours ,  et  n'aura  jamais  de  fin  :  et  Regni  ejus  non 
erit  finis.  L'Eglise  se  tenait  debout  sur  les  ruines  de  l'empire , 
pour  consoler  les  vaincus  et  civiliser  les  vainqueurs. 


Doctrine 
de  l'Eglise 

des 
cinq  premiers 

siècles , 

conforme 

à  celle 
<£ï  l'Eglise 
)   '(ourd'lmi. 


Parvenus  à  cette  période  de  l'histoire,  nous  avons  parcouru 
les  temps  apostoliques,  l'ère  héroïque  des  martyrs  et  la  bril- 
lante époque  des  Pères.  L'Eglise  de  ces  siècles  primitifs ,  tout 
le  monde  le  sait,  est  vénérée  et  regardée  comme  sainte  et  divine, 
même  par  un  grand  nombre  des  ennemis  du  Catholicisme.  Or, 
il  résulte  clairement  des  faits,  des  écrits  et  des  monuments 
que  nous  avons  vus  et  étudiés,  que  l'Eglise  primitive  est  abso- 
lument la  même  que  celle  d'aujourd'hui  :  la  même  quant  à  son 
corps  de  doctrine,  la  même  quant  à  sa  constitution,  sauf  quel- 
ques simples  différences  de  forme. 

Quant  à  la  doctrine,  nous  avons  vu  l'Eglise  des  cinq  premiers 
siècles  professer  et  enseigner  l'unité ,  la  spiritualité  et  la  liberté 
de  Dieu,  la  trinité  et  la  consubstantialité  des  Personnes  divines; 
le  dogme  de  la  Providence;  le  mystère  de  l'Incarnation  du 
Verbe,  celui  de  la  Rédemption;  l'unité  de  personne  et  la  dualité 
des  natures  en  Jésus-Christ,  sa  divinité;  la  réalité  et  l'intégrité 
ie  son  âme  et  de  son  corps ,  la  vérité  de  sa  naissance  de  la 
Vierge  Marie,  la  réalité  de  sa  vie,  de  ses  souffrances  et  de  sa 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  557 

mort;  la  création  du  monde  par  Dieu,  celle  des  anges,  purs 
esprits,  dont  la  troisième  partie  se  révolta  contre  leur  Auteur,  la 
présence  des  anges  gardiens;  la  création  de  l'homme,  esprit 
et  corps,  sa  chute,  sa  dégradation  et  le  péché  originel,  sa  fin 
surnaturelle;  l'éternité  des  peines,  l'éternité  des  récompenses; 
la  grâce  de  Dieu,  moyen  de  parvenir  au  salut,  sa  nécessité  et  sa 
gratuité;  la  prière  et  les  sept  sacrements,  sources  de  la  grâce; 
le  Baptême,  ses  cérémonies  et  ses  exorcismes;  la  Confirmation 
réservée  à  l'évèque,  et  conférée  avec  le  saint  chrême;  l'Eucha- 
ristie considérée  comme  sacrifice  et  comme  sacrement;  la  messe, 
la  présence  réelle,  permanente  et  par  transsubstantiation;  la 
pénitence,  la  confession  publique,  les  indulgences,  la  confession 
auriculaire  et  secrète;  l'Extrême-Onction  avec  l'huile  bénite  par 
l'évèque;  l'Ordre  avec  tous  ses  degrés  divers,  l'épiscopat,  le 
simple  sacerdoce,  le  diaconat,  le  sous-diaconat  et  les  quatre 
ordres  mineurs;  le  Mariage,  sa  sainteté  et  ses  empêchements  de 
droit  naturel ,  divin  et  ecclésiastique  ;  l'excellence  de  la  vir- 
ginité ,  la  sainteté  de  la  vie  religieuse  avec  ses  vœux  et  ses  diffé- 
rentes règles;  l'utilité  des  bonnes  œuvres  et  l'efficacité  de  leurs 
mérites  pour  obtenir  le  salut;  la  révélation  divine  contenue  dans 
l'Ecriture  et  la  tradition,  deux  sources  également  sacrées,  les 
deux  Testaments,  l'Ancien  et  le  Nouveau,  et  leur  catalogue  des 
Livres  divins  et  inspirés;  l'Eglise  gardienne  du  dépôt  révélé,  sa 
fondation  par  Jésus-Christ,  son  infaillibilité  et  son  autorité  abso- 
lue dans  l'ordre  spirituel;  son  chef  suprême,  le  Pape,  évêque  de 
Rome  et  successeur  de  saint  Pierre,  sa  primauté  d'honneur  et  de 
juridiction  sur  l'Eglise  universelle,  son  autorité  suprême  et  in- 
faillible; les  lois  de  l'Eglise,  la  plupart  de  ses  pratiques  (1),  ses 

(i)  On  trouve,  dans  ces  premiers  siècles,  jusqu'à  l'usage  des  cas 
réservés  et  la  division  actuelle  des  heures  canoniales.  —  Sinésius, 
évêque  de  Ptolémaïde ,  écrivant  à  son  patriarche  au  sujet  d'un  excom- 
munié repentant,  reconnaît  expressément  qu'il  n'a  pas  le  droit  de 
l'absoudre  lui-même  si  ce  n'est  en  danger  de  mort,  où  tout  prêtre  le 
pourrait  comme  lui  ;  et  encore ,  dans  ce  dernier  cas,  si  l'excommunié 
venait  à  guérir,  il  devait  recourir  au  patriarche  pour  se  faire  absoudre 
de  nouveau.  —  Le  pape  saint  Damase  fit  diviser  le  psautier  en  sept 
parties,  et  ordonna  aux  clercs  d'en  réciter  une,  chaque  jour  de  la  se- 
maine. Le  pape  saint  Gélase  fit  diviser  la  portion  de  chaque  jour  en 
sept  heures  différentes.  (Baronius,  Annal.  —  Trésor  hist.  et  chron.  — 
Durand,  Ration.) 


558 


COURS  D  HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE. 


Plan 

et  ensemble 

de  l'ancienne 

hiérarchie 

ecclésiastique. 


fêtes  et  toute  son  année  ecclésiastique;  le  célibat  de  ses  ministres, 
le  jeûne,  le  Carême,  les  Quatre-temps,  les  Rogations,  l'absti- 
nence du  vendredi  et  du  samedi ,  etc.;  les  rapports  de  l'Eglise 
militante  avec  l'Eglise  souffrante  et  l'Eglise  triomphante;  le  pur- 
gatoire ,  la  prière  pour  les  morts ,  leur  soulagement  par  les 
bonnes  œuvres  et  surtout  par  le  saint  sacrifice  de  la  messe  ;  le 
culte  des  anges ,  des  saints  et  surtout  de  la  sainte  Vierge ,  Mère 
de  Dieu;  leur  invocation,  la  messe  célébrée  en  leur  honneur;  le 
culte  de  leurs  reliques  et  de  leurs  images,  etc.,  etc.  —  On  voit 
par  ce  court  exposé  qu'entre  la  doctrine  de  l'Eglise  primitive  et 
celle  de  l'Eglise  actuelle  il  y  a  identité  parfaite  (1). 

Il  n'est  pas  difficile  de  reconnaître  que  sa  divine  constitution 
est  aussi  toujours  la  même.  Voici  le  plan  et  l'ensemble  de  l'an- 
cienne hiérarchie  ecclésiastique.  —  On  remarquait  d'abord  les 
patriarches  ou  évêques  des  cinq  grands  sièges  :  de  Rome, 
d'Alexandrie,  d'Antioche,  de  Jérusalem  et  de  Gonstantinople. 
—  Leurs  droits  étaient  nombreux;  les  principaux  avaient  pour 
objet  l'ordination,  la  confirmation,  et  la  surveillance  des  arche- 
vêques et  des  évêques  de  leur  patriarcat  et  la  convocation  des 
conciles  (2). 

Après  les  patriarches ,  on  voyait  les  exarques  en  Orient  et 
les  primats  en  Occident  (3).  —  Il  y  eut  trois  exarques  en 
Orient  :  ceux  d'Ephèse,  de  Gésarée  en  Gappadoce,  et  d'Héraclée 
enThrace(4).  —  On  ne  sait  pas  précisément  à  quelle  époque  fu- 
rent créés  les  trois  exarchats,  mais  ce  fut  du  m8  au  ive  siècle,  et 


(4)  Hist.  du  dogm.  cathol,  tom.  I,  p.  264-265;  tom.  II,  p.  472. 

(2)  Trad.  instit.  év.,  tom.  I.  —  Alzog,  t.  I. 

(3)  En  Occident,  il  y  eut  à  la  vérité  un  exarque  à  Ravenne,  mais 
c'était  un  officier  purement  civil,  commandant  en  Italie  pour  les  em- 
pereurs de  Constanti  *ple.  —  Les  proconsuls  qui  gouvernaient  civile- 
ment la  Thrace,  le  Pont,  etc.,  étaient  aussi  désignés  sous  le  nom 
d'exarques.  (Gorini,  t.  II,  p.  536-539.  —  Fleury,  t.  III,  p.  446-147.) 

(4)  La  partie  de  l'Illyrie,  dont  la  capitale  était  Thessalonique ,  et 
qui  comprenait  les  deux  Macédoines ,  les  deux  Epires,  la  Thessalie  et 
l'Achare,  appartenait  au  patriarcat  d'Occident.  Elle  était  gouvernée 
par  un  délégué  du  Saint-Siège.  (Trad.  instit.  év.,  tom.  I.  —  Univ. 
cath.,  tom.  XIV.  —  Godescard,  Vie  de  saint  Damase.  —  Etudes  re- 
ftflf.,  mars  4867,  p.  357.) 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  559 

deux  se  formèrent  aux  dépens  du  patriarcat  d'Antioche.  Thomas- 
sin,  qui  a  recueilli  tous  les  documents  concernant  les  trois  exar- 
chats ,  se  résume  en  disant  :  «  Ils  commencèrent  bien  tard, 
finirent  bientôt,  et  remplirent  à  peine  un  siècle.  »  —  La  préfec- 
ture civile  d'Orient  était  divisée  en  cinq  grandes  circonscriptions, 
qui  portaient  les  noms  de  diocèses  d'Egypte,  d'Orient,  d'Asie, 
de  Pont  et  de  Thrace.  —  L'autorité  supérieure  ecclésiastique  des 
patriarches  d'Alexandrie  et  d'Antioche ,  et  celle  des  exarques 
d'Ephèse ,  de  Gésarée  de  Cappadoce  et  d'Héraclée  de  Thrace  se 
modela  ainsi  tout  naturellement  sur  la  circonscription  civile. 
«  L'organisation  de  l'Eglise ,  dit  D.  Guéranger,  eut  donc  lieu , 
d'abord ,  selon  les  circonscriptions  de  l'empire  romain ,  qu'une 
providence  surnaturelle  avait  prédestiné  à  lui  servir  de  base  (1).  » 
—  En  Occident,  ainsi  que  nous  venons  de  le  dire,  au  lieu 
d'exarques  il  y  avait  des  primats ,  qui  étaient  des  délégués  du 
Saint-Siège ,  comme  furent  d'abord  les  évoques  de  Thessalo- 
nique  et  de  Carthage,  et  plus  tard  les  évèques  de  Séville  et  de 
Tarragone  en  Espagne,  et  ceux  d'Arles  et  de  Reims  dans  les 
Gaules,  etc.  —  Le  pape  saint  Simplicius  fonda,  en  482,  la 
primatie  de  Séville.  Il  écrivit  à  Zenon,  évèque  de  cette  cité  : 
t  Nous  avons  jugé  convenable  de  vous  confier  l'autorité  vicariale 
de  notre  siège  pour  que ,  fort  de  sa  vigueur,  vous  ne  permettiez 

(1)  M«r  Maret,  parlant  des  évoques  du  patriarcat  de  Jérusalem  et 
des  exarchats  d'Ephèse,  d'Héraclée,  de  Gésarée,  de  Chypre,  avait 
affirmé  qu'ils  ne  recevaient  leur  juridiction  de  nulle  autre  main  que  de 
celle  de  Jésus-Christ.  Mais,  un  peu  plus  bas,  ramené  sans  doute  par  la 
force  de  la  vérité,  il  dit  :  «  Il  est  prouvé  que  les  Papes,  par  I'accepta- 
»  tion  des  lettres  de  communion,  confirmaient  les  élections  des  grands 
»  et  des  petits  patriarches ,  qui  eux-mêmes ,  ainsi  confirmés  dans 
»  leur  autorité,  instituaient  les  métropolitains.  Ceux-ci,  à  leur  tour, 
»  donnaient  l'institution  aux  évoques  de  leur  ressort.  Ainsi ,  étaient 
»  reliées  entre  elles  toutes  les  églises.  Par  le  refus  des  lettres  de  com- 
»  munion,  au  contraire,  le  Pape  pouvait  infirmer  toute  l'autorité  et 
»  tous  les  droits  du  prélat  nouvellement  élu.  »  —  Les  prérogatives  des 
grands  patriarcats  d'Alexandrie,  d'Antioche  et  plus  tard  de  Cons- 
tantinople,  étant  reconnues  et  regardées  par  tous  comme  une  éma- 
nation de  la  primauté  de  Pierre,  celles  des  exarchats  ou  petits  pa- 
triarcats, à  plus  forte  raison,  découlaient  de  la  môme  source.  —  (Voir 
Orsi,  Ballerini,  Etudes  relig.,  novembre  1869.  —  D.  Guéranger, 
Monarchie  pontif.,  p.  80-85.) 


560  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

pas  que  l'on  franchisse  les  décrets  de  l'institution  apostolique 
ni  les  bornes  fixées  par  les  saints  Pères.  »  —  En  517,  le  pape 
Hormisdas  donna  des  pouvoirs  à  peu  près  semblables  à  Jean, 
évèque  de  Tarragone;  mais  cette  prééminence  ne  fut  que  tem- 
poraire ,  et  le  siège  de  Séville  rentra  bientôt  dans  la  possession 
de  tous  ses  privilèges.  —  Saint  Rémi  de  Reims  fut  désigné ,  en 
514,  comme  vicaire  du  Saint-Siège  par  le  pape  Hormisdas  avec 
l'injonction  suivante  :  «  Tout  ce  qui  sera  établi  dans  le  royaume 
des  Francs  pour  la  foi  et  la  vérité,  ou  ordonné  par  une  pré- 
voyante disposition ,  ou  confirmé  par  l'autorité  de  votre  personne, 
vous  le  ferez  parvenir  à  notre  connaissance  par  une  relation  dé- 
taillée. »  —  En  540,  le  pape  Vigile  nomma  aussi  pour  son  vicaire 
en  Gaule  Auxanius  d'Arles;  puis,  à  la  mort  de  ce  prélat,  Auré- 
lien,  son  successeur;  et,  quand  il  avertit  les  évèques  de  la 
Gaule  du  choix  qu'il  avait  fait  de  ce  personnage  pour  son  repré- 
sentant, il  eut  soin  d'ajouter  :  e  que  personne,  par  hasard,  ne 
désobéisse  à  ses  ordres.  »  —  Le  pape  Innocent  Ier  écrivait  à  Any- 
sius  de  Thessalonique  :  t  Je  maintiens  les  évèques  de  Thessalo- 
nique  dans  la  prééminence  que  leur  ont  successivement  décer- 
née mes  prédécesseurs  Damase,  Sirice,  Anastase.  »  —  Les 
exarques  et  les  primats  avaient  inspection  sur  plusieurs  pro- 
vinces. Leurs  principaux  droits ,  dit  le  savant  Hurter,  étaient 
d'en  convoquer  et  présider  les  conciles.  Lorsqu'un  archevêque 
refusait  d'y  assister,  ils  pouvaient  le  suspendre  de  ses  fonctions. 
Ils  dirigeaient  aussi  les  affaires  de  la  province,  pendant  la 
vacance  du  siège  archiépiscopal;  et,  après  l'élection  d'un  arche- 
vêque, ils  lui  donnaient  la  consécration  (1). 

Après  les  exarques  et  les  primats ,  on  comptait  les  métropoli- 
tains ou  archevêques,  dont  l'autorité  ne  s'étendait  que  sur  une 
seule  province.  L'archevêque,  disent  les  Pères  de  Nicée,  est 
parmi  les  évèques,  comme  le  frère  aîné;  le  patriarche,  comme 
ie  père.  Le  titre  d'archevêque  ne  fut  usité  dans  les  Gaules ,  que 
vers  le  septième  siècle.  Quelques  écrivains  distinguent  les  ar- 
chevêques des  métropolitains,  et  paraissent  accorder  un  pouvoir 
plus  étendu,  les  uns  aux  premiers,  les  autres  aux  derniers. 


(4)  Barruel,  Du  Pape,  tom.  II.  —  Hurter,  lnstit.  relig.,  tom.  I, 
—  Gorini,  tom.  II,  p.  502-503-537. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  561 

Les  métropolitains  ne  furent  établis  en  France,  en  Italie  et 
en  Espagne,  qu'après  le  concile  de  Nicée.  —  La  nécessité 
d'être  revêtu  du  pallium  pour  exercer  légitimement  les  fonc- 
tions archiépiscopales  se  trouve  établie  presque  partout  dès  le 
dixième  siècle.  —  Il  n'existe  pas  de  lien  nécessaire  entre  les 
provinces  ecclésiastiques  et  les  provinces  de  l'administration 
civile;  mais  rien  n'était  plus  naturel,  pour  l'Eglise,  que  d'adop- 
ter les  circonscriptions  civiles,  basées  en  général  sur  la  nature 
des  choses  et  ménagées  par  la  divine  Providence.  Il  en  résulta 
que  généralement  le  siège  métropolitain  se  trouva  placé  au  chef- 
lieu  de  la  province  civile  (1). 

Venaient  ensuite  les  évèques,  dont  le  pouvoir  était  borné  au 
territoire  d'une  seule  église.  Il  était  d'usage ,  dit  Receveur, 
d'établir  un  siège  épiscopal  dans  chaque  ville  qui  avait  le  litre 
de  cité,  et  le  diocèse  s'étendait  sur  toutes  les  bourgades  et  sur 
tous  les  villages  qui  dépendaient  de  la  ville  (2).  —  Les  prêtres, 
les  diacres  et  les  autres  ministres  inférieurs  étaient  aux  ordres 
des  évèques  pour  l'administration  des  sacrements,  l'instruction 
des  fidèles,  la  distribution  des  aumônes,  etc. 

Au-dessous  des  évèques  se  trouvaient  les  chorévèques,  qui 
n'étaient  que  des  vicaires  ou  coadjuteurs  forains  des  ordinaires , 
institués  dans  les  principaux  bourgs,  et  chargés  de  visiter  les 
lieux  qui  leur  étaient  assignés  par  l'évèque;  d'où  vient  qu'ils 
sont  souvent  appelés  visiteurs  par  les  canons.  Saint  Basile  en 
avait  cinquante.  —  Il  y  avait  des  chorévèques  de  deux  espèces , 
suivant  Thomassin  :  les  uns  étaient  revêtus  du  caractère  épis- 
copal, les  autres  n'avaient  que  le  caractère  sacerdotal.  Ce 
sentiment  de  Thomassin  parait  mieux  prouvé  que  celui  du 
P.  Alexandre ,  aux  yeux  de  qui  les  chorévèques  n'étaient  que 
des  prêtres  exerçant  une  portion  de  la  juridiction  épiscopale. 

Les  diocèses  se  divisaient  en  paroisses,  desservies  par  des 
prêtres  ou  archiprètres.  Selon  Thomassin,  cette  division  aurait 
commencé  en  Italie,  et  seulement  vers  la  fin  du  ive  siècle.  Mais 


(<)  Hurter,  Instit.  relig.,  tom.  I.  —  Trad.  inst.  év.,  tom.  II.  — 
Gorini,  tom.  I,  pag.  487;  tom.  II,  pag.  546.  —  Etud.  relig.  hist., 
etc.,  mars  1867,  p.  357. 

(2)  Receveur,  Hist.  de  l'Egl.,  tom.  III. 

Cours  d'histoire.  30 


562  COURS  D'HISTOIRE  ECCLÉSIASTIQUE-, 

nous  avons  vu  que ,  dès  le  temps  de  Constantin ,  il  y  avait  des 
paroisses  dans  la  ville  d'Alexandrie ,  et  dans  les  environs ,  dit 
Bergier,  d'après  saint  Epiphane  et  saint  Athanase.  Baronius  fait 
aussi  mention  de  paroisses  existant  en  Espagne,  dès  le  me  siè- 
cle, et  nous  trouvons  le  terme  de  parochia  dans  une  Epître  du 
pape  saint  Urbain  Ier  (222-230).  —  Les  paroisses  furent  d'a- 
bord desservies  par  des  prêtres  que  les  évoques  choisissaient 
dans  leur  clergé  et  qu'ils  changeaient  ou  révoquaient  à  volonté. 
—  Plus  tard,  elles  eurent  des  curés  en  titre.  —  A  mesure  que 
'je  nombre  des  fidèles  s'est  augmenté,  il  a  fallu  multiplier  les 
églises  et  les  ministres.  Les  mêmes  raisons  qui  ont  engagé  à 
augmenter  le  nombre  des  diocèses  et  des  évèques ,  ont  égale- 
ment porté  ceux-ci  à  ériger  des  paroisses,  et  à  en  confier  le 
gouvernement  à  des  prêtres  éprouvés  et  plus  ou  moins  stables , 
selon  les  besoins  des  temps  et  des  lieux  (1). 

A  la  tète  de  toute  la  hiérarchie  ecclésiastique  paraissait  l'évèque 
de  Borne,  qu'on  commença  à  appeler  exclusivement  Pape  depuis  la 
fin  du  iv6  siècle,  et  qui  était  à  la  fois  chef  de  l'Eglise  universelle 
et  patriarche  d'Occident,  c'est-à-dire,  de  l'Italie,  de  la  Gaule,  de 
l'Espagne ,  de  la  province  d'Afrique ,  de  la  Grande-Bretagne ,  de 
la  Germanie,  etc.  — *La  première  de  ces  dignités  est  d'institu- 
tion divine.  —  La  seconde  était  de  droit  ecclésiastique  ,  c'est-à- 
dire,  que  le  Pape  s'était  réservé  le  pouvoir  (2)  d'exercer  uno 
action  immédiate  sur  toutes  les  églises  d'Occident  (3).  —  Bésu- 
mons  :  le  simple  fidèle  était  soumis  au  diacre  et  au  prêtre,  le 

(1)  Hist.  de  l'Egl,  par  Alzog,  tom.  II,  p.  50.  •—  Darras,  t.  VIII, 
p.  6. 

{%)  Le  chef  de  l'Eglise  n'avait  reçu  ce  droit  de  personne;  il  se  l'était 
spécialement  réservé,  dit  Théodose,  évêque  d'Eschine  :  specialiter 
sibi  vindicasse.  —  Les  Papes,  est-il  dit  dans  la  Tradition  de  l'Eglise 
sur  l'institution  des  évéques,  ont  toujours  exercé  une  autorité  plus  im- 
médiate sur  l'Occident  :  4<>  parce  qu'ils  s'étaient  réservé  sur  cette  por- 
tion du  troupeau  de  Jésus-Christ,  les  droits  particuliers  qu'ils  avaient 
conférés  aux  patriarches  d'Orient;  2°  parce  qu'ayant  fondé  par  leurs 
envoyés  les  églises  de  cette  vaste  région,  elles  se  trouvèrent  tout  na- 
turellement unies  à  l'Eglise  romaine,  qui  dut  spécialement  veiller  sur 
elles.  (Sur  les  églises  d'Occident  fondées  par  saint  Pierre  et  ses  suc- 
cesseurs, voyez  Trad.  instit.  év.,  tom.  II,  p.  43-53.) 

(3)  On  doit  juger,  dit  Duguet,  de  retendue  d'un  patriarcat  par  le 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  563 

diacre  et  le  prêtre  à  l'évèque,  l'évèque  au  métropolitain  ou  à 
l'archevêque,  le  métropolitain  ou  l'archevêque  au  primat  ou  à 
l'exarque,  le  primat  ou  l'exarque  au  patriarche,  et  le  patriarche 
au  chef  suprême  de  l'Eglise,  au  Pape.  —  «  De  même,  disent  les 
Pères  du  concile  de  Nicée,  que  le  patriarche  a  puissance  sur 
ceux  qui  lui  sont  subordonnés,  de  même  aussi  le  Pontife  romain 
a  puissance  sur  tous  les  patriarches.  Il  est  leur  principe  et  leur 
chef,  comme  saint  Pierre  lui-même,  auquel  fut  donnée  la  puis- 
sance sur  tous  les  Pontifes  chrétiens  et  sur  leurs  peuples,  parce 
qu'il  est  le  vicaire  de  Notre  Seigneur  Jésus-Christ  :  quiconque 
contredira  cette  doctrine  est  excommunié  par  le  concile  (1).  » 

Tel  était  l'ensemble  de  l'antique  hiérarchie  ecclésiastique  :       0rj  ine 
en  voici  maintenant  l'origine  et  la  formation.   Le  chef  des     et  étendue 
Apôtres ,  Pierre ,  fonda ,  comme  nous  l'avons  vu ,  l'église  d'An-    padter-acr'^j, 
tioche  et  la  gouverna  pendant  sept  ans.  Il  alla  ensuite  se  fixer  à 
Rome  ;  et  de  là  il  envoya  saint  Marc  l'Evangéliste ,  son  disciple  , 
établir  un  siège  à  Alexandrie.  La  voix  des  faits  et  des  monu- 
ments, et   le  témoignage  unanime  des  Pères  grecs  et  latins 
s'accordent  à  déposer  en  faveur  du  rang  éminent  de  ces  trois 
églises,  et  à  en  rapporter  la  fondation  à  saint  Pierre.  Ce  sont 
comme  trois  grandes  branches  entées  sur  le  même  tronc  et  de  la 
même   main.  Elles  se  divisent  ensuite  en  une  multitude  de 
rameaux,  à  qui  elles  communiquent  la  sève  qu'elles  reçoivent 
de  la  même  racine.  —  Alexandrie  était  le  moins  grand  des  trois 
premiers  patriarcats.  Il  renfermait  l'Egypte  et  la  Libye  (2).  — 

nombre  des  églises  dont  les  évoques  étaient  appelés  au  concile  patriar- 
cal; or,  tout  l'Occident  se  rendait  au  concile  patriarcal  de  Rome.  De 
plus,  le  Pape  ordonnait  et  conûrmait  lui-même  tous  les  métropoli- 
tains occidentaux.  (Confér.  ecclés.,  tom.  II.  —  Voir  la  preuve  pour 
chaque  principale  église,  dans  Trad.  instit.  év.,  tom.  II,  p.  118-199  ; 
tom.  III,  p.  120.) 

(1)  Selon  le  vénérable  Bède  et  le  diacre  Paul,  c'est  sous  le  pontifi- 
cat de  Boniface  III  (607-608),  que  fut  établie  définitivement  la  cou- 
tume, inaugurée  auparavant,  de  réserver,  pour  le  souverain  Pontife 
seul ,  le  titre  de  Pape,  donné  jusque-là  à  tous  les  évéques,  et  d'appeler 
patriarches  les  titulaires  des  quatre  grands  sièges  :  Alexandrie,  An- 
tioche,  Jérusalem  ,  Gonstantinople.  {Hist.  de  l'infaill.,  tom.  II,  p.  81. 
—  Darrast  Hist.  de  l'Egl.,  tom.  IX,  p.  244-247.) 

(2)  La  partie  du  littoral  de  l'Afrique,  ou  la  province  d'Afrique, 


564  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

Le  patriarcat  d'Antioche  comprenait  d'abord  l'Orient  proprement 
dit.  Plus  tard,  il  s'étendit  dans  les  immenses  provinces  de  l'A- 
sie ;  il  alla  jusqu'au  Gange  et  le  dépassa.  C'est  celui  qui  a  subi 
le  plus  de  modifications ,  et  qui  a  été  le  plus  fortement  entamé 
par  la  création  des  patriarcats  de  Jérusalem  et  de  Conslanti- 
nople.  —  Rome,  nous  l'avons  dit,  surveillait  et  dirigeait  d'une 
manière  spéciale  tout  l'Occident.  —  Rome,  Alexandrie  etAnlio- 
che,  telle  est  donc  la  première  et  grande  division  ecclésiastique. 
«  Dans  la  suite ,  dit  le  savant  Hurter,  les  sièges  patriarcaux 
de  Jérusalem  et  de  Gonstantinople  s'ajoutèrent  aux  trois  pre- 
miers. Ce  fut  dans  la  période  du  ive  au  vne  siècle.  »  —  Jérusa- 
lem ,  comme  nous  l'avons  vu,  fut  érigée  en  patriarcat  au  concile 
de  Chalcédoine,  en  451.  —  Quant  à  la  création  du  patriarcal,  de 
Constantinople ,  le  rang  et  la  dignité  de  la  cité,  l'orgueil  des 
empereurs  et  l'ambition  de  quelques  évoques,  primitivement 
suffragants  de  l'exarque  d'Héraclée,  en  jetèrent  les  premiers 
fondements.  —  Au  second  concile  œcuménique,  comme  nous 
l'avons  vu  aussi,  la  plupart  des  évèques  d'Orient  voulurent  con- 
férer à  l'évèque  de  Constantinople  la  primauté  d'honneur  après 
celui  de  Rome;  mais  le  Pape  s'y  opposa.  —  Douze  ans  après  ce 
concile,  Nectaire,  évèque  de  Constantinople,  prit  le  pas  sur  les 
patriarches  d'Alexandrie  et  d'Antioche,  dans  un  concile  qu'il 
présida  en  leur  présence.  —  Enfin,  au  concile  de  Chalcédoine, 
l'évèque  Anatole  obtint  un  décret  dans  lequel  on  donnait  à  son 
siège,  non-seulement  la  juridiction  sur  la  Thrace  et  l'Asie,  mais 
encore  le  premier  rang  après  Rome.  Les  légats  romains,  il  est 
vrai,  s'opposèrent  à  cette  élévation,  comme  nous  l'avons  vu.  Le 
pape  saint  Léon  résista  aussi  avec  vigueur  à  l'ambition  d'Ana- 
tole; mais,  tandis  qu'il  réservait  et  protégeait  expressément  les 
droits  des  patriarches  d'Orient ,  sur  qui  Anatole  voulait  prendre 
le  pas,  le  souverain  Pontife  se  tut,  selon  plusieurs  auteurs,  au 
sujet  des  provinces  de  la  Thrace  et  de  l'Asie.  Il  sembla  donc 
tolérer,  comme  on  l'avait  fait  auparavant,  la  juridiction  de  Cons- 


dont  Carthage  était  la  capitale,  dépendait  de  Rome.  «  L'Afrique  occi- 
dentale, dit  le  P.  Thomassin,  était  comprise  dans  les  limites  du  pa- 
triarcat d'Occident ,  qui  était  celui  du  Pape.  »  {De  la  discipline ,  I  « 
partie,  liv.  i,  c.  20.) 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


565 


lantinople  sur  ces  provinces,  sans  pourtant  lui  accorder  aucun 
titre  canonique.  C'est  pourquoi,  depuis  le  concile  de  Chalcé- 
doine,  les  évèques  de  Gonstantinople  reçoivent  communément 
le  titre  d'archevêque  et  même  de  patriarche  (1).  —  Voilà  l'ori- 
gine des  cinq  patriarcats,  les  premiers,  les  plus  grands  et  les 
plus  illustres  sièges  de  la  primitive  Eglise. 

«Mais  quelque  illustres  qu'ils  fussent,  dit  Hurter,  et  bien 
qu'à  beaucoup  d'égards  ils  se  rapprochassent  du  chef  de  l'E- 
glise, Rome  eut  toujours  son  droit  de  suprématie.  »  —  La  chose 
est  évidente  relativement  à  Jérusalem  et  à  Constantinople , 
puisque  ces  deux  sièges  demandèrent  à  Rome  l'honneur  du  pa- 
triarcat, comme  un  rayon  de  sa  primauté  apostolique,  et  qu'ils 
ne  possédèrent  que  ce  que  Rome  voulut  bien  leur  accorder. 
Leur  formation  même  proclame  la  suprématie  romaine  sur  eux. 
—  Quant  à  Alexandrie  et  Antioche,  quoique  issues  de  Pierre 
aussi  bien  que  Rome,  elles  regardèrent  toujours  cette  dernière 
comme  leur  maîtresse ,  et  leurs  prérogatives  étaient  reconnues 
comme  une  émanation  de  la  primauté  du  chef  de  l'Eglise,  de 
Pierre.  Aussi,  dans  toutes  les  difficultés  qui  s'y  élevaient,  le 
Pape  intervenait-il  toujours  comme  maître  souverain  et  juge  su- 
prême. —  A  Antioche,  en  présence  de  trois  évèques  qui  se  dis- 
putaient ce  siège  patriarcal,  nous  avons  vu  saint  Jérôme  en 
appeler  à  Rome,  comme  au  seul  tribunal  compétent,  et  solliciter 
une  sentence  absolue  et  définitive  qui  mît  fin  au  schisme.  La 
décision  et  l'approbation  de  Rome  seule  pouvaient  conférer  à 
l'un  des  contendants  le  titre  et  le  pouvoir  de  patriarche  légitime. 
A  Alexandrie,  nous  avons  vu  le  plus  savant  et  le  plus  saint  des 
patriarches  de  cette  cité ,  le  grand  Athanase ,  se  comporter  pen- 
dant toute  la  durée  de  son  long  épiscopat,  à  l'égard  de  Rome, 
comme  un  enfant  à  l'égard  de  sa  mère.  Il  recourait  au  Pape 
dans  tous  ses  embarras.  Il  appelait  et  citait  ses  ennemis  devant 
lui.  Il  alla  même  en  personne  se  jeter  dans  ses  bras.  En  un  mot, 
la  vie  tout  entière  de  ce  grand  homme  fut  une  solennelle  pro- 
clamation de  la  supériorité  de  Rome  sur  Alexandrie.  —  Dans 
tous  les  conciles  œcuméniques,  en  présence  des  patriarches 
quelconques,  le  Pape  présida,  gouverna  et  commanda  toujours 


Suprématie 

de  Rome 

sur  les 

patriarcale. 


(4)  Univ.  cathol.,  tom.  XIV.  —  Rohrb.,  tora.  VIII. 


566  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

en  maître  suprême,  par  lui-même  ou  par  ses  légats,  de  quelque 
ordre  qu'ils  fussent,  évêques,  prêtres  ou  diacres. 

A  la  grande  voix  des  Pères  et  de  l'Eglise  universelle  pro 
clamant  ainsi  la  suprématie  de  Rome  sur  les  patriarcats ,  se 
joint  l'aveu  même  des  patriarches,  d'Antioche  et  d'Alexandrie, 
les  plus  portés  à  l'indépendance.  «  L'autorité  du  Siège  apos- 
tolique, dit  le  pape  Nicolas,  brille  particulièrement  en  ce  que 
ses  ennemis  mêmes  sont  contraints  d'y  recourir  malgré  eux, 
sachant  que  rien  de  ce  qu'ils  font  ne  peut  avoir  d'effet,  s'il 
n'est  confirmé  par  le  Pontife  romain.  »  —  Ainsi  Dioscore,  pa- 
triarche d'Alexandrie,  l'auteur  du  Brigandage  d'Ephèse,  plia 
devant  le  légat  de  saint  Léon,  qui  le  somma,  au  nom  de  ce 
Pape,  de  passer  au  banc  des  accusés.  —  Timothée  Elure,  ou 
le  chat ,  autre  patriarche  d'Alexandrie,  fronda  tous  les  droits, 
viola  tous  les  devoirs,  et  alla  jusqu'à  faire  massacrer  son  prédé- 
cesseur dans  le  baptistère,  afin  de  s'emparer  de  son  siège. 
Mais,  malgré  son  audace ,  il  y  eut  cependant  un  droit  qu'il  n'osa 
pas  violer,  c'est  le  droit  de  Rome  sur  lui.  Il  ne  crut  pas  pouvoir 
se  passer  de  la  confirmation  du  Siège  apostolique.  Il  rusa,  mentit 
et  trompa,  il  est  vrai;  mais  enfin  il  la  demanda  et  même  parvint 
à  l'obtenir.  La  trame  de  son  iniquité  ayant  été  découverte,  il 
fut  chassé,  et  on  mit  à  sa  place  un  autre  Timothée,  surnommé 
Solofaciole,  blanc  visage,  qui  fut  régulièrement  élu;  et  Solo- 
faciole,  suivant  l'usage,  ex  more,  dit  l'histoire,  s'empressa,  à 
son  tour,  de  députer  des  prêtres  à  Rome  pour  faire  confirmer 
son  épiscopat  (1).  —  A  la  mort  de  Solofaciole ,  le  concile  d'A- 
lexandrie ayant  élu ,  pour  lui  succéder,  Jean  Talaïa ,  sollicita 
du  pape  saint  Simplicius  le  consentement  du  Siège  apostolique , 
pour  confirmer  l'autorité  du  patriarche  élu  et  lui  donner  la  so- 
lidité désirée.  —  Au  brigandage  d'Ephèse  ,  Domnus ,  patriarche 
d'Antioche ,  avait  été  déposé  par  Dioscore ,  et  Maxime  avait 
été  élu  et  ordonné  à  sa  place.  Le  Pape  ayant  cassé  et  annulé 
les  actes  de  ce  conciliabule  ,  Domnus  devait  être  maintenu 
et  Maxime  rejeté.  Cependant  Maxime,  peu  de  temps  après, 
siégea  au  concile  œcuménique  de  Ghalcédoine  en  qualité  de 
patriarche ,  et  personne  ne  lui  contesta  sa  dignité.    Voici   la 

(4)  P.  Labbe,  tom.  III,  p.  U37. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  567 

raison  qu'en  donne  le  concile  lui-môme  :  «  Nous  définissons  que 
rien  de  ce  qui  a  été  fait  dans  le  conciliabule  d'Ephèse  n'aura  de 
force ,  excepté  ce  qui  regarde  Maxime,  évèque  d'Antioche ,  parce 
que  le  très-saint  archevêque  de  Rome ,  en  le  recevant  dans  sa 
communion,  a  décidé  qu'il  présiderait  à  l'église  d'Antioche  (1).  » 
La  promotion  canonique  des  patriarches  avait  cependant  cela 
de  particulier,  que  ces  grands  dignitaires  de  l'Eglise  étaient 
élus,  consacrés  et  installés,  avant  qu'il  en  fût  donné  avis  à 
Rome.  Ils  s'adressaient  ensuite  au  souverain  Pontife  pour 
obtenir  des  lettres  de  communion  et  la  confirmation  de  leur 
dignité  (2).  Ils  n'avaient,  pour  ainsi  dire,  à  leur  début,  qu'une 
juridiction  provisoire,  qui  devenait  seulement  définitive  par  la 
confirmation  du  Pontife  romain.  C'était  pour  parer  aux  graves 
inconvénients  qui  eussent  résulté  d'une  vacance  prolongée  et 
de  longues  informations;  car,  plus  la  dignité  était  importante, 
plus  les  titres  devaient  être  discutés;  plus  le  candidat  était 
éloigné  et  inconnu,  plus  cette  discussion  était  difficile;  c'était, 
dis-je,  afin  de  prévenir  les  dangers  inhérents  à  la  longue 
vacance  d'un  siège,  qui  surveillait  et  dirigeait  presque  tout  un 
continent,  qu'il  était  permis  au  patriarche  élu  d'entrer  de  suite 
en  fonctions  et  d'exercer  son  pontificat,  pour  que  le  ministère 
sacré  ne  souffrit  point  d'interruption,  jusqu'au  jour  de  sa  con- 
firmation ou  de  son  annulation  par  le  chef  de  l'Eglise.  —  Le 
pape  Innocent  III,  parlant  de  cette  prise  de  possession  des 
patriarches  par  provision,  dit  expressément  qu'elle  était  fondée 
sur  une  dispense  des  Papes,  conférée  par  la  coutume  et  néces- 
sitée par  le  besoin  des  églises  à  cette  époque  :  Dispensativè 
propter  ecclesiarum  nécessitâtes  et  utilitates.  Mais  il  fallait  qu'il 
y  eût  présomption  de  confirmation ,  qu'il  n'y  eût  aucun  doute 
sur  la  validité  de  l'élection,  et  qu'elle  eût  été  faite  d'un  commun 
consentement,  in  concordia,  comme  s'exprime  le  même  Pon- 
tife. -—  Dans  les  difficultés  survenues  à  ce  sujet,  on  recourait 


(\)  Dormais,  renonçant  à  sa  dignité,  s'était  retiré  dans  un  monas- 
tère. (Voir  sur  ce  fait  les  absurdes  explications  de  Febronius,  Trad. 
instit.  eu.,  tom.  I.) 

(2)  Sur  la  valeur  des  lettres  de  communion  envoyées  par  le  Pape , 
voir  Trad.  instit.  év.,  tom.  I,  p.  267;  tom.  III,  p.  99-U3. 


866  CWïlS  D'HISTOIRE  KfCUÔSIASTIQUE. 

à  Rome,  comme  saint  Jérôme  le  fit  dans  le  schisme  qui 
solait  le  patriarcat  d'Antioche  (1). 
importe  Aujourd'hui    les   patriarches ,   les  exarques  et  les   prima 

l'ancienne  n'existent  plus ,  du  moins  dans  les  mêmes  conditions  qu'autre- 
cllasnouvdlc  fois  (2).  —  Les  métropolitains,  de  leur  côté,  n'ont  pas  conservé 
de  l'Eglise,  tous  leurs  anciens  pouvoirs  (3).  —  Les  révolutions  politiques 
qui,  en  plusieurs  endroits,  ont  enlevé  jusqu'au  territoire  des 
sièges  antiques,  les  besoins  qui  varient  avec  le  temps,  les  abus 
causés  par  les  passions  humaines,  ont  amené  les  souverains 
Pontifes  à  opérer  ce  changement  de  pure  discipline.  «  Car,  dit 
Barruel,  tous  les  droits  que  donnent  les  titres  de  patriarche,  de 
primat  et  d'archevêque,  ne  sont,  comme  ces  titres  mêmes, 
qu'une  institution  ecclésiastique.  »  Ce  n'était  que  l'épiscopat 
élevé  à  un  degré  plus  ou  moins  haut  de  confiance ,  d'honneur  et 
de  juridiction.  —  La  papauté,  au  contraire,  l'épiscopat  et  le 
sacerdoce  sont  de  droit  divin.  Ce  sont  les  éléments  essentiels, 
nécessaires  et  constitutifs  de  l'Eglise  enseignante.  —  «  L'épis- 
copat est  nécessaire,  dit  Barruel,  et  il  faut  essentiellement  qu'il 
existe  dans  l'Eglise.  »  —  «  L'épiscopat,  dit  Gerson,  n'est  pas 
tellement  soumis  à  la  papauté  que  le  Pape  puisse  l'annuler,  et 
la  papauté  elle-même  ne  peut  être  détruite  par  aucune  force 
humaine.  »  —  «  La  primauté  du  Saint-Sié^ge ,  dit  M.  Frayssi- 
nous,  est  une  institution  divine;  ce  n'est  pas  l'Eglise  qui  l'a 
établie,  et  il  n'est  pas  plus  en  son  pouvoir  de  la  détruire  que 
de  détruire  l'épiscopat  et  le  sacerdoce  (4).  »  —  Aujourd'hui 
donc,  comme  toujours,  le  fidèle  est  soumis  au  prêtre,  le  prêtre 

(1)  Univ.  cath.,  tom.  XII  et  XIV.  —  Trad.  instit.  eu.,  tom.  I.  — 
Etudes  religieuses,  etc.,  novembre  4869,  p.  674. 

(2)  Nunc  Orientalium  patriarcharum  sedibus  barbarorum  tyrannidc 
oppressis,  tamen  Sedes  Apostolica  patriarchas  créât,  qui  Romse  corn- 
morantur  solo  insigniti  titulo,  et  nulla  prxditi  jurisdictione ,  ne  insi- 
gniorum  ecclesiarum  memoria  oblivione  deleatur.  (Devoti,  De  hierar- 
chiaecclesiast.) 

(3)  En  Europe,  les  droit6  des  métropolitains  ont  été  diminués  an  x' 
siècle.  —  Pour  l'appréciation  de  cette  mesure,  voir  Trad.  instit.  év., 
tom.  III.  —  Sur  les  pouvoirs  actuels  des  métropolitains,  voir  Rituel 
de  Belley,  tom.  I. 

(4)  M.  Frayssinous,  Vrais  principes  de  l'Egl.  gallic.  —  Barruel, 
Du  Pape,  tom.  II. 


CINQUIÈME  SIÈCLE.  569 

àl'évèque,  et  l'évêque  au  Pape,  qui  l'institue  immédiatement. 
—  Ainsi,  la  hiérarchie  sacrée  est  toujours  la  même  dans  ce 
qu'elle  a  d'essentiel  et  de  constitutif;  l'Eglise  ne  lui  a  enlevé 
que  ce  qu'elle  y  avait  ajouté  elle-même;  mais,  la  constitution 
divine  de  l'œuvre  de  Jésus-Christ  est  aujourd'hui  ce  qu'elle 
était  autrefois,  ce  qu'elle  sera  toujours. 

La  manière  de  choisir  les  évoques,  étant  encore  un  point 
laissé  à  la  libre  disposition  de  l'Eglise,  a  subi  les  changements 
que  réclamaient  les  besoins  des  temps  et  des  lieux.  —  Les  Apô- 
tres instituèrent  eux-mêmes  les  évoques,  dans  les  églises  qu'ils 
avaient  fondées.  Mais  leurs  premiers  disciples  et  successeurs , 
ne  se  sentant  plus  le  même  ascendant  personnel,  ne  choisirent 
les  évêques  qu'avec  l'assentiment  des  fidèles.  Lorsque  les  dis- 
ciples immédiats  des  Apôtres  eurent  disparu  à  leur  tour,  la 
manière  de  procéder  à  l'élection  fut  encore  modifiée.  A  partir 
d'alors,  et  pendant  les  cinq  premiers  siècles,  le  choix  des  évo- 
ques se  fit  par  les  prélats  les  plus  voisins,  du  consentement  du 
clergé  et  du  peuple  chrétien  de  l'Eglise  vacante.  C'était  aussi 
une  règle  générale,  dit  D.  Coustant,  que  l'évêque  devait  être 
choisi  parmi  le  clergé  de  l'Eglise  particulière  pour  laquelle  il 
était  ordonné  (1).  —  Depuis  le  vie  siècle  jusqu'au  xne,  on  conti- 
nua de  procéder  à  peu  près  de  la  même  manière;  seulement,  en 
France,  en  particulier,  sous  la  première  race  de  nos  rois  et  dans 
les  commencements  de  la  seconde,  l'influence  royale  fut  plus  ou 
moins  marquée  dans  les  élections  épiscopales.  —  Au  commen- 
cement du  xme,  dans  l'Eglise  latine,  on  trouve  les  Chapitres  en 
possession  d'élire  seuls  les  évêques.  Il  est  dit  dans  la  Pragma- 
tique-sanction longtemps  attribuée  à  saint  Louis,  art.  2  :  «  Les 
églises  cathédrales  et  autres  auront  la  liberté  des  élections  ,  qui 
sortiront  leur  plein  et  entier  effet.  »  Ce  droit,  acquis  au  Chapitre 
par  l'usage,  fut  confirmé  par  la  Pragmatique  de  Charles  VII,  en 
1436,  et  suivi  jusqu'au  Concordat  de  Léon  X,  en  1518.  Ce  Con- 
cordat ,  qui  attribue  le  choix  des  évêques  au  prince  est  devenu 
la  règle  suivie  en  France  jusqu'à  nos  jours.  —  Dans  les  autres 
royaumes  de  l'Europe,  en  général,  la  présentation  des  évêques 
se  trouve  aussi  réglée  par  des  concordats  particuliers.  — Mais, 

(1)  Epît.  JR.  p.  édit.  D.  Coust. 


par  I  Eglise 
dans  le  choix 

îles  Lvéi|ues. 


570  cours  d'histoire  ecclésiastique. 

il  ne  faut  pas  oublier  de  remarquer  que,  t  à  toutes  ces  diffé- 
rentes époques ,  les  élections ,  dit  M.  Frayssinous ,  quoique 
faites  sans  l'autorisation  ou  confirmation  expresse  et  immédiate 
du  Siège  apostolique,  n'étaient  pas  pour  cela  soustraites  à  son 
droit  inviolable  de  surveillance  universelle.  Aussi  son  autorité  y 
intervint-elle  souvent,  soit, pour  décider  des  points  contestés, 
soit  pour  corriger  ce  qui  avait  été  défectueux,  soit  pour  donner 
des  pasteurs  à  des  églises  qui  étaient  veuves  depuis  trop  long- 
institution  temps.  »  —  Quant  à  l'institution  canonique ,  elle  est  toujours 
canonique     venue  du  Pape,  ou  directement  ou  indirectement,  et  en  vertu 

des  éveques.      ,,,.,.  ,    .  '      . 

d  une  loi  ou  d  une  coutume  approuvée  par  lui.  —  «  Pierre  seul, 
dit  saint  Grégoire  de  Nysse,  a  le  droit  de  créer  de  nouveaux 
apôtres  :  Qualis  scilicet  Pfirus  et  coapostolos  eligat,  et  ad  pa- 
rem  sibi  functionem  evehat,  quod  nulli  alteri  competere  scimus. 
«  C'est  par  Pierre,  selon  le  même  docteur,  que  Jésus-Christ  a 
»  donné  aux  évèques  la  clef  des  biens  célestes.  »  —  «  Pour  le 
»  précieux  avantage  de  l'unité,  écrit  saint  Optât,  Pierre  a  dû 
»  être  mis  au-dessus  de  tous  les  Apôtres ,  et  seul  il  a  reçu  les 
»  clefs  du  royaume  des  cieux  pour  être  ensuite  communiquées 
»  aux  autres.  »  —  Quelles  paroles  plus  décisives  que  celles  de 
saint  Léon  le  Grand  :  c  Si  Jésus-Christ  a  voulu  que  les  autres 
»  princes  de  l'Eglise  eussent  quelque  chose  de  commun  avec 
»  Pierre,  c'est  uniquement  par  lui  qu'il  leur  a  donné  ce  qu'il  ne 
»  leur  a  pas  refusé.  En  voulant  que  le  ministère  évangélique 
»  s'étendît  à  tous  ses  Apôtres ,  il  a  commencé  par  le  placer 
»  principalement  dans  Pierre ,  chef  de  tous  les  Apôtres ,  de  ma- 
»  nière  que  les  dons  divins  se  sont  répandus  sur  tout  le  corps  en 
»  découlant  de  Pierre  qui  en  est  comme  la  tête.  »  —  Ce  droit  du 
Pape  est,  au  reste,  une  conséquence  évidente  de  l'obligation  qui 
lui  a  été  imposée  t  de  paître  les  agneaux  et  les  brebis,  »  du  pou- 
voir qu'il  a  toujours  exercé  de  juger  et  de  déposer  les  évoques, 
en  un  mot,  de  sa  primauté  de  juridiction  sur  toute  l'Eglise.  — 
t  Qu'on  discute,  après  cela,  s'écrie  l'éminent  évêque  de  Poitiers , 
M«r  Pie ,  sur  l'origine  immédiate  ou  médiate  de  la  juridiction  et 
de  la  puissance  épiscopales  :  la  querelle  est  dans  les  mots  plus 
que  dans  les  choses.  Il  est  également  certain  que  la  source  pre- 
mière de  l'épiscopat  est  en  Jésus-Christ,  et  que  l'épiscopat  ne 
coule  de  cette  source  qu'en  passant  par  le  canal  du  Pontife  ro- 


CINQUIÈME  SIECLE.  571 

main.  Ni  le  choix  de  tel  ou  tel  homme,  ni  la  mission  vers  telle 
ou  telle  portion  du  troupeau  ne  procèdent  directement  de  Dieu. 
La  détermination  de  la  personne,  aussi  bien  que  du  territoire, 
appartient  essentiellement  au  vicaire  de  Jésus-Christ,  au  succes- 
seur du  Prince  des  Apôtres.  Nulle  institution  canonique  n'est 
valable  que  par  lui  ou  moyennant  son  assentiment.  » 

Saint  Gyprien ,  dans  les  élections ,  distinguait  déjà  le  Suffra- 
gium  et  le  Judicium.  Il  attribuait  le  Suffragium  à  l'ensemble 
du  peuple  et  du  clergé,  qu'il  nommait  Fratemitas.  —  Le  peuple, 
les  chapitres,  les  princes,  etc.,  ont  successivement  représenté 
ce  que  saint  Gyprien  appelle  Fratemitas.  —  Quant  au  Judi- 
cium, il  était  l'apanage  des  évoques,  métropolitains,  patriar- 
ches, etc.,  du  consentement  du  Pape.  — Aujourd'hui,  le  Judi- 
cium est  réservé  au  Souverain  Pontife,  dans  toute  l'Eglise  latine. 

—  Chez  les  Eglises  orientales  unies ,  le  Judicium  appartient  au 
patriarche,  qui  n'en  réfère  pas  à  Rome.  Seul,  le  patriarche  lui- 
même,  demande  au  Pape  sa  confirmation;  mais  il  est  élu  par  les 
évoques  de  sa  nation,  et  il  exerce  sa  juridiction  à  partir  du  jour 
de  son  élection.  —  Le  patriarcat  est  comme  la  base  établie  par 
Rome,  et  tout  le  reste  repose  sur  ce  fondement.  Rome,  ainsi, 
supporte  le  fondement  et  tout  l'édifice  (1). 

(4  )  Vrais  principes  de  l'Ègl.  gallic.  —  Hist.  de  l'infaill.  des  Papes, 
t.  II,  p.  246.— S.  Cy prien,  Epist.  68.— Etudes  religieuses,  Hist.,  etc., 
Mars  1867,  p.  363.  —  Mg'-  de  Poitiers,  allocution,  28  septembre  4869. 

—  Univers,  6  octobre  4869. 


FIN  DU  TOME  PREMIER. 


TABLEAU  CHRONOLOGIQUE 


DES  PAPES, 

DES  EMPEREURS 

DES  PRINCIPAUX   CONCILES, 

ÉCRIVAINS  ECCLÉSIASTIQUES  ET  SECTAIRES. 

PAPES. 

EMPEREURS. 

ÉCRIVALNS 

DATE 

DATE 

SECTAIRE8. 

de  leur  élection 

de  leur  mort. 

ECCLÉSIASTIQUES. 

PREMIÈRE  ÉPOQUE. 

PREMIER  SIÈCLE. 

P.  Pierre  établit  son 

Auguste,  l'an             14 

Denys  l'Aréopagite. 

Simon  le  Magicien. 

siège  à  Homo  ,  42 

)U  44 

Tibère ,                       37 

S.  Clément ,  pape. 

Les  Gnosliques. 

Caligula,                    41 

Hermas. 

Les  Cérinlhiens. 

Claude ,                      54 

Les  Nazaréens. 

S.  Lin,             66 

ou  67 

Néron ,                        68 
Galba ,                         69 
Othon ,                        69 
Vitellius ,                    09 
Vespasien,                  79 

Les  Ebionites. 
Les  Nicolaïtes. 
Ménandre. 
Hyméuée. 
Philet. 

S.  Clet  ou  Anaclet 

78 

Tite ,                           81 

S.  Clément, 

9i 

Domitien ,                  96 
Nerva,                      98 

CONCILES  : 

de  Jérusalem , 

50  ou  51  ;  —  d'Anlioche ,  58  ;  on  le  croit  supposé. 

DEUXIÈME  SIÈCLE. 

S.  Evariste, 

100    Trajan,                     H  7 

S.  knace  d'Antioche. 

Elcésaïtes  ou  Otténiens. 

S.  Alexandre , 

10!> 

S.  Papias. 

Saturnin,  Basilide,  Cir- 

S.  Sixte I«, 

119 

S.  Polycarpe. 

pocratc. 

S.  Téles|ihore, 

m 

S.  Aristide. 

Adam  il  es. 

S.  Hygin, 

139 

Adrien.                     138 

S.  Quadrat. 

Valenlin  ,  Apelles. 

S.  Piel", 

142 

S.  Justin. 

Cerdon ,  Praxéas . 

S.  Anicet, 

157 

Aiitonin ,                    161 

Athénagore. 

Marcion. 

S.  Soter, 

168 

Marc-Aurèle ,            180 

S.  Méliton. 

Ophites,  Sélhiens ,  Cal- 

S.  Eleuthère  , 

177 

Commode ,                192 

P.  Apollinaired'Hiéraple. 

nites. 

S.  Victor, 

193 

Perlinax,                  193 

S.  hénée. 

S.  Pantène. 

Clément  d'Alexandrie. 

S.  Théophile  d'Antioche. 

Hermias. 

Hégésippe. 

Quartodécimans. 

Marcosiens. 

Tatien. 

Bardesaue. 

Montan. 

Théodotiens . 

Melcbisédéciens. 

Millénaires. 

CONCILES  : 

de  Sicile, 

1251  tenu  en  Orient ,         160|  de  Lyon,  flSphèM  ,   de 
140    de  Home,                   170        Corinthe ,  de  CésanV 

de  Rome,               lus 

i  de  Rome , 

de  Mésopotamie  ,    198 

i  Je  Pcrgame , 

1521  d*Hiéraple,                173 1      en  Palestine,         197 

de  Lyon ,                  1SW 

TROISIÈME  SIÈCLE. 

S.  Zéphirin, 

2021  Révère.                     2111  Minutius  Félix. 

Ne*. 

j  S.  Caliste  1", 

219    Caracalla,                  217    Jules  Africain. 

Novat  et  Féiieissime. 

574 


TABLEAU   CHRONOLOGIQUE. 


DATE 

de  leur  élection. 


S.  Urbain  I«, 
S.  Pontien ,  . 
S.  Antère , 
S.Fabien, 


S.  Corneille , 
S.  Lucius  I*', 
S.  Etienne  I" 
S.  Sixte  II, 
S.  Denys , 
S.  Félix  I«, 
S.  Eutychien, 

S.  Caïus , 
S.  Marcellin, 


de  Carthage , 
de  Carthage , 
d'Alexandrie , 
d'Alexandrie , 
de  Rome , 
de  Lambèse , 
de  Philadelphie , 
d'Ephèse , 


DATE 

de  leur  mort. 


Macrin , 
Héliogabale, 
Alexandre , 
Maximin  , 
Pspien  et  Balbin , 
Gordien , 
Philippe, 
Dèce, 
Gallus , 

Valérien ,  pris  en 
Gallien, 
Claude  n, 
Aurélien , 
Tacite , 
Probus , 
Carus, 
Numérien , 


ECRIVAINS 

ECCLÉSIASTiaUKS. 


Caïus,  prêtre  de  Rome. 

Tertullien. 

Ammonius-Saccas. 

S.  Hippolyte. 

Origène. 

S.  Cyprien. 


219    S.  Denys  d'Alexandrie. 
251 1  S.  Denys,  pape. 

re  le  Thauma- 


253  S.  Grégoire 

260 1      turge. 

268!  S.  Victorin  de  Pettan 

270  S.  Anatole  de  Laodicée. 

275 

270 


SECTAIRES. 


Novatiens  on  Cathares. 

Rebaptisants. 

Sabellius  et  les  Patripas-' 

siens. 
Paul  deSamosate. 
Manès  et  les  Manichéens 


d'Arabie , 
d'Achaïe , 
de  Rome , 
de  Rome , 
de  Carthage, 
de  Rome, 
de  Carthage, 
d'Antioche , 


C0N(3LES  : 

249!  de  Carthage, 

250 1  de  Rome, 

250;  deNarbonne, 

250 1  d'Alexandrie, 

2511  de  Rome, 

252:  d'Alexandrie. 

252  d'Antioche, 

2531  de  Rome, 


2531  d'Antioche, 

256  d'Antioche ,  269 

257  d'Ancyre  en  Galatie,  273 

258  d'Ancyre  en  Célésy- 
260       rie,  277 
263  de  Mésopotamie.  277 


QUATRIÈME  SIÈCLE. 


DATE 

de  leur  élection. 


EMPEREURS 
d'Occident. 


DATE 

de  leur  mort. 


EMPEREURS 
d'Orient. 


DATE 

de  leur  mo 


ÉCRWAINS 

ECCLÉSIASTIQirES. 


S.  Marcel  I",  308 

S.Eusèbe,  310 

S.  Miltiade,  311 

S.  Sylvestre,  3U 


S.Marc,  336 

S.  Jules  I«,     33' 


Dioctétien  et  Maxi- 
mien abdiquent 
en  305 

Constance  Chlore 
mort  en  » 

Sévère , 

Galère  , 

Maxence , 

Maximin , 

Licinius  en 
Orient , 

Constantin  I, 

Constantin  II 

Constant , 


Arnobe. 
S.  Pamphile. 
Lactance. 

Eusèbede  Césarée. 
Osius  de  Cordoue. 
Eusèbe  d'Emése. 
S.  llilaire  de  Poi- 
tiers. 
S.  Eusèbede  Ver- 

cril. 
Lucifer  de  Cagliari . 
S.  Allianase. 
Los   deux  Apolli- 


Méléciens. 

Donatistes. 

Ariens. 

Semi-Ariens. 

Photin. 

Macédoniens. 

Aériens. 

Apollinaristes. 

AntidicomarianitM 

Collyriilions. 

Priscilliauistes. 

Messaliens. 

Ithariens. 

Helvidius. 


TABLEAU   CHRONOLOGIQUE. 


575 


PAPES. 

EMPEREURS 

EMPEREURS 

d'Occident. 

d'Orient. 

ÉCRIVAINS 

— 

— 

SECTAIRES. 

DATE 

DATE 

DATE 

ECCLÉSIASTIQUES. 

de  leur  élection. 

de  leur  mort. 

de  leur  mort. 

1  S.  Damase  ,      366 

Constance ,        361 

S.  Basile. 

Jovinien. 

' 

S.  Sirice,         385 

Julien  l'Apos- 

S.  Ephrem. 

Vigilance. 

!  S.  Anastase  I,  398 

Jovien ,             364 

S.  Optât  de  Milève.j 
Le  pape  S.  Damase.  ! 

ValentinienI,    375 

Valens,            378 

S.  Cyrille  de  Jéru- 

Gratien,           383 

Théodose,         395 

salem. 

ValentinienR,  392 

S.  Grégoire  de  Na- 

zianze . 
S.    Grégoire  de 

Nysse . 
S.  Pacien. 
S.  Philastre. 

S.  Ambroise. 

S.  Epiphane. 

Didvme  l'aveugle. 

Rufin. 

S.  Gaudence. 

Sulpice-Sévère. 

Evagre  du  Pont. 

S.  Jérôme. 

S.  Augustin. 

S.  Paulin  de  Noie. 

CONCILES  : 

d'Elvire, 

805 

de  Sardique , 

347 

de  Tyane ,                 366 

de  Trêves , 

386 

d'Alexandrie,  306  ot 

:m 

d'Hadrumette , 

347 

de  Rome ,                 367 

deZelle, 

386 

de  Cannage, 

311 

de  Milan  , 

347 

de  Rome ,                 367 

d'Antioche , 

388 

de  Rome , 

313 

de  Cordoue , 

347 

de  Rome ,                 368 

de  Tolède , 

888 

d'Arles, 

314 

de  Jérusalem , 

348 

de  Rome ,                 369 

de  Capoue , 

3Sil 

d'Ancyre , 

314 

de  Rome , 

349 

de  Rome ,                 370 

de  Carlhage, 

389 

>an'e, 

314 

de  Jérusalem , 

350 

d'IIlyrie,                    373 

de  Rome , 

880 

d'Alexandrie , 

315 

de  Razas, 

351 

de  Rome ,                 373 

de  Milan, 

890 

de  Palestine , 

318 

de  Rome , 

352 

de  Valence  eu  Dau- 

de  Carthage , 

3!  Kl 

d'Alexandrie, 

319 

de  Poitiers , 

355 

phiné ,                   374 

de  Constant  inople, 

3!  lu 

de  Rome , 

3-21) 

de  Milan , 

355 

de  Gangres ,              375 

de  Carthage  , 

3113 

de  Laodicée, 

320 

d'Ancyre , 

358 

d'Antioche ,              377 

d'Hippone  ou  Bone 
de  Cabarsussitanum 

393 

;  d'Alexandrie, 

32! 

de  Rome , 

358 

de  Rome ,                 378 

,  398 

de  Gangrei , 

394 

de  Rimini , 

850 

d'Antioche ,               37!) 

ntinople  , 

894 

de  Rome , 

m 

d'Achaïe , 

359 

de  Milan ,                 380 

de  Carthi 

394 

de  Nicée,  \"  œcumé- 

de Paris , 

360 

de  Saragosse ,           380 

d'Hadrim 

394 

nique  , 

m 

d'Antioche  , 

de  Coiilmlinopl 

de  Caverre, 

394 

|  de  Rome, 

32.". 

d'Alexandrie  , 

\'/d 

u'iHiiriiique,          381 

d'Hippone , 

394 

d'Alexandrie, 

: 

d'Aqnilée ,               381 

de  Turin , 

397 

de  Carthage , 

333 

de  Paris , 

de  Rome ,                 889 

de  Carthage , 

3!  17 

de  Rome , 

331 

d'Alexandrie  , 

de  Constantinopln ,     3S2 

dé  Cardia 

398 

1  d'Alexandrie , 

340 

d'Antioche , 

363 

de  Carthage , 

399 

d'Antioche , 

31  il 

Irie, 

399 

de  Rome, 

342 

d'Illvrie  , 

865 

de ,              383 

de.  Chypre , 

399 

de  Milan, 

3  in 

365 

dt  Ntaea ,                383 

inliaople. 

MO 

d'Antioche, 

345 

366 

de  Boni 

de  Rome , 

400 

de  Cologne , 

346 

île  Sicile , 

366 

de  Rome ,                  380 

de  Tolède , 

400 

TABLEAU   CHRONOLOGIQUE. 


DATE 

de  lent  élo  lion. 


EMPEREURS 
d'Occident. 


ha  1 1: 
de  leur  mort. 


EMPEREURS 

d'Oiient. 


DATE 

de  leur  mort. 


BBMVADfô 

BCCLÉSIUTIQI  l  8. 


CINQUIÈME  SIÈCLE. 


S.  Innocent  I,   41(31 


S.  Zozime,  417 

S.  Bon i lace  I,  418 

8.  CéleslinI,  423 

S.  Sixte  III,  433 
S.  Léon  le 

Grand,  440 

8.  HHaire,  446 

S.  Simplice,  408 


Honoiïns  ,  423    Arcade  , 

ValeniinienlH,  455    Théodose  II, 


Maxime , 

Avitus  , 

Majorien , 

Sévère  , 

Anlhémius  , 

Glycérius ,  dé- 
posé en         472 

Julius  Nepos, 
en  475 

Romulus  An- 
gustule,  dé- 
posé en         470 


155    Martien , 

450    Léon  I, 

461 

185 

472 


S.  Jean  Chrysos  - 
tome. 

S.  Cyrille  d'Alex. 

S.  Prosper. 

S.  Vincent  de  Lé- 
rins. 

Paul  Orose. 

Prudence. 

Cassien. 

S.  Eucher. 

Claudien  Mamert. 

S.  Hilaire  d'Arles. 

Théodoret. 

Socrate. 

Sozomène. 

Le  pape  S.  Léon. 

S.  Isidore  de  Péluse. 

S.  Maxime  de  Tu- 
rin. 

S.  Pierre  Chryso- 
logue. 

Salvien. 

Fauste  de  Rie». 

S.  Nil. 

Synésius. 


Pelage. 

Julien  li'Ecl.i 
Semi-Pélagie 
Nestoruw. 
Eutycliès. 


d'Afrique  ou  de  Car- 

d'Alexandrie, 

d'Ephèse, 

de  Turin , 

de  Milève , 

de  Carthage  ou  d'A- 
frique , 

de  Conslantinople , 

de  Carthage , 

d'Afrique , 

d'Italie  , 

de  Tolède , 

d'Afrique , 
|  de  Cartilage , 

de  Cartilage , 

de  Carthage , 

de  Ptolémaïde , 

de  Carthage , 

de  Braguc  ou  Brac- 
cara , 

de  Cirthe  ou  Zerlhe , 
I  de  Cartilage . 

de  Jérusalem , 


deDiospolis,  41 5' 

de  Jérusalem ,  410 

de  Rome,  de  Car- 
tilage ,  417 
de  Carlliage,  de  Ta- 

lepte ,  418 

de  Carthage ,  de  Ro- 
me ,  de  Carthage , 
deRavenuc,  419 

de  Carthage ,  490 

d'Hippone ,  422 

d'Antioclie ,  424 

de  Carthage  ,  425 

d'Afrique,  d'Hippone,  420 
de  Conslantinople  ,  426 
des  Gaules ,  429 

de  Rome,  d'Alexan- 
drie ,  430 
d'Ephèse,  3'  œcumé- 
nique ,  431 
d'Antioche.  432 
d'Anazai  lie,  île  Rome,  433 
de  Taise  ,  d'Antio- 
che ,                     434 


d'Arménie,  de  Thes- 
saloniqae , 

d'Antioche . 

de  Conslantinople, 

de  Conslantinople, 

de  Riez, 

d'Ephèse , 

d'Orange , 

deVaisonetdeBazas, 

d'Arles , 

de  Rome , 

de  Vienne  ou  de  Be- 
sançon , 

de  Rome ,  d'Antio- 
che, d'Hiéraple , 

de  Verlan-Casier  ou 
B.-ADma, 

de  Wilkins  , 

deux  d'Kspagne, 

d'Kphèse  , 

d'Astorga , 

d'Antioche . 

deTyreltle  lléryte, 

de  Conslantinople , 


!  de  Conslantinople , 

435  de  la  Grande-Breta- 

436  gne , 

438 j  de  Rome, 

439  de  Conslantinople, 

43'.»  de  Milan, 

440 !  d'Arles, 

441  de  Chalcédoine  ,  4' 


oecuménique , 
d'Arles  , 
d'Angers , 
de  Jérusalem, 
d'Arles, 
de  Rome , 
de  Conslantinople, 
de  Tours , 
de  Rome , 
d'Espagne, 

de  Vannes, 
de  Rom  , 
d'Antioche, 
d'Epneee, 
de  Lyon, 
d'Arles, 


149 
149 

451 
(51 

151 

152 
45 
154 
(55 
(58 
459 

toi! 

464' 
(05 

iTr? 
175 
47 

475 


TABLE  GÉNÉRALE  DES  MATIÈRES. 


INTRODUCTION. 

Pagoa. 

Action  de  Dieu  pour  la  conservation  de  la  vérité  religieuse ,  de- 
puis Adam  jusqu'à  Morse 

Action  de  Dieu  pour  la  conservation  de  la  vérité  religieuse ,  de- 
puis Moïse  jusqu'à  Jésus-Christ 7 

Jésus-Christ.  Sa  mission 10 

L'Eglise  catholique.  Sa  mission 12 

But  et  plan  de  ce  Cours  d'histoire 45 


PREMIÈRE   EPOQUE. 
PREMIER    SIÈCLE. 

Coup  d'œil  général  sur  la  première  époque 19 

Election  de  saint  Matthias  et  sortie  du  cénacle '.'0 

Saint  Pierre  ouvre  la  prédication  évangélique  et  convertit  huit. 

raille  Juifs ;>2 

Vie  commune  et  édifiante  des  premiers  chrétiens.  Différence 

d'avec  le  communisme  moderne 83 

Terrible  punition  d'Ananie  et  de  Saphire 24 

Fureur  de  la  Synagogue  contre  les  Apôtres Î5 

Ordination  des  sept  "diacres S6 

Martyre  de  saint  Etienne 27 

Conversion  de  saint  Paul 27 

VUsite  de  saint  Paul  à  saint  Pierre ÎH 

Saint  Jacques  le  Mineur  est  institué  évêque  de  Jérusalem !9 

Confirmation  donnée  aux  Samaritains 30 

CotBb  d'histoire.  37 


57$  TABLE  GÉNÉRALE  DES  MATIÈRES. 

Simon  le  Magicien ,  premier  hérésiarque 3< 

Erreurs  de  Simon  le  Magicien 3\ 

Appollonius  de  Tyane 32 

Prétendus  miracles  d'Appollonius  de  Tyane 33 

Visite  pastorale  de  saint  Pierre  à  Lydde,  à  Joppé,  à  Gésarée. . .  34 
Saint  Pierre  baptise  le  centurion  Corneille ,  et  ouvre  la  vaste 

mission  des  gentils 34 

Dispersion  des  Apôtres,  leur  symbole,  leurs  pouvoirs  extraor- 
dinaires   35 

L'apostolat  et  l'épiscopat.  Similitude  et  différence  entre  les  deux.  36 

Différentes  missions  de  saint  Pierre.  Il  fixe  son  siège  à  Antioche.  38 

Reliques  de  saint  Jacques  le  Majeur  à  Gompostelle  en  Espagne .  39 

Prédication  et  mort  des  autres  Apôtres 40 

Evangile  de  saint  Matthieu 44 

Mort  de  Tibère.  Galigula 43 

Fin  malheureuse  de  Pilate  et  d'Hérode  Antipas 43 

Persécution  à  Jérusalem.  Martyre  de  saint  Jacques  le  Majeur. 

Emprisonnement  de  saint  Pierre 43 

Mort  du  roi  Agrippa 44 

Saint  Pierre  établit  son  siège  à  Rome.  Preuve  de  ce  fait 44 

Origine  des  trois  premiers  patriarcats 46 

Evangile  de  saint  Marc 48 

Première  Epître  de  saint  Pierre 48 

Mission  de  Paul  et  de  Barnabe 49 

Conversion  du  proconsul  Sergius  Paulus 49 

Paul  et  Barnabe  sont  pris  pour  des  dieux ,  à  cause  de  leurs  mi- 
racles       SO 

Discussion  à  Antioche  sur  les  observances  légales 54 

Concile  de  Jérusalem 52 

Voie  d'autorité  consacrée  au  concile  de  Jérusalem 54 

Remontrance  de  saint  Paul  à  saint  Pierre  au  sujet  des  obser- 
vances légales 54 

Séparation  de  saint  Paul  et  de  Barnabe 56 

Epître  et  mort  de  saint  Barnabe 57 

Mission  de  saint  Paul  avec  Luc  et  Silas 57 

Saint  Paul  à  Phihppes 58 

Saint  Paul  à  Athènes 59 

Denys  l'Aréopagite  et  ses  écrits 60 

Saint  Paul  à  Corinthe.  Ses  deux  épîtres  aux  Tbessaloniciens 60 

Evangile  de  saint  Luc 62 

Saint  Paul  à  Ephèse , 62 


TABLE    GÉNÉRALE   DES   MATIÈRES.  579 

Pages . 

Epître  de  saint  Paul  aux  Galates (>;<; 

Première  épitre  de  saint  Paul  aux  Corinthiens 64 

Origine  de  l'arbitrage  des  évoques  en  matière  civile 64 

Travaux,  souffrances,  miracles  de  saint  Paul  à  Ephèse :  66 

Seconde  épitre  aux  Corinthiens 66 

Epître  de  saint  Paul  aux  Romains 67 

Saint  Paul  à  Troade.  Il  y  célèbre  le  dimanche 68 

Saint  Paul  à  Milet 68 

Paul  à  Jérusalem ,  devant  le  conseil  des  Juifs 69 

Saint  Paul  devant  Félix ,  devant  Festus  et  Agrippa 71 

Saint  Paul  envoyé  à  Rome 73 

Martyre  de  saint  Jacques  le  Mineur 73 

Epître  de  saint  Jacques  le  Mineur 74 

Epître  de  saint  Paul  aux  Philippiens !'■> 

Epître  de  saint  Paul  à  Philémon ÏB 

Epître  de  saint  Paul  aux  Colossiens 76 

Epître  de  saint  Paul  aux  Ephésiens 77 

Epître  de  saint  Paul  aux  Hébreux 77 

Saint  Paul  retourne  en  Orient 79 

Saint  Pierre  et  saint  Paul  rentrent  à  Rome 79 

Néron,  empereur.  Son  caractère 80 

Première  persécution  sous  Néron 81 

Fin  de  Simon  le  Magicien 82 

Emprisonnement  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul 83 

Seconde  Epître  de  saint  Pierre 84 

Seconde  Epître  de  saint  Paul  à  Timothée 84 

Fondation  des  premières  églises  des  Gaules SB 

Martyre  de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul. . , 88 

Etat  de  désolation  de  la  nation  juive 89 

Présages  et  prodiges  effrayants  à  Jérusalem 90 

Guerre  des  Romains  contre  les  Juifs 91 

Mort  de  Néron 92 

Vespasien  empereur 92 

i "ré!  indus  miracles  do  Vespasien 92 

Siège  et  ruine  de  Jérusalem 93 

Etat  du  peuple  juif  après  la  ruine  de  Jérusalem.  Témoignage  qu'il 

rend  à  l'Eglise 96 

.  Témoignages  qu'elles  rendent  à  L'Eglise  ...  97 

Commencement  du  Gnosticisme.  Sectes  des  céréthien.-.  desébio-  * 

nites,  etc 

des  docètes ,  des  \  '■■ .....  9** 


580  TABLE  GÉNÉRALE  DES  MATIÈRES. 

PH*. 

Recours  de  l'Eglise  de  Gorinthe  au  pape  saint  Clément.  Réponse 

du  Pape 100 

Les  canons  des  Apôtres 402 

Le  Livre  du  Pasteur 4  03 

Seconde  persécution  ,  sous  Ûomitien 404 

Saint  Jean  plongé  dans  l'huile  bouillante ,  à  la  porte  Latine ....  105 

Apocalypse  de  saint  Jean 106 

E\  angile  et  Epîtres  de  saint  Jean 106 

Dernières  années  et  mort  de  saint  Jean 408 

Méthode  protestante  condamnée  par  celle  de  Jésus-Christ  et  des 

Apôtres 110 


DEUXIEME    SIECLE. 

Trajan ,  empereur 443 

Lettre  de  Pline  le  Jeune  à  Trajan.  Réponse  de  ce  prince 414 

Troisième  persécution  sous  Trajan 448 

Martyre  de  saint  Ignace  dAntioche , 445 

Culte  rendu  aux  reliques  de  saint  Ignace 446 

Lettres  de  saint  Ignace.  Sa  doctrine  sur  Jésus-Christ  et  la  hié- 
rarchie ecclésiastique 416 

Absurdités  et  contradictions  des  allégations  protestantes  contre 
l'existence  d'une  hiérarchie  et  d'un  gouvernement  ecclésias- 
tiques, dans  les  premiers  siècles 118 

Mort  de  Trajan.  Adrien  empereur  ;  son  caractère 1 1 0 

Adrien  continue  la  persécution 119 

Adrien  rebâtit  Jérusalem 120 

Talmud  des  Juifs 121 

Antonin  le  Pieux  ,  empereur.  Il  laisse  persécuter  les  chrétiens..  122 

Nouvelles  sectes  de  gnostiques Ijfâ 

Doctrine  commune  aux  gnostiques 426 

Identité  de  la  doctrine  de  l'Eglise  primitive  avec  celle  de  l'Eglise 

actuelle 4  28 

Aveu  des  gnostiques  sur  les  miracles  de  Jésus-Christ 4J| 

Erreurs  des  millénaires 129 

Celse ,  philosophe  épicurien I  -';) 

Premiers  Pères  apologistes 130 

Saint  Justin.  Sa  grande  apologie 131 

Question  de  la  Pàque  entre  le  pape  saint  Anicot  ot  saint  Poly- 

carpo , A  '*5 


TABLE   GÉNÉRALE   DES   MATIÈRES.  581' 

Pages. 

Mort  d'Antonin  le  Pieux 436 

Marc-Aurèle ,  son  caractère 4  36 

Quatrième  persécution  sous  Marc-Aurèle 436 

Martyre  de  saint  Polycarpe.  Culte  rendu  à  ses  reliques 437 

Martyre  de  saint  Justin 438 

Autres  Pères  apologistes 438 

Catalogue  des  livres  de  l'Ancien  Testament  par  saint  Méliton. . .  438 

Miracle  de  la  légion  fulminante 439 

Autres  sectes  de  gnostiques 4  40 

Le  Modalisme ,  erreur  antitrinitaire 4  42 

Hérésies  des  montanistes 143 

Les  papes  Éleuthère  et  Victor  faussement  accusés  de  monta- 

nisme 444 

Martyre  de  saint  Pothin  et  de  ses  compagnons. 4  45 

Martyre  de  saint  Alexandre,  de  saint  Epipode,  de  saint  Sym- 

phorien ,  etc 4  46 

Mort  de  Marc-Aurèle.  Commode ,  empereur 4  47 

Question  de  la  Pâque  renouvelée  sous  le  pape  saint  Victor 1 48 

Autorité  suprême  du  Pape  dans  la  question  de  la  Pâque 4  49 

Saint  Irénée  et  ses  écrits 450 

Fondation  de  l'école  catholique  d'Alexandrie 454 

Clément  d'Alexandrie  et  ses  écrits 4  56 

Autres  écrivains  ecclésiastiques  du  ne  siècle 1 57 

Trois  versions  de  l'Ecriture  sainte 159 

Prédication  de  l'Evangile  en  Angleterre 4  59 


TROISIEME    SIECLE. 

Cinquième  persécution  sous  Septime-Sévère ]  f,3 

Martyrs  à  Alexandrie il 

Martyrs  à  Carthage 'I 

Nombreux  et  célèbres  martyrs  dans  les  Gaules !  62 

Ter tullien  et  ses  écrits 1 63 

Pratique  du  signe  de  la  croix.  Eau  bénite,  pain  bénit,  etc 166 

Divers  jeûnes  des  premiers  chrétiens 167 

Chute  de  Tertullien 1 68 

Origène ,  sa  méthode  d'enseignement  et  ses  écrits 1 69 

Erreurs  attribuées  à  Origène 177 

Autres  écrivains  ecclésiastiques  du  me  siècle 179 

l'hilosophumena.  Valeur  de  cet  écrit 4 80 


3Sfit  TABLE   GÉNÉRALE  DES    MATIÈRES. 

.«ras  Page*. 

Alexandre  Sévère,  empereur 182 

Gonst ruction  des  premières  églises  chrétiennes \ K-l 

Sixième  persécution  sous  Maximin 483 

Principaux  martyrs 4  84 

Philippe ,  empereur 484 

Nombreux  missionnaires  envoyés  en  Gaule  par  les  souverains 

Pontifes 485 

Saint  Grégoire  le  Thaumaturge 486 

École  néoplatonicienne  ou  éclectique . 487 

Prétendu  platonisme  des  premiers  Pères  de  l'Église 4  92 

Noët  et  plusieurs  autres  hérétiques 494 

Septième  persécution 4  95 

Principaux  martyrs 4  9o 

Mort  d'Origène 4  96 

Saint  Paul ,  premier  ermite 4  97 

Apostasie  de  plusieurs  chrétiens  dans  la  persécution  de  Dèce. . .  498 

Schisme  des  libellatiques 498 

Appel  des  libellatiques  à  Rome 200 

Schisme  et  hérésie  des  novatiens 201 

Novatien,  premier  anti-pape 202 

Saint  Gyprien  et  ses  écrits 

Origine  et  nature  de  la  pénitence  publique 206 

Décret  d'un  concile  de  Garthage  concernant  le  baptême  des  en- 
fants    207 

Question  du  baptême  des  hérétiques 208 

Différend  de  saint  Gyprien  avec  le  Pape,  au  sujet  du  baptême 

des  hérétiques 209 

Fausses  accusations  des  protestants  contre  le  pape  saint  Etienne 

et  l'infaillibilité  des  Papes 24  4 

Invasion  des  Barbares  dans  l'empire  romain 212 

Huitième  persécution  sous  Valérien 2 1  :{ 

Martyre  du  diacre  saint  Laurent 2  !  :i 

Martyre  de  saint  Gyprien :>  I  î- 

Nombreux  martyrs  :  en  Afrique,  en  Espagne,  dans  les  Gaules,  etc.  I  !  4 

Martyre  de  saint  Cyrille  à  Gésaréo  de  Gappadoce 2 1  •> 

Saint  Félix  de  Noie 216 

Fin  terrible  de  l'empereur  Valériuo.  Aurélien,  empereur 216 

Hérésies  de  Sabellius  et  de  Paul  de  Samosate 216 

Remarquable  jugement  de  l'empereur  Aurélien  contre  Paul  de 

Samosate 249 

Hérésies  des  manichéens 219 


TABLE    GÉNÉRALE  DES   MATIÈRES.  583 

Page*. 

Caractère  propre  du  Manichéisme;  sa  durée,  son  affinité  avec 

les  sociétés  secrètes 221 

Neuvième  persécution  sous  Aurélien 223 

Principaux  martyrs 223 

Dioclétien  et  Maximien  Hercule ,  empereurs 224 

Maxime  Galère  et  Constance  Chlore ,  césars 224 

Grand  nombre  de  martyrs 225 

Martyre  de  la  légion  thébaine „ 226 

QUATRIÈME   SIÈCLE. 

Dixième  persécution  sous  Dioclétien 229 

Multitude  innombrable  de  martyrs  en  tous  lieux 230 

Martyre  du  pape  saint  Marcellin.  Ce  qu'il  faut  penser  de  sa  chute.  231 

Punition  et  mort  des  tyrans 234 

Constantin  marche  contre  Maxence 235 

Apparition  de  la  croix  à  Constantin.  Certitude  de  ce  prodige. . .  235 

Victoire  de  Constantin  sur  Maxence;  il  donne  la  paix  à  l'Eglise.  237 

Action  divine  dans  l'établissement  de  l'Eglise 238 


DEUXIÈME   EPOQUE. 

ÉPOQUE  DES  GRANDES  HERESIES. 

Réflexions  sur  le  nouvel  état  de  l'Eglise  au  ive  siècle 246 

Progrès  dont  est  susceptible  la  vérité  catholique 248 

Admirable  économie  de  la  Providence,  dans  les  différentes  situa- 
tions de  l'Eglise 250 

Dernières  années  de  Maximin.  Il  persécute.  Nombreux  martyrs. .  252 

Mort  de  Maximin 254 

Persécution  de  Licinius  en  Orient.  Sa  mort 255 

Lois  de  Constantin  en  faveur  de  la  religion  chrétienne 256 

Immunités  ecclésiastiques 257 

Libéralités  de  Constantin  en  faveur  des  églises.   Palais  de  La- 

tran  concédé  au  Pape 188 

Arnobe  et  ses  écrits 259 

Lactaire  et  ses  écrits 260 

Eusèbe  de  Césarée  et  ses  écrite 262 

Schisme  des  donatistes 264 


584  TABLE   GÉNÉRALE   DES   MATIÈRES. 

Pages. 

Conciles  de  Latran  et  d'Arles  contre  les  donatistes 265 

Excès  des  donatistes-circoncellions 266 

Canons  disciplinaires  des  conciles  d'Arles,  d'Ancyre  et  de  Néo- 

césarée 267 

Commencement  de  la  vie  monastique.  Saint  Antoine,  saint  Pa- 

côme ,  saint  Hilarion ,  etc 268 

Manière  de  vivre  des  moines 27 1 

Nombreux  miracles  des  Pères  du  désert 273 

Utilité  des  monastères iTi 

Arius ,  son  erreur  et  ses  intrigues 280 

Point  de  départ  et  fondement  de  l'Arianisme 281 

Nouveauté  de  l'Arianisme 282 

Eusèbe  de  Nicomédie ,  fauteur  de  l'Arianisme 283 

Concile  de  Nicée ,  premier  œcuménique 284 

Les  légats  du  Pape  présidents  du  concile  de  Nicée 28j6 

Conférences  particulières  avec  les  ariens 287 

Séance  publique  et  solennelle  du  concile  de  Nicée.  Présence  de 

Constantin 287 

Définition  dogmatique  du  concile  de  Nicée.  Le  mot  consubstantiel.  288 

Canons  disciplinaires  du  concile  de  Nicée 290 

Canons  des  conciles  de  Nicée ,  concernant  la  hiérarchie  ecclé- 
siastique ,  le  baptême  des  hérétiques,  etc 293 

Lettre  synodale  du  concile  de  Nicée 294 

Fête  de  l'empereur  Constantin  et  départ  des  évêques 29o 

Saint  Athanase ,  patriarche  d'Alexandrie. . .- 295 

Constantin  fait  bâtir  un  grand  nombre  d'églises 296 

Invention  de  la  vraie  croix ,  par  sainte  Hélène 2(.)7 

Fondation  de  Constantinople 299 

Conversion  des  Goths ,  des  Ibériens  et  des  Abyssins 301 

Constantin,  trompé,  favorise  les  ariens 3U2 

Haine  et  calomnies  des  ariens  contre  saint  Athanase 304 

Conciliabule  de  Tyr  contre  saint  Athanase 304 

Premier  exil  de  saint  Athanase 306 

Mort  d'Arius '. 307 

Mort  de  Constantin 308 

L'empereur  Constance  protège  l'Arianisme 310 

L'empereur  Constantin  le  Jeune  fait  rentrer  saint  Athanase  dans 

son  Eglise 311 

Conciles  d'Alexandrie  et  d'Antioche  au  sujet  de  saint  Athanase.  312 

Canons  disciplinaires  du  concile  d'Antioche 313 

Second  exil  de  saint  Athanase.  Excès  des  ariens  à  Alexandrie. .  315 


TABLE    GÉNÉRALE   DES   MATIÈRES.  585 

PagM. 

Zèle  de  saint  Antoine  pour  la  défense  des  catholiques 345 

Dernières  années  et  mort  de  saint  Antoine 346 

Jugement  du  pape,  saint  Jules  en  faveur  de  saint  Athanase  et  de 

plusieurs  évéques  d'Orient  déposés  par  les  ariens 317 

Action  et  autorité  suprême  de  la  Papauté  sur  les  églises  d'Orient 

et  d'Occident 348 

Cruelle  persécution  de  Sapor,  roi  de  Perse 349 

Principaux  martyrs 319 

Concile  de  Sardique 321 

Canons  du  concile  de  Sardique 323 

Droit  d'appel  à  Rome  confirmé  par  les  canons  de  Sardique 324 

La  primauté  du  Pape  faussement  attribuée  aux  canons  de  Sar- 
dique   326 

Conciliabule  arien  à  Philipopolis  dans  la  Thrace 327 

L'empereur  Constance  demande  une  église  d'Alexandrie  pour  les 

ariens.  Refus  habile  de  saint  Athanase 327 

Fin  du  second  exil  de.saint  Athanase 328 

Constance,  seul  maître  de  l'empire,  appuie  l'Arianisme  de  tout 

son  pouvoir , 328 

Conciliabules  d'Arles  et  de  Milan 329 

Exil  du  pape  Libère 330 

Dernières  années  d'Osius.  Sa  mort 331 

Troisième  exil  do  saint  Athanase 333 

Saint  Hilaire  de  Poitiers.  Son  exil 334 

Variations  et  décadence  de  l' Arianisme 336 

Trois  différentes  formules  de  foi  dressées  à  Sirmium  par  les  ariens  337 

Fin  de  l'exil  du  pape  Libère 339 

Ce  qu'il  faut  penser  de  la  chute  du  pape  Libère 339 

Division  des  ariens 343 

Faction  des  semi-ariens 34iL 

Concile  de  Séleucie 3 i .."> 

Concile  de  Rimini 346 

Appréciation  des  actes  du  concile  de  Rimini 347 

Exagération  dans  ce  que  l'on  ?  dit  do  la  défection  des  évéques 

après  le  concile  de  Rimini     . , . , 349 

Retour  de  saint  Hilaire  dans  les  Gaules,  Premier  concile  de  Paris.  :VM) 

Mort  de  l'empereur  Constance ..-. .  351 

Cause  des  succès  de  l'Arianisme , 'fol 

Réflexions  sur  la  divinité  de  Jésus-Christ....... 353 

Julien  l'Apostat ,  empereur , ...  35:; 

Genre  de  persécution  employé  par  Julien  contre  i'Eglise., 357 


586  TABLE   GÉNÉRALE   DES   MATIÈRES. 

Page». 

Pin  du  troisième  exil  de  saint  Athanase 357 

Travaux  littéraires  des  deux  Apollinaire  et  de  saint  Ephrem ....  359 

Julien  commence  à  employer  la  violence  contre  les. chrétiens. . .  360 

Quatrième  exil  de  saint  Athanase 361 

L'empereur  Julien  forcé  de  rendre  hommage  au  Christianisme. .  36 1 

Cruautés  de  l'empereur  Julien  contre  les  chrétiens 362 

Sacrilège  et  punition  du  comte  Julien ,  oncle  de  l'empereur 364 

Ecrits  de  Julien  contre  les  chrétiens 364 

L'empereur  Julien  essaie  de  rebâtir  le  temple  de  Jérusalem 365 

Mort  de  Julien  l'Apostat 367 

Jovien ,  empereur 368 

Saint  Athanase  rentre  dans  son  Eglise 369 

Valentinien  et  Valons ,  empereurs 369 

L'empereur  Valons  protège  l'Arianisme 369 

Mort  de  saint  Hilaire.  Ses  écrits 371 

Mort  de  saint  Athanase.  Ses  écrits 374 

Commencements  de  saint  Basile  et  de  saint  Grégoire 376 

Saint  Basile  fonde  des  monastères  et  leur  donne  des  règles 379 

Saint  Basile,  archevêque  de  Césarée 380 

Saint  Basile  devant  le  préfet  Modeste 382 

L'empereur  Valens  tremble  devant  saint  Basile 383 

Contestation  entre  saint  Basile  et  Anthime  au  sujet  de  la  juridic- 
tion ecclésiastique 384 

Ecrits  de  saint  Basile 386 

Autorité  de  la  tradition 386 

Divers  degrés  et  durée  de  la  pénitence  publique 387 

Témoignage  de  saint  Basile  en  faveur  de  la  présence  réelle  et 

permanente  de  Jésus-Christ  dans  l'Eucharistie. 388 

Témoignage  de  saint  Basile  en  faveur  de  la  confession 388 

Mort  de  saint  Basile 390 

Commencements  de  saint  Ambroise 390 

Saint  Ambroise ,  évoque  de  Milan 392 

Commencements  de  saint  Jérôme 393 

Division  dans  l'Eglise  d'Antioche 394 

Saint  Jérôme  consulte  le  pape  saint  Damase  au  sujet  de  la  divi- 
sion de  l'Eglise  d'Antioche 395 

Saint  Jérôme  au  désert  de  Chalcis 397 

Saint  Jérôme  est  retenu  à  Rome  par  le  pape  saint  Damase 397 

Saint  Jérôme  se  fixe  à  Bethléem 398 

Commencements  de  saint  Augustin 399 

Conversion  et  baptême  de  saint  Augustin ,  à  Milan 402 


TABLE   GÉNÉRALE  DES   MATIÈRES.  587 

Page». 

Saint  Augustin  perd  sa  mère V.  402 

Saint  Augustin  est  ordonné  prêtre  ,  puis  évêque  d'Hippone 403 

Multitude  de  docteurs  du  second  ordre ,  au  iv»  siècle 403 

Saint  Martin  de  Tours 403 

Fondations  de  nouvelles  Eglises  dans  les  Gaules 406 

Saint  Pacien  de  Barcelonne 407 

Didyme  d'Alexandrie 408 

Saint  Cyrille  de  Jérusalem.  Ses  écrits 408 

Saint  Grégoire  de  Nysse.  Ses  écrits 41 4 

Saint  Eusèbe  de  Verceil.  Sa  mort 443 

Saint  Ephrem.  Ses  écrits;  sa  mort 41 3 

Saint  Optât.  Ses  écrits  ;  sa  mort 415 

Saint  Amphiloque  d'Icône.  Sa  mort 416 

Saint  Epiphane ,  évêque  de  Salamine.  Ses  écrits 417 

Saint  Paulin  de  Noie.  Ses  écrits 418 

Saint  Gaudence ,  évêque  de  Bresse 420 

Sulpice-Sévère.  Ses  écrits  ;  sa  mort 421 

Rufin.  Ses  écrits 421 

Génie  des  Pères  du  iv«  siècle;  leur  soumission  à  l'Eglise 422 

Lucifer  de  Gagliari.  Ses  écrits.  Son  schisme.  Sa  mort 423 

Apollinaire  le  Jeune.  Ses  erreurs.  Sa  mort 424 

Le  pape  saint  Damase 425 

Calomnies  contre  le  pape  saint  Damase 426 

Décrétale  du  pape  saint  Sirice 427 

Gratien  1er,  empereur 428 

Lois  de  l'empereur  Gratien  en  faveur  do  la  religion 429 

Théodose  le  Grand ,  empereur 429 

Vertus  de  l'empereur  Théodose 430 

Massacre  de  Tessalonique.  Sainte  fermeté  de  saint  Ambroise. 

Admirable  repentir  de  Théodose 431 

Lois  de  l'empereur  Théodose  en  faveur  de  la  religion 432 

Hérésies  des  macédoniens 434 

Second  concile  œcuménique  assemblé  à  Conslantinople 435 

Election  de  Nectaire.  Recours  à  Rome 43G 

Canons  disciplinaires  du  concile  de  Constantinople 438 

Multitude  de  conciles  particuliers ,  au  rv<*  siècle 440 

Canons  disciplinaires  du  concile  de  Laodicée 441 

Conciles  de  Tarin  et  de  Tolède 441 

Canons  disciplinaires  de  trois  conciles  de  Carthage 442 

Suppression  du  prêtre  pénitencier  à  Constantinople  et  en  Orient.  443 

Assassinat  de  l'empereur  Gratien.  Maxime ,  usurpateur 445 


588  TABLE    GÉNÉRALE    DES    MATIERES. 

Pages. 

Erreurs  des  priscillianistes 44-;> 

Erreurs  de  Photin 447 

Erreurs  des  origénistes 447 

Erreurs  d'Aérius ,  de  Helvidius  et  de  Jovinion 44b 

Erreurs  de  Vigilance 449 

Mort  de  saint  Grégoire  de  Nazianze.  Ses  écrits 450 

Enseignement  de  l'Eglise  et  des  docteurs  du  iv<*  siècle  sur  le 

culte  des  saints 452 

Mort  des  empereurs  Valentinien  et  Théodose . . . .  • 453 

Mort  de  saint  Ambroise 455 

Dévotion  de  saint  Ambroise  pour  les  reliques  des  saints 455 

Caractère  de  saint  Ambroise 456 

Ecrits  de  saint  Ambroise 457 

Etat  florissant  de  la  vie  monastique 459 

Prières ,  travaux  et  aumônes  des  moines 460 

Solitaires  extraordinaires 462 

Effets  salutaires  de  l'héroïsme  monastique  sur  la  Société  au 

ive  siècle 462 

Commencements  de  saint  Jean  Chrysostome 463 

Saint  Jean  Chrysostome ,  archevêque  de  Constantinople 465 

CINQUIÈME   SIÈCLE. 

Zèle  de  saint  Jean  Chrysostome  pour  la  réforme  des  abus 468 

Persécution  contre  saint  Jean  Chrysostome 470 

Conciliabule  du  Chêne.  Condamnation  et  premier  exil  de  saint 

Jean  Chrysostome 474 

Second  exil  de  saint  Jean  Chrysostome.  Sa  mort i"3 

Jugement  du  pape  Innocent  1er  en  faveur  de  saint  Jean  Chry- 
sostome    iT  i 

Ecrits  de  saint  Jean  Chrysostome iT5 

Mort  d'Arcade.  Théodose  le  Jenne,  empereur  d'Orient 479 

Prise  de  Rome  par  Alaric.  Affaiblissement  de  l'empire  d'Oc- 
cident   479 

Plaintes  et  calomnies  des  païens  contre  le  Christianisme ,  au 

sujet  de  la  décadence  de  l'empire  romain 48< 

Traité  de  la  Cité  de  Dieu  par  saint  Augustin 482 

Célèbre  conférence  à  Carthage  contre  les  donatistes.  Générosité 

de  saint  Augustin  et  des  évoques  d'Afrique 483 

Hérésies  des  pélagiens 485 

Situation  des  esprits  favorable  au  pélagianisme 487 


ÏABLE    GÉNÉRALE   DES    MATIÈRES.  589 

P«g«. 

Conciles  de  Carthage ,   de  Diospolis  et  de  Milève  contre  les 

erreurs  de  Pelage 488 

Sentence  du  pape  Innocent  I"  contre  les  pélagiens 488 

Puissance  de  la  sentence  du  pape  Innocent  1er 489 

Lettre  du  pape  Ijinocent  I"  à  Décentius,  évoque  d'Ombrie,  au 

clergé  d'Espagne ,  à  l'évêque  de  Rouen ,  etc 490 

Mensonges  de  Gélestius  et  de  Pelage  au  pape  Zozime 494 

Sentence  du  pape  Zozime  contre  les  pélagiens 492 

Le  pape  Zozime  faussement  accusé  de  pélagianisme 493 

Erreurs  des  semi-pélagiens 494 

Condamnation  du  semi-pélagianisme 496 

Ecrits  de  saint  Jérôme.  Sa  mort 497 

La  Vulgate.  Son  authenticité 499 

Ecrits  de  saint  Augustin.  Sa  mort 502 

Traités  do  saint  Augustin  en  faveur  de  la  grâce  et  du  libre  arbitre.  502 

Traités  de  saint  Augustin  contre  les  donatistes  et  les  manichéens.  503 

Lettres  et  sermons  de  saint  Augustin 504 

Caractère  et  puissance  de  l'éloquence  de  saint  Augustin 506 

Livres  des  Rétractations  et  des  Confessions 506 

Règle  de  saint  Augustin 506 

Vénération  de  tous  les  siècles  pour  les  reliques  de  saint  Augustin.  508 

Multitude  de  saints  évèques  dans  les  Gaules 509 

Mission  de  saint  Germain  et  de  saint  Loup  en  Angleterre 509 

Sainte  Geneviève  de  Paris 510 

Multitude  de  monastères  dans  les  Gaules , 51 0 

Hérésie  de  Nestorius 51  1 

Saint  Cyrille,  patriarche  d'Alexandrie,  dénonce  le  Nestorianisme 

au  pape  saint  Célestin 51 6 

Jugement  du  pape  saint  Célestin  contre  Nestorius 516 

Douze  anathèmes  de  saint  Cyrille 517 

Troisième  concile  œcuménique  à  Ephèse 51 8 

Décret  du  concile  d'Ephèse  contre  Nestorius 549 

Le  décret  du  concile  d'Ephèse  confirmé  par  le  Pape 520 

Triste  fin  de  Nestorius 52 1 

Saint  Cyrille  ,  patriarche  d'Alexandrie.  Sa  mort.  Ses  écrits ....  522 

Saint  Hilaire  d'Arles.  Ses  écrits 523 

Saint  Prosper  d'Aquitaine.  Ses  écrits 596 

SaiBS  Vincent  de  Lérins.  Ses  écrits.  Sa  mort 526 

Saint  Sidoine  Apollinaire.  Ses  vertus.  Ses  écrits.  Sa  mort 527 

Jean  Cassien.  Ses  écrits.  Sa  mort 559 

Paul  0;-osc.  Ses  écrits 330 


590  TABLE  GÉNÉRALE   DES   MATIÈRES. 

Pages. 

Prudence.  Ses  écrits 530 

Saint  Pierre  Chrysologue ,  archevêque  de  Ravenne 531 

Saint  Isidore  de  Péluse.  Sa  mort 531 

Saint  Eucher,  archevêque  de  Lyon.  Ses  écrits 532 

Théodoret ,  évêque  de  Cyr.  Ses  écrits : 533 

Socrate ,  Sozomène ,  Philostorge ,  historiens  ecclésiastiques. . . .  534 

Glaudien  Mamert.  Ses  écrits.  Sa  mort 635 

Saint  Mamert ,  archevêque  de  Vienne  ;  il  institue  les  Rogations. 

Sa  mort 535 

Salvien.  Ses  écrits.  Sa  mort 536 

Hérésies  d'Eutychès.  Ses  intrigues 536 

Eutychès,  déposé  par  son  archevêque  saint  Flavien ,  en  appelle 

au  Pape 538 

Conciliabule  ou  brigandage  d'Ephèse 538 

Saint  Léon  le  Grand ,  pape 540 

Recours  au  pape  saint  Léon ,  contre  le  brigandage  d'Ephèse —  540 

Quatrième  concile  œcuménique  à  Chalcédoine 541 

Décret  du  concile  de  Chalcédoine  sur  la  foi 542 

Foi  de  tous  les  siècles  en  Jésus-Christ  Homme-Dieu 543 

L'église  de  Jérusalem  est  érigée  en  patriarcat ,  au  concile  de 

Chalcédoine 545 

Théodoret  de  Cyr  et  Ibas  d'Edesse  condamnent  Nestorius,  leur 

ancien  ami 545 

L'église  de  Constantinople  sollicite  son  érection  en  patriarcat..  546 

Canons  disciplinaires  du  concile  de  Chalcédoine 547 

Canons  disciplinaires  de  plusieurs  conciles  particuliers 548 

Témoignage  rendu  à  l'antiquité  de  nos  dogmes  par  les  restes  des 

Nestoriens  et  des  Eutychiens 549 

Zèle ,  travaux  et  écrits  du  pape  saint  Léon 550 

Morcellement  de  l'empire  romain  par  les  barbares 553 

Les  Vandales,  maîtres  de  l'Afrique,  y  persécutent  les  catholiques.  553 

Attila,  fléau  de  Dieu.  Il  est  arrêté  par  le  pape  saint  Léon jjÎ 

Prise  do  Rome  par  Genséric ,  roi  des  Vandales BW 

Chute  et  fin  de  l'empire  d'Occident -Joli 

Doctrine  de  l'Eglise  des  cinq  premiers  siècles  conforme  à  celle 

de  l'Eglise  d'aujourd'hui 

Plan  et  ensemble  de  l'ancienne  hiérarchie  ecclésiastique. .... 


TABLE  GÉNÉRALE  DES  MATIÈRES.  591 

Pages. 

Origine  et  étendue  des  cinq  patriarcats 563 

Suprématie  de  Rome  sur  les  patriarcats 365 

Rapports  entre  Fancienne  et  la  nouvelle  hiérarchie  de  l'Eglise. .  568 

Modes  divers  suivis  par  l'Eglise  dans  le  choix  des  évêques 569 

Institution  canonique  des  évoques 570 

Tableau  chronologique  des  papes ,  des  empereurs ,  des  princi- 
paux conciles,  écrivains  ecclésiastiques  et  sectaires 573 


UN   DE   LA  TABLE  DU  TOME  I* 


PARIS.  -  UF.COLLOMBON  KT  UltUI.É,  RIT.  DE  L'ABBAYE,  22, 


a — — 

Rivauxm  Jean-Joseph 

BQX 

81 

Cours  d'histoire 

.15 

ecclésiastique  à 

v.l. 

l'usage  des  grands 

séminaires 

' 


. 


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